‹ Histoire des révolutions de la République romaineChapitre 2 sur 9 · LIVRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME

Après la mort de Marius, C. Marius, son fils, s'unit étroitement avec Ginna et Valerius Flaccus. Ce dernier, ayant été créé consul, passe, en Asie, à la tête d'une armée contre Mithridate , sous prétexte que la guerre , que lui faisoit Sylla , étoit sans l'aveu du sénat. Fimbria, lieutenant de Valerius Flaccus, tue son général. Sylla fait la paix avec Mithridate, et marche contre Fimbria, qui, abandonné de ses soldats, se passe son épée au travers du corps. Sylla retourne en Italie, où il trouve des forces très supérieures aux siennes, commandées par d'habiles officiers, à la tète desquels étoient L. Corn. Scipion et C. Junius Norbanus , les consuls de cette année. La ruse et l'argent le rendent maître de l'armée de Scipion , et il triomphe de celle de Norbanus, par sa valeur. Le jeune Marius est élu consul. Il présente la ^bataille à Sylla, et la perd. 11 s'enferme dans Preneste , où son ennemi l'assiège. Après la défaite de son parti , Preneste est enfin obligé d'ouvrir ses portes aux victorieux. Marius tâche de se. sauver par des conduits souterrains, avec un jeune Samnite qui commandoit les troupes de sa nation, dans la place; mais, ayant trouvé toutes les issues fermées, ces deux chefs se donnent mutuellement la mort. Sylla, dictateur perpétuel , se défait de ses ennemis par de cruelles proscriptions. Il abdique le pouvoir souverain , et meurt simple particulier. M. Émilius Lepidus, qui , pendant

l«i vie de Sylla , avoit "été attaché au parti de la noblesse , devient le chef de celui du peuple, après la mort du dictateur. Ayant eu le gouvernement de la Gaule Cisalpine, au sortir de son consulat, il y lève une armée, avec laquelle il vient camper aux portes de Rome, où il est défait par Catulus. 11 se retire en Sardaigne , et y meurt. Pompée est envoyé en Espagne, où, après quelques mauvais succès contre Sertorius, il a la gloire de mettre fin à la guerre, en faisant couper la téte à Perpenna. Des esclaves, commandés par Spartacus, remportent plusieurs victoires contre les légions Romaines. Us sont défaits par Crassus, et leur chef est tué. Guerre des pirates, terminée par Pompée.

La plupart des habitans de Rome crurent A recevoir la vie une seconde fois, en apprenant de Rome; la mort de Marius. Mais leur joie fut de peu de durée ; et ils sappereurent bientôt quils n'avoient fait que changer de tyran. Le jeune Marius hérita de sa cruauté, comme de son pouvoir; et il célébra les obsèques de son père par la mort de plusieurs sénateurs, qui avoient échappé aux premières fureurs de la proscription. Ce jeune homme s'unit étroitement avec Cinna ; et ils associèrent , dans leur faction , Valerius l ; laccus , créature de Marius. Ils le firent même nommer, pour lui succéder au consulat; et ce nouveau magistrat, pour gagner les bonnes grâces de la multitude, pro-

posa une loi, qui déclaroitles débiteurs quittes e- de leurs dettes, en payant, à leurs créanciers, la quatrième partie du principal. Ils délibérèrent ensuite sur les moyens d empêcher le retour de Sylla; et ils convinrent, pour cela, d'envoyer une armée, en Asie, contre Mithridate , Sous prétexte que la guerre que lui faisoit Sylla , étoit sans l'aveu de la république , et que l'autorité de ce général, proscrit par arrêt du sénat, n'étoit pas légitime. Cinna fit comprendre, à Valerius, qu'il étoit de leur intérêt qu'il se chargeât de cette entreprise ; et il te flatta que les soldats de leur ennemi, voyant un consul dans la province, passeroient bientôt sous ses Enseignes, ou du moins, que son armée tiendroit en respect celle de Sylla , et retarderoit sa marche, si , en sa présence, il entreprenoit de passer en Italie.

Valerius partit de Rome avec deux légions.

G'étoit un homme d'un caractère hautain et violent ; fier de sa nouvelle dignité ; cruel dans ses châtimens , à l'égard du simple soldat ; odieux aux officiers , qu'il traitoit avec trop de hauteur ; et incapable de reconnoissance, parce qu'il attribuoit la complaisance, qu'on avoit pour lui, à la seule crainte de sa puissance et de son ressentiment. Comme Cinna n'étoit pas persuadé de sa capacité, on lui avoit donné,

pour conseil et pour lieutenant, un sénateur, appelle Fimbria, aussi estimé, dans les troupes, t] par s^aleur, que Valerius en étoit haï par sa dureté. Ces deux chefs ne furent pas longtemps sans se brouiller. Le lieutenant, persuadé de l'incapacité de son général, ne faisoit pas assez d'attention à sa dignité ; et le consul , sans égard pour le mérite d'un officier d'aussi grande considération que Fimbria , vouloit tourner la subordination militaire en une obéissance servile. L'aigreur et Fanimosité suc* cédèrent à ces dispositions ; et à peine furentils arrivés, en Asie , que leur mécontentement éclata , au sujet d'un logement que le questeur de l'armée et Fimbria se disputèrent (i). Le consul saisit, avec plaisir, cette occasion de mortifier son lieutenant, et décida en faveur du questeur. Fimbria, outré de cette préférence , le menaça publiquement de quitter le service. Valerius, pour lui faire sentir qu'il pouvoit se passer de lui, donna, sur-le-champ, son emploi à un autre. Ce second affront porta le ressentiment de Fimbria jusqu'à la fureur : les soldats, qui l'aimoient, s'intéressereni à son injure; tout le camp se souleva. Valerius , au lieu d'opposer sa présence et son au-

(i) App. Alex, de bello contra Mithridat. cap. 52.

80 RÉVOLUTIONS torité aux mutins , s enfuit lâchement ; et ce dC 66° me " S énéral •> déserteur de sa propre armée, se jetta ' dans une ville voisine, et se cacha a%fond d'un puits. Fimbria, emporté par sa passion, le poursuit , entre dans la place , découvre le lieu de sa retraite, len fait tirer, et tue, de sa main, son consul et son général (i).

Pour se faire un rempart contre le ressentiment de Cinna, il se fait prêter serment par toute l'armée , persuadé qu'il seroit toujours innocent, tant qui! seroit à la tête des légions, et que la crainte seule qu'il ne se jettâtdansle parti de Sylla, feroit dissimuler sa faute, v : ; Hfi&t* Comme il étoit soldat et capitaine , il remporta de grands avantages sur Mithridate, et sur ses lieutenans. Il s'attacha particulièrement à ce prince , qu'il força, après une victoire, d'abandonner Pergame (2), ville de la Troade, et de se retirer dans Pitane, place forte , où il pouvoit recevoir du secours par mer. Fimbria ne laissa pas de l'y assiéger: mais, comme il navoit point de flotte pour en fermer le port, il écrivit à Lucullus , qui commandoit celle de Sylla, de s'avancer, et de vouloir contribuer,

(1) Vcll. Paterc. lib. II, cap 24. — (a) App. Ale\. de Jk IIo conirà Mithridatem. cap. 5?..

camp. La négociation se noua insensiblement; et les deux généraux, après quelques préliminaires, se trouvèrent dans un endroit, dont ils étoient convenus. Archelaiis, qui n'ignoroit pas de quelle importance il étoit , à Sylla , de pouvoir repasser en Italie , lui proposa d'unir ses intérêts avec ceux de Mithridate, et que son maître lui fourniroit de l'argent, des troupes, et des vaisseaux, pour faire la guerre à Cinna et à Marius.

Sylla , sans paroi tre d'abord offensé de pareilles propositions, l'exhorta, de son côté, à se retirer de la servitude où il vivoit sous un prince impérieux et cruel. Il lui proposa de prendre le titre de roi dans son gouvernement ; et il lui offrit de lui faire donner la qualité d'allié et d'ami du peuple Romain , s'il vouloit lui livrer la flotte de Mithridate , dont il avoit le commandement (1). Archelaiis rejetta, avec indignation, une pareille proposition, et témoigna même au général des Romains, combien il se sentoit offensé , qu'il l'eût cru capable d'une telle trahison. Alors Sylla, prenant cet air de grandeur et de dignité , qui étoit si naturel aux Romains (2) : « Si n'étant qu'un es-

(1) App. Alex, de bello contrà Mithridat. cap. 55. — (») Plut, in Sylla.

T « clave, lui dit-il , et tout au plus l'officier d'un

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de Rome. » roi barbare, tu regardes comme une lâcheté 66 ^' « de quitter le service de ton maître , comment « as-tu été assez hardi pour proposer d'aban- « donner les intérêts de la république , à un « Romain tel que Sylla? Crois- tu que les choses « soyent égales entre nous? As -tu oublié mes «victoires? Ne te souviens-tu plus que tu es Ce « même Archelaûs, que j'ai défait dans deux batailles, et que j ai forcé, dans la dernière, « d aller se cacher dans les marais d'Orcho- « mène; »

Archelaûs, déconcerté par une réponse si fière , ne se soutint plus dans la suite de la négociation. Sylla s'en rendit le maître , et donna la loi en victorieux. Il lui dit que , si Mithridate vouloit obtenir la paix, il falloit que ce prince abandonnât l'Asie mineure, et la Paphlagonie; quil rendît la Bithynie à Nicomède, et la Cappadoce à Ariobarzane; qu'il payât, aux Romains , deux mille talens , pour les frais de la guerre , et leur remît soixante-dix galères. Sylla , à ces conditions , s'obligea , de son côté , de faire confirmer , à Mithridate, par le sénat, la possession des États qui lui resteroient, et de le faire déclarer ami et allié du peuple Romain. Le traité ayant été arrêté à ces conditions , les articles en furent envoyés à Mithridate. Ce

ItOMA UNES. 8i

nonobstant la différence des partis , à la prise du plus grand ennemi des Romains. Sa perte étoit infaillible, si ce lieutenant de Sylla eût voulu agir, de concert, avec Fimbria ; mais, quelque honneur que lui eût fait la prise d'un si grand roi, Lucullus ne crut pas devoir rieu entreprendre, sans la participation et les ordres de son général. Peut-être même qu'il se fit un juste scrupule d entretenir la moindre relation av^c un homme qui venoit d'assassiner un consul. Ainsi j Mithridate, ayant la mer libre i se tira de cette place , et continua la guerre i avec différens succès , contre Fimbria et contre Sylla, quoiqu'il fût déjà entré en quelque espèce de négociation, avec le dernier, au sujet de la paix;

Celui-ci, en moins de trois ans, àvôit repris toutes les villes de la Grèce; défait, en deux batailles rangées, proche de Chéronée et d'Orchomène, Taxiles, Archelaùs et Dorilas, généraux de Mithridate , qui commandoient , dans la Béotie , une armée composée de plus de cent mille hommes ; et il avoit triomphé de ces forces redoutables , sans avoir plus de quinze mille hommes, et sans pouvoir tirer aucun secours de Rome , où le parti de Marius dominoit. Mais comme la guerre, quand on la fait heureusement, fournit aux besoins de la

le traité dans toutes ses parties. Alors Sylla 1 embrassa, et lui présenta Ariobarzane et Nicomède , dont il avoit ménagé le rétablissement par le traité de paix. Il l'assura , en même temps , quil alloit mettre Fimbria hors detat de lui donner aucune inquiétude, lis se séparèrent, ensuite, après s être donné réciproquement des marques extérieures d'estime et d amitié , si peu solides entre les grands, et sur-tout entre des ennemis nouvellement réconciliés.

Quelque avantageux que fût ce traité pour les Romains, et sur-tout pour Sylla, on ne laissa pas d'en murmurer dans son camp.

Les soldats, qui navoient pas le même intérêt que leur général de repasser en Italie , se plaignoient quil n achevât pas de vaincre un ennemi, qui netoit plus en état de lui résister. Sylla, pour justifier sa conduite, leur fit comprendre, que, s'il eût rejetté les propositions de paix, Mithridate , à son refus, nauroit pas manqué de traiter avec Fimbria ; et que , si ces deux ennemis avoient joint leurs forces, ils Tauroient contraint, ou d abandonner ses conquêtes, ou de hazarder une bataille contre des troupes supérieures en nombre, et commandées par deux grands capitaines , qui auroient pu , en un seul jour, lui faire perdre le fruit de toutes ses victoires.

prince les renvoya aussitôt par des ambassa- An deurs, qui dirent à Sylla, que le roi, leur mai- de *.° me * tre , y souscriroit volontiers , à l'exception de la Paphlagonie qu'il vouloit retenir , et de ses galères dont il ne pouvoit se défaire. Sylla leur répondit fièrement : « (i)Mithridate, à ce que «vous dites, veut retenir la Paphlagonie, et « refuse de me remettre ses galères, à moi qui « devois prétendre qu'il se jettât à mes pieds , <« si je lui laissois seulement la main dont il a « tué tant de citoyens Romains ! Mais peut-être « tiendra-t-il un autre langage , si je le puis «joindre. » Les ambassadeurs , consternés de cette réponse , gardoient le silence. Mais , Archelaus, en lui prenant la main, le pria d'adoucir son courroux. Il lui demanda seulement le temps de pouvoir se rendre auprès du roi , son maître ; et il l'assura qu'il en rapporteroit la ratification du traité qu'il avoit signé avec lui , ou qu'il se tueroit , lui-même , en sa présence.

Archelaûs, sur la parole de Sylla, fit une extrême diligence; et ayant joint Mithridate, il sçut lui représenter si vivement les forces de son ennemi, et les périls auxquels il s'exposoit, en continuant la guerre contre un si grand ca-

(i) Plut, in Sylla.

porter ses troupes en Italie : mais, avant que ^ de s'y embarquer, il assembla son armée. Après de Rouae avoir loué le courage et la valeur que les soldats avoient fait paroître, pendant toute la guerre , il leur laissa entrevoir quelque légère appréhension qu'ils ne se débandassent, sitôt qu'ils se verroient dans leur patrie. Ses soldats, touchés d'une crainte qui sembloit blesser l'affection qu'ils avoient pour leur général , firent un nouveau serment de demeurer sous leurs Enseignes, tant que la guerre civile dureroit. Ils l'assurèrent même qu'ils ne violeroient jamais la discipline militaire; et chacun lui offrit, pour gage de sa foi, ce qu'il avoit gagné d'argent dans la guerre de Mithridate.

Sylla ne voulut point recevoir leur argent; il les remercia , et leur fit espérer de magnifiques récompenses. Il débarqua ensuite à Brindes, sans trouver aucun obstacle de la part de ses ennemis. L'armée s'y reposa , quelques jours, pour se rétablir des fatigues de la mer , et reprit sa marche pour aller chercher les ennemis (1). Metellus le Pieux, qui, sous le consulat d'Octavius, setoit retiré, dans la Ligurie, pendant la tyrannie du vieux Marius, vint joindre Sylla, à la tête d'un gros corps

(1) App. Alex, de Bello civili , lib. I, cap. 80.

lèrent rendre , par troupes , à Sylla. Fimbria , se voyant trahi et abandonné par la plus grande <*e partie de son armée , fit demander une entrevue à Sylla. Mais ce général, revêtu de la dignité de pro-consul , ne trouvant point qu'il lui convînt de se mettre , en quelque sorte , d égalité avec un aventurier, se contenta d'y envoyer, en sa place , un officier, appellé Rutilius. Fimbria se plaignit d abord amèrement que Sylla eût refusé, à un de ses concitoyens, la conférence qu'il venoit d accorder à un roi barbare ; et, après avoir dit quelque chose , pour se justifier au sujet de la mort du consul Valerius , il demanda à Rutilius, ce qu'il pouvoit espérer de Sylla. L'officier lui répondit , que Sylla lui ordonnoit, en qualité de pro-consul , de sortir , à l'instant, d'une province, dont il avoit le gouvernement. Il ajouta, avec une froideur mêlée de mépris , qu'on lui permettoit de gagner le bord de la mer , pour s'embarquer. Fimbria, jugeant bien par une réponse si dure, que sa .perte étoit résolue , lui répartit brusquement qu'il sçavoit un chemin plus court; et, en même temps, il revint à Pergame, où, étant entré dans le temple d'Esculape, il se passa son épée au travers du corps. Mais le coup ne s etant pas trouvé mortel , il se fit achever par un de ses esclaves , qui se tua ensuite sur le corps

de pied, distribués en différens corps d'armée, Jjj sans compter la cavalerie ; tout cela comman- «fc Bome. dé par quinze officiers généraux , à la tête des- 67 °* quels étoient L. Cornélius Scipion , et C. Junius Norbanus, qui avoient la principale autorité, en qualité de consuls de cette année. Ces armées même grossissoient à tous momens , par la crainte qu'on avoit du ressentiment de Sylla. On ne doutoit point qu'il ne se vengeât cruellement, et qu'il ne répandît beaucoup de sang, s'il pouvoit se rendre maître de Rome.

Quoiqu'il y eut toujours deux partis dans la ville, celui du sénat et le parti du peuple, la crainte du dehors, et un intérêt commun, qui est le plus sûr lien de la concorde, les unissoient alors tous contre une puissance redoutable. Il en faut excepter les amis et les parti- « sans de Sylla qui , pour éviter la cruauté du jeune Marius, cherchoient un asyle dans le camp de son ennemi.

Sylla , aussi habile dans l'intrigue et dans les négociations secrettes que grand capitaine , se voyant environné de tant de corps différens joignit la ruse à la valeur. L. Scipion , l'un des consuls, étoit campé assez près de lui; il lui fit parler d'accommodement; et, pour l'y déterminer, ses agens lui représentèrent, avec beaucoup d'art, que Sylla étoit sensiblement

leva un grand nombre de troupes par son cré- Aq dit et ses amis, vint rejoindre Sylla, et par* «le Rome, tagea , depuis avec lui , tous les périls et toute ^° la gloire de cette guerre.

Mais, de tous les secours que reçut Sylla, en entrant en Italie , aucun ne lui fit tant de plaisir, que celui que lui amena Cn. Pompeïus (1), connu sous le nom du Grand Pompée. Il n'a* voit pas encore vingt -trois ans : cependant, sans aucune autorité publique , il leva une armée dans le Picenum (Marche d'Ancone ) , où son père avoit un grand nombre de cliens et d amis , et fit déclarer la plupart des villes de ce canton , en faveur de Sylla (2). Son armée étoit composée de trois légions; Brutus, un des chefs du parti contraire, se trouva à son passage. Les deux armées en vinrent aux mains ; la cavalerie de Brutus , composée de Gaulois , chargea la première. Pompée lui opposa la sienne ; et , s avançant lui-même , à la tête de son escadron, il tua, d'un coup de ja- Telot , le Gaulois qui commandoit cette cavalerie étrangère. Il se jetta ensuite , lepée à la main , dans ces escadrons étonnés de la mort de leur chef, et qui se renversèrent sur leur

(1) Velleius Paterc. lib. II, cap, 29. — (a) Plut, in Pompeio.

dans le camp (i). Il s'en rendit maître, sans ~ ~ tirer l'épée : et tout cela fut exécuté si promp- de Rome, tement, que Scipion n'en apprit la nouvelle 67 °*

que par les soldats même de Sylla qui l'arrêtèrent , dans sa tente , avec son fils , et qui les amenèrent à leur général. Sylla ne souffrit point qu'on leur fit aucun outrage. Il employa, au contraire , tous ses soins pour gagner le consul, et l'obliger à prendre son parti; mais, l'ayant trouvé inébranlable, il lui rendit généreusement la liberté, et lui permit de se retirer, à condition qu'il ne commanderait plus les armées contre lui.

L'adresse lui ayant si bien réussi, il crut qu'il auroit le même succès contre Norbanus , l'autre consul. Il lui envoya des députés pour demander une conférence ; mais Norbanus , instruit par la disgrâce de son collègue , retint ces députés et marcha droit au camp de Sylla , dans le dessein de le surprendre. Sylla, à l'approche des ennemis, n'eut pas le temps de ranger ses troupes en bataille. Ses soldats néanmoins ne s'épouvantèrent point; et, quoiqu'ils ne prissent, pour ainsi dire, l'ordre que de leur courage, ils se battirent avec tant de résolu-

(i) App. Alex, de bello civili, lib. I, cap. 85 — Plut, in Sylla.

~ tion , que Norbanus, après avoir perdu plus de de Rome, sept mille hommes , fut obligé de faire une reb7 °* traite précipitée , et peu différente d une fuite. Il se jetta, dans Capoue, avec les débris du corps qu'il commandent, dans la vue de défendre cette place, si Sylla entreprenoit den former le siège.

Le reste de la campagne fut employé, de part et d autre , en des négociations secrettes. Chaque parti tàchoit de débaucher les alliés de l'autre. Sylla, grand maître dans cet art, fit passer des sommes considérables, jusqu'au pied des Alpes , pour y gagner les Gaulois Cisalpins ; et ses agens lui en amenèrent un puissant secours. Ses ennemis, de leur côté, portèrent la guerre en Espagne. Sertorius, par sa valeur, se rendit maître d une partie de ces grandes provinces, qui servirent, depuis, d'asyle et de retraite à ceux de son parti. Le jeune Marius renouvella , en même temps , son alliance avec les Samnites, qui se déclarèrent, tout de nouveau, en sa faveur. Ces peuples mirent quarante mille hommes sur pied ; et ils en donnèrent le commandement à Pontius- Telesinus , le premier capitaine de leur nation, et qui avoit acquis beaucoup de gloire dans la guerre sociale. Un si puissant secours étoit moins l'effet de leur attachement au parti de

Marius, qu'une suite de leur ancienne jalousie ~ de l'agrandissement de la république : trop foi- de Rom*. bles contre toutes les forces réunies des Romains , ils ne se déclarèrent pour un parti , que pour pouvoir les perdre tous les deux plus facilement, ou du moins pour affoiblir un État voisin, devenu trop puissant et trop redoutable.

On procéda ensuite, dans Rome* à l'élec- 671. tion des consuls. Papirius Carbon fut élu pour la troisième fois; et on lui donna, pour col» lègue, le jeune Marins^ neveu^ d autres disent fils adoptif du grand Marius; et> quoiqu'il n'eût alor* que vingt-six ans, on crut le devoir élever à cette suprême dignité, malgré l'usage et les lois* pour mettre un grand nom à la tête du parti, et pour maintenir toujours, par le souvenir de son père, le peuple dans ses intérêts» Les armées se mirent en campagne, sitôt que le printemps fut venu. Marius * à la tête de quatre-vingt-cinq cohortes, présenta la bataille à Sylla. Ce général , qui a voit de secrettes intelligences dans Farinée ennemie , accepta le défi : on se battit, de part et d'autre, avec beaucoup de courage. Le soldat, dans l'une et l'autre armée, vouloit vaincre ou périr; et la fortune ne s'étoit point encore déclarée pour aucun parti, lorsque quelques escadrons de

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~ l'armée de Marius, et cinq cohortes de son aîle Kome. gauche, qui avoient été gagnés par l'argent de Sylla, y mirent du désordre, par une fuite concertée avec le général. Leur exemple en entraîna beaucoup d autres: la terreur se répandit dans toute l'armée ; ce fut moins , dans la suite , un combat qu'une déroute. 11 y eut plusieurs cohortes taillées en pièces. Le grand nom de C. Marius, le père, n'obscurcit point la gloire de son fils. Ce jeune homme fit voir, dans la bataille, toute la capacité d'un vieux général, et le courage déterminé d'un jeune officier. Il rallia, plusieurs fois, ses troupes; revint à la charge , et ne se retira que des derniers du combat. Enfin, après avoir vu que tout étoit péri par les armes , ou dissipé par la fuite (i), il se jetta dans Préneste, place forte qui s etoit déclarée pour son parti.

C'étoit la plus grande faute qu'il pouvoit faire, sur-tout ayant encore plusieurs armées à ses ordres, et qui tenoient la campagne.

Sylla , qui se flattoit de mettre fin à la guerre , par la prise du général , investit aussitôt cette ville : on y fit des lignes fortifiées de redoutes; et la circonvallation étant achevée, il laissa le soin de ce blocus à Lucretius Ofella , un de ses

(i) App. Alex, de bello civili, lib. I, cap. 87.

ROMAINES. loi

lieutenans , qu il avoit eu l'adresse de détacher —

du parti de Marius. Sylla mit des corps avan- de Rome, cés dans tous les déniés, par où on pouvoit 6714 arriver à Préneste ; et il fit camper son armée , de manière qu elle couvroit également le blocus et ces différens postes.

U marcha ensuite, avec un détachement, vers Rome. Les partisans de Marius, consternés de sa défaite , avoient abandonné la ville. Sylla y entra sans résistance; les habitans, désolés par la famine et par tous les maux qui suivent la guerre civile, lui ouvrirent leurs portes. Sylla , s étant rendu maître de la place, assembla le peuple , se plaignit qu'il se fût laissé séduire à la malice de ses ennemis; et, après avoir fait vendre les biens des 'partisans de Marius , il retourna à son armée pour tâcher, par la prise de ce chef, de mettre fin à la guerre civile. Marius, au désespoir de s'être enfermé dans Preneste, et livré, pour ainsi dire, entre les mains de son ennemi , attribua la cause de ses disgrâces à une intelligence secrette, que Sylla entretenoit dans son parti. Il envoya un ordre à Brutus , préteur de Rome , de se défaire de ceux qui lui étoient suspects ; et le préteur, en conséquence de cette cruelle proscription , fit poignarder, à l'issue du sénat, L. Domitius, Mutius Scevola, grand pontife et jurisconsulte

excellent, et P. Antistius. (i) On fut surpris de

de Rome, voir C. Carbon , frère ou cousin du consul , 67 1 .

enveloppé dans cette proscription. Il y a de l'apparence que Marius n auroit point donné cet ordre, et que Brutus n auroit osé l'exécuter, sans la participation du consul même : du moins n'en fit-il paroître aucun ressentiment; tant il est vrai que, dans la fureur des guerres civiles , les nœuds , que forme la nature , sont des liens trop foibles pour réunir ceux que l'ambition et l'intérêt ont séparés !

En effet , la mort de C. Carbon , massacré par ordre de Marius, et, pour ainsi dire, aux yeux de son frère , n'empêcha point ce consul d'employer tous ses soins pour faire lever le siège de Préneste. Ce blocus devint alors le prin* cipal objet de la guerre, Carbon, voulant jetter du secours dans la place, se battit, un jour entier , contre l'armée de Sylla , sans pouvoir venir à bout de son dessein. Pendant qu'ils étoient aux mains , Marcius , autre général du parti de Marius, à la tête de huit légions , entreprit, d'un autre côté , de forcer les défilés ; mais il trouva , en son chemin , Pompée , qui le repoussa, et tailla en pièces une partie de ses troupes. Metellus eut le «même avantage, peu

(1) App. Alex, de bello civili, lib. I, cap. 88.

après , contre Carbon et Norbanus : ces deux An généraux, ayant joint leurs forces, et fait une <l« Rome, marche forcée pour le surprendre, arrivèrent', 67 '* le soir, proche de son camp, qu'ils attaquèrent brusquement. Mais Mctellus, qui passoit, avec justice, pour un des plus grands capitaines de ce siècle , leur fit voir qu'on ne surprend jamais un habile général : il avoit placé son camp dans un endroit environné de vignes fort épais" ses, et qui lui servoient comme de palissades* Carbon et Norbanus attaquèrent ce camp avec plus d'impétuosité que d'ordre : leurs soldats , embarrassés dans ces vignes , ne pouvoient for* mer leurs bataillons , qui arrivoient , en désordre, au pied du retranchement. Les soldats de Me tell us , du haut de ces retranchemens, en tuèrent un grand nombre à coups de traits ; et, les voyant ébranlés, ils firent une sortie, où il en périt encore beaucoup. La nuit, qui survint, couvrit la home de ceux qui fuyoient; et il y en eut jusqu'à six mille qui , ne pouvant se débarrasser de ces vignes, se rendirent à Metellus.

Sur le bruit de cette défaite, une autre légîon, qui étoit proche du camp de Metellus, prit le même parti, malgré Albinovanus, qui la commandoit, et qui revint seul joindre Norbanus ; ornais il ne persista pas long-temps dans

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" cette fidélité. Comme s'il ne fût revenu que

An

de Rome, pour trahir son général d une manière encore 6 ^ 1 ' plus infâme, il pria (i), quelque temps après, Norbanus de manger chez lui, avec ses lieutenans, G. Apustius, et Flavius Fimbria, frère de celui qui s'étoit tué en Asie: il invita, à ce festin, les principaux officiers du même parti; et, au milieu du repas, il les fit égorger tous, à l'exception du général , que quelques affaires avoient empêché de s'y trouver. Après une action si noire, l'assassin fut se rendre, à Sylla, avec les complices de son crime. Norbanus, désespéré de tant de mauvais succès, et ne sçachant plus à qui se fier, se jetta dans une barque, qui le porta à Rhodes. Sylla l'envoya redemander aussitôt aux Rbodiens; et, pendant que les magistrats délibéroient sur une affaire si délicate, Norbanus, dans la crainte d'être

livré à son ennemi, se tua au milieu de la place.

Carbon n'eut pas un sort plus heureux; il tenta , encore plusieurs fois , de dégager Mari us de Préneste; et il l'entreprit toujours inutilement. Lucullus , un des lieutenans de Sylla , et qui étoit revenu de l'Asie , défit , proche de Plaisance, une partie de son armée; et Pompée

(i) A pp. Alex, de bello'civili , lib. I, cap. 9c

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tailla en pièces , proche de Glusium , vingt mille Aq hommes qui lui restoient du débris de tant de de Rome, combats. Le consul , ne se trouvant plus assez 671 * de forces pour tenir la campagne, abandonna ritalie , et s embarqua pour passer en Afrique. Mais, après avoir erré long-temps sur la mer, il tomba, depuis , entre les mains de Pompée , qui , pour couper les racines de la guerre civile , le fit mourir. Il ne restoit, de ce grand nombre de chefs qui avoient embrassé le parti de Marius, que Carinas, Marti us, et Damasippus, qui étoient encore à la tête de quatre légions. Ces Romains, obstinés à continuer la guerre, se joignirent à Telesinus , général des Samnites ; ils résolurent, de concert, de faire un dernier effort, et de périr ou de faire lever le siège de Préneste. Telesinus s avança fièrement, pour tâcher d enfoncer les lignes : il avoit , dans son armée, plus de soixante mille hommes, tous Samnites, et ennemis jurés du nom Romain , ou soldats Romains , et qui ne pouvoient espérer de salut , que par la défaite du parti contraire. Sylla, à la tête d'une armée victorieuse, s avança pour les rencontrer ; et il envoya ordre à Pompée, qui commandoit un autre corps d'armée , de suivre Telesinus , et de le prendre en queue, pendant qu'il l'attaqueroit de front. Mais, dans les mouvemens que faisoient ces

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~ n deux généraux, Telesinus, plus habile que l'un de Rome, et l'autre, leur donna le change; et, par une contre-marche qu il fit toute la nuit , il s avança du côté de Rome , qu il sçavoit être sans défense. Son armée , dans l'espérance du pillage de cette grande ville , fit ce chemin avec tant d ardeur, qu'on en vit paroi tre la tête, le lendemain , sur les montagnes voisines de Rome.

Jamais surprise ne fut égale à celle de ses habitans : ils se voyoient à la veille d'être la proie d une armée étrangère , qui , sous prétexte qu on avoit reçu Sylla dans la place, ne manqueroit pas de venger le changement de parti , quoique également forcé des deux côtés, par le meurtre et le pillage des malheureux citoyens. On ferme, aussitôt, les portes de la ville ; les hommes prennent les armes, et bordent les murailles de machines et de gens de traits, pendant que les femmes, tout en pleurs, courent, dans les temples , pour invoquer le secours des dieux (i). La peur et le tumulte augmentent, à mesure que Telesinus approche de la ville ; c etoit un autre Ânnibal aux portes de Rome , et il s en croyoit déjà maître. Pour lors il lève le masque ; il ne dissimule plus cette haine implacable qu il portoit aux Romains : aussi en-

(i) Plut in Sylla.

neiùi de Marius que de Sylla , son dessein étoit de détruire Rome, et d ensevelir, sous ses ruines, <l« le dernier de ses habitans. Il alloit , de rang en rang, pour encourager ses soldats : « II faut «abattre, leur crioit-il, la forêt où se retirent u ces loups ravissans. Portez le fer et le feu de «tous côtés; n épargnez rien : jamais les hom- « mes ne seront libres , tant qu'il y aura des Rd- « mains en vie. » Ses troupes , animées par ce discours , s avancent avec fureur. Ce qu il y avoit de jeunesse dans Rome, fît une sortie, sous les ordres d'Appius Claudius, moins pour empêcher les approches à une armée si redoutable , que pour différer la perte de la ville , et donner le temps à Sylla de venir à son secours. Les Romains se battirent comme des gens qui combattoient pour la défense de leur patrie , à la vue de leurs concitoyens , de leurs femmes , et de leurs enfans. Appius fut tué dans ce combat; et il n y avoitpas d apparence, vu l'inégalité des forces, que ceux qu'il commandoit pûssent espérer un autre sort, lorsqu'on vit entrer, dans Rome , sept cents chevaux auxquels Sylla avoit ordonné d'aller, à toute bride, se jetter dans la ville. Ils n'y furent pas plutôt arrivés, qu'ils sortirent par une autre porte, et qu'ils se joignirent à ceux qui combattoient contre les premières troupes de l'armée des Samnites.

Io8 RÉVOLUTIONS

— 7 Sylla s'avançoit , avec toute la diligence que

de Rome, lui pouvoit permettre son infanterie ; et il étoit 671 * au désespoir, quand il pensoit que Rome , qu'il envisageoit comme le prix de ses victoires , étoit en péril de tomber en des mains étrangères.

Enfin il arriva sur le midi , et campa proche le temple de Vénus (i). A peine eut-il donné le temps à ses soldats de se reposer un moment, qu'il leur fit reprendre les armes, et régla Tordre de la bataille : il donna le commandement de l'aîle droite à M. Crassus pour lui , il se mit à la tête de la gauche. La plupart de ses principaux officiers vouloient l'obliger à remettre la bataille au jour suivant ; ils lui représentèrent , qu'il y alloit de toute sa fortune, dans cette occasion; que ses troupes, fatiguées par une marche précipitée, avoient besoin de repos, sur-tout ayant à combattre contre les Samnites et les Lucaniens, peuples belliqueux, contre lesquels les Romains n'avoient jamais eu d'avantage , qui ne leur eût coûté beaucoup de sang. Mais Sylla, emporté par son courage, fit sonner la charge > et marcha aux ennemis. On se battit, de part et d'autre, avec une égale fureur ; le combat fut long-tc«nps opiniâtre , surtout à l'aile gauche, où il commandoit; les

(i) App. Alex. lib. I, cap. g3. — Plut, in Sylla.

Samnites ne se démentirent point de leur an- Au cienne valeur; ils poussèrent ses troupes, et les de ^° i me * mirent en désordre. Plusieurs cohortes et des légions entières, ne pouvant soutenir leurs efforts , prennent ouvertement la fuite. Sylla y accourt pour les rallier; il se jette, lepée à la main , au-devant des fuyards, pour les arrêter; mais le soldat , effrayé , ne connoît plus de commandement ; chacun , pour mettre sa vie à couvert, tâche de se jetter dans Rome. Les habitans , craignant que les vainqueurs n'entrassent avec les vaincus , fermèrent la porte de ce côtélà, et laissèrent tomber la herse, qui, par sa chute , écrasa plusieurs sénateurs de Farinée de Sylla. On dit que ce général , dans un si grand péril , tira de son sein une médaille ou une petite statue d'Apollon qu'il y portoit ; et, comme le péril et la crainte réveillent les sentimens de religion , on prétend qu'il lui adressa ces paroles, comme à sa divinité tutélaire : « O toi, « qui as fait sortir Cornélius Sylla victorieux de « tant de batailles , ne las-tu conduit , par des « victoires continuelles , jusqu'aux portes de sa ««•patrie , que pour l'y faire périr plus honteu- « sèment? » Il rallia, ensuite, ceux de ses soldats qui n avoient pu se jetter dans la ville. Ces troupes, quoique effrayées, mais forcées parla nécessité , firent face aux ennemis. Le combat

tlO REVOLUTIONS

recommença avec une nouvelle fureur ; il n y de Rome, eut que la nuit qui le fit cesser. Sylla, désespéré de ce mauvais succès, et sans sçavoir ce qui s etoit passé à son aîle droite , se retira dans son camp. *

La nuit étoit fort avancée , lorsque Crassus lui envoya dire qu'il avoit vaincu les ennemis, et qu il les avoit poursuivis jusqu'à Antenne , où la nuit l'avoit forcé de camper. Sylla s'y rendit, à la pointe du jour; et, après avoir donné, à son lieutenant et à ses troupes , toutes les louanges que méritoit un si grand service , il fut visiter le champ de bataille , qu'il trouva couvert de plus de cinquante mille morts. On démêla, parmi les autres, le corps deTelesinus, qui conservoit encore les traits de ce -grand courage et de l'animosité qu'il avoit fait paroître dans la bataille. On prit huit mille prisonniers, que Sylla fit tuer, sur-le-champ, à coups de traits (i). Martius et Carinas, ayant été arrêtés dans la suite, eurent la tête coupée; et Sylla les envoya, à Lucrétius, comme des preuves de sa victoire, et avec ordre de les faire porter autour des murailles de Préneste. Lfs habitans et la garnison, ayant appris cette defaite , la fuite de Norbanus et de Carbon , et se

(i) App. Alex, de bcllo civili , lib. 1, cap. ç3.

voyant sans vivres et sans ressource, ouvrirent leurs portes. Marius tâcha de s'échapper, par d e des conduits souterrains , avec un jeune Samnite , frère de Telesinus ( i ); mais , ayant trouvé toutes les issues , qui se rendoient dans la campagne , occupées par les soldats de Sylla , ces deux chefs se donnèrent mutuellement la mort, pour ne point tomber vivans entre les mains de leur ennemi. Sylla fit égorger les habitans , et ne pardonna qu aux femmes et aux enfans.

Ceux de la ville de Norbe , qui , après un long siège et une défense opiniâtre, se voy oient à la veille d'éprouver un pareil sort , mirent le feu à leurs maisons, et se tuèrent, ensuite, les uns les autres, tant pour priver le soldat du butin , que pour ne pas laisser, à Sylla, le pouvoir de disposer de leurs vies. La prise de cette place mit fin à la guerre civile ; et Sylla , victorieux de tant d'ennemis différens, entra, dans Rome, à la tête de ses troupes : heureux s'il eût conservé y dans la paix , la gloire qu'il venoit d'acquérir dans la guerre , ou qu'il eût cessé de vivre, en même temps, qu'il acheva de vaincre !

Les lieutenans de Sylla se rendirent maîtres de toutes les villes de l'Italie , et mirent de puissantes garnisons , dans les places qui s'étoient

(i) Velleius Paterculus, lih. II , cap. 17.

RÉVOLUTIONS An déclarées pour le parti de Marius. Ce qui restoit de 6 ^ me de troupes , du débris de tant d'armées, qu'on ' avoit opposées à Sylla, lui envoyèrent des députés pour en obtenir quartier; il leur fit dire, qu'il donneroit la vie à ceux qui s'en rendroient dignes par la mort de leurs compagnons : espèce toute nouvelle de proscription , qui obligea ces malheureux à tourner leurs armes, les uns contre les autres. Il en périt un grand nombre : six mille , qui échappèrent à ce massacre , se rendirent à Rome. Sylla les fit enfermer dan* l'Hippodrome, et convoqua, en même temps, le sénat dans le temple de Bellone, qui étoit voisin (i). Comme il étoit naturellement éloquent , il ne parla , qu'en termes magnifiques , de la grandeur de ses exploits. Pendant que tout le sénat étoit attentif à sa harangue , ses troupes, par son ordre, se jettèrent dans l'Hippodrome, et égorgèrent ces six mille hommes, dont nous venons de parler. Le sénat, qui nétoit pas instruit de ses ordres , étonné des cris de ces malheureux qu'on massacroit, parut consterné , et crut qu'il avoit abandonné la ville entière au pillage de ses soldats ; mais Sylla , sans s'émouvoir, et sans changer de couleur, lui dit froidement, de ne pas s'inquiéter de ce

(i)Plut. in Sylla.

ÂOMAINES. 1 1 3

qui se passoit au-dehors , et que ce n etoit que An quelques misérables qu'on punissoit, par son de Jl^ me * ordre. C'est ainsi qu'il parloit des troupes du parti contraire ; et on rapporte que , dans rassemblée suivante du peuple , il déclara , d'un ton fier et superbe, qu'il traiteroit, de la même manière, tousses ennemis, et qu'il ne pardonneroit à aucun , de quelque condition qu'il fût: et, peu après, il fit afficher, dans la place publique, les noms de quarante sénateurs , et de seize cents chevaliers qu'il proscrivoit.

Deux jours après, il proscrivit encore quarante autres sénateurs , et un nombre infini des plus riches citoyens de Rome. Il déclara, infâmes et déchus du droit de bourgeoisie , les fils et les petits-fils des proscrits; il ordonna, par un édit public, que ceux qui auroient sauvé un proscrit, ou qui l'auroient retiré dans leur maison, seroient proscrits en sa place; il mit , à prix , la tête des proscrits ; et il fixa chaque meurtre à deux talens. Les esclaves , qui a voient assassiné leurs maîtres, recevoient cette récompense de leur trahison ; et , à la honte de l'humanité , on vit des enfans dénaturés , les mains encore sanglantes , la demander pour la mort de leurs propres pères ,

qu'ils avoient massacrés. Lucius Catilina, qui , 3 8

n4 DÉVOLUTIONS

An pour s'emparer du bien de son frère , lavoit a* Rome. f a j t mounr, pria Sylla, auquel il étoit atta- 71 * ché , de mettre ce frère , qu'il avoit tué , depuis long -temps, au nombre des proscrits, afin de couvrir, par -là , lcnormité de son crime. Sylla lui ayant accordé sa demande, Gatilina, pour lui en marquer sa reconnoissance , alla tuer, au même moment, Marcus Marius, parent du grand Marius , et lui en apporta la tête dans la place publique. Gomme il avoit encore les mains souillées du sang de ce malheureux , il entra dans le temple d'Apollon , qui étoit proche de la place , (i) et les lava dans feau lustrale de ce temple,' comme pour ajouter l'impiété et le sacrilège , au meurtre et à

Cette cruelle proscription n'enveloppa pas seulement ceux du parti contraire; Sylla, à qui la mort d'un homme ne coûtoit rien , permit, à ses amis et à ses officiers, de se venger impunément de leurs ennemis particuliers. Les grands biens devinrent un crime ; et quiconque, passoit pour riche,n étoit point innocent. Quintius Aurelius , citoyen paisible , qui avoit toujours vécu dans une heureuse obscurité, sans être connu ni de Marius, ni de Sylla, apper-

(.) Plut, in Sylla.

ROMAINES. llb

eevant, avec étonnement, son nom dans ces ~ tables fatales , où Ton écrivoit ceux des pros- à* crits, s écria avec douleur : « Malheureux que 671 « je suis ! c'est ma belle maison d'Albe qui me « fait mourir; » et , à deux pas de là, il fut assassiné par un meurtrier , qui setoit chargé de le tuer. C'étoient, tous les jours, de nouvelles proscriptions et de nouveaux meurtres; et personne ne pouvoit compter sur un jour de vie. < ■ ' '> ' • '

Dans cette désolation générale , il n'y eut que C. Metellus, qui fut assez hardi pour oser demandera Sylla, en plein sénat, quel terme ilmettoit à la misère de ses concitoyens (1) : «Nous ne te demandons pas, lui dit-il, que « tu pardonnes à ceux que tu as résolu de ♦ faire mourir; mais délivre- nous dune in- < certitude pire que la mort ; et du moins Rapprends-nous ceux que tu veux sauver. » Sylla, sans paroître s'offenser d'un discours si hardi , lui répondit froidement , qu'il ne setoit pas encore déterminé sur le nombre de ceux à qui il vouloit laisser la vie : mais , qu'à l'égard de* autres , il avoit proscrit d'abord les premiers dont il setoit souvenu; qu'il se réservoit la liberté d'en user, de la même manière , à fa-

(i) Plut, in Sylla.

Il6 RÉVOLUTIONS

^ venir , à mesure que sa mémoire lui fournide Rome. PO it les noms de ses ennemis. Il étendit ensuite, sur des villes, et sur des nations entières, cette proscription , qui n étoit tombée d'abord que sur des particuliers. Il s'empara, par une manière de confiscation , des biens , des maisons , et du territoire de toutes les villes d'Italie , qui , pendant la guerre civile , s etoient déclarées pour Marius; il en fit la récompense de ses soldats , qu'il attacha , de nouveau , à sa fortune et à ses intérêts. Mais comme ses usurpations * et beaucoup d'autres , dont nous aurons lieu de, parler, dans la suite, pouvoient n'être pas durables , ceux qui en profitaient , lui firent insinuer qu'il devoit se revêtir de là dignité de dictateur , afin de donner forée de loi , et une apparence de droit à tant.de dispositions différentes qu'il faisoit dans la république;- :*mw;

Nous avons déjà dit , que les Romains , après avoir aboli la royauté , en avoient cependant conservé comme la représentation , dans iadignité de: dictateur. La puissance de ce aou4 verain magistrat étoit sans bornes ; Tautorité des consuls et des autres magistrats subalternes, si on en excepte celle des tribuns , cessoit absolument par son élection. Il avoit

pouvoir de vie et de mort sur ses concitoyens;

et il pouvoit lever des troupes , ou congédier — ~ — les armées , quand il le jugeoit à propos , de Rome, sans que personne fat en droit de lui denian- 67 '* der raison de sa conduite. Vingt -quatre licteurs, qui portoient les faisceaux et les haches, le précédoient quand il sortoit en public , et le général de la cavalerie le suivoit par - tout. Le dictateur avoit seul le droit de le nommer; c etoit comme son lieutenant. Eli un mot, le dictateur avoit toute la puissance et l'appareil de la royauté : mais , comme il auroit pu abuser d'un pouvoir si absolu, et peut-être plus grand que ne l'avoient jamais eu les anciens rois de Rome , on n avoit recours à cette suprême dignité que dans les périls extrêmes de la république , comme lorsqu'on étoit attaqué par des ennemis redoutables , ou que la république étoit agitée par de dangereuses séditions; et on prenoit toujours la précaution de ne déférer cette puissance suspecte à des républicains , tout au plus que pour six mois.* Sylla , maître absolu , dans Rome , la voulut avoir pour un temps indéfini. C'est ainsi que les Romains (1) , qui avoient passé, de la domination des rois, sous le gouvernement républicain des consuls et des tribuns mili-

(1) Cicero, orat. in Rullo. — Idem , lib. I de Legibus.

Aa taires , retombèrent , après plusieurs siècles , àe Roma. sous la puissance absolue d'un seul ; quoique * 71 ' Sylla , pour diminuer l'horreur qu'en avoient des républicains, eût masqué une véritable royauté, sous le [titre et la dignité de dicta-

Mais les Romains étoient trop habiles , pour ne pas s'appercevoir que , sous des noms anciens et connus, il selevoit une puissance toute nouvelle et incompatible avec la liberté. Sylla, dictateur perpétuel, ou, pour mieux dire, le roi et le souverain absolu de Rome, changea, à son gré, la forme du gouvernement. Il abolit d'anciennes lois, en établit de nouvelles , se rendit maître du trésor public , et disposa , souverainement , des biens de ses concitoyens, quil regardoit comme faisant partie de ses conquêtes, (i) Crassus, lui seul , en eut la meilleure partie. Cet homme, qu'on a appellé le plus riche des Romains, n'avoit point de honte de lui demander la confiscation des proscrits , ou d'acheter leurs biens , "à vil prix , quand on les vendoit publiquement dans la place. Sylla , aussi libéral envers ses amis, que dur et inexorable envers ses ennemis , se faisoit un plaisir de répandre, à pleines mains,

(i) Plut, in Crasso.

lés trésors de la république sur ceux qui setoient attachés à sa fortune , mais aussi il en à* exigeoit une dépendance entière. Pompée , par son ordre , répudia sa femme , appellée Antistia, fille du sénateur Antistius, que le jeune Marius avoit fait mourir, et fut obligé d'épouser Émilie , belle - fille de Sylla , issue du premier mariage de sa femme Metella avec Scaurus. Ce fut par ce même pouvoir souverain , qu'il exerçoit indifféremment sur tous les Romains, qu'il voulut contraindre Julius César, neveu de la femme de Marius , de répudier pareillement Cornélie sa femme, et fille de Cinna. Mais César, à peine sorti de l'enfance, osa lui résister; il se présenta même, avec une hardiesse surprenante, devant une assemblée du peuple , pour demander la prêtrise de Jupiter. Sylla, non seulement lui fit donner l'exclusion , mais il résolut encore de le proscrire. Ce ne fut qu'avec des peines infinies que ses amis obtinrent sa grâce; et, sur ce qu'ils représentèrent , qu'il n'y avoit rien à craindre d un homme si jeune , on prétend qu'il leur répondit que , dans cet homme si jeune , il découvrit plusieurs Marius. Les parens et les amis de César , instruits de ce discours , et sçachant combien tous ceux qui avoient appartenu à Marius , étoient odieux au dictateur,

— ■ rengagèrent à sortir de Rome , où il ne revint

de Rome, qu'après la mort de Sylla.

67 ! * De cette attention sur la conduite des particuliers, le dictateur passa au gouvernement civil , et au règlement du sénat. Il y fit entrer trois cents chevaliers , pour remplacer ce grand nombre de sénateurs qui étoient péris dans la guerre civile, ou parles proscriptions: mais, pour diminuer , en même temps, l'autorité des chevaliers , il ôta, à cet Ordre, le droit deconnoître du crime de concussion et de péculat, que Caïus Gracchus leur avoit attribué. Il augmenta, en même temps, le nombre des plébéiens de dix mille esclaves des proscrits, aux» quels il donna le nom de Cornélius, pour les faire souvenir de l'auteur de leur liberté. Il publia, ensuite, différentes lois, dont les unes étoient nouvelles, et les autres, les mêmes qu'il avoit fait recevoir pendant son consulat , mais que Marius et Cinna avoient abrogées : son principal objet étoit de réprimer l'ambition de ceux qui vouloient, tout d'un coup, parvenir aux premières dignités de l'État, et d'abaisser, en même temps, l'autorité des tribuns du peuple, auxquels il avoit toujours été très opposé. Il ordonna, par la première de ces lois, que personne ne seroit reçu à la charge de préteur , qu'il n'eût passé par celle de questeur;

et qu'aucun citoyen ne pourroit, parvenir au Jjj consulat, qu après avoir exercé la préture, ni <*« obtenir la même dignité , une seconde fois, ° 7 que dix ans après lavoir exercée. Par une seconde loi , il exclut ceux qui auroient été tribuns du peuple , de toute autre magistrature : ce qui avilit entièrement cette dignité , la plus puissante après la dictature , et la plus redoutable de là république.

Il fit recevoir ces lois dans des assemblées du peuple Romain. Tous les suffrages furent pour la publication : personne n'osa être d'un avis contraire à celui du dictateur; et l'exemple de Lucretius Ofella , fit voir combien il étoit dangereux de s'y opposer, ou de ne pas s'y soumettre. Lucretius étoit un des lieutenans de r> 7 a - Sylla , qui lui avoit rendu les services les plus importans : c'est lui qui avoit assiégé et pris Préneste,et réduit le jeune Mari us à la funeste né* cessité de se tuer. Cet officier aspiroit au consulat , quoiqu'il n'eût pas passé par la préture. Sylla lui fit dire de se désister de ses prétentions, comme étant contraires aux lois nouvelles qu'il venoit d'établir. Lucretius , se fiant sur ses services, ne crut pas que les lois fussent faites pour un lieutenant de Sylla ; et, comme il ayoit une puissante brigue parmi le peuple, il ne laissa pas de paroître, le jour de Fassem-

~ biée, au nombre des candidats. Sylla, offendc Rome. s é de sa poursuite , le fit poignarder sur-lechamp, par un centenier. Le peuple, qui ignoroit la cause de ce meurtre, se jetta sur l'officier , et le traîna devant le dictateur, pour le faire punir. Sylla ordonna qu on le mît en liberté , et adressant la parole au peuple :(i ) « Sçachez, •«Romains, leur dit -il, que c'est, par mon < ordre , qu'on a tué cet homme , qui ne vouloit « pas in obéir , et qu on fera le même traite- « ment à ceux qui entreprendront de violer - mes lois et mes ordonnances. » Le peuple se retira , consterné de se voir sous une domination si tyrannique.

6 7 5. Cependant cet homme , qui avoit usurpé un empire si absolu , et qui, pour y parvenir, avoit essuyé tant de périls et donné tant de batailles, s avisa, tout dun coup, d'y renoncer. Sylla, après avoir fait périr , dans les guerres civiles , plus de cent mille de ses concitoyens , après avoir fait massacrer quatre-vingt-dix sénateurs» dont il y en avoit quinze consulaires , et plus de deux mille six cents chevaliers ; cet homme, dis-je , dont la vengeance avoit été la première passion, rassasié de tant de sang qu'il avoit

(1) App, Alex, de bcllo civili, lib. I, cap. 1 01. — Plut, m Sylla.

fait répandre , fut asscs hardi pour se dépouil- An 1er de la souveraine puissance. Il se démit de 4e Rome.

la dictature, et se réduisit, de lui-même, au rang d un simple citoyen , sans craindre le ressentiment de tant d'illustres familles , dont il avoit fait périr les chefs par ses, cruelles proscriptions. On dit, au contraire, qu'après s être déposé de la dictature, il cria, tout haut, au milieu de la place , qu'il étoit prêt à rendre compte de sa conduite. Il renvoya , en même temps, ses licteurs, licencia ses gardes, et se promena , encore quelque temps , sur la place , avec quelques uns de ses amis , et devant la multitude du peuple, qui, frappée detonnement, regardoit un changement si peu attendu, comme un prodige. Il retourna, le soir, à sa maison, seul, et comme un simple particulier, et sans que personne, parmi un si grand nombre d ennemis qu'il s'étoit faits, osât lui manquer de respect. H n'y eut, dans une si grande ville, qu v un jeune étourdi qui l'insultât publiquement : il le suivit , en lui disant des injures , jusqua la porte de sa maison. Sylla ne daigna pas lui répondre; et il dit seulement, par une espèce de prédiction , que l'insolence , de ce jeune homme seroit cause que, si quelqu'un, après lui, parvenoit au même degré de puissance, il ne s'en démettroit pas aussi faci-

— lement qu'il venoit de le faire (i). La plupart de Rome, des Romains , regardèrent une abdication si 675, surprenante , comme le dernier -effort de la magnanimité. On oublia ses proscriptions ; on lui passa tant de meurtres qu'il avoit fait faire, en faveur de la liberté, qu'il avoit rendue à sa patrie.

Ses ennemis , au contraire , attribuèrent un si grand changement à l'inquiétude naturelle de son esprit, et à la crainte continuelle oà il étoit , qu'il ne se trouvât quelque Romain assez généreux, pour lui ôter, d'un seul coup , Tenir pire et la vie. Quoi qu'il en soit de ces différens motifs , Syllà , après tant de sang répandu , mourut tranquillement dans son lit, comme Tauroit pu espérer le plus paisible citoyen de la république. Il composa, lui-même, son épitaphe, peu de jours avant sa mort; et on y trouve son véritable caractère ; elle contient : « Que jamais personne ne lavoit surpassé ni à « faire du bien à ses amis , ni à faire du mal à « ses ennemis (2). » Son abdication de la dictature fit voir que l'ambition et l'envie de régner n'a voit pas été sa passion dominante, et qu'il ne s'étoit emparé de la souveraine puissance ,

(1) App. Alex, de bello civili, lib. I, cap. 104. — (*) Plut, in Sylla , p. 434.

j " ROM ALN'KS. . 125

que pour pouvoir se venger plus sûrement de An ses ennemis. Mais l'exemple dangereux d'un de ( ?^ me ' simple citoyen , qui avoit sc-u s'élever à l'empire et s'y maintenir, laissa appercevoir, à ceux qui lui succédèrent , que le peuple Romain pouvoit souffrir un maître : ce qui causa de nouvelles révolutions.

A peine Sylla avoit les yeux fermés , que M.

Emilius Lepidus, premier consul , entreprit, à son exemple , de se rendre maître du gouvernement. Mais, pour un si haut dessein , il avoit plus d'ambition que de crédit et de forces. C'était un homme sans considération dans les ar- . mées, plus adroit politique que soldat, dune profonde dissimulation , et qui ne s'étoit élevé qu'à force de bassesses. Quoiqu'il se fût déclaré pour le parti de la noblesse, qui lui paroissoit le plus puissant, ou , pour mieux dire , qu'il eût plié sous l'autorité absolue de Sylla , le dicta^ teur, qui avoit démêlé son caractère, et qui s'en défioit, ne voulut jamais consentir qu'il parvint au consulat. Mais, depuis qu'il eut abdiqué la dictature, Pompée, qui avoit la principale autorité dans les affaires, séduit par le feint attachement de Lepidus, favorisa ouvertement son élection; et, le jour des comices, il le fit nommer premier consul , par préférence à Q. Catulus , son collègue , et

— I fils de ce consulaire que Marius avoit fait

An 1

de Rome, mourir.

67 " On rapporte que Sylla , voyant revenirPompée de la place, transporté de joie de l'élection deLepidus, qu'il regardoit comme sa créature, et sur-tout de la préférence qu'il lui avoit fait remporter sur Gatulus , lui cria tout haut (1) : « ?Tas-tu point de honte, jeune homme, de « t'applaudir d'avoir fait déclarer, pour premier « consul , un homme tel que Lepidus , au préjudice de Gatulus, un de nos meilleurs ci- « toyens? » Il l'avertit ensuite, qu'il se préparât à ne trouver, dans Lepidus, qu'un ami foible, et même équivoque , et qui pourroit devenir un bien dangereux ennemi, dans la suite, s'il y rencontroit quelque avantage.

La conduite, que tint Lepidus, fit voir que son véritable caractère n'avoit pas échappé à Sylla, malgré toute la dissimulation dont il avoit tâché de le couvrir. Et, à peine étoit-il entré en possession du consulat, qu'on s'apperçut qu'il cherchoit, par de nouvelles divisions, à s'emparer, à son exemple, de la souveraine puissance , et à usurper la même autorité.

Nous avons vu , plus d'une fois, dans la suite de cette histoire, que tantôt les intérêts du

(1) Plut, in Sylla et in Poropeio.

peuple, tantôt ceux du sénat, avoient servi de prétexte aux grands de Rome , pour satisfaire «le R°m* leur ambition. Lune et l'autre route étoient ouvertes à Lepidus. Il est vrai que, pour s accommoder à l'état présent de la république, il s'étoit déclaré pour le parti de la noblesse , comme nous venons de le dire ; mais de pareils cngagemens n étoient pas pour arrêter un homme ambitieux : et, comme d'ailleurs il voyoit, à la tète de ce parti, Pompée, Me tell us, Grassus, et même Catulus, son collègue, qui le surpassoient en crédit et en considération , il crut qu'il acquerroit un plus grand nombre de partisans, s'il passoit dans le parti de Mari us, dont la plupart des chefs avoient péri dans la guerre civile, et qui ne subsistait plus que par l'ancienne animosité du peuple contre la noblesse.

Ce fut pour relever ce dernier parti, qu'il proposa d'abolir une partie des lois de Sylla. Catulus , son collègue au consulat , s'y opposa avec beaucoup de fermeté. Les deux partis se déclarèrent pour l'un ou l'autre consul. Lepidus, pour fortifier le sien, et pour mettre les peuples d'Italie dans ses intérêts, leur fit dire qu'il étoit dans le dessein de les rétablir dans les trente-cinq anciennes tribus, et de leur faire rendre les terres, dont le dictateur les avoit privés , pour en faire la récompense de ses sol-

dats. Cette déclaration ne manqua pas degrosh de Rome. §ir considérablement le nombre de ses partisans. Rome se voyoit à la veille de servir encore de

théâtre à une nouvelle guerre civile; mais le

sénat interposa son autorité, et tira parole, avec serment , des deux consuls , que , pendant leur consulat, ils ne prendroient point les armes Fun contre l'autre.

676. Lepidus, en sortant de charge, se crut dégagé de son serment (1). On lui avoit décerné , à l'issue du consulat , le gouvernement de la Gaule Cisalpine : il y leva aussitôt une armée , et il fit entrer, dans son parti, Brutus et Perpenna , tous deux prétoriens , qui avoient à leurs ordres, l'un et l'autre, un corps de troupes considérable, et qui campoient près de Modène.

Lepidus, fortifié de ce secours, et ne voyant aucune armée, en Italie, qu'on pût lui opposer, marcha droit à Rome , dans l'espérance de devenir un autre Sylla , s'il pou voit se rendre maître de la ville. Le sénat, averti de sa marche et de ses desseins , se mit en état de lui en défendre l'entrée. On eut bientôt enrôlé les légions. Catulus , qui en eut le commandement , campa hors des portes de la ville. Lepidus, pour gros-

(1) App. Alex, de bello civili , lib. I, cap. 107. — Plut, in Pompcio.

sir son parti > fit semer des billets, dans Rome, 7" dans lesquels il invitait le peuple , et les parti- àe Home, sans de Marius de le venir joindre. Mais > comme on n etoit pas prévenu en faveur de son habiletéet de son courage , et que d ailleurs le peuple ne pouvoit souffrir qu'on parlât d'incorporer les peuples d'Italie dans les anciennes tribus , personne ne branla en sa faveur. Cependant, comme il étoit trop avancé pour reculer, on en vint bientôt aux mains; et Catulus, à la tête des légions et de tout ce qu'il y avoit de noblesse dans Rome, le chargea si brusquement, qu'après une légère résistance, il tailla en pièces une partie de son armée , et obligea le reste à prendre la fuite. Lepidus , désespéré de ce mauvais succès (1) , après avoir erré, quelque temps, inconnu et caché en différens endroits de l'Italie, passa enfin dans l'isle de Sardaigne, où il avoit quelques partisans. Perpenna , un de ses officiers , l'y vint joindre avec les débris de son armée. Plusieurs partisans de Marius se rendirent auprès de lui. Il fit de nouvelles levées; son parti grossit insensiblement; et il se vit bientôt une nouvelle armée. Son dessein étoit déporter la guerre en Sicile , où il avoit des intelligences secrettes. Mais on apprit, quelque temps après,

(1) A[ip. Alex, de bello civili, lib. I ? cap. 107. 3. 9

,3o RÉVOLUTIONS

— ~ — quii étoit mort de chagrin, ayant intercepté de Rome, une lettre qui ne lui permettent pas de douter de l'infidélité de sa femme. Sa mort dissipa son parti. Brutus n'avoit pas eu un sort plu ^ reux. Ce capitaine, n'ayant pu passer en et joindre Lepidus, s'étoit jetté dans Modène , avecquelques troupes qu il commandoit, moins, à la vérité, pourcontinuer la guerre, que pour avoir le temps de capituler et de faire sa condition meilleure. En effet, Pompée ayant eu ordre de l'y assiéger, il ne parut pas plutôt devant la place , que Brutus lui en fit ouvrir les portes; et il ne demanda, pour toute condition, que de pouvoir se retirer, en sûreté, dans une petite bourgade, située sur les rives du Pô.

Pompée en convint : il écrivit même, au sénat, que la prompte soumission de Brutus avoit mis fin à la guerre. Cependant, au préjudice du traité et de sa parole, peu de jours après, il l'envoya poignarder dans cette bourgade, qu'il avoit choisie pour retraite, soit qu'il eût découvert qu'il entretenoit encore de secrettes intelligences avec Lepidus , soit que cejeuncgénéral, élevé dans la cruelle politique de Sylla , ne crût pas qu'on dût laisser vivre aucun chef du parti ennemi (i). Perpenna , après la mort de ces

(1) Plut, in Pompeio.

ROMAINES. l3l

deux chefs, rassembla les débris de leurs troupes ; ^ et, se trouvant à la tête de cinquante-trois co- de Home, hortes , il les conduisit en Espagne. Son dessein ctoit de s'y cantonner, et d'y faire la guerre en son nom, et sans dépendre d aucun chef, à l'exemple de Sertorius, capitaine d'une grande réputation , qui soutenoit encore le parti de Marius , dans la Lusitanie.

Sylla a voit fait déférer le gouvernement de ces grandes provinces à Metellus , un de ses lieutenans. Le sénat , craignant qu'il ne pût résister à ces deux chefs, s'ils joignoient leurs forces, envoya, à son secours, Pompée, avec de nouvelles troupes (1). Pompée, l'homme de confiance du sénat, et qui, depuis la mort de Sylla, passoit pour le premier général de la république , se mit aussitôt en chemin ; et il menoit , avec lui , ces mêmes troupes qui avoient défait , plus d'une fois , celles du parti de Marius. Les soldats de Perpenna, qui n'étoient pas prévenus en faveur de la capacité de leur commandant, apprenant que Pompée marchoit à eux, prirent les armes, levèrent leurs Enseignes (2}; et, sans consulter Perpenna, lui crièrent, qu'il falloit aller joindre Sertorius; qu'ils avoient besoin d'un capitaine

(1) Plut, in Pompeio. — (2) Idem, in Sertorio.

ï32 RÉVOLUTIONS

~ aussi plein d expérience pour les commander,

de Rome. c t que , s'il refusoit de les conduire dans son camp, ils en trouveroient bien Je chemin, et qu'ils lui porteroient leurs Enseignes.

Perpenna fut outré de cette désertion générale ; mais , ne pouvant trouver de sûreté pour lui-même, que parmi les complices de sa révolte, il fut obligé de les suivre. Il se rendit au camp de Sertorius ; et , de général absolu et indépendant, il se vit réduit, par ses propres soldats , à la fonction d officier subalterne.

La jonction de Pompée avec Mctellus , et celle de Perpenna avec Sertorius , donnèrent une nouvelle chaleur aux armes. Sertorius, capitaine expérimenté et entreprenant , eut presque toujours l'avantage, sur -tout contre Pompée, que l'envie de se distinguer, et la crainte de partager sa gloire , tenoit ordinairement séparé de Metellus. Ce jeune général , dont la réputation étoit si grande à Rome, eut même le chagrin de voir prendre et brûler à ses yeux , la ville de Lauron , que Sertorius assiégeoit , et qu il tenta inutilement de secourir.

On dit que, s étant trop avancé, et ne considérant que l'armée ennemie qui formoit le siège, ct qu'il avoit devant lui, il vit, sur les hauteurs voisines , des troupes de monta-

gnards , qui y parurent tout d'un coup, et qui, en faisant des courses dans la plaine, lempê- ^ Rome, choient de s'y étendre , et de pouvoir fourrager; 6/6 ensorte quêtant venu pour faire lever un siège , il se trouvoit , lui-même, comme assiégé et investi par ces différens partis , qui ne lui permettoient pas de s écarter. Sertorius, ayant fait observer à ses principaux capitaines, la disposition de son camp , et les différens endroits qu'occupoient ses troupes , ajouta , en parlant avec mépris de Pompée , que cet écolier de Sylla ne sçavoit pas encore son métier, et qu'il lui apprendroit , dans peu, qu'un général d'armée doit plutôt regarder derrière lui, que devant.

En effet , Pompée , craignant que ces troupes de Sertorius , qui occupoient les hauteurs , ne devinssent assez fortes et assez nombreuses pour lui fermer le chemin de la retraite , prit le parti de se retirer de bonne heure ; il fallut quil renonçât à l'espérance de jetter du secours dans la place assiégée. Sertorius l'emporta , l'épée à la main ; et , quoiqu'il ne fût pas cruel, il crut être obligé dy faire mettre le feu , pour intimider les autres villes d'Espagne , et leur faire sentir que la protection de Pompée étoit d'un foible secours contre ses armes et son ressentiment.

^ Pompée, au désespoir , d'avoir vu brûler <ie Home. un e ville . pour s être déclarée en sa faveur,

cnerchoit toutes Jes occasions d avoir sa revanche. 11 crut lavoir trouvée proche Sucrône : et, quoique Mctcllus ne fût pas loin, il s imagina être assez fort pour défaire l'ennemi, sans son secours. Il l'attaqua dans une plaine; niais Sertorius, dont la cavalerie Espagnole étoit supérieure à celle des Romains, le poussa si vivement, que ces Italiens rompus, jettèrent le désordre et la confusion dans l'infanterie. Pompée pensa être pris ; et son armée auroit été entièrement défaite, si Me tell us ne s étoit avancé à son secours. Sertorius, voyant approcher les légions de ce vieux général, se retira dans son camp, et dit à ses officiers, en plaisantant (1) : « Que si cette vieille, en par- « lant de Metellus, n'eût retiré ce jeune enfant « de ses mains, il alloit le renvoyer, à Rome, à « ses parens, après l'avoir corrigé, comme il le « méritoit. »

Pompée, moins présomptueux, et devenu sage par un peu d'adversité, jugea bien qu'il ne pouvoit pas, sans péril, s'éloigner de Metellus. Us joignirent leurs troupes : mais, malgré cette jonction, qui les rendoit supérieurs

(1) Plut, in Sertorio.

ROMAINES. l35

en forces, ils ne laissoient pas d'éprouver de"" nouveaux périls , dans tous les lieux où ils <*« campoient. Ils avoient affaire à un ennemi qui les venoit surprendre, tantôt de jour, tantôt de nuit. Ses troupes, la plupart composées d'Espagnols et de montagnards vifs et agiles , faisoient de continuelles attaques, et des retraites aussi promptes, sans que les soldats Romains, pesamment armés, et accoutumés à combattre de pied ferme, les pûssent joindre. Lui seul conduisoit toutes les entreprises ; il semhloit qu'il se multipliât : les deux généraux de Rome le trouvoient à la tête de toutes les attaques. S'il avoit de l'avantage , il poilssoit ses ennemis, sans leur donner le temps de se reconnoître; et, s'il trouvoit trop de résistance, et qu'il craignît d'être enveloppé, il avoit accoutumé ses soldats à se disperser. Us gagnoient les montagnes et les rochers; et, au moindre signal, ils sçavoient se rallier auprès de leur général (1) : on le voyoit revenir à la charge, par un autre endroit. Il sembloit que ce fût de nouvelles troupes, et une autre armée qu'il eût trouvée toute prête à entrer en action : par cette manière de faire la guerre , favorisé de la situation des lieux, il ne laissoit

(1} Plut, in Scrtorio.

l36 RÉVOLUTIONS

^ jamais en repos, ni ses ennemis, ni ses propres a© Rome, troupes.

Sa réputation , et les nouvelles des avantages qu'il remportait, tous les jours , sur les deux généraux les plus estimés à Rome, passa jusqu en Asie. Nous avons vu que Mithridate , pressé par Sylla, a voit été obligé, pour obtenir la paix , de prendre la loi du vainqueur , et de souscrire à toutes les conditions qu'il lui avoit voulu imposer; et que le général Romain n avoit arrêté le progrès de ses armes, que pour les pouvoir tourner contre Mari us, et ses autres ennemis particu- M liers.

Mithridate crut, après la mort de Sylla, et pendant les guerres civiles qui agitoient la république, que la conjoncture étoit favorable pour renouveller la guerre. Il leva une puissante armée; et, afin de fomenter la guerre civile , et d'entretenir une diversion utile à ses desseins, il fit proposer, à Sertorius, d'unir leurs intérêts (1). Ses envoyés lui offrirent des sommes considérables pour fournir aux frais de la guerre, avec une flotte qui seroît à ses ordres, à condition qu'il souffriroit que ce prince recouvrât les provinces de l'Asie, que

(1) Plut, in Sertorio.

la nécessité de ses affaires lavoit forcé d 'abandonner, par le traité qu'il avoit fait avec d Sylla.

Sertorius assembla son Conseil : tous ceux qu'il y appella , ne trouvèrent pas qu'il y eût matière à délibérer ; et ils lui représentèrent que, pour un secours aussi présent et aussi effectif que l'argent et la flotte qu'on lui ofïroit , il ne lui en coûteroit qu'un vain consentement qu'on lui demandoit pour une entreprise qui ne dépendoit pas même de lui. Mais Sertorius, avec une grandeur d'âme, digne d'un véritable Romain, protesta qu'il n'entendroit jamais à aucun traité qui blesseroitla gloire ou les intérêts desa patrie ; et qu'il ne voudroit pas même d'une victoire sur ses propres ennemis , qui ne seroit pas acquise par des voies légitimes. Et, ayant fait entrer les ambassadeurs de Mithridate , il leur déclara qu'il souffriroit que le roi , leur maître , reprît la Bithynie et la Cappadoce , provinces sur lesquelles le peuple Romain n'avoit aucun droit ; mais qu'il ne consentiront jamais qu'il mît le pied dans l'Asie mineure, qui appartenoit à la république, et à laquelle il avoit renoncé par un traité solemnel. Il renvoya ces ministres avec cette ré- . ponse; et on dit que Mithridate, l'ayant apprise, se tourna, rempli d'étonnement , vers

~ quelques uns de ses courtisans, et leur dit (i) :

de ïîome. « Qu'est-ce que ce Romain ne prétendroit-il 6/3 « pas nous prescrire, s il étoit à Rome, puisque, « des bords de la mer Atlantique, où il est re- « légué , il entreprend de donner des bornes à « notre empire ? »

Cependant ce prince, reconnoissant combien il avoit d'intérêt d'entretenir la guerre civile , conclut , depuis le traité , aux conditions mêmes que Sertorius avoit prescrites. Le roi de Pont lui fouYnit trois cents talens et quarante vaisseaux; et Sertorius donna, au roi de Pont, Un corps de troupes, sous le commandement deMarius Varius, un de ces sénateurs proscrits par Sylla, et qui s étoit réfugié auprès de lui.

Ce sénateur, étant arrivé en Asie, fit respecter le nom et la puissance de son général, dans tous les lieux où il porta ses armes. Comme s'il eût été autorisé par le sénat et le peuple Romain , il déchargea , en son nom , la plupart des villes de6 taxes exorbitantes, dont Sylla les avoit accablées. Une conduite si modérée et si habile lui en fit ouvrir les portes , sans le secours de ses armes; et le nom seul de Sertorius faisoit plus de conquêtes, que toutes les forces de Mithridate.

(i)Plut. in Sertorio.

ROMAINES. l39

Mais ce grand capitaine, qui avoit échappé à tous les périls de la guerre , périt par la per- «î fidie des Romains même de son parti. Perpenna, qui ne pouvoit lui pardonner l'autorité qu'il avoit prise sur ses propres troupes, et qui se flattoit d'occuper sa place , s'il pouvoit s'en défaire, conjura sa perte; et il fit entrer , dans ce complot, plusieurs officiers, sous prétexte que Sertorius méprisoit les Romains, et donnoit toute sa confiance aux Espagnols. Les conjurés l'assassinèrent dans un festin (i). Perpenna prit ensuite le commandement de l'armée; mais il n avoit ni la capacité de son prédécesseur , ni la confiance des soldats , qui détestoient sa perfidie. Metellus et , Pompée avoient été obligés alors de se séparer, pour faire subsister plus facilement leur cavalerie. Pompée fut instruit, le premier, de la mort de Sertorius, et de la disposition des esprits. Il s'approcha, aussitôt, du camp de Perpenna; une partie des soldats de ce nouveau général l'abandonnèrent ; les autres, quand on les attaqua, ne firent qu'une foible résistance. Chacun se dispersa; Perpenna , dans cette déroute, ne sçut que s'enfuir et se cacher. Il fut trouvé dans un buisson ;

(i) Plut, in Scrtorio. — App. Alex, de bello civili, lil). I, cap. 1 13. — Vell. Paterc. lib. H , cap. 3o.

de Kome C8o.

l4o RÉVOLUTIONS

Pompée lui fit couper la tète sur-le-champ ; et, par sa mort , la guerre d'Espagne fut terminée.

Pompée ramena son armée victorieuse, en Italie. Spartacus, gladiateur, y avoit excité une guerre dangereuse (i). Ce gladiateur, homme de courage , s échappa de Capoue (3) , où il étoit gardé avec soixante et dix de ses camarades, il les exhorta ensuite de sacrifier leur vie, plutôt pour la défense de leur liberté , que pour servir de spectacle à l'inhumanité de leurs patrons. Un grand nombre d'esclaves fugitifs se joignirent à lui ; la licence et l'espérance du butin lui attirèrent une foule de petit peuple de la campagne; en sorte qu'il se vit, bientôt, à la tête d'une armée considérable. Le sénat, qui méprisoit Spartacus, se contenta d'abord d'envoyer contre lui , Varinius Glaber et P. Valerius, tous deux préteurs On ne leur donna même que peu de troupes, parce qu'on auroit eu honte de faire marcher les légions , contre des esclaves et des brigands, que la présence seule des magistrats devoit dissiper. Spartacus tailla en pièces les troupes qu'on lui avoit opposées. Cette défaite, malgré l'inégalité du nombre, causa au-

(1) Cœsaris Comment, lib. I. — Cicero , oratio pro lege Manilia. — (2) Florus, lib. III, cap. 10. — App. Alex, de bello cîv. iib. I , cap. 116. — Eutropius, lib. VI,

cap. 7.

ROMAINES l4 1

tant de surprise que d'indignation au sénat.

L'affaire paroissant plus sérieuse qu'on ne l'avoit crue d'abord, les consuls (i) eurent ordre de se mettre en campagne, chacun à la tête d'un corps considérable. Les magistrats , ne pouvant se persuader que des esclaves et des fugitifs osassent soutenir la présence des légions , marchèrent, avec négligence, contre des ennemis qu'ils méprisoient. Spartacus en profita : il choisit son camp et le champ de bataille, comme auroit pu faire un grand général ; et il fit combattre ses compagnons avec un courage si déterminé, que les soldats Romains, qui croyoient marcher à une victoire certaine, trouvant une résistance à laquelle ils ne s'attendoient pas , se débandèrent et prirent la fuite. Les consuls les rallièrent ; et il y eut un second combat, près de Picène, mais qui ne leur fut pas plus heureux. Les Romains prirent encore la fuite; et il n'y avoit qu'une intelligence criminelle, avec les ennemis, qui pût, en quelque manière, justifier une lâcheté si extraordinaire.

De si grands avantages attirèrent une foule innombrable de peuple, sous les Enseignes de Spartacus ; et ce gladiateur se vit jusqu'à six

(i) Gellius, Cornélius Lentulus.

~ vingt mille hommes à ses ordres , pâtres, bande Home, dits, esclaves, transfuges, tous gens féroces et cruels, qui portoient le fer et le feu de tous côtés, et qui n'envisageoient, dans cette révolte, qu'une licence effrénée, et l'impunité de leurs crimes. Il y avoit, près de trois ans, que cette guerre domestique duroiten Italie, avec autant de honte que de désavantage pour la république, lorsque le sénat en donna la conduite à Licinius Crassus, un des premiers capitaines du parà deSylla, et qui avoit eu beaucoup départ à ses victoires. La fortune changea sous un si habile général. Crassus sçavoil faire la guerre, et la fit heureusement; il commença par rétablir la discipline militaire dans les troupes : on décima, par son ordre, celles qui avoient fui lâchement dans les derniers combats. Cette utile sévérité le fit autant craindre de ses propres soldats, que des ennemis. Les Romains virent bien que, sous ce général, il falloit vaincre ou mourir; et un corps de dix mille hommes de ces rebelles, s'étant éloigné du gros de l'armée pour fourrager, il les surprit, tomba dessus, et les tailla en pièces.

Il défit ensuite, dans une bataille rangée, leur armée entière, et en remporta une victoire completle. Spartacus, traînant les restes , de sa déroute, vouloit gagner les bords de la

ROMAINES. l43

mer pour passer en Sicile , où un grand nombre d esclaves lui faisoit espérer de pouvoir se de n.ome. rétablir. Mais Crassus le prévint, lui coupa le chemin de la mer, et l'investit dans son propre camp. Spartacus, désespérant de pouvoir échapper, se résolut de tenter, encore une fois, le sort des armes : il rangea son armée en bataille , avec toute l'habileté d'un grand capitaine ; il - ne lui manquoit qu'une meilleure cause. On dit (i) que , comme on lui eût amené un cheval , un peu avant que le combat commençât, il tira son épée, le tua^t se tournant vers ses soldats : « Si je suis victorieux,, leur dit- il, je «n'en manquerai pas ; et si nous sommes dé- « faits, je n'ai pas envie de m'en servir. » Il se mit ensuite à la tête de son infanterie. Ces gens, animes par l'exemple de leur général, se battirent en désespérés. La victoire fut longtemps en balance; enfin la valeur des légions en décida. On fit une cruelle boucherie de ces brigands : Spartacus, blessé à la cuisse d'un coup de javeline, se défendit encore long-temps en combattant à genoux , et tenant son bouclier d'une main , et son épée de l'autre. Enfin, percé de coups, (2) il tomba sur un monceau ,

(i)Plut. in Grasso. — (1) TU. Liv. Epitom. L. 97. — Athen. lib. II. — Eutrop. lib. VI, cap. 7. — Ciceio in Pisone.

l/|4 RÉVOLUTIONS

T ou de Romains qu'il avoit immolés à sa fureur,

de Rome. G u de ses propres soldats qui s étoicnt fait tuer aux pieds de leur général, en le défendant Ceux qui purent échapper à 1 epée des victorieux, gagnèrent les montagnes , et se rallièrent ensuite. Pompée, en revenant d'Espagne, les rencontra, et défit, sans peine, des troupes fugitives, sans chefs et sans retraite. Cependant, pour diminuer la gloire de Crassus, et augmenter la sienne (i), il n'eut point de honte décrire au sénat, que Crassus avoit défait Spartacus : « Mais moi, dit-il , dan* sa lettre, j ai coupé la « racine de cette guerre, et je viens d'exterminer « le dernier de ces brigands. » Crassus se sentit cruellement offensé dune lettre qui, en lui ôtant l'honneur d'avoir fini cette guerre, sembloit écrite pour préparer les esprits à lui refuser le triomphe. Mais, comme il aspiroit, en même temps, au consulat, et que Pompée pouvoit tout alors dans Rome, il dissimula cette injure publique avec un silence profond, et qui cachoit tout son ressentiment. Pompée étoit appellé, lui-même, au consulat par les vœux de tout le peuple Romain. Crassus, qui eraignoit qu'il ne lui fit donner l'exclusion, le fit prier, par des amis communs, qu'ils pûssent

(i) Plut, in Crasso. — Cicero pro leyc Manilia»

ROMAINES. î45

agir de concert, et qu'il voulût bien le recevoir, T~~ pour son collègue, dans cette suprême dignité, de Home. Pompée, ravi de l'avoir réduit à recourir à son crédit, témoigna publiquement qu'il seroit aussi obligé, à ses amis, de l'élection de Crassus, que de la sienne propre^ Les deux factions réunies 683. emportèrent tous les suffrages. Crassus , qui , selon les lois de Sylla, avoit passé par la charge de préteur, fut élu consul ; et on déféra la même dignité à Pompée, quoiqu'il ne fat que simple chevalier, qu'il n'eût pas été seulement questeur, et qu'à peine il eût trente-quatre ans* Mais sa haute réputation , et l'éclat de ses victoires , couvrirent ces irrégularités : on ne crut pas qu'un citoyen, qui avoit été honoré du triomphe, avant l'âge de vingt-quatre ans, et avant que d'avoir entrée au sénat, dût être assujetti aux règles ordinaires.

Ce ne fut pas la seule occasion dans laquelle l'estime ou la complaisance de ses concitoyens, et quelquefois sa propre ambition , le mirent au-dessus des lois. C'étoit un usage, dans la ré* publique , qu'un général victorieux , et qui demandoit l'honneur du triomphe, ne devoit point entrer, dans la ville, avant que de l'avoir obtenu. Par la même loi , tout citoyen qui aspiroit au consulat, devoit être dans la ville pour solliciter, en personne, la dignité qu'il

3 io

l/\6 KÉVOLUTIONS

JJJ briguoit. II scmbloit que Pompée et Grassus

dC 683 I,e eussent renoncé au triomphe, étant entrés dans Rome, pour demander le consulat: mais, après leur élection, on fut surpris qu'ils prétendissent encore au triomphe, comme s ils étoient restés, chacun, à la tête de leurs armées. Jusqu'alors ils avoient agi de concert ; mais , comme laffaire du triomphe souffrait des difficultés , et qu'on les pressoit de licencier les armées qu'ils tenoient, l'un et l'autre, aux portes de Rome, Crassus , qui ménagcoit moins Pompée, depuis qu'il étoit parvenu au consulat, représenta que son collègue , ayant terminé la guerre d'Espagne, devoit être le premier à congédier ses troupes. Pompée, de son coté, irrité de ce que Crassus vouloit l'obliger de désarmer avant lui, s'en défendoit , sur ce qu'il altendoit, disoit-il, Metellus, qui devoit triompher avec lui. Ces prétentions opposées firent éclater leur animosité. Pompée ne pouvoit souffrir que Crassus, qu'il rcgardoit comme lui étant fort inférieur dans le commandement des armées , et qui n'avoit même acquis le consulat que par son crédit, osât entrer en concurrence avec lui. Crassus, le plus riche particulier de la république , comptoit ses trésors pour des victoires, et ne pouvoit se résoudre à plier sous un homme, qui n'avoit pas tant d'argent que

ROMAINES. l47

lui. Au travers de ces contestations, le public ~ n'avoit pas de peine à démêler que ces deux de Rome, hommes, également ambitieux et puissans , vouloient retenir leurs troupes , moins pour la cérémonie du triomphe, que pour se conserver plus de forces et d'autorité , l'un contre l'autre. Le sénat et le peuple , épouvantés par la crainte de retomber dans les malheurs dune guerre civile , les conjurèrent de sacrifier leurs ressentimens particuliers à la tranquillité publique. Le peuple même, dans un jour d'assemblée, se jettant à leurs genoux , les supplia de vouloir bien se réconcilier. Pompée affecta une fierté inflexible, et parut toujours inexorable. Crassus, de son côté, ne montroit pas moins de hauteur. Mais les aruspices ayant déclaré que l'État étoit menacé des der.nières calamités, si les consuls ne se réunissoient , Crassus , touche d'un sentiment de religion, se leva le premier (1), et présenta la main à Pompée, qui

Tu

l'un et l'autre, ils licencièrent, de concert, leurs armées.

Cette réconciliation n'étoit pas si sincère, que l'un et l'autre ne cherchassent à se fortifier par un plus grand nombre de partisans; il

(i) Plut, in Crasso, p. 3i8.

l48 RÉVOLUTIONS

— étoit sur-tout question de gagner l'affection du

de Rome, peuple. Crassus, pour le mettre dans ses in- ^ térêts , fit dresser mille tables où il traita toute la ville. 11 fit distribuer, en même temps, aux familles de la populace et du petit peuple, du bled pour les nourrir, pendant trois mois. On sera moins surpris d'une libéralité si prodigieuse, si on considère que Crassus possédoit la valeur de plus de sept mille talens de bien ; et cetoit par ces sortes de dépenses publiques, que les grands de Rome achetoient les suffrages de la multitude.

Pompée , de son côté , pour renchérir sur les bienfaits de Crassus (1), et pour mettre dans ses intérêts les tribuns du peuple , fit recevoir des lois qui| rendoient, à ces magistrats, toute l'autorité dont ils avoient été privés par celles de Sylla. Sans égard pour la mémoire de son général et de son bienfaiteur, il fit revivre les ordonnances de C. Gracchus, qui attribuoient, à l'Ordre des chevaliers, la connoissance des causes criminelles, que Sylla avoit renvoyées au sénat. C'est ainsi que ces hommes ambitieux se jouoient, tour-à-tour, des lois, et augmentoient tantôt lautorité du sénat, tantôt celle du peuple , selon qu il convenoit à leurs inté-

( Y, Plut, in Pompeio.

rets. On ne peut exprimer les transports de ~~" joie que ies tribuns firent éclater, au sujet du de Rome, rétablissement de leur autorité : ils en avoient 683 ' la principale obligation à Pompée : ils ne tardèrent guères à lui en marquer leur reconnoissance. La guerre avoit été résolue contre les pirates qui infestoient les côtes de la république ; ils en firent décerner le commandement à Pompée, et ils lui attribuèrent une autorité absolue, par terre et par mer, soit pour lever des troupes , soit pour armer des vaisseaux.

Les pirates, dont il est question, sortoient des côtes de la Cilicie. Ils ne montoient d'abord qu'un petit nombre de barques armées et de brigantins,qui couroient les mers pour enlever quelques marchands, ou des passagers, qu'ils faisoient esclaves. Leur nombre et leur audace s'accrurent par la protection de Mithridate, qui les prit, à son service , pendant qu'il faisoit la guerre contre les Romains. Ils armèrent de grands vaisseaux , formèrent des flottes redoutables, et étendirent leurs courses jusques sur les côtes d'Italie. Ils faisoient même des descentes , pilloient les temples les plus fameux , ruinoient les petites villes, et en enlevoient les habitans. Enfin, leur puissance augmenta à un point , qu'ils avoient plus de mille vaisseaux

l5o REVOLUTIONS

partagés en différentes escadres, qui tenoient • bloqués tous les ports de la république ; en

sorte qu'il nen pouvoit presque sortir aucun vaisseau qui ne fût pris: ce qui avoit ruiné absolument le commerce.

(Test contre ces pirates que Pompée fut envoyé. Pour le mettre en état de faire un puissant armement,le peuple, qui l'idolairoit,]ui décerna une autorité sans bornes. Le décret de sa commission portoit expressément, que sa puissance s'étendroit, dans toute la Méditerranée , depuis les colonnes d'Hercule (i), et jusqu'à quatre cents stades dans la Terre Ferme; qu'il leveroit autant de soldats et de matelots qu'il jugeroit à propos; quil pourroit prendre, dans le trésor public , tout l'argent qu il croiroit nécessaire , sans être obligé d'en rendre compte , et qu'il pourroit choisir, dans le corps du sénat , quinze personnes pour lui servir de lieutenans , et pour exécuter ses ordres, dans les lieux où il ne pourroit pas commander en personne. Un pouvoir si étendu, et cette autorité absolue, confiée à un seul citoyen, donna beaucoup d'inquiétude et même de jalousie au sénat.

Plusieurs de ce corps accusèrent hautement Pompée de vouloir s'emparer de la souverai-

(i) Plut, in Pompeio.

Digitizçtf by

neté de l'État ; et l'un des consuls, irrité qu'on ~ lui eut décerné cette commission , à son pré- de Rome, judice, lui dit, avec une espèce de menace, qu'en affectant , comme il faisoit , d'imiter les manières hautaines de Romulus, il pourroit bien avoir le même sort.

Catulus , plus modéré , prit un tour plus adroit ; et, pour dissuader le peuple de donner un pouvoir si étendu à un seul citoyen , il commença, dans une assemblée, par faire 1 éloge de Pompée, et fit mention, en des termes magnifiques, des actions les plus éclatantes de ce général. Mais , comme s'il se fût intéressé à sa conservation , il se plaignit que le peuple exposât le plus grand capitaine de la république à tous les périls qui se présentoient. « Et si vous « le perdez, dit -il au peuple, quel autre pour- « rez-vous mettre en sa place? » Alors la multitude s'écria , tout d'une voix , et avec de grands cris , « Nous t'y mettrons toi-même (i).» Catulus, ne pouvant résister, ni à la volonté déterminée de tout e peuple, ni au témoignage si honorable qu on rendoit à sa valeur , se retira.

Un autre sénateur, appelle RoScius, ayant voulu prendre ia parole , fut interrompu par

(i) Plut, in Pompeirt. — Vell. Patcrc. lib. II, cap. 3a.

l5a RÉVOLUTIONS

les cris confus du peuple , qui souffroit imde Rome, patiemment qu'on lui fit des remontrances à ce sujet. Roscius fut réduit a s'expliquer par signes ; et , en élevant deux doigts de la main , il vouloit faire comprendre qu'on devoit , au moins , donner un collègue à Pompée : mais toutes ces démonstrations furent inutiles. Le peuple même, irrité de la jalousie et de la résistance du sénat, augmenta encore le pouvoir de Pompée; et on ajouta, au décret de sa commission , qu'il pourroit armer cinq cents vaisseaux, les charger de six-vingt mille hommes de débarquement , et qu'il auroit vingtquatre sénateurs et deux questeurs à ses ordres.

C'est ainsi que ce peuple, si jaloux de sa liberté , séduit par les tribuns , se précipitoit dans la servitude ; et il ne tenoit qu'à Pompée de se rendre le souverain de la république.

Mais ceux , qui le connoissoient bien , jugèrent qu'il n'y avoit rien à craindre d'un homme qui avoit plus de vanité que d'ambition , et qui étoit plus sensible à leclat que lui donnoit un si grand emploi , qu'aux moyens de le rendre perpétuel et indépendant. Cette guerre ne dura qu'une campagne. Pompée, ayant mis en mer une puissante flotte, défit celle des pirates. 11 prit un grand nombre de ces brigands ; et,

au lieu de les faire mourir, il les relégua dans — ~ le fond des terres , et dans des lieux éloignés àe Rome, des bords de la mer. Par-là, en leur donnant moyen de vivre sans piraterie , il les empêcha de pirater.

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