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CHAPITRE VI

FIN DE hX RELIGION PÉRUVIENNE. •— CONCLUSIONS

Effet moral de la chute des Incae. — Leur popularité persistante. — Duretëdu joug espagnol. — Conversion des indigànes. « Elle est demeurée toute extérieure.

Parenté des religions américaines. — Analogies et différences. — Supériorité religieuse du Mexique. — Supériorité du Pérou au point de yue humain. ~ Lumières que fournissent ces religions sur plusieurs points dliistoire religieuse. — Le rite sacriâciel. -^ Aucune trace de monothéisme primitif. — L*iiistoire du temple. — Rapports du sacerdoce et de la civilisation. — Rapports de la religion et de la morale.

La même stupeur, le même découragement qui s'étaient emparés des Aztecs lorsqu'ils eurent vu tomber SOUS les coups de Gortez la ville sainte de Mexico et les statues des dieux invincibles qui les menaient depuis si longtemps à la victoire, paralysèrent aussi les Péruviens lorsqu'ils virent crouler en si peu de temps l'imposant édifice élevé par les fils du Soleil. La même crainte superstitieuse, que les Espagnols avaient inspirée au Mexique où on les avait pris pour les envoyés de Quetzalcoatl, facilita leurs progrès au Pérou, dont les habitants inclinèrent

à voir dn éiix des Viracochas ou des enfants dé 6e dieu Viracocha qui, lui aussi, était parti mécontent et n'avait plus reparu. L'attente d'un dieu revenant rétablir Tordre méconnu depuis son départ était toutefois moins prononcée au Pérou qu'au Mexique, à supposer même qu'elle exist&t; d'autre part, les populations péruviennes étaient plus amollies moralement que les Aztecs et les peuples soumis à leur rude régime. L'effet de la catastrophe fut le même dans les deux empires. Ce fut l'écroulement d'une religion en même temps que celui d'un état social. Que faisait donc le Soleil à la vue de ses enfants prisonniers et mis à mort ? Gomment Gatequil ou Ulapa, son serviteur, n'avait-il pas foudroyé les impies qui avaient osé porter une main sacrilège sur les descendants et les lieutenants de Tastre-dieu? Pachacamac était sans force et Manco Gapac sans vertu. Il était inévitable, après de pareilles expériences, que les mêmes doutes qui avaient hanté plusieurs Incas ne se frayassent une large voie dans l'esprit d'un grand nombre de Péruviens. Le Soleil répondait-il réellement à l'idée qu'on doit se faire de quelqu'un qui veut ce- qu'il fait et qui fait ce qu'il veut? Ne ressemblait-il pas bien plutôt à un être inanimé, suivant insciemment, aveuglément, la direction qu'une force supérieure lui imprime? La théocratie temporelle et spirituelle dés Incas subissait les conséquences de son principe. Elle ne pouvait survivre à la défaite matérielle de ses représentants.

Cependant les religions même de cette catégorie,

fortifiées par des habitudes séculaires, passées dans le sang des populations, ne cèdent jamais du premier coup. L'impression de terreur et de découragement, qui fut si profonde à Guzco et dans les provinces centrales, fut beaucoup moins ressentie aux extrémités de l'empire, où l'influence énervante du système des. Incas n'avait pasjencore eu le temps de porter ses fruits. Nous avons résumé (Gh. m) l'histoire des derniers Incas prolongeant une ombre de règne sous la dure suzeraineté des conquérants espagnols ou bien reconstituant un petit empire dans les districts reculés du Maragnon. Dans l'un et l'autre cas, leurs jours étaient comptés. Mais Tâpreté du régime espagnol refit une popularité et comme Une auréole légendaire à la famille qui avait si longtemps présidé à la civilisation et à toute la vie du Pérou. On vit, jusqu'au dix-huitième siècle, des Incas, réels ou prétendus, fomenter des insurrections, dont plusieurs furent très sérieuses. L'une des plus notables fut celle de 1744, qui eut pour soutien le peuple des Chunchos, dans la province de Tarma, et pour chef un individu qui prétendait descendre des Incas et qui se fît proclamer sous le nom d'Atahualpa IL D'après Alcedo, Tauteur d'un Dictionnaire géographique-historique des Indes occidentales (1), ce prétendant avait été élevé à Lima et s'était rendu en Europe, à Madrid et à Rome, sous des^habits de domestique, pour se rendre compte de ce qu'était en réalité la puissance^ qui avait si cruellement écrasé ses ancêtres. Son enlre-

(1) Madrid, 1786. Art. Chunchos.

prise échoua comme les autres; ce qui a'empécha pas, en 1780, un certain Tupac Amarou, qui avait reçu à Lima et à Guzco une éducation européenne et qui descendait des Incas par les femmes, de relever l'étendard de l'insurrection et de rassembler une armée de dix-sept mille combattants. Il remporta d'abord de grands avantages, mais à la fin le général espagnol Valle lui infligea une défaite signalée ; il fut fait prisonnier et envoyé à Téchafaud avec ses deux fils. Les débris de Tinsurrection, un moment ranimés par un de ses cousins, furent anéantis et les derniers restes, authentiques ou supposés, de la race des Incas périrent dans ce dernier effort. On m'affirme toutefois que Bustamente, l'un des agitateurs qui tâchèrent de nos jours de s'emparer du pouvoir dans la république émancipée de l'Espagne, sollicita encore les sympathies de la population indigène en se disant descendant des Incas.

Mais, ce qui prouve que la religion des Incas est bien finie, c'est que depuis longtemps ces révoltes n'ont plus qu'un caractère politique et ne visent plus à rétablir le culte du Soleil. Les indigènes se rangèrent du côté des patriotes quand ceux-ci, en 1820, proclamèrent leur indépendance. Mais ce fut uniquement par esprit de vengeance contre la monarchie espagnole, car ils enveloppent tous les Européens dans une haine commune, gardant le silence devant eux, n'offrant rien au voyageur qui les visite, le laissant prendre ce dont il a besoin et surpris quand il les paie. Une longue désespérance et une sombre résignation à l'inévitable, telle est leur disposition

ordinaire, et ils ne se rendent pas compte que si leiirs ancêtres ont été si faibles, si malheùrenXi dans leur résistance aux Espagnols, c'est surtout parce qjae les Incas les avaient habitués à se soumettre toujours et à tout (1).

Il faut dire que si le despotisme des Incas était énervant, celui des Espagnols atteignit les limites extrêmes de l'arbitraire et de la dureté. C'est au Pérou qu'ils inventèrent Part de dresser des chiens c à la chasse à l'Indien » (2). Les Gommanderies, c'est-à-dire les domaines dont le produit revenait au commandeur, tandis que leurs habitants devaient travailler pour lui, amenèrent les mêmes résultats qu'au Mexique, prétentions exorbitantes des commandeurs, travaux excessifs imposés aux habitants, misère, dépopulation, désespoir. C'est en vain que la cour d'Espagne tâcha de réagir contre les abus odieux dont quelques voix indépendantes lui avaient transmis le lugubre tableau c Ses ordres furent considérés comme non avenus (3) ou modifiés arbitrairement par les vice-rois (4) . Une fois sur les lieux, ces vice-rois se voyaient exposés à des désagréments sans nombre dès qu'ils voulaient tenir la main à l'exécution des ordonnances. Ils se trouvaient en présence d'abus déjà trop invétérés pour qu'il fût possible de les réformer sérieusement. L'Eglise,

(I) Comp. Tschud€s Reîse, II, 346-351. — Castelnau, III, 282. — Waitz, Anthropologie, IV, 477-497.

(2)Prescott, 11,224.

(3) Comp. Herrera, VIT, 9, 4. — Acosta, 315.

(4) Herrera, VIII, 4, 17 et 5, 5-7.

d'abord protectrice de ses nouvelles conquêtes, ne fut pas longtemps fidèle à cette noble mission. Des prélats avides firent trop souvent cause commune avec les exploiteurs. Ils exigeaient de fortes contributions du clergé inférieur, celui-ci les prélevait sur ses paroissiens. Il fallut plus d'une fois sévir contre la cupidité du clergé colonial et, en particulier, contre celle des Visitadores^ missionnaires itinérants qui parcouraient les provinces pour s'assurer qu'il n'y avait plus trace de l'ancienne religion et qu'on se conformait exactement à la discipline catholique. L'inquisition fut établie aussi à Lima comme elle l'avait été à Mexico, et si les autos-da-fé ne furent pas aussi nombreux qu'au Mexique, ils ne contribuèrent pas moins à répandre cette terreur qui, dans une population faible de caractère et démoralisée par les événements, devient, contrairement à toute logique, un argument péremptoire en faveur de la religion au nom de laquelle on cherche à la répandre. Nombre de prêtres se firent vendeurs ou loueurs d'esclaves malgré les injonctions du concile de Lima, et ils eurent l'audace d'en appeler en cour de Rome, qui leur donna tort. Mais cela ne les empêcha pas de continuer leur honteux commerce (1).

La tâche des missionnaires chrétiens avait été relativement facile. Gomme nous Tavons dit, l'ancienne religion avait reçu im coup dont elle ne pouvait se relever. Le Soleil n'avait pas discontinué

(1) Comp. le résumé de cette histoire du Pérou après la conquéis dana V Anthropologie de WaiU, IV, 492-494.

de luire siir les assassins comme sur leurs victimes, et là où le point de vue évangélique trouve la matière d'une pensée religieuse sublime, la religion naturiste ne pouvait que se déclarer brutalement vaincue. Le Dieu de ses adversaires était plus puissant et par conséquent plus réel que le sien. C'est un genre de raisonnement auquel on est très sensible dans les populations que nous appelons païennes, et n'avons-nous pas tous, dans notre enfance, approuvé avec de graves historiens le motif qui détermina Clovis, vainqueur à Tolbiac, à embrasser le christianisme ? Mais la mission du Pérou ne fut pas toujours conduite comme il l'aurait fallu pour qu'un christianisme sérieux et régénérateur se propage&t parmi les indigènes. Il y eut d'excellents missionnaires, mais il y en eut aussi qui cherchèrent surtout à accroître les richesses de leur ordre et ne se donnèrent pas même la peine d'apprendre la langue du pays. Les jésuites, qui vinrent au Pérou en 1567, tâchèrent de porter remède à cette situation, mais leurs efforts n'aboutirent pas et ils les portèrent de préférence du côté du Paraguay. La conversion des indigènes demeura donc quelque chose de purement extérieur. Elle se résuma dans l'adoption de rites nouveaux à la place des anciens qui avaient perdu leur prestige, et le changement s'opéra sans qu'ils acquissent la conscience de la supériorité de la foi qui leur était imposée sur celle qu'ils avaient perdue (1).

(1) Une chose en particulier les avait frappés au milieu des observances monacales dont ils étaient saturés. Sous les Incas et par une de ces dispositions où nous retrouvons la marque de Tesprit minu^

Au dix-huitième siècle, rhistorien Ulloa aflarme que leur christianisation n'avait pas fait de progrès réels, qu'ils allaient à l'église parce qu'ils seraient fouettés s'ils n'y allaient pas ; qu'ils ne contredisaient jamais celui qui leur parlait religion; qu'ils se renfermaient dans une morne indifférence, et qu'au confessionnal ils n'avouaient que les péchés dont le prêtre les accusait lui-môme (1).

Il y a peut-être quelque exagération dans ce tableau poussé au noir. En vertu de toutes les analogies, on peut affirmer que cette population superstitieuse et ignorante est soumise au prêtre sans l'aimer, comme à un sorcier nanti de pouvoirs supérieurs et maître de son sort dans le présent et dans l'avenir. Mais ces détails expliquent assez bien cette disposition résignée, triste et même sombre dont parlent tous les voyageurs qui ont pénétré dans les districts où la race indigène est demeurée compacte. On raconte que ces descendants des anciens Péruviens aiment à jouer entre eux une espèce de. drame où sont représentés le procès et le supplice d'Atahualpa. La légende de Manco Gapac circule encore dans leurs

lieux de la dynastie du Soleil, on se saluait en disant: Ama stta « Tu ne Yoleras pas», et la réponse était : Ama qualla « Tu ne mentiras pas », ou bien Ama lulla « Tu ne paresseras pas». Depuis la conquête il était interdit de se saluer de cette manière qui sentait Tancien régime, et les moines avaient remplacé cette formule par cette autre : Ave Maria purissimay & quoi Ton répondait : Sin pecado concebida. Ils en tiraient la conclusion que la religion chrétienne attachait moins de valeur que celle des Incas & la probité, & la véracité et au travail.

(1) Voyage historique de V Amérique méridionale, Amsterdam et Leipzig, 1752. 1, 341 suiv.

rangs, mais dépourvue de caractère religieux. Elle est devenue une histoire consacrant le souvenir d'un héros civilisateur, bienfaiteur du peuple, et le regret d'une indépendance perdue qui n^ reviendra plus (1). Quelque chose de profondément mélancolique s'attache à cette destinée d'un peuple que la civilisation européenne a conquis et dont elle n'a pu jusqu'à présent améliorer d'une manière sensible ni la situation matérielle ni Tétat moral. En tout cas, la religion des Incas est finie et ne saurait revivre.

Parvenu à la fin de la tâche que nous nous étions prescrite, nous voudrions clore ce volume, comme nous l'avons commencé, par quelques considérations générales, mais en nous appuyant désormais sur ce que nous pouvons considérer comme acquis par les recherches précédentes. De ces réflexions finales, les unes se rapportent à ces religions de la civilisation autochthone des deux Amériques, envisagées en elles-mêmes ; les autres sont d'un intérêt plus général et rentrent dans la philosophie de l'histoire religieuse.

On a pu voir que toutes ces religions du Mexique, de l'Amérique centrale, de Bogota, de Quito et du Pérou forment ensemble une même famille, malgré l'absence de lien historique entre les deux continents qui constituent le Nouveau-Monde. Une même loi de développement, déterminée par des analogies de climat, de sol et de situation, a présidé, dans ces

(1) Comp. TschudCs Reise, II, 351.

diverses régions, au dégagement d'une mythologie à peu près organisée et d'une religion régulière du milieu naturiste et animiste qui, là comme partout, représente le sous-«ol et les assises de Tédiflce. A Fépoque de la conquête, c'est au Mexique et au Pérou, en suite d'un déploiement plus complet de l'ordre social, que cet étage supérieur de la religion américaine était le plus achevé. Les ressemblances à la fois et les différences qu'on a pu constater dans les évolutions religieuses des deux empires font qu'on s'est demandé plus d'une fois à laquelle il conviendrait d'attribuer la supériorité.

Il y avait, dans les deux contrées, une religion d'état, une religion impériale, cherchant moins à détruire les religions locales auxquelles elle se su-* perposait qu'à établir sa prééminence. Â cette religion se rattachait étroitement tout un système social et, on peut le dire, une civilisation sui generis. Une certaine moralité publique, une législation en plusieurs points très sévère, une organisation politique et militaire fort remarquable» des institutions sacerdotales et pédagogiques faisaient corps avec le principe religieux qui régnait incontesté. La différence est que chez les Mexicains la religion était celle d'un peuple, chez les Péruviens celle d'une famille. C'est au nom de leurs dieux nationaux, Uitzilopochtli et Tezcatlipoca en tête, que les Âztecs avaient fondé et toujours plus agrandi leur empire. La famille impériale de Mexico pouvait disparaître, la religion n'en eût subi aucun changement. Au Pérou, l'extinction de la famille des Incas eût en-

traîné celle de leur religion. De là vient que la centralisation à outrance, la réglementation minutieuse, la suppression de toute initiative individuelle étaient bien plus marquées au Pérou qu'au Mexique. Il fallait avant tout, au nom du principe religieux, assurer jusque dans les moindres détails l'obéissance due à la dynastie solaire. Il y avait donc plus d'originalité et de variété au Mexique. La confédération mexicaine comptait plusieurs centres religieux et intellectuels. Outre Mexico, on pouvait signaler Gho-* lula la ville sainte, Tezcuco la savante, le mysté-* rieux sacerdoce de QuetzalcoatL Le raffinement des Toltecs, le roi-philosophe Neçahuacoyotl, Tlascala la républicaine se détachent de l'ensemble avec leur physionomie tranchée. Lors même que nous avons dû rabattre beaucoup des théories attribuées aux Mexicains sur les âges antérieurs du monde, le fait incontestable qu'ils concevaient la possibilité d'un changement universel de l'ordre établi imprime à leur religion quelque chose de tragique et même de spéculatif qui manque absolument à celle des Péruviens. Au Pérou, il suffit d'avoir vu Guzco pour n'avoir plus rien d'essentiel à découvrir en fait de religion et de civilisation. Tout le reste de l'empire est modelé sur la résidence des fils du Soleil. Viracocha et Pachacamac eux-mêmes, bien que d'origines fort distinctes, ont fini par se rattacher à la famille solaire.

Il en résulte que, si l'invasion espagnole n'était pas venue couper court brusquement à toute évolution ultérieure des religions du Mexique et du Pérou, il y

aurait eu au Mexique plus d'éléments de progrès et de développement religieux qu'au Pérou. On ne voit pas très bien ce que les Incas, s'ils eussent continué de régner, auraient pu faire sans contradiction mortelle pour élever leur peuple à des notions et à des croyances plus rationnelles. Leur répugnance à l'idée de répandre l'instruction dans les classes inférieures du peuple met cette impuissance en pleine lumière. Au Mexique, une révolution, une insurrection des peuples subjugués par les Aztecs eût certainement modifié la religion dominante et procuré tout au moins des chances de succès aux ^tendances plus douces, plus spirituelles, dont nous avons noté les indices en parlant du roi réformateur de Tezcuco et du culte persistant du dieu-serpent.

Il est un point toutefois où le Pérou est très en avant du Mexique. La religion des Incas est infiniment plus humaine que celle dont les Aztecs avaient fondé la prééminence en même temps que leur domination militaire. Tandis que les Incas imposaient le respect des prisonniers de guerre, travaillaient le plus souvent à se concilier Taffection des peuples conquis par eux, restreignaient les sacrifices d'hommes sans oser les proscrire absolument, les Aztecs avaient poussé jusqu'à la frénésie la vieille et horri« ble coutume des offrandes de sang humain. Les peuples assujettis par leurs armes étaient décimés par les exigences du minotaure mexicain, et Ton ne peut sans horreur songer aux épouvantables boucheries qui passaient à leurs yeux pour le moyen par excel* lence de se concilier la faveur des dieux.

Go ne sera pas la seule fois, dans le cours de nos études, que nous verrons la religion la plus inhumaine renfermer des germes d'un développement supérieur à celui que peut atteindre ime religion contemporaine et déjà plus ouverte à l'influence du principe d'humanité. Cependant c'est à ce principe que les religions les plus élevées devront par la suite leur saveur et leur force d'attraction. Mais il semble que, pour acquérir toute sa valeur religieuse, ce principe ait besoin de sortir d'un état d'esprit où la sympathie humaine a été d'abord absolument sacrifiée à l'intérêt majeur de l'union avec l'être divin.

Les religions que nous avons décrites ont pour nous ce grand avantage de nous montrer comment des croyances et des institutions religieuses se sont formées avec les éléments fournis par le naturisme et l'animisme des époques primitives. Au moment de la découverte, ces religions représentaient un état des esprits et des choses analogue à celui que nous pouvons discerner vaguement dans les pénombres précédant immédiatement les civilisations historiques de l'ancien monde. La mythologie se formait sans avoir encore donné lieu à des mythes romanesques, riches de détails et d'incidents, comme ceux de rinde et de la Grèce. L'époque antérieure au siècle homérique doit avoir présenté une situation morale très analogue à celle qui prévalait au Mexique du quinzième siècle. Si les Zarathustrotemas de l'Iran occidental, souverains temporels et spirituels de Ragha, n'avaient pas rencontré dans les rois belliqueux de Médie et de Perse des rivaux, des suzerains

dont il valait mieux rechercher la protection que déjBer la puissance, ils eussent pu constituer entre le Caucase et THimalaya un empire théocratique très ressemblant à celui des Incas. L'Amérique, en toute chose, est tard-venue, et sa civilisation indigène est plus jeune de vingt-cinq siècles que celle de l'Europe. C'est ce qui ajoute une grande valeur aux observations que Ton peut faire sur son développement religieux à l'époque où il fut si brutalement arrêté.

Prenons, par exemple, le rite sacrificiel. Nous l'avons trouvé partout chez les peuples non civilisés, et partout il s'est présenté, non pas avec le cortège d'idées mystiques et morales que les religions supérieures lui ont associées, mais simplement comme le moyen de se concilier les faveurs des divinités en leur offrant des aliments de choix. Au Mexique, dans l'Amérique centrale, au Pérou, le sacrifice s'est compliqué, raffiné, dramatisé, il n'a pas encore essentiellement changé de nature. C'est bien encore l'intention de nourrir les dieux avec des mets agréables qui préside à la sélection et à l'immolation des victimes. C'est dans le même but qu'on cherche à flatter leur sensualité en leur offrant des parfums et des fleurs ou bien à plaire à leur amour-propre en entassant dans les sanctuaires les étoffes de luxe, les parures, les bijoux et les pierres précieuses. C'est en vertu du même calcul que l'on espère apaiser ou détourner leur colère. Nous devons toutefois signaler, au Mexique surtout, un commencement très marqué de la recherche d'une communion substantielle avec la divinité. On s'imagine qu'on la réalise en se nour-

rissant de la chair des mêmes victimes, considérées elles-mêmes comme déjà consubstantielles à la divinité. On peut aussi se demander jusqu'à quel point les raffinements de cruauté qui caractérisent les sacrifices mexicains, en faisant de la souffrance atroce des victimes une condition pour ainsi dire normale de l'offrande, ne poussaient pas les esprits vers l'idée que cette soufffrance elle-même plaisait aux dieux, et les tendances ascétiques des prêtres et des dévots mexicains rendent cette supposition vraisemblable. Toutefois il ne faut pas oublier que, même dans les immolations les plus épouvantables, celles par exemple des esclaves grillés en Thonneur du dieu du feu, on vise moins à faire souffrir les victimes qu'à les immoler d'une manière qui soit en rapport avec la nature particulière de la divinité invitée à les recevoir.

On peut s'assurer aussi que, contrairement au préjugé de beaucoup de chroniqueurs, de missionnaires et d'historiens, il n'y a pas la moindre trace d'un monothéisme primitif qui aurait précédé le polythéisme où les peuples que nous avons étudiés étaient pleinement engagés au temps de la conquête. Au Pérou comme au Mexique, à Bogota comme dans TAmérique centrale, l'étage religieux au moment de la découverte repose immédiatement sur le polythéisme incohérent, naturiste et animiste, indéfiniment multiple, que nous avons vu dominer sur toute la terre non-civilisée. A chaque instant même, ce polythéisme inférieur, encore inorganique, reparaît à fleur de sol. C'est le côté naturiste qui s'est déve-

loppé, tandis que ranimisme, la religion des esprits anonymes et mal définis, est resté dans les bas-fonds de la hiérarchie sociale. Le culte du soleil et des astres, du vent et des eaux a donné l'être à des hypostases, à des personnes engendrées de Tobjet naturel, qui sont encore cet objet personnifié, mais qui sont aussi devenues des êtres indépendants, à forme animale et humaine, toujours plus humaine, qui ont ou peuvent avoir une histoire. De là des dieux-héros, fondateurs d'empires et civilisateurs. L'apparition de dieux civilisateurs et organisateurs de Tordre social, tels que Quetzalcoatl, Bochica, Manco Capac, etc., sont une des marques les plus notables du progrès religieux accompli sur la base du naturisme, primitif. On ne se laissera pas tromper par les expressions d'hommage absolu que la piété se plaît à employer toutes les fois qu'elle s'adresse à un dieu quelconque. Il semblerait que chacune de ces divinités est reconnue par ses adorateurs du jour comme toute-puissante, incomparable, sans rivale possible. Mais cela prouve simplement que l'homme n'adore jamais à demi. C'est le trait monothéiste inconscient, inné, de l'esprit humain qui, plus tard et à la suite de nouveaux progrès de la pensée et du sentiment religieux, fera du monothéisme une sorte de nécessité intellectuelle. Il n'en saurait être encore question au moment où nous sommes, et la preuve en est que chaque divinité à son tour reçoit des mêmes adorateurs le même genre d'hommages, de louanges et d'exaltation suprême. On aura remarqué aussi que, tout en revêtant définitivement la forme

humaine, les dieux américains portent encore la trace de leur ancienne nature animale, Uitzilopochtli celle du temps où il n'était qu'un dieu-colibri, Tezcatlipoca les traits qui rappellent l'ancien tapir céleste, Quetzalcoatl les formes du reptile, et j'inclinerais à croire, au vu de leurs symboles d'autorité, que les majestueux Incas avaient traversé une période où leur prétention était de représenter devant les hommes le grand Condor éblouissant dont on les croyait descendus.

C'est ainsi que sur ce champ obscur la loi de continuité s'atteste à travers cette masse de phénomènes qu'on serait, au premier abord, tenté de prendre pour les produits de l'imagination capricieuse et de la fantaisie sans aucune règle. L'histoire du temple nous en fournit un second exemple. Son point de départ, c'est l'autel, la table ou l'éminence sur laquelle on présente aux dieux l'ofiFrande qui leur est destinée. Il n'est nullement nécessaire que cette table ou cette éminence soit une tombe. A mesure que la religion naturiste se développe et qu'elle offre aux adorations humaines des objets imposants par leur grandeur, leur puissance et Tidée qu'on s'en forme, à mesure aussi que les nations se constituent pour vivre d'une grande vie collective, et que les ressources nationales augmentent, on amplifie les dimensions de Tau tel, on finit par construire des autels gigantesques. C'est ce qui a donné l'être auteocalli mexicain, et bien qu'il soit énorme, l'idée qu'il exprime ne dépasse pas encore celle qui a fait ériger lès mares de la Polynésie orientale. On remarquera seulement la

petite chapelle érigée sur le sommet, en face de la pierre des sacrifices, et qui a pour destination de loger convenablement les idoles des grands dieux du pays. Le Pérou a passé par les mêmes phases, on en peut relever les preuves monumentales ; mais il a été plus loin sous la direction des Incas. La chapelle du sommet s*est démesurément agrandie. Elle a fini par enfermer, non seulement les idoles, mais encore l'autel. Celui-ci est devenu partie essentielle, mais seulement partie du sanctuaire. Le temple est achevé. Les religions que nous avons étudiées ont une tendance théocratique très prononcée, c'est-à-dire que la société organisée selon leurs principes est soi>mise à un pouvoir sacerdotal aussi bien que politique. La civilisation dont elles font partie et qui s'est développée sous leur influence est toute imprégnée de leur esprit. On peut voir les avantages que procurait un sacerdoce régulier au mouvement civilisateur qui est inséparable de l'ordre et de la soumission à une règle commune de vie. A cause des différences politiques nées de l'état inconstant des peuples au Mexique et dans l'Amérique centrale, la théocratie acquit seulement au Pérou son épanouissement complet. Mais nous voyons aussi qu'après avoir servi de berceau à la civilisation, le sacerdoce, au bout d'un temps, en devient l'élément retardataire. Ses traditions, comme ses intérêts, en font le conservateur obstiné du passé avec ses abus et ses conceptions dépassées. C'est l'autorité sacerdotale qui maintenait et même exagérait les sanglantes hécatombes du Mexique. C'est à sa théocratie que le Pérou dut sa

transformation lente en un couvent immense où Ton ne pouvait pas môme préparer sa nourriture sans se soumettre aux règlements approuvés par le fils du Soleil. La civilisation au Pérou ne pouvait plus dépasser le niveau qu'elle avait atteint, elle n'eût pu faire de nouveaux progrès en terre mexicaine qu'à la condition d'une révolution nouvelle qui eût renversé le système politique et religieux des Aztecs.

Un commencement de pénétration mutuelle de la religion et de la morale se révèle dans les religions de la civilisation indigène de TAmérique. Il n'est ni réfléchi ni logique, il est encore tout rudimentaire. Le principe religieux qui prévaut, abstraction faite de la recherche de la satisfaction mystique inhérente à toute religion, se confond avec l'égoïsme pur. On veut par tous les moyens obtenir l'union avec la divinité pour échapper aux maux que l'on redoute, pour s'assurer les biens que l'on convoite, c'est le calcul intéressé qui domine. L'élément moral provient uniquement de ce que, parmi les dieux de premier rang, il en est qui ont civilisé et qui ont établi des lois sociales. Or ces lois ont nécessairement une valeur morale, et l'on craindrait, en. les enfreignant, d'allumer le courroux des dieux qui les ont décrétées. Mais ce n'est nullement Famour d'une volonté essentiellement sainte ou morale qui détermine Tobéissance, et pour obtenir cette union indispensable à la sécurité de l'individu et de l'état, on recourra sans aucun scrupule aux procédés les plus contraires au sens moral. C'est une grande illusion contemporaine

que d'avoir considéré l'indépendance réciproque de la religion et de la morale comme le dernier mot de la sagesse. Cette séparation des deux sœurs n'a été possible qu'aux époques primitives. Elle ne peut être acceptée de nos jours que provisoirement, en tant que base sociale de législation et condition des rapports pacifiques entre les citoyens d'un même pays où règne la diversité des croyances religieuses. Après avoir vécu indépendamment l'une de l'autre dans les temps antérieurs à la civilisation, la religion et la morale se rapprochent et commencent à s'unir en même temps que la société s'organise. C'est seulement dans les religions les plus élevées qu'elles s'unissent intimement. Le grand caractère du christianisme des premiers évangiles, c'est qu'on ne les distingue plus guère l'une de l'autre. De nos jours, il est incontestable que la morale individuelle et sociale a son existence à part de toutes les formes religieuses concrètes entre lesquelles se partagent les sympathies des contemporains. C'est pourquoi, nous le répétons, on doit admettre, socialement parlant, la séparation relative de ces deux sphères de l'esprit. Mais, pour ceux qui aiment à pénétrer jusqu'au fond des choses, il deviendra toujours plus évident que les deux sphères sont concentriques. Nous devons à notre éducation chrétienne de sentir clairement que la religion n'est légitime que si elle est morale, que l'immoralité est absolument irréligieuse ; avec quelque réflexion, tous finiront par comprendre que la morale, pour être autre chose qu'une vaine nomenclature de devoirs sans puissance et

sans lien, doit se rattacher à un principe central, que ce principe se renie lui-même s'il ne prétend pas à la souveraineté absolue, et qu'un principe absolument souverain est par cela même un principe divin.

Telles sont les conclusions générales que nous suggère l'étude de ces religions américaines, mortes, on peut le dire, à la fleur de l'âge. Elles sont pour nous le spécimen de ce que fut le développement religieux sur la base encore visible de la religion toute naïve des siècles d'irréflexion et d'ignorance absolues. Il sera donc instructif de passer de leur description à celle d'une religion qui règne encore de nos jours sur un empire immense et qui remonte sans interruption par ses principes jusqu'à l'antiquité la plus reculée. Les destinées de la religion chinoise sont la contre-partie exacte de celles qui étaient réservées aux religions de la civilisation américaine. Nous espérons résumer Thistoire religieuse de la Chine dans le prochain volume, et il sera intéressant de voir jusqu'à quel point elle confirme ou modifie les résultats que nous venons d'exposer.

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