‹ Histoire des religions (volume 2)Chapitre 46 sur 68 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. — LE SHAMANISME · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. — LE SHAMANISME

Division ethnique des peuples tartares. — Importance de la religion finnoise. — Type tartare. — Les Shamans. — Caractère spécial du shtimanisme.

Il faut maîntenant dire adieu aux îles parfumées, aux flots d'azur, au ciel de saphir des mers australes, et nous diriger vers les rivages glacés, vers les sombres fîords et le ciel brumeux des régions boréales. Des quatre groupes principaux des non-civilisés, il ne nous reste plus à examiner que celui qui s'étend sur le nord extrême du vieux monde. Il s'agitde cette grande race mongole-septentrionale que les peuples aryens ont refoulée ou maintenue vers les régions de l'extrême nord de l'Europe, mais qui,

descendant par la Tartarie et le Thibet. jusqu'au cœur même de l'Asie, lance périodiquement, comme par représailles, ces terribles invasions qui ont plus d'une fois fait trembler le monde civilisé.

Nous n'avons pas à prendre parti pour ou contre les théories ethnologiques auxquelles a donné lieu cette grande famille de peuples. Il nous suffira de la diviser en deux groupes principaux, le groupe Mongol ou Tartare- proprement dit qui occupe le centre de TAsie et qui s'étend au nord de la Chine, de rinde et de la Perse jusqu'à la mer Caspienne (Mongolie, Thibet, Turkestan, Kirghises, etc.) ; puis, le groupe boréal qui occupe la Sibérie, le nord de la Russie et des pays Scandinaves, où nous remarquons, en allant de Test à Touest, les Kamtchadales (peut-être mélangés d'éléments esquimaux), les Jakouts, les Tongouses, les Samoyèdes, les Ostiaques, les Tchérémisses, et enfm les trois peuples les plus rapprochés do notre civilisation qui bordent la mer Glaciale et la côte orientale de la Baltique, les Lapons, les Finnois (Finlande) et les Esthoniens. De tous ces peuples, c'est ce dernier trio, Lapons, Finnois, Esthoniens, qui présente le plus d'intérêt pour notre recherche spéciale, et au point de vue de la religion mythologique, ce sont les Finnois qui priment de beaucoup tous les autres. C'est pour cette raison qu'ils serviront de base a l'étude comparative que nous allons faire de la religion finno-tartare. Cette désignation, qui n'est pas rigoureusement exacte au point de vue ethnique, a l'avantage de rappeler immédiatement que c'est la vieille religion

finnoise, la plus riche et la mieux connue, qui nous fournit les cadres où nous pourrons faire rentrer logiquement ce que nous savons des religions moins développées et moins étudiées de la race entière dont les Finnois sont la branche la plus distinguée. Nous laisserons de côté, conformément à notre principe d^exposition, la Tartarie centrale pour autant qu'elle a été conquise par l'islamisme et le bouddhisme. C'est la Tartarie boréale, demeurée païenne, dont nous allons rapprocher les croyances de celles des anciens Finnois. Cette méthode se justifie comme se justifiait le parti que nous avions pris de consacrer une étude prolongée à la religion polynésienne pour mieux comprendre les religions bien plus grossières des autres peuples de TOcéanie. Ce que la Polynésie est religieusement dans le monde austral, le peuple finnois Test dans le monde boréal. C'est chez lui qu'on trouve complètement épanouis les germes et les principes qu'on peut signaler chez ses congénères.

On connaît bien le type mongol, ou tartare, ou touranien. Car, selon le système ethnologique adopté, ces trois noms peuvent se substituer Tun à l'autre. Ce sont des hommes de taille moyenne, à figure plate, au nez court et comme écrasé, aux pommettes saillantes, aux yeux petits, séparés par un large intervalle, ce qui rend le regard oblique, aux oreilles grandes, écartées, à la bouche large, à la barbe et aux cheveux noirs, mais peu fournis. Depuis la plus haute antiquité on les signale comme nomades, vivant sous la tente, possesseurs de nombreux trou-

peaux, et très belliqueux. De temps à autre, une sorte de fièvre de conquêtes s'empare d'eux, leur état habituel d'éparpillement fait place à une concentration redoutable, et ils se ruent par hordes innombrables sur la Chine, ou sur Tlndoustan, ou sur la Perse, ou sur TEurope. C'est Attila, Gengiskhan, Eublaî, Tamerlan, qui entrent en scène. Ils sont pillards, destructeurs, cruels, mais pas absolument réfractaires à la civilisation qu'ils envahissent, et on les a vus souvent en Chine, dans Tlnde, en Europe, s'adapter à l'état intellectuel et social des pays conquis. Les Finnois se sont môme élevés presque spontanément à une civilisation réelle.

Autrefois on englobait toute cette race au point de vue religieux sous la dénomination de peuples shamanîsfes, c'est-à-dire chez qui la sorcellerie, exercée par les shamans, constituait en quelque sorte la religion tout entière. On n'avait pas encore assez étudié et comparé les religions de la non-civilisation en général pour savoir qu'en réalité la sorcellerie est im fait universel chez tous les peuples se rapprochant de la vie primitive. Le shaman lartarc n'est qu'une variété du genre qui comprend Tangekok esquimau, rhomme-médecine pcau-rouge, le piacc ou piaye de rAraériqucdu Sud, les sorciers nègres, cafres, hottentots, polynésiens, mélanévSiens, australiens, etc. On ne se rendait pas compte non plus que la sorcellerie n'est pas en elle-même un phénomène primaire. Elle suppose des croyances naturistes et animistes antérieures. Partout nous la voyons procéder par des formes, des moyens, des recettes analogues, et le shaman

tartare ne fait exception à aucun titre à ses confrères des autres races. On observe en lui les mêmes phénomènes physiologiques, expliquant pourquoi, chez lui comme chez ses confrères des autres races, la sorcellerie, bien qu'exigeant une certaine initiation et ouverte à tous, tend à devenir héréditaire. Ce qui reste vrai de Tancienne définition, c'est que nulle part la sorcellerie n'a joué un plus grand rôle qu'au sein des peuples tartares. C'est là qu'elle a atteint, pourrait-on dire, son maximum d'intensité, et que les phénomènes physiologiques, qui lui servent partout de base, se sont élevés à leur paroxysme le plus aigu (1).

Les races voisines reconnaissaient aisément la supériorité de la sorcellerie tartare. Au moyen-âge tout Finnois passait chez les peuples voisins pour un sorcier, comme le Caraïbe auprès des autres indigènes de l'Amérique du Sud. Un chef Scandinave enfermait trois Finnois pendant trois nuits, pour que leurs âmes allassent visiter l'Islande et lui rapporter ce qu'il fallait penser de ce pays mystérieux (2). Les Finnois, à leur tour, plus avancés en civilisation, redoutaient beaucoup les sorciers lapons, restés plus près de la sorcellerie primitive. Leurs sorciers allaient en Laponie se perfectionner dans leur art, et ils disaient d'un sorcier très fort : C'est un vrai Lapon (3).

(1) Comp. les études sur la Magie chez les Finnois^ de M. Beauvois, Rev. cTHist. des Heligiotis, m, 273; V, 1.

(2) Tylor, Civil, prim., 1, 509.

(3) Bastian, Mensch in der Gesch^t UI, £02.

A nous civilisés, un shaman ferait toujours l'effet d'un fou à lier. Il faut se transporter en imagination dans la steppe, au milieu de ces paysages monotones où les tentes et les troupeaux épars rompent seuls Tuniformité des perspectives. Qu'on se représente la brusque arrivée d'un homme étrange, dont le corps est tout couvert de chifFons, de grelots, de vieilles ferrailles s'entrechoquant à chacun de ses mouvements et affectant en majeure partie la forme d'oiseaux, de quadrupèdes, de poissons, attachés les uns aux autres par des anneaux de fer. Ces objets sont autant de charmes doués d'un pouvoir magique. Sur la tête il porte une coiffure bizarre armée de deux cornes du même métal. D'une main, il tient sa ba^guette magique, enveloppée dans une peau de rat ou de zibeline ; de Tautre, il frappe à coups redoublés sur une espèce de tambourin qu'il porte partout avec lui. Le tambourin est pour le shaman ce que le claquet ou la crécelle est pour le sorcier des deux Amériques. C'est toujours en frappant de la sorte qu'il annonce son arrivée, qu'il prélude à ses jongleries, qu'il s'excite lui-même à l'extase. Il a de plus les mains gantées de peau d'ours. Dans cet attirail il se met à sauter, à cabrioler, à exécuter une sorte de danse saccadée dans laquelle il croise les jambes, tantôt en avant, tantôt en arrière, toujours tambourinant et poussant des hurlements. Bientôt on s'aperçoit que son regard devient lixe, concentré. Enfin il tombe à terre, comme inanimé, et il demeure dans cet état plus ou moins longtemps, étranger à tout ce qui se passe autour de lui. Mais le moment vient où

Taccès spasmodîque cesse, le shaman se relève tranquillement et il donne la réponse à la question qu'on lui avait proposée. Au Kamtchakta, d'après M. Stel- 1er (1), les femmes s'adonnent au shamanisme aussi bien que les hommes.

Tel est le phénomène qui frappa immédiatement les grands voyageurs du moyen-âge, Piano Carpini, Rubruquis, Marco Polo. Il y a dans cette sorcellerie asiatique quelque chose de plus violent, de plus forcené, que partout ailleurs. On serait tenté de croire que plus qu'ailleurs l'homme a pensé qu'il ne pouvait dominer la destinée qu'à la condition de sortir de lui-même et de se surexciter à froid dans une frénésie cherchée et voulue. De là une tendance à jeter des défls à la nature des choses, à exécuter l'impossible, le stupéfiant, le monstrueux, à accomplir le « tour de force », comme si c'était la preuve qu'on est au-dessus du cours régulier du monde. De là par conséquent une propension marquée à la jonglerie et au charlatanisme. Car le shaman est, ce me semble, le plus jongleur, le plus charlatan, de tous les sorciers de la non-civilisation, peutêtre aussi le plus habile (2). Ce qui ne veut pas dire

(1) Kamtchakta^ p. 228.

(2) Par exemple, les shamans samoyèdes sont ootituiniers d*une sorte de prodige qui rappelle les jongleries européennes d^une certaine tendance. D'après les Reiseberichten de M. de Castrén (p. 173), un shaman samoyède s'étend sur une peau de renne dans l'obscurité d'une yourte où toute lumière est éteinte. Les assistants lui ont eux-mêmes lié les pieds et les mains. On entend des voix, des appels, des roulements de tambour, des cris et des sifflements d'animaux. Puis un silence mystérieux durant quelques minutes. Enfln le sha-

quUl manque absolument de sincérité. Il fait de la « fraude pieuse », comme en ont fait si souvent des dévots de religion bien supérieure à la sienne, entraînés qu'ils étaient par Tardeur du prosélytisme et par la secrète pensée qu'une petite tromperie, dont ils acceptaient la responsabilité, était d'avance inno* centée par le grand bien qui en résulterait. Cette propension est restée chez les Lamas bouddhistes du Thibet, héritiers de plus d'une méthode et de plus d'un secret des anciens shamans. Le père Hue n'a-t-il pas vu, dans son voyage à Las'a, un lama s'ouvrir le ventre d'un coup de couteau, laisser tomber ses entrailles sur le sol, puis les ramasser tranquillement, les remettre en place et aller ailleurs se faire recoudre? N'a-t-il pas touché les arbres miraculeux des lamaseries thibétaines dont chaque feuille porte naturellement une lettre de l'alphabet thibétain?Le plus merveilleux est peut-être encore la crédulité de l'Européen, qui ne sut que s'incliner devant ces prodiges ridicules, en les attribuant in petto au Diable, corrupteur des vraies croyances et faisant des miraclés pour maintenir les hommes dans l'erreur (1). On distingue ordinairement le grand shaman, Ulu^

man qu*on croyait lie sur aa peau de renne reparaît, arriTant du dehors, libre de tous ses mouTements.

(1) La sorcellerie tartare est & Torigine aussi de la diyination chinoise. C'est elle qui a inventé la divination par Tomoplate placée sur le feu et se fendant en lignes diverses et brisées qui rendent 1« même genre de services que les figures formées ailleurs par des bâtonnets ou des cailloux qu*on laisse tomber pêle-mdle ou mdme par les lignes de la main. La divination chinoise a substitué à Tomoplate TécaïUe de tortue, traitée par le même procédé.

karrty de son disciple et inférieur Kitschihama qui l'assiste dans le traitement des malades. Chaque grand shaman a en effet des novices qu'il initie aux secrets de son art après s'être assuré qu'ils possèdent ces dispositions aux accès convulsifs et à Tépilepsie sans lesquelles il n'est point dp bon shaman. Ce sont les signes indispensables de la vocation. Il faut de plus que le novice ait une vision nocturne dans laquelle les esprits lui apparaissent ; autrement, cela prouve qu'il n'est pas encore digne d'être admis dans la corporation, et il doit continuer son noviciat. On voit que la sorcellerie tartare offre bien des analogies avec celle des Esquimaux. Parmi les bizarreries du costume du shaman, il faut citer l'espèce de mouchoir rouge qui retombe sur les yeux pour que le shaman s'enfonce sans distraction dans les mystères du monde intérieur (1).

Mais il s'agit pour nous de reconstituer la religion naturiste et animiste dont la sorcellerie tartare n'est que l'application. C'est une tâche qui serait peut-être encore aujourd'hui inexécutable, si nous n'avions pour nous guider les beaux travaux de M. de Castrén, mort il y a une vingtaine d'années, savant d'origine finlandaise qui avait fait des antiquités finnoises son champ d'études de prédilection. Il avait de plus beaucoup voyagé en Sibérie, et il put reconstituer organiquement la famille ethnique et le groupe religieux dont les Finnois sont pour nous le plus intéressant exemplaire.

(1) Oberlœnder, Fretnde Vœlher, 100.

OUVRAGES A GONSÛLTBR

Dès le seizième siècle il y eut qaelqaes trmTiax latins en vers et en prose qui contenaient des renseignements, d'ailleurs mal coordonnés, sar la religion et la mythologie finnoises. Nous citerons, entre autres, une Préface du psautier finnois (1551) de l'évéque Michel Aqrigola, traduite en latin vers 1600 par le pasteur finlandais -HELSotaFORSins. — L'historien Wexionius, auteur d'un Epitome deseriptionis Suedm, Gothia^ Fenningim (Finlande) et sutjeeiarum prmrin' ciarum, Abo, 1650. — Gabriel ARcroPLiTAirDis, De Origine ae Religione Fennonum, 1728. — Les sonroes de renseignements deviennent plus importantes à la fin du siècle, grâce aux travaux de H. G. Portham, De Poesi Fennica, Part. I-IV, Abo, 1776-1778 ; nonvelle édition, Helsingfors, 1867, et de son ami Ganahdbr Thomasson, Mythologia fennica, Abo, 1789, trad. allem. Revel, 1821, de Peterson.

Depuis lors on découvrit beaucoup de runes finnoises, dont une grande partie fut reconnue pour les fragments d'une remarquable composition épique, le Kalevala, aussi instructive pour la compréhension de rancienne religion finnoise que riiiade pour celle de la religion des Grecs. C'est le D' LiENKROx qui publia en 1835 la première édition du Kalevala, laquelle fut révisée et complétée en 1849, traduite en allemand en 1852 par M. A. ScmEFNER, et en français (1867) par M. Léouzon Leduc. — Le même M. Schiefner a réuni les études finnoises de M. de Gastrén dans un ouvrage en deux volumes sous le titre de Vorlesungen Hber die Finnische Mythologie^ Saint-Pétersbourg, 1853. — M. Léouzon Leduc a aussi consacré deux volumes à

la Finlande et à son histoire, Paris, 1845. La mythologie, les traditions et la sorcellerie finnoises ont été également Tobjet des savantes recherches du linguiste EuROPiEus, Helsingfors, 1847, Petit forgeur de runes (en finnois), et de beaucoup d'autres antiquaires de la végion. Voir Pexposé complet de cette branche spéciale d'érudition dans le savant travail de M. Beau« VOIS, La Magie chez les Finnois, dans la Revue éPHiS" toire des Religions de M. Maurice Vernes, tom. V, I, 1882. M. Ahlqvist, professeur de langue et de littérature finnoises, a continué les recherches de ses laborieux prédécesseurs de Gastrén et Lsennrot. On peut consulter encore, à propos des Tartai^es non-finnois : Geobqi, Bemerkungen einer Reise im Russischen Reich (Notes d'un voyage dans l'empire russe) et /?eschreibung aller Naiionen des russ. Reiches (Description de toutes les nations de l'empire russe). — Sghmidt, Forschungen im Gebiete der xlteren Bildungsgeschichte der Vœlker MitteUAsiens (Recherches concernant l'histoire de l'ancienne culture des peuples de l'Asie centrale). — Stbllsb, Kamtchakta,

Page 1