‹ Histoire des religions (volume 2)Chapitre 47 sur 68 · LÀ MYTHOLOGIE FINNOISE · texte numérisé non relu

LÀ MYTHOLOGIE FINNOISE

Le dieu Youmala. — Oukko, dieu suprême. — Son épouse Akka.

— Culte du soleil et des astres. — La légende de la belle KjIIikki.

— Culte du feu. —Les célestes tisserandes. — La légende de Koit et d'^mmarik. — Les filles de Tair. —La déesse des nues tamisées.— La déesse du vent. —Dieux du sol. — Tapio, diea des forêts. — Mielliki son épouse. — Leurs enfants. — Cul ta des arbres général chez les Tartares. ^ Les méchants Hiisi. — Culte des eaux. — Mitgk, dieu kamtchadale de la mer. — La légende du lac Ilmen. — Âhti, dieu finnois des eaux. — Wallamo, son épouse, et leurs enfants. — Les Hiisi des eaux.

Les Finnois existent depuis une haute antiquité comme nation distincte. On peut les suivre à la trace le long des rivages de la mer Glaciale et de la mer Blanche, laissant des groupes importants de leurs congénères dans plusieurs provinces russes et en envoyant môme dans la péninsule Scandinave, jusqu'à ce qu'ils se lixent en majorité sur les bords de la Baltique, ayant pour voisins les Lapons qui les y avaient précédés et lesEsthoniens qui peut-être les suivaient. C'est là qu'ils adoptèrent définitivement la vie sédentaire et agricole, pour laquelle ils avaient un goût évident. Resserrés par les Scandinaves et les Slaves, qui

Unirent par se rendre leurs maîtres politiques, ils s'attachèrent à leur sol et reçurent le christianisme de la Suède depuis la lin du douzième siècle. Mais les traditions de la période antérieure ne furent pas supprimées du coup, elles existent même encore en partie. C'est leur antiquité qui explique le double nom que portait le dieu suprême des Finnois, Youmala et Oukko. Youmala doit être le plus ancien ; car, aux temps rapprochés du nôtre, il avait cessé de désigner un dieu personnel et distinct pour devenir une épithète honorifique applicable à tous les êtres divins. C'est pour cela qu'on a pu se servir de ce nom au singulier pour désigner le Dieu du christianisme. Depuis lors il a reconquis en Finlande son application unique. Mais on le retrouve encore appliqué à une divinité spéciale chez les Tchérémisses sous la forme Youma^ chez les Esthoniens sous la forme Yoummaly chez les Lapons sous celle de Youbmel, chez les Samoyèdes sous colle de Noum (corresp. à la racine finnoise Youm), Et partout ce mot désigne « le ciel », que les Mongols adoraient sous le nom de Tengri et les Tongouses sous celui de Bonga ou Boa, Chez les Samoyèdes en particulier, il n'y a pas deux noms pour désigner le ciel et le dieu du ciel, tous deux s'appellent Noum. et en général on est d'accord pour penser que, de tous ces peuples tartares-boréaux, ce sont les Samoyèdes qui sont restés le plus fidèles au naturisme primitif, celui qui consiste à adorer directement l'objet naturel, tenu pour animé sans doute, mais sans que l'on pense encore à séparer Tesprit de l'objet de sa forme visible. L'étymologie, d'après

M. de Gastrén, rapporte toutes ces formes de Youmala au sens de tonnerre. Toumala était surtout le « ciel tonnant », comme si c'était surtout dans l'acte de tonner que le ciel se révèle comme personnel. Une chose à noter, c^est que les shamansi qui prétendent exercer un pouvoir quasi-souverain sur la nature entière par leurs conjurations, se déclarent impuissants contre le tonneire (1).

Par la suite, le nom de Toumala fût remplacé dans le groupe finnois-esthonien par le mot Oukko qui signifle « grand-père », « vieillard vénérable ». Mais c*est bien la même divinité, la même personnification du ciel tonnant. C'est lui qui était le patriarche de la famille divine. On lui donnait les proportions d'un homme très grand, très fort, revêtu d'une armure d'où jaillissaient des flammes. U avait de plus des chausses bleues et des souliers multicolores. L'arc-en-ciel était littéralement son arc, avec lequel il lançait des flèches de feu. L'éclair était son épée. Il portait aussi un marteau avec lequel il frappait les coups de foudre. Nous trouvons ainsi, dans cette conception mythique d'Oukko, des traits qui rapprochent la mythologie finnoise des mythologies védique et germanique. Il faut noter que cette mythologie finnoise, septentrionale d'origine, est toute en faveur de la vie domestique, de l'existence paisible et régulière sur un domaine bien précisément limité. Il ne s'agit plus, comme en Polynésie, d'un domaine divin collectif qui se prolonge, grâce au tabou, jusqu'au

(1) Castrën, Vorles, 1, 15, 106.

beau milieu des propriétés humaines. Chaque dieu finnois a son Hof, sa cour dans le sens de cour de ferme. Il réside dans le corps de logis central, gouverne sa maison et vaque à l'exploitation du domaine. Evidemment ce point de vue a dû coïncider avec les commencements de la vie sédentaire et agricole des Finnois. La principale occupation d'Oukko consiste à diriger le cours des nuages que Ton regarde comme ses brebis. Dans le finnois moderne Oukko signifie encore la nuée d'orage. Oukko allumait l'éclair quand il faisait trop sombre dans le domaine céleste, et aujourd'hui encore, pour dire qu'il éclaire, on dit en finnois : « Oukko bat le feu ». C'est au prestige longtemps exercé par le culte qui lui était rendu qu'on attribue la peur extrême que le peuple finlandais a du tonnerre. On n'ose pas, quand il gronde, prononcer son nom, ni rien dire d'inconvenant. Chez les Esthoniens il existe encore aujourd'hui une prière magique adressée à saint Tonnerre (1). La suprématie du ciel, qui domine tout et qui fait preuve dans la foudre d'une force irrésistible, fit qu'on attribua jusqu'à un certain point à Oukko tous les pouvoirs ordinairement divisés entre les autres dieux. On lui vouait une grande fête annuelle au retour du printemps. On lui portait des ofi*randes alimentaires sur le sommet des montagnes. Son pouvoir s'étendait aussi sur les fleuves qu'il nourrissait de ses pluies.

En sa qualité de patriarche respectable à la tête de

(1) Castrën, l. c, 1, 47.

toute une famille, il avait une épouse, son dédoublement féminin, qui s'appelait Akka, a la vieille mère)», peut-être originairement déesse-terre, mais devenue plutôt céleste par suite du dualisme qui reléguait les méchants dieux dans le sous-sol. On ne lui attribuait pas précisément un mauvais caractère ; seulement elle avait Thumeur contrariante, un peu comme la Junon de la mythologie classique. Elle envoyait parfois de la pluie et des giboulées, quand son auguste époux aurait voulu déployer son azur(1). En particulier, toujours pour le plaisir de contrarier, elle cause les remous et les contre-courants qui, par places le long des fleuves, semblent vouloir en remonter le cours. Il y a une légende finlandaise prétendant qu'à Torigine tous les fleuves avaient deux courants parallèles, Tun descendant, l'autre montant, ce qui était bien commode pour la navigation. C'est le diable qui a changé cela. Mais ce n'est qu'une transformation de Tidée mythique des contre-courants dont Akka est l'auteur. Du reste — et ce trait est tout à fait septentrional — le vénérable Oukko ne se laisse pas troubler par les caprices de sa moitic. Il fait comme s'il ne s'en apercevait pas, et le fleuve, dirige par sa volonté souveraine, ne tarde pas h avoir raison des lubies de la bonne dame. Il emporte à la iin vers la mer toute la masse de ses eaux. Chez les Ostiaques, les Vogouls, les Tchouvaques, on rencontre des idées mythiques toutes semblables,

(1)11 est inutile de relever l'analogie qui rapproche cette idée finnoise de notre vieux dicton populaire : « Le diable bat sa femme ». xis'iié quand la pluie tombe en même temps que le soleil brille.

ainsi qu'en Laponie, où le nom d'Oukko se change en celui de Radicn ou Tiermes atié, qui signifie « le père puissant» (1). Les Kamtchadales ont leur dieutonnerre, Billouhai, dont la robe a pour ourlet l'arcen-ciel (2). *

Cette souveraineté d'Oukko n'allait pourtant pas jusqu'à priver le soleil, la lune, les étoiles, de toute indépendance. Chacun d'eux avait son domaine privé et le gcoivernait comme il Ten tendait, à la seule condition de ne pas dépasser certaines limites.

Le soleil était, après Oukko, un des grands dieux du panthéon finnois. Il était d'ailleurs l'objet d'un culte très répandu parmi les populations mongolesboréales. Même en dépit des grandes conquêtes du bouddhisme parmi les populations de cette race, il existe encore aujourd'hui des tribus mongoles professant à la fois le bouddhisme et le culte du soleil. M. de Castrén a vu lui-même leurs shamans l'invoquer en jetant du lait en l'air en guise d'offrande (3). Le voyageur Georgi a trouvé chez les Tongouses le culte du soleil, de la lune et des étoiles (4). Le soleil est chez eux représenté sous les traits d'un long visage humain, la lune par un demi-cercle, les étoiles i;)ar de petits anneaux de plomb. Ils offrent des sacrifices au soleil, de préférence le cœur d'un ours ou d'autres fauves. A cela se joint cette observance, qui leur est commune avec d'autres Tartares païens, de

(1) Comp. Castrén, /. c, I, 7-50.

(2) Steller, Kamtchahta, p. 266.

(4) Bemerkunçetij etc., I, 275,

ne jamais travailler après le coucher du soleiK II est inconvenant à rhomme de ne pas faire comme la divinité qu'il adore. Par conséquent, rhomme doit travailler pendant qu'elle travaille elle-même; dès qu'elle est entrée dans son repos, rhomtne doit se reposer aussi. On peut observer que, comme dans les Védas; il y a souvent une certaine confusion entre le dieu-soleil et le dieu-ciel (l).

Chez les Lapons, le culte du soleil est très ancien, bien qu'il ait en grande partie disparu. Il faut avouer qu'il ne doit pas, dans la région qu'ils occupent^ leur faire l'effet d'un dieu bien puissant. C'est pourtant son symbole qui est dessiné sur le tambour magique de leurs sorciers, un carré, des quatre angles duquel sortent des espèces de rayons ou de rubans, et cela doit signifier que les effets du soleil se font sentir dans toutes les directions.

Les Finnois comptaient parmi leurs dieux le soleil, PfVivœ, la lune, Kouou, et de plus la Grande Ourse, Otava, et Tétoile polaire, Tœhti. Ces quatre dr\inités, la lune y comprise, sont masculines. La légende finnoise leur attribue des histoires et des rivalités d'amour. Ils furent tous une fois amoureux de la belle Kyllikki, et cette légende asgez piquante doit probablement sa conservation aux judicieuses leçons que les mères finnoises en tiraient pour éclairer leurs filles sur les conditions d'un bon choix matrimonial. Elle semble dénoter aussi une critique libre, audacieuscmôme, qui ne permet pas de lui assigner une

(1) Castrén, /. c, 1,52.

antiquité trop reculée. Les quatre dieux descendirent donc sur la terre, chacun sur un char attelé de cinquante chevaux que conduisaient un môme nombre de laquais. Mais la jeune fille ne se laissa pas éblouir par ces splendeurs, elle rechercha les qualités solides. Elle dit à la lune : Je n'irai pas chez vous, parce que vous avez un extérieur étrange et toujours changeant. Un jour vous êtes toute petite, un autre jour toute grande. La nuit vous vous mettez en route, le jour vous ne faites rien. Une maison ne peut pas prospérer avec cette méthode-là. — Elle dit au soleil : Je n'irai pas chez vous, parce que votre caractère n'est pas bon. L'été vous tourmentez les gens avec votre chaleur, l'hiver vous les laissez souffrir de froid. Au temps où Ton récolterait le meilleur foin, vous laissez tomber des pluies continuelles, et quand l'avoine voudrait germer, vous faites des sécheresses interminables. — Elle repoussa également la Grande Ourse, en lui objectant qu'elle tenait beaucoup trop de place dans le ciel; elle-même n'avait pas envie, quand elle y serait, de paraître comme une petite tache au firmament pendant les longues nuits d'hiver.— L'étoile polaire fut l'astre favorisé. J'irai volontiers avec vous, lui dit-elle, car vous êtes rangé dans vos habitudes, toujours dans votre maison, toujours de bonne mine et fidèle au lieu que vous occupez sur les épaules de la Grande Ourse et derrière les Pléiades.

Il y a des variantes à cette jolie légende en Esthonie et en Finlande. Le fond est partout le même. A quelle distance nous sommes des mythes poétiques, mais violents, de la Polynésie et de l'Amérique ! Et

comme on voit bien que, dans cette humanité septentrionale, la poésie intime, celle du foyer, et le point de vue moral s'associent plus aisément aux idées religieuses que dans tous les autres pays passés en revue jusqu'à présent !

Les divinités astrales des Finnois se consolèrent sans doute avec d'autres éppuses, car on leur attribue des enfants. Le soleil, p^r exemple, a deux fils connus, Pœiw&n Poika, qui joue un rôle dians le Kàlevala, et Panou, le dieu du feu. Le culte du feu est ancien chez les peuples de race mongole (1) • Le feu, qui purifie tout, passe toujours dans l'esprit des peuples asiatiques pour l'être pur par excellence. Le byzantin Ménandre (2) raconte que les envoyés de l'empereur Justin Zémarque (vi* siècle) furent promenés par les Turcomans autour d'un feu flamboyant pour être nettoyés des impuretés qu'ils avaient certainement apportées de leur pays. En plein moyen-âge, Piano Carpini observait une coutume toute semblable chez les Mongols proprement dits. Seulement on avait allumé deux feux, et riiomme à purifier devait décrire une espèce de 8 en tournant tout autour. C'est toujours le grand moyen de lustration des Mongols, des Kamtchadales, des Samoyèdes, des Sibériens en général. Il est défendu, dans toute cette région, d'éteindre le feu avec de Teau, car Tcau est son ennemie jurée, de cracher sur la flamme, de la souiller de quelque

(1) Schmidt, Forschungen^ etc., p. 147.

(2) Corpus scriptorum Histor. Byzantinie^ I, 381, éd. de Bonn.

manière que ce soit, car se serait l'offenser grièvement. Il est également interdit de prendre un charbon avec des pincettes de fer, ou d'enfoncer uu couteau d'acier dans un tison enflammé. Le feu répugne au contact du fer qui est une matière impure. Cette idée de l'impureté ou, pour mieux dire, de rindignité du fer n'est pas le fait exclusif de la race tartare-boréale. On la retrouve chez les peuples sémitiques, par exemple en Israël où les blocs devant servir à l'érection des autels, les couteaux employés pour les immolations et la circoncision, les cheveux des Naziréens ne devaient avoir aucun contact ni rien de commun avec le fer. Gela remonte évidemment au temps où l'usage du fer était une nouveauté, une invention profane, étrangère aux vieux rites, qui pouvait en détruire l'eflicacité et que la tendance conservatrice, inhérente aux religions, repoussait comme téméraire et sacrilège.

Le soleil, la lune, la Grande Ourse, l'étoile polaire, ont aussi des filles, portant le nom de leur père, avec TadjoncLion du suffixe far, « fille » ; Pseivœtar^ la fille du soleil ; Kououtar, la fille de la lune; Otavatar, la fille de la Grande Ourse; Tœheiai\ la fille de l'étoile polaire. Elles sont toutes jeunes, belles, se recherchent mutuellement et sont renommées pour leur habileté dans l'art de tisser. Cet attribut doit son origine à l'analogie qui existe entre les rayons des astres et les fils d'un tissu qu'on est en train de tramor. La fille du soleil reçoit dans les runes finnoises le surnom de Kirjohymi, la fille aux beaux ongles. On rencontre parfois la nuit les belles tisse-

randes assises et tissant ensemble dans les clairières ou sur la lisière des bois obscurs. Ou bien on peut les distinguer travaillant aux franges d'un nuage que l'aurore ou le couchant rougissent, ou bien enfin tissant Tarc-en-ciel aux couleurs si variées et si vives.

En général toutes ces divinités du ciel finnois sont d'humeur bienveillante et secourable. Dans le Kalevala, dont certaines parties dénotent l'invasion encore pacifique des croyances chrétiennes, mêlées de la manière la plus naïve aux vieilles superstitions, c'est au soleil et à la lune que la vierge Marie vient demander des rcnseignemenls sur ce qu'est devenu l'enfant Jésus qui lui a échappé (1). La lune et le soleil lui répondent très amicalement, sans se douter qu'ils ont affaire à une future rivale en divinité, et l'aident à retrouver son cher enfant. C'est qu'en effet chez les Finnois on s'adressait surtout au soleil et à la lune pour être mis sur la piste des objets perdus. Le soleil de la Finlande est bon enfant, lore môme qu'on ne s'explique pas toujours très bien ses façons d'agir. Ce n'est pas dans ce pays qu'on le regardera comme un feu et comme un dieu dévorant, que son culte sera tragique et sombre. En Finlande, ce qu'on admire le plus en lui, c'est que, de la hauteur où il brille, il voit tout, il envoie ses rayons partout, donc il sait tout.

Il faut noter le fait assez singulier que les Finnois et les peuples qui les touchent de près ne paraissent

(I) Castrën, /. c, p. 61.

pas avoir été frappés du phénomène des éclipses au même degré que les autres non-civilisés. Les Mongols proprement dits semblent pourtant avoir eu ridée d'un mauvais génie, Arocho, qui, pour se venger de ce que le soleil et la lune avaient dénoncé sa retraite, les poursuit quand il les rencontre dans le ciel et leur livre combat. C'est pour Teffrayer qu'ils font alors, comme*tant d'autres peuples, un tapage infernal. Dans le Kalevala, nous retrouvons un écho de cette vieille notion des éclipses. La sorcière Loubi, le mauvais génie de cette épopée, s'empare du soleil et de la lune et les renferme dans une montagne. Peut-être cependant Loubi n'est-elle qu'une personnification de la nuit.

Il y a encore dans la mythologie finnoise quelques autres divinités lumineuses, telles que Koij l'aurore, Koit chez les Esthoniens, et ^mmariky le crépuscule du soir. A ces deux personnifications se relie ime très jolie et très gracieuse légende esthonienne. Cette légende suppose que le soleil est un grand flambeau allumé tous les matins par Koit et éteint le soir par iEmmarik. Il faut se rappeler, pour la comprendre, que la scène se passe dans ime région assez septentrionale pour que chaque année les deux crépuscules du soir et du matin se confondent pendant quelques jours. Voici maintenant la légende.

Il y avait très longtemps que Koit et iEmmarik s'acquittaient fidèlement de leur fonction quotidienne, si bien que le père Oukko voulut les marier. S'ils y avaient consenti, le jour eût été perpétuel toute l'année. Mais, sans que nous sachions pourquoi.

Koit l'aurore et iEmmarik le crépuscule du soir préférèrent rester à Tétat de flancés s'aimant de loin. Mais Oukko leur proposa pourtant de se rapprocher chaque année pendant quelques jours, ce qui leur parut très agréable. Pendant ces jours-là, tous les soirs, iEmmarik tend directement le flambeau qui va s'éteindre à Koit qui, de son haleine, ranime immédiatement la flamme. Ils se serrent la main, ^Emmarik prend un baiser à Koit qui devient toute rouge, et voilà pourquoi l'horizon rougit ces soirs-là des feux mêlés du crépuscule et de l'aurore. On remarque finement que Koit a beau savoir ce qui l'attend, elle ne manque jamais au rendez-vous (1).

Nous devons citer également les trois fllles de Tair, les Louonnotaret^ fllles d'Oukko qui les flt naître en se frottant simplement les genoux avec les mains. Que représentent-elles physiquement? Je ne sais trop. C'est peut-être la triple forme d'une seule et môme divinité, lima, Tair ou le vent, dont le culte est aussi répandu chez les Samoycdcs et les peuples voisins. Cette déesse lima est dans le Kalevala la mère- du héros principal. Par une étrange déviation mythique, les trois déesses qui la représentent chez les Fmnois sont les productrices du fer. En se penchant sur le bord des nuages, elles ont laissé tomber du lait de leurs mamelles gonflées. Ce lait est diversement coloré selon qu'il vient de l'une ou de Tautre des trois sœurs, il est ou noir, ou blanc, ou rougeatre. En se solidifiant il a

(1) Comp. Castrén, I, 65-66.

donné lieu à trois espèces différentes de fer (1). Je suppose que l'élément mythique fondamental de cette notion consiste dans l'assimilation de la neige à du lait que laissent échapper les fllles de Tair. Mais la neige est parfois rougeâtre dans ces régions en raison d'une cause aujourd'hui connue. Souvent elle recouvre le flanc des montagnes ferrugineuses où le minerai apparaît sous la forme d'un argile granuleux. Enfin le phénomène des étoiles filantes et des pyrites, toujours abondantes sur les côtes maritimes, a pu imprimer au mythe de Tair cette direction au premier abord si singulière.

Il est aussi question d'une déesse des vapeurs ou des nues les plus élevées, Ououtavy Oudoutar, ou Terhemtar, tous noms signifiant « vapeur » ou « nue ». Elle réside au plus haut du ciel, dans le domaine d'Oukko, et son occupation spéciale consiste à tamiser les nuées pour qu'elles descendent sur la terre sous la forme de la plus fine vapeur. Qui ne reconnaît ici l'impression causée par ces brumes transparentes, particulières aux climats du nord, ces buées diaphanes, si chères aux artistes et qui semblent faire ressortir les contours et les lignes plutôt que les obscurcir (2)?

Enfin il y avait une déesse spéciale du vent, Tou^ oulen tytaVj dont on distinguait parfois encore la fille Etelaetar, de Etela^ a sud». Celle-ci surtout était une bonne et gentille déesse, bergère de profession^

(1) Castrén, I, 66.

(2) Ibid., 68.

à qui l'on demandait de chasser les nuages et de distiller beaucoup de miel sur la terre (!)•

Evidemment les Finnois, en s'avançant vers notre occident, avaient laissé derrière eux une forte dose de la brutalité de la race à laquelle ils appartiennent. Leur mythologie s'était faite idyllique, poétique, rêveuse. Ossian s'y serait complu. Cependant les principes mythiques étaient toujours les mêmes, et nous en verrons une preuve nouvelle dans cette partie de leur mythologie qui concerne les forêts.

Les Finnois avaient des dieux et des déesses du sol qui présidaient à la fertilité des champs et dont le domaine était soigneusement limité. Tel dieu était chargé de Therbe, tel autre du seigle, un autre des légumes, un autre de l'avoine. Mais le peu de place que ces divinités des champs occupent dans les légendes et dans l'épopée démontre que, dans leur période mythologique, les Finnois n'étaient pas encore très agriculteurs; de préférence, ils étaient éleveurs et chasseurs. C'est pourquoi les divinités du sol les plus adorées étaient les dieux et les déesses des forêts.

A la tête de cette famille sylvestre se trouvait le dieu Tapio, qui en était comme le patriarche. On le représentait comme un homme d'ùge avancé, ayant encore toutefois la barbe brune ou rousse, avec un haut bonnet d'aiguilles de sapin et un manteau de mousse. On lui décernait des épithètes comme « long

(1) Castrén, I, 68.

cou » en rapport avec la taille élancée des sapins du nord, ou bien comme « Tattentif », «le vigilant», parce qu'il est éleveur de bétail et berger. Mais ce bétail qu'il élève et qu'il garde, ce sont les animaux de la foret, le gibier des hommes. Il avait une épouse, Mielliki, belle femme d'un ûgo mur, qui soignait l'intérieur de la maison et en particulier présidait à la confection du miel sauvage, véritable confiture de famille. Ce qui est singulier, et ce qui offre un curieux exemple d'interversion des rapports, c'est que Mielliki changeait d'humeur et d'apparence selon que la chasse était heureuse ou malheureuse. Etait-elle heureuse? Alors Mielliki était bonne, belle et richement habillée. Etait-elle malheureuse? Ce n'était plus qu'une fermière laide, acariâtre, couverte de haillons, avec des souliers de paille. Le chasseur qui voulait faire bonne chasse commençait par supplier Mielliki de revêtir ses habits de fête. Cette idée d'un double vêtement de la maîtresse des bois doit provenir du double aspect de la forêt, vêtue si magnifiquement en été, si pauvrement en hiver. La prière paradoxale des chasseurs finnois s'explique aussi quand on se rappelle que c'est à son bétail, à ses animaux à elle, que le chasseur compte s'attaquer. Aucune ménagère ne souffre aisément qu'on vienne faire des ravages dans sa basse-cour ou dans son parc. Mais, les jours de fête, quand elle-reçoit et veut régaler ses hôtes, elle se pare de ses plus beaux atours et ne regarde pas au nombre de têtes de bétail qu'il faut abattre pour que tous ses invités aient largement de quoi man-

ger. Nos fermières françaises raisonnent-elles autrement que Mielliki? Economes jusqu'à l'avarice, vêtues sordidement en temps ordinaire, elles se couvrent de soie et de dentelles aux jours de gala et préparent à leurs convives des festins de Gamache. Le chasseur finnois demandait simplement à Mielliki de lui faire l'accueil qu'une respectable ménagère fait aux hôtes qu'elle veut bien traiter.

Le domaine de Tapio renfermait de grands trésors, dont les clefs d'or étaient toujours pendues à la ceinture de la dame du logis. Quand en été le bétail domestique était mené dans la forêt pour y paître, il passait sous la juridiction et sous la surveillance de Tapio. Aussi l'imagination finnoise avait-elle trouvé tout naturel d'adjoindre à Tapio et à sa femme une quantité d'enfants et de serviteurs entre lesquels se répartissait l'ouvrage de la maison. Dans ce clan divin des forêts, les déesses l'emportaient beaucoup en nombre sur les personnifications masculines. Un seul des fils est connu par son nom, Nyyrikki on PinnexjSy et n'est qu'un dédoublement de Tapio. C'est un bon compagnon à qui le chasseur attribue les signes qu'il observe sur les arbres et qui l'empêchent de s'égarer dans la forêt. Parmi les nombreuses filles de Tapio, on remarque Tellervo ou HillervOj la fille aux cheveux dorés, vêtue d'une tunique d'écorce fine, gardienne des troupeaux; puis, l'aimable Tououlikki, bergère aussi et rabatteuse de gibier pour les chasseurs qui ont su lui plaire. Viennent enfin les nombreuses servantes du couple divin qu'on pourrait vraiment assimiler aux

dryades grecques. L'une doit prendre soin des merisiers, l'autre des chênes, une autre doit tenir en bon état les clairières. La division du travail est en honneur dans toute la vieille mythologie finnoise, mais ici nous ne pouvons voir qu'une régularisation de ce culte des arbres et de la forêt que nous avons dû signaler en tant d'autres lieux.

Chez les autres peuples de la race mongole ou plus précisément tartare-boréale, ce culte des arbres est en pleine vigueur, bien que sous des formes moins raffinées qu'en Finlande. Les Samoyèdes, les Ostiaques, les Sibériens en général, les Tchérémisses, les Tschouvaques, les Wotiaques, etc., ont des bosquets sacrés. Beaucoup s'élèvent même jusqu'au culte de la forêt personnifiée. Seulement ils font le plus souvent de la forêt personnifiée une divinité méchante, redoutable, qui égare volontairement le chasseur et le dévore. Chez les Finnois on a bien aussi connaissance d'une divinité des bois méchante qu'on appelle Hiisi et qui fait contraste avec la majesté débonnaire de Tapio. Hiisi et les siens sont des esprits taquins, très forts, qui demeurent dans les fourrés les plus impénétrables. Ce nom d'Hiisi devint par la suite un nom générique pour désigner tous les esprits méchants de la terre et de l'eau (1).

Le culte des eaux est général dans les populations sibériennes, ostiaques, samoyèdes, tongouses, et chez nombre de tribus mongoles. Les Wotiaques sacrifient aux sources sacrées des béliers et des coqs (2).

(1) Comp. pour tout ce qui procède, Castrën, /. c.ypassim,

(2) ûeorgi, Bsschreibung^ p. GSt,

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Les Ostiaques et les Samoyèdes sacrifient des rennes à robi, fleuve pour lequel ils ont une grande vénération. Des tribus tartares de la Sibérie méridionale ont pour coutume de jeter dans l'eau, en guise d'offrande, un peu de chaque mets qu'on mange. Les Kamtchadales croient que si les poissons remontent les rivières, c'est sur l'ordre du dieu de la mer Mitgk qui est lui-même un énorme poisson (1). Ils poussent môme leur respect pour ce dieu jusqu'à regarder comme un acte impie le sauvetage d'un homme tombé à l'eau par accident; bien mieux, l'homme tombé fait mal en tâchant de se sauver. Car il se refusp à Mitgk', qui voulait l'avoir (2). Chez les Lapohs, les Finnois, les Esthoniens, le culte des eaux doit remonter loin, et de là le nombre. assez grand de lacs, de rivières, de sources, dont le nom commence par pyha, c'est-à-dire saint, sacré. En Esthonie, chaque village a sa source légendaire. Il y avait, entre autres, un petit ruisseau du nom de Wœhhanda, dans le cercle de Dorpat, qui était Tobjet d'un culte très populaire. On n'osait pas abattre d'arbre, pas même couper une branche sur ses rives, sous peine de mourir dans Tannée (3). Un Allemand eut la malheureuse idée de construire un moulin dont ce ruisseau devait faire tourner la roue. Mais alors le mauvais temps se déclara et dura si longtemps que les Esthoniens brûlèrent le moulin; après quoi, le beau temps revint. Il y a môme une curieuse légende du

(1) Steller, Kamtchakta, 265.

(2) Ibid., 274.

(3) Castrén, p. 70.

lac Eim ou Ilmen, que Grimin, dans sa -Mythologie allemande, rapporte tout au long. Ce lac, d'abord situé plus à l'intérieur des terres qu'il ne Test aujourd'hui, avait des riverains grossiers, pillards, meurtriers, qui ne cultivaient pas ses bords et souillaient ses eaux claires du sang de leurs victimes. Un soir on entendit un bruit confus. C'était le lac qui s'envolait, emportant avec lui tous ses poissons. Ce qui déçut fortement les riverains accourus dans l'espoir de ramasser sans peine beaucoup de poissons laissés à sec. Ils ne trouvèrent plus que des serpents et des grenouilles. Le lac montait toujours vers le ciel. Et les chasseurs dans les bois disaient : Quel est ce sombre nuage? Et les bergers disaient : Quel est ce grand cygne blanc qui vole là-haut? Le lac voyagea ainsi toute la nuit, mais au matin il descendit et dit à des braves gens sur le territoire desquels il se trouvait : Préparez-vous à moissonner ! — A la bonne heure, lui dirent-ils, si tu veux bien arroser nos champs et nos prairies. Le lac y consentit. Ils lui ménagèrent un lit, élevèrent des digues, plantèrent de jeunes arbres. Le lac vint s'établir, lui et ses poissons, au lieu préparé pour le recevoir, et s'y trouva si bien que, depuis, il n'a plus songé à s'en aller. Les champs tout autour sont admirablement fertiles, et chaque année la jeunesse vient danser au bord du lac en célébrant ses bienfaits (1).

C'est là une jolie légende, presque un mythe de civilisation, et du reste il paraît que chez les Es-

(1) Grimm, Deutsche Mythologie^ p. 566.

thoniens Tidée de lacs oa d'étangs qui émigrent quand ils ne se trouvent pas bien là où ils sont est très populaire. La nature meuble et spongieuse du sol, où des étangs peuvent se former ou disparaître assez fréquemment, doit être Torigine de cette notion mythique. Chez les Finnois, cette mythologie aquatique était encore plus développée. Les eaux avaient un dieu, Ahti ou AhtOj vieillard vénérable dont la barbe très longue était faite d'herbes aquatiques et dont la robe était tissue de Técume de la mer. C'était le roi des vagues, d'une richesse colossale, cachant des trésors incalculables dans ses profondeurs, mais avide, convoiteux des biens d'autrui et les rendant bien rarement quand une fois il s'en était emparé. Cependant il n'était pas absolument impossible d'é« veiller sa générosité ou sa compassion, et alors il rendait les objets tombés en sa possession. Il est très surprenant de rencontrer en pleine mythologie finnoise une légende toute semblable à la fable indoue, grecque et latine du Bûcheron et de sa Cognée. Un jeune berger avait laissé tomber son couteau dans Teau et faisait retentir le rivage de ses lamentations. Alors Ahti lui apparut, lui demanda la cause de son gros chagrin, plongea et lui rapporta un couteau d'or. L'honnête garçon lui dit que ce n'était pas le sien. Ahti plongea de nouveau et rapporta un couteau d'argent. Nouveau refus du jeune berger. Alors Ahti, lui rapportant le vrai couteau, les lui donna tous trois pour le récompenser de sa probité (1).

(IjCastrén, /. c, 75.

Ceux qui se noyaient avaient la consolation d'espérer qu'ils seraient bien reçus dans les belles grottes tapissées de rocailles où Ahli faisait sa demeure.

Son épouse, Wellamo, Wellimo, Wellimys, était aussi l'objet 'd'une grande vénération. C'était une respectable matrone d'aspect sévère, très soigneuse, du reste d'un bon caractère. Elle avait un bonnet couleur d'azur ou vert d'eau, une robe d'herbes aquatiques, une camisole d'ajoncs et un manteau d'écume. Il est inutile d'ajouter qu'Ahti et Wellamo avaient de nombreux enfants, plus encore de serviteurs et de servantes. Nous arrivons ainsi à une multitude de petits dieux et de petites déesses aquatiques, rappelant tout à fait les elfes et les ondines des mythologies germaniques. On voit ici combien l'esprit organisateur des Finnois avait régularisé l'amas confus de divinités subalternes qui partout ailleurs, sauf peut-élre en Polynésie, vaguent sans détermination précise dans l'élément auquel on les rapporte. C'est une preuve nouvelle du lien étroit qui rattache la régularisation organique des croyances à cette organisation de la vie sociale qui fera la civilisation. Le fait que les dieux-nature des Finnois ont des épouses, des parèdres, presque égales en dignité à leurs divins époux, et non pas seulement un gynécée de favori tus et d'esclaves comme en tant d'autres lieux, dénote aussi l'importance croissante de la famille et la valeur plus grande reconnue à la femme. Les dieux-nature ont des épouses, parce qu'en vertu de la tendance anthropomorphique, on ne peut se les représenter à l'état de solitude. On leur attribue

des fils, qui ne sont jamais qu'une détermination spéciale d'un quelconque de leurs attributs. H faut bien que ces fils aient une mère. De là les déesses finnoises qui se distinguent très peu des dieux, leurs époux. Elles n'en sont que le dédoublement féminin.

Mais il y avait aussi des démons des eaux qui n'étaient pas d'un caractère aussi rangé que les précédents, qui étaient plutôt fort méchants. Gomme il y avait les Hiisi des bois, il y avait aussi des Hîisi aquatiques. Ce sont eux qui se plaisent, par exemple, à enlever Tappât de Thameçon plongé par le pêcheur. Celui-ci croit qu'un poisson a mordu, il relève sa ligne, et il s'aperçoit simplement que l'appât est parti, ce qui est bien le guignon le plus agaçant qui puisse poursuivre un pêcheur à la ligne. Leur méchanceté va du reste bien plus loin. Ce sont eux, en effet, qui excitent sur mer les bourrasques terribles qui mettent en danger la vie des navigateurs (1).

On voit par là que la mythologie finnoise, optimiste et sereine tant qu'il ne s'agit que des dieux célestes, déjà plus dualiste quand elle arrive aux dieux du sol et de la forêt, le devient davantage lorsqu'elle anime les eaux de l'intérieur et la mer. Ces couleurs sombres deviennent plus foncées encore quand on passe aux dieux du sous-sol ou du monde souterrain, qui sont décidément méchants et odieux.

(1) Comp. Castrén, /. c, 70-85.

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