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CHAPITRE VI

l'animisme, la vie future et le culte en POLYNÉSIE

Ld8 Tikis. — Prépondérance locale de ranimisme. — Surrivance des Ames. — Notion aristocratique de la vie future. — Voracité des dieux. —Leur digestion. — Séjour des morts. — Le chuchottement des esprits. — • L*ezcrément des dieux. — Absence du principe de rémunération future sur la base de la moralité.

L*idolàtrie polynésienne. — Les Faiatouka. — Le culte & la Nouvelle- Zélande. — Les Mares. — Les derniers jours et la paort de Cook aux lies Sandwich. — Les idoles à Talti. — Les fêtes et les rites.

— L'intronisation d'un nouveau roi. — Offrandes indescriptibles.

— Rite baptismal. — Mutilations. — Possessions. — Appréciation générale.

Tout ce que nous avons vu jusqu'à présent de la religion polynésienne dénote un naturisme très prononcé, une dramatisation systématique de la nature poussée à un point que nous n'avons pu encore signaler chez aucun des groupes de non-civilisés étudiés dans les chapitres précédents. Toutefois ce serait une erreur de penser que l'animisme, la foi aux esprits détachés de toute connexité permanente avec des objets naturels déterminés, n'avait pas aussi sa place dans les croyances et les pratiques religieuses de ce monde insulaire, et même on peut voir à

plusieurs indices que, concurremment avec ce déclin de la foi mythologique attesté par bien des témoignages, il supplantait peu à peu la mythologie traditionnelle, tendait tout au moins à l'obscurcir, à l'effacer des préoccupations et des mémoires, devenait tout doucement la religion populaire. A cet égard, il y avait une grande différence d'une tle à l'autre. A la Nouvelle-Zélande surtout, ainsi qu'à Noukahiva et aux îles t^omotou, l'animisme était prépondérant, et là encore on peut voir que cette prépondérance n'était pas très ancienne.

En outre des Atuas, des grands dieux personniflant le ciel, le soleil, la lune, les étoiles, la mer, les vents, les volcans, il y avait un tas de petits dieux subalternes dont l'origine était ignorée, oubliée, qui n'étaient plus en réalité que des esprits protecteurs des individus, des familles, des îles, des états. Ces petits dieux étaient les tihisy et on donnait aussi à leurs images ce nom de tiki. Quelquefois Tiki est joint au nom propre d'un dieu, mais c'est toujours pour exprimer l'idée de protection (1). C'est ainsi que Maui reçoit souvent le vocable de tikitiki, c'està-dire de protecteur par excellence. Les esprits revêtaient le plus souvent la forme animale dans leurs apparitions. Chaque Polynésien avait son animaltiki dont il n'osait pas manger, de peur de s'attirer de terribles maladies en punition de son sacrilège. Une des expériences qui déterminèrent le plus de conversions au christianisme dans certaines îles, ce

(1) Waitz-Gerland, Anthrop., VI, 321 suiv.

fut quand on vit les premiers convertis manger leurs tihis sans qu'il leur en arrivât le moindre mal (1). Mais les âmes des ancêtres, du moins dans les familles nobles, devenaient aussi des tikisy protecteurs de leurs descendants, surtout* quand on avait rendu à leurs restes tous les honneurs convenables (2). Il faut ajouter que de nombreux récits imputaient à ces tikis de très mauvaises mœurs, celles des incubes de notre moyen-âge et même celles des vampires qui sucent le sang des gens endormis. En Polynésie cela ne nuisait pas essentiellement à la vénération qui leur paraissait due. C'est le culte plus immédiat, plus intime, de ces tikis qui absorba en partie celui qu'on rendait aux dieux de la nature (3). On ne s'adressait plus à ceux-ci que dans les cas de grande nécessité ou dans les grandes fêtes instituées en leur honneur. A Taïti cependant, aux îles Sandwich, aux archipels de Samoa et de Tonga, cet oubli des grands dieux était beaucoup moins sensible. Aux îles Tokelan Tanimisme était à peu près inconnu. 11 est bon de noter d'avance que nous aurons à constater un phénomène tout semblable en Micronésie (4).

Chez les Polynésiens, comme chez tous les non-civilisés que nous avons étudiés, la croyance en la persistance de l'individu après la mort était générale et très forme. On tenait l'âme pour une substance éthérée, de forme humaine ou animale, qui se déta-

(1) Williams, Narrative of mission. Enterprises, p. 437 suiv.

(2) Wilson, Missions reise, p. 451. Mariner, /. CfU, 119.

(3) Wilson, 450.

(4) Comp. Gerland, /. c, VI, 331.

chait du corps au moment du trépas, mais on était très peu fixé sur ses rapports avec le cadayre qu'elle quittait et sur ce qu'elle devenait immédiatement après la séparation. Elle se dirigeait tantôt vers les lieux souterrains, tantôt- vers Touest au-delà des mers ; ou bien elle errait encore plus ou moins long* temps autour du lieu de la sépulture, et on ayait grand'peur de la rencontrer, quand on sortait seul la nuit et sans lumière. Car les ftmes dans cette situation passent pour dépitées contre les ^dvants et pour se plaire à. les tourmenter, si ce n'est mâme à les étrangler (1), pour les forcer à Tenir lenr tenir compagnie. Aussi nous asaure-tron qu'i^ Baiotonga on disait au mort après l'enterrement accompli selon toutes les règles : « Ne reviens paa nous étrangler (2). » Les trépassés privés de sépulture on morts jeunes étaient particulièrement dangereux. On attribuait aux âmes défuntes une force supérieure, et cela nous explique un singulier phénomène. Par* fois un Polynésien offensé et ne sachant comment se venger d'un offenseur plus robuste que lui se suicidait, dans Tespoir qu'une fois mort il pourrait tomber sur lui avec une vigueur irrésistible (3).

Mais nous devons ajouter que le Polynésien transportait dans ses prévisions d'outre-tombe tous ses préjugés aristocratiques. Ce n'étaient guère que les rois, les prêtres, les nobles, dont Y&me jouissait de la pleine et entière immortalité consciente. Le menu

(1) Ellia, l. c, I, 396.

(2) Ibid,

{Z) Gerland, /. c, VI, 316.

peuple n'était pas très au clair sur sa destinée. Les esclaves dans certaines lies n'étaient pas immortels du tout. Cependant, puisqu'en plusieurs endroits on en immolait sur la tombe de leurs maîtres, c'est donc qu'on les leur dépéchait dans l'autre monde pour qu'ils continuassent de les servir (1). Mais ces diversités contradictoires trouvent une certaine conciliation dans un point de vue très particulier à la Polynésie et dont il nous faut parler avec quelque détail.

Quand on réunit les légendes polynésiennes et qu'on les compare à tant d'autres de même niveau mental, on est frappé dé l'insistance avec laquelle il est parlé de la voracité des Atuas et des Tikis. Ils sont tous essentiellement, terriblement voraces. Ils mangent toujours et ne sont jamais rassasiés. Le trait caractéristique des idoles polynésiennes est une bouche, disons mieux, une gueule toujours grande ouverte pour recevoir les offrandes, et leurs adorateurs leur apportent toujours des aliments en quantité considérable (2). Mais, de plus, cette idée de la voracité des dieux se prolongeait d'une curieuse manière dans la croyance polynésienne, en rapport avec cette absence de délicatesse qui la caractérise sur tant de points. Le Grec, qui croyait aussi que ses dieux mangeaient et buvaient, avait imaginé pour eux une nourriture en quelque sorte idéale. Les dieux grecs respiraient l'odeur des sacrifices, se nour-

(1) Gerland, /. c, VI, 307.

(2) Voir plus loin ce qui eut lieu dans les rapporte des indigènes avec Cook et son équipage.

Tissaient d'ambroisie, s'abreuvaient de nectar, et c'était fini. Les dieux polynésiens, au contraire, poussaient jusqu'au bout la conformité avec la nature humaine. Non seulement ils mangeaient et mangeaient toujours, mais encore ils digéraient absolument comme les hommes, et voici comment cette digestion divine intéressait tout particulièrement la destinée humaine. A côté des offrandes alimentaires que la piété humaine leur présentait, leur nourriture ordinaire, normale, c'étaient les âmes humaines. L'une des épithètes honorifiques des dieux polynésiens était celle de Kaitangata, mangeurs d'hommes. Après la mort, l'homme était littéralement mangé par les dieux, et digéré. Les gens du commun étaient mangés par un grand oiseau qui les croquait à la façon d'un héron picorant des grenouilles, les gens de haute naissance par des dieux supérieurs. Cependant la différence est moins grande qu'il ne le semble au premier abord, ce grand oiseau n'étant luimême qu'une forme mythique d'une grande divinité. Mais en définitive, et sauf de très rares exceptions, tous étaient avalés, tous aussi digérés en passant par les intestins sacrés (1). C'est par la vertu de cette digestion divine que ceux qui étaient appelés à jouir d'une immortalité personnelle et consciente étaient débarrassés des imperfections apportées du séjour terrestre et ressortaient à l'état de tikis. Ils allaient alors au Poulotou ou Rohoutou odorant, désormais

(1) Comp. EUis, /. c\, I, 396 suiv. IV, 366 suiv. — Wilson, L c, 452-453. — Cook, 3^ Reise, trad. ail. de Forster. Berlin, 1789, II, 383. — Anderson, Mission, 355. — Wyatt GiU, /. c, 162, note.

en possession de ces pouvoirs supérieurs qui leur pennettaient d'exercer l'ofïice d'esprits protecteurs. Seuls, les plus hauts personnages, les rois, les prêtres les plus haut placés, le Tuitonga, étaient exemptés de cette espèce de purgatoire. Nous ne tarderons pas à voir des applications plus qu'étranges de cette idée grossière à plusieurs détails du culte polynésien. Quant au sort qui attendait l'homme après cette transformation, il est très difficile de ramener à des notions claires et cohérentes les nombreuses informations que Ton peut puiser auprès des voyageurs et des missionnaires. Il n'y avait évidemment rien de bien fixé dans les traditions. Tantôt le lieu qu'habitent les morts est sous terre, tantôt on le suppose de l'autre côté de la mer occidentale, tantôt on "le place au sommet d'une très haute montagne. Une légende des îles Tonga dit que l'île des dieux et des âmes est riche de toute espèce de bonnes choses, mais ces bonnes choses, comme tout ce qu'il y a dans cette île, sont insaisissables aux vivants qui pourraient y aborder. Il y avait des morts favorisés qui allaient vivre dans le soleil avec le grand Maui. Souvent on distinguait un lieu de bonheur dans le ciel, opposé à un lieu triste et sombre sous terre, Havaîki ou bien le Pô ténébreux. Mais il n'y avait pas, au sens vrai du mot, de rémunération fondée sur le mérite ou le démérite moral, et les missionnaires se sont souvent mépris à cet égard. Les causes déterminant la différence des destinées d'outre-tombe tenaient toutes, soit à la naissance et au rang terrestre, soit au plus ou moins de scrupule qu'on avait montré dans

robservation des lois du tabou, soit enfin à la ponctualité des cérémonies accomplies lors des funérailles (1). On était très inquiet aux lies Samoa, quand quelqu'un, mort à la mer ou dans un combat, n'avait pu recevoir la sépulture normale. Ses parents et ses amis étendaient une natte sur le sol et priaient les dieux de leur rendre son âme pour quelques instants, afin qu'ils pussent lui rendre les derniers devoirs. Alors, si un animalcule, une fourmi, une sauterelle, venait à paraître sur la natte, c'était Vùme que les dieux renvoyaient sous cette forme, et on enjterrait la petite bête avec toutes les cérémonies requises (2). Il faut aussi noter l'idée généralement répandue en Polynésie que les morts, quand ils reviennent, et ils reviennent beaucoup, parlent avec une petite voix sifflante et chuchottante. Aux îles Tonga il était défendu de siffler, parce que, disait-on, c'était vouloir imiter le langage des dieux (3). Du reste, la vie future n'était pas comprise autrement que comme la reproduction de la vie actuelle. Les morts favorisés avaient à leur disposition dans l'autre monde une grande maison très commode, très bien entourée d'arbres ombreux, où l'on jouissait de tous les agréments, où Ton dansait toujours, ne s'interrompant que pour sucer de la canne à sucre dont on avait tant qu'on voulait (4). A Taïti et aux îles Hervey, le tour-

(1) Comp. Mariner, Tonga Islands, H, 137. — Geschichte dër christ. Mission, Brome, 1837, p. 48. — Turner, /. c, 233-236. — Ellis, /. c, I, 398. — Williams, /. c, 558-559.

(2) Turner, /. c, 233.

(3) Dumont d'Urville, Voy. de VAstrolabe^ IV, 295.

(4) Wyatt OUI, /. c.,175.

ment de ceux qui n'y étaient pas admis était de voir d'en bas ce beau séjour où ils essayaient, mais en vain, de monter et dont ils ne recevaient que les ordures (1). Ailleurs, comme nous Tavons dit, on distinguait le Pô-loutou odorant du Pô-loutou puant qui recevait les morts coupables ou défectueux au point de vue des rites du tabou et des funérailles. Mais, quant aux âmes nombreuses qui n'étaient pas dans les conditions requises pour jouir de l'immortalité consciente, elles n'étaient pas anéanties pour cela, elles perdaient simplement par la digestion divine leur personnalité distincte, et c'étaient elles qui revenaient sur la terre à l'état d'enfants nouveau-nés. Voilà ce qui explique l'étrange appellation que le dialecte de Samoa donnait aux nouveau-nés pris collectivement. On les appelait Excrément des dieux. Voilà aussi pourquoi le nouveau-né était tabou, propriété des dieux, et devait être détaboué par le prêtre. Cette manière de concevoir la vie future est une preuve nouvelle de notre thèse concernant l'absence de lien entre la religion et la morale qui distingue les religions primitives. S'il est un domaine où le point de vue religieux et le point de vue moral sont appelés à s'unir et à se confondre, c'est bien évidemment celui de la vie future et de la rémunération qu'elle rend possible. Nous voyons au contraire qu'en Polynésie, comme dans les autres régions non-civilisées, les notions qu'on se fait de la vie future n'ont un rapport que très éloigné avec le principe moral, si

(1) Wyatt Gill, l. c, 164. — WUliams, /. c, 557.

même ce rapport existe. Ce sont avant tout, essentiellement, des conditions de naissance, de rang, d'observances rituelles, qui déterminent les différences d'outre-tombe. Notons que, dans les religions supérieures où ridée de la rémunération tient une très grande place, il s'en faut de beaucoup que la valeur morale du trépassé soit le seul poids qui fasse pencher la balance en sa faveur ou contre liii. Excepté dans les régions les plus spiritualistes du christianisme et dû théisme philosophique, le sort futur dépend de nombreuses conditions dogmatiques, sacramentelles, ritualistes, très indépendantes au fond de la valeur morale de l'individu. Il ne faut donc pas s'étonner de ce que, dans les religions inférieures, la morale proprement dite joue un si petit rôle dans les croyances relatives à la vie future.

Nous avons maintenant à parler du culte rendu aux dieux et aux esprits protecteurs, soit par les individus agissant en leur nom privé, soit par le sacerdoce en vertu de son autorité officielle et dans l'intérêt commun.

Des différences notables distinguaient à cet égard les divers groupes d'Iles. A peu près partout il y avait des idoles de grandeur variée, généralement fort laides et la bouche grande ouverte. C'est aux îles Samoa qu'il y en avait le moins, ce qui avait pu contribuer à la réputation qu'avaient les habitants d'être les moins pieux des Polynésiens (1). En revanche on y trouvait assez répandu le culte d'objets de peu de

(1) Williams, /. c'.,438 suiv.

valeur considérés comme servant de résidence à des esprits protecteurs, ce qui en faisait de véritables fétiches. Williams nous raconte qu'un chef adorait de cette manière le crâne d'un Blanc qui avait été son ami (1). Nous savons d'ailleurs que les Polynésiens furent assez longtemps disposés à croire que les Blancs étaient une race divine. On faisait des offrandes alimentaires aux Atuas, aux Tikis, particulièrement aux dieux de la mer, à qui Ton versait des coupes de kava (2), en leur disant : «Voici du kava pour » vous, dieux de la mer, et restez loin de nous ! » Il y avait ordinairement en mai une grande fête religieuse (3), qui coïncidait avec l'automne de ces latitudes.

Aux Samoa il n'y avait pas de temples, seulement des bois sacrés ou de petites huttes contenant des objets vénérés comme instruments de divination et de guérison (4). Aux Tonga, il y avait au contraire des espèces de temples, les Faiatoiiha construits sur les lieux de sépulture. Quand on sait les idées que se faisaient les Polynésiens du sort qui attendait les trépassés, il n'y a rien d'étonnant dans cette coutume qui fixait le réfectoire des dieux aux endroits où ils venaient chercher leurs aliments ordinaires, et ce

0) Williams, l. c, 465.

(2)Turaop, /. c.,200.

(3) Ibid,, 241. Les indigènes de Samoa, quand ils embrassèrent le christianisme, voulurent jeter à la mer avec une pierre au cou leur idole Pape qui représentait le dieu de la guerre. Mais le missionnaire Williams la leur acheta et on peut la voir & Londres au musée des Missions.

(4) Turner, /. c, 240.

n'est pas du tout une preuve en faveur de la théorie qui ne voit dans les temples et les autels que des transformations de la tombe. Ces Faiatouka se composaient d'un ou plusieurs bâtiments construits avec soin, entourés de vieux arbres aux ombres épaisses, très vénérés, et contenant ordinairement des images sculptées des dieux (1).

Les prêtres-sorciers des îles Tonga se livraient surtout à l'extase délirante, se faisaient inspirer par les morts et parfois s'abandonnaient à de tels excès de surexcitation cérébrale qu'ils mouraient en plein spasme. Gook fut témoin de la grande fête qu'on célébrait deux fois par an sous la présidence du Tuitonga, et il remarqua avec surprise qu'une partie des aliments offerts en sacrifice n'étaient que des imita* tions en bois habilement découpées (2). Cette espèce de comédie n'est pas aussi rare qu'on le croirait dans l'histoire des sacrifices. Le moment vient où la forme l'emporte sur le fond et où le sacrifiant trouve son compte à ne s'acquitter que de la première. Mais cela dénote aussi un affaiblissement de la foi et confirme ce que nous avons dit du déclin de la religion polynésienne dans les temps qui précédèrent la découverte. Toutefois il paraît qu'on sacrifiait aussi des hommes en cette occasion, souvent jusqu'à dix à la fois (3). Il y avait do plus une grande fêle pour célébrer la maturité des ignames, et elle était présidée par une jeune fille que l'on consacrait en qualité d'épouse

(1) Cook. 3« Reise, II, 125. — WiUiams, /. c, 320.

(2) Cook, ibid., 43.

(3) Mariner, II, 207suiv.

au dieu spécial Alo-alo, maître de la pluie et de l'orage (1). Le kava jouait toujours un grand rôle dans toutes ces solennités.

A la Nouvelle Zélande on ne trouva pas de temples. C'est sur les tombeaux des princes que les prêtres apportaient les offrandes. Les Maoris affirment pourtant, d'après leurs traditions, qu'à l'origine, quand ils avaient pris possession de l'île, toutes les familles encore réunies avaient construit une grande «maison rouge », Ware-Koura, qui servait à leurs ancêtres de temple commun (2). Nous avons vu que, là surtout, l'animisme avait supplanté de fait la religion mythologique. Ainsi les Maoris n'avaient pas d'idoles représentant les grands dieux, mais une masse de petites statuettes figurant les ancêtres et les tikis. On en voyait partout, à l'entrée des jardins, sur les tombeaux, aux endroits où un guerrier était tombé en combattant. On les portait au cou sous forme de petites figurines de porphyre vert en guise d'amulettes. Il n'y avait pas de fêtes religieuses régulières en Nouvelle-Zélande. Les chefs ou les prêtres en ordonnaient quand et où bon leur semblait. Les prêtres avaient des prières composées dans une langue qu'ils ne comprenaient plus et qui étaient des conjurations plutôt que des prières (3). Le sacerdoce, là surtout, se distinguait à peine de la sorcellerie. On pouvait, au moyen de conjurations, se procurer la

(1) Mariner, II, 16 suiv.

(2) R. Taylor, Te Ika a Maui or New Zealand^ Londres, 1855, p. 65 suiv.

(3) ifttd.,42, 71, 83.

bravoure, rendre son ennemi lâche, guérir les blessures, les brûlures, les maladies. Dans ce dernier cas, le prêtre sorcier devait découvrir le chemin par lequel l'esprit malfaisant était venu du monde souterrain. C'était ordinairement le long des racines d'une plante. Alors il tournait et retournait autour de la hutte du malade, cherchant une plante semblable, il la déterrait et la suspendait au-dessus du patient. Il fallait bien, cela fait, que le méchant esprit reprît la route par où il était venu (1).

C'est à Taïti que nous trouvons enlin ce genre de sanctuaire qu'on a cru à tort général dans toute la Polynésie et que Ton connaît sous le nom de Mares. Ils s'élevaient le plus souvent sur les promontoires, les flancs des montagnes, dans des situations très pittoresques. Ils se composaient d'abord d'un monticule carré, soutenu de deux côtés par un grand mur de pierre. Un troisième côté servait d'accès au mare proprement dit qui s'élevait sur le quatrième. Ce mare proprement dit était une sorte de pyramide tronquée dont la base pouvait avoir jusqu'à 89 mètres de longueur, 19 de largeur, et qui pouvait atteindre une hauteur de 16 mètres. Les étages en retrait étaient pavés de bloc de corail poli. L'intérieur de la construction se composait de pierres de toute sorte soigneusement ajustées sans aucun mortier (2). On est émerveillé à la pensée que de pareilles construc-

(1) Comp. Oerland, Anthrop.,f VI, 375 suiv.

(2) Cook, Banks, Wilson virent plusieurs de ces Mares, entre autres celui dont nous reproduisons les dimensions. V. Gerland, /. c, VI,

tîons ont pu se faire avec de simples outils de pierre. La place elle-même sur laquelle s'élevait l'ensemble de Tédiflce mesurait 120 mètres carrés environ, et elle était pavée de pierres polies entre lesquelles poussaient de grands arbres au riche feuillage dont on écoutait avec respect le bruissement mystérieux. Ceci est en rapport avec le langage chuchottant qu'on attribuait aux dieux. Tout autour s'alignaient des autels, des idoles de tikis, les demeures des prêtres, etc. Le mare était naturellement tout ce qu'on peut concevoir de plus tabou. S'il fallait absolument que des femmes y pénétrassent, ce n'était qu'à la condition qu'elles marchassent sur des nattes étendues tout exprès. On construisait un mare après des événements importants, une guerre, l'avènement d'un nouveau roi, etc. Il y en avait de nationaux et de privés. Ils étaient toujours dédiés à quelque grande divinité, Tane, Tangaloa, Maui, Oro ou Rongo, dieux de la mer. Les analogies que ces mares présentent avec les Teocalli pyramidaux du Mexique ont fait qu'on a voulu les rapporter à un même symbolisme, c'est-à-dire ne voir dans le mare, comme dans le temple mexicain, qu'un autel gigantesque. C'est, à mon sens, une erreur. Le Teocalli mexicain est en effet un autel démesurément agrandi, et la preuve en est que les sacrifices prescrits par le culte mexicain s'accomplissaient sur la plate- forme supérieure où se trouvait toujours la pierre des sacrifices de sanglante mémoire. Dans le mare polynésien, au contraire, les sacrifices se faisaient au bas ou dans une partie élevée de l'édifice, mais non pas

sur le sommet lui-même. Le mare n'est pas non plus un simple tombeau agrandi, quand même on le voit souvent placé au milieu ou à côté des cimetières. Mais ce n'est pas toujours le cas, ordinairement même le cimetière et le mare sont séparés et il est plus probable que c'est le mare qui attira les tombes sous son ombre sacrée. D'ailleurs les indigènes euxmêmes ne le regardaient nullement comme une sépulture. Il est plus conforme à tout ce que nous savons d'ailleurs de penser que le mare est provenu du même penchant qui poussa Thomme en tant, de lieux à adorer le plus près possible du ciel, sur les hauteurs, sur les sommets accessibles des montagnes et à se créer des éminences artificielles pour plaire aux dieux et se rapprocher d'eux. Le mare est un « haut lieu » et trouve un pendant lointain dans le temple babylonien (1).

(1) Il a fallu une connaissance plus approfondie de la religion polyndsienne que celle qu'on pouvait avoir à la fin du siècle dernier pour comprendre le genre de relations qui s'établirent entre les indigènes des lies Sandwich et le capitaine Cook, et qui se dénoaèrent d'une façon si tragique. Le récit du capitaine King, lieutenant de Cook, qui fit un rapport circonstancié sur le dernier voyage de Tinfortuné navigateur et sur sa mort (publié en 1784 par ordre de l'amirauté britannique), laissait dans l'ombre beaucoup de choses que King ou passait sous silence ou ne comprenait pas lui-même. Nous possédons aujourd'hui, depuis 1880, l'exposé complet de toute l'affaire, dû aux recherches de M. Fornander (An Account of the Polynesian race, II, 158 suiv.) qui résida longtemps aux lies Sandwich et qui put encore interroger des indigènes témoins dans leur première jeunesse du drame de 1779. Il est intéressant de le résumer, parce qu'il nous montre la religion polynésienne encore en pleine vigueur et fournissant l'explication de ce qui était resté si obscur.

Cook découvrit les îles Sandwich en 1777, étant parti de TaXti

dans le dessein de remonter la cAte orientale de TAmériqne du nord pour trouver, 8*il existait, le passage qui permettrait de revenir par le nord en Angleterre. Il voulut nouer des rapports avec les indigènes et il fut étonné de Tempressement quasi-servile avec lequel ceux-ci se mirent & sa disposition. Les indigènes se prostemsdent devant lui et ses matelots, leur offraient en abondance des cochons et des fruits, lui adressaient de longs monologues qui en réalité étaient des prières ; même — point sur lequel le rapport de King est muet — on leur livra autant de femmes qu*ils voulurent, et Ck>ok reçut pour sa part une des filles de la reine. Voici ce qui s^était passé dans 111e :

On se souvient peut-être de ces mythes polynésiens qui parlent de dieux ayant longtemps vécu dans les lies et qui s*en étaient éloignés en annonçant qu*ils reviendraient un jour. Cette perspective effrayait plus qu*elle ne rassurait les adorateurs de dieux si voraces, mais on était bien décidé & faire de son mieux pour les contenter le jour où ils reviendraient. Les Hawaïens, qui n*avaient jamais vu d*Européens, frappés de stupeur à Taspect des grands navires, épouvantés par les détonations de Tartillerie, prirent Cook et ses hommes pour des êtres surnaturels. Le sacerdoce constitué du dieu Lono (forme locale du dieu Oro, Roo, Rongo, que nous connaissons) trouva même des raisons péremptoires pour affirmer que c'était bien son dieu qui était apparu, et cela malgré les résistances d*un petit nombre de « rationalistes », qui soutenaient que, malgré leur étrangeté, Cook et ses matelots n'étaient pourtant que des hommes. L*avis des prêtres de Lono remporta, la foule et ce qu*on peut appeler la cour crurent à la divinité de Cook. Les cheveux blonds ou rouges de ces compagnons fortifiaient cette croyance. Cook, qui n'y comprenait rien, ne dit rien qui pût rébranler. Les Anglais, en mangeant des melons à la vue des indigènes qui ne connaissaient pas ce fruit, leur firent Teffet de se repaître de chair humaine, preuve nouvelle de leur nature divine. Enfin il parait que leur robuste appétit cadrait parfaitement avec les facultés prodigieuses que les insulaires attribuaient à leurs dieux voraces. Voilà pourquoi ils apportaient une énorme quantité de vivres. Us le faisaient du reste sans enthousiasme et plutôt dans Tespoir que, touché de leur empressement, le dieu Lono se déciderait à s'éloigner.

Cook n'était pas aussi pressé. Il trouvait que nulle part on ne l'avait si bien reçu, quand même les formes de la réception avaient par moments À ses yeux quelque chose d'étrange. Mais il en avait vu tant d'autres I Quand il débarqua, un prêtre très élevé en dignité lui mit

respectueusement sur les ëpaules une pièce d*étoffe ronge, tonte blable À celles qui rouvraient les idoles. Puis oe prêtre lui atfrasta une longue invocation. « Cela ressemblait À une espèce d^adoration », dit naïvement son lieutenant King. Après cela, on le condoisit au Heiau ou grand Mare national d'HawaI consacré & Lono, dieu de la mer. On le présenta cérémonieusement aux idoles alignées dea deux côtés, pendant qu'on chantait des hymnes sacrées. Cela fait, on le fit monter sur le sommet du mare, et ce furent de nouvelles ofErandee, des litanies, des génuflexions, des invocations. Cook avait peine à garder son sérieux et trouvait tout cela bien étrange. Il eut maiiis envie de rire quand le prêtre voulut lui mettre dans la bouche on morceau du cochon qu*on immolait À son intention. Son appétit 8*ottvrit moins encore quand il vit que le prêtre, s*imaginant qu*il trouvait le morceau trop dur, le m&chait délicatement et le lui offrait de nouveau, suffleamment attendri. Enfin il put se retirer, semant peut-être le premier germe de scepticisme dans la foule en se montrant ai peu vorace. L*équipage anglais reçut ce jour-lÀ et les jours suivants des quantités de vivres À réjouir Orandgousier et Gargantua. C*eat oe qu*atteste aussi le lieutenant King, étonné de voir que ces provisions^ toujours envoyées sur Tordre d*un prêtre, leur étaient apportées par des gens qui avaient Tair de 8*acquitter d*un devoir plutôt que d'y trouver du plaisir. Le roi, qui était engagé dans une expédition lorsque Cook arriva, ne se montra ni moins généreux, ni moins dévot, lorsqu'il fut de retour. Mais il ne déguisa pas sa joie quand il sut que Cook allait enfin partir. Le séjour des dieux devenait excessivement onéreux.

Cook partit en effet, mais il essuya dans son voyage vers le nord des tempôtes épouvantables, ses vaisseaux firent des avaries, et il crut prudent de revenir dans les parages où il avait été si bien reçu. Son retour causa une déception profonde. Pourtant on fit encore bonne mine a mauvais jeu. Mais les cartes commençaient à se brouiller. Les marins anglais abusaient réellement de leur divinité. Ils buvaient beaucoup do kava et s'eni\Taient comme des hotnmes. Ils faisaient main basse sur tout ce qui leur convenait. Ils violaient les lois du tabou cent fois par jour. Une hideuse maladie, inconnue jusqu'alors dans les lies, commençait ù. faire des ravages d'autant plus inexplicables qu'elle avait pour cause une obéissance illimitée aux désirs de ces dieux venus de la région des nuages. Cook lui-même était souvent colore et brutal dans ses rapports avec les indigènes.

Le parti qui, dès le premier jour, avait révoqué en doute la divinité des nouveau-venus, grandissait en nombre. La fatalité voulut

L'idolâtrie était plus développé à Taïti que dans les îles dont nous venons de parler. On y voyait un grand nombre de statues des grands dieux et des tikis. Cook remarqua une statue de Maui haute de sept pieds. Taaroa ou Tangaloa était représenté par une masse de petites figurines qui formaient par leur position

qa*iin matelot anglais mourut ^r ces entrefaites. Cela parut fort singulier. Lorsque, après une courte absence, Cook revint une troisième fois jeter Tancre devant HawaI, les dispositions des insulaires n^étaient plus les mêmes. Une rixe eut lieu À terre entre des matelots et des indigènes. Cook s'était emparé arbitrairement d*un canot; le propriétaire lui vola un des siens que les indigènes mirent en pièces pour en retirer les clous et les ferrures qui avaient pour eux une grande valeur. Irrité, Cook mit la baie en état de blocus, sorte de tabou européen auxquel les Hawaïens ne pouvaient rien comprendre. Un chef qui venait en canot pour négocier rompit le blocus sans le savoir, on tira sur lui, il fut tué. Cook cependant s*était rendu près du roi pour aplanir le différend. Sa personne était encore entourée d'un certain prestige. Mais alors le frère de Thomme tué accourut, un épieu à la main et demandant vengeance en s'approchant du capitaine. Il parait que ce frère appartenait au parti incrédule. Cook prit peur et déchargea sur lui son pistolet. Lâ.-dessus une bagarre éclata. Cook, frappé d'une pierre, tira sur le second agresseur et voulut se retirer vers son escorte qui latttendait à quelque distance. Le malheur fut qu'en cherchant a se frayer passage, il fit un faux pas et poussa un cri de douleur. Ce fut le signal de sa mort. « Un dieu qui se plaint I Ce n'est pas un dieu I » tel fut le cri général. On se jeta sur lui et on l'assomma. Son corps fut emporté au loin, ses os brisés et partagés, son cœur et son foie mangés, le reste brûlé. Les marins anglais, arrivant au pas de course, firent une décharge meurtrière, mais il était trop tard, et on ne put recouvrer que quelques ossements calcinés pour les rapporter en Angleterre.

Les prêtres de Lono furent les seuls qui persistèrent jusqu'à la fin à soutenir que Cook était dieu. Il y allait après tout de leur autorité. Mais cet événement tragique doit être rangé parmi les faits nombreux qui démontrent que l'incrédulité naît surtout du sentiment de l'imperfection des dieux ou d'un désaccord entre la réalité et l'idéal qu'on s'en était fait.

les difTérentes parties du corps. Il y avait aussi de ces figurines à Tintérieur de la statue, pour représenter probablement ceux qu'il était en train de digérer. Ces statues étaient ordinairement très ornées de plumes et surtout de plumes rouges auxquelles s'attachait une vénération superstitieuse. Dans les cérémonies, les prêtres s'asseyaient à Tintérieur du mare, les jambes croisées à l'orientale, le visage tourné vers le sommet de la pyramide et récitant des hymnes (1). Leurs prières se disaient d'un ton bas et chantant. On veut même qu'il y eût des dieux qu'ils adoraient en sifflant (2). Celte assertion emprunte une certaine vraisemblance à ce que nous avons dit de la voix sifflante et chuchottante qu'on attribuait aux dieux. C'est ainsi que le bruissement particulier qu'on perçoit en appliquant l'oreille contre l'ouverture de certains coquillages passait pour une voix divine (3). Ces prières sacerdotales étaient rédigées on forme de litanies, avec de nombreuses répétitions (4). C'étaient aussi les prêtres qui déposaient sur les tables alignées dans le mare les offrandes alimentaires apportées par les fidèles. Il y avait des fêtes occasionnelles et des fêtes à époque fixe, dont la plus remarquable était celle du « renouvellement des dieux », jme atua. On la célébrait quatre fois par an. On retirait alors les idoles des sanctuaires, on les nettoyait, on les oignait d'huile parfumée, on renouve-

(1) Corap. Wilson, /. c, 289. — Ellis, /. c, I, 343, 354 suiv. (2i Forster, trad. des Voyages de Cook, remarque, p. 469.

(3) Ellis, /. c, 1,363.

(4) Ibid., 343.

lait leurs plumes et leurs nattes, et on les reportait en procession (1). Il y avait aussi la fête de la première grande pêche. Le produit du premier jour était pour les dieux, celui du second pour le roi, celui du troisième enfin pour les pêcheurs eux-mêmes (2). On célébrait de plus la fête du « renouvellement du pays». On promenait un filet le long de la côte, il rapportait des débris de coraux qu'on nommait des poissons et qu'on offrait aux dieux en leur demandant de nettoyer le pays comme le corail est nettoyé par les flots de la mer (3). Ceci doit être mis en rapport avec la vieille idée mythique de l'apparition des îles à la suite d'une pêche divine.

Le sacrifice humain n'était pas inconnu à Taïti, lors même qu'il paraît y avoir été plus rare que dans d'autres archipels, notamment aux Pomotou et aux Marquises (4). On doit encore le signaler comme faisant partie des bizarres cérémonies qui devaient accompagner l'avènement d'un nouveau roi. Le prince était conduit au mare en grand cortège, au son des tambours et des conques marines dont les prêtres sonnaient de tous leurs poumons. On sacrifiait un homme devant l'idole et un prêtre venait offrir au roi, sur une feuille de bananier, Pœil gauche du sacrifié. L'œil droit était réservé à l'idole. On croyait par là conférer au nouveau roi l'esprit de prévoyance

a) Ellis, I, 350.

(2) jloerenhout, l. c, I, 517.

(3) Ellis, 1, 248 suiv.

(4) Ellis, I, 346, le signale aussi comme condition préalable de Térection d'un temple, sans doute comme moyen d'assurer à la solidité de Védiâce le bon vouloir des dieux souterrains.

et de sagesse. On assure que, dans les derniers temps avant Tarrivée des Européens, le roi faisait seulement semblant de le manger. Puis on portait le nouveaa prince sur le rivage, où il se déshabillait complètement et prenait un bain. Pendant qu'il se baignait, un prêtre lui touchait le dos avec un rameau vert dédié à Tangaloa. Ce rite devait le rendre impeccable, c'est-à-dire lui conférer im degré de tabou tel qu'il n'avait plus de compte à rendre de ses actes à personne. On le ramenait alors, toujours en procession et en musique, au mare, et alors se passait une indescriptible cérémonie qu'il faut se borner à indiquer. Des hommes et des femmes, à l'état de complète nudité, venaient danser devant lui de la façon la plus honteuse et déposer autour de lui la plus répugnante des offrandes. Le missionnaire EUis trouve la chose trop shoching pour la raconter. Moerenhout, moins délicat, ne nous épargne aucun détail (1). Il faut se rappeler ce que nous avons dit des idées polynésiennes sur la digestion des dieux pour comprendre un pareil symbolisme.

Cet exemple, du reste, n'était pas unique en Polynésie. Aux funérailles du Tuitonga, le grand-prêtre des îles Tonga, soixante hommes venaient tous les soirs, quatorze jours de suite, apporter la même offrande autour de sa tombe, et pendant la nuit les femmes de la plus haute noblesse venaient nettoyer la place (2).

(1) Comp. Ellis, ni, 110 suiv. — Moerenhout, H, 24-27.

(2) Mariner, U, 222 et suiv.

Ce qui est moins répugnant, c'est qu'en application du principe du tabou, il y avait en Polynésie un véritable baptême des nouveau-nés. Arrivant dans le monde terrestre à l'état de tabou, ils devaient être détaboués. C'est ce que faisait le prêtre, soit en aspergeant d'eau la tête de Tenfant, soit en le plongeant dans l'eau avec des conjurations et des prières (1). C'était le prêtre aussi qui opérait le genre de circoncision généralement admis dans les archipels (2). C'était lui, enfin, qui présidait aux cérémonies très compliquées des funérailles, pour qu'on ne commît aucune violation des lois du tabou, très rigoureuses en pareille circonstance (3). Les funérailles étaient longues, bruyantes, accompagnées de grands hurlements. On s'adressait au mort, on lui tenait des discours comme s'il avait pu les entendre. On tenait à lui prouver sa douleur, afin qu'il ne revînt pas tourmenter des parents et des amis trop indifférents. On s'arrachait, par exemple, une dent de devant aux îles Tonga et aux îles Sandwich. Le missionnaire Ellis rapporte qu'il a vu des hommes qui avaient perdu pour cette cause toutes leurs incisives, l'une après l'autre (4). A Taïti on préférait se taillader la lèvre supérieure (5). Il paraît qu'autrefois, aux Sandwich, on se coupait une oreille et même deux, et le même missionnaire vit encore deux vieillards mutilés de

(1) Gerland, Anthrqp., VI, 132^ 362.

{2j Ibid,, 136.

(3)l&t(2., 400etsaiY.

(4) EUis, IV, 176.

(5)iJ«i., 1,407.

cette façon. Enfin, nous retrouvons encore en Polynésie, comme nous Tavions constatée dans l'Afrique du Sud et çà et là dans les deux Amériques, la coutume de se couper un doigt dans ceriiaines circonstances graves. Mais là ce n'était pas seulement en cas de mort d'un parent, c'était aussi pour obtenir la guérison d'un malade (1). A Uwea la reine n'avait plus que trois doigts à chaque main. Elle avait perdu les autres en des occasions semblables.

L'animisme plus ou moins prépondérant dans les lies avait aussi déterminé plus d'un usage de nature religieuse. Par exemple, Téternuement, comme toute secousse spasmodique et involontaire, était considérée comme la brusque sortie d'un esprit entré dans le corps. La coutume était de dire à la personne qui éternuait : « Que le dieu te soit propice ! » (Taïti), ou bien : « Puisses-tu vivre ! » (Samoa) (2). Toute maladie étant attribuée à quelque tiki ou esprit persécuteur, le prétre-médecin ne craignait pas de le tancer, de le menacer, comme autrefois, dans les scènes de sorcellerie, les prêtres chrétiens menaçaient les démons entrés dans le corps des possédés.. On a vu à Samoa des prêtres polynésiens, amenés devant de malheureux phtisiques, sermonner et menacer fortement l'esprit opiniâtre qui ne voulait pas céder à leurs conjurations (3). Notons aussi, comme rentrant dans le même ordre de croyances, Tidée que si quel-

(1) Mariner, /. c, I, 454, II, 222.

(2) Wilson, /. c, 474. — Tumer, /. c, 348. Comp. d^autres exclamations analogues recueillies par M. Wyatt Gill, /. c, 177.

(3) Tumer, l.c.,22\.

qu'un revenait d'un évanouissement, c'est que, sur le point de partir pour le pays des morts, il avait rencontré quelque bon tiki qui lui avait indiqué la route pour rentrer dans son corps (1). Mentionnons enfin la divination par la noix de coco, niu, qu'on fait tourner pour deviner l'issue d'une maladie ou d'un événement. On s'en servait aussi aux îles Tonga pour découvrir les voleurs. Celui en face duquel elle s'arrêtait, en présentant sa face inégale, était le coupable. Il est intéressant d'apprendre que les Maoris de la Nouvelle-Zélande, où le cocotier ne pousse pas, appelaient aussi 7iiUy évidemment par tradition, un autre genre de divination qui se fait au moyen de baguettes. Mais il ne Test pas moins d'apprendre que ces moyens divinatoires servaient aussi et servent encore de simples jeux de hasard. M. Tylor (2) a raison de relever à ce propos l'identité fréquente des instruments employés pour la divination et pour le jeu. Nous la voyons encore parmi nous dans l'usage que nos devineresses font des cartes à jouer.

Nous devrions maintenant répéter, à propos des Polynésiens, ce que nous avons dit ailleurs des superstitions répandues dans le monde entier partout où règne l'animisme et, sa conséquence, la sorcellerie. Par exemple, on a peur en Polynésie, comme dans tant d'autres pays non-civilisés, de laisser à la disposition d'un ennemi quelque chose de soi, un morceau d'ongle, un cheveu, son portrait. Les Maoris

(1) Wyatt GiU, /. c, 160.

de la Nouvelle-Zélande ont la même confiance que certains Américains dans les vomitifs comme moyen de chasser les esprits pernicieux. On ne recule pas devant l'idée d'immoler un enfant pour sauver la vie d'un malade, etc.

Tout ce que nous avons dit d'après les sources les plus autorisées aboutit à ceci, que la religion polynésienne, par sa mythologie originale, par moments d'une poésie ravissante, occupe incontestablement une place de premier rang parmi les religions de la non-civilisation. D'autre part, elle retombe à chaque instant au niveau des plus grossières, et je ne sais quel goût d'impudeur, de cynisme éhonté, la rabaisse et la souille comme à plaisir. L'esprit polynésien est semblable à celui de ces enfants précoces qui étonnent par des saillies et des aperçus au-dessus de leur âge. Mais cette précocité intellectuelle n'est pas soutenue par un développement moral correspondant. La polissonnerie et môme une corruption qu'on dirait congénitale prennent le dessus. Le cœur, la conscience n'ont pas suivi l'intelligence. Par conséquent, et malgré quelques éclairs ingénieux et charmants, la résultante est d'une médiocrité désespérante. La Polynésie mourait do consomption lente, lorsque l'Europe est venue chez elle. Les bienfaits et les maux également considérables de cette intervention auront-ils pour résultat défintif le triomphe du bien? Cette race de grands enfants, qui a pris goût assez facilement à la civilisation européenne, pourra-t-elle supporter ses nouvelles conditions de vie ? La dépo-

pulatîon, qui avait commencé — qu'on le sache bien — avant tout contact avec les Européens, s'arrôterat-elle à Talti, aux Tonga, aux Samoa, comme on affirme qu'elle s'est arrêtée aux Sandwich et à la Nouvelle-Zélande? C'est une dernière question que le temps seul pourra résoudre .

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