LES DIEUX SOUTERRAINS ET L'ANIMISME FINNO-TARTARE
Le Tuonela et le dieu des morts Tuoni. — Le Kaleyala. *~ Wœlnœmolnen. — Sa descente au Tuonela. — ' Les fils et les filles de Tuoni et de Tuonen Akka. — La légende tartare de Koubalko. — Les' Haltias. — Les Paras. — Animisme tartare. — Idoles. — Culte des animaux. — La légende de TOurs. — Appréciation finale.
Comme tous les non-civilisés, la race mongoleboréale croit à la continuité de l'existence après la mort. Là comme ailleurs, on dépose dans la tombe ou sur elle les armes, les habits, les ustensiles, le traîneau du mort, et on y ajoute des aliments. On partage la crainte si généralement répandue que les esprits des morts, revenant sur la terre, ne soient avant tout désireux de nuire aux vivants. Les shamans, qui doivent à leur art de converser avec les morts et de les voir, parviennent à les éloigner par la force de leurs conjurations et surtout par les sacrifices qu'on leur fait. C'est là que nous voyons se former dans toute son ampleur le sacrifice aux ancêtres, ce grand rite de la vie religieuse et civile des Chinois. La religion finnoise avait un peu adouci ces idées sombres, et les morts, quand on savait péné-
trer jusqu'à eux pour leur demander conseil, pouvaient donner de sages avis, révéler même des choses de la plus haute importance. Toutefois, on avait toujours peur des esprits des anciens shamans, on les tenait pour pires que tous les autres, peut-être parce qu'on les soupçonnait de ne pas se soumettre aussi facilement que les autres aux conjurations des shamans vivants.
Le pays souterrain des morts flnuois était le Tuo^ nela^ c'est-à-dire le domaine de Tuoni^ qui porte aussi les noms de KalmaL et de Mana. On se représentait Tuoni comme un homme d'aspect sombre, et en elTet il est sévère, inexorable. Il est inutile de le prier, parce qu'il ne se laisse jamais attendrir. Il n'a que trois doigts à chaque main, ce qui indique probablement sa nature d'animal de proie. Pourtant, il ne dévore pas les morts, il les garde au contraire avec un soin jaloux, et ils ne pourraient échapper à sa surveillance. Son épouse, Tuona Akka ou Manalatar est une vieille femme aux doigts crochus, à la bouche édentée, qui ne nourrit ses hôtes que de serpents et de grenouilles. Tout est sinistre et lugubre dans ce domaine. Pourtant on y voit un soleil, des prairies, des ours, des serpents, des brochets, comme sur la terre, mais tout y est pâle et ténébreux. Le fleuve qui l'arrose est plein de tournants. 11 s'y trouve une cascade très dangereuse, hantée par des monstres hideux. Gomme Wœïnœmoïnen, le principal héros du Kalevala, descend aussi dans le séjour souterrain, c'est là qu'on peut voir comment la mythologie linnoise se représentait le Tuonela, de même que dans
rOdyssée la descente d'Ulysse aux régions de l'Hadès nous renseigne sur la mythologie d'outre-tombe admise chez les Grecs à Tépoque homérique.
Les héros du Kalevala sont, comme la plupart des héros épiques, des divinités ramenées aux conditions de la vie humaine. Chaque objet divinisé de la nature, portant des noms divers, peut donner lieu à deux personnifications au moins, dont Tune reste pour ainsi dire transcendante, mais dont Tautre se rapproche beaucoup plus de l'humanité et devient ainsi le centre de légendes populaires prétendant raconter des événements réels. Il se peut qu'en effet de vieux souvenirs de guerres, d'expéditions lointaines, d'exploits audacieux, se mêlent aux prouesses imaginaires que leur attribuait déjà le mythe originel. Mais ce serait le plus souvent peine perdue que de vouloir faire le départ entre les éléments de ces épopées qui sont purement mythiques et ceux qui pourraient avoir quelque valeur historique.
D'après M. de Castrén (1), le mot Kalevala signifie le Pays des héros, en particulier des principaux héros du poème, c'est-à-dire au fond la Finlande. Le pays de l'ennemi est le Pohjola, c'est-à-dire le nord ou le pays lapon, sans toutefois qu'on doive l'interpréter ainsi dans le sens d'une géographie rigoureuse. C'est en tout cas un pays plus septentrional, plus froid que la Finlande, et un pays de sorciers.
Dans ce sombre pays de Pohjola vit une jeune fille d'une beauté éblouissante, dont les héros du Kalevala
(1} ror/<w, I, 242 BuiT.
sont tous épris. Waeïnaemoïnen, Tun d'eux, n'était plus jeune. Il avait auparavant recherché la sœur de cette jeune fille. Mais cette sœur avait repoussé ses avances et, plutôt que de lui appartenir, elle s'était noyée pour aller vivre avec les poissons. Waeïnaemoïnen voulut la repêcher, il n'y réussit pas, et sur le conseil de sa mère Ilmatar (v. plus haut), il résolut d'obtenir la belle Joukahainen. Celle-ci ne se souciait pas non plus d'épouser le héros finnois, et comme il s'approchait à cheval le long de la mer, elle lui décocha une flèche. Le cheval seul, il est vrai, fut touché, mais il entraîna son cavalier dans la mer furieuse, de sorte que la vierge de Pohjola s'en crut débarrassée. Elle se trompait. Un aigle, qui voulait du bien au héros par reconnaissance pour un ser\'ice rendu, le repêcha et le transporta près de la maison de la Dame de Pohjola, qui lui promit sa fille, s'il pouvait lui forger un instrument merveilleux appelé Sampo. WaeïnaBmoïhen répond qu'il n'est pas forgeron, mais qu'il lui enverra son compatriote Ilmarinen, le plus habile des hommes dans Tart de façonner les métaux. Après Ilmarinen viendra un troisième héros, Lemminkaeïnen, et le poème se compose des combats à n'en plus finir que se livrent la dame-sorcière, cupide et vindicative, de Pohjola et les rudes joûteurs,'non moins sorciers, du Kalevala. C'est tantôt leur bravoure, tantôt leur supériorité dans les arts magiques qui leur assurent une victoire, longue toutefois à se décider définitivement. Dans un des épisodes les plus curieux, Waeïnaemoïnen joue d'une harpe qu'il a lui-même confectionnée et en tire des
sons si doux que le soleil et la lune descendent du ciel pour en savourer le charme dé plus près; ce dont la sorcière de Pohjola profite immédiatement pour les capturer et les cacher dans une montagne. Il faudra toute une campagne des héros pour les en faire sortir. A la fin pourtant la vieille sorcière est vaincue, le Kalevala, en réalité la Finlande, l'emporte sur le Pohjola, et la harpe du maître-chanteur, disparu sur son bateau de cuivre brillant, demeure sur la terre comme symbole et gage de la prospérité du peuple finnois (1).
Pour en revenir à la mythologie finnoise d'outretombe, nous devons mentionner spécialement la visite du héros du Kalevala au pays des morts. Il doit s'y rendre, parce qu'il doit y chercher des paroles magiques dont il a besoin pour se construire im bateau merveilleux. Le chemin est long et pénible. Il arrive enfin devant le fleuve Tuonela qui entoure l'île de Tuoni, le dieu des morts, celui qui ne rend jamais sa proie. Une fille de Tuoni se promène sur l'autre rive. Il lui demande de lui envoyer le bac
(1) Castrén, /. c, 247 suiv. — La disparition de Wselnœmolnen est expliquée à la fin d'une curieuse manière. L'enfant Jésus venait de naître et on se demandait si on le baptiserait; car on ne lui connaissait pas de père, et il fallait qu'un juge décidât si un tel enfant devait être conservé ou tué. Le héros du Kalevala, appelé à trancher la question, déclara qu'il fallait tuer cet enfant sans père. Mais aussitôt l'enfant Jésus protesta et reprocha vivement & son juge cette sentence dictée par l'ignorance et Finiquité. Il fut donc baptisé ; mais Wœïr.semolnen dépité ne voulut plus se montrer. Autant qu'on peut l'affirmer en présence des obscurités et des complications du poème, Wseïnœmolnen est un dieu solaire, Ilmarinen un ancien dieu du feu et Lemminluelnen un dieu syl^Mtre.
pour qu'il puisse traverser le fleuve. Mais celle-ci, toute surprise de voir en ces lieux un homme vivant, ne consent à le laisser passer que lorsqu'il lui a révélé le motif secret de son voyage. Arrivé chez Tuonetar, on Tinvite à boire de la bière à laquelle il a la sagesse de ne pas goûter. Car il ne pourrait plus revenir. N'est-il pas curieux de retrouver en Finlande ridée que nous avons déjà signalée en Polynésie et dans rAmérique du Nord, que nous reverrons plus tard en Grèce dans le mythe de Perséphone, savoir que si, par extraordinaire, un vivant pénètre chez les morts, il ne pourra remonter à la surface de la terre qu'à la condition de n'avoir absolument rien mangé ni bu dans le séjour infernal? WaBïnaBmoïnen a repoussé la bière, parce qu'il a découvert au fond du vase des crapauds et des vers. C'est pourquoi ses hôtes, ne voulant pas qu'il s'échappe, posent dans le fleuve pendant son sommeil des filets de métal qui lui barreront le passage. Mais le héros est aussi un magicien, il se transforme en roseaux, puis en serpent, et il passe à travers les mailles. Quelle que soit Torigine, bien souvent indéchiffrable, des autres aventures que le poème finnois lui endosse, aucune ne met mieux en relief son caractère primitif de dieu-soleil. Tuoni et Tuonen Akka ont encore de nombreux enfants, pour la plupart d'un mauvais caractère. Il y a, par exemple, leur fille Kalman Impi, qui a jugé à propos de doter les serpents de leur dent venimeuse. Une autre, Loviatar, laide, aveugle, noire de corps et de cœur, a été amoureuse du vent et a mis au monde les neuf esprits les plus pernicieux, auteurs des neuf
maladies les plus redoutables (1). Une autre de leurs filles, Kippou Tittae ti fille de la maladie »y a renfermé les maux de tout genre dans un rocher, d'où ils s'échappent pour porter la désolation parmi les hommes. Toutes ces filles sont, comme on le voit, d'activés pourvoyeuses de la maison paternelle. Ils ont aussi un fils, Tuonen Poifta, dont les doigts se terminent en pointes de fer, ce qui lui permet de retenir aisément les morts qui voudraient s'en aller, et qui frappe les récalcitrants à grands coups d'épée. Enfin vient la tourbe des serviteurs et des servantes de Tuoni, avec lesquels se mêlent insensiblement les esprits des morts eux-mêmes. Seuls, les plus puissants shamans osent se rendre en extase, dans l'ivresse, ou en rêve, dans ces lieux redoutables, comme fait le héros du Kalevala, pour y chercher des secrets que leur science ordinaire ne leur avait pas révélés. Les shamans lapons, en particulier, ont un commerce intime avec le peuple mort des Saîvo, qui leur apparaissent sous forme d'oiseaux et qui semblent être des esprits protecteurs ou des esprits des ancêtres. Du reste, il est diflicile aujourd'hui de démêler clairement les croyances authentiques des Lapons en matière de vie future, parce que leurs idées actuelles, là même où le christianisme ne les a pas encore conquis, présentent des traces nombreuses de mélange avec les croyances et les légendes chrétiennes. On sait toutefois qu'ils avaient un dieu
(1) Je n*en puis indiquer que sept, qui sont la pleurésie, la goutte, la colique, la phtisie, les ulcères, les éruptions, la peste. (Caatrén, /. c, 1, 173.)
Il 14
des morts, Touona ou Tonou^ très semblable au Tuoni finnois (1).
Des légendes nombreuses de descente aux enfers circulent dans les pays tartares. Naturellement Timagination s'est donné là plus beau jeu que partout ailleurs ; mais, en outre, il faut signaler plus encore que chez les Finnois la propension de Tesprit tartare à rendre aussi sombres, aussi effrayantes que possible, les perspectives d'outre-tombe. Il faut voir, dans les belles études de M. de Gastrén, à qui nous faisons tant d'emprunts, la légende infernale qu'il a lui-même recueillie chez les Tartares encore païens de la province d'Yénissei (2). C'est l'histoire d'une jeune flUe pleine de vertus, qui ne craignit pas de descendre au ténébreux séjour pour y chercher la tète de son frère traîtreusement décapité par le monstre Djilbegœn aux neuf têtes, un des grands pourvoyeurs des enfers. Ce qu'elle découvre en passant de difformités, de mutilations, de supplices raffinés, dans le royaume gouverné par les neuf Irle-chans souterrains, — par exemple, il est un compartiment où les femmes qui avaient retenu indûment du fil sur les pelotons qu'on leur avait donné à dévider, sont condamnées à avaler éternellement des écheveaux qui ne peuvent jamais passer par leur gosier; ailleurs, des hommes qui n'avaient pas respecté les chiens enragés pendant leur vie, sans doute en vertu de l'idée animiste que la rage est la manifestation
(1) Gastrén, /. c, 117-142.
(2) L, c, 147 suiv.
d'un esprit supérieur, sont éternellement mordus par des chiens éternellement enragés, — tout cela témoigne d'une véritable virtuosité dans l'invention de riiorrible. On trouve dans ces élucubrations de l'esprit tartare tous les éléments dont les moines taoïstes et bouddhistes de la Chine composeront leurs épouvantables enfers. Koubaïko, la jeune fille ellemême, présente une grande analogie avec la déesse chinoise Kwan Yin. On peut noter que la division de l'enfer en compartiments séparés et destinés à autant de supplices distincts est tartare aussi bien que chinoise et bouddhiste. Cependant il faut toujours se demander jusqu'à quel point les idées bouddhistes n'ont pas pénétré dans le monde tartare, surtout en matière de vie future, là même où le bouddhisme lui-même n'a pas prévalu. Il est certain que, dans cette légende de l'Yénissei, la doctrine d'une rémunération d'outre-tombe tient une place prépondérante. Au contraire, elle est complètement absente des représentations authentiques du monxie souterrain que l'on voit énoncées dans le Kalevala et les autres vieux documents du polythéisme flnno-tartare. Les Finnois se figuraient l'existence future comme une répétition de celle-ci, mais plus lugubre et nullement désirable (1). Les Lapons concevaient les choses sous un jour moins sombre. Les Kamtchadales, qui confondent Haetsch, leur dieu de Tempire souterrain, avec le premier homme, pensent même que tout le monde est heureux et a
(1) Castrén, 126.
des vivres en abondance auprès du père infernal (1).
Ce qui est plus générai dans cette grande division de rhumanité, c'est d'abord la coutume d'enterrer avec le mort des chevaux, des traîneaux, du silex, de l'acier, de l'amadou, tout ce dont on croit qu'il aura besoin ; c'est ensuite la croyance en une multitude d'esprits souterrains, ordinairement méchants. Les Samoyèdes eux-mêmes, malgré leur naturisme encore si près de l'état primitif, ne font pas exception sur ce point (2). Les Eamtchadales attribuent les feux volcaniques à des esprits du sous-sol des montagnes, qui veulent se chaufTer et s'amusent à jeter les tisons par le soupirail (3). Cette multitude d êtres divins, jointe à celle des divinités grandes et petites du ciel et de la surface du sol, peuple le monde tartare d'une telle quantité d'êtres divins que l'on est amené à supposer en toute chose le pouvoir d'un dieu ou d'un esprit dominant. Ainsi les Finnois connaissent encore une déesse Sukhamiali qui préside aux désirs amoureux, mais aussi aux disputes conjugales, un dieu de Tamour exalté, Lempo, un dieu du sommeil, des dieux du tissage, de la mise en couleurs, des voyages, une divinité de la vie corporelle Suonetar, dont le nom vient de Suoni « tendon », « veine », qui filait les tendons, les muscles, les chairs, les veines du corps humain, et que Ton invoquait en cas de maladie ou de blessure.
A la fin la nature se trouve toute pleine d'esprits
(1) Comp. Steller, /. c, p. 271.
(2) Castrén, /. c, 118, 154 suiv.
(3) SteUer, /. c. 47.
qui sont loin d'atteindre à la dignité, à la puissance, à la majesté des grands dieux de Tunivers visible, mais qui n'en sont souvent que plus adorés. Chez les Finnois, ce sont les Haltias ou les Maa/iinen, chez les Samoyèdes les Tadebeyos. Les Samoyèdes particulièrement tiennent beaucoup à leurs petits gnomes des bois et des ruisseaux (1). Chaque objet naturel a son haltia, et c'est à ces haltias surtout que les shamans ont afTaire; ce sont eux qu'ils évoquent au son du tambour. On peut observer encore ici que la tendance finnoise est d'assigner toujours à ces haltias un domaine spécial, des occupations très distinctes, la santé du corps humain, ou la protection de la maison, ou bien encore la bonne qualité du lait, du beurre et du fromage (2). Les Maahinen (esprits du sol, de maa, terre), qui nichent de préférence dans les arbres creux, les pierres, les crevasses des rochers, sont tout petits, comme les nains des légendes germaniques. C'est un peuple de pygmées fantasques, turbulents et foi*ts. Ils proviennent de l'impression que fait sur Tesprit ignorant la multiplicité des petites forces qui agissent dans la nature et l'impossibilité d'en ramener l'action à des règles fixes et certaines. Qui saura dire au juste à quoi il tient qu'un jour le beurre se fait pour ainsi dire tout seul sous les mains actives de la ménagère, tandis que d'autres jours il a l'air de narguer ses efforts? pourquoi l'herbe pousse si drue de ce côté de la prairie et si clairsemée
(1) Tylop, CivilU,prim,, U, 352.
(2) Ibid., 164 8uiT.
de l'autre ? pourquoi cette vache, qui donnait tant de lait, n'en fournit presque plus ? pourquoi le lin est si embrouillé à certaines heures autour de la quenouille qu'on ne peut plus le 111er? Nous sommes tellement habitués par notre éducation moderne à rapporter toutes ces différences à des causes physiques, inconnues ou connues, que si nous sommes témoins de phénomènes pareils, nous n'hésitons jamais à en chercher la raison dans une cause de cet ordre. Il en est autrement chez les peuples encore plongés dans rignorance. C'est un tas de petits dieux ou d'esprits inférieurs qui, pour eux, se jouent dans cette infinité de contrastes, de réussites et d'insuccès. De là leur petitesse, de là leur caractère capricieux et taquin. Ils peuvent être aussi les amis de l'humble ménage, du pauvre foyer, et ils sont sensibles aux attentions et aux prévenances. La ménagère prévoyante fait bien de se concilier leur bienveillance en leur réservant une portion congrue de lait, de beurre ou de bouillie, et chez les Finnois, toujours en vertu de Tidée que ces petits esprits aiment à se loger dans quelque objet matériel et à rester là où ils sont bien traités, on avait de petites idoles domestiques, quelque chose d'analogue au fétiche nègre, quoique moins stupidement grossier, et qu'on nommait des paras. Les paras ont même survécu longtemps à Tintroduction du christianisme. On faisait la tête avec un bonnet d'enfant qu'on remplissait de chiffons; plus tard, on y inséra une hostie qu'une vieille femme avait gardée dans sa bouche. Le buste se composait d'une coiffe de femme que l'on remplissait d'étoupe. On
fixait par dessous trois fuseaux divergents en guise de jambes. Peut-être l'un d'eux faisait-il l'office de phallus. Puis, de grand matin, on portait le fantoche neuf fois de suite autour d'une église, en murmurant les deux mots : ce Vis, Para !» Et le Para se mettait à vivre, c'est-à-dire qu'un haltia venait s'y loger. On pouvait dès lors le rapporter au logis avec l'assurance que le lait et le fromage ne feraient plus défaut dans la famille (1) .
Les peuples parents des Finnois, Wotiaques, Tchouvaques, Tchérémisses, Lapons, ont des superstitions toutes semblables. Chez eux plus que chez les Finnois, les esprits des ancêtres se joignent aux esprits de la nature. Comme partout, ce sont les endroits éveillant le sentiment du vngue et du mystère, les lieux sauvages, silencieux, d'accès difficile, les cimes dénudées, les déserts surtout qui leur servent de résidence habituelle. Ils foisonnent dans les grands déserts du Touran et de Gobi, dans les steppes qui s'étendent à perte de vue (2). Les Mongols proprement dits croient aux Tengri ou aux Esân, les Ton-
0) Castrën, p. 166.
(2) Comp. ridée semblable qui régnait chez les Juifs et à laquelle il est fait allusion Matth. XII, 43. Elle doit se rattacher au môme sentiment qui fait, par exemple, que Tenfant prend facilement peur dans la solitude silencieuse. Jusqu'à ce que Tesprit ait acquis une conscience suffisante de lui-même et de sa personnalité, il ne se sent réellement yivre qu*en réagissant contre ce qui n*est pas lui, par conséquent là où les résistances, les couleurs variées, les mouvements, les sons du monde extérieur lui fournissent en abondance les éléments de cette réaction. Dans le silence des grandes solitudes au contraire^ il lui semble que sa vie personnelle se disperse, s^évapore, qu'elle s'en va comme un liquide sans vase pour le contenir.
gouses aux Bouni, les Turcomans aux Aina ou aux
Yzit (1).
Nous pouvons surprendre au sein du monde flnnotartare la transition qui mène du naturisme et de l'animisme à Tidolâtrie. Chez les Nègres, celle-ci avait pour antécédent le fétiche, l'objet brut, diflbrme et sans valeur divinisé comme enveloppe et résidence d'un esprit. L'association régulière de la vie avec une forme animale ou humaine fait que l'on donne de plus en plus au fétiche des traits d'animal ou d'homme . On a besoin de cette ressemblance pour croire qu'il est vivant. En Sibérie et dans les régions voisines, on est parti plus directement du naturisme. A côté des shamans, on cherche son refuge auprès des esprits de la nature qu'on croit trouver dans les arbres, dans les pierres, dans les ruisseaux, les lacs, les sources, chez les animaux. En Sibérie, dit M. de Castrén (2), on rencontre bien des gens qui ne savent rien des esprits, qui adorent simplement les objets naturels personnifiés. Mais en les personnifiant on leur donne involontairement, de plus en plus, la forme humaine. Ils deviennent donc des espèces d'idoles non fabriquées. Un pas de plus, et on en fabrique. Ce qui constitue en efi^et l'idole, ce n'est pas seulement le fait qu'elle représente, c'est aussi qu'elle loge l'esprit adoré ou qu'elle est tout au moins
(1) Comp. Castrén, pp. 177-189. Plusieurs tribus mongoles y joignent le culte des âmes de leurs héros, entre autres de Qengis Khan et des princes do sa maison (Ibid,, 122),
(2) VorUs, 1, 197.
un réceptacle, un foyer par lui choisi de sa présence et de son action (1).
Les Finnois doivent avoir eu une grande idole nationale de Youmala que Ton avait érigée dans une enceinte sacrée sur un monticule où Ton offrait les sacrifices. On y déposait beaucoup d'or, d'argent, de pierres précieuses (2). Du reste, on ne voit pas qu'à part quelques abris destinés à protéger les idoles contre les intempéries, ils aient eu plus que les Lapons de temples proprement dits. Ils avaient une grande vénération pour certains oiseaux qu'ils considéraient comme des manifestations d'esprits célestes, entre autres pour le coucou dont ils pensaient que le cri fertilise la terre au printemps (3). Les Jakouts de la Sibérie ont des croyances très semWables au totémisme. Chaque tribu possède un animal sacré et s'abstient de manger ses congénères. C'est chez les Kamtchadales que le culte des animaux est poussé le
(1) Rapprochez de cette définition rindififérence avec laquelle nos populations ignorantes regardent les chefs-d'œuvre de la peinture et de la sculpture religieuses et leur admiration enfantine pour des madones qui remuent les yeux, ou qui pleurent, ou qui sont en possession de faire beaucoup de miracles. C'est que celles-ci leur font Tefifet d'être animées, de vivre, et pour des intelligences bornées, sans culture esthétique, cette apparence de vie parle bien plus au sens rt^ligieux que la beauté abstraite la plus idésJe.
(2) Castrén, /. c.,p. 198.
(3) Le cri du coucou est donc fécondant et multiplicateur. H semble que cette illusion, signalée également en Amérique, a régné aussi dans notre occident et qu*on pourrait lui rattacher la superstition populaire d*après laquelle celui qui entend chanter le coucou dans un moment où il a de Targent en poche est sûr de n*en jamais manquer dans Tannée.
plus loin, et par conséquent l'idée que l'animal raisonne, comprend, se décide tout à fait comme \m homme (1).
Mais l'animal qui était partout le plbs révéré, c'était l'ours. Il était en effet d'origine divine et une légende finnoise expliquait pourquoi il était cependant permis de le tuer. Une des filles de l'air, vôtue de bleu, cheminait un jour le long du^ciel sur un nuage, tenant à la main une corbeille pleine de laine. Il arriva qu'une partie de cette laine tomba dans l'eau et que le vent la poussa Jusque sur la lisière d'une forêt. Miellikki, la dame des bois, l'aperçut, la recueillit, en fit un beau nid qu'elle attacha avec un lien d'or à la maîtresse-branche d'un pin verdoyant. C'est là qu'elle déposa et qu'elle berça son enfant favori 0/iio, c'est-à-dire l'ours. Quand il eut un peu grandi, elle lui fit une robe avec cette belle laine céleste ; mais Ohto devint si fort et si redoutable, que Miellikki se demanda si elle lui donnerait des dents. Alors Ohto jura par tout ce qu'il y a de plus sacré qu'il n'abuserait jamais des dents qu'elle lui donnerait et, rassurée, elle lui en fit avec les pousses dorées de l'arbre qui avait été son berceau. Mais Ohto fut infidèle à ses serments, et voilà pourquoi il est permis de le tuer. Toutefois, il faut honorer ses restes, apaiser ses mânes par des cérémonies religieuses et des sacrifices. Autrement, il se venge. C'est une manière d'agir qui est répandue dans toute la Sibérie. A l'extrémité nord-est de cette vaste ré-
(1) St6ller, l, c, 276.
gion, les Kamtchadales disent au cadavre de l'ours que ce sont des Russes qui l'ont tué (1). Tout cela suppose au fond un culte primitif de Tours combiné ensuite tant bien que mal avec une mythologie plus développée. Les Jakouts s'inclinent en passant devant les tanières de cet animal, qui doit avoir été pour eux l'esprit proprement dit de la forêt. Les Ostiaques, prêtant serment devant les tribunaux russes, jurent sur la tête d'un ours ; car son esprit punit les parjures. Ils l'insultent pourtant et craohent sur son cadavre, quand ils viennent de le tuer ; puis, ils lui rendent des honneurs divins. Cela fait présumer qu'ils ont, comme les Finnois, quelque légende attestant à la fois le caractère divin et les torts de Tours (2).
Chez les Lapons où les idoles de bois et de pierre, Seidas,sont très nombreuses et consistent souvent en simples pierres naturelles de formes bizarres, chez les Esthoniens qui ont aussi leurs idoles du nom de Tarapillas, chez les Tchérémisses où Ton doit noter le cuite très répandu de certains arbres, véritables idoles non fabriquées, chez les Jacouts où les beaux arbres sont couverts d'offrandes et à qui Ton adresse des hymnes d'adoration, chez les Samoyèdes où le culte des pierres serait plutôt prépondérant, chez les Ostiaques iougriens où Ton a des idoles dont le ventre est formé d'un sac destiné à recevoir les offrandes, chez les Ostiaques de TYénisséi où il semble que des
(1) Casti^n, pp. 201-202.
(2) Comp. Tjrlor, /. c, H, 301.
découvertes de mammouths ont influé sur les idées qu'ils se font des dieux souterrains, en un mot chez tous les autres peuples de cette famille flnno-tartare, nous retrouvons des idées et des coutimies toutes semblables (1) .
Nous sommes donc autorisés à conclure que môme les peuples dits shamanisteSj et dont on croyait que la religion se résumait dans un animisme systématique, exclusif et forcené, ont une religion dont le naturisme est la base et môme une aptitude à la mythologie organisée que nous avons rarement vue aussi développée chez les autres races non-civilisées. La mythologie finnoise peut disputer la palme à toutes celles que nous avons exposées jusqu'à présent. Il n'y a du moins que la mythologie polynésienne qui pourrait lui être préférée; encore est-elle certainement inférieure à la finnoise au point de vue de la distinction bien nette des personnes divines et d'une délicatesse de sentiment que l'insulaire des mers du Sud ne connut jamais. C'est une preuve de plus que la faculté religieuse organique, celle qui consiste à systématiser les idées, les impressions, les sensations vagues et incohérentes du naturisme primitif, coïncide avec l'aptitude à la civilisation.
(1) Comp. Castpén, pp. 202-235.