CONCLUSIONS
Identité foncière des ^ligions du monde non-civilisé. — « Petit et grand naturisme. — Parallélisme de Tesprit du non-civilisé et de Tetprit de Tenfant. — « Religion primitive. — Elargissement des objets d*adoration. — Culte de Tanimal. — Animisme. — Culte des morts. — « Théorie de M. Herbert Spencer. — La sorcellerie universelle. — Pouvoir du contact ou de la simple proximité. — « Ensorcellement du tout par la partie. — Divination par les sorts et les augures. — Evocation et conjuration. — Pouvoir magique des paroles. — Importance historique et sociale du sorcier. — Totémisme, fétichisme et idolâtrie. — Sacrifice. -^ dévolution du point de vue religieux.
Il s'agit maintenant de résumer les enseignements que contient le long exposé qui précède.
Il en est un qui a dû se dégager de lui-môme aux yeux de tous ceux qui ont eu la patience de nous lire jusqu'au bout, c'est l'identité foncière des religions du monde non-civilisé. Nous avons pu signaler d'innombrables variétés tenant aux régions et aux aptitudes de race. Nous n'avons eu nulle part à relever de différence de principe. Absurdement grossière ou déjà poétiquement développée, la religion du noncivilisé est partout la même. Naturisme, animisme, sorcellerie, fétichisme ou idol&trie, offrandes alimen-
taires, prévision de la continuation de l'existence après la mort, perpétuation des fonnes et des conditions de la vie actuelle, funérailles célébrées et soins pris des trépassés conformément à cette croyance, voilà ce que nous avons vu partout.
Le naturisme ou la religion ayant pour objet les phénomènes de la nature peut être distingué en petit et en grand naturisme, selon qu'il s'adresse à des êtres de peu d'importance en eux-mêmes, comme des arbres, des rochers, des sources, des animaux, ou bien ù. des êtres qui, par leur grandeur, leur élévation, leur puissance apparente ou réelle, le ciel, le soleil, la lune, le vent, le tonnerre, etc., possèdent des droits patents à la suprématie qu'on leur reconnaît. C'est le ciel qui passe le plus souvent pour le dieu supérieur à tous les autres ; mais, comme on Ta pu remarquer, il est très rare que ce soit le ciel sans épithète. C'est beaucoup plus souvent le ciel en action, le ciel en tant qu'il envoie la pluie, ou qu'il tonne, ou qu'il vente. Le soleil vient ensuite, et par places même il est mis au premier rang. Mais il n'y a nulle part antagonisme entre le petit et le grand naturisme. Us coexistent très bien tous les deux dans la conscience des non-civilisés. C'est seulement chez les plus développés, comme les Polynésiens et les Finnois, qu'une subordination hiérarchique fait rentrer dans un certain organisme les nombreuses divinités de la nature. On peut remarquer de plus que le naturisme n'est pas partout également Imaginatif, également riche de formes, d'inventions et d'éléments mythiques. C'est peut-être parmi les Sud-Africains, Hotten-
tots, Boschmans et Gafres, chez les Américains de Textréme sud et chez les Papous, qu'il est resté le plus pauvre. Comme on pouvait s'y attendre, les particularités du climat, du sol, de l'habitat en général, ont fortement contribué, ici à sa richesse, là à sa pauvreté. Cependant cette cause extérieure n'a pas agi seule. U faut aussi faire une grande part aux aptitudes de la race. Rien absolument dans la nature n'empêchaitles Papous d'arriver à une mythologie aussi complète que celle des Polynésiens, ni les Patagons et les Fuégiens d'égaler religieusement les Esquimaux.
On a pu également vérifier Texactitude du parallélisme souvent stipulé entre les impressions, les notions, les procédés intellectuels du non-civilisé et ce que nous pouvons observer chez l'enfant. Ce parallélisme est d'autant plus rigoureux que le non-civilisé se rapproche de la sauvagerie primitive. C'est la même incapacité de saisir le général et l'abstrait, la même naïveté et la même vivacité d'impression, le même égoïsme étalé sans vergogne, la même sensualité sans limites, la même impudeur. C'est aussi le même penchant à prêter à tout vie consciente et personnelle, la même complaisance d'imagination qui permet de prendre un pantin difforme pour un être vivant, la même mobilité qui fait passer instantanément de la tristesse la plus sombre à la joie la plus bruyante, la même effrayante indifférence pour la souffrance d'autrui. Voilà ce qui nous autorise à chercher dans le monde non-civilisé les éléments constitutifs de ce qui put être la religion primitive, d'autant plus que nous retrouverons régulièrement ces
mômes éléments à l'origine des religions de la civilisation . Ce n'est pas pousser trop loin ce parallélisme que de remarquer combien, de même que l'enfant, le non-civilisé est encore plongé dans l'objectif, c'està-dire bien plus préoccupé de ce qui Tentoure et sollicite ses sens que de ce qui se passe en lui-même. C'est ce qui déjà nous permet de rejeter dans l'invraisemblance les théories qui ramènent lesreligions primitives à de véritables spéculations sur la nature humaine et les conséquences qu'on pouvait tirer de certains faits d'expérience psychique. Le monde extérieur a dû attirer à lui les toutes premières réflexions, et quand nous disons le monde extérieur, nous ferions mieux de dire les phénomènes les plus intéressants pour l'esprit encore enfant. Car cet esprit ne pouvait encore s'élever à la notion de l'ensemble du monde, à l'idée abstraite de la nature.
Si donc le naturisme a dû présider au premier éveil du sens religieux dans l'homme, il faut déterminer, pour avoir une idée approchante de ce que fut la religion primitive, les phénomènes qui les premiers, dans un tel état d'esprit, durent passer pour les maîtres et les directeurs de la destinée. Il est vrai que nous sommes réduits à la conjecture pure et simple pour les indiquer. Aucun document ne saurait sur ce point fixer absolument nos incertitudes. Bien des indices nous donnent lieu de penser que la toute première religion fut quelque chose de confus, de vague, un appel bref et variable à ce qui sollicitait l'imagination, la crainte ou la confiance. Tel est, en effet, le caractère de la religion au
sein des peuples les plus arriérés de la non-civilisation. Cependant, si nous pensons aux deux besoins fondamentaux de la vie physique, se nourrir et voir clair, nous n'abuserons pas de la conjecture en admettant que l'arbre nourricier et les phénomènes lumineux ont dû, les premiers, faire à l'homme encore dans la plus complète ignorance l'effet de dominer absolument sa vie et lui inspirer ces sentiments mélangés de crainte et d'espoir, d'admiration et d'effroi, de confiance et d'appréhension, dont la réunion constitue l'élément ordinaire et l'aliment normal du sentiment religieux. N'est-ce pas le double objet qui absorbe en tout premier lieu l'attention naissante de l'enfant? Le sein nourricier et le resplendissement lumineux ne sont-ils pas ses premières attractions puissantes? Ainsi s'expliquerait ce vieux culte des arbres et cette prépondérance des dieux de lumière que nous avons pu constater partout, au sein des tribus les moins développées comme chez les autres. Bientôt, peut-être en même temps, à l'arbre nourricier, protecteur, donnant ou refusant ses fruits, durent s'ajouter la rivière ou la source qui désaltérait, la montagne giboyeuse, l'étang poissonneux. C'est le petit naturisme qui commençait, et l'esprit une fois lancé dans cette direction, animant tout ce que lui présentait la nature, ne pouvait tarder à ajouter à ces dieux primitifs bien d'autres objets qui lui paraissaient mystérieux et puissants et toutefois ne rentraient pas nécessairement dans la catégorie de ceux qui permettent de manger, de boire et de voir clair. Quant à ces derniers, on peut se demander si les n 15
grands phénomènes de lumière, le jour, l'aurore, le soleil, ont reçu les premiers Thommage de Phumanité religieuse. Il est de fait que l'enfant n'attache pas d'attention particulière à la lumière égale et pleine du grand jour, pas même au soleil. Ce qui le frappe, c'est le contraste. Il n'aime pas l'obscurité qui est pour lui une diminution de vie et qui, pour l'homme sans aucune industrie, était une cause quotidienne de danger et de terreur. Ce qui le réjouit, c'est la lumière qui la fait cesser. Voilà pourquoi nous inclinons à penser que, parmi les phénomènes lumineux, la lune, cette lampe mystérieuse qui s'allume au firmament, a dû la première captiver les regards et stimuler l'imagination de Thomme-enfant. Le culte du soleil, des étoiles, du ciel brillant doivent être postérieurs à éelui de la lune, celui de l'aurore seul a pu pour la même raison remonter presque aussi haut, et le fait est que nous avons retrouvé la religion lunaire un peu partout, mais surtout au sein des tribus les plus arriérées, telles que les Nègres, les Hottentots, les Californiens, les Australiens, etc. Un peu plus de réflexion conduisit à Tadoration des autres astres. Le grand naturisme est venu de là.
Sans doute Tun et l'autre genre de culte se rattachent à des besoins physiques. Mais on voit déjà poindre la difl'érence entre deux directions qui détermineront toujours depuis lors la tendance et le niveau de la religion. Il est clair que le culte du phénomène lumineux se prête bien plus aux sentiments poétiques et dramatiques, au mythe, à la mythologie, à ce qui sera plus tard le mysticisme, l'enthousiasme
religieux, l'élan vers le sublime et l'idéal, que Tadoralion du simple phénomène nourricier. C'est la différence, à l'état embryonnaire, de la religion utilitaire et pur calcul et de la religion commandée par l'amour du parfait, du beau, du vrai, et de leur rayonnement dans l'âme.
Nous avons vu des commencements de dualisme, des dieux bons, mais qui ne le sont pas toujours ; d'autres qui sont plutôt redoutés et méchants, mais avec lesquels il est toutefois possible, à certaines conditions, de s'entendre. Le dualisme absolu ne s'est montré à nous nulle part. Seulement on peut voir que la tendance générale est de reléguer les dieux méchants dans les profondeurs de la terre, dans la région des ténèbres et de la mort, et là ils deviennent facilement et tout à fait détestables.
Il était dans la nature des choses qu'une fois certains phénomènes déiiiés, tous les phénomènes analogues le seraient aussi, quand même ils n'avaient plus de rapport aussi direct que les premiers avec les besoins élémentaires de l'homme. Et la divinisation devait aller en élargissant toujours plus son objet. A l'arbre succédait la forêt, à la rivière ou à l'étang la mer ou les eaux en général, à la montagne la terre, à l'astre le ciel, et ainsi de suite. La même tendance à personnifier l'objet naturel, désormais en pleine activité, se perpétue dans ces généralisations supérieures. La terre, la mer, le ciel, la forêt, deviennent quelqu'uuy comme l'étaient la montagne, le ruisseau, l'astre et l'arbre. Ce qui n'empêche nullement et favoriserait plutôt l'application de la notion de personne
et de personne supérieure ou divine k une masse d'autres objets en rapport quelconque avec ceux qui avaient été déjà divinisés.
Le culte des pierres, qui parait aussi fort ancien, ne semble pourtant pas primitif. Il se rattache plutôt à la découverte et à la divinisation du feu dont la pierre parait être le réceptacle ou le logis. Mais une fois l'imagination habituée à considérer la pierre comme animée en dedans, on put aisément voir en elle l'enveloppe permanente ou momentanée de tout esprit qui voulait s'y enfermer.
Le culte de l'animal dérive aussi le plus souvent d'une croyance antérieure. Il se peut que Tanimal en soi, du moins certains animaux, aient fait à l'homme reffet de commander à la nature et de dominer sa destinée. L'homme primitif ne discerne pas les motifs qui devraient le porter à considérer l'animal comme son inférieur. Au contraire, il le regarde à chaque instant comme son égal et même comme son supérieur. Mais il est certain que partout où nous avons trouvé ce culte en vigueur, l'homme s'imaginait voir dans Tanimal la manifestation habituelle ou temporaire d'un esprit divin. Ce culte de Tanimal se rattache le plus souvent aux notions mythiques d'après lesquelles les objets du naturisme sont conçus par analogie sous forme animale. Le ciel qui vente et qui tonne est un grand oiseau, le soleil est un grand requin qui plonge dans la mer, l'éclair ou le fleuve est un serpent, la lune est une vache, etc. Ce ne sont pas là, comme on Ta dit, des ligures de rhétorique, de simples comparaisons proposées par les poètes
primitifs, plus tard prises à la lettre. Ce sont bel et bien des identifications naïves, tenues pour réelles, et conduisant par conséquent à la vénération des animaux qui font partie de la tribu divine. Une fois l'animal tenu pour un être dFvin, son culte put s'amplifier, se raffiner et acquérir une grande importance, comme c'est le cas, par exemple, des populations adonnées au totémisme. On peut môme observer que la forme végétale peut être attribuée aux dieux de la nature aussi bien que la forme animale. Mais il est constant que, de ce phytomorphisme et de ce zoomoV' phisme, une impulsion continue et partout visible dirige l'esprit humain dans le sens de V anthropomorphisme. Les dieux plantes et animaux prennent de plus en plus la forme humaine, deviennent des hommes plus grands, plus forts, plus puissants que nous, mais conformés comme nous, et cette évolution se révèle comme accomplie chez un grand nombre de peuples non-civilisés. Mais il ne faut pas s'imaginer que Tanthropomorphisme a fait disparaître les notions antérieures. Le même dieu peut posséder à la fois la forme animale et la forme humaine. Le noncivilisé n'y voit pas de contradiction. C'est pourquoi, en tant de lieux, nous avons vu des tribus ou des nations se donner pour premier père un dieu qui était aussi un animal, ou, si l'on veut, un animal qui était aussi un dieu. L'idolâtrie, en fixant les représentations traditionnelles des dieux, contribua fortement à maintenir cette confusion. Le lecteur se rappellera certains dieux moitié hommes et nioitié animaux. L'Egypte, l'Inde, l'Assyrie, nous montreront plus
tard les idoles où une tôte animale est placée sur un corps humain, quand ce n'est pas un corps animal qui se tennine par une tête humaine. On ne comprendra jamais rien à ces singuliers phénomènes, si Ton ne part pas de Tévidence que la distinction, pour nous si tranchée, entre le végétal, l'animal et l'homme est inconnue, tout au moins très imparfaitement reconnue du non-civilisé.
Ceci posé, nous comprenons aisément la direction ultérieure que prit la pensée religieuse et que nous désignons par le nom d'animisme. L'homme, de très bonne heure, est poussé par un sentiment en quelque sorte instinctif, comme par ses premières réflexions sur le rêve, l'évanouissement, les cas de vision ou de délire, à distinguer très fortement en lui-même l'être pensant et voulant de son corps visible et palpable. D'une intuition légitime au fond, d'une distinction qu'il faut bien toujours faire, mais sans oublier le lien organique et substantiel qui s'impose aussi à une réflexion plus exercée, il tire l'idée d'une dualité, d'une véritable séparation entre l'àme ou l'esprit et le corps. L\We ou l'esprit peut sortir du corps, aller vagabonder au loin, puis y rentrer, pour en ressortir de nouveau. Nous avons vu cette notion de la nature humaine répandue par tout le monde noncivilisé. Hé bien! Thomme qui anime les objets naturels et qui assimile leur nature à la sienne ne met pas en doute que chez tous ces êtres animés l'esprit peut, comme chez lui, quitter son enveloppe ordinaire, se transporter loin d'elle, se cacher sous d'autres formes et môme ne pas prendre du tout de
forme visible. Il devait nécessairement en résulter que les innombrables dieux petits et grands de la nature formeraient une multitude d'esprits voltigeant dans l'espace ; que, par exemple, l'esprit du soleil ou Tesprït de la montagne ou l'esprit de l'arbre pouvait se détacher et se détachait en eflfet, l'un du soleil, l'autre de la montagne, l'autre de l'arbre, pour se livrer aux courses et aux opérations qu'il désirait faire. Il pouvait, pour cela, s'incorporer dans une forme animale ou humaine. C'est là que commence la possibilité de transformer les dieux-nature en héros de légendes et d'épopées et de les opposer même au phénomène visible dont ils sont l'esprit. C'est ainsi que le Maui polynésien, qui est pourtant le soleil, peut tout de même s'attaquer au soleil matériel et lui imposer sa volonté, et que la lune hottentote a vécu sur la terre comme un grand capitaine ou comme le premier père des Khoi-Khoïn. Il y a plus. La grande quantité d'esprits séparés de leur base matérielle fait qu'on s'habitue à croire à l'existence et à l'action continuelle d'esprits tout court, anonymes, ne se rapportant plus à rien de spécial dans la nature, mais doués de pouvoirs supérieurs à ceux de l'homme et intervenant à chaque instant dans sa destinée, soit pour lui faire du bien, soit pour lui faire du mal. L'animisme est dès lors constitué, et il semble que, chez les races non-civilisées, le cours du temps lui est favorable. Les grands dieux de la nature, avec leur régularité d'allures et leur parfaite insouciance de l'homme, se prêtent moins à ses désirs, à ses calculs, à ses élans, que ces esprits, invisibles, mais
tout voisins, qui peuvent entrer chez vous, se loger sous votre toit, devenir presque membres de la famille, vivre avec vous sur le pied de l'intimité. On dirait qu'à la longue un scepticisme inconscient ou, pour mieux dire, le sentiment de l'indifFérence des grands phénomènes personnifiés, ciel, soleil, lune, vent, tonnerre, mer, fleuves, etc., pour ce qui touche le plus rhomme, a refroidi la ferveur dont ils étaient auparavant l'objet. Leur culte ou leur vénération restent dans la tradition, dans les souvenirs, dans les coutumes, plutôt qu'ils n'excitent la dévotion actuelle. Les Californiens croient que le soleil et la lune les aimaient autrefois, mais qu'ils ne se soucient plus d'eux aujourd'hui. Les Nègres secouent la tète quand on leur parle de leur dieu suprême et de sa providence. Il est bien haut, il est bien loin, et 11 ne parait guère s'intéresser aux hommes. Ils en concluent qu'il est inutile de l'adorer et de chercher à lui plaire. Plus tard, nous verrons la régularité mathématique des mouvements solaires inspirer à des Incas des doutes motivés sur la personnalité réelle de leur éblouissant ancêtre. Très lentement, imperceptiblement, mais infailliblement, la chose tend à se substituer à Id personne dans la notion que le non-civilisé se fait des objets de la nature, et la religion, d'instinct, cherche une conscience, un moi divin, se détourne de l'inanimé.
Voilà ce qui nous explique pourquoi nous n'avons vu nulle part le naturisme supplanter et faire oublier l'animisme; partout, au contraire, il y a tendance à donner la prépondérance pratique au culte des es-
prits sur celui des dieux de la nature. Çà et là, comme en Polynésie, en Micronésie, dans l'Afrique du Sud, nous avons constaté la lente retraite, tout au moins en pratique, du naturisme devant les envahissements de Tanimisme. Un stade intermédiaire et très instructif, c'est celui que nous avons pu signaler chez les Peaux-Rouges, les Esquimaux et les Finnois, où les esprits, bien que pour la plupart anonymes et sans rapport nécessaire avec un objet déterminé de la nature, sont encore classés d'après les grandes divisions du monde visible, c'està-dire où Ton distingue nettement les esprits du ciel ou de Tair, ceux des eaux, ceux du sol et des forêts, ceux enfin de l'intérieur de la terre.
C'est avec l'animisme que commence la grande bifurcation entre les peuples qui se civilisent et portent dans leur religion la même tendance organisatrice qui préside à leur vie sociale, et ceux qui, demeurés étrangers à ce travail organique, restent socialement et religieusement dans l'incohérence des idées, des institutions et des croyances. La mythologie dramatique et plus ou moins épique sauve le naturisme, prolonge indéfiniment son existence Mais pour qu'elle naisse et se développe, il faut que l'aptitude organisatrice soit le partage du peuple dont elle coordonne les croyances. Les moins sauvages "des non-civilisés, nous Tavons vu, sont ceux aussi qui ont déjà ce qu'on peut appeler une mythologie qu'il est facile d'exposer méthodiquement. Les plus bas placés sur l'échelle sociale, Boschmans, Papous, Australiens, Fuégiens, ne nous présentent que des éléments my-
thiques épars, sans cohésion, à Tétat pour ainsi dire fluide, et dont il est très difficile de faire un exposé quelque peu suivi.
L'animisme est aussi le cadre religieux dans lequel vient se placer un nouvel objet du culte et de la vénération de Thomme . Le sourd instinct d'immortalité latent au fond de Tétre humain trouve de très bonne heure une forme très grossière, mais très positive, dans cette idée que Tâme ou l'esprit de rhomme est très indépendante en soi de son corps et vit parfaitement hors de lui. L'analogie du sommeil et de la mort fait que celle-ci est considérée comme un sommeil plus prolongé que celui de chaque nuit, mais qui n'en diffère pas essentiellement. Cette analogie toutefois n'aurait pas suffi pour engendrer la prévision d'une autre vie, puisque l'expérience la plus immédiate et la plus simple faisait aussi toucher du doigt la grande et terrible différence entre les deux sommeils, celle qui consiste dans le caractère définitif du second et dans la décomposition de ce corps que le premier sommeil, au contraire, le vrai, restaure et fortifie. Mais elle suffisait du moment qu'en vertu d'une impulsion mystérieuse de sa nature, Thomme était disposé h stipuler sa survivance consciente à rexistencc corporelle. Le mort était donc devenu un esprit, semblable h ceux de la nature, vivant comme eux dans le monde invisible et pouvant comme eux se manifester sous des formes animales ou humaines. Il devait aussi se trouver en possession de facultés et de forces supérieures. 11 pouvait intervenir, mieux armé que les vivants, dans les affaires terres-
très. Il y avait donc intérêt d'une manière générale à se concilier sa bienveillance comme à conjurer son mauvais vouloir. Il y avait lieu surtout de penser que les ascendants passés de vie à trépas s'intéresseraient particulièrement à leurs descendants, se montreraient leurs protecteurs et leurs conseillers, de même qu'ils se courrouceraient tout spécialement contre eux, s'ils ne recevaient pas de leur part ces honneurs et ces sacrifices que partout nous avons vus réclamés par les morts. C'est ainsi que le culte des morts et surtout celui des ancêtres s'est grefFé sur l'animisme pour devenir un des éléments, je ne dirai pas constants, car nous avons vu des régions entières où il est inconnu, mais des plus fréquents de la religion des non-civilisés. On sait que dans certaines civilisations, en Chine surtout, il est resté au premier rang des obligations religieuses (i).
(1) Tel est le moment de rëvolution de la pensée religieuse que M. Herbert Spencer a voulu présenter comme le point de départ générateur de toute l'histoire des religions. V. ses Principes de Sociologie, trad. Gazelles, 2 vol., faisant partie de la BibliothéqMe de Philosophie contemporaine de Germer Baillière. C'est une véritable renaissance de Tévhémérisme . S'il fallait en croire le penseur anglais, toutes les croyances, tous les rites, tous les mythes ne seraient que des conséquences du culte des morts, qui serait lui-même la religion primitive sans aucun mélange de naturisme, ni d^animisme provenant du naturisme. Les dieux et déesses de tous les peuples ne seraient que des hommes et des femmes divinisés après leur mort. Pour en arriver là, Téminent philosophe a dû rayer d'un trait de plume tous les travaux de Tethnologie et de la philologie comparées, que d'ailleurs il connaît fort mal et qu'il ne juge que d'après quelques excès de subtilité ou de combinaison arbitraire. Nous avons soumis la théorie de M. Herbert Spencer à une critique générale dans la Remie de V Histoire des Religions de M. Maurice Vernes,
Mais ranimisme, dérivé du naturisme, engendre une autre conséquence plus universelle et pénétrant bien plus encore les idées, les pratiques, toute la vie
t. IV, n« 4, p. 1 et fluiv. Nous nous bornons & résumer ici les principaux points de cette critique.
1« M. Herbert Spencer ne croit pas que Thomme encore peu dé- Yeloppé soit tombé dans Tillusion que nous lui attribuons ayee tous les mythologues, et qui consiste & animer et & personnifier les ob« jets inanimés. L'animal, dit-il, ne tombe pas dans cette erreur; comment Thomme en aurait-il été la dupe à ce point? Ce n'est pourtant pas, répondons-nous, le seul domaine où Tintelligence humaine, en raison même du cercle beaucoup plus vaste qu'elle embrasse et & cause de son imagination beaucoup plus vive, peut se tromper lÀ où rintelligence animale reste a l'abri de Terreur. Il y a des infaillibilités qui ne sont que des imperfections. Un paysan qui ne sait ni dessiner ni peindre, est incapable par cela même de commettre des fautes de perspective. Il y a, à rencontre de l'opinion de M. Her^ bert Spencer, des faits trop nombreux, trop patents, vendables encore chez nos enfants, pour qu'on s'arrête longtemps devant ce genre d'objections. — 2° En admettant même que lorsqu'on s'est mis & adorer le ciel, le soleil, la montagne, le volcan, les arbres, etc., c'est uniquement parce qu'on croyait adorer en eux des ancêtres métamorphosés, toujours est-il qu'on crut alors que ces divers phénomènes étaient animés. Mais comment cette confusion de Tanirné et de l'inanimé est-elle plus vraisemblable à une époque où la réflexion avait déjà grandi qu'antérieurement et lorsque la naïveté première était encore sans contrepoids ? — 3» La méthode employée par le philosophe anglais pour démontrer sa théorie, laquelle consiste k glaner dans les innombrables récits de voyageurs et de missionnaires qu'il a pu lire les détails qui lui sont favorables, en négligeant systématiquement les données contraires, sans aucune critique des sources, et môme f)resque toujours sans indication des narrateurs dont il invoque le té uoignage, cette méthode peut faire illusion au lecteur qui ignore l'énorme quantité d'ouvrages, bien divers de compétence et de mérite, qui roulent sur la vie, les mœurs et les idées des non-civilisés. Ce n'est cependant qu'un trompe- l'œil et une manière d'argumenter pouvant servir à toute sorte de thèses contraires. Rien ne serait {)lus facile, a la seule condition d'éliminer tout ce que M. Herbert Spencer accueille et de reproduire tout
sociale des non-civilisés. Il engendre la Éorcelleriej que nous avons dû signaler partout, avec ses procédés partout semblables, avec les mêmes faits physiologiques et psychiques lui servant de base, et qu'il faut bien se garder de mesurer aux proportions infimes auxquelles les progrès de la civilisation l'ont réduite parmi nous. La sorcellerie a été la mise en
ce qu'il laisse de cdté, que de développer, avec mille preuves à Tappiii, une théorie diamétralement opposée & la sienne. — 4* Sa théorie, d'ailleurs, laisse absolument inexpliqués ces parallélismes qui rapprochent et font rentrer dans une même loi de formation les mythes snggérés par la nature physique tenue pour animée et que nous signalons chez des peuples n'ayant jamais eu le moindre contact (mythes célestes, solaires, souterrains, aquatiques, etc.)'— 5* Non seulement nous avons vu qu'en des régions considérables du monde non-civilisé le culte des ancêtres a envahi un domaine antérieurement occupé par le naturisme et Tanimisme proprement dit, qu'il leur est donc postéi^ieur, mais encore on ne comprend pas, dans le système de l'auteur anglais, pourquoi, en tant de lieux, le premier homme, le pVemier patriarche, le premier ancêtre est en même temps formateur, sinon créateur, du monde, maître de la vie et de la mort et doué de pouvoirs divins qu'aucun de ses descendants n'a jamais possédés. Cela prouve que ce n'est pas le premier ancêtre qui est devenu dieu dans la croyance de ses descendants, mais b en plutôt que c'est le dieu fornmteur et principal qui est devenu le premier ancêtre dans la croyance de ses adorateurs.
Le culte des ancêtres tient plus de place dans la religion des noncivilisés qu'on ne s'en était aperçu jusqu'en ces derniers temps, voilÀ ce qu'on peut accorder à M. Herbert Spencer. Mais, en lui-même, il n'est qu'une sous-division de l'animisme. L& où le naturisme se déploie en une riche mythologie dramatique, c'est-à-dire chez les races les mieux douées, l'animisme et le culte des ancêtres se développent faiblement. Là, au contraire, où, comme en Chine, la mythologie reste relativement inféconde, où, comme chez beaucoup de non-civilisés, elle ne peut sortir de son état embryonnaire, l'animisme devient prépondérant, et souvent, avec lui et par lui, le culte des ancêtres.
pratique universelle de la religion, et encore aujourd'hui elle en constitue l'élément principal dans les coutumes et les croyances d'une très grande partie du genre humain. C'est le grand moyen, conforme aux idées naturistes et animistes, par lequel Thomme espère franchir les barrières que son ignorance et sa faiblesse dressent entre lui et Tordre de sécurité, de bien-être et de justice auquel il aspire. Le sorcier, l'homme exceptionnel qui entretient un commerce personnel et intime avec les esprits, qui est possédé par eux, qui en est l'instrument volontaire ou involontaire, tantôt dirigé par eux, tantôt les dirigeant luimême, guérisseur de maladies, charmeur d'amulettes, divinateur de l'avenir, révélateur des secrets, dénonciateur des coupables, auteur de la pluie et du beau temps, est tout à la fois le prêtre, le médecin, le savant, le prophète, l'artiste et le poète des tribus primitives. Rien de plus superficiel que l'opinion de ceux qui ne veulent voir dans le sorcier des non-civilisés qu'un charlatan et un jongleur. Sans doute, il est fortement poussé sur une pente où le charlatanisme ne tarde pas à devenir en quelque sorte fatal. Mais en réalité, non seulement tout le monde autour de lui croit à ses pouvoirs supérieurs, il y croit luimême, parce que les états d'hallucination, d'extase, do surexcitation mentale, dont il a conscience et qui ne sont pas feints, ne s'expliquent pour lui comme pour les autres que dans la supposition du commerce intime qu'il s'attribue avec les esprits invisibles. Quand il échoue, et naturellement il échoue souvent, c'est que, pour une cause ou une autre, son esprit n'a
pu vaincre Tesprit ennemi qu'il avait à combattre. La nullité foncière de son prétendu pouvoir l'incite à s'aider, surtout dans le traitement des malades, de moyens suggérés par l'expérience et l'observation, massages, frictions, décoctions, etc. Mais cela ne change pas sa croyance. C'est toujours l'esprit qui est en lui ou dans les substances ingérées, qui dompte ou qui chasse l'esprit malfaisant (1). Qu'on se rappelle les épreuves pénibles et prolongées auxquelles il faut se soumettre pour devenir sorcier, les fatigues et les dangers de la profession, et il faudra bien convenir que la sorcellerie doit être attribuée à tout autre chose qu'à la cupidité et à la mauvaise foi sournoise de ceux qui s'y adonnent. C'est la forme grossière, mais inévitable, du penchant de l'homme à chercher, dans une religion encore grossière ellemême, la synthèse harmonique entre lui et la destinée. L'animisme étant donné, la sorcellerie coule de source.
Tout pouvoir de sorcier n'est autre chose que le pouvoir de l'esprit qui est en lui et qui agit par lui. Le fait même que l'esprit se sert de lui suffit pour transformer sa personne en véhicule du pouvoir de
(1) Je doute fort, malgré rassertion de tant de voyageurs témoins de faits analogues dans toutes les parties du monde non-civilisé, qu*il n'y ait qu'une jonglerie ridicule dans la méthode des sorciersguérisseurs, lorsqu*& peu près partout ils font croire au malade dont ils ont pétri ou même sucé le corps que le mauvais esprit qui le tourmente est passé dans un caillou, un âl, un cheveu, qu*ils ont mis préalablement dans leur bouche. Je serais bien plutôt tenté de penser que cette méthode enfantine est prise parfaitement au sérieux par le patient, les assistants et le sorcier lui-même.
l'esprit, Timprègne en quelque sorte des vertus surnaturelles de l'esprit, et la même propriété passe aux objets qui sont en contact immédiat et prolongé avec lui. De là le pouvoir curatif, ou préservatif, ou funeste, des loques qu'il détache de son bonnet ou de son vêtement, celui de son souffle, de sa salive, de sa sueur, même de son simple attouchement et de son regard (bon œil et mauvais œil). Ce pouvoir s'allonge le long de la baguette qu'il tient à la main comme le long d'un conducteur où se rassemblent et se condensent les vertus disséminées dans toute sa personne. Très probablement ce sont les phénomènes de contagion qui ont imprimé celle direction à la croyance superstitieuse. Les maladies qui se gagnent par le contact et même par la simple proximité passant pour l'œuvre d'esprits malfaisants, il n'y avait rien que de logique à s'imaginer que la même proximité, le même contact élaient les conditions naturelles de raction des esprits bienfaisants.
C'esl dans une idée voisine qu'il faut chercher l'origine de l'une des superstitions les plus répandues dans la sorcellerie des peuples primitifs et même dans celle qui s'est perpétuée au sein de la civilisation. Il y a quelques phénomènes bien connus qui semblent donner quelque consistance à la supposition qu'un fragment d'un objet remarquable par quelque propriété reste, après qu'il en a été détaché, solidaire et participant de la vie du tout dont il provient. Une parcelle de musc conserve indéfiniment l'odeur du morceau dont elle est séparée. Un tronçon de serpent ou de ver s'agite et semble vivre comme le corps en-
tier. Une bouture prise d'un arbre et plantée ailleurs reproduit le même arbre. De là toutes ces croyances sans nombre qui attribuent aux fragments la valeur du tout. Un os de lion communiciue le courage, un fragment de crâne vaut à celui qui le porte les qualités du mort, quelques piquants d'un arbuste épineux rendent leur possesseur très difficile à saisir. Par contre, le sorcier peut abuser contre ceux à qui il veut nuire du moindre objet leur ayant appartenu, surtout de ce qui a fait partie de leur personne, des cheveux, des fragments d'ongle, des restes d'aliments ingérés, pour y injecter en quelque sorte un ferment de maladie et de mort dont l'action se communiquera à leur corps. L'ombre elle-même peut être ensorcelée de la même façon.
Un pas de plus dans la même voie, et on arrive à penser que l'on peut dominer la destinée en la préfigurant de quelque manière. La concomitance ou l'analogie de certains phénomènes sont prises pour des rapports de cause à effet; ou bien encore on tâche de réaliser l'effet ou quelque chose qui y ressemble dans l'idée que cela forcera la cause à paraître. Le coq annonce la lumière par son chant matinal ; on attribue donc au coq une propriété curative pour rendre la vue à ceux qui l'ont perdue et on suspend une tète de coq dans la hutte de l'homme devenant aveugle. Pour que la chasse soit heureuse, on commence par figurer le simulacre d'une capture abondante et de la réjouissance qui suivra. Un pas de plus encore, et on en viendra à cette superstition de Venvoûtementj si redouté au moyen-âge, ou du pro-
cédé par lequel on déterminait la mort d'une personne en perçant une figure de bois ou de cire façonnée à sa ressemblance.
La divination par les sorts, qu'il s'agisse de cailloux ou de baguettes ou de tout autre petits objets qu'on laisse tomber pêle-mêle, ou par les augures que Ton tire des incidents fortuits du monde viwble, \ol des oiseaux, rencontre de certains animaux, état des entrailles des animaux sacrifiés, se ramène à la supposition que le cours des choses, à un moment donné, peut être, dans son ensemble, favorable ou funeste. Tout à Theure c'était la partie qui agissait sur le tout; à présent, c'est la direction générale du tout qui déterminera celle de la partie. Il faut, dans le cas où l'augure est favorable, commencer avec confiance l'entreprise projetée, voyage, construction, chasse, expédition. C'est comme si Ton s'embarquait sur un fleuve dont les eaux porteront d'ellesmêmes au lieu que l'on veut atteindre. Daus le cas contraire, il serait insensé de commencer. Or, on apprend dans quelle direction les choses marchent, au moment où Ton va exécuter son projet, en interrogeant un détail de l'ensemble. C'est ainsi qu'on fait très rationnellement flotter un morceau de bois à la surface d'une rivière dont on ne discerne pas bien et dont il faut préciser la direction, ou bien que nous pourrions calculer la hauteur du soleil sur l'horizon en nous bornant à regarder notre montre. Mais la divination a des prétentions plus vastes. Les figures ou les lignes, absolument imprévues, des osselets ou des petites pierres jetées sur le sol, interprétées
d'après certaines règles qui varient, il est vrai, beaucoup, diront si le cours des choses est favorable ou non. Les oiseaux de bon ou de mauvais présage, le point de Thorizon d'où ils viennent (ce peut être Torient, région de lumière, de vie, de bonheur, ou l'occident dont il ne vient rien de bon), le côté par lequel ils vous approchent, voilà tout autant d'indices de bonheur ou de malheur, parce que ce sont des signes du grand courant qui prédomine dans un moment déterminé.
Telle est la masse de puérilités où la sorcellerie ancienne et moderne a toujours cherché les éléments de ses grimoires. Le sorcier était devin à un degré supérieur, parce que la révélation qu'il tirait des sorts et des augures élait comme sanctionnée par rautorité de l'esprit dont il était Torgane. Ce serait peine perdue, cela une fois compris, que de rechercher le sens et l'origine des innombrables recettes de divination ou d'ensorcellement inventées par l'imagination capricieuse des demi-déments, si ce n'est des déments au grand complet, parmi lesquels la sorcellerie des non-civilisés s'est toujours recrutée. Il nous suffit d'avoir jeté quelque jour sur le principe même de ses opérations.
Toutefois avant de quitter ce sujet, il est nécessaire de dire quelques mots de deux offices de la sorcellerie destinés à jouer un rôle important dans l'évolution de la pensée religieuse. Je veux parler de ïévocation et de la conjuration.
Le sorcier doit son pouvoir supérieur aux esprits qui sont en lui. Mais ils n'y sont pas toujours. En
règle ordinaire il a besoin de recourir à des excitants, fumigations, boissons enivrantes, mouvements et cris violents, pour se mettre dans l'état qui passe pour celui de la possession. Par Vévocation, il appelle les esprits ou l'esprit dont l'intervention lui est nécessaire ; par la conjuration, il les contraint à venir et à se mettre en quelque sorte à ses ordres.
L'évocation résultait aisément de Texpérience qu'on pouvait à volonté, moyennant certaines conditions, se lùettre dans l'état de corps et d'esprit identifié avec l'état de possession. L'appel lui-même dé l'esprit évoqué ne faisait qu'exprimer la pensée même de l'évocateur et contribuer à hâter le moment où la crise nerveuse se déclarerait.
Mais l'évocation devait se changer en conjuration. En effet, la même expérience prouvait qu'à la volonté du sorcier l'esprit évoqué ne manquait jamais de venir. Les esprits semblaient donc ne pouvoir résister à l'appel qui leur était adressé. De là un sentiment de fierté professionnelle poussant le sorcier à se considérer comme le supérieur des esprits qu'il évoquait à volonté (1). Il faut d'ailleur se rappeler que, dans l'animisme, les esprits, en raison même de leur grand nombre, ne sont ni tout-puissants, ni absolus. Soumis eux-mêmes, comme toute collectivité, à certaines lois ou conditions d'existence, ils peuvent
(1) C^est dans un sentiment analogue d*orgueil sacerdotal que certains théologiens n'ont pas craint de stipuler que le prêtre à Tautel était plus puissant que Dieu môme, puisqu'il pouvait & son gré Ten tenir éloigné ou Ty faire descendre sous les espèces de Thostie et du calice;
être forcés de s'incliner devant la volonté du sorcier assez fort, assez versé dans son art, pour posséder les secrets dont la connaissance fait qu'on peut leur commander. Ces secrets se résument le plus souvent dans l'emploi de quelque incantation ou formule mystérieuse, et c'est ici que nous arrivons à une autre application de l'animisme, où la sorcellerie et la magie se réunissent, celle que l'on fonde sur le pouvoir magique des paroles.
Ici encore ce sont certains faits, généralisés sans réflexion et mal interprétés, qui ont donné naissance au préjugé superstitieux. De bonne heure, et lor^ qu'il commençait à observer, l'homme eut lieu d'être frappé du pouvoir de la parole. Le chef parle, et sa volonté est exécutée par d'autres. Une foule est hostile ou prévenue, un orateur parle, et l'hostilité de cette foule se change en bienveillance, ses préventions en sympathies. Une troupe de guerriers est découragée, hésitante ; un inspiré prononce quelques paroles brûlantes, l'enthousiasme, la confiance, l'intrépidité renaissent. Pour nous, qui savons dans des cas pareils analyser les termes moyens, les circonstances, les causes morales, nous ne trouvons rien que de naturel dans ces effets de la parole émise. Pour l'homme rapproché de l'état primitif, il n'en était pas ainsi. La parole était à ses yeux cause directe, effective, en quelque sorte mécanique, des effets les plus merveilleux. D'autre part, il n'était pas moins clair pour lui que toute parole ne produisait pas de pareils prodiges. C'étaient seulement des paroles spéciales. Le grand art sera donc de savoir quelles
sont les paroles dont l'effet sera celui qu'on veut, et le sera immanquablement.* Or le sorcier, qui évoque les. esprits chaque fois qu'il veut se mettre en état de vision ou de surexcitation nerveuse, et qui les fait venir bon gré mal gré, sait donc les paroles à la suite desquelles cet état de possession ne manque jamais d'intervenir. Voilà donc des paroles dont l'énoncé contraint les esprits à venir, quand même ils seraient loin, quand même ils ne voudraient pas se déranger. Les paroles ont donc un pouvoir surnaturel ex sono sonato, il s'agit seulement de connaître celles qui ont ce pouvoir-là. Le caractère mystérieux de cette action attribuée à des paroles consacrées augmente encore la conflance dans ce moyen d'influer sur le cours des choses. Le plus souvent les paroles dont on use pour obtenir les efl*ets désirés sont incompréhensibles, en vieux langage oublié, de son bizarre. Presque toujours elles sont chaulées ou du moins accentuées d'une certaine façon. De là, les incantations, les enchantements et les enchanteurs. Le principe une fois admis, on ne s'arrête pas là. Les personnes et les choses doivent subir les effets prolongés des paroles prononcées sur elles. Il y a des formules de bénédiction, de malédiction, d'imprécation, de rédemption, etc., qui impriment un sceau indélébile, un véritable fatum^ sur ceux qui y ont été exposés. 11 en est d'autres qui dotent certains objets, un anneau, un meuble, un ruban, un vase, etc., de certaines propriétés qui en font, ou des charmes préservatifs, ou des talismans, ou des remèdes contre certains maux, quelquefois
contre tous les maux. Si l'objet doit ses propriétés surnaturelles à ce qu'un esprit y a été renfermé par la volonté supérieure du sorcier, c'est un véritable fétiche. Mais -plus souvent encore c'est simplement une propriété surajoutée ou sous-introduite que l'objet emporte avec lui.
Nous ne saurions poursuivre cette élucidation des procédés de la sorcellerie de tous les temps et de tous les lieux sans entrer dans des détails qui ne seraient à leur placQ que dans un ouvrage consacré tout entier à cette colossale aberration de Tesprit humain. Tout ce que nous en avons dit, révocation, la conjuration et la formule magique y comprises, se retrouve à divers degrés chez les sorciers du monde entier. Il n'est pas sans intérêt toutefois de rappeler que c'est la sorcellerie tartare qui a poussé jusqu'à leur maximum d'intensité ces traits caractéristiques de toute sorcellerie, ceux surtout qui font de la sorcellerie l'art de contraindre les esprits à se soumettre aux ordres du sorcier et qui attribuent à des paroles un pouvoir magique auquel rien ne résiste.
Il est bon aussi de nous souvenir qu'en fait et malgré les niaiseries, les absurdités et les lamentables conséquences de cette erreur séculaire, il n'est pas permis à l'historien de mépriser un phénomène aussi universel et aussi prolongé que la sorcellerie. Nous l'avons vue partout répandue dans le monde non-civilisé. C'est un terrain sur lequel le Polynésien se rencontre avec le Finnois, le Caraïbe avec le Papou, le Peau-Rouge avec le Nègre, le Cafre avec le Patagon, l'Esquimau avec le Hottentot. Toutes les nations civilisées, tou-
tes les grandes religions ont connu et reconnu la sorcellerie. Encore aujourd'hui, non seulement la croyance aux sorciers persiste dans les couches inférieures des populations, mais il Qst plus de personnes instruites qu'on ne croit qui s'estiment blessées dans leurs convictions religieuses quand on parle d'un ton sceptique de cette vieille superstition. Si jamais croyance a pu s'appuyer sur la fameuse définition Quod semper, ubique, omneSy c'est certainement la croyance aux sorciers.^ Si le naturisme et l'animisme sont les principes religieux de la noncivilisation tout entière, la sorcellerie en est la religion pratique non moins universelle, et elle a maintenu ses droits jusqu'au milieu des civilisations les plus avancées.
Il ne faut d'ailleurs pas oublier qu'à ce niveau social où tant de choses destinées à se distinguer et à se séparer sont encore dans un état de synthèse ou plutôt d'amalgame confus et chaotique, le sorcier concentre en quelque sorte en lui-même tous les éléments dont la séparation fera plus tard le prêtre, le prophète, le savant, le poète, Torateur et l'artiste. Instrument et familier des esprits, il a plus de titres que tout autre pour être chargé d'offrir à ces esprits et aux dieux les sacrifices que les adorateurs ordinaires n'osent présenter directement. C'est le prêtre qui se dégage du sorcier, et nous avons vu en Afrique, en Polynésie, en Amérique, la sorcellerie déjà transformée en sacerdoce. Le sorcier n'était plus seulement l'intermédiaire préféré, il était devenu Tintermédiaire nécessaire. Nous avons dit dans les
Prolégomènes (1) comment Tépuration des crises extatiques et convulsives, sous l'influence de sentiments élevés et d'une moralité supérieure, avait fait jaillir l'inspiration prophétique avec toute sa poésie et toute sa puissance. Le sorcier non-civilisé, qui prétend n'être que le serviteur, l'organe ou le conducteur des esprits, n'en commence pas moins à observer la nature et à mettre à profit certaines connaissances, expériences, découvertes, etc., pour rendre moins incertains les résultats de son art illusoire : c'est la science de la nature qui commence. Chantre de la tribu, rapsode des vieilles légendes, orateur et poète à ses heures, fabricant de fétiches ou d'idoles, il est l!ancétre, très humble, mais incontestable, de ceux qui plus tard se partageront les divers domaines de l'art. Les absurdités et les jongleries de la sorcellerie ne doivent donc pas obscurcir à nos yeux sa très réelle importance historique, religieuse et sociale.
Par ce qui précède nous voyons que rien n'est plus facile que de rattacher à l'animisme et au naturisme les autres applications générales de ces deux principes des religions primitives. Les esprits de la nature peuvent se loger autre part que dans un corps vivant. Avec la ductilité extraordinaire de l'imagination, lorsqu'elle n'est pas encore disciplinée par la réflexion et l'expérience raisonnée, l'homme ignorant peut très aisément se figurer qu'un objet quelconque, du moment qu'il lui parait étrange et mysté-
(1) p. 209 et 8uiv:
rieûx, est le réôeptacle d'un esprit. L'animal, certains animaux surtout, fait cette impression sur Thomme sans culture, et là où, par des raisons d'habitat ou par disposition ethnique, Thomrne est habitué à attacher une grande importance à ses rapports avec ranimai, ce genre de croyances, en se développant, aboutit à ce totémisme dont les Peaux-Rouges et les Cafres nous ont fourni les exemples les plus caractérisés. Mais des objets inanimés, pour nous de la dernière insignifiance, peuvent produire la même impression sur des intelligences complètement incultes, et nous arrivons au fétichisme dont .les Nègres sont les plus dévots partisans. Il faut bien noter qu'il ne s'agit là que d'une question de plus ou de moins. On trouve des traces de totémisme ailleurs que chez les Peaux-Rouges et les Gafres, des fétiches ailleurs que chez les Noirs d'Afrique. Ce qui constitue un progrès sur le grossier et ridicule fétichisme, c'est l'idolâtrie qui donne du moins au fétiche les formes et rapparenco de l'être animé. Mais elle en provient le plus souvent, et en admettant qu'elle n'ait pas eu partout le fétichisme proprement dit pour antécédent, elle s'en dégage peu à peu comme nous l'avons vu en Afrique, et, en tout cas, elle se rattache au même principe. L'idole doit la vénération dont elle est l'objet à la croyance qu'elle est le séjour et la manifestation d'un esprit.
Nulle part, du moment que l'homme admet l'existence d êtres Supérieurs à lui, dominateurs absolus ou relatifs des choses et capables d'influer sur son sort, il ne se borne à les reconnaître théoriquement.
Toujours et partout, en vertu de l'impulsion religieuse, il cherche les moyens de s'unir à ces objets de sa croyance et d'acquérir la conviction qu'il est avec eux sur un pied de concorde et d'harmonie qui lui permet de surmonter victorieusement les oppositions de sa destinée. La puérilité de ses conceptions et le genre encore tout sensuel des satisfactions qu'il en attend ne doivent pas nous empêcher de discerner cette tendance, qui ne fera que s'amplifier et se raffiner dans les religions supérieures. Il n'est encore nullement question, au niveau religieux où nous sommes restés, de sanctification, de progrès moral ou de rédemption du péché. Tout cela est profondément étranger aux désirs comme aux notions du non-civilisé. La morale et la religion sont encore séparées et tout au plus se côtoient chez les moins arriérés. Ce que le non-civilisé attend de ses dieux, c'est la prolongation de sa vie, la sécurité, la santé, les fruits abondants, les bonnes chasses, les bonnes pèches, et la victoire dans les combats. S'il croit ses dieux bons, sa foi en leur bonté ne va pas jusqu'à penser qu'ils lui procureront ces avantages de façon tout à fait gratuite. S'il les croit méchants, il n'admet pas qu'il ne parvienne pourtant à se les concilier par des offrandes sufiîsantes. Nous avons vu que nulle part il ne pouvait être question d'un dualisme absolu. Mais, dans l'un et l'autre cas, il voue à ses dieux un culte destiné k réaliser cette bonne entente à laquelle il aspire. La danse, le mouvement rythmé et cadencé, mimant les apparences, les façons d'agir, la vie en un mot de la divinité adorée, semble avoir été
la plus ancienne des formes d'adoration. Elle tient de près au naturisme, puisqu'il n'y avait guère que des êtres visibles et mobiles qui pussent suggérer Tidée de se conformer à leurs apparences et à leurs mouvements. Mais le sacrifice, l'offrande alimentaire, qui est plus qu'un symbole ou une ressemblance de forme, qui est, dans toute la force du terme, un tribut ou un cadeau fait aux dieux, n'est pas moins universel et partout nous Tavons vu constituer l'acte religieux par excellence. A ce niveau religieux il prime de beaucoup la prière, l'hommage, l'hymne de louange, en un mot tout ce qui a pu, depuis, alimenter la mysticité. Les offrandes de parfums, de tissus, d'ornements, ne diffèrent pas essentiellement des offrandes alimentaires. Ce qui les inspire également, c'est le sentiment que ce qui fait plaisir à l'homme le fait aussi aux dieux. Toutefois nous avons dû signaler certains faits dénotant que déjà l'idée du sacrifice commence en bien des lieux à se modifier. D'abord il tend à devenir une marque de déférence plutôt qu'un don venant au-devant des besoins des dieux; par exemple, on se croit tenu de suspendre un morceau d'étoffe, d'ajouter une pierre au monceau, de déposer un peu de salive, etc. On ne croit pas que le dieu ou l'esprit en ait besoin, mais on craindrait de l'offenser si on lui refusait cette marque d*attention et de respect. Puis, on imagine des substitutions ou des espèces d'arrhes qui dispen* seront de sacrifices particulièrement pénibles et coûteux. C'est ainsi qu'à l'immolation de la personne elle-même qui semble avoir été partout en vigueur,
on arrive à substituer des symboles de cette immolation et notamment des oblations de parLies non essentielles du corps vivant. De là, ces faux-semblants d'immolation et ces nombreuses mutilations religieuses, dénis arrachées, doigts coupés, oreilles raccourcies, incisions sanglantes, et surtout la circoncision qui est un rite presque universel, bien que n'affectant pas la même forme partout. Nous verrons dans rhistoire des religions supérieures ces évolutions de Tidée du sacrifice donner lieu ou correspondre à des évolutions parallèles de la croyance. Il était bon de les noter à leur apparition première.
En résumé, dès ses premières manifestations, la religion est pour l'homme une synthèse de la destinée, le moyen de dominer ce qui Teffraie ou Tafllige, de réaliser son désir intense de bonheur, de liberté et de vie. Qu'il s'agisse de faire réussir une chasse qui l'empêchera de mourir de faim ou de répondre on termes d'espérance aux questions qu'il ne peut s'empêcher de se poser en face de l'avenir inconnu, de la tombe qui s'ouvre et de sa conscience angoissée, c'est toujours à la même impulsion de la nature humaine qu'il la faut allribuer. Ce qui diffère, c'est l'horizon qui est étroit ou vaste, la connaissance du monde qui est nulle ou avancée, c'est la loi morale à peine entrevue ou reconnue dans son auguste souveraineté, c'est le sentiment plus ou moins obscur de la vraie destinée, la nature plus ou moins élevée des besoins qu'il s'agit d'apaiser. A tous les degi'és aussi, lors même que nous avons toutes les peines
du monde à nous représenter qu'une pareille satisfaction soit possible, nous surprenons les indices d'une joie particulière qui remplit Tâme religieuse quand elle a conscience d'avoir réalisé les conditions de son union avec la Divinité.
Il y a trois degrés principaux, en rapport avec les lumières acquises, de la manière dont Thomme cherche à édifier son abri religieux.
Au premier degré, il n'a qu'une notion très confuse, si même il en a une, de lois ou de conditions nécessaires régissant l'ensemble des choses. Tout dans le monde paraît soumis à des volontés arbitraires que l'homme doit tâcher de se concilier. C'est le point de vue naturiste et animiste, le point de vue de la sorcellerie, et il ne changera pas essentiellement, tant qu'on en restera au principe polythéiste qui est celui de toute religion naturiste.
Puis, il y a le degré où l'homme reconnaît fort bien l'existence de lois ou de conditions normales, dominant ordinairement et dans l'immense majorité des cas le cours des choses, qui peut être si fatal à ses intérêts collectifs ou privés. Mais il stipule en même temps l'existence d'une volonté supérieure à toutes ces lois de la nature, d'une volonté qui les a faites ce qu'elles sont, qui aurait pu les faire autrement, qui peut les défaire, les suspendre, les changer, qui s'y résout même de temps à autre au bénéfice de ceux qui lui plaisent. C'est le point de vue du supranaturalisme monothéiste.
Enfin, il y a le degré où un très petit nombre seulement est arrivé jusqu'à présent, celui qui consiste
à reconnaître que les lois des choses sont nécessaires, immuables, coessentielles à la Divinité ellemême. A ce point de vue, la seule méthode qui permette h rhomme de diminuer graduellement les contradictions de sa destinée, c'est d'étudier ces lois, de ne pas vouloir les changer, mais de leur demander à elles-mêmes les moyens de détourner leurs effets nuisibles. Et comme cela est loin d'être toujours possible, il lui reste alors la suprême ressource de s'en remettre par un acte de foi implicite ou de confiance filiale à la Pensée toute puissante, infinie en œuvre comme en durée, dont ces lois sont l'irradiation dans le temps et dans l'espace. C'est sur ce terrain de Tinconnu et peut-être de l'inconnaissable scientifiquement que la religion reprend une place qu'aucune puissance au monde ne pourra lui ravir. Car plus le cercle des connaissances s'élargit, plus l'infini de l'inconnu se révèle. A ce point de vue il n'y a pas de dualisme ou d'opposition entre la science et la religion. Celle-ci remplit simplement le vide que laisse la première, et ce vide est toujours immense. Aucune vérité scientifique ne peut être repoussée au nom d'une doctrine religieuse, car cette vérité, par cela seul qu'elle est vérité, est divine, et il serait irréligieux d'en nier l'évidence. Elle fait partie de la révélation universelle. L'homme religieux a donc pour premier devoir de travailler en toute indépendance à la conquête du vrai partout où il peut le découvrir. L'amour du vrai n'est pour lui qu'une des faces de l'amour de Dieu. Mais aussi cet amour de Dieu et la confiance implicite dans la des-
tinée supposée, indiquée, prophétisée par les plus pures et les plus nobles aspirations de son être, dépassent et enclosent le domaine fatalement limité de ses connaissances, et le moment arrive toujours où le plus savant doit se réaigner ou bien à rester emprisonné dans les limites infranchissables de son savoir, ou bien à adorer dans Thumilité et dans l'espérance.
Tel est le point de vue supérieur auquel nous verrons aboutir l'immense développement religieux de l'humanité. Il fait aisément Tefifet d'un point de vue irréligieux à ceux qui ne peuvent encore se détacher du second. Il est absolument incompréhensible à ceux qui sont encore retenus dans le premier. Maïs il y a intérêt et profit pour les hommes qui aiment à contempler les choses de haut, à ramener ainsi à l'unité de direction ce mouvement ascensionnel de l'humanité, si plein de variété, de différences, de couleurs, de rudesse, de poésie, de sombres drames et d'idylles charmantes, de passions ardentes et de nuances exquises, et à pouvoir se dire qu'en définitive c'est une seule et même impulsion qui a détaché l'homme de l'animalité primitive pour le rapprocher, à travers des milliers de siècles et d'innombrables erreurs, des temples sereins où resplendit la lumière éternelle.