Histoire des révolutions de la République romaine
Marius délivre les Gaules et l'Italie de trois cent mille barbares j connus sous le nom de Teutons et de Cimbres, qui avoient déjà ravagé une grande étendue de pays, et défait plusieurs généraux Romains. Jaloux de la réputation et du crédit de Metellus, il songe à le perdre. H s'Unit avec Saturninus et Glaucia, et vient à bout de le faire exiler. Ces deux hommes, les plus scélérats de la république, sont assommés à coups de pierre et de bâtons. Metellus est rappelle. Habileté de Sylla- dans le métier de la guerre. La jalousie qu'en conçoit Marius, lui fait regarder Sylla comme son ennemi. Rome se partage entre ces deux guerriers. Prête à se déchirer par une guerre civile, elle se réunit contre des peuples d'Italie, ligués ensemble, pour se faire accorder, par la force des armes, la qualité et les privilèges de citoyens Romains. Sylla 3. i
préféré à Marius pour aHer faire la guerre à Mithridate. Suites funestes de cette préférence. Détail de la guerre civile dont elle fut cause. Mort de Marius.
An Le jour du triomphe de Marius, le peuple fit 64g me ' éclater sa joie non seulement par rapport à 1 intérêt public, mais encore parla raison que le consulat de ce plébéien étant son ouvrage, il se regardoit comme auteur de sa victoire , et associé à son triomphe. Les tribuns , dans leurs harangues continuelles, en prenoient lieu d'insulter aux patriciens et à tous les nobles. Ils leur demandoient fièrement quel capitaine et quel général de leur corps étoit comparable à ce plébéien; et s'ils prétendoient encore que la, valeur , le courage , et la capacité dans le commandement des armées, ne se dussent trouver que dans la noblesse d'origine. Les patriciens, au contraire, pour diminuer la gloire de Marius, publioient que tout l'honneur de cette guerre étoit dû à Metellus, qui, après deux grandes victoires, avoit poussé Jugurtha jusqu'à l'extrémité de ses États; et que Mariu9 seroit encore en Afrique, si Sylla, autre patricien , ne s 'étoit pas rendu maître de la personne du roi de Numidie. Sylla même, encore plus jaloux de la gloire de Marius, que celui-ci ne Favoit été des conquêtes de Metellus , fit graver, sur
une pierre, l'histoire de cet événement, pour en perpétuer la mémoire. On y voyoit de quelle manière Bocchus lui livroit Jugurtha; et, pour chagriner Marius , il se servit toujours de cette pierre pour cachet : circonstance peu considérable dans l'histoire , si elle n'avoit pas donné lieu aux dissensions qui éclatèrent , depuis, entre ces deux grands hommes, et auxquelles le sénat et le peuple prirent tant de part.
Mais cette concurrence et cet esprit de parti, furent suspendus au bruit de l'approche de ces barbares , dont nous venons de parler. Plus de trois cent mille hommes, connus sous le nom de Teutons et de Cimbres , et sortis de la Chersonèse Gimbrique, setoient unis pour chercher de nouvelles terres, et un climat plus doux et plus tempéré. Ces barbares, suivis dune foule innombrable de vieillards, de femmes, et d enfans , se jettèrent dans les Gaules , où ils firent de grands ravages. Les Cimbres taillèrent en pièces l'armée commandée par M. Junius Silanus , et un autre corps qui étoit aux ordres de M. Aurelius Scaurus, lieutenant de Cn. Mallius, alors consul ; et ce consul et Q. Servilius Cépion, peu de jours après, eurent un pareil sort , et perdirent , dans deux grandes batailles, plus de quatre-vingt mille hommes. Ces barbares se séparèrent ensuite ; les Teutons reste-
^ rent dans les Gaules, d'où ils se disposoiedt à de 0 ^° me passer en Italie ; et les Cimbres prirent la route de l'Allemagne , pour s y rendre de leur côté. Tant de pertes , le nombre et la férocité de ces barbares, épouvantèrent les Romains. L'envie disparut ; les deux partis , qui partageoient Rome, se réunirent; tout le monde, comme de concert, chargea Marius du soin de cette guerre- re . On lui décerna, de suite, un second et un troisième consulat, qu'il employa à lever de grandes armées, et à fortifier les détroits et les passages de l'Italie, (i) Il revint, à Rome, pour présider à l'élection des nouveaux consuls ; il déclara qu'après trois consulats , il ne concourront plus pour cette dignité, et qu'il la refuseroit même, quand on la luioffriroit. Mais ceux qui connoissoient à quel point il étoit dévoré d'ambition , se moquoient de cette fausse modestie; et on regarda, comme une comédie, le rôle qu'il fit jouer, en même temps, à un certain Saturninus , sa créature et tribun du peuple , qui l'appelloit publiquement traître et méchant de refuser de servir sa patrie, et qui exhortoit le peuple à le fprcer de prendre le commandement de l'armée.
L'artifice étoit trop grossier pour échapper a
(i) Plut, in Mario, p. a5i.
la pénétration de gens aussi éclairés que les Romains. Mais comme on n'avoit point alors de de Rome, capitaine plus habile , et que Metellus étoit trop âgé pour se charger de la conduite d'une guerre , où il ne falloit pas moins d'activité que de valeur, Marius fut élu consul, pour la qua- 65i. trième fois; et on lui donna, pour collègue, Catulus Luctatius, personnage qui ne lui étoit pas égal , à la vérité , dans la science militaire , mais qui le surpassoit par sa modestie , sa probité , et la douceur de ses mœurs.
Les deux consuls partagèrent les légions.
Marius, avec une partie, fut au-devant des Teutons , qu'il rencontra en Provence, et qu'il défit, proche la ville d'Aix. (i) On prétend que le combat dura deux jours entiers; que cent cinquante mille Teutons y périrent; et que, par une défaite si générale , cette nation barbare fut presque éteinte. Les Cinabres, plus heureux d'abord , avoient franchi les Alpes , et pénétré jusques dans la Gaule Cisalpine. Catulus les attendoit aux bords de l Athesis (2) ; mais , comme il n'avoit que vingt mille hommes à opposer à une armée innombrable , la conster-
(1) Plut, in Mario. — Orosius, lib. V, cap. 16. — Florus, lib. III, cap. 3. — Tit. Liv. Epit. lib. LXVIII. — V#ll. Pat. lib. II , cap. 12. — (2) L'Adige.
* ^ nation s empara de l'esprit de ses soldats ; plu-
de 65° mc ' s * eurs sen f u i ren t> avant que d avoir vu l'ennemi; et le général Romain fut obligé, pour sauver le reste , d'abandonner les bords de la rivière, et de se camper dans des défilés où il 65a. ne pût être forcé. Marius , à l'entrée de son cinquième consulat, vint à son secours avec son armée victorieuse. Les deux généraux, ayant joint leurs forces, (i) donnèrent bataille aux Cimbrcs, dans les plaines de Verccil. Ces barbares furent défaits ; et les Romains remportèrent une victoire si complette, que, si on en croit leurs historiens, il y eut cent vingt mille Cimbres qui demeurèrent sur le champ de bataille, sans compter soixante mille prisonniers, Marius et Catulus triomphèrent conjointement de la défaite de ces barbares; et Marius, insatiable d'honne\irs , brigua un sixième consulat, avec autant d'ardeur qu'il avoit fait le G53. premier. On prétend même qu'il l'acheta par de l'argent, que ses émissaires répandirent secrettement parmi ceux qui avoient le plus de crédit dans les tribus (2), et qu'il se servit, en même temps , de cet indigne moyen pour faire donner
(1) Plut, in Mario et Sylla. — Orosius, lib. V, cap. id. — Vell. Paterculus, lib. II, cap. 12. — (1) Plut, in Mario , p. 2()3. »
l'exclusion à Metellus, que ses vertus, son expérience, et les vœux de tous les gens de bien , appelloient au gouvernement de la république. On lui préféra Valerius Flaccus , qui fut moins le collègue que l'esclave de Marius.
Cet homme, si grand par sa valeur, et qui, avoit été si utile, à sa patrie , pendant la guerre, en devint le tyran, durant la paix. Dans ce haut point de gloire où ses victoires l'avoient élevé , la présence seule de Metellus , plus estimé que lui par ses vertus, lui étoit insupportable. Non content de lavoir exclus du consulat, il employa les plus bas et les plus indignes artifices pour le faire bannir de Rome. Il s'allia, pour cela, avec deux sénateurs, appelles lun Glaucia, et l'autre Saturninus, tous deux ennemis déclarés de Metellus , les plus méchans hommes qu'il y eût dans la république, et que ce grave sénateur auroit chassés du sénat, pendant sa censure , sans l'opposition de son collègue (i), auprès duquel ils avoient trouvé du crédit.
Ces trois hommes unirent leurs ressentimens et leurs cabales. Marius étoit consul , Glaucia préteur, et Saturninus, qui avoit déjà été tribun du peuple, briguoît, une seconde fois,
(1) App. Alex, de Bello civili, lib. I, cap. 28.
~ cette dignité, afin de pouvoir tourner, conde R°n»e. tre Metellus, le pouvoir qui y étoit attaché. Mais le jour de l'élection étant arrivé, Nonius, un des compétiteurs de Saturninus, représenta au peuple , avec des couleurs si vives , les différens crimes dont il étoit noirci, que ce peu- , pie, en qui il se trouvoit encore quelque reste de l'ancienne probité de ses ancêtres , eut honte de mettre un si méchant homme à sa tête. On lui refusa toutes les voix , et Nonius fut élu en sa place. Cette préférence lui coûta la vie. Saturninus le fit poignarder, à l'issue de rassemblée (i); et Glaucia, avec lequel il avoit concerté cet assassinat, ayant convoqué, le lendemain, de grand matin, une nouvelle assemblée, ses partisans nommèrent tumultuai* rement Saturninus pour tribun, avant que la plus grande partie du peuple eût pu se rendre sur la place.
Ces trois hommes, maîtres alors du gouvernement, travaillèrent à perdre Metellus.
Pour y parvenir, Saturninus, en qualité de tri~ bun du peuple, renouvella l'ancienne querelle du partage des terres; mais, afin de ranimer une action qui paroissoit éteinte, il en changea l'objet. Comme Marius etCatulus, par la dé-
(i) App. Alex, de Bello civili , lib. I, cap. 28,
faite des Cimbres, avoient repris des terres dont ces barbares s'étoient emparés dans la d Gaule Cisalpine, il proposa de les partager entre les plus pauvres citoyens qui habitoient la campagne, la plupart gens sans aveu, dont Marius setoit servi à la guerre, et qui lui étoient entièrement dévoués. Il ajouta, à cette proposition , que , si le peuple l'avoit pour agréable, le sénat seroit obligé de l'approuver dans cinq jours ; que chaque sénateur en feroit un serment solemnel dans le temple de Saturne ; et que ceux qui refuseroient de le prêter, seroient exclus du sénat, et condamnés à une amende de vingt talens. On indiqua ensuite lé jour de l'assemblée. Marius fit avertir secrettement les partisans , qu'il avoit à la campagne, de s'y trouver en plus grand nombre qu'ils pourroient ; et il y en accourut de difïerens endroits de l'Italie. Saturninus se flattoit, à la faveur de leur nombre, de faire" passer sa loi. Mais les habitans de la ville, jaloux de la préférence que l'on vouloit donner à ceux de la campagne, s'y opposèrent hautement. Cette assemblée tumultueuse se partagea en deux partis : les bourgeois , se trouvant les plus foibles , crièrent , pour faire rompre l'assemblée , qu'on avoit entendu tonner : ce qui , selon les lois et les principes de la religion, obligeoit de sus
pendre, ce jour-là, toutes délibérations. Mais
d6 65°3 me C6S P a Y sans > me ^ s d anciens soldats , la plupart gens de main sans s'arrêter à cette observation superstitieuse , chargèrent les bourgeois à coups de pierres et de bâtons , les chassèrent de laplace, et firent ensuite recevoir la loi.
Marius , qui conduisoit secrettement tous les ressorts de cette cabale, convoqua le sénat, en qualité de consul , pour délibérer sur le serment prescrit par la loi , et qu on vouloit exiger impérieusement de tous les sénateurs.
Comme il connoissoit Metellus pourun homme droit et ferme dans ses résolutions, il feignit, pour le faire donner dans le piège, de détester une loi si injuste, qui n'avoit pour but, disoitil , que de renouveller les anciennes séditions.
11 ajouta, que, pour lui, il ne prêteroit jamais un pareil serment , si préjudiciable au repos de la république. Metellus, comme il l'avoit bien prévu , ne manqua pas de se déclarer de son sentiment; et son avis fut suivi par tout le sénat.
Marius, ayant tiré une pareille déclaration d'un homme incapable de varier, convoqua le sénat, le cinquième jour prescrit par la loi, pour prêter serment; et alors il se montra plus à découvert. 11 dit, qu'il avoit fait de sérieuses
réflexions sur cette grande affaire ; qu infailli- TJ ' blement, on exciteroit une dangereuse sédition, de Rome, si on persistait absolument à rejetter le serment proposé; qu'on avoit tout à craindre de la fureur et du ressentiment de cette foule de gens grossiers et emportés; mais que, pour les éblouir et les renvoyer hors de Rome, il croyoit qu'on pouvoit se tirer d'embarras, à la faveur d'un serment conçu en termes équivoques; qu'il étoit d'avis qu'on jurât d'observer la loi, mais avec cette restriction, s il y avoit loi. Il ajouta, qu'après que ces habitans de la campagne seroient retirés, il seroit aisé, dans une autre assemblée moins tumultueuse , de faire voir, au peuple de la ville, qu'on ne pouvoit regarder, comme loi, la proposition d'un tribun , qui n'avoit été reçue que par des séditieux , et dans des circonstances qui rendoient nuls tous les actes de ce jour.
Le fourbe, ayant ainsi déguisé son manque de parole, sort du sénat, suivi de sa cabale, court au temple de Saturne , et prête un serment pur et simple. Ses partisans en firent autant; et la plupart des autres sénateurs, les uns gagnés, et les autres par la crainte de l'exil, suivirent son exemple. Metellus seul persista courageusement dans son premier avis. C'ctoit aussi sur sa fermeté que ses enne~
~ ^ mis avoient principalement compté , pour exéde Rome, cuter le dessein qu'ils avoient de le perdre. Saturninus, voyant qu'il n'avoit point prêté le serment dans le temps prescrit par la loi , envoya un huissier pour le faire sortir du sé* nat. Mais les autres tribuns du peuple, qui netoient point de cette cabale, et qui révéroient la vertu de Metellus, s'opposèrent unanimement à l'insulte qu'on vouloit faire à ce grand homme.
Saturninus, irrité de l'obstacle qu'il trouvoit à ses desseins, fait revenir à Rome ces habitans de la campagne, dont nous avons parlé. Il convoque l'assemblée , monte à la tribune aux harangues; et, après s'être déchaîné contre Metellus, il déclare, à cette populace, qu'ils ne dévoient point s'attendre au partage des terres, ni à l'exécution de la loi, tant que Metellus seroit dans Rome. Sur les remontrances de ce séditieux tribun , l'assemblée condamna Metellus à un exil, si, dans le jour même, il ne prêtoit le serment porté parla loi. Les grands de Rome, tout le sénat, et même les plus honnêtes gens parmi le peuple , vouloient s'opposer à un plébiscite si injuste. Plusieurs même , par attachement pour la personne de Metellus, s'armèrent secrettement sous leurs longues robes, et sous leurs habits de ville.
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Mais ce sage sénateur, qui aimoit véritablement sa patrie, après les avoir remerciés tendrement de l'affection qu ils lui faisoient paroître, leur déclara qu il ne souffrir oit jamais qu à son occasion il y eût une goutte de sang répandue : et on prétend , qu'après s'être résolu de subir son exil , il dit à ses amis particuliers , pour justifier le parti qu'il prenoit, qu'où bien le calme se rétabliroit dans la république , et qu'alors il ne doutoit point qu'on ne le rappelât , ou que , si le gouvernement demeuroit entre les mains de gens comme Saturninus, rien ne pouvoit lui être plus avantageux que de demeurer éloigné de Rome. Il partit ensuite pour son exil : sa vertu et sa haute réputation lui firent des concitoyens , dans tous les lieux où il passa; il ne se trouva étranger en aucun endroit : et, ayant fixé son séjour dans l'isle de Rhodes , il y jouit, dans un doux repos, de cet empire naturel que la vertu donne , sans le secours des dignités.
La république , par la retraite de Metellus , demeura en proie à Saturninus. Marius, pour reconnoître les services qu'il lui avoit rendus dans cette affaire , souffroit qu'il exerçât , dans Rome , une tyrannie déclarée. Il n'y avoit plus de liberté dans les élections ; et la violence décidoit de tout. Ce tribun furieux , toujours es-
ï4 RÉVOLUTIONS
~ corté d'une troupe d assassins, qui lui servoient
«!<• Rome, de satellites, se fit continuer dans le tribu nat
pour la troisième fois, et fit nommer, pour un de ses collègues, un esclave fugitif, appellé L. Equilius Firmanus, qui se disoit fils de Tiberius Gracchus. Enfin , il en vint à ce point de violence, que, voulant élever au consulat Glaucia , le complice de tous ses crimes, il fit tuer, à coups de bâtons par P. Mettius, un de ses satellites, Memmius, illustre patricien, qui se trouva compétiteur de Glaucia.
Cet assassinat fit prendre les armes aux plus honnêtes gens; le peuple même se joignit au sénat; la place publique étoit comme un champ de bataille, où Ton répandoit impunément le sang des citoyens. Saturninus, Glaucia, G.
Saufeius, alors questeur, et leurs partisans , ne se trouvant pas les plus forts , se saisirent du Capitole. Le sénat, par un décret public, les déclara ennemis de la patrie, et ordonna à Marius de les poursuivre. Il fut obligé d'armer; mais ce fut avec une lenteur qui fit bien voir que ce n'était pas sans répugnance qu'il exécutait les ordres du sénat.
Le peuple, qui n'ignoroit ni son penchant ni ses liaisons secrettes , ennuyé des longueurs qu'il affectait, et souffrant impatiemment ces
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scélérats dans l'endroit le plus fort de la ville,
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coupa les tuyaux qui portoient de l'eau dans «le Home, le Capitole, et réduisit bientôt ces séditieux à 65 ^' mourir de soif. La plupart, plutôt que de se rendre, vouloient mettre le feu au Capitole, dans Fespérance de s échapper , à la faveur de la confusion et du tumulte que produisent ordinairement ces sortes d'accidens ; mais Saturninus et Glaucia, qui comptoient sur leurs liaisons avec Marius, se remirent entre ses mains. Il les fit enfermer dans le palais, comme s'il eût voulu leur faire faire leur procès dans les formes. Mais cette maison leur servoit plutôt d'asyle que de prison; et il y a voit mis des gardes, moins pour les empêcher de s'enfuir, que pour les défendre contre les entreprises de leurs ennemis.
Ces précautions n'empêchèrent point le peuple, en fureur, de se faire justice lui-même: une partie chasse les gardes , et entoure la maison où ils étoient enfermés; d'autres montent sur le toit, le découvrent; et, à coups de tuiles et de pierres , ils assomment Saturninus, Glaucia, Saufeius, et cette troupe de scélérats qui y avoient été renfermés avec eux (i). Leur
(i) App. Alex, de bello civili, lib. I, cap. 33. — Cicero pro c. Rabirio.
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mort fut comme le signal du rappel de Me^ de Rome, tellus. Ses parens , ses amis , ou , pour mieux ^ dire , le sénat entier, le demandèrent , au peuple, dans une assemblée publique. Tous les suffrages lui furent favorables; et il n'y eut qu'un seul tribun du peuple, appellé Furius, qui osât s opposer aux vœux de tous ses concitoyens.
Ce tribun n etoit que le fils d'un affranchi ; mais, comme il étoit revêtu d'une dignité qui donnoit droit d'opposition , les amis de Metellus firent tout ce qu'ils purent pour l'obliger à lever celle qu'il avoit formée. Le fils même de Metellus se jetta à ses pieds , au milieu de l'assemblée , et le conjura , les larmes aux yeux, de lui rendre son père: ce qui lui fit donner depuis le nom de Metellus le Pieux; mais le tribun inexorable rejetta sa prière avec dureté. Heureusement C. Canuleius fut élu tribun du peuple, l'année suivante. Ce magistrat plébéien , qui révéroit le grand mérite de Metellus , ne se contenta pas de lever l'opposition , mais il attaqua lui-même Furius , et se rendit sur-le-champ son accusateur. Il représenta au peuple, avec beaucoup d'éloquence, son inhumanité, et l'abus qu'il avoit fait des privilèges de sa charge ; il disoit que , pour satisfaire sa passion particulière , il avoit privé la ville et la patrie d'un des meilleurs citoyens de la ré-
homaipîes. 17
publique ; enfin il sçut rendre son collègue si ~ odieux, (1) que le peuple, sans vouloir enten* de K^m*. dre l'accusé dans «es défenses , le mit en pièces sur-le-champ: et le tribunat, cette magistrature sacrée , qui n'avoit été établie que pour la défense et la conservation des citoyens, fut violé , dans la personne d'un tribun , pour avoir voulu porter trop loin son autorité , pendant son tribunat.
Le rappel de Met;ellus ne trouvant plus d'obstacle > il revint à Rome. Toute la ville sortit au-devant de lui; et son retour fut un véritable triomphe. La journée entière ne suffit pas pour recevoir les complimen6 du sénat, et les applaudissemens du peuple; tout le monde crut voir rentrer, avec lui, la justice, la paix, et la liberté. Il n y eut que le seul Marius , qui, toujours jaloux de sa gloire , et ne pouvant empêcher ni souffrir son retour, sortit de Rome , et s embarqua, sous prétexte d'aller^ en Asie, faire certains sacrifices qu'il avoit voués, à ce qu'il disoit, à la mère des dieux, pendant la guerre des Teutons et des Cimbres. Outre la présence de Metellus, qu'il fuyoit, et qui sembloit lui faire un reproche continuel de son ingratitude , il y avoit encore un motif secret ,
(1) App. Alex, de bello civili, lib. I, cap. 33. 3. a
il RÉVOLUTIONS
"Â^ qui lavoit obligé de s'éloigner de Rome, et de 65°5 me p asser en Asie. Marius, grand capitaine, mais d une humeur farouche, et accoutumé à cette autorité absolue que donne le commandement des armées, languissoit au milieu de la paix; et il n'avoit pas même les talens nécessaires pour se faire valoir dans une république, où l'éloquence donnoit tant de part au gouvernement.
La guerre lui étoit nécessaire pour renouveller son crédit. Si on en croit Plutarquc , \c dessein secret de son voyage étoit de l'allumer dans l'Asie , et sur-tout d'engager les Romains à la déclarer à Mithridate , le plus puissant roi de l'Orient, qu'on soupçonnoit de faire des ligues, et d'armer contre les Romains. Marius auroit été ravi qu'il eût fait éclater ses desseins, dans la vue d'avoir le commandement de cette guerre, d'obtenir de nouveaux triomphes, et de remplir sa maison des richesses de l'Orient.
On prétend qu'étant passé à la Cour de ce prince, et lui ayant fait différentes propositions , pour tâcher de pénétrer ses desseins , comme Mithridate ne lui rendoit pas une réponse assez précise (i) : « Il faut, Mithridate,
(i) Plut, in Mario.
Dig
« lui dit-il , ou que tu fasses en sorte de te ren- . « dre plus puissant que les Romains, ou que de ^ mej « tu subisses la loi du plus fort. » Le roi de Pont, le plus fier de tous les princes de son temps , et accoutumé à ce langage servile qu on parle , dans le palais des rois, parut surpris du discours hardi de ce républicain. Mais, comme il n'étoit pas moins bon politique que grand capitaine, et que toutes ses forces n'étoient pas encore sur pied , il dissimula son mécontentement, et renvoya Marius comblé de présens.
Ce Romain , après avoir parcouru une partie, de l'Asie, revint à Rome, où il trouva peu d'amis , et encore - moins de considération.
. Ses manières dures et impérieuses ne convenaient point dans un Etat libre, où tous les citoyens se croyoiènt égaux , et où les plus grands ne faisoient des créatures , et ne les conservoient , que par des caresses et des bienfaits. II eut le sort des plus grands capitaines , qui vieillissent dans une longue paix ; on oublia jusqu'à ses victoires ; et on ne le regardoit au plus , dit Plutarque , que comme ces vieilles armes couvertes de rouille , dont on ne croit pas avoir jamais besoin. D'ailleurs , il setoit élevé d'autres capitaines plus jeunes, et qui s etoient emparés de la faveur du public ;
7" ~ et, parmi ceux du parti de la noblesse , qui
de 655 me e ^°* ent * es P ms distingués, Sylla, dont nous avons déjà parlé , tenoit le premier rang.
On a vu par quelle adresse ce patricien avoit mis fin , tout d un coup , à la guerre de Numidie, en obligeant Bocchus de lui livrer Jugurtha. Ce fut avec la même habileté que, pendant que les Romains étoient aux prises avec les Cimbres et les Teutons , il engagea ses (i), l'une des plus puissantes nations de l'Italie , à se déclarer en faveur des Romains.
Personne, après Marius, neut tant de part a la défaite des Cimbres , et il fit même prisonnier un de ces rois barbares. Mr*a
Marius, jaloux de toute espèce de mérite, mais encore plus de la réputation que don- .
noient les armes, obligea Sylla, à force de mauvais traitemens , de se retirer. Catulus , qui connoissoit sa capacité et sa valeur, lui offrit, dans son armée, l'emploi qu'il avoit dans celle de Marius; il y ajouta une confiance parfaite. Sylla, vif, actif et plein de courage, le soulageoit dans toutes les fonctions de général ; et comme Catulus étoit âgé et pesant, tout rou-
(i) Peuples de l'Italie, voisins des Sa milites, et qui occupoient cette partie du royaume de Naples, qu'on
appelle l'Abruzze Ultérieure.
iôit sur Sylla : marches, campemens, la conduite des partis, et jusqu'au soin des vivres, il se mêloit de tout : et, pendant que les troupes de Marius manquoient de provisions, il y en avoit une si grande abondance, dans le camp de Catulus , que ses soldats en donnoient libéralement à ceux de son collègue. On dit que Marius en conçut une furieuse jalousie contre Sylla ; qu'il regarda cette libéralité ; comme une manière indirecte de séduire ses soldats ; et que ce fut un des motifs qui firent naître, entre eux, cette haine, dont les suites furent si funestes à la république. Elle commença à éclater au sujet de quelques figures de la Victoire , et de 'certaines images d'or que Bocchus consacra dans le Capitole. Ces images représentoient la manière dont il avoit remis Jugurtha entre les mains de Sylla. Marius vou> lut faire enlever ces monumens , qui sembloient rapporter à son questeur, qui n'étoit qu'un officier subalterne , toute la gloire d'un événement qui. s étoit passé sous son consulat. Sylla , de son côté, s'y opposa avec une fermeta invincible : on fut prêt à en venir aux armes , dans un temps où tout se décidoit, à Rome, par la force et la violence. Chacun prit parti selon ses intérêts et ses engagemeris. Rome entière se partagea; et un .si petit sujet, soutenu,
de part et d'autre , par deux hommes fiers , hau^ de Rome, tains , et qui se haïssoient , fit renaître cette
antipathie entre la noblesse et le peuple, presque aussi ancienne que la fondation de la république. On cabale ; il se forme des factions ; chacun s assure de ses amis et de ses créatures. Enfin , la ville étoit dans cette agitation qui précède ordinairement les guerres civiles , lorsque la mort de Livius Drusus donna lieu à la guerre sociale, qui suspendit ces divisions domestiques. ♦ ' 3 Peut-être qu'il ne sera pas inutile de démêler ici de quelle manière cette guerre étrangère prit son origine dans Rome même , et se répandit, ensuite, dans toute l'Italie. La république Romaine observoit différentes formes de gouvernement à l'égard des différens peuples qui lui étoient soumis. Les citoyens Romains, soit qu'ils habitassent dans Rome, ou qu'ils demeurassent à la campagne , inscrits dans le rôle des tribus, donnoient leur nom aux censeurs, celui de leurs enfans, de leurs esclaves, et le dénombrement de leurs biens , sur quoi on régloit le tribut qu'ils dévoient payer. C'étaient les citoyens seuls, qui composoient ces légions invincibles, qui rendirent Rome la maîtresse du monde; ils élisoient leurs capitaines et leurs magistrats ; ils décidoient
eux-mêmes delà guerre et de la paix ; et le droit ~ de suffrages les rendoit participans de la sou- «le Rome, veraineté de l'État. Les peuples du Latium, ou du pays Latin, s'étoient donnés à la république, ou avoient été subjugués par la force des armes; ils payoient les tributs qui leur étoient imposés , et fournissoient, dans des temps de guerre , le nombre de cavalerie et d'infanterie qui leur étoit prescrit. Du reste , quoiqu'ils fissent, en quelque manière, partie de la république, et qu'ils en supportâssent les charges, ils netoient point admis aux dignités, et ils n'avoient pas- même le droit de suffrage. Il est vrai que, dans des temps difficiles, pour les attacher plus étroitement aux intérêts de la république, on s'étoit quelquefois relâché làdessus r comme on en usa dans la seconde guerre punique ; de peur que ces différens peuples, qui r tous unis ensemble, faisoient la principale force de la république, ne se laissâssent séduire par Aunibal, aussi adroit à ménager t ces sortes de défections et de révoltes, que redoutable les armes à la main; mais, quand le péril fut passé, les Romains n'oublièrent rien , pour faire regarder ces concessions comme des grâces passagères, et qui ne fondoient point de droit. Du reste, chaque peuple du Latium étoit gouverné par un de ses citoyens , élu à
la pluralité des voix, qui, sous le titre de préde Rome, teur, leur administrait la justice; et ce préteur, après être sorti de charge , étoit censé citoyen Romain : cette fonction lui servoit de titre de noblesse; et ce privilège distinguent ce canton des autres pays , qu'on appelloit les provinces de la république, où Ton envoyoit , de Borne , un préteur pour rendre justice , et un questeur, pour lever les tributs.
Il y avoit long-temps , comme nous lavons déjà dit, que ces peuples, voisins de Rome, démandoient la qualité de citoyens Romains.
Ils représentoient qu'ils payoient des tributs considérables; que, dans la guerre, leur pays seul fournissoit une fois plus de troupes que Rome et son territoire ; que la république devoit, en partie , à leur valeur, ce haut degré de puissance où elle étoit parvenue; et qu'il étoit juste qu'ils eussent part aux honneurs d'un État , dont ils avoient étendu l'empire par leurs armes. Nous venons de voir de quelle manière Caïus Gracchus périt, pour avoir voulu procurer, aux Latins, ce droit de citoyens Romains. Le sénat et les grands s'y opposèrent, sous prétexte qu'il n étoit pas juste qu'on leur donnât, pour égaux et pour concitoyens, des sujets de là république. Mais le véritable motif de leur opposition venoit de ce qu'ils ne pou-
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voient souffrir qu on rendit le parti du peuple An plus fort , en le rendant plus nombreux par de Rome, cette .association. La mort de Caïus n'épouvanta point Drusus, parce qu'il se flatta de réussir en prenant une autre route, et en cherchant à se rendre médiateur entre ces différens partis : dessein louable à la vérité % mais également au-dessus de son habileté et de son crédit. Ce fut pour se rendre agréable aux uns et 662. aux autres qu il proposa , pendant son second tribunat , de rendre au sénat la connoissance des crimes de concussion , attribuée au corps des chevaliers; de dédommager ce second Ordre, en donnant entrée dans le sénat, à trois cents chevaliers ( 1 ) ; et , à la faveur de ces deux lois qu il proposoit , il tâcha , en même temps , de faire passer celles de Caïus Gracchus , touchant le partage des terres et le droit de cité en faveur des Latins.
Mais il trouva les sénateurs et les chevaliers également opposés à ces propositions. Le sénat parut offensé qu'un tribun entreprît de faire entrer, dans une compagnie aussi auguste que le sénat, trois cents chevaliers, qui
(i)Tit. Liv. Épit, lib. LXX, LXXL — App. Alex, de bello civili, lib. I, cap. 35. — Orosius, lib. V, cap. 18. — Aurel. Victor, de vîris illustribus, cap. 66. — Cicero pro Gluentio.
se rendroient maîtres de toutes les délibérations ; et ceux de l'Ordre des chevaliers , qui pouvoient appréhender de n'être pas .élevés à la dignité de sénateurs, ne vouloient point consentir qu'on privât leur corps d une jurisdiction et d'un tribunal qui leur donnoit une grande considération dans Rome : de sorte qùe ces deux Ordres, quoique dans des intérêts opposés , s accordèrent à rejetter les lois de Drusus. Il trouva encore plus d'opposition dans celles de Caïus, qu'il vouloit renouveller. Le nom seul des lois agraires souleva tous ceux qui possédoient les terres de conquêtes; et les grands de Rome, accoutumés à cet empire qu'ils exerçoient sur les peuples soumis à la république, ne purent pardonner, à Drusus, de vouloir leur donner, pour concitoyens, des gens qu'ils regardoient comme leurs sujets. Des intérêts aussi opposés firent naître des contestations continuelles dans toutes les assemblées; et, comme tout s'y décidoit alors moins par les règles de l'équité , que par la force et la puissance de chaque partie, que foule de Latins étoient .
accourus, à Rome, pour soutenir leur protec* tcur : mais il ne put échapper à la fureur de ses ennemis. Pressé d'une multitude de peuple , qui entouroit son tribunal , qu'il avoit fait
placer dans sa maison , et dans une galerie obscure , il fut blessé , au côté , d un coup de <ï< couteau , que le meurtrier laissa dans la plaie , et dont il mourut. Il ne fut pas possible de démêler l'auteur du meurtre, parce qu'il se perdit dans la foule. (1) : mais Quintius Varius, tribun du peuple, s'en rendit suspect par une loi qu'il proposa, depuis la mort de Drusus.
Cette loi déclaroit criminels et ennemis de l'État, tous ceux qui renouvelleroient la proposition d'accorder le privilège de citoyens aux étrangers et aux peuples d'Italie, sujets de la république.
La mort de Drusus, (2) assassiné dans son tribunal , pour avoir voulu procurer, à ces peuples, le droit de bourgeoisie, fit naître la guerre, qu'on appella sociale, ou des alliés. Ces peuples, outrés de se voir exclus de leurs prétentions par la mort de leur protecteur , résolurent d'en obtenir l'effet, les armes à la main. Les villes principales s'envoyèrent d'abord des députations secrettes, pour se communiquer leur ressentiment commun. Elles signèrent ensuite une ligue , et se donnèrent réciproquement des ôtages. Chaque canton fit provision
(1) App. Alex, de Bell. civ. Jib. I, cap. 37. — (2) Vcll. Paterc. lib. II, cap. i5. — Plin. lib. II, n. 8?>.
~ d'armes et de chevaux; on enrôla des soldats; àe home. 0 n en nomma les chefs. T. Afranius, P. Ventidius , M. Egnatius , et Vetius Gato , tous capitaines de réputation , dévoient commander différens corps. Mais, avant que de faire aucun acte d'hostilités, ils envoyèrent des députés à Rome , pour demander , de la part de tous les peuples d'Italie, alliés ou dépendans de la république , d'être reçus au nombre des citoyens Romains.
Le sénat, également instruit de leurs prétentions et de leurs forces, refusa, avec hauteur, d'entendre leurs députés; et on leur fit dire qu'ils n'auroient point d'audience , jusqu'à ce que ceux qui les avoient envoyés, eussent renoncé à la confédération qu'ils venoient de signer; et on les congédia avec cette réponse.
Les alliés, au retour de leurs ambassadeurs , prirent, en même temps, les armes, de tous côtés. On vit, tout d'un coup, au milieu de l ltalie , une armée de cent mille hommes , tous conjurés contre Rome; et ce qui rendoit ces troupes redoutables, c'est quelles étoient commandées par dexcellens chefs, et qui avoient été élevés dans les armées et dans la discipline 6(i3. des Romains.
Le sénat arma, de son côté, avec une extrême diligence, et mit sur pied un plus grand
ROMAINES^ 2g
nombre de légions qu a l'ordinaire. Sextus Ju- An lius César, et P. Rutilius Lupus, tous deux 663 consuls, cette année, marchèrent en campagne, et commandèrent, chacun, une armée. On leur donna* pour lieutenans, Caïus Marius, Cn.
Pompeius , Cornélius Sylla , et Licinius Cras- 8us, qui passoient pour les plus grands capitaines de la république, et dont la plupart avoient commandé des armées , en qualité de consuls et de généraux. Mais l'amour de la patrie faisoit que ceux mêmes qui avoient commandé en chef, une année, ne dédaignoient point de servir, la suivante, dans la même armée , en qualité de lieutenans. On donna , à ceux-ci, le titre de pro-consuls; et, quoique toujours soumis aux ordres des deux consuls, ils commandoient séparément, à cause desdifférens endroits où Ton fut obligé de faire la guerre.
Jamais la république n avoit eu tant d'armées différentes , en même temps, dans l'Italie. De peur de surprise, on mit des gardes aux portes de Rome, pendant une guerre dans laquelle les soldats des deux partis étoient habillés de la même manière, partaient la mêmei langue, et se connoissoient les uns les autres ; en sorte qu'il étoit difficile de distinguer le citoyen de l'ennemi. Il y eut des combats sanglans, des batailles, et des prises de
"J^ - villes. La fortune passa , plus d une fois , dans £° me ' ^ un et l'autre parti, qui s'affoi Mirent, réciproquement , sans rien relâcher de leur animosité, et de leur fureur. Enfin le sénat s appercevant que la république ne remportoit pas même de victoires qui ne lui fûssent funestes, et qu'en faisant périr les alliés , elle perdoit autant de soldats, qui composoient auparavant ses armées , ce corps si sage se relâcha de sa première fermeté ; mais il ne céda que peu-à-peu , pour conserver toujours la dignité du nom Romain, et même pour jetter de la division entreles alliés. On n accorda d abord ce droit et ce privilège de citoyen , qui faisoi t le sujet de la guerre , qu'aux peuples voisins de Borne, ou qui navoient point pris les armes, ou qui offrirent les premiers de les quitter. Cette conduite ralentit l'ardeur des ennemis; les alliés, dans une défiance réciproque, se pressèrent de faire, chacun , leur traité en particulier; et les Romains, de leur côté , trouvèrent plus de grandeur à se relâcher en faveur des ennemis divisés et affaiblis , que de céder au corps entier de la ligue , lors même quelle étoit dans sa plus grande vi- ' gueur (i). Enfin tous ces peuples obtinrent,
(r) App. Alex, de bello civiîi, lib. i , cap. 49. - Ve!l. Paterc, lib. II, cap. ifi.
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successivement , le droit de bourgeoisie Ro- ™ mcune . à l'exception des Lucaniens et des Sam- de Rome, ni tes, leurs voisins : peuples féroces et coura- ^ geux, jaloux et ennemis de la grandeur de Rome, et qui soutinrent encore quelque temps la guerre , mais plus par leur animosité, que par
Quoique le sénat eût accordé ce droit de bourgeoisie aux voisins de Rome, il le réduisit, presque à rien, par la forme qu'il donna au traité ; et , au lieu de distribuer cette foule de peuple, dont on faisoit de nouveaux citoyens , dans les trente-cinq tribus anciennes , où ils auroient été maîtres de la plupart des délibérations par leur grand nombre, le sénat eut l'adresse de les ranger, de leur consentement, sous huit tribus nouvelles. Comme elles se trouvèrent , par leur institution , les dernières à opiner, il étoit inutile de compter leurs suffrages , quand les anciennes étoien t de concert ; et le droit de bourgeoisie , qui avoit coûté tant de sang aux alliés , ne devint presque , à leur égard, qu'un vain titre , sans fonction et sans autorité.
Us ne furent pas long -temps sans s'appercevoir qu on ne les avoit placés, tous ensemble, daus les huit dernières tribus, que pour rendre leurs suffrages inutiles.
' ^ Cependant le sénat, par cette politique, se
de Rome, flattoit d'avoir rétabli le calme dans l'Italie;
et il songeoit à porter ses armes en Orient i lorsque la jalousie, entre les grands, fit succéder la guerre civile à la guerre sociale. Marius, âgé de plus de soixante-dix ans , n 'avoit pas soutenu , dans cette dernière guerre , cette haute réputation qu'il avoit acquise dans celle des Teutons et des Gimbres, soit par la pesanteur qu'amènent les années , soit que la fortune ne lui eût pas fourni d'occasion de se signaler: il s etoit même presque toujours, tenu sur la défensive. Sylla, au contraire, vif, actif , impétueux , avoit gagné de grandes batailles , pris 665. des villes considérables ; et il s'étoit distingué , dans cette guerre, par de si glorieux succès, que le consulat fut la première récompense de ses services. On lui décerna ensuite le gouvernement de l'Asie Mineure , avec la commission de faire la guerre à Mitbridate , le plus puissant prince de l'Orient , grand capitaine , mais injuste, cruel, sanguinaire, comme la plupart des conquérans,et dont l'empire n etoit presque composé que des États qu'il avoit usurpés sur ses voisins. Ses forces étoient proportionnées à ses desseins, et à son ambition. On comptoit, dans ses armées , jusqu'à deux cent cinquante mille hommes d'infanterie, cinquante mille'
chevaux , un nombre infini de chariots armés; et ses ports renfermoient plus de quatre cents vaisseaux de guerre. D'habiles généraux étoient à la tête de ces corps différens ; mais il en étoit toujours le premier général ; et , quand il ne les commandoit pas en personne , lui seul en régloit les opérations. Il s 'étoit emparé de la Gappadoce et de la Bithynie , qu'il avoit conquises sur Ariobarzane et sur Nicomède , qui en étoient les souverains, et les alliés du peuple Romain. La Thrace, la Macédoine, la Grèce , Athènes , la plupart des isles Cyclades , avoient subi le même sort; et le sénat lui ayant fait dire, qu'il eût à retirer ses armes de toutes ces provinces, qui étoient sous la protection de la république, ce prince (i), pour faire voir qu'il n'en redoutoit, ni la puissance , ni le ressentiment, fit égorger, en un jour marqué, cent cinquante mille Romains, la plupart marchands, qui, à la faveur de la paix , négocioient , et s'étoient établis dans l'Orient , et dans les principales villes de la Grèce. Il menaçoit Rome même et toute l'Italie de l'effort de ses armes , quand le soin de cette guerre échut à Sylla. Marius, dont l'ambition étoit toujours vive, et qui, comme nous avons vu,
(i) Vell. Paterc. lib. II, cap. 18
aspiroit à ce commandement, regarda cette préférence comme une injustice. Il sembloit que tous les emplois de la république lui appartinssent. Il résolut d enlever, à Sylla, celui de faire la guerre à Mithridate (i). Il mit dans ses intérêts un tribun du peuple, appelle P.
Sulpitius, grand ennemi de Sylla , homme éloquent, vif, entreprenant, d'ailleurs considéré , à Rome, par des biens immenses, parun grand nombre de cliens , et encore plus craint par le mal qu'il pouvoit faire , et par le crédit que lui donnoit sa charge.
Ces deux hommes, unis par la haine commune qu'ils avoient, l'un et l'autre, contre Sylla, et contre le corps de la noblesse, convinrent, avant que de se déclarer, de grossir leur faction. Pour y réussir, Sulpitius, qui a voit reconnu combien les alliés étoient mécontens de se voir placés dans les huit dernières tribus de la république, proposa, en leur faveur, de supprimer ces huit tribus , et de distribuer ensuite tous ces peuples de l'Italie, dont elles étoient composées, dans les trente-cinq anciennes tribus. Il se flattoit, par leur grand nombre , de se rendre maître de toutes les défi) Vell. Paterc. lib. II, cap. 18. — Plut, vie de Sylla, p. 456*
libérations publiques. Les anciens citoyens, An éclairés par le sénat , n eurent pas de peine à «le Rome, s apperce voir que , si on mêloit , parmi eux , les nouveaux, des étrangers, qui venoient -d'être admis, par grâce, au rang des citoyens, ruine* roient insensiblement le crédit des auteurs même du bienfait. Ces considérations les déterminèrent à s'opposer à la publication de la loi. Le tribun, de son côté, soutenu de ces nouveaux citoyens, qu'il avoit fait venir exprès à Rome, vouloitla faire recevoir par la force.
Les deux partis en vinrent aux mains ; il y eut, dans ce tumulte, un grand nombre de citoyens tués de part et d'autre. La nuit, qui survint, dissipa l'assemblée , sans qu'il y eût rien d'arrêté.
Les consuls, pour reculer le temps d'une npuvelle convocation (i) ordonnèrent, sous différens prétextes, des fêtes solemn elles, pendant lesquelles il étoit défendu de vaquer à aucune affaire. Sulpitius, sans avoir égard à ces fêtes, convoqua une nouvelle assemblée. Il s'y rendit à la tête de six cents hommes de son parti , qui avoient des armes sous leur robe : espèce de satellites dont il se faisoit accompagner partout, et qu'il appelloit Vanti-sénat. Il fit sommer
(i) App. Alex, de bello civili lib. I, cap. 55, 56.
les deux consuls, de se rendre à rassemblée, et • d'y révoquer, sur-le-champ, les vacances qu'ils avoient ordonnées, afin que le peuple pùt donner ses suffrages au sujet de l'abrogation des huit dernières tribus, qu'il avoit proposées dans la dernière assemblée.
Ce discours excita un grand tumulte entre les. anciens et les nouveaux citoyens (i). Les partisans du tribun mirent lepée à la main, et chargèrent la multitude : le peuple s enfuit; et le fils de Q. Pompeïus , qui étoit gendre de Sylla, fut tué en voulant secourir son père. Pompeïus se cacha dans la foule ; Sylla , poursuivi par ses ennemis, se jetta dans la maison même de Marius, dont il trouva la porte ouverte.
Marius , quoique naturellement cruel et vindicatif, ne voulut point faire tuer un homme à qui sa maison venoit de servir d asyle ; il lui sauva la vie. Mais il fut obligé, pour la conserver, de revenir sur la place, et de déclarer qu'il révoquoit l'institution des fêtes. Il se retira ensuite de cette assemblée ; et ne trouvant plus pour lui de sûreté dans Rome, où le parti contraire prévaloit , il en sortit sur-le-champ, et se rendit , en diligence , à la tête des troupes qu'il avoit commandées pendant la guerre so-
(i) Plut, in Mario, p. 3o8, et Sylla, p. 457.
ciale , et qui dévoient marcher , sous ses ordres, ™ en Orient , contre Mithridate. de
Les fêtes étant révoquées , et les deux consuls en fuite, Sulpitius, maître de Rome, fit recevoir, sans peine, la loi qui avoit été cause du tumulte; et, par la même loi , il ôta à Sylla le commandement de l'armée qui devoit marcher, en Asie, contre Mithridate (1), dont il fit décerner la commission , par le peuple , à Marius.
Ce général envoya aussitôt des officiers de son parti pour en prendre le commandement, en attendant qu'il y fût arrivé. Mais Sylla les avoit prévenus, comme nous lavons dit; il avoit mis tous les soldats dans ses intérêts, par l'espérance de les enrichir des dépouilles de FOrient ; en sorte qu'au lieu de recevoir les ordres de Marius (2), ils assommèrent ses officiers; et ils conjurèrent Sylla de les mener contre les ennemis qu'il avoit à Rome , avant même que de passer en Asie. Marius, irrité de la mort de ses officiers, usa de représailles, fit tuer plusieurs amis de Sylla, et piller leurs maisons : ce qui obligea les autres de sortir de la ville avec précipitation , et de chercher un asyle
(1) App. Alex. de bello civili, lib. I , cap. 56. —(2) Plut, in Sylla.
dans le camp de Sylla. Ces massacres détermide Rome, nèrent ce dernier à marcher droit à Rome. II étoit à la tête de six légions, dont les soldats , animés de son esprit , ne respiroient que la vengeance et le pillage. Mais plusieurs officiers , ne pouvant se résoudre à tourner leurs armes contre leur patrie, quittèrent le service; en sorte qu on ne voyoit , sur le chemin de Rome , que gens qui fuyoient de la ville au camp , pour échapper à la cruauté de Marius , et d autres qui passoient du camp dans Rome, pour n être pas obligés de prendre parti dans cette guerre civile. Cependant Sylla avançoit toujours; et il fut rencontré, sur le chemin, par Q. Pompeïus, son collègue au consulat, qui se joignit à lui.
Marius et Sulpitius , qui n avoient point d armée à lui opposer, interposèrent l'autorité des magistrats, et lui envoyèrent Brutus et Servilius , tous deux préteurs , et leurs partisans , qui défendirent à Sylla, avec hauteur, de continuer sa marche. Les soldats, irrités de la fierté avec laquelle ces deux préteurs avoient parlé à leur général, rompirent les faisceaux et les haches que les licteurs portoient devant ces magistrats. (1) Ils se jettèrent sur eux, déchirèrent
(i) Plut, vie de Sylla, p. 458.
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leur robe de pourpre , et ils les auroient tués, ^ si Sylla ne s'y fût opposé. de Rome.
Le désordre dans lequel ces deux magistrats rentrèrent dans Rome, fit comprendre quon avoit perdu tout respect pour les lois , et que la force et la violence alloient décider de tout. Marius et Sulpitius qui ne se trouvoient pas en état de résister à un ennemi puissant et irrité, lui dépêchèrent, sous le nom du sénat, de nouveaux députés, pour tâcher de retarder sa marche. Ces députés prièrent les deux consuls de suspendre leur colère et leur ressentiment, et de ne point souffrir que leur armée s approchât de Rome plus près de cinq milles (i); et ils leur représentèrent, que, pendant que leurs troupes s'y reposeroient, le sénat espéroit de trouver les moyens de concilier leurs intérêts (2) , et de leur donner une entière satisfaction.
Les deux consuls, qui reconnurent quon ne cherchoit qua les amuser, pour donner le temps à Marius de lever des troupes , feignirent, pour tromper les députés , de se rendre à leurs propositions. Sylla , en leur présence , commanda à ses officiers de marquer un camp, et de distribuer les logemens dans l'endroit où il
(1) Cinq milles, ou quarante stades, ou deux lieues françoises. — (2) App. Alex, de bello civili, lib. I, c. 5y.
4o RÉVOLUTIONS
~ se trouv oit. Mais ces envoyés ne furent pas de Rome, plutôt partis , qu'il les fit suivre par sa cavalerie : il se mit ensuite en marche avec toute son armée, et parut aux portes de Rome, quand ses ennemis le croyoient encore dans son camp.
Ses troupes entrèrent, dans la ville, l'épée à la main , et comme elles auroient fait dans une place ennemie et prise d assaut. Marius et Sulpitius, quoique surpris , s'opposèrent à leur passage avec un gros de leurs partisans, qui s'étoient réunis auprès d eux ; et le peuple , qui craignoit le pillage , se déclara en leur faveur, et lançoit des traits et des pierres , du haut des maisons , sur les soldats de Sylla. Mais ce général ayant menacé de les brûler (i), et ayant paru un flambeau à la main , le peuple cessa ce genre d'hostilité , et demeura spectateur du combat entre les deux partis. Marius et Sulpitius Fappellèrent vainement à leur secours; ils promirent même inutilement la liberté aux esclaves qui prendroient les armes en leur faveur : personne ne branla; et les troupes de Sylla, avançant toujours, les poussèrent jusqu'au temple de la déesse Tellus, d où ils furent obligés de s'enfuir , et de sortir de Rome. Sylla, s'en voyant
(i) Plut, in Sylla.
maître, mit des corps de garde dans toutes les ^ places de la ville, pour empêcher le désordre. d **.° me * Il fit même punir sévèrement quelques soldats qui s etoient jettés dans des maisons pour les piller ; et il passa toute la nuit à visiter, luimême, les différens quartiers pour contenir le soldat , toujours insolent dans la victoire, et pour empêcher que les citoyens ne fussent outragés.
Les deux consuls, ayant employé toute la nuit à pourvoir à la sûreté publique, songèrent, le lendemain , à faire autoriser une conduite si extraordinaire par de nouvelles lois, et à se revêtir , au moins , des apparences de la justice, qui ne manquent guères à ceux qui ont la force de leur côté. Pour y parvenir , ils formèrent le dessein de relever l'autorité du sénat, que les tribuns du peuple avoientfort affoiblie par ce nombre infini de lois nouvelles, faites en faveur du peuple, et dont la plupart navoient été promulguées que par des séditieux , les armes à la main.
Ils convoquèrent, dans cette vue, une assemblée du peuple Romain. (i)Sy lia, naturellement éloquent, déplora, en des termes également vifs et touchans, les malheurs de la républi-
(i) App. Alex, de belle civili , lib. ï, cap. ty.
4a RÉVOLUTIONS
~ que. Il représénta , à rassemblée , que les de Home. sensions , qui apitoient, depuis si long- temps, 665, la ville et l'État , ne provenoient que de l'esprit inquiet et séditieux des tribuns , qui , pour se faire valoir, n'oublioient rien pour exciter la haine du peuple contre le sénat; que ces magistrats populaires , qui n'avoient été établis , dans leur origine , que pour empêcher qu'on ne fît violence à aucun citoyen Romain, s etoient emparés insensiblement , et sous différens prétextes, du gouvernement entier de la république ; que , par de nouvelles lois , inconnues à leurs ancêtres , ils avoient trouvé le secret d anéantir l'autorité des consuls, et la dignité du sénat ; que, pour faire tolérer ces usurpations , qu'ils revêtoient du nom respectable de lois, ils avoient aboli, dans les élections des magistrats, l'usage établi, de tout temps , de recueillir les suffrages par centuries; et qu'ils avoient substitué , à cette ancienne forme , celle de faire donner les voix par tribus , sur-tout dans l'élection des tribuns du peuple ; que , par ce changement , dans lequel les suffrages des nobles et des personnes riches étoient confondus avec ceux des pauvres, au lieu de les compter par centuries , le petit peuple se trouvoit maître des élections , et que son choix tomboit toujours plutôt sur les plus
séditieux que sur les gens de bien ; que, pour An détruire des abus si pernicieux au repos de <fe^° mé * la république , il étoit davis que désormais personne , de quelque condition qu'il fût , ne pût proposer, au peuple, aucune loi qui n eût été auparavant approuvée par le sénat ; enfin , que , dans les élections , on ne recueillît plus les suffrages que par classes, espèce de rôle dans lesquels tous les citoyens étoient divisés par centuries, selon leurs facultés, mais dont la première classe, composée des plus riches , renfermoit , seule , plus de centuries, que toutes les autres classes ensemble: ce qui rendoit cette première classe, quand toutes ses centuries étoient d accord , arbitre de toutes les délibérations. Sylla ajouta qu'il falloit interdire, aux tribuns, ces ^harangues continuelles , qui étoient autant de trompettes de sédition ; et que , pour mettre des bornes à l'ambition effrénée de ces magistrats plébéiens , il étoit à propos de déclarer , par une loi soletnnelle, que tout citoyen qui auroit exercé le tribunat, seroit incapable, dans la suite , de toute autre magistrature.
Ces propositions de la part dun homme qui étoit à la tête de six légions, et maître de Rome , devinrent aussitôt des lois : personne n osa s'y opposer; tout plia [sous son autorité ;
44 BÉVOLUTIONS
A et Rome, sous son consulat, prit comme une de Rome, nouvelle face.
Quand il eut établi solidement son autorité , il songea à venger ses injures particulières. Nous avons dit que Marius , de concert avec le tribun Sulpitius, sétoit fait décerner le commandement de Tannée , destinée contre Mithridate. Sylla fit casser ce décret; et, en même temps ^ il fit annuller la dernière loi promulguée par Sulpitius, qui admettoit les alliés dans les trente-cinq tribus anciennes. Tout ce qui s etoit passé , fut attribué à la force et à la violence ; et celui-mème qui s en plaignoit, tenoit, pour ainsi dire, actuellement le poi-. gnard sur la gorge à ses concitoyens. On accusa ensuite C. Marius , le jeune Marius son fils, douze sénateurs des principaux de leur parti, et le tribun Sulpitius, detre les auteurs de la dernière sédition. Us étoient absens , et ils avoient , pour partie , celui qui commandoit , dans Rome, avec une autorité absolue : ainsi, leur procès fut bientôt fait (i). Ils furent déclarés ennemis du peuple Romain ; on mit leurs têtes à prix ; on leur interdit le feu et l'eau , c est-à-dire , tous les secours de la société ; et on publia, à son de trompe, à Rome, et dans
(i) App. Alex, de bello civili, lib. I, cap. LX.
toutes les provinces dépendantes de la république, le décret du sénat qui ordonnoit qu'on < eût à les poursuivre aux dépens du public , et quon les fît mourir, sitôt qu'ils auroient été arrêtés. Sylla dépêcha, en même temps, des troupes, de tous côtés, pour les faire périr. Marias échappa à leur poursuite; mais le tribun Sulpitius fut trouvé, par des cavaliers de Sylla, caché dans les marais du Laurentium. On lui coupa la tête , qui fut apportée à Rome , et attachée au Rostrum , ou tribune aux harangues. Ce spectacle affreux fut un présage de tout le sang que l'ambition et la haine de Marius et de Sylla firent répandre , dans la suite , à Rome , et dans tout l'empire Romain.
Le peuple ne vit qu'avec une secrette indignation la tête d'un de ses magistrats, attachée sur son propre tribunal; et le sénat même, quoique ravi de voir le parti du peuple abaissé, ne laissa pas de murmurer de la proscription de t C. Marius et de ses partisans. La plus grande partie des sénateurs, jaloux de l'honneur et de la dignité de leur compagnie, ne pouvoient souffrir qu'on eût proscrit leurs collègues, comme on auroit fait des brigands et des scélérats. Quelques uns reprochoient secrettement, à Sylla, qu'il vouloit faire périr un homme plus généreux que lui; et que, si Ma-
An — rius , quand il se réfugia dans sa maison , l'eût de Rome, livré à ceux qui le poursuivoient, il se seroit 66a * vu, par sa mort, maître absolu du gouvernement. Ces discours, répétés depuis, en différentes manières, dans les compagnies, donnoient de 1 eloignement, à tout le monde, pour la personne de Sylla. Il en fit l'expérience dans l'élection de quelques magistrats, où la qualité de ses créatures (i) fut, à l'égard du peuple, un titre d'exclusion. Sylla, au lieu de s'en fâcher, affecta de s'en faire un nouveau mérite. Il dit, à ses amis , que le peu d'égards que le peuple avoit eus pour sa recommandation , étoit une preuve que, sous son consulat, Rome jouissoit d'une entière liberté ; et , pour soutenir toujours le même caractère, aux yeux du public, il laissa élire, pour l'un des consuls de l'année suivante, Cinna de la même Maison que lui, mais d'un parti contraire, et qui le fit repentir , dans la suite , de cette feinte modération , aussi opposée à son humeur qu'à ses intérêts.
Cornélius Cinna , quoique d'une Maison patricienne , s étoit attaché au parti du peuple, où il espéroit trouver plus de considération quç dans celui de la noblesse , rempli de grands ca*
(i) Nonnius, neveu de Sylla, et Serviuï.
pitaines et d'habiles magistrats. C'étoit un homme sans mœurs et sans reflexion , précipité Je dans ses desseins : cependant, tout téméraire et inconsidéré qu'il étoit dans ses engagemens, il les soutenoit avec un courage, et une grandeur dame, dignes d'un meilleur citoyen. Il ne lut pas plutôt entré dans l'exercice de sa magistrature, qu'il se vanta insolemment de faire abolir toutes les lois de,Sylla : il l'attaqua même indirectement; et, pour essayer ses forces et la disposition du peuple , il hazarda une de ses créatures (i), qui osa se déclarer accusateur de Sylla. Mais ce grand homme, méprisant également et la bassesse de l'accusateur , et la légèreté de celui qui le faisoit agir, sans daigner seulement répondre à l'accusation , laissa là le procès et les juges, et partit pour aller faire la guerre à Mithridate.
Il se flattoit que son parti seroit toujours assez puissant pour tenir en respect le nouveafc consul, homme peu estimé, et d'ailleurs haï pour son humeur hautaine et violente. Mais la suite lui fit voir que, dans les dissensions domestiques et les guerres civiles, il ne faut jamais se trop fier à ses meilleurs amis , ni mépriser le moindre deses ennemis. Cinna n'avoit
(i) Virginius, tribun du peuple.
pas, à la vérité, un assez puissant parti, pour • introduire un nouveau changement dans le gouvernement de l'État ; mais il eut des amis plus habiles que lui , qui lui firent comprendre que, pour se soutenir contre Sylla, il devoit faire rappeller Marius , et opposer , à Sylla , ce grand capitaine, si fameux par ses victoires. Il falloit, pour cela, faire casser l'arrêt de la proscription ; mais cette cassation d un arrêt si solemnel paroissoit presque impossible , par rapport au puissant parti que Sylla avoit laissé dans Rome. Cinna, pour en balancer le crédit, et pour s'assurer du plus grand nombre des suffrages, entreprit de gagner les alliés.
Nous avons dit avec quelle adresse le sénat les avoit comme relégués dans les huit dernières tribus , afin que leurs suffrages ne fussent jamais comptés ; et on a vu que , par un dessein contraire, Marius et Sulpitius les avoient Incorporés dans les trente-cinq premières tribus, mais que Sylla avoit, depuis, fait abroger cette loi. Cinna résolut de la faire revivre. Pour y réussir, il leur fit dire secret te ment de se rendre, à Rome, le premier jour d'assemblée; d'y venir en plus grand nombre qu'ils pourraient, et d'apporter des épées sous leurs robes. Tout cela fut exécuté, selon son projet; et, le jour de l'assemblée, la place publique fut remplie
«d un si grand nombre de ces alliés , que les
habitans mêmes de Rome eurent bien de la tle Rome.
peine à en approcher. Ginna monta , lui-même, à la tribune; et, par un discours étudié, il représenta, à» rassemblée, que les Latins et les Italiens, étant de même nation que les Romains, parlant le même langage , vivant sous des lois à-peu-près semblables, et exposant, tous les jours, leur vie pour soutenir la gloire et les intérêts de la république , il étoit juste de ne former qu un corps, et qu'une seule république des différens peuples de l'Italie ; que, pour rendre cette union parfaite, il falloit supprimer les huit dernières tribus, et placer, dans les anciennes, les nouveaux citoyens (i), selon que le sort en décideroit ; que c etoit le seul moyen d'entretenir la paix et l'union entre les différens Ordres de l'État , d'en augmenter les forces , et de les rendre redoutables aux ennemis du nom Romain. ^ Ce discours du consul fut reçu avec de grands applaudissemens de la part des alliés. Ils demandèrent à haute voix, et avec de grands eris, qu'on prît les suffrages pour faire recevoir cette loi. Mais les anciens citoyens, indignés de
(i) Velleius Paterc. lib. II, cap. XX. — App. Alex, de bello.civili, lib. I, cap. LXIV.
5û RÉVOLUTIONS
"Pjj voir un patricien et un consul faire le péréôn* de Robe, nage séditieux d'un tribun du peuple, s'oppo-
serent hautement a la réception de cette nou-* velleloi. « Qu'il suffise à ces étrangers, disoient- « ils, d'être associés au nom Romain, d'en avoir « les droits et les privilèges, et de se voir aujour- « d'hui, de sujets, devenus citoyens de Rome, « sans prétendre encore se mêler, malgré nous, « dans nos tribus, pour y donner la loi par le t« nombre de leurs suffrages, n
L'opposition de sentimens et de partis fit naître des disputes, qui dégénérèrent bientôt en invectives et en injures. Pour lors les alliés, tirant leurs épées qu'ils portoient sous leurs rober, cbargèrent les anciens citoyens , et les obligèrent de quitter la place et de s'enfuir : la plupart coururent en porter leurs plaintes au sénat; et ils s'adressèrent à Octavius j collègue de Cinna au consulat, ami et partisan déclaré de Sylla. Ce consul, qui avoit prévu les desseins de son collègue , sous prétexte de maintenir la paix dans la ville, tenoit, auprès de lui , un nombre considérable de ses partisans, tous bien armés. Il n'eut pas plutôt appris ce qui se passoit dans la place, qu'il y courut, à la tête des créatures de Sylla ; il écarte le peuple, qui lui fait place , tant par respect pour sa dignité , que par la crainte de ce grand nombre de gens armés dont
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feOMAINES* 5i
il étoit accompagné. Octavius, sans égard pour ~ * personne, charge les Latins, les pousse, écarte de ^ me * la multitude , et la met en fuite. Les hahitans de Rome prennent les armes, attaquent les alliés dispersés dans les rues , lés poursuivent lepée dans les reins, et les forcent enfin de sortir de Rome.
Ginnà, s en voyant abandonné, court toùtfe la ville pour rallier ses partisans, et il invite même jusqu'aux esclaves de se joindre à lui, par l'espérance de la liberté , qu'il promet à ceux qui prendront les armes en sa faveur. Le premier magistrat de la république, et celui qui étoit préposé pour y maintenir la paix , n'oublie rien pour exciter une sédition : mais personne ne branla ; et , après des efforts impuissans , il fut obligé de céder au parti contraire. Il sortit de Rome, et fut rejoindre cette foule d'Italiens qu'il y avoit fait venir : il parcourut, successivement, la plupart de leurs villes; il fut à Tibur, à Preneste , à Noie; et, dans tous les lieux où il passa, il exhortoit le peuple à pren* dre les armes , pour se venger des Romains. Il étoit secondé par C. Milonius , par C. Marius Gratidianus,et sur-tout par Quintus Sertorius, excellent capitaine y qui s'étoit joint à ce parti, pour se venger de celui de Sylla , qui lui avoit donné l'exclusion dans une élection pour le tri-
— ~ — bunat. Ces sénateurs, par leurs intrigues, exci-
de Rome, tèrent le ressentiment des alliés : la guerre fut 1666. r< . go l ae dans la plupart de ces villes; l'embrâscment devint bientôt général; et Cinna, à la téte de ce nouveau parti , commença à faire des levées de troupes et d'argent. Le sénat, instruit de ses mauvais desseins, lui fit son procès. Il fut déclaré déchu du titre de citoyen), et de la dignité de consul ; et on substitua , en sa place, Lucius Merula, prêtre de Jupiter, et un des plus hommes de bien de la république.
Cinna 11 apprit sa condamnation qu'avec une nouvelle fureur. Son esprit, naturellement fier, et emporté, ne formoit que des projets funestes contre ses ennemis; mais, comme il avoit besoin de forces pour se soutenir, il résolut de faire entrer, dans son parti, un corps de troupes Romaines , quicampoit alors proche de Capoue.
Il se rendit en diligence au camp; et, avant qu on y eût appris les nouvelles de sa déposition, il s'adressa d'abord à quelques tribuns militaires, qu'il eut l'adresse de gagner et de mettre dans ses intérêts. Ces officiers , de concert avec lui, convoquent l'assemblée : les soldats furent d'abord surpris d'y voir paroître le consul, sans licteurs , sans faisceaux , et sans aucune marque de sa dignité. Cinna prenant alors la parole: « Vous voyez , en ma personne , leur dit-il , uu
* exemple bien extraordinaire de la tyrannie « du sénat. Vous m aviez fait consul; le peuple « Romain m'avoit conféré cette dignité par ses « suffrages; et le sénat vient de m'en priver sans « m'en tendre, et sans même avoir consulté le « peuple. Après un pareil attentat, que pouvez* « >ous espérer de votre liberté, de vos droits , « et de vos suffrages? Ce sont cependant ces mê- « mes suffrages , dont j avois voulu augmenter « le nombre , pour soutenir votre autorité , qui *> mont attiré une si cruelle injure. Si j avoisété « moins attaché aux intérêts du peuple , jeserois « encore à la tête du sénat, et vous me verriez, « dans votre tribunal , avec toutes les marques « de ma dignité; au lieu que je ne m y présente « qu'en suppliant , et comme un malheureux « proscrit, sans patrie, sans maison , sans dieux « pénates , forcé d'errer à l'aventure , ou de me » cacher dans un pays où j'ai droit de com- « mander. »
, En même temps il déchire sa robe , comme un homme pénétré de la plus vive douleur ; il atteste les dieux vengeurs de l'injustice, et se jette à terre, prêt à se percer de son épée, et comme s'il n'eût pas voulu survivre à sa disgrâce (i). Les soldats, émus d'un spectacle si
(i) App. Alex, de bello civili, lib. I, cap. 66.
T touchant, le relèvent, et le rapportent sur de Rome, son tribunal. Chacun l'exjhorte à prendre courage; on lui rend les faisceaux; on lui donne des licteurs; et l'armée, gagnée par ses principaux officiers, le reconnoît pour consul et pour son général , et lui prête serment de fidélité.
Cinna, qu'on avoit jusqu'alors méprisé à Ro" me, devint redoutable ; et on regarda cette désertion de toute l'armée , conime le commencement d'une guerre civile. Les deux consuls, Octavius et Merula , firent aussitôt de nouvelles levées par ordre du sénat : on tira des troupes des alliés qui n'étoient point entrés dans le parti de Cinna ; et on rappella, en même temps, Cn. Pompeïus, père du grand Pompée. Il conv mandoit alors un corps de troupes sur les côtes de la mer Ionienne; et il vint camper, devant la porte Collatine, pour couvrir Rome. Mais la république tira peu de secours de ce général , qui se ménagea toujours , avec tant d'adresse , entre les deux partis, depuis l'éloignement de Sylla, qu'on ne sçut jamais lequel il favorisoit. Peut-être même qu'il cherchoit à s'élever sur les ruines de l'un et de l'autre : ce qui, par la suite, le rendit également odieux aux deux factions.
Cependant le parti de Cinna se fortifioit tous
les jours; plusieurs sénateurs accoururent dans An son camp; et on apprit, en même temps, que de ç°™ e ' Caïus Marius, avec son fils, étoit en chemin pour s'y rendre. Ce fameux chef de parti étoit alors comme relégué dans l'isle de Gercinne, sur les côtes d'Afrique, où il s'étoit réfugié avec son fils et quelques sénateurs Romains, qui s etoient attachés à sa fortune.
Nous avons vu que Sylla l'avoit poussé hors de Rome , et, qu après sa fuite , il avoit été proscrit , et sa tète mise à prix. Caïus Marius , âgé de plus de soixante-dix ans , après six consulats, qu'il avoit exercés avec autant d'autorité que de gloire, se vit réduit à se sauver de Rome à pied, et sans avoir ni ami , ni domestique qui l'accompagnât dans sa fuite. Après avoir fait quelque chemin dans un état si déplorahle, il fut obligé, pour éviter les gens de Sylla qui le poursuivoient, de se jetter dans un marais, où il passa toute la nuit enseveli et enfoncé, dans la, bourbe, jusqu'au col; il en sortit, au point du jour, pour tâcher de gagner les bords de la mer, dans l'espérance de trouver quelque vaisseau qui lui faciliteroit sa sortie de l'Italie. Mais ayant été reconnu par des gens de Minturne , on l'arrêta ; il fut conduit, dans cette ville, la corde au col, tout nud, et couvert de boue. Le magistrat, pour obéir aux ordres du sénat,
"~3^ lui envoya aussitôt un esclave public, Cimbre
^(m** ^ e nat * on r pour le faire mourir.
Marius, voyant entrer cet esclave dans sa prison, et jugeant de son dessein par une épée nue qu'il avoit à la main, lui cria d une voix forte : «Barbare, as-tu bien la hardiesse das- « sassiner Gains Marius? > (i) T /esclave, épouvanté du nom seul d'un homme si redoutable aux Cimbres, jette son épée, et sort de la prison , tout ému , et en criant : « Il m'est imposée siblc de tuer Marius. » Les magistrats de Minturne regardèrent la peur et le trouble de cet esclave comme un mouvement du ciel , qui veilloit à la conservation de ce grand homme ; et, touchés d'un sentiment de religion, ils lui rendirent la liberté. "Qu'il aille, dirent -ils, errant où ses destinées le conduisent, et que, « par-tout ailleurs, il subisse le décret du sénat. « Nous supplions seulement les dieux qu'ils nous «pardonnent, si une autorité supérieure nous « contraint de chasser, de notre ville , celui qui « a sauvé, autrefois, toute l'Italie de l'incursion « des barbares. » Ceux de Minturne lui fournirent même un vaisseau , qui le porta d'abord dans fisle d /Enaria, où il trouva un sénateur
(i) Plut, in Mario. — App. Alex, de bello civili , lib. I, cap. 61. — Vell. Paterc. lib. II, cap. 19.
de ses partisans, appelle Grenius, et quelques T" autres proscrits de ses amis, qui lui apprirent «le Rome, que son fils setolt réfugié à la Cour de Mandrestal (1), roi de Numidie: ce qui détermina Marius à passer en Afrique. Il fut obligé, par la tempête, d autres disent pour faire de l'eau, de relâcher sur les côtes de Sicile, et il y trouva de nouveaux périls. A peine étoit-il débarqué, qu'un questeur Romain , qui commandoit dans le pays , et qui, -par hazard , se trouva au même endroit , voulut l'arrêter. On en vint aux mains ; et Marius n échappa de ce péril , qu'après avoir perdu seize hommes de ceux qui l'accompagnoient, et qui firent ferme, sur le bord de la mer, pendant qu'il se rembarquoit. Il arriva ensuite en Afrique, après quelques jours de navigation, et mit pied à terre, proche de Carthage. Sextilius commandoit , dans cette province , en qualité de préteur; et , comme Marius ne l'avoit jamais désobligé, il se flatta qu'il voudroit bien ignorer l'endroit de sa retraite, et qu'il trouveroit enfin unasyle, où il pourroit se rétablir tranquillement des fatigues de la mer.
Mais à peine avoit-il passé quelques jours sur ce rivage, qu'il vit arriver un licteur, qui lui
(1) Plutarque le nomme Hyempsal.
~ signifia un ordre du préteur de sortir de sot? gîg" 10, gouvernement, avec menace de le poursuivre comme un ennemi du peuple Romain, s'il y restoit plus long -temps. Marius, pénétré de douleur et de colère de ne pouvoir pas trouver un coin de terre, où il pût être en sûreté, après s'être vu, pour ainsi dire, maître du monde entier, gardoit un morne silence, en regardant fièrement ce licteur; mais, en étant pressé de lui donner réponse : « Rapporte à ton maître , « lui dit-il , que tu as vu C. Marius banni de son « pays, assis sur les ruines de Cartilage; » comme si, parla comparaison de ses disgrâces avec la chûte du puissant empire des Carfhaginois, il eût voulu instruire le préteur de l'instabilité des plus grandes fortunes.
Il se rembarqua ensuite, malgré la rigueur de la saison ; et il passa une partie de l hyvcr, dans son vaisseau, à errer dans ces mers, en attendant le retour d'un de ses gens, qu'il avoifc envoyé, en Numidie, au jeune Marius son fils, afin qu'il lui procurât une retraite dans le pays de Mandrestal. Mais il fut bien surpris, lorsr qu'il le vit arriver lui-même, et qu'il apprit qu'il s'étoit heureusement échappé d'un asyle qui étoit devenu sa prison. Ce prince barbare Vavoit reçu d'abord avec les égards, que tous les rois avoient pour les Romains, et qui étoient
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dûs sur-tout au grand nom de Marius, si fa- ? meux dans la Numidie ; mais , ayant appris sa Rome, disgrâce, il résolut de retenir son fils, comme un otage que la fortune lui avoit envoyé, et de s'en faire un mérite, en faveur du parti qui prévaudroit. Et, quoiqu'il gardât toujours, en apparence, les mêmes égards et les mêmes mesures d'honnêteté, le jeune Marius n avoit pas été long-temps sans s'appercevoir qu'il n ctoit plus libre, et que c'étoit moins pour lui faire honneur, que pour l'observer, que Mandreslal le faisoit accompagner, par-tout où il portoit ses pas, d'un grand nombre de seigneurs Numides , qui ne le perdoient jamais de vue.
Heureusement le jeune Romain avoit sçu plaire à une des femmes du roi (1). L'amour, déguisé en pitié, rendit cette princesse sen-r sible à ses malheurs; et, malgré son inclination secrette, elle fut assez généreuse, pour lui faciliter les moyens de s'échapper. Il vint joindre son père, comme nous l'avons dit; et Marius, ayant appris les mouvcfnens de Rome par un envoyé de Cinna , résolut de se rendre , dans son armée, pour tâcher de relever son parti.
Il s'embarqua de nouveau; et, après quelques jours de navigation, il aborda sur les côtes
(i) Plut, in Mario.
An ""* d'Étrurie, d'où il envoya offrir ses services à de Rome. Cinna , comme un simple citoyen à son con-
sul. >
Cinna , apprenant cette grande nouvelle, en
fit part à Quintius Sertorius , un de ses lieu-
tenans, et lui demanda son avis. Sertorius,
grand capitaine, mais sage et modéré, et qui redoutoit l'humeur farouche et vindicative de Marius , ne fut point d'avis qu'on le reçût dans l'armée (i). Il représenta, à Cinna, qu'il étoit assez puissant pour triompher seul de tous ses ennemis; que Marius ne seroit pas plutôt à la tête de l'armée, qu'il rappelleroit à lui toute l'autorité; qu'il lui enleveroit la gloire des heureux succès ; et d'ailleurs que c étoit un homme sur la foi duquel il netoit pas toujours sûr de se reposer. Cinna convint de la solidité de toutes ces raisons : « Mais le moyen, « dit-il , de renvoyer un homme que j'ai invité, «moi-même, à se rendre dans mon armée, et « à unir ses ressentimens aux miens contre nos « ennemis communs »? « Puisque c'est vous qui « l'avez appellé , lui répondit Sertorius , la délibération est inutile; il ne vous reste d'au- « tre parti à prendre, après vous être joints, « que de veiller autant sur sa conduite , que sur
(i) Plut, in Sertorio, T. V, p. 4oo.
ROMAINES. 6l
« les entreprises et les desseins de vos ennemis « déclarés. »
Cinna , après cette conférence secrette , écrivit à Marius pour l'inviter, de nouveau , à se rendre dans son armée : il le traitoit de proconsul dans sa lettre ; et il lui envoya des licteurs , et tous les ornemens de cette dignité. Marius se rendit au camp de Cinna ; mais il renvoya les licteurs et les autres marques de distinction , comme peu convenables à sa fortune. Il affectoit, au contraire, de ne porter qu une méchante robe; ses cheveux et sa barbe étoient négligés; il marchoit lentement, et comme un homme abattu par tant de disgrâces ; mais , au travers de cette triste contenance qu'il affectoit, on démêloit quelque chose de si fier, sur son visage, qu'il excitoit plutôt de la frayeur que de la compassion.
On ne sçut pas plutôt à Rome que Marius étoit revenu , en Italie , dans le dessein d y faire la guerre , qu il sortit de cette ville plus de cinq cents citoyens qui se rendirent auprès de lui. Il parcourut ensuite toute l'Italie, et alla, de ville en ville , publiant qu'il ne prenoit les armes que pour faire recevoir leurs citoyens dans le corps de la république, et dans les anciennes tribus. Les peuples, flattés de cette espérance, lui donnèrent des troupes et de largent. Un
~ grand nombre de soldats Romains , qui avoient Rome, servi autrefois sous lui, vinrent lui offrir leurs services. Pour grossir ces troupes encore davantage , il fit publier, à son de trompe , qu'il accorderoit la liberté à tous les esclaves qui le viendroient trouver : il en accourut un grand nombre à qui il fit donner des armes; et il choisit les mieux faits pour lui servir de gardes.
Ginna et Marins, se trouvant un assez grand nombre de troupes pour pouvoir assiéger.
Rotne, en approchèrent, sans trouver aucun obstacle. Ginna et Carbon , un de ses lieute- 4 nans, se campèrent sur les bords du Tibre, Sertorius au-dessus , et Marius , du côté de la mer : leur dessein étoit d empêcher qu'on ne fît entrer des vivres dans la place. Gn. Pompeïus avoit, à la vérité, un corps considérable de troupes qui pouvoit en faciliter l'entrée ; mais la conduite de ce général étoit si équivoque, ses démarches si concertées, et ses desseins si cachés, qu'on ne pouvoit pas compter sur son secours. 11 fut tué , quelque temps après , dans un orage, par un coup de tonnerre; et on remarqua que la joie de sa mort avoit été égale dans la ville, et dans le camp ennemi. Le consul Octavius fut obligé de prendre sa place.
Personne ne doutoit de sa probité, et de la
tiOMAlNEfc. 63
droiture de ses intentions : mais c étoit un T"
Au
mauvais soldat, qui succédoit à un grand ca- de Rom», pitaine ; c'était même plutôt un bon citoyen , qu'un homme capable du gouvernement ; attaché, jusqu'au scrupule, aune timide observation des lois , et ignorant cette grande maxime : Qu'il faut se mettre au-dessus des lois même, quand il s'agit du salut de la patrie. On le vit refuser le secours des esclaves, qui étaient en grand nombre dans Rome ; et il répondit sèchement à ses officiers , qui le pressoient de les armer pour la défense de la ville , qu'il n accordèrent jamais, à des esclaves, le droit de bourgeoisie, dont il avoit été d'avis qu'on privât Caïus Marius, et que ce seroit violer les lois, pour la défense desquelles il avoit pris les armes.
Cependant Cinna et Marius serroient de près la ville de Rome ; et Y armée môme d'Octavius se trouvoit comme assiégée. On ne pouvoit point rappeller Sylla , trop éloigné , et occupé , dans le fond de l'Asie, contre Mithridate. Ainsi, il ne restait de ressource au sénat, que dans un corps de troupes , commandé par Ce-' * çilius Metellus, fils du Numidique, qui faisoit actuellement la guerre aux Samnites , peuples courageux, ennemis, de tout temps, du nom Romain , et qui soutenoient opiniâtrément les
^ restes de la ligue sociale , dont nous venons de Rome, de parler.
Le sénat , qui connoissoit la valeur et la capacité de ce général , lui envoya ordre de terminer cette guerre aux conditions les plus honorables qu'il pourroit ; de ramener incessamment son armée , au secours de sa patrie ; et même , en cas qu il ne pût faire la paix , de laisser ses troupes sous les ordres de ses lieutenans , et de venir servir auprès du consul (i). Metellus, en conséquence de cet ordre, fit faire quelques propositions aux généraux ennemis. Mais , comme dans le traité , il v oui oit toujours soutenir la dignité du nom Romain , Marius intervint, pendant que la négociation traînoit , et il fit offrir, aux Samnites, des conditions si avantageuses , qu ils se déclarèrent en sa faveur ; en sorte que Metellus , perdant l'espérance de la paix , laissa ses troupes sous le commandement de ses lieutenans, et se rendit au camp d'Octavius.
Les soldats de ce consul, qui le méprisoient , autant quils estimoient Metellus, demandèrent ce dernier , avec de grands cris , pour leur général; et ils déclarèrent hautement que, quand ils auroient un si brave homme à leur
(i) App. Alex, de bello civili, lib. I, cap. 68.
tête , ils sçauroient bien repousser tous les
efforts des ennemis , et sauver Rome et la ré- de L publique. Mais Metellus , aussi modeste que brave, rejetta, avec indignation , ces louanges séditieuses. Il reprocha, aux soldats, leur peu de discipline; et il leur parla avec tant de hauteur , que la plupart, piqués de ses reproches , se jettèrent dans l'armée de Marius. Ce qui fait voir, que, dans les guerres civiles, les chefs de parti ne peuvent trop ménager des soldats, que leur exemple rend mutins, et qui ne croyent pas combattre contre leur patrie, quand ils ne servent que dans des troupes de leur nation.
Marius, pour augmenter le désordre, fit crier, proche des murailles de Rome, qu'il donnèrent la liberté à tous ' les esclaves qui viendroient prendre parti dans ses troupes:
ce qui en attiroit, tous les jours, un grand nombre. Le peuple, d'ailleurs, qui veut toujours avoir du pain, de quelque côté qu'il vienne, se plaignoit hautement que le sénat, pour ses intérêts particuliers, entretenoit une guerre qui exposoit leurs femmes , et leurs enfans à mourir de faim. La «plupart même des sénateurs, qui avoient paru d'abord les plus zélés, ne conservoient plus qu'une froide bienséance pour le parti. Et, comme la fidélité est
An rare dans les guerres civiles , par les mutuelles de home, liaisons qui se trouvent entre les gens de différens partis , on ne voyoit que transfuges et que négociateurs secrets, qui passoient de la ville, dans le camp, pour y faire des traités particuliers.
Le sénat , voyant que son parti et son autorité diminuoient tous les jours , et craignant un soulèvement général, crut devoir entrer en négociation. On envoya des députés , à Cinna, pour lui faire quelques propositions de paix (i). Cinna, avant que de leur donner audience , leur fit demander s'ils avoient ordre de le reconnoitre pour un des consuls de la république , ou s ils ne prétendoient traiter , avec lui, que comme avec une personne privée.
Les députés , n'ayant rien dans leurs instructions, touchant une proposition si délicate, retournèrent dans la ville prendre de nouveaux ordres. Le sénat, embarrassé de la question de Cinna , ne sçavoit quel parti prendre. Il n y avoit pas d apparence de déposer un aussi homme de bien que Merula , qui , d'ailleurs, avoit été élevé à cette dignité, sans lavoir recherchée.4) un autre côté , le peuple , pressé de la faim , demandoit du pain avec de
(i) App. Alex, de Lello civili r lib. I, cap, 69.
grands cris ; et il étoit à craindre qu'il n'in- A troduisît l'ennemi dans la ville. Merula sçut, de Rome, par sa générosité * tirer le sénat d embarras : il renonça au consulat; et, par sa démission , le sénat , libre de ses derniers engagemens , envoya de nouveaux députés à Ginna , comme au consul du peuple Romain. Ginna les reçut, dans son tribunal , avqc tout l'appareil du premier magistrat de la république. Les envoyés l'invitèrent* de la part du sénat, dé rentrer dans Rome, et dans les fonctions de sa dignité; et ils ne lui demandèrent , pour toutes conditions, que de vouloir bien épargner le sang de ses concitoyens * et de faire serment qu'il n'en feroit mourir aucun que suivant les lois y et conformément aux règles ordinaires de la justicei Ciand refusa de faire ce serment ; mais il protesta qu'il né donneroit jamais son consentement à la mort d'aucun citoyen. Il fit même dire au consul Octavius , qu'il ne feroit pas mal de s'abstenir de paroi tre en public, jusqu'à ce que le calme fût rétabli dans la ville. Marius étoit # debout, à côté du tribunal de Ginna. Il toe parla point aux envoyés; mais son silence , farouche, et des yeux étincelans de Colère , leur firent comprendre que cet homme, furieux dans ses vengeances, ne respiroit que le sang et lexarnage.
J Metellus, voyant les affaires de Rome dé- <le Rome, sespérées , ne voulut pas y entrer. Il aima mieux se bannir de sa patrie, que de reconnoître l'autorité de Cinna; et il se retira sur les côtes de la Ligurie. Octavius, au contraire, protesta, quêtant consul, il ne sortiroit point de la ville: il se plaça, dans son tribunal, avec ses habits consulaires, environné de ses licteurs; et là, il résolut d'attendre ce qu'il plairoit aux ennemis d'ordonner de son sort. • Cinna et Marius se présentèrent aux portes de Rome , à la tête de leurs troupes. Cinna entra le premier , accompagné de ses gardes ; mate Marius s'arrêta à la porte; et, comme ses amis
l'invitoient d'entrer , il leur dit , qu'ayant été banni par un décret public, il en falloit un autre qui autorisât son retour. Cet homme, cruel et farouche, feignoit de respecter encore les lois : il fallut, pour le contenter, assembler le peuple dans la place. Mais à peine deux ou trois des premières tribus eurent-elles donné leurs suffrages, que, trouvant la cérémonie trop longue , et impatient de satisfaire son humeur cruelle, il laissa tomber le masque, et se jetta dans la ville, avec une trôupe de satellites, qui massacrèrent, sur-le-champ, ceux qu'il leur avoit prescrit. Caïus , et Lucius Ju-
ROMAINES. 6g
lius, Serranus, P. Lentulus, C. Nuniitorius, ^ M. Bebius Crassus, tous sénateurs illustres, de J^ me furent égorgés dans les rues, et immolés, les premiers, à la vengeance de Marius. Il fit porter leurs têtes sur la tribune aux harangues : et , comme s'il eût voulu étendre sa vengeance au-delà même de la mort, il ordonna qu'on laissât ces cadavres, mutilés, dans les rues, pour être dévorés par les chiens.
.. Des deux consuls, Octavius fut tué dans son tribunal, contre la parole de Cinna; et Mérula, sçachant qu'il étoit proscrit, se fit couper les veines, pour ne pas laisser, à son ennemi, le cruel plaisir d'ordonner du genre de son supplice. Mais comme il étoit prêtre de Jupiter, et que, par les lois de la religion, il étoit défendu aux personnes, revêtues de ce caractère, de mourir avec la mitre sur la tête, on trouva, après sa mort, un écrit dans lequel il témoignoit, qu'avant que de se donner la mort, il . avoiteu la précaution de déposer cet ornement sacré, pour ne le pas profaner, disoit-il, par l'effusion de son sang. On égorgea ensuite Marc- Antoine, dont la retraite avoit été découverte par les satellites de Marius. C'étoit un sénateur d'une illustre Maison plébéienne , et qui se prétendoit descendue d'un Antbon , fils d'Hercule ; mai& plus illustrée par ce sénateur, qui avoit
été consul et censeur, et quipassoit pour le plus de Rome, célèbre orateur de son temps. Quintus Catulus, autre consulaire, et illustre par la victoire des Cimbrcs, qui luiétoit commune avec ce tyran, ayant appris qu'il l'avoit proscrit , s'enferma dans une chambre où il se fit étouffer par la vapeur du charbon , qu'il y avoit fait allumer. Rome voyoit périr, tous les jours, ses plus illustres citoyens, que les satellites de Marius massacroient impitoyablement. Cette troupe furieuse d esclaves , qu'il avoit faits les ministres de ses vengeances, égorgeoient les chefs de famille, pilloient les maisons, violoient les femmes, et enlevoient lesenfans. Au moindre signe que leur faisoit Marius , ils poignardoient ceux qui seprésentoient devant lui ; ils a voient même ordre de tuer, sur-le-champ, tous ceux à qui il ne rendroit pas le salut; de sorte que ses propres officiers , et ses amis même ne labordoient jamais qu'en tremblant, et toujours incertains de leur destinée.
Au milieu de tant de sang répandu , Marius se plaignoit que la principale victime lui étoit échappée, et qu'il manquoit, à sa vengeance, de n'en pouvoir étendre les effets sur la personne de Sylla. Mais ce général étoit trop éloigné, et même trop puissant, pour avoir rien à craindre de la cruauté de son ennemi. Le tyran,
pour soulager son ressentiment, tâcha de le frapper par les endroits les plus sensibles. Il fit de Rmnt. chercher, avec soin, Metella,sa femme, fille de Metellus , le Numidique , et sesrnfans , pour les faire mourir. Ce ne fut que par un bonheur extraordinaire qu'ils échappèrent à la fureur de ce barbare. Les principaux amis de Sylla les firent sortir de Rome, et les conduisirent jusques dans son camp. Marius, outré de leur fuite, étendit sa vengeance jusques sur les choses les plus insensibles. Il fit raser la maison de son ennemi , confisquer ses biens ; et , pendant que Sylla ajoutoit de grandes provinces , et des royaumes entiers à la domination des Romains, il n'eut point de honte de le faire déclarer ennemi de la république. Le sénat, qui sçavoit ajuster sa jurisprudence et sesarrèts à la volonté de ceux qui doininoient, neut point de peine à le trouver criminel. Il cassa toutes les lois qu'il avoit fait recevoir pendant son consulat , * tout près d'en faire autant des ordonnances de Marius, si le parti contraire pouvoit prévaloir. Cinna et Marius se firent déférer, en même 667 temps, le consulat, pour l'année suivante, afin de se fortifier de l'autorité de cette souveraine magistrature, contre le ressentiment et les forces de Sylla, dont ils redoutoient le retour en Italie.
An En effet > « a femme , ses enfans (1) , ses amis, <Ie 6 ^ me - et tous les proscrits qui s etoient réfugiés dans son camp, le sollicitaient, tous les jours, de tourner ses armes contre ses propres ennemis, et de délivrer sa patrie des tyrans qui lopprimoient, depuis si long-temps. Mais Sylla, supérieur à ses ressentimens particuliers, crut qu'il étoit plus honnête de combattre les ennemis de l'État, que de ruiner les affaires de la république, par une vengeance précipitée; et il résolut d achever de vaincre l'en-
nemi étranger, avant que d'attaquer le domestique.
Cependant il écrivit une grande lettre au sénat (e) , dans laquelle il représentait vivement ses services, et les injures qu'il avoit reçues; et il la finissoit par des plaintes , mêlées de menaces: «c Vous sçavez, pères conscripts, leur di- « soit-il , tous les travaux que nous avons es- « suyés en différons climats, pour le service de «la république. Questeur en Numidie, tribun « militaire dans la guerre des Cimbres , pro- « préteur dansla guerre des alliés, et proconsul >< contre Mithridate, vos armes ont toujours été « heureuses entre mes mains. J'ai vaincu , en
(1) Plut, in Sylla, p. 4 9 5. — (2) App. Alex, de bcllo civili. lib. I, cap. 77.
« plusieurs batailles, les lieutenans de ce redou- « table ennemi des Romains. J'ai chassé ses «garnisons de la Grèce; et j'espère le réduire «bientôt dans les anciennes bornes de son « royaume de Pont. » Il ajoutait, que , pour récompense de ses services, le sénat , à l'instigation de ses ennemis, avoit mis sa tête à prix; qu'on avoit fait mourir ses amis; forcé sa femme et ses enfans de s'enfuir de Rome , pour sauver leur vie ; démoli sa maison, confisqué ses biens, et cassé les lois qui avoient été promulguées sous son consulat : mais qu'il espéroit se rendre, dans peu de temps, à Rome, à la tête d'une armée puissante et victorieuse ; et qu'alors il se vengeroit, hautement, des injures particulières et publiques.
Cette lettre, et les nouvelles qui venoient, tous les jours , de l'armée de Sylla, que ce général se disposoit à tourner ses armes contre les deux consuls, leur donnoient beaucoup d'inquiétudes. Marius, accablé d'années, et le corps épuisé par les fatigues de la guerre, craignoit d'être obligé de se remettre en campagne, surtout quand il envisageoit qu'il auroit à combattre contre un ennemi puissant , grand capitaine, toujours heureux, encore dans la force de l'âge, vif, actif, diligent, et qui l'avoit déjà chassé une fois de Rome.
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Il repassoit, dans son esprit v ses anciennes de Rome, disgrâces , sa fuite , son exil , les périls qu'il avoit courus, tant sur terre que sur mer; et il craignoit de se voir exposé encore , à son âge , aux mêmes dangers. Ces tristes réflexions ne 1 abandonnoient point; et il en perdit même le sommeil. Ce fut pour se le procurer, et pour se débarrasser de ces idées funestes , qu il se jetta dans la débauche de la table; il cherchoit à noyer ses inquiétudes dans le vin; et il ne trouvoit de repos que quand il n'avoit plus de raison. Ce nouveau genre de vie, et les excès qu'il fit , lui causèrent une pleurésie, dont il mourut, le dix-septième jour de. son septième consulat. Un historien (1) semble insinuer qu'il avança lui-même la fin de ses jours , quoiqu'il n'eu marque point la manière. 11 rapporte seulement que Marius , se promenant un soir, après souper, avec ses amis , les entretint longtemps des principaux évènemens de sa vie; et qu'après avoir rapporté tout ce qu'il avoit éprouvé de lune et l'autre fortune, il avoit ajouté, qu'il ne croyoit pas qu il fut d'un homme de bon sens, à son âge, de se confier davantage à une divinité si inconstante; qu'en finissant ce discours , il embrassa tous ceux
•V Piso in Tint.
qui étoient présens , avec un attendrissement JJj qui ne lui étoit pas ordinaire; et qu'ensuite dc 6 *° me * il se mit au lit, où il mourut peu de jours après.