‹ Histoire des religionsChapitre 27 sur 39 · CULTE, SACERDOCE ET ESCHATOLOGIE · texte numérisé non relu

CULTE, SACERDOCE ET ESCHATOLOGIE

La genèse du temple. — Le grand temple de Cuzco. —Richesse des sanctuaires. — Sacrifices. — Formes de Tadoration. — Musique et danses religieuses. — Fêtes officielles. — Processions. — La communion de Tlnca. — Les lanciers du Soleil. — Autret fêtes. — Les colonnes et les sièges du Soleil. — Baptême péruvien. — Eclipses. — Sorciers. -^ Prêtres. — Le Villac Oumou. — Les oracles. — Confession. — Les Vierges du Soleil. — Les trois étages de la religion péruvienne. -* Les croyances concernant la vie future. — Rapport de la religion et de la morale. — Supal, dieu des morts. — Suicide des veuves. — Caractère mécanique de la religion péruvienne.

Une des particularités intéressantes de l'histoire du culte au Pérou, c'est qu'elle nous permet de suivre pas à pas ce qui peut s'appeler la genèse du temple.

Dans la période première du naturisme, quand on adore immédiatement un objet naturel, sensible, le soleil, le ciel, le vent, les astres ou le nuage pluvieux, les sacrifices se font en plein air, sur les hauteurs, dans les clairières des forêts, au bord des fleuves, mais de préférence sur les hauteurs découve ^es. Puis, quand les hauteurs naturelles font dé-

faut, on imagine de présenter les offrandes sur un tertre, sur une éminence artificielle, que Ton cherche à faire haute et grande, pour qu'elle soit digne de servir de table aux dieux. L'idolâtrie, qui suppose que la personnification de l'objet adoré est poussée assez loin pour établir une distinction entre sa personne elle-même et sa forme naturelle, conduit à ériger de petites chapelles sur la hauteur pour abriter les idoles, et on sacrifie devant elles, mais toujours en plein air. C'est ce qui constitue essentiellement le teocalli mexicain. Les temples couverts et fermés de Quetzalcoatl étaient une exception et un progrès. Au Pérou, le mode primitif s'était conservé par places. Puis il y avait des lieux consacrés du type mexicain, mais avec cette différence que la hauteur pyramidale était entourée d'une quantité de chapelles. Le temple de Pachacamac, respecté par les Incas, marquait déjà un pas en avant vers l'édification d'un temple recouvrant et contenant l'autel. Ce fut aussi l'idée que les Incas adoptérent et firent prévaloir. Le temple devint définitivement la maison ou le palais du dieu adoré. Auparavant, c'était l'autel qui constituait le lieu saint; désormais, ce sera le temple contenant l'autel. La même évolution se retrouve dans d'autres religions, notamment dans la religion d'Israël. Elle a son importance dans l'histoire de l'esprit humain. Elle aboutit en effet à ceci, que le temple, ou l'enceinte consacrée, est construit de manière à abriter un grand nombre de personnes. Dès lors, l'enseigner ment oral, l'exhortation, la prédication, pourront

acquérir une place de premier rang dans les institutions religieuses et l'autel ira toujours en diminuant de grandeur et d'importance. Le vieux temple des Incas du lac Titicaca représentait exactement la transition. Au milieu d'une quantité de chapelles, de colonnes et de colonnades, s'élevait une éminence d'une centaine de pieds de hauteur. Les champs de mais qui formaient la dotation de ce sanctuaire étaient sacrés comme lui, et on répartissait les grains qui en provenaient pour sanctifier les provisions de grains ordinaires (i).

Sous les Incas parvenus à l'empire, s'élève enfin le temple proprement dit, grand bâtiment qui recouvre et enclôt l'autel, les idoles et tous les symboles auparavant disséminés. Le temple le plus imposant était celui de Guzco, vaste édifice flanqué de nombreux bâtiments adjacents. L'or était tellement prodigué à l'intérieur, qu'il portait le nom de Coricancha, « le lieu de l'or ». La forme de l'ensemble était celle d'un grand carré. Le toit se composait d'une charpente en bois précieux plaquée d'or en dedans, mais recouverte simplement de chaume de maïs comme toutes les maisons du pays. Sur la paroi occidentale, en face de la porte orientale, au-dessus

(1) Comp. Millier, liv, c, 380-383, auquel nous empruntons cette remarque intéressante. Il parle aussi des sanctuaires d*an dieu Atct' guj'u, dont nous ne savons rien, si ce n'est que son culte était assez répandu, et dont les sanctuaires consistaient en une enceinte fermée au milieu de laquelle était creusé un fossé profond où Ton plantait des mâts entourés de paille. Le sacrifiant grimpait à Tun de ce« mâts, immolait la victime sur le sommet, en offrait le sang & la divinité et en mangeait lui-même la chair.

de l'autel, se déployait le disque en or du Soleil, et, rangées en demi-cercle devant lui, assises sur des trônes d'or, les momies des Incas défunts semblaient former, avec Tastre-roi, le grand conseil de famille. La disposition était telle que les premiers rayons du soleil venaient frapper le disque sacré et le faire resplendir comme un dédoublement du grand astre. Les Incas défunts étaient illuminés de ces reflats. Les bâtiments adjacents servaient de demeure aux divinités faisant cortège au Soleil. Le principal était consacré à la Lune, son épouse, dont le symbole, un disque d'argent, était également plaqué sur la paroi du fond. Les anciennes reines, les Coyas défuntes, étaient rangées en avant de ce disque lunaire comme leurs époux devant l'image du Soleil. Puis venaient les chapelles des étoiles, de Chasca (Vénus), des Pléiades, du tonnerre, de Tarc-en-ciel. D'autres bâtiments enfin étaient réservés aux prêtres desservant le sanctuaire.

Dans les provinces, les Incas érigèrent partout des temples du Soleil, moins imposants, mais sur le patron de celui de Cuzco (1).

Les Péruviens se croyaient tenus de faire de grandes libéralités à leurs sanctuaires. Des richesses considérables y étaient entassées. Outre l'or et l'argent, les coquillages rares, les belles plumes, les étoffes de prix, les perles, les pierres précieuses constituaient de véritables trésors d'église. Le Soleil prélevait ré-

(1) Gomp. Garcilasso, HI, 20-24 ; IV, 3. — Prescott, I, 73 8v. — Paul Chaix, I, 1, 249 suIt.

gulièrement le tiers du butin fait à la guerre. Dans les grandes fêtes, il recevait en cadeau beaucoup d'or et la Lune beaucoup d'argent. De nombreux orfèvres étaient occupés toute Tannée à façonner ces deux métaux pour Pomement des temples. Les pèlerinages fréquents étaient également très fructueux pour les lieux de culte les plus renommés.

On déposait aussi sur les autels une quantité d'offrandes, des fleurs odorantes, des baies ou des résines qui répandaient en brûlant des parfums capiteux, des légumes, des fruits, du maïs, du coca, des boissons préparées qu'on offrait dans des coupes d'or. A certaines fêtes, le sacrifiant trempait le bout de ses doigts dans la boisson qu'il offrait et en cinglait les gouttes vers le soleil. Il y avait au Pérou un succédané fort original de ces offrandes d*une partie non essentielle du corps qui doivent remplacer l'immolation de soi-même. Le Grec, dans cet ordre d'idées, faisait le sacrifice de sa chevelure ou d'une boucle de ses cheveux. Le Péruvien s'arrachait un poil de ses sourcils, le posait sur sa main et le soufflait dans la direction de l'idole. C'est surtout pour obtenir sanlé et prospérité que l'on faisait tous ces sacrifices non sanglants (1).

Mais Marmontel et plusieurs écrivains du siècle dernier se trompent, quand ils s'imaginent que la religion des Incas n'en connaissait pas d'autres. 11 y avait bel et bien des sacrifices d'animaux, et même il y en

(1) Acosta, V, 6, 18. — GarcilassoJI, 8 ; VI, 21. — Comp. Ternaux- Corapans, XVII, 15.

avait beaucoup. A Guzco, on sacrifiait tous les jours un lama. Avant de partir pour la guerre, on immolait un lama noir, qu'on avait fait jeûner auparavant, afin que le cœur défaillît aux ennemis comme à lui. Les petits oiseaux, les lapins et, pour la santé de l'Ilica, le chien noir, étaient aussi fréquemment sacrifiés. Les premiers-nés des animaux étaient estimés plus haut que leurs frères et sœurs comme matière d'offrande (1). Il est à noter que l'on n'immolait que' des animaux comestibles, ce qui prouve bien que l'intention de ces sacrifices était de « nourrir » les dieux (2). . Le sacrificateur entourait l'animal de son bras droit en le montrant au Soleil ; puis, on lui ouvrait le corps, on en tirait le cœur, les poumons, les autres viscères, on recueillait le sang à part, et on ofl*rait le tout à la divinité. Après quoi, s'il ne s'agissait pas d'un holocauste, auquel cas toute la chair était brûlée, la victime était mangée par les sacrifiants, et souvent mangée crue. Ce dernier détail rentre dans la catégorie de ces coutumes primitives qui persistent, à titre de rites, chez des populations ayant depuis longtemps rompu avec elles dans la vie ordinaire. C'est le pendant péruvien de l'anthropophagie rituelle des Mexicains. Enfin on barbouillait du sang des sacrifices les idoles et les portes des temples, et on se flattait par là de rendre les dieux plus propices (3).

On doit se demander ici jusqu'à quel point Garci-

(1) Acosta, ibid,

(2) Velasco, 1, 133.

(3) Acosta, V, 18. — Ternaux-Compans, XVII, 15.

lasso est véridlque, lorsqu'il prétend que les Ineas ses ancêtres, dans leur zèle réformateur et humanitaire, proscrivirent la coutume des sacrifices humains, les interdirent sous peine de mort et finirent par les supprimer (1). Ce qui est certain, toutes les traditions et plusieurs monuments en font foi, c'est que le sacrifice humain était en vigueur dans l'antiquité péruvienne, antérieurement aux Incas, et que, d'autre part, le culte du Soleil, tel qu'ils l'avaient organisé, était d'ordinaire exempt de cette abomination. 11 y a donc lieu d'admettre que les Incas n'étaient pas favorables aux immolations d'hommes; mais il paraît bien prouvé qu'ils ne purent ou n'osèrent les supprimer complètement. On cite même des faits qui les rendent, jusqu'à un certain point, solidaires du maintien de cette superstition. Ainsi, quand un Inca tombait dangereusement malade, on sacrifiait un de ses fils au Soleil, en le priant d'agréer l'échange qu'on lui proposait. A la grande fête du Raymi (V. plus bas) on immolait un petit enfant (2). On parle aussi d'enfants que l'on étranglait et qu'on enterrait ensuite, lorsqu'un nouvel Inca arrivait au trône. C'était sans doute pour apaiser les dieux souterrains. Il reste toutefois que le Pérou des Incas ne présente rien de comparable aux épouvantables massacres qui souillaient la religion mexicaine. La tradition, la légende même des Incas les montre hostiles en principe au sacrifice humain. Il

(1)1, 11 ; n, 8 ; IV, 15, etc.

(2) Comp. Prescott, 1, 80.

est donc à présumer que la pensée intime des Incas était de miner et de supprimer peu à peu ce rite barbare, mais qu'avec cette prudence patiente dont ils ont fourni tant de preuves, ils préférèrent le tolérer ' dans une certaine mesure (i) .

Les processions, la musique, le chant, la danse faisaient aussi partie essentielle du culte péruvien. La prière proprement dite était rare. On déclarait à chaque instant au Soleil qu'on l'adorait comme dieu et père. On lui adressait une quantité de baisers qu'on lui envoyait du bout des doigts. A son lever, le Péruvien pieux ôtait ses chaussures pour se donner l'apparence d'un esclave devant son maître, et se couchait à terre pour montrer son humilité. Mais la prière, selon le mode juif, chrétien ou musulman, est à peu près inconnue . Nous ne trouvons à citer que cette invocation rituelle du grand-prètre, prononcée par lui quand il présentait une offrande : « Vois ici ce que tes enfants, tes créatures t'apportent ! Reçois leurs dons et ne sois pas irrité contre nous. Donne-leur la vie, la santé et rends leurs champs fertiles (2). »

En revanche, il y avait des hymnes qu'on chantait au Soleil dans les grandes fêtes ou quand on allait cultiver les terres du Soleil et celles de Tlnca. Chaque strophe se terminait par l'exclamation hailly, c'est-àdire triomphe. Il parait que ces chants avaient quelque chose de mélancolique et de mou. Le régime des

<1) Comp. Garcilasso, VI, 5. — Acosta, V, 7, ■— Prescott, 1, 25» 81* (2) CoU. Ternaux-Compans, XVH, 16.

Incas ne poussait ni à la galté, ni à l'énergie. Les mêmes airs servaient également aux chants reli* gieux, aux chants de guerre et aux chants d'amour. Ils firent une assez bonne impression sur les conque* rants. En 1555, un musicien espagnol composa une messe avec ces airs indigènes, et elle fut chantée en musique par des chœurs formés d'Espagnols, de mé* tis et de Péruviens pur sang (1). Mais la musique péruvienne était demeurée très pauvre. Les Péruviens ne connaissaient pas d'instruments à corde. Des tambours, des conques, des flûtes à quatre ou cinq notes, une espèce de trompette, tel était leur orchestre au complet. Ce qui passait, à leurs yeux, pour une exécution superbe, n'était, pour les Européens, qu'un tapage infernal (2) .

La danse religieuse présentait un caractère analogue. Les Péruviens s'y livraient avec ferveur. Le nom de leurs principales fêtes religieuses, JRaymi, signifie a la Danse » . Chaque province avait sa danse particulière, qui variait selon les circonstances. Accompagnées par leur terrible musique, ces danses se composaient de sauts et de telles contorsions qu'on prenait les danseurs pour des fous, disent les témoins oculaires. Mais il faut observer ceci, qui confirme une fois de plus ce que nous avons dit de l'esprit politique des Incas, ils ne prenaient pas eux-mêmes part à ces trémoussements désordonnés. Ils avaient leur danse particulière, la « Danse des Incas », qui

(1) Garcilasso, V, 1-3. — Prescott, I, 39, — TsckudCs Reise^lh

(2) Velasco, 1, 149. — Prescott, I, 80.

était grave et mesurée. G*est l'Inca régnant qui la conduisait, et les chroniqueurs sont d'avis qu'elle était fort belle (1).

Les grandes fêtes officielles de la religion impériale étaient très populaires et s'élevaient à la hauteur d'une véritable institution de l'état. Quand on consulte les historiens à ce sujet, on est frappé de leur peu de concordance. Le professeur Millier a trouvé la clef de la plupart de ces contradictions (2) . Beaucoup de chroniqueurs et d'historiens européens ont perdu de vue que le Pérou est situé dans Thémisphère austral, et ils ont fixé les fêtes religieuses déterminées par le cours du Soleil à des dates qui conviendraient à nos latitudes, mais nullement à celles du pays où elles se célébraient. Acosta (3) seul a bien observé cette différence, et c'est son cycle festival qui mérite la préférence.

Il y avait quatre grandes fêtes officielles dans Tannée péruvienne, coïncidant avec les équinoxes et les solstices. La première était la fête du solstice d'hiver qui tombait en juin, comme chez nous elle tomberait en décembre. C'est elle qu'on appelait le JRaymi, la danse ou la fête par excellence, ou Citoc Baymi, la fête du Soleil recommençant à grandir. Elle durait neuf jours. Les trois premiers étaient des jours de jeûne. Le matin du jour principal, le peuple sortait en masse de ses demeures un peu avant le lever du soleil. L'Inca régnant se mettait à sa tête,

(1) Velasco, 1, 137, 148. — Hazart, 251.

(^it«. ctf.,p.389.

suivi des membres de la famille solaire. Puis venaient . les Guracas, les nobles, les uns couverts d'or, les autres d'argent, d'autres portant les signes représentatifs des animaux sacrés, peaux de lion, ailes de condor, d'autres masqués et portant les symboles des divinités. Les différentes classes du peuple déiBOiaient ensuite avec leurs insignes distincts. On remarquait de place en place des bannières ou des tableaux portatifs représentant les exploits des Incas. La musique j^éru vienne retentissait el on chantait les hymnes sacrées. A peine le soleil paraissait-il à l'horizon que tout ce peuple tombait à terre en lui envoyant des baisers. Alors l'Inca présentait au Soleil une boisson rituelle, en buvait lui-même et passait la coupe à sa suite qui l'imitait. De proche en proche cette espèce de communion était partagée par la multitude. Après quoi l'immense cortège se rendait au temple où l'on faisait au Soleil de riches affrandes. On érigeait en son honneur trois images qui semblent s'être rapportées à sa triple manifestation quotidienne du lever, du midi et du coucher. L'Inca s'avançant dans le sanctuaire offrait au dieu des fruits et des vapeurs odorantes, pendant qu'on immolait un lama noir dont les entrailles révélaient les destinées de l'empire. C'est alors aussi qu'on sacrifiait un enfant ou une jeune fille, tout au moins dans certaines circonstances graves, quand, par exemple, des dangers menaçaient l'état. Puis on allumait le feu nouveau, le feu sacré, au moyen d'un miroir concave et on faisait rôtir à ce feu divin une quantité de lamas dont leur propriétaire l'Inca, ou plutôt le Soleil, voulait bien

régaler son peuple. On en mangeait avec des g&teaux que lei; Vierges du Soleil avaient confectionnés à cette intention. Les autres jours du grand flaymi se passaient en jeux, en danses et en régalades où Ton se dédommageait largen^ent du jeûne qui en avait marqué l'ouverture (1).

La seconde grande fête était celle du printemps. Elle tombait en septembre et se nommait Citua Ràymi, c'est-à-dire « la fête ou la danse de la purification ». Mais il ne faut pas donner à ce mot le sens moral qui lui appartiendrait dans d'autres religions. Il s'agissait surtout de conjurer les influences malfaisantes qui pouvaient nuire aux biens de la terre, à la tranquillité et à la santé publiques. On jeûnait aussi au préalable et on se baignait la nuit qui précédait le principal jour de fête. On faisait des gâteaux caucou en forme de boules, auxquels on mêlait le sang des victimes sacrifiées ou celui de jeunes enfants, que Ton ne tuait pas, mais que l'on incisait entre les sourcils et le nez. Ce singulier rite semble supposer qu'à une époque antérieure ils étaient réellement immolés. De ce pain l'on se frictionnait le visage, la poitrine, les épaules et les bras. On en frottait aussi les portes des maisons. C'était pour en écarter les esprits dangereux. L'Inca envoyait lui-même de ce pain bénit aux Guracas en signe d'alliance. Un peu avant le coucher du soleil, il se passait une cérémonie bien curieuse. Un membre de la famille des Incas,

(1) Comp. QarcilasBO, IV, 20 Buiv. — Prescott, I, 79. — Hazart,

couvert d'armes précieuses et la lance en arrêt, descendait de la forteresse de Guzco et annonçuit que derrière lui venaient quatre autres membres de la même famille, armés comme lui, que le Soleil avait spécialement chargés de chasser toutes les maladies de la ville et des environs. Ces quatre personnages arrivaient en effet bientôt après et traversaient en courant et brandissant leurs lances les quatre principales rues de Guzco. Sur leur passage les habitants poussaient des cris de joie, secouaient leurs vêtements, se frictionnaient les membres. Les quatre lanciers du Soleil prolongeaient leur course pendant un quart d'heure, remettaient leurs lances à d'autres qui les attendaient aux endroits marqués, et de quart d'heure en quart d'heure, de remises en remises des lances magiques, on arrivait aux limites de l'ancien état de Guzco. Là on plantait les lances dans le sol en signe que toute mauvaise influence était bannie du territoire. La nuit qui suivait, une grande procession aux flambeaux parcourait les rues de la ville, et on la terminait en jetant les torches dans le fleuve. De la sorte, les mauvais esprits de la nuit étaient expulsés comme ceux du jour l'avaient été par les lanciers du Soleil (1). On se rappellera peut-être ce trait des mœurs nègres, lorsque tout un village fait la chasse aux mauvais esprits et les poursuit à grands cris jusque dans les profondeurs des forêts (2). Des rites analogues ont été observés en Europe même, surtout

(1) Comp. Acosta, V, 28. — Garcilasso, U, 22; VII, 6-7. — Velasco, I, 108.

(2) Religions des peuples non-civilisés^ I, 76.

chez les Slaves. La fête péruvienne repose sur une conception du même genre. Mais ce qu'il faut admirer, c'est rhabileté avec laquelle les Incas font servir cette vieille superstition à la grandeur de leur maison. Qu'ils en soient les inventeurs ou bien, ce qui est infiniment plus probable, qu'ils l'aient trouvée en pleine vigueur et qu*ils l'aient adoptée en la pliant aux intérêts de leur prestige, toujours est-il qu'ils paradaient dans cette fête comme les protecteurs surnaturels du peuple péruvien dont ils réduisaient à l'impuissance les ennemis invisibles, surhumains, les plus redoutables. Il est absolument conforme aux calculs du despotisme que le peuple soit bien persuadé que tout ce qui lui arrive de favorable et de bon, la pluie, le beau temps, la moisson abondante, la bonne santé générale, que tout cela est dû à la maison régnante. Qu'on se représente cette multitude poussant des cris d'allégresse à la vue des quatre Incas refoulant la lance à la main les esprits des maladies et des infirmités, et on comprendra la justesse de cette observation. Qu'adviendrait-il si la famille sacrée du Soleil venait à disparaître 1 Qui protégerait désormais la santé et la vie des pauvres Péruviens !

La troisième grande fête tombait en été, c'est-àdire en décembre. C'était le Capac JRaymi, « la fête puissante ». L'été, au Pérou, commence en novembre avec de grandes chaleurs. On tâchait de retenir la pluie et de conjurer l'orage. A côté des trois images du Soleil on plaçait trois images du dieu du tonnerre correspondant aux trois moments de l'éclair, du

grondement et du coup de foudre. C'est à cette fête que les jeunes Incas entraient dans l'ordre viril par la cérémonie du percement des oreilles. Préalablement, il leur fallait jeûner et se livrera de véritables tournois. L'Inca régnant les exhortait à se montrer dignes de leur origine et leur remettait les insignes de la virilité, Técharpe, la hache, la couronne de fleurs. Los jeunes Guracas recevaient la même investiture et partageaient avec Tlnca le pain sacré en signe de communion indissoluble avec lui (1).

La quatrième grande fête tombait en mai et s'appelait la fête de la moisson, Aymoraî. On apportait, en chantant des hymnes, le maïs récolté, on faisait une statue de grains de maïs agglutinés et on Tadorait sous le nom de Pirrhiia, qui est une variante ou une autre prononciation du nom de Viracocha, le dieu de rhumidité féconde. La fête était rehaussée par de nombreux sacrifices domestiques, les riches immolant des lamas et les pauvres des lapins (2) .

En outre de ces quatre grandes fêtes annuelles, il y en avait beaucoup d'autres réparties sur les divers mois de l'année. Chaque mois avait la sienne avec danses et sacrifices. Une des plus originales était la fête dite Camaï, oii Ton jetait dans le fleuve les cendres de ranimai sacrifié. On courait tout le long de ses rives en aval l'espace d'environ quatre milles, un

(1) Comp. Acosta, V, 28. — Garcilasso, VII, 6. — Coll. Ternaux- Compans, XVII, 17. — TschudVs Reise, I, 337.

(2) Acosta, V, 28. — TschudVs Reise, I, 339.

bftton à la main. C'était, si je ne me trompe, un culte d'imitation du dieu de l'eau dont on voulait capter la bienveillance. Bn août, on faisait un holocauste d'un millier de petits cochons d'Inde que l'on offrait à la gelée, à la terre et à l'eau. N'oublions pas de mentionner le fait curieux qu'aux équinoxes on plaçait sur les a Colonnes du Soleil » qui, au Pérou, comme au Mexique et dans l'Amérique centrale, s'élevaient en beaucoup d'endroits, des trônes d'or pour que le Soleil pût s'y asseoir et s'y reposer si le désir lui en venait. C'est dans ce but que les colonnes solaires au Pérou étaient aplaties à leur sommet. Dans le même ordre d'idées, les colonnes les plus rapprochées de l'équateur passaient pour les plus saintes, puisque l'ombre y était la plus courte et que l'astre divin semblait s'y asseoir verticalement (1).

Enfin il y avait des fêtes qu'on peut désigner comme occasionnelles , processions triomphales quand un Inca revenait victorieux d'une expédition militaire, tournois de la jeunesse ayant une signification religieuse comme chez les Romains, les Ytusj genre de cérémonies publiques rappelant les supplications décrétées par le Sénat. On jeûnait, on s'imposait une sévère continence; puis on faisait une procession qui durait un jour et une nuit et pendant laquelle il était défendu de proférer un seul mot. Les coups du tambour rompaient seuls le silence. C'est pour détourner les grands dangers dont l'Etat pouvait être menacé que l'on recourait à ce moyen de

(1) Garcilasso, II, 221 suiv. — Prescott, 1, 97.

conjurer la colère des dieux. Comme ces dieux sont pour la plupart des astres, on imitait ainsi leur marche silencieuse. Après cela, on dansait deux jours et deux nuits, et on était persuadé que le danger était écarté (1).

Les familles célébraient aussi des fêtes privées, notamment quand il s'agissait de donner un nom aux enfants qui en recevaient deux successivement. Le premier nom était donné à Tenfant du quinzième au vingtième jour après sa naissance. C'était un baptême au vrai sens de ce mot. L'enfant était plongé dans l'eau pour qu'il fût mis à l'abri des esprits malfaisants. Entre sa dixième et sa douzième année, il recevait son nom définitif. On lui coupait solennellement les cheveux et les ongles que l'on offrait au Soleil et aux esprits protecteurs. Il est à peine besoin d'ajouter qu'au sein d'une religion qui attribuait aux astres tant de pouvoir sur les événements de la terre, on croyait ferme à l'astrologie. On tirait des horoscopes à la naissance et dans les circonstances importantes de la vie (2).

Les éclipses de soleil étaient attribuées à la colère de cet astre-roi qui, courroucé contre les hommes, voulait désormais leur cacher sa face. Les éclipses de lune étaient, au contraire, une maladie de l'astre des nuits, et on en avait grand'peur ; car on croyait que, si la lune mourait, elle tomberait sur la terre, et que sa chute amènerait un bouleversement général.

(1) Comp. Velasco, 1, 147. — Acosta, V, 28.

(2) Velasco, I, 105 suiv.

Pour chasser le mauvais esprit qui la voulait dévorer, on faisait un épouvantable vacarme, on battait le tambour, on sonnait de la trompette, on fouettait les chiens pour qu'ils hurlassent très fort. Tout ce bruit devait effrayer et chasser l'ennemi. Quand l'éclipsé avait pris fin, la joie débordait (1).

Nous avons à parler, maintenant, du sacerdoce qui présidait à toutes ces fêtes et à tous ces rites, et dont on peut préjuger la puissance au sein d'une société aussi théocratique . Ici encore, la religion des Incas maintient son caractère de superposition tolérante à de vieilles croyances, à des habitudes, qu'elle laissait subsister, à la condition seulement qu'elles ne fissent aucun tort à sa prééminence.

Ainsi, le Pérou avait des sorciers, et puisque nous en avons vu chez tous les peuples non-civilisés, il est à croire que la sorcellerie péruvienne remontait jusqu'aux temps antérieurs à toute civilisation. Nous y retrouvons les mômes phénomènes que chez tous les non-civilisés, extases, convulsions, mêmes spasmes aidés par des stimulants, tabac ou coca. Ce qui est plus intéressant, c'est le fait consigné par Balboa (2), que les sorciers péruviens obtenaient plus de crédit dans les basses classes de la population que dans les rangs supérieurs. Ceci est bien d'accord avec ce que nous avons afllrmé ailleurs du sacerdoce qui, sorti de la sorcellerie, la répudie et la refoule une fois qu'il

(1) Garcilasso, II, 21-22.

(2) Ch. 29.

est constitué avec ses lois fixes, ses méthodes régulières, sa prétention d'ôtre l'intermédiaire unique et indispensable entre l'homme et la divinité. Le sorcier baisse à mesure que le prêtre monte. Les Incas ne pouvaient combattre la sorcellerie dans son principe, ils la laissèrent donc subsister, mais ils ne lui reconnurent ni importance, ni influence. Ce n'était plus que la religion des petites gens. Il y avait des sorciers nécromanciens, conversant avec les morts et les faisant parler (1). D'autres se vantaient du pouvoir de faire mourir, par leurs conjurations, ceux qui leur étaient désignés. De vieilles sorcières jetaient des sorts sur les personnes qu'elles regardaient d'un mauvais œil. D'autres, enfin, savaient composer des philtres d'amour irrésistibles. Ces dernières catégories étaient poursuivies, non pas pour délit. de sorcellerie, mais comme malfaisantes (2).

Les vrais prêtres, les prêtres reconnus et remplissant des fonctions officielles, étaieni tout à fait distincts de cette tourbe irrégulière et incohérente. Ils ne formaient pas de caste, ou plutôt la seule caste sacerdotale était celle de la famille même des Incas. Bien que nombreuse, elle n'aurait pu suffire au service de tant de divinités, mais elle avait soin de se réserver tous les hauts emplois, dans le sacerdoce comme dans l'administration et dans Tarmée. Ces prêtres de haut rang se distinguaient par des vêtements spéciaux et des insignes, tandis que ce que

(1) CoU. Ternaux-Compans, XVII, 15.

(2) Ibid,

nous pouvons appeler le bas clergé s'habillait comme tout le monde; Parmi les prêtres, beaucoup Tétaient à vie, d'autres n'étaient prêtres que poiur un temps ; les uns étaient mariés, les autres gardaient le célibat.

A la tète de tous les prêtres de l'empire, trônait le souverain pontife, Villac OumoUj « le prêtre parlant », nommé aussi Huacapvillac^ « celui qui converse avec les êtres divins ». Il était nécessairement de la famille des Incas. Le premier de Tempire après rinca régnant, il n'en était, à vrai dire, que le lieutenant. Car le vrai grand-prêtre, fils et successeur du Soleil, c'était llnca lui-même. C'est l'Inca régnant qui nommait le Villac Oumou. A son tour, c'est celui-ci qui désignait tous ses subordonnés. Ses deux noms supposent qu'on le regardait comme l'oracle vivant, celui qui révélait les volontés du Soleil. Immédiatement après lui venaient les grands-prêtres, également Incas, qu'il préposait aux temples du Soleil dans les provinces. A Cuzco, toutefois, les prêtres inférieurs eux-mêmes devaient appartenir à la famille solaire. Us se divisaient en escouades qui, chacune à son tour, vaquaient au service du grand temple national. Pendant le temps de leur service, ils ne quittaient l'édifice sacré ni le jour ni la nuit. En réalité, ils travaillaient fort peu par eux-mêmes et se faisaient servir pour toute espèce de travail par des yanaconas (esclaves). Dans les provinces, si le prêtre supérieur devait être Inca, ses subordonnés devaient faire partie des Curacas. Enfin les divinités locales avaient toujours leur sacerdoce^

mais ce sacerdoce était subordonné rigoureusement au sacerdoce de l'Etat. On veut méine, bien que je n'en retrouve nulle part la preuve formelle, que les Incas eussent arrangé les choses de manière que les prêtres supérieurs d'une divinité locale fussent prêtres inférieurs dans la hiérarchie officielle. Si le fait est vrai, il dénote une bien grande habileté poli<* tique (1).

Dans cette hiérarchie sacerdotale se trouvaient inclus des prêtres qui répondaient spécialement aux besoins qu'à l'étage inférieur la sorcellerie cherchait à satisfaire. Par exemple, on connaissait des prêtres devins, Guacarimachi, « ceux qui font parler les dieux ». Parmi les oracles les plus renommés, on peut citer celui de Rimac, c'est-à-dire du « dieu parlant i>, et Lima n'est qu'une modification de Rimac. Les rêves, les bruits mystérieux, le jet fortuit de petites pierres ou de grains, en particulier la marche, les allures, le travail des araignées servaient d'in» (lices révélateurs (2). Mais le procédé normal, régulier de la divination consistait, au Pérou comme chez nos aïeux d'Europe, dans l'inspection des entrailles des victimes. Cette méthode, si universellement répandue et dont nous avons de la peine aujourd'hui à démêler l'origine, doit se rattacher à ridée que nous avons vue si concrètement admise au Mexique, l'idée d'après laquelle la victime, au mo-

(1) Comp. Ternaux-Compans, XVII, 15. — Prescott, 1, 78 suiv. — Balboa, 28. — Velasco, I, 109. — Garcilasso, V, 8.

(2) Comp. Ternaux-Compans, XVII, 15.

ment de rimmolation, ne fait déjà qu'un avec la divinité à laquelle on la destine, qu'elle est déjà sous l'influence des mêmes sentiments, des mêmes pen« sées, et que, par conséquent, on peut, par l'examen de ses organes intérieurs, découvrir si ces sentiments, ces pensées sont favorables ou contraires aux sacrifiants.

Enfin, parmi les institutions sacerdotales du Pérou, nous avons à signaler, comme au Mexique, la confession. Mais son caractère est politique, au moins autant que religieux. Il s'agissait bien moins de régénérer le pécheur que de rechercher les actes qui, volontaires ou involontaires, pouvaient porter malheur ou préjudice à l'empire, si Ton ne conjurait pas leurs conséquences par des rites expiatoires. C'est ce qui a pu autoriser Garcilasso à nier qu'il exist&t au Pérou quelque chose d'analogue à la confession catholique. Mais les témoignages des autres historiens sont trop positifs pour qu'on puisse douter du fait lui-même. Les prêtres confesseurs du Pérou étaient des inquisiteurs d'état qui recherchaient les fautes secrètes et en provoquaient l'aveu (1). Les leur cacher, c'était pécher contre l'Etat bien plutôt que contre les dieux. Une femme qui accouchait de deux jumeaux, un père dont le fils se conduisait mal ou dont l'enfant mourait jeune, devaient confesser les fautes supposées par ces faits eux-m^es et en subir la punition. Le refus d'avouer pouvait avoir pour conséquence que le récalcitrant fût mis à la torture.

(1) Balboa, p. 3. — Ternaux-Gompans, XV, 3, XVII, 16.

Du reste, les motifs d'absolution n'étaient pas d'un caractère plus moral que le but lui-même de la confession. Le confesseur absolvait lorsque, par exemple, ayant pris une pincée de grains de maïs, il trouvait que le nombre de ces grains était pair. Le nombre impair entraînait la punition du confessé (1). Mais, à côté des prêtres du sexe masculin, il y avait aussi au Pérou un sacerdoce féminin. Nous voulons parler de ces « Vierges du Soleil » qui ont tant frappé Tattention des premiers historiens, à cause de la ressemblance de leur institution avec tant d'autre^ congrégations analogues de l'ancien monde. On découvrit de véritables couvents de ces Vierges à Cuzco et dans les principales villes de l'empire des Incas. Le plus considérable était naturellement celui de Cuzco. Il renfermait cinq cents jeunes filles, recrutées de préférence parmi les membres de la famille solaire et dans la noblesse. Mais, par une disposition qui va trouver son explication, une grande beauté pouvait être chez une fille du peuple un titre suffisant pour être admise dans la maison sacrée. Les Vierges du Soleil avaient une supérieure qui les choisissait encore très jeunes. Sous sa direction, des matrones ou mamaconas surveillaient et instruisaient le jeune essaim. Ces mamaconas étaient d'anciennes pensionnaires de rétablissement, vieillies dans son enceinte. Les Vierges du Soleil vivaient cloîtrées, dans une retraite absolue, sans aucun rapport avec le reste de la société,

(1) Ternauz-Compans, tbid, et 17.

surtout avec les hommes. Seuls, Tlnca régnant et sa principale épouse, la Goya, pouvaient pénétrer dans le couvent. Or, ces visites de llnca n'étaient pas précisément désintéressées. C'est là, en efiFet, qu'il recrutait ordinairement son sérail. Fils du Soleil et pouvant épouser ses sœurs, il choisissait ainsi dans sa famille. Pourtant les jeunes vierges étaient astreintes à la chasteté la plus rigoureuse el s'engageaient par serment à n'y jamais manquer. Mais leur vœu consistait en ceci qu'elles n'auraient jamais d'autre époux que le Soleil ou celui à qui le Soleil les donnerait. Epouser l'Inca, représentant et en quelque sorte incarnation du Soleil, ce n'était pas violer un pareil sermeut. Elles ne rompaient pas non plus leur vœu, lorsque l'Inca, en vertu de son autorité solaire, les donnait pour épouses aux Curacas dont il voulait récompenser les services ou s'attacher la personne. Ainsi limité, leur vœu de chasteté n'en était pas moins très rigoureusement observé tout le temps qu'elles vivaient dans le couvent. N'est-il pas étrange que le supplice réservé à celles qui le violaient fût exactement le même que celui qui punissait à Rome la vestale impudique I Elles étaient enterrées vivantes. Cette ressemblance tient à ce que dans les deux pays la coupable était considérée comme odieuse désormais aux divinités du jour, de la lumière ; elle avait provoqué leur colère, il ne fallait pas continuer de leur infliger la vue d'un être digne de tous leurs ressentiments, elle ne pouvait plus qu'être vouée aux dieux souterrains de l'obscurité, de la mort, dont elle était devenue la servante*

Au Pérou, comme à Rome, rinfldélité d'une Vierge consacrée au culle de la lumière passait pour le plus terrible des présages. La république entière était exposée par sa faute aux plus graves dangers. Une importance égale était attribuée à la négligence de celle qui avait laissé le feu sacré s'éteindre. Ceci provient du temps reculé où l'extinction du feu de la tribu pouvait avec raison passer pour une calamité publique. L'horreur du fait avait survécu à sa gravité. Quand le séducteur était connu, il était étranglé. La famille elle-même de la coupable était, du premier au dernier de ses membres, envoyée au supplice. Il fallait que l'expiation fût terrible et complète {1).

Les occupations de ces Vierges consistaient surtout en travaux féminins. Elles faisaient les vêtements des membres de la famille impériale, les

(1) Mafmontel s'est emparé de cette loi rigoureuse pour en faire le ressort tragique de son roman des Incag, Mais il fait une peinture bien fausse des idées et des mœurs de Tancien Pérou quand il représente son paternel Inca pardonnant benoîtement à la trop faible Gora et au trop séduisant Alonzo. Ce n'est pas au moment où Tempire tremblait sur ses bases qu'il eût été possible & un Inca de faire de la clémence en pareille conjoncture. Une seule chose, qui n'était pas applicable au cas supposé, pouvait sauver la coupable; c'est quand, son séducteur étant inconnu, elle pouvait jurer qu'elle était enceinte des œuvres du Soleil. Cette restriction à la rigueur de la loi permet de supposer qu'il se glissa plus d'un désordre sous les apparences d'une stricte régularité dans les couvents des Vierges du Soleil et qu'en particulier des membres de la famille solaire purent souvent profiter de cette clause limitative. Si l'un de ces fîls du Soleil était l'auteur du méfait, il était à peine besoin d'une restriction mentale pour que l'accusée jurât de n'avoir eu pour amant qvM le Soleil.

tapisseries qui ornaient les palais et les temples. C'étaient elles aussi qui pétrissaient et cuisaient les pains sacrés, qui préparaient la boisson rituelle dont on faisait usage lors des grandes fêtes. Enfin, elles devaient à tour de rôle surveiller et entretenir le feu toujours allumé en Thonneur de Tastre-dieu (1).

En résumé, la religion du Pérou sous les Incas se compose de trois étages superposés. À la base, au sous-sol, toutes les superstitions du premier naturisme sont encore en vigueur, les tendances animistes et fétichistes sont toujours celles des classes inférieures qui se complaisent dans leurs sorciers, dans le recours aux esprits, dans le culte individuel d'une infinité de Guacas. Au-dessus se présentent à nous de grands dieux, originairement étrangers au panthéon des Incas, tels que Viracocha, dieu de l'humidité fécondante, et Pachacamac, dieu du feu vivifiant. C'étaient déjà des dieux civilisateurs et leur prestige était tel que les Incas victorieux avaient mieux aimé laisser leurs sanctuaires debout et leurs sacerdoces en activité que leur déclarer une guerre imprudente. Enfin, et couronnant l'édifice, dominait triomphalement la religion du Soleil, celle de la maison régnante, celle de l'Etat et de ses fonctionnaires, avec ses maximes plus humaines, ses pompes plus éclatantes, son rituel plus compliqué, ses grandes fêtes, ses couvents de femmes. Le grand art des Incas avait été de combiner ces religions diverses

(1) Acosta, V, 15. — Montesinos, 57. — Velasco, I, 113-199. — PreMoti. I, SS, 84, 286.

de manière à rendre visible en tout la prééminence de leur religion impériale, sans qu'il en résultât l'écrasement des autres, de telle sorte que, dans cette coexistence organisée, leur dynastie trouvât toujours un appui, jamais une rivalité dangereuse.

Ce mélange, politiquement très habile, mais doctrinalement très informe, de trois genres de religions, nous explique le mélangé parallèle des idées qui régnaient au Pérou relativement à la vie future. On peut constater chez les Péruviens, à l'époque de la conquête, les croyances q\\e nous avons vues partout associées au naturisme et à l'animisme des peuples restés à l'état de non-civilisation; puis, des croyances déjà plus développées, en rapport avec des dieux anthropomorphes; enfin, des idées conformes à ce principe d'aristocratie religieuse qui était à la racine même de la religion dominante.

Nous retombons ici sur im phénomène tout semblable à celui qui s'offrait [à nous au Mexique. Il serait fort exagéré de prétendre que la morale était étrangère à la religion du Pérou. Un ensemble de croyances qui préside à une civilisation tout entière, qui détermine les règles de la vie politique et sociale, qui fait du travail une loi générale, qui assigne à chaque classe et à chaque individu des obligations particulières, qui inspire une législation sévère et minutieuse, ne saurait passer pourjfermé aux^^idées et aux applications morales. Mais il s'en faut ^bien que la préoccupation du rapport "moral de l'homme avec la divinité soit la première^ et la plus décisive. L'indépendance originelle des deux points de vue se

trahit encore dans la vie religieuse de l'ancien Péruvien, et c'est pourquoi nous ne découvrons pas plus au Pérou qu'au Mexique de lien sérieux entre l'état moral de l'homme et son sort après la vie terrestre. Au sein des classes inférieures, les croyances concernant la vie après la mort ne différaient en rien de celles de ces innombrables tribus plus ou moins sauvages que nous avons étudiées dans un précédent ouvrage. Ce qui domine, c'est l'idée d'une survivance qui n'est guère autre chose que la continuation de la vie actuelle. On enterre avec le cadavre des vêtements, des vases, des ustensiles, des armes, des parures, pour qu'il puisse s'en servir dans sa nouvelle existence. C'est un bagage d'émigrant qu'on lui donne. Si le défunt est riche, on y ajoute des serviteurs et des femmes. Sur les tombes, on dépose des aliments et des boissons, et on ne doute pas que les morts qui errent autour de leur sépulture ne viennent s'en nourrir et s'en abreuver. Un certain culte des ancêtres se greffe nécessairement sur ces soins pieux qui leur sont rendus. On croit qu'ils peuvent encore protéger, secourir, inspirer leurs descendants, et aussi qu'ils pourraient leur faire du mal, si ces soins étaient négligés. Plus on s'élève sur l'échelle sociale, plus cette espèce de divinisation prend de grandes proportions, et les Incas, après leur mort, sont positivement déifiés. Leurs momies trônent sur des sièges d'or dans le grand temple de Cuzco, rangées en demi-cercle en face du disque du Soleil, leur père. Quelques écrivains espagnols, à la vue de ces momies et de celles des Curacas qui étaient aussi

conservées religieusement, se sont imaginé que les Péruviens attendaient une résurrection des corps au sens juif ou chrétien. Cette idée leur était absolument étrangère. La coutume de déposer dans les tombes tant d'objets d'utilité terrestre ne cadre pas avec ce genre de croyance. On conserve le corps autant que possible parce que Ton pense que, tant qu'il n'est pas détruit, l'âme peut y revenir de temps à autre, qu'il est doué de vertus magiques et qu'il peut servir en tout ou en partie d'amulette ou de portebonheur. La méthode péruvienne de conservation des cadavres consistait à les porter sur de hautes montagnes et à les dessécher à l'air glacé des grandes altitudes. Mais cet honneur était réservé aux membres de l'aristocratie. Les gens du commun subissaient la loi ordinaire de la dissolution. Toutefois on avait soin de creuser les sépultures sur des collines, en les orientant de manière que les premiers rayons du soleil vinssent les éclairer chaque matin. Il y avait dans cette coutume, au milieu du vague et de l'incohérence des croyances, comme un appel touchant à la bienveillance protectrice de l'astredieu que l'on révérait comme l'auteur et le dispensateur suprême des destinées. Il est à peine besoin d'ajouter que, comme partout dans les couches inférieures de l'humanité, on croyait au retour fréquent des morts sous forme animale. Il paraît que de nos jours ce genre de superstition est encore très répandu au Pérou (1).

(1) Tschudfs Reise, U, 355 suiv., 397-398.

Mais quand on passait aux classes supérieures, les idées sûr la vie future prenaient un tour moins grossier. Les Incas étaient censés transportés dans la maison du Soleil, leur père, où ils continuaient de faire partie de la famille divine avec tous les privilèges attachés à une pareille distinction. Des nobles et des grands on disait qu'ils allaient au ciel ou qu'ils allaient vivre sous terre dans le royaume du dieu des morts^ Supaî. Il ne s'agit pas là d'un ciel ou d'un enfer dans le sens que nous attachons à ces mots. La rémunération d'outre-tombe n'a pas de rôle marqué dans la religion péruvienne. Les motifs d'émigration vers le ciel ou vers le monde souterrain reposent sur la naissance, le rang, tout au plus sur la bravoure déployée en temps de guerre. Au ciel on suppose que les nobles défunts mènent une existence paisible et heureuse, à la suite et au service des Incas habitants de la maison du Soleil. A l'intérieur de la terre on ne se représente pas l'existence sous un jour très serein. Supaï, le dieu de ce monde obscur, n'est pas plus méchant en soi que Hadès ou Pluton, il n'a rien du Satan de la légende juive et chrétienne. Mais c'est un dieu lugubre, dont la pensée ne s'associe pas à celle de la joie et du bonheur. C'est aussi un dieu vorace, avide, qui travaille sans cesse à augmenter le nombre de ses sujets et qu'il faut tâcher d'apaiser, fût-ce au prix de pénibles sacrifices. C'est ainsi qu'à Quito, où il portait le nom de Supaï Urcu (1) , on lui sacrifiait chaque année une centaine d'enfants, du moins avant la conquête du

(1) Voilà encore une singulière analogie, purement fortuite, avec l'Orcus latin .

pays par les Incas. On manque d'ailleurs de renseignements sur le genre d'existence que menaient les morts sous le sceptre du dieu souterrain. Les femmes se croyaient le plus souvent obligées de suivre leurs maris dans son royaume, les suicides de veuves étaient très firéquents, et s'ils n'étaient pas enjoints par la loi, si même on voit les Incas soutenir de leurs dons les veuves abandonnées qui n'ont pas eu le courage de se tuer ou qui ont cru avoir des motifs pour s'en dispenser, un certain mépris s'attachait à leurs personnes pendant tout le reste de leur vie (1).

En dernière analyse, la religion péruvienne est dominée par le sentiment qu'on a besoin des dieux pour vivre, pour être préservé de la maladie, de la faim, du malheur. Il faut donc plaire aux dieux et on y parvient en observant les rites et surtout en s'acquittant du devoir de l'obéissance passive envers ceux que le Soleil, dieu suprême, a constitués chefs et gouverneurs de la terre . On ne peut nier qu'appliquée systématiquement par une famille où le génie politique semble avoir été héréditaire, cette religion n'ait jeté un vif éclat et déployé une puissance réelle. Cependant il est extrêmement probable qu'à l'arrivée des Espagnols elle avait atteint son apogée et donné tous ses fruits. Son côté le plus faible, c'est qu'elle avait fondé un des- despotîsmes . politiques et religieux, une des théocraties les plus

(1) Comp. Acosta, I, 6, 7,. — Velasco, I, 104 suiv. — Garcilasso, II, 2, 7. — Prescott, I, 68 suiv. — Ternaux-Compan», XVII, 14.

absolues que le monde ait jamais comiues. Inféodée à la famille et au pouvoir autocratique des Incas, on ne voit pas très bien comment elle aurait pu se développer, évoluer dans une direction supérieure. Â la longue, cette discipline monacale à laquelle un peuple entier était soumis devait émousser les caractères, éteindre toute individualité, affaiblir le ressort de la vie. La civilisation péruvienne, vue du dehors, brille d'un vif éclat comme les parois de ses temples toutes plaquées d'or. Etudiée de près, elle produit une impression moins favoi^le. Elle sent le couvent. Je ne sais quoi de monotone, d'uniforme, de triste, plane sur toute cette société assujettie au mécanisme d'une règle toujours la même. L'existence devait être bien ennuyeuse à la longue dans ce vaste état où un million de fonctionnaires n'étaient occupés qu'à examiner le travail, les habits, le mobilier, la cuisine de tous les habitants et à faire fouetter ceux qu'ils surprenaient en faute. Tout cela marchait comme un chronomètre, mais il n'en resta plus rien quand le grand ressort fut brisé.

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