CHAPITRE VII
BfELANÉSIENS ET BUGRONÉSIENS
Archipels mélanésiens. — Les Papous. — Cannibalisme intense. «- Caractère de la race. — ^ La Sole cantatrice. — < Les Néo-Calëdoniens. — Le tabou mélanésien. — Les Korwar. — Le cochon bipède. — Les Fidjiens. — Le dieu Ndengei. -* Dispute de la Lune et du Rat. — Culte des animaux. — Les àmea des objets inanimés. —Le voyage aux régions d'outre-tombe. — Funérailles fidjiennes. — Sorcellerie.
Archipels micronésiens. — Type physique. — Tatouage. -— Immigrations polynésiennes. — Mélange de sangs et d'influences religieuses. — lios dieux Pountan» Alioulep et Yarris. — Les Ulitoos ou Arcoi des Ues Mariannes. — Prépondérance de l'animisme dans les archipels de Test.
Nous rappelons que la Mclanésie est cette partie centrale de TOcéanie qui est comprise entre l'Australie ou Nouvelle-Hollande au sud, la Malaisie à Toucst, la Micronésie au nord et qui touche de près à la Polynésie à Test par Tarchipel des îles Fidji servant en quehjue sorte de transition entre elle et la région polynésienne. C'est encore tout un monde insulaire où Ton remarque en premier lieu une très grande île, la Nouvelle Guinée, puis une quantité de petites, les archipels de la Nouvelle-Bretagne, des îles Salo-
mon, des Nouvelles-Hébrides, des îles Loyalty, la Nouvelle Calédonie qui est une des plus grandes et qui appartient à la France, enfin Tarchipel important des îles Fidji qui sont à TAngleterre. Les conditions physiques de la vie sont à peu de choses près les mêmes qu'en Polynésie, même distinction entre les îles hautes et les îles basses, mêmes ceintures de corail entourant les îles et même des archipels tout entiers, presque la même faune et la même flore. Par conséquent, Talimontation se ressemble beaucoup dans ces deux parties de l'Océanie. Il y a toutefois une bien plus grande quantité de gibier ailé et un grand oiseau, le casoar, inconnu en Polynésie. C'est ce qui explique pourquoi Tare est Tarme favorite en Mélanésie, tandis qu'on en fait très peu d'usage en Polynésie.
Nous allons voir une preuve frappante du fait que si la nature physique ambiante est un des facteurs qui déterminent le genre, la direction, les formes mythiques des idées religieuses, ce facteur n'est pourtant pas le seul. Il faut aussi tenir compte des dispositions et des aptitudes de la race. En efl'et, des conditions de vie aussi semblables dans ces deux parties de rOcéanie auraient dû donner lieu à deux religions presque identiques, si Texplication tirée du milieu physique était suffisante. Nous sommes au contraire en Mélanésie devant un ensemble de croyances bien inférieures à la brillante et originale mythologie des Polynésiens. C'est que la race aussi est différente et bien moins intelligente. Nous y rencontrons, en effet, les Papous qui sont la race prédominante.
Les Papous, qu'il faut distinguer des Alfourous, race mêlée de Papous et de Malais, sont généralement d'une grande laideur. Leur couleur est le noirchocolat. Aussi les appelle-t-on souvent nAgres australiens ou négritos, bien qu'ils n'aient pas le prognathisme prononcé du Nègre d'Afrique. Ils sont de tailles très variées, mais le plus souvent mal b&tis, avec des genoux cagneux, des tibias très arqués, le nez épaté, les lèvres épaisses. Ce qui les caractérise le plus à première vue, c'est le développement du système pileux. Ils ont les cheveux abondants» mais poussant en touJDTes séparées et aiTectant la forme de petites boules ou de spirales. Beaucoup, principalement à la Nouvelle-Guinée et à la Nouvelle-Bretagne, relèvent leurs cheveux avec une sorte de grand peigne, ce qui leur donne l'air de porter des perruques gigantesques. La barbe affecte la même disposition à pousser par touffes. Enfin, ils sont extraordinairement velus, presque autant que certains grands singes. Dans la Nouvelle-Guinée, entre autres, on connaît un affreux petit peuple, les Waigiou, à gros ventre, à jambes maigres, à longs pieds, ayant peu de barbe, mais le corps tout couvert de poils atteignant cinq à six centimètres (1). Du reste, cette grande île n'a encore été que peu explorée. Elle renferme des forêts, des districts entiers, où nul regard européen n'a jamais pénétré.
C'est cette constitution très velue qui leur a fait donner par les Malais le nom de papoxis et qui les
(1) Freycinet, Voy. autour du monde. H, 47.
distingue des Alfourous métis, qui perdent tout de suite cette particularité (1). En revanche, aux îles Fidji et aux Nouvelles-Hébrides, il y a eu visiblement mélange de sang polynésien. Aussi est-ce là que la race est la plus belle et qu'elle s'est le plus élevée au-dessus de la sauvagerie brute (2).
Les Papous naviguent, mais ils n'osent pas, comme les Polynésiens, s'aventurer loin des côtes, et leurs canots sont bien plus grossiers. C'est en Mélanésie, à la baie de Humbold en particulier, qu'on peut encore voir des villages bâtis sur pilotis en pleine eau, comme nos anciens villages lacustres. Au moral, les Mélanésiens ne sont guère plus beaux qu'au physique, lors même qu'on a parfois exagéré leurs défauts, et il faut dire aussi que les Européens n'ont rien fait jusqu'à l'arrivée des missionnaires qui pût leur donner quelque idée de supériorité morale. Mais on ne peut nier que leur caractère présente un mélange de ruse, d'hypocrisie et de cruauté vindicative rare au même degré chez les autres non-civilisés. Ils savent déguiser longtemps, sous les apparences les plus amicales, les projets les plus noirs (3). Le cannibalisme est invétéré chez eux à peu près partout, et c'est là qu'on peut le mieux étudier sur place ce hideux phénomène.
(1) Comp. Alfred Maury, La Terre et rHomme^ p. 364.
(2) Comp. Waitz-Gerland, Anthrop., VI.
(3) Les colons français Font appris À leurs dépens en Nouvelle- Calëdonie. Disons À ce propos que le mot canaque^ dont nous nous servons pour désigner les indigènes, est un nom polynésien, celui par lequel les insulaires hawaïens (Ues Sandwich) se désignent euxmêmes. Par extension, nos marins Tout appliqué à tous les indigènes de rOcéanie,
C'est là qu'on vous déclare, sans aucune vergogne, que la chair humaine est le premier des régals. Il y avait des îles où tout étranger était certain d'être tué et mangé (1). Aux îles Fidji, il a fallu, pour supprimer ces affreux repas, des mesures très sévères de l'autorité anglaise. Le cannibalisme est moins enraciné en Nouvelle-Calédonie, du moins on n'en parle plus guère. Mais cela tient probablement à rétablissement de la domination française; car autrefois il était très fréquent. Ailleurs il règne encore. Ce sont surtout les naufragés, comme don de la mer, qui ont h redouter les coutumes cannibalesques. Lors même qu'ils appartiendraient à la population de rîlc, ils n'échapperaient pas à leur sort. Ce qui suppose qu'on les considère comme un don de la mer personnifiée, du dieu de la mer, un don qu'il serait irréligieux de tenir pour autre chose que très légitime. Le droit d'épave ou, pour parler plus précisémc^nt, le droit do propriété du riverain sur ce que la mer lui donne, si apprécié au moyen-âge, et qui a«> laissé desi)réjugés si tenaces parmi nos populations marilimes, ne repose pas sur un autre principe. Aux îles Fidji, si quelque lempôte avait poussé des naufragés sur ce rivage inhospitalier, on appelait au festin les habitante de Tîle, et pour cela on battait le tambour sur un rythme qui ressemble h celui do notre rappel militaire (2). Les maris mangeaient leurs femmes, quand elles leur donnaient des sujets de
(1) Turner, /. r., 483.
(2) Erskine, Ctniise, etc., 291.
plainte (1). Le missionnaire Williams connaissait un vieux chef qui se vantait d'avoir mangé 900 hommes dans sa vie et qui montrait un môme nombre de pierres, mémorial coutumier de chacun de ces festins (2). Il faut observer que les gourmets ne faisaient pas grand cas de la chair des Blancs. Le Mélanésien n'aime pas le sel, et il paraît que nous avons le sang salé, de plus un fumet qui lui déplaît (3). C'est ce qui a contribué à faciliter les rapports. Aujourd'hui, l'influence directe des missionnaires, indirecte des Européens en général, a beaucoup diminué l'anthropophagie.
Un autre vilain trait des mœurs papoues est la fréquence des infanticides. Aux îles Fidji deux tiers des nouveau-nés périssaient de cette façon, et il y avait des tueurs d'enfants de profession (4). Pourtant les Fidjiens aiment leurs enfants vivants. Si l'enfant vivait un seul jour, sa vie était sacrée, et il n'était pas rare que des Fidjiens sans enfants adoptassent des orphelins (5). C'est encore un point où les naturels de la Nouvelle-Calédonie semblent se distinguer à leur avantage. Du reste, la coutume générale était de tuer aussi les vieux parents, les malades dont la maladie se prolongeait ou qui déliraient, les enfants soufl^reteux (6). On étranglait ordinairement les fem-
(1) Erskine, Cruise, 248. — Williams, /. c, I, 210.
(3) Williams, II, 19. — Erskine, 229.
(4) Williams, I, 180.
{5)J^td.,181.
(6)Gill, Geyyis from the Coral Islands, — Tamer, /. c, 444.
mes sur la tombe de leurs maris (1), et ces tueriea étaient accompagnées, tout aussi bien que les morts naturelles, de lamentations et de hurlements.
11 est juste toutefois de noter, ce qui relève un peu cette race si misérablement arriérée, que les Papous sont sculpteurs habiles. Dans plusieurs lies de la Mélanésie on fait une poterie d'argile bleu-glacé qui enchante les amateurs. Ils ont du goût pour la poésie et ils croient que le don poétique s'acquiert par un commerce soutenu avec les dieux. Us sont surtout conteurs passionnés ou du moins auditeurs passionnés de contes. Un Européen, au dire de Seeman (2), trouva moyen de gagner sa vie en racontant d*une île à l'autre les contes des Mille et une Nuits. Ils ont des chants épiques et des fables à tournure satirique. Ces fables ont ordinairement pour but d'expliquer l'origine des proverbes. En voici un échantillon abrégé: « La sole était jadis la cantatrice des poissons. Un jour elle refusa de chanter malgré les instances de tous les poissons réunis. Alors les poissous se fâchèrent et foulèrent tellement la sole qu'elle devint toute plate. Aussi dit-on en parlant d'un chanteur qui se fait prier : C'est le seigneur la sole ! (3) »Les mœurs sont en somme moins relâchées qu'en Polynésie, bien que la plus grande licence soit accordée aux lîlles avant le mariage (4). Dans les petites îles le mariage se fait par l'enlèvement de
(1) Erskino, Cruise^ etc., 233.
(2) Cite par Waitz-Gerland, Anthropol,, VI, 607.
(3) Ibid,
(4) Cheyne, A Description^ etc., 15, 36.
la jeune fille ; mais cela ne signifie pas que cet enlèvement soit toujours une violence (1).
Il serait à désirer que de nouvelles recherches nous renseignassent mieux que nous ne sommes renseignés aujourd'hui sur les particularités de la religion mélanésienne. Le temps, le goût, la compétence ont manqué à la plupart des explorateurs. Ce qui parait évident, indépendamment de toute recherche technique, c'est que les Papous en sont restés, jusqu'à nos jours, à Tun des étages les plus bas de religion qui se puissent concevoir. Leur religion varie d'une île à l'autre, souvent d'une famille à l'autre, et s'adresse à chaque instant aux objets les plus insignifiants. Un de nos officiers de marine les plus distingués, M. Henri Rivière, qui a pris une part importante à la répression de Tinsurrection néocalédonienne (2), dans un récit animé, militaire, et qui brille par autre chose que par la profondeur des observations philosophiques, n'en a pas moins saisi exactement ce qui fait le fond de la religion mélanésienne (3). « Ils croient », dit-il en parlant des indigènes de la Nouvelle-Calédonie, « aux génies de Pair, y^ de l'eau, des forêts. Favorables ou funestes selon » l'occurrence, on peut se les rendre propices. C'est » affaire au takata ou sorcier, et à ses sortilèges. » Ils ont une danse orgiastique le Pilou-pilou^ qui sert
(1) Waitz-Oerland, VI, 632.
(2) C'est lui aussi qui vient de remporter de brillants succès en Cochinchine.
(3) Souvenirs de la Nouvelle-Calédonie^ 1881, Paris, Calman- L^vy» p. 0.
de consécration à la récolte des yams, et sacrifient aux esprits sur le sommet des rochers. Ils ont peur de rencontrer, en sortant pendant la nuit, des morts* revenants qui pourraient vouloir venger d'anciennes ofTenses et, pour cette cause, ils ne quittent pas leurs huttes avant que le soleil soit bien levé. En d'autres termes, ils en sont à ce niveau où le culte de la nature personnifiée dans ses détails confine à Tanimisme ou plutôt l'engendre. Ce qui suppose que sur cette base commune il y a bien des diversités. Il est parlé dans la Nouvelle-Guinée d'un dieu Mangundi ou Konori, qui est le mari do Tétoile du matin, Samperi, et qui se brûle lui-môme pour reparaître toujours jeune : ce dieu est visiblement une personnification du soleil (1). C'est lui qui a donné Têtre aux indigènes en jetant au sein d'une jeune fille — probablement la terre — une noix merveilleuse qui l'a fécondée. La jeune fille est devenue ensuite un grand rocher (2). On signale des invocations au soleil dans plusieurs autres îles; mais la religion solaire en est restée h ses rudiments et n a pas poussé, là comme ailleurs, au progrès civilisateur.
Les Papous croient aussi à des dieux marins. La preuve en est qu'en plus d'un endroit, comme en Polynésie, les Blancs furent pris pour des génies de
(1) Waitz-Gerland, /. c., VI, 666 suiv.
(2) Ces éléments mythiques ont éié incorporés dans une longue lëgonde localisée dans la Nouvelle-Guinée, mais qui contient tant d'analogies avec la tradition biblique que son caractère apocryphe saute aux yeux.
la mer. Ce fut le cas de Lapérouse et de ses compagnons. L'idée du tabou, sans être aussi développée qu'en Polynésie, est aussi très puissante parmi les Mélanésiens. C'est ce qui explique pourquoi ils refusaient souvent les aliments que leur offraient les Européens. Car, ceux-ci passant pour des êtres supérieurs, les aliments qu'ils touchaient étaient tabou.
Dans les îles du détroit de Torrès, entre la Nouvelle-Guinée et TAustralie, on regarde les groupes d'étoiles comme des sociétés d'esprits supérieurs qui volent dans les hauteurs de lai r, et on les redoute beaucoup. Parmi les dieux de la mer, il en est un qu'on se représente sous la forme d'un requin. C'est probablement un dieu solaire, le soleil faisant dans cette région insulaire Teffet d'être un dieu aquatique aussi bien que céleste. On se croyait tenu d'immoler tous les naufrages; car on les considérait comme poursuivis par lui. On avait peur, si on les conservait en vie, d'attirer sur l'île la colère du dieu qui se vengerait sur ses habitants. On croit aussi à des dieux du vent qui habitent les sommets des montagnes et à des divinités volcaniques, là où il y a des volcans. On regarde comme un sacrilège de tenter l'ascension des monts ignés. L'homme aime le mystère en religion et, s'il est ignorant, il se sent froissé à l'idée que d'autres hommes veulent éclaircir ce qui lui paraît insondable. Les dieux mélanésiens se montrent du reste très souvent sous des formes animales, serpents, crocodiles, tortues, oiseaux et rats. Aux îles Fidji, Erskine parle d'une monstrueuse anguille à
qui Ton faisait d'abondantes offrandes, même des sacrifices d'enfants (1).
Cette multitude de dieux petits et grands, sans relation organique, devait naturellement engendrer Tanimisme ou le culte des esprits indépendamment de leur rapport déterminé avec les phénomènes de la nature. Les esprits des ancêtres ou des anciens chefs viennent s'ajouter k la masse. C'est partout la même histoire. L'idole domestique, Korwar, tient à peu près la môme place que le fétiche nègre dans la vie mélanésienne. Mais ces Korwars ont une origine singulière, s'il faut en croire M. R. Oberlaender (2). On les ferait en rendant une apparence de visage aux crftnes de jeunes morts préalablement détachés du tronc par le feu et desséchés. La foi naïve à la survivance après la mort domine. Il en est comme chez tous les non-civilisés. Les Blancs farent pris, là aussi, pour des revenants ; on alla même aux îles Banks (Nouvelles-Hébrides) jusqu'à reconnaître des Canaques défunts parmi les Européens débarqués, et, ce qui plus est, à les reconnaître à la ressemblance des traits (3). L'idée, si répandue en Polynésie, que les dieux mangent et digèrent les âmes, n'est pas étrangère aux Papous. Les mythes de création sont ou inconnus, ou des échos de mythes polynésiens, ou bien enfin absolument incompréhensibles. Par exemple, au détroit de Torrès, on vous dira que le premier homme et ses
(1) Erskine, /. «., 434.
(2) Fremde Vœlker, Vienne, 1882, p. 188.
(3) Evanç. Mission. Mag,, 1869, p. 329.
femmes, surpris par un déluge, furent chaugés en rochers, mais on ne vous dira pas comment ils procréèrent des descendants. A Erromanga (Nouvelles- Hébrides), on raconte cet incident burlesque : Le premier homme fut une femme ; mais les premiers hommes marchaient à quatre pattes, tandis que le cochon marchait debout. Alors les autres animaux (probablement des dieux dans l'intention du mythe) trouvèrent cela inconvenant, et, sur leur invitation, le lézard sauta sur le dos du cochon et le Ht tomber sur ses pattes de devant. Depuis ce temps là, le cochon marche à quatre pattes, et l'homme marche droit (1). Au fond de ce mythe absurde, n'y a-t-il pas le vague sentiment de la supériorité de l'homme sur l'animal et d'une époque où cette supériorité ne s'accusait pas encore ? Le lézard apparaît ici comme l'ami de l'homme. Cette manière de comprendre le caractère de cet animal n'est pas sans parallèles dans nos populations européennes elles-mêmes.
En fait, de toute la Mélanésie, c'est la religion des îles Fidji que l'on connaît le mieux, parce qu'elle a été la mieux étudiée jusqu'à présent par des observateurs compétents et patients. Mais on y trouve des influences polynésiennes d'ancienne date. Non seulement les habitants des Tonga et des Samoa allaient aux Fidji construire leurs navires, parce que les Fidji produisaient un bois qui passait pour le plus avantageux, mais encore il y eut des mélanges de population. Ainsi, le dieu principal des lies Fidji eslNdengei,
(1) Torner, /. c, 496.
qui ressemble beaucoup à Tangaloa, si ce n'est que ridée qu'on s'en fait est beaucoup plus grossière. Moitié rocher, moitié serpent, il habite à Vitilevou une caverne dont on n'ose approcher. Comme un véritable dieu polynésien, il est toujours aiTamé et se plaint de ce que les hommes lésinent dans les offrandes qu'ils lui font. C'est lui qui supporte le monde sur son échine, et quand il survient un tremblement de terre, c'est qu'il se retourne. Quand la récolte des fruits est mauvaise, c'est que, pour molester les hommes, il a donné les fruits aux mauvais esprits. C'est lui qui mange et qui digère les âmes des hommes. C'est un de ses fils ou de ses serviteurs qui apprit aux hommes à faire du feu en frottant deux morceaux de bois. C'est lui aussi qui fit le premier couple humain après plusieurs essais manques. II le lit sortir des œufs d'une espèce de pic-vert. Il suscita un grand déluge pour noyer deux de ses fils qui ravalent irrité, mais ils se sauvèrent sur un canot et devinrent les pères des pécheurs et des charpentiers de navires. Le monde n'en fut pas moins momentanément submergé, et, trait assez poétique, un petit oiseau perché sur le plus haut sommet de Tile de Kero, l)leura tout seul sur tout ce monde abîmé. — Disons à ce propos que Tidée mythique d'un déluge, ordinairement localisée sur les continents dans les contrées basses et sillonnées par de grands fleuves aux débordements terribles, a du être suggérée dans la région océanienne par les ravages de la mer poussée sur les îles par de violentes tempêtes et parfois môme, au moment des tremblements de terre, les inondant à
des hauteurs telles qu'on pourrait les croire à jamais englouties (1).
Ce qui est très singulier, c'est qu'on raconte aux lies Fidji une légende relative à la mortalité des hommes qui touche de fort près à celle que nous avons vue établie chez les peuples cafres et hottentots de l'Afrique du sud. Ra Voula, la lune, voulait que l'homme ne disparût quelque temps que pour renaître bientôt après sous sa première forme. De la sorte il lui eût été semblable. Mais Ra Kalavo, le rat, ne voulut rien entendre de cette proposition et s*écria : Que l'homme meure comme meurent les rats! Le vœu de l'animal rongeur l'emporta, et 1 homme fut mortel (2). Il est hors de doute qu'ici le rat représente un des dieux participant à la création. C'est une croyance générale aux îles Fidji que chaque dieu est en rapport intime avec un animal déterminé, dont il choisit le corps pour se manifester. Ndengei a pour enveloppe préférée le serpent ou l'anguille. Le faucon, le poulet, le requin s'acquittent du même office pour d'autres dieux, et comme le Fidjien se choisit im dieu-patron, il s'abstient de manger de l'animal qui sert de réceptacle à sa divinité. C'est même la seule considération qui ait parfois limité son penchant à l'anthropophagie, parce rjue la divinité patronne de certains Fidjiens avait souvent pris un corps humain pour demeure (3). Du reste les dieux
a) Comp. WUliams et Calvert, 1, 217, 246.230,251, 252-3. — Erskine, 246, 473. — Dumont d'UrviUe, Voyage de r Astrolabe, IV, 702. (2) WiUiams et Calvert, I, 205.
WJftid., 1,217.
fldjiens, comiDe leurs adorateurs, étaient grands amateurs de chair humaine. Les adorateurs toutefois mangeaient la matière palpable de cette cbairi les dieux en mangeaient Tesprit (1).
La distinction entre la matière d'une chose ipielconque et son esprit est en effet poussée très loin chez ces rudes insulaires. Ce n'est pas seulement l'homme dont l'&me ou l'esprit est tellement distinct de sa personne charnelle qu'on a vu des Fi^Jiens malades ou se croyant menacés de mort crier de toutes leurs forces pour faire revenir leur ftme qui s'en allait (2), ils étendent de plus la môme distinction aux animaux, aux plantes, et môme aux objets inanimés, tels qu'une pierre, une hache, un ciseau. Si ces objets se brisent, leur esprit s'en va ches les dieux. C'est bien certainement une idée analogue qui a suggéré chez d'autres peuples la coutume de briser les objets enterrés avec les morts. C'était pour les faire mourir aussi et transporter par-là leur essence, leur esprit, dans le séjour qu'allait habiter celui au bénéfice duquel on les brisait. Les Fldjiens montraient môme une source profondément encaissée où, avec de bons yeux, on pouvait discerner les âmes humaines et animales, et celles des pierres, des bâtons, des canots, des maisons, de tous les outils possibles, voguant toutes pêle-mêle vers le pays de l'immortalité (3).
Au surplus ce voyage n'est pas exempt de difflcul-*
(1) Wmiams et Calyert, I, 231.
(2) Ibid,^ I. 242.
(3) Mariner, Tonga Islands, U, 129.
lés, du moins pour les hommes. D'abord, s'ils sont célibataires, ils sont infailliblement mangés par un certain Nangananga, friand surtout des hommes nonmariés. Puis, même mariés, ils devront se servir de la massue enterrée avec eux pour se défendre contre Samou et ses frères. S'ils sont battus, ils seront aussi mangés (1). Nous savons que cela n'inclut pas l'anéantissement de l'être mangé. C'est de l'extrémité du cap Vanoua Levou, sur une dune élevée et boisée, d'aspect austère, que les âmes fidjiennes partent pour se rendre auprès de Ndengei (2).
Avant que la conversion au christianisme d'un grand nombre d'indigènes et l'intervention de l'autorité britannique eussent mis un terme à ces scènes d'horreur (3), les funérailles des Fidjiens, de ceux surtout d'un certain rang, se distinguaient par d'affreux sacrifices humains. On étranglait leurs femmes, leurs esclaves, parfois même leurs amis, pour qu'ils les suivissent dans l'autre monde. C'était ce qu'on appelait «c l'herbe pour rembourrer la tombe «.L'opinion pesait sur ces malheureuses victimes de la superstition pour qu'elles se résignassent à ce sacrifice de leur vie. Une veuve n'aurait plus osé se montrer après la mort de son mari. Ce fut même une des objections contre le christianisme que les missionnaires eurent le plus de peine à vaincre (4) . Le mort attendait
(1) Williams et CaWert, I, 244.
(2) Ibid., 1, 239.
* (3) V. pour rëtat actuel des Ues Fidji les deux articles anonymes dans Unser'e Zeit, 1 et 15 mai 1875.
(4) Ibid.y 1, 188 suiv. —Mariner, /. c, U, 220.
Tarrivce de ses femmes et de ses esclaves étranglés \)\V6 d'une colline solilaire où s'élevait un arbre mort ou l'esprit d'un arbre (l).
Peut-ùtre, dans cette odieuse coutume, pourrait-on signaler après tout une tendance à relever la femme plus que les croyances polynésiennes ne l'eussent permis. En définitive la femme suivait son mari et partageait son immortalité consciente. Ce qui tend à confirmer cette supposition, c'est que, contrairement à ce qui se passait en Polynésie, les femmes seules étaient tatouées aux îles Fidji, les hommes ne Tétaient pas. Il s'agissait donc de mettre les femmes sous une protection divine spéciale , les hommes n'ayant pas besoin de revêtir la livrée de leur dieupatron (2).
La sorcellerie était du reste chez les Fidjiens ce qu'elle est chez tous les non-civilisés, un ministère de devin et de médecin dont le spasme conviilsif était le signe et la condition. Il parait que c'était surtout en fixant longuement un objet en baleine préalablement attaché que le sorcier fidjien entrait dans l'état de vision délirante. Quand Taccès était passé, cela signifiait que le dieu qui le possédait et le faisait écumer s'en était retiré. Ce qu'il avait dit dans cet état où il ne se connaissait plus passait pour un oracle (3).
(1) Williams et Calvert, I, 188, 243, 246. U paraît toutefois que, là aussi, ridée de substituer à rimmolation de la personne la section d'un doigt {Unsere Zeit, art. cité, p. 704) commençait & préYaloir.
(2) Jôid.,160. Seemann, Vitt\ p. 113.
(3) WiUiams et Calvert, I, 373.
Ce sont des croyances et des usages analogues qui régnent en général dans la Mélanésie. Toutefois il convient de remarquer ici que lesFidjiens, en raison probablement de leur croisement avec une autre race, sont non seulement les plus intelligents des Mélanésiens, de plus ils font preuve en toute chose d'une énergie, d'une rudesse et aussi d'une brutalité qu'on ne retrouve pas au même degré dans les autres archipels de cette partie de TOcéanie.
Nous rappelons que la Micronésie comprend cette partie nord de l'Océanie, au nord-est de la Malaisie, qui s'étend d'une manière générale entre les mers de Chine et du Japon et Téquateur. Les principaux archipels dont elle se compose sont, de Touest à Test, ceux des Palaus, des Mariannes, des Carolines, des Marshall, des Ratik et Ratak, et des Gilbert. La population des îles micronésiennes est un mélange de Papous, de Malais et de Polynésiens, ceux-ci arrivés en dernier lieu, mais ayant acquis la prépondérance dans les îles les plus orientales. C'est aux îles Palaus que le type micronésien pur, c'est-à-dire mélangé uniquement de Papou et de Malais, est demeuré le plus entier,
La couleur du Micronésien est le châtain ou l'olivâtre, moins noire que celle du Papou, plus foncée que celle du Malais. La taille est moyenne, le front haut et fuyant, les yeux bien percés, le nez plat, les cheveux assez crépus, la barbe et le système pileux peu développés, la bouche grande, les lèvres épaisses avec des mâchoires peu saillantes. Ce type général
comporte à vrai dire des variétés nombreuses. Un trait caractéristique, c*est l'habitude de se percer les oreilles et d'y pendre des ornements très lourds. Le lobe, allongé, distendu, descend parfois jusqu-à Tépaule. C'est là que les indigènes portent leurs pipes. Aux Garolines on se perce aussi le nez et les élégants passent une fleur dans l'ouverture (i) •
Si ce n'est que les femmes portent une ceinture de feuillage, ou d'écorce, ou de coquillages, et les hommes parfois une ceinture de nattes, la nudité est Tétat ordinaire. Le tatouage est général, mais n'atteint pas le visage. Une jeune fille ne peut se marier que si elle est tatouée, et si quelqu'un a le malheur de mourir avant d'avoir été tatoué, il est repoussé par les dieux. Ce qui prouve bien que là aussi la signification du tatouage est religieuse. La constitution de ces lies est foncièrement aristocratique; il en est de même dans toute l'Océanic. Il en résulte que les nobles sont beaucoup plus tatoués que le commun des martyrs, et que les femmes le sont moins que les hommes (^2). Les habitants de l'île de Tobî dans les Palaus voulurent tatouer de force les Anglais, de peur que leur île ne fût mise en danger par la présence d'hommes non tatoués. En revanche, les habitants des Rataks refusèrent de tatouer des étrangers, de peur d'exoiter la colère de leurs dieux. Des deux côtés ce fut le caractère religieux du tatouage qui dicta la résolution.
(1) Comp. Waitz-Gerland, Anthrop., V, 48 suiv. 60.
(2) Ibid., 65 8v.
Comme en Polynésie, les maisonnettes indigènes sont assez jolies, distribuées en plusieurs pièces, et propres. La fréquence des bains maintient aussi la propreté corporelle et, toujours comme en Polynésie, la seule exception à signaler concerne la vermine d«^/ tête. Mais là aussi on la mange et les femmes se font un plaisir d'en débarrasser leurs maris (1). On a trouvé dans quelques îles des constructions quasicyclopéennes, des murs en ruine formés de fortes pierres dont Tenceinte était pleine d'ossements, et qui dépassaient par leurs dimensions et Tart qu'elles supposent les capacités des indigènes actuels. On a beaucoup disserté sur l'origine de ces constructions qu'on était tenté d'attribuer à une race antérieure et supérieure. Le plus probable, c'est qu'elles sont l'œuvre de quelque immigration polynésienne disparue, car elles ressemblent beaucoup à celles que nous avons signalées à Taïti et aux îles Sandwich. A chaque instant on peut trouver dans la Micronésie des traces d'anciennes convergences de l'élément malais ou alfourou et de l'élément polynésien. Par exemple, si les Polynésiens ont leurs Mares ou sanctuaires, les Micronésiens ont leurs Moraîs, moins imposants, mais construits d'après les mêmes principes; d'autre part, on signale dans toutes les îles micronésiennes l'habitude malaise, inconnue en Polynésie , de mâcher continuellement du bétel ; d'autre part encore, on peut y constater des coutumes
(1) Kotzebue, Reise um die Welt^ U, 78, cité par Waitz-Gerland, V,80.
caractéristiques du Papou, entre autres — et nous aurions déjà pu faire cette remarque en parlant de la Mélanésie — la bizarre coutume de se saluer en reniflant l'un devant Tautre et en frottant le nez de son partner. Le baiser est inconnu dans ces parages» et c'est en frottant son nez contre celui de sa belle que le Micronésien lui fait la déclaration de ses sentiments (1). Voilà pour le Papou; mais voici de rechef un trait polynésien : quand on se revoit après une longue séparation, la coutume est de commencer par gémir et d'entonner une sorte de complainte en mémoire des morts qui ont trépassé dans l'intervalle.
L'alimentation, déterminée là comme dans toutes les lies océaniennes par les conditions du sol et du climat, est tantôt très abondante, et tantôt si rare que d'épouvantables famines se déclarent. On va Jusqu'à manger les jeunes pousses des arbres. Pourtant les Européens ne trouvèrent pas le cannibalisme en vigueur chez les Micronésiens. Gela doit provenir de l'influence malaise; car le Papou est très cannibale et le Polynésien Tétait aussi, bien qu'à un moindre degré. Il est à croire toutefois que le cannibalisme avait aussi régné en Micronésie à une époque antérieure. D'abord les Micronésiens savaient bien ce
(1) Le Gobien, Histoire des îles Marianes^ p. 400. Un ethnologiste anglais a fait de cette bizarrerie un argument contra les théories qui voient dans Tétat dit sauvage une dégënërescenoe d*an état supérieur. Si jadis ces naturels avaient su embrasser leurs fiancées et leurs femmes, dit-il, c'est une coutume qu*Us n*auraient jamais perdue.
que c'était, puisque la peur qu'ils eurent des Européens tenait surtout à ce qu'ils les prirent pour des êtres supérieurs et par conséquent pour des amateurs de chair humaine. Puis la coutume était, lorsque Ton concluait la paix entre deux tribus ennemies, de toucher des lèvres la chair encore fraîche des chefs tombés dans les combats récents, et dans certaines îles le chef vainqueur s'adjugeait le nom du vaincu (!)• Or cette dernière coutume se rattache à l'idée si répandue chez les non-civilisés qu'on ajoute à sa propre force et à ses propres qualités celles de son ennemi en s'assimilant sa personne. Tout cela tient de fort près au cannibalisme. Il est intéressant de relever ce genre de détails. Ils prouvent qu'antérieurement à tout contact avec les Européens et dans des conditions de vie encore très rapprochées de la sauvagerie pure, le cannibalisme tend à disparaître en vertu d'un progrès très lent, mais réel. C'est le rite religieux qui le maintient encore là où il a disparu des goûts et de la vie privée. Nous en verrons un exemple frappant au Mexique.
D'après tout ce qui précède, nous ne devons pas nous attendre à trouver dans la Micronésie quelque chose de très original en matière de religion. Le mélange des races a dû produire, là comme partout, celui des croyances. Nous constatons en Micronésie le type religieux général de toute l'Océanie, des dieuxnature, une conception très aristocratique des choses.
(1) Chamisso, Bemerk. auf einer Entdeckwigsreise^ Weimar, 1821, p. 118.
des inégalités religieuses distinguant les rangs et les sexes (le menu peuple, par exemple, ne doit pas prétendre à une immortalité personnelle et consciente), des dieux mangeurs d'hommes, enfin le t&bou^ provenant là comme ailleurs de l'idée que ce que les dieux ont touché, ce qui doit être regardé comme leur appartenant en propre, doit être préservé scrupuleusement de tout contact humain, sous peine, pour le sacrilège, d'attirer sur sa tête toutes les vengeances divines.
Sur ce fond commun on discerne des éléoients de mythologie beaucoup moins développés qu*en Polynésie, mais supérieurs à tout ce que la Mélanésie a pu nous offrir.
Par exemple, aux îles Mariannes, on connaît un dieu Pountan^ souffle de la nuit, que l'on dépeint comme un homme très inventif qui vécut longt-emps dans les espaces vides avant qu'il y eût un ciel et une terre. A la lin il mourut, mais auparavant il avait chargé sa sœur de faire le ciel et la terre avec sa poitrine et ses épaules, le soleil et la lune avec ses deux yeux. Tare -en-ciel avec ses sourcils (1). Le monde n'est donc pas autre chose que le corps de Pountan ; seulement ce corps est un cadavre. Autrement il y a dans ce dieu mythique une certaine analogie avec le Tangaloa polynésien.
Dans les Carolines on parle plutôt du dieu Alioulejy, c'est-à-dire a souflle puissant », héros de mythes assez confus, où il est tantôt père, tantôt lils, mais remplit
(1) Freycinet, L c:. H, 381.
toujours un rôle analogue au précédent (1). Aux îles Palaus, les plus occidentales, on révère un dieu Yarris qui ressemble beaucoup au Maui des Polynésiens. C'est lui en effet qui soutient la terre sur son dos; quand il se remue, elle tremble. S'il tonne, c'est Yarris qui gronde. Alors on enjoint aux enfants de se taire et on reste bien tranquille pour qu'il s'apaise (2).
On connaît aussi dans ces îles de méchantes divinités, ordinairement souterraines, une entre autres qui introduisit la mort parmi les hommes. Jusqu'alors ils s'endonnaient simplement pour se réveiller au bout de peu de temps. Une autre, Morogrog, chassée du ciel pour sa mauvaise conduite, descendit sur la terre, mais apporta le feu avec elle. Comme en Polynésie, le requin était aussi l'objet d'un culte respectueux comme parent des dieux qui revêtaient volontiers sa forme (3).
Ce qui dénote plus clairement encore que des transplantations d'idées et même de populations polynésiennes ont eu lieu jusque dans l'intérieur de la Micronésie, c'est que nous retrouvons aux îles Mariannes le pendant de ces curieux moines de la Polynésie dont nous avons parlé, les Areoi. En Micronésie ils s'appellent les Ulitaos (4). C'était une association qui possédait des maisons sur toutes les îles de cet archipel. Là ils vivaient dans une parfaite promiscuité avec des femmes appartenant aux plus hau-
(1) Waitz-Gerland, V, 135-136.
(2) Ibid., 137.
(3) Ibid.
(4) Comp. Freycinet, /. c, U, 184-186; 370. — Lutteroth, /. c, 6.
tes classes, et qui n'en étaient que plus honorées. Leur insigne était un bftton creux, orné de trois bandes d'écorce et de houppes. Dans les grands jeun on y ajoutait une touffe de cheveux. Us avaient de vieux chants qu'ils chantaient dans les fêtes publiques et qui étaient composés dans une langue diflftrente de la langue vulgaire. Au service de quel dieu précisément étaient-ils voués ? On n'a pas sur eux de renseignements circonstanciés conune sur les Areoi de Taïti. Gonmie eux, ils étaient en possession d'une grande influence politique. Ils s'opposent éneigiquement à la propagation du catholicisme apporté par les Espagnols. C'est seulement après le siège d'une espèce de forteresse où ils s'étaient retranchés, où ils se défendirent avec le dernier acharnement et où ils périrent tous, que la religion nouvelle fit de rapides progrès. Tuaient-ils aussi leurs enfisnfs, comme les Areoi de Taïti ? C'est un point que nos sources n'éclaircissent pas ; mais, comme elles ne disent pas un mot de ce que devenaient ces enfants, il est à craindre qu'ils ne fussent en cela aussi leurs fidèles imitateurs. Il n'y avait pas d'Ulitaos en Micro* nésie ailleurs qu'aux îles Mariannes.
Le fait que les îles occidentales, comme rarchipel des Palaus, étaient restées les plus étrangères aux influences polynésiennes rehausse l'intérêt d'une circonstance qu'il nous reste à signaler. L'animisme^ le culte des Antis ou esprits, notamment des esprits des ancêtres, était très répandu en Micronésie, au point même de supplanter dans la pratique et de faire oublier jusqu'à un certain point les vieilles croyances
naturistes. Il faut savoir que ce sont les îles orientales, celles qui avaient reçu le plus d'émigrants polynésiens, qui étaient les plus animistes. L'animisme était devenu populaire aussi aux Carolines et aux Mariannes. C'est là surtout que Ton gardait précieusement les crânes des aïeux devenus Antis pour s'assurer leur protection. C'est là aussi que l'on prit les Européens pour des revenants. On croyait voir dans les étoiles les âmes des anciens chefs. Mais, dans les Carolines de l'Ouest et aux îles Palaus, cet animisme était beaucoup plus pâle (1). C'est pourquoi, tandis qu'à Test et au centre de la Micronésie on avait adopté la coutume d'enterrer les morts, aux îles Palaus on avait conservé le vieux mode des funérailles, c'est-à-dire qu'on mettait le mort dans un canot, on y mettait même des vieillards vivant encore, mais complètement débilités, et on les abandonnait au courant qui les emportait vers l'occident, vers la demeure des morts (2). Cette circonstance est bonne à relever comme fournissant son contingent aux objections soulevées par les théories contemporaines qui font de Tanimisme la religion primitive. Pour nous, quoique très ancien et dérivant fatalement du naturisme partout où celui-ci ne s'organise pas en grandes mythologies, il n'est pourtant que sa conséquence et nullement son antécédent. La même faculté organique à laquelle toute civilisation est due a présidé aussi à l'organisation du naturisme incohérent
(1) Waitz-Gerland, V, 139 suiv.
(2) Holden, Bulletin de la Société ethnologique, 23 juiUet 1846.
des premiers temps. Là où cette faculté a fait défaut, la civilisation n'est pas venue et le naturisme, sans jamais se perdre entièrement, a dégénéré en animisme. C'est une bifurcation de première importance dans rhistoire religieuse de l'tiiumanité.