LIVRE DOUZIÈME
Pompée passe, en Asie, pour se mettre à la tête des troupes que commandoit Lucullus. Entrevue de ces deux Romains. Les reproches qu'ils se font l'un à l'autre. Ils se séparent ennemis déclarés. Détail de la conjuration de Gatilina. Desseins ambitieux du tribun P. Servilius Rullus. Cicéron, par son habileté et son éloquence, vient à bout de faire rcjetter la loi que proposoit Rullus, au sujet des terres de conquêtes, et de ruiner entièrement le parti de Catiiina.
An On n eut pas plutôt appris , à Rome , la défaite de 6 ^7° de» pirates, que Manilius, tribun du peuple (i), mais créature de Pompée, pour perpétuer son autorité, proposa un nouveau décret qui lui donnoit le commandement de la guerre contre Mithridate, quoique L. Lucullus , excellent capitaine , fut revêtu actuellement de cet emploi, et qu'il y eût acquis beaucoup de gloire. Ce décret portoit non seulement, que Pompée prendroit le commandement de son armée , et le gouvernement de l'Asie, mais qu'il retiendroit .encore £a surintendance qu'il avoit sur
(i) Plut, in Pompeio. — Vell. Paterc. lib. II, cap. 33.
l'armée navale , dont il venoit de se servir contre ' les pirates. <
Cetoit livrer, entre ses mains, toutes les forces de terre et de mer ; et il ne lui manquoit plus que le titre de roi. Manilius et les partisans de Pompée pressoient la publication de ce décret. Le peuple , toujours aveugle et toujours la dupe des grands, s'y intéressoit comme s'il se fût agi de son salut. Le sénat, {dus éclairé, regardoit ce décret comme l'établissement de la tyrannie. Cependant, quand le jour de l'assemblée fut arrivé , et que Manilius proposa de révoquer Lucullus et de lui substituer Pompée, personne ne branla ; la crainte du ressentiment d'un homme si puissant , contint presque tous les sénateurs. Cicéron même , reconnu pour bon citoyen, mais d'une conduite toujours timide et incertaine , se déclara pour le parti le plus puissant , et fit , en faveur du décret , le discours qui nous est resté, sous le titre, Pro lege Manilia. Il n'y eut , dans une compagnie aussi nombreuse, que Hortensius et Catulus, qui s'y opposèrent. Catulus reprocha au peuple , avec beaucoup de courage , l'injustice qu'il vouloit faire à Lucullus: il représenta ses services, et les grandes actions qu'il avoit faites , dans le cours de cette guerre : il disoit que, par une glorieuse victoire, il avoit délivré la ville de
^ Cyzique , d'un siège par terre et par mer ; qu'il de Rome, avoit battu Mithridate en différentes occasions, 687 * et vaincu Tigrane , le plus puissant roi de l'Asie (i). Mais sappercevant que le peuple necoutoit son discours qu'avec impatience, il se tourna vers le sénat , et élevant sa voix avec un air plein d'indignation : « Sortons , leur «dit -il, pères conscripts, d'une ville où l'on « veut établir la tyrannie , et allons chercher « quelque désert, où nous puissions conserver « la liberté que nous avons reçue de nos pères. »
Ce discours généreux ne fit aucune impression sur des gens , ou qui avoient vendu leur foi à Pompée , ou qui redoutoient sa puissance et son ressèntiment. L'intérêt public fut ainsi sacrifié, comme il arrive toujours, à l'intérêt particulier. Le décret fut confirmé par toutes • les tribus; et le peuple donna, à Pompée, une autorité aussi étendue que celle que Sylla avoit usurpée , les armes à la main , et pendant sa dictature.
Pompée partit aussitôt pour l'Asie; et Lucullus, sur les nouvelles du décret, quitta son armée, pour n'être pas obligé de la remettre , luimême, à son ennemi. Ces deux généraux se rencontrèrent dans la Galatie. Leurs officiers,
(i) Plut. inPompeio.
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et des amis communs, les obligèrent de se voir. ™ Tout se passa d abord avec une politesse réci- de Rome, proque ; mais, à la fin , Lucullus, outré contre 68 ^' Pompée qui lui enlevoit son emploi, ne put s'empêcher de faire éclater son ressentiment. (1) U lui reprocha qu'il n'avoit jamais recherché le commandement des armées que contre des ennemis vaincus ; et que , semblable à ces lâches oiseaux , qui ne se jettent que sur des charognes et des corps morts , c etoit sa coutume de survenir à la fin des guerres , et de profiter des combats et des victoires des autres généraux ; que personne n'ignoroit qu il avoit voulu enlever à Metellus , à Crassus , et à Catulus , la gloire de la défaite des Espagnols , des gladiateurs et des séditieux qui suivoient le parti de Lepidus; et qu'il sçavoit, sans s'exposer à aucun péril , s'approprier les heureux succès des autres. « Et faut-il aujourd'hui, ajouta Lucul- « lus, que je n'aye vaincu Mithridate , conquis «le royaume de Pont, défait Tigrane, remit porté des victoires considérables , et pris Ti- « granocerta , Nisible , et tant de villes de l'Ar- « ménie , que pour vous préparer de nouveaux « triomphes ? »
(1) Vell. Paterc. lib. II, cap. 33. — Plut, in Lucullo et
""aH Pompée, irrité d un discours si outrageant, <le 6 8° me * lui reprocha, de son côté, qu'il avoil moins conquis que ravagé l'Asie, dont il s'étoit approprié les richesses ; qu il ne faisoit la guerre que pour piller, et comme un brigand; qu'à la vérité , il avoit eu quelques avantages ; mais qu'il n'avoit jamais voulu achever de vaincre, et qu'il laissoit toujours des ressources à l'ennemi vaincu, pour se perpétuer dans le commandement, et pour pouvoir continuer un pillage odieux à ses propres soldats.
Ces reproches mutuels n etoient pas sans fondement; (i) et s'il est vrai que Lucullus avoit terni leclat de ses victoires par cette avidité insatiable d'accumuler richesses sur richesses, cette jalousie, que Pompée faisoit paroître contre tous les capitaines de la république , et les ressorts qu'il faisoit jouer, pour les priver des emplois, dans le cours même de leurs victoires, le rendoient suspect aux véritables républicains. Il sembloit qu'il voulût être le seul capitaine de l'État, et que les autres devinssent ennemis , à proportion qu'ils acquéroient de gloire et de considération. Ces deux généraux se séparèrent ennemis déclarés. Pompée alla prendre le commandement de l'armée, et Lu-
(i) Vell. Paterc. lib. II , cap. 33.
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culfus retourna à Rome, où, malgré la cabale An et les mauvais offices de Pompée, il fut honoré «k Rom «d'un triomphe solemnel. Il trouva cette ville ,
la capitale du monde, dans un calme apparent ; mais cette tranquillité extérieure cachoit une agitation secrette; et il se fbrmoit sourdement de nouveaux partis, qui tous, quoique par des routes différentes, ne cherchoient qu'à se supplanter les uns les autres, et à s'emparer du gouvernement.
Lucius Sergius Catilina, dont nous avons déjà parlé, étoit à la tête d'un de ces partis.(i) Il étoit né d'une illustre Maison patricienne, , et si ancienne, qu'il se vantoit de sortir de Scrgeste, l'un des compagnons d'Enéc; v manie de la plupart des grands, qui, à la faveur de la
ressemblance des noms, vont chercher, dans
les ruines de l'antiquité, et souvent jusques dans la fable, l'origine de leurs Maisons. Catilina, élevé dans le tumulte et le désordre des guerres civiles, avoit été le ministre des cruautés de Sylla, auquel il s étoit attaché. La protection de ce dictateur, sa naissance et son courage, lavoient fait parvenir aux principales dignités delà république. Il avoit été questeur, lieutenant-général des armées, et il avoit comman-
(i) Sallust. in Catilina. — Plut, in Cicérone.
Au dé, depuis, en Afrique, en qualité de préteur ; de Bome. ma j s ^ t l ans ces différens emplois , il s etoit éga^ lement déshonoré par ses débauches, et par des crimes affreux. On l'avoit déjà accusé publiquement d'inceste avec une vestale , d'assassinat et de concussion ; et il navoit échappé à la rigueur des lois, que par l'adresse qu'il avoit eue de corrompre ses propres accusateurs, qui, à prix d'argent, s étoient désistés de leur action. C etoit un homme sans mœurs, sans probité, sans aucun respect pour les dieux , dont l'ambition étoit la seule divinité; mécontent du présent, toujours agité pour l'avenir, hardi, téméraire, audacieux, capable de tout entreprendre; mais peu habile, allant à la tyrannie trop à découvert, et incapable de cette profonde dissimulation qui lui eût été si nécessaire, pour couvrir ses pernicieux desseins. Tel étoit Lucius Catilina, qui, après la mort de Sylla, forma le projet de s'emparer, à son exemple, de la souveraine puissance. Pour y parvenir, il commença à s'associer tout ce qu'il y avoit alors, à Rome, déjeunes gens, ruinés par le jeu , ou perdus par la débauche du vin et des femmes.
Rome, dans son origine, navoit point trouvé de garde et de défense plus sûres de la liberté publique, qu'une pauvreté presque égale entre
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ses citoyens. La tempérance et la frugalité, qui A en étoient une suite, régnoient dans toutes les de Rome, conditions, peut-être autant par nécessité què ' par choix. Le luxé y fut long-temps inconnu : ' on faisoit plus de cas du fer que de For; et le citoyen , content d'un petit héritage , qu'il cultivoit de ses mains, n'aspiroit à se distinguer que par son courage. Comme on nattendoit rien des autres, et que chacun fondoit sa subsistance sur son travail, on ne voyoit ni lâche complaisance, ni attachement servilè. L'amour seul de la liberté formoit un sentiment commun; et, tant que Rome regarda la pauvreté particulière commé une vertu, ses citoyens furent libres * soumis aux lois seules ^ et indépendans les uns des autres.
Mais, après que les Romains eurent détruit Carthage ^ la rivale de Rome , assujetti l'Italie et les isles voisines, conquis l'Espagne et les côtes d'Afrique, réduit en provinces une partie des Gaules i et toute la Syrie; après qu'ils eurent forcé la plupart des souverains de l'Asie à payer tribut, l'ambition , le luxe, la mollesse, et tou* ces vices qui semblent inséparables des richesses, entrèrent, dans Rome , à la suite des conquérans. Ceux qui avoient vécu avec gloire, dans une pauvreté honorable , succombèrent
sous l'opulence. On commença à regarder, 3. ii
avec admiration , un tableau d une excellente . main, une statue, un vase ciselé: on envia bientôt le bonheur des généraux et des officiers,
qui en avoient rapporté de l'Asie ; et ce fut pour en posséder et pour acquérir des richesses, qu'on trafiqua de sa liberté , et qu'on la vendit aux grands et aux chefs de parti, dont on pouvoit espérer des emplois et de l'argent.
Ces mœurs austères, et cette frugalité des anciens temps , se changèrent insensiblement en une volupté recherchée. La plupart des jeunes gens consuinoient le patrimoine de leurs ancêtres dans des festins, où régnoient la délicatesse et la somptuosité. Les femmes eurent part à cette corruption presque générale; la plupart ne comptoicnt plus la chasteté , au nombre des vertus. Des hommes , indignes de ce nom, se prostituoient comme les femmes; et ceux qui s'étoient ruinés, pour fournir à une dépense extraordinaire, ou qui pouvoient être recherchés pour des crimes, souhaitoient une guerre civile, qui les mît à couvert de la rigueur des lois, ou de la poursuite de leurs créanciers. Cette disposition des esprits commença à éclater sur la fin du consulat de L. Volcatius Tullus, et de M. Ernilius Lepidus. On avoit désigné, pour leurs successeurs, Publ. Autronius et P. Syllu; mais, ayant été depuis convaincu*
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d'avoir acheté les suffrages, ils furent exclus de Au cette dignité; et, par une nouvelle élection, de Rom©, on substitua, en leur place , Lucius Cotta et L. Torquatus. La honte de cette exclusion , et un esprit de vengeance, les portèrent à conjurer contre le repos de l'État. Ils résolurent d'assassiner les deux nouveaux consuls , de se défaire de la plus grande partie du sénat , et de s'emparer du gouvernement. Catilina, toujours prêt à entreprendre les plus grands crimes , et avide des nouveautés qui lui pouvoient faire espérer quelque changement dans sa fortune , entra dans cette conspiration. Ils y engagèrent encore un grand nombre de ces jeunes gens perdus de débauche, dont nous venons de parler, et, entre autres, Pison, jeune homme d'une Maison illustre , mais téméraire , factieux , abymé de dettes, et qui n'envisageoit de ressource à ses affaires, que dans la ruine de l'État.
Leur dessein étoit, comme nous lavons dit, de tuer les consuls, et de faire périr la plus grande partie des sénateurs. Us dévoient exécuter cet attentat, dans le Gapitole, le premier jour de janvier, auquel les consuls entroient en charge : mais , n'ayant pas trouvé la conjoncture favorable, ils en remirent l'exécution au cinquième de février. On devoit voir, ce
jour-là, le plus horrible attentat qui fût arrivé
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~T clans la république , depuis la fondation de Uc Rome. Rome. Une troupe de scélérats dévoient, au signal que leur donneroit Catilina, se jettersur les consuls et sur les sénateurs, et les poignarder, (i) Mais Catilina, impatient de répandre le sang de ses concitoyens, ayant donné ce signal plutôt qu'il ne falloit, et avant que tous les conjurés eussent occupé les postes qui leur étoient assignés , personne ne branla : on remit , encore une fois , cette cruelle entreprise. Catilina s'en rendit le chef par son audace, et fortifia son parti d un grand nombre de sénateurs et de chevaliers, qui tous, par difïérens motifs, se joignirent aux conjurés.
689. On comptoit, au nombre de ses partisans, de l'Ordre des sénateurs (2), Lentulus Sura, P. Autronius,dont nous venons de parler, Cassius Longinus, Caïus Cethegus,, les deux fils de Servius Sylla, Lucius Vagunteius, Quintus Annius, Porcius Leeca, Lucius Curius, L. Bestia , Q.
Curius; et de l'Ordre des chevaliers, M. Fulvius Nobilior, Lucius Statilius, P. Gabinius Capito, et C. Cornélius. On prétend que Crassus eut quelque connoissance d une partie de leurs desseins, et que cet homme, toujours jaloux et
(1) Sallust. in Catilina, cap. 18. — (2) Idem, ibid x cap. 17.
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ennemi de la gloire de Pompée , n etoit pas ™ fâché qu'il s élevât, dans la république, un de Rome, nouveau parti qui balançât son autorité. Quel- 689 * ques uns même soupçonnèrent César de favoriser secrettement la conjuration; et on a dit que ces deux hommes ambitieux , mais habiles , en attendoient le succès pour se dé* clarer.
Lentulus , un des chefs de ce parti, étoit fils de Manius Aquilius , qui avoit été consul avec Marius. Son fils , dont nous parlons , portoit le nom de Lentulus, pour avoir été adopté par un autre Lentulus, de l'illustre Maison des Cornéliens. C etoit un homme perdu de débauche, naturellement effronté, et qui faisoit gloire de ses vices. On lui avoit donné le surnom de Sura, c'est-à-dire, gras de jambe, parce que le dictateur Sylla lui ayant , un jour , demandé compte , e,n plein sénat , des deniers qu'il avoit administrés peu fidèlement, pendant qu'il étoit questeur, Lentulus, qui les avoit dissipés dans les débauches , lui répondit qu'il n'a voit point d'autre livre de compte que le gras de sa jambe, qu'il présentoit pour y être frappé : faisant allusion à une manière usitée , en ce temps-là , entre les enfans, qui jouoient à la paume, où celui qui avoit manqué de frapper la balle r recevoit un coup sur la jambe.
^ L/histoire nous a conservé , encore , un autre de Rome, trait de son effronterie, qui marque encore mieux sa corruption et son caractère. Il avoit été cité, devant les magistrats, au sujet de différens crimes dont on l'accusoit. Il corrompit les juges , à prix d'argent ; et, le jour du jugement , ayant eu une voix plus qu'il n en falloit pour être absous , il n eut point de honte de secrier tout haut : « Que ce juge devoit lui « rendre l'argent qu il avoit reçu pour un suf- « frage inutile. »
Tel étoit P. Lentulus,que la débauche, l'impunité des crimes, et même l'ambition, firent entrer dans cette conjuration. Il s'étoit laissé entêter de je ne sçais quelles prédictions qu'on attribuoit aux sybilles, et qui promettoient , disoit-on, l'empire de Rome à trois Cornéliens. Cinna et Sylla , tous deux de cette illustre Maison , quoique dans des partis opposés , avoient joui successivement de la souveraine puissance; et Lentulus netoit pas fâché que ses flatteurs lui fissent l'application de la prophétie de la sybille, et qu'on le regardât comme le troisième du même nom qui devoit régner à Rome.
Cethegus, du même parti, étoit un homme hardi, audacieux, et redoutable par le crédit qu'il avoit sur l'esprit de la multitude. Il avoit
été , auparavant , tribun du peuple , qu'il gou- ^ vernoit à son gré ; mais il étoit gouverné , lui- <*« Rome, même , par une courtisanne , appellée Praecia , qui, pendant son tribunat, disposoit souverainement de toutes les affaires de la république.
Outre les sénateurs, dont nous venons de parler, il y avoit un grand nombre de chevaliers qui s etoient engagés dans la même conspiration. Catilina sçut encore y attirer des soldats vétérans , et d'anciens officiers de Sylla, qui, après avoir consumé , dans le jeu et la débauche , le prix et la récompense de leurs services , soupiroient après une nouvelle guerre civile , qu'ils regardoient comme Tunique ressource dans leur misère.
Des femmes des premières Maisons de Rome, aussi connues par leurs désordres que par leur beauté , entrèrent dans la conj uration , par complaisance pour leurs amans : telle étoit la fameuse Sempronia ; elle avoit reçu de la nature une naissance illustre, un esprit brillant et agréable, un courage ferme et résolu, et ce que les femmes estiment encore plus que tout cela, une beauté incomparable.
Ces grâces naturelles étoient rehaussées par des apparences de pudeur qu elle affectoit quelquefois, selon le caractère des personnes à qui
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"""^ " elle vouloit plaire. Mais ses regards, qui semde Rome. bloient alors échapper à des yeux modestes, étoient toujours conduits par des passions emportées ; et elle recherchoit encore plus les hommes , qu'elle n en étoit recherchée. Le désordre de ses mœurs la fit tomber, insensiblement, dans les plus grands crimes. On la soupçonnoit d'être complice de plusieurs assassinats; et on lavoit vue nier des dépôts , en justice, avec plus de hardiesse et de confiance, que n'en avoienteeux quiendemandoient la restitution.
D'autres femmes, d'aussi bonne Maison, et aussi déréglées que Sempronia, mais moins jeunes et moins aimables, prirent part à la conjuration , dans l'espérance de voir abolir des dettes qu'elles avoient contractées dans un âge avancé, pour fournir à la dépense de leurs jeunes amans. Catilina les attira, dans son parti, par le moyen des hommes qui leur plaisoient le plus, dans la vue de s'en servir, dans la suite, pour gagner leurs maris, ou pour s'en défaire.
Enfin, tout ce qu'il y avoit de jeunesse, à Rome, élevée dans le luxe, et amollie par les délices; ceux qui étoient ruinés, et, qui ne pouvoient plus fournir à leur dépense ordinaire ; les ambitieux qui aspiroient aux premières dignités de la république; d'autres, qui ne
pouvoient se venger, par eux-mêmes , d ennemis trop puissans; tous ces gens, animés de différentes passions, se joignirent et s attachèrent à Catilina.
Ce chef de parti, pour les engager plus étroitement, promet, aux uns , de les décharger de toutes leurs dettes; il donne de largent aux autres; il procure, à quelques uns, la posses^ sion des femmes dont ils étoient amoureux; aux vindicatifs, il fait' espérer la proscription de leurs ennemis; et il leur fait envisager, à tous, des biens et des honneurs dans une nouvelle révolution. Mais il leur représente , en même temps, que, pour en assurer le succès, il faut qu'ils employent d abord tous leurs soins pour lui faire obtenir le consulat; qu'il n'est pas moins utile , au parti , de lui donner, pour collègue, Caïus Antonius , un des prétendans, et avec lequel il avoit d'anciennes liaisons ; quil pourroit, dans la suite, le faire entrer dans ses sentimens; et que, si, une fois, l'un et l'autre se trouvoicnt revêtus de la souveraine magistrature, et à la tète des légions, il n y auroit point de puissance qui pût s opposer à l'exécution de leurs desseins.
Il est vrai que la conjoncture ne pouvoit être plus favorable. Pompée faisoit alors la guerre, aux extrémités de l'Orient. Ce général, emporté
par le désir de remplir la terre entière de la
gloire de son nom, poursuivoit des Arabes, qu'il étoit plus aisé de vaincre que de trouver. 11 n'y avoit point d armée en Italie. Le peuple, toujours avide de la nouveauté, voyoit, avec plaisir, s'élever un parti, qui sembloit n'en vouloir qu'à l'autorité du sénat; et ce sénat, si éclairé, s'endormoit dans une fausse sécurité, fondée sur le mépris qu'il faisoit des chefs de ce parti.
Cependant , comme il étoit bien difficile que les desseins des conjurés, formés dans la débauche, pussent demeurer, long-temps secrets, la connoissance en vint, à Cicéron, par le moyen de Fui via , femme d'une illustre Maison, mais qu'elle désbonoroit par un commerce criminel, qu'elle entretenoit avec Quintius Curius, un des chefs de la conjuration.
Curius s'étoit ruiné auprès d'elle , et il lui avoit été agréable, tant qu'il lui avoit été utile. Mais, quand il ne put plus faire la même dépense, 1 indifférence et la froideur succédèrent à cette tendresse intéressée ; et Fulvia le méprisa , dès qu'elle n'en espéra plus rien.
Curius, voulant jouir des privilèges dont il étoit en possession, est rebuté. Croyant d'abord avoir un rival , il crie, il menace; il passe ensuite aux plus basses soumissions ; enfin il dé-
mêle , avec confusion , que ce n est qu'à son argent qu'il doit la complaisance criminelle de Fuivia. Comme il ne pouvoit ni lui en fournir, ni rompre ses chaînes, il tâche, au moins, de lui donner de belles espérances. Il lui découvre le secret de la conjuration, et lui fait envisager de nouvelles richesses dans le succès de ses desseins.
Mais soit que Fuivia, comme toutes les femmes de ce caractère, fît peu de cas des promesses d'un amant ruiné ; soit qu elle n augurât rien d'heureux d'une entreprise conduite par de jeunes gens, elle découvrit ce qu elle en avoit appris à des personnes de considération , sans cependant nommer son auteur : et elle fit cette démarche pour ne se pas trouver embarrassée dans une affaire criminelle. Le bruit s'en répandit v aussitôt, dans Rome. Gicéron, attentif à tout ce qui se passoit, remonta jusqu'à la source de ces bruits. Il vit Fuivia , la gagna; et elle lui vendit le secret d'un homme qu'elle n'avoit jamais aimé , et qu'elle ne mé* nagea, dans la suite, que de concert avec Cicéron, pour en pouvoir tirer de nouveaux secrets.
Outre l'intérêt général de la patrie , Cicéron avoit encore, dans cette recherche, un intérêt particulier. On devoit procéder, incessamment,
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""""^ à 1 élection des consuls : il aspiroit à cette dide Rome, gnité ; Catilina étoit du nombre des préten- 689 dans. Cet homme, d'une naissance illustre, ne parloit de celle de Cicéron qu'avec le dernier mépris. Il le traitoit d'inconnu et d'homme nouveau, c'est-à-dire, dont le père et les ancêtres n'avoient jamais été revêtus d'aucune de ces magistratures qui conféroient la noblesse. Cicéron, de son côté, n'ouhlioit rien pour rendre Catilina odieux , et même suspect de vouloir attenter à la liberté publique. Rien netoit plus propre à prévenir les esprits contre ce patricien , que la découverte de ses mauvais desseins. Cicéron y réussit; et Catilina y contribua, lui-même, par la férocité de ses manières, et en laissant échapper des menaces, dans le temps qu'il eût dû rechercher l'estime et l'amitié de ses concitoyens. Tous ceux qui aimoient véritablement leur patrie, s'unirent pour lui dontyo. ner l'exclusion. Catilina fut rejetté avec indignation; et cette grande dignité fut déférée à Cicéron.
On lui donna, pour collègue, Caïus Antonius, d une Maison plébéienne, mais illustrée, et qui se vantoit de tirer son origine d'un fds d'Hercule. Antonius étoit un homme naturellement paresseux , aimant la vie tranquille et les plaisirs, et qui ne s étoit mêlé, jusqu'alors,
des affaires, que pour n'en paroître pas incapable. On ne le donna , pour collègue , à Cicé- de Rome ; ron, que parce qu'on étoit persuadé qu'un 69 °' homme de ce caractère suivroit, sans résistance, l'impression des conseils de Cicéron, et concourrait à tout ce que ce grand homme entreprendroit , pour dissiper la faction de Catilina. Les amis et les créatures de ce chef de parti , qui avoient compté sur son élection , fu* rent consternés de celle de Cicéron. Il leur étoit redoutable par cette souveraine éloquence, qui le faiâoit dominer dans toutes les assemblées; et ils sçavoient qu'il n étoit pas moins estimé pour sa probité et son attachement inviolable aux lois. La crainte d'en éprouver la rigueur, sous un magistrat aussi éclairé que sévère , fit que plusieurs de ces factieux se détachèrent du parti et des intérêts de Catilina. Mais leur changement n ébranla point un furieux , déterminé à périr, s'il ne pouvoit régner. Il se fit de nouveaux partisans; il emprunta de tous côtés. On fit , par son ordre , des amas d armes et de vivres , en différens endroits ; et il envoya G. Manlius en Toscane , Septimus dans la Marche d'Ancôue, et C. Julius dans la Pouille , pour lever secrettement des troupes, et pour tâcher de s'assurer des officiers et des vieux soldats qui étoient établis dans
^ ces provinces, et qui avoient servi, avec lui,
Je ( ^° ,Iie sous ^y" a - Pendant qu'un homme si dangereux travaiiloit , avec une application infatigable, à grossir le nombre de ses créatures, et qu'il faisoit amas d armes et de troupes, pour s emparer > la force à la main, du gouvernement , un tribun du peuple , appelle Publius ServiliusRullus, formoit le même dessein, mais sous un prétexte plus plausible. Ce tribun étoit d autant plus redoutable , qu'il n employoit que la voie de persuasion (1), et qu'il sembloit n'avoir d autre objet, dans son entreprise, que de rendre la condition du petit peuple plus heureuse.
On a déjà pu voir, en plus d'un endroit, de cet ouvrage , que les Romains , quand ils avoient vaincu leurs ennemis, avoient coutume de leur ôter une partie de leur territoire ; qu'on affermoit, quelquefois, ces terres au profit de l'État, et que souvent aussi on les partageoit entre les plus pauvres citoyens, qui n'en payoient, à la république, qu'un léger tribut. Ce domaine public s'accrut avec la fortune de la république , et des dépouilles de tant d'États que les Romains avoient conquis dans les trois parties
(1) Cicero in Rullo, de lege Agraria. — Plîn. Hb. VII, cap. 3o.
du monde. Rome possédoit des terres dans ~ les diffère ns cantons de l'Italie , en Sicile et Je Rom«. dans les isles voisines , en Espagne , en Afri- ^ que , dans la Grèce , la Macédoine , et dans toute l'Asie. En un mot , on avoit incorporé , dans le domaine public, le domainè particulier de tant de villes libres , de royaumes et de républiques , dont les Romains avoient fait leurs conquêtes. On en portoit le produit et le revenu dans 1 épargne. C etoit le fonds dont on tiroit la solde des troupes , et avec lequel on subvenoit à toutes les dépenses, et à toutes les nécessités publiques.
Rullus, étant parvenu au tribunat, entreprit de s'attribuer la disposition de ces terres. Il associa, dans ce dessein, la plupart de ses collègues , et plusieurs sénateurs des premiers de la république, auxquels il fit espérer, par le succès de son projet , des richesses immenses , et une autorité absolue : deux motifs qui ont tant de part aux entreprises et à la conduite des hommes.
Rullus, ayant formé son parti, dressa le plan d'une nouvelle loi, qui portoit que, pour le soulagement du petit peuple, il seroit créé incessamment des décemvirs, qui seroient autorisés à vendre tous ces domaines particuliers qui avoient été incorporés dans le domaine
5fc -^ de la république, depuis le consulat de L.Sylla rte Rome, et de Q. Pompeïus; qu'on vendroit pareille- 6 ^°' ment les forêts qui se trouvoienten Italie; que les généraux d'armée , et les autres officiers de la république , qui auroient , entre leurs mains, les deniers qu'ils n'auraient point encore portés à l'épargne, en seroient valablement déchargés , en les remettant aux décenwirs ; et que ces commissaires employeroient toutes ces sommes, à l'acquisition de différens fonds situés en Italie, qui seroient, ensuite, partagés entre le petit peuple : en sorte que, sans déposséder la noblesse de ses anciennes usurpations , chaque pauvre citoyen se trouvât, dans son propre pays , un héritage suffisant pour sa subsistance.
Rullus, pour intéresser encore davantage là multitude dans la publication de sa loi, ajouta que les déeemvirs pourroient établir de nouvelles colonies, dans telles villes d'Italie qu'ils jugeroient à propos ; qu'il leur seroit permis de repeupler Capoue ; d'y conduire cinq mille habitans de Rome , dont chaque décemvir nommerait cinq cents à son choix , et qu'on partageroit , entre eux , le territoire de cette ville et celui de Stclle, qui, jusqu'alors, avoient été affermés au profit du public.
Il étoit porté, par la même loi, que celui qui
proposoit la loi , présideroit de droit à l'assem- An ~ blée qui se tiendrait pour l'élection des décem- de Rome, virs : par cet article, Rullus se réservoit la 69 °* principale autorité dans cette affaire. Il avoit ajouté, que le pouvoir de ces commissaires seroit absolu, et leurs ordonnances sans appel , et qu'ils jouiroient de ce droit , à Rome , et dans toute Tétendue de l'empire Romain , pendant l'espace de cinq ans; qu'ils auroient droit de prendre les auspices ; qu'ils seroient accompagnés de licteurs et de tous les officiers qui étoient, ordinairement , à la suite des premiers magistrats die la république ; qu'ils pourraient choisir , dans l'Ordre des chevaliers , deux cents personnes, pour faire exécuter leurs ordonnances dans les provinces. Rullus, sous prétexte de vouloir éviter le tumulte et la confusion qui arri voient dans les assemblées générales de tout le peuple Romain , mais , en effet, pour se rendre maître de l'élection des décemvirs, proposa qu ils ne fussent élus que par dix -sept tribus, qui seroient tirées au sort, et qu'il suffît d'avoir les suffrages de neuf tribus, pour être déclaré décemvir. Il ajouta, pour exclure, de cette dignité, Pompée, qui / lui étoit redoutable par son crédit, et qui se trouvoit actuellement, à la tête des armées, dans le fond de l'Asie, qu'aucun citoyen, ab-
~ sent de Rome , ne pourrait prétendre au déde Rome, cemvirat.
Ggo.
Quelque suspect que dût être , dans une république, un pouvoir si étendu, Rullusne laissa pas de voir un grand nombre de sénateurs , et tout le peuple , se déclarer pour sa loi. Les premiers, excités par leur ambition, espéroient d'être compris au nombre des décemvirs ; et le petit peuplé comptoit d avoir part à ces terres , qu'on devoit acheter dans l'Italie. Rullus se vit, bientôt, à la tête d'un parti considérable ; et le consul Antonius, collègue de Cicéron, ne désapprouvoit pas , lui-même , ces nouveautés.
On disoit, quêtant accablé de dettes, il regardoit la dignité de décemvir,et le pouvoir extraordinaire qu'on prétendoit y attacher, comme un moyen infaillible de rétablir sa fortune , à la faveur des sommes immenses il auroit la disposition : plusieurs même le soupçonnoient de favoriser secrettement la faction de Catilina.
Comme l'autorité , que lui donnoit le consulat, étoit d'un grand poids, (1) Cicéron entreprit de le gagner. L'intérêt étoit la seule route
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(1) Plut, in Cicérone. — Dio. Cassius,Iib. XXXVH, cap. 33. — Cicero, oratio pro Sextio, proMurena, in Ptsone. — Sallust. in Catilina , cap. 26.
pour y parvenir; ce fut ce qui l'engagea à ce- ^ der, à Antoine, le gouvernement de la Macé- <*• Rome, doine, avec le commandement de l'armée, qui lui étoit échu par le sort. 11 prit, pour lui, le gouvernement de la Gaule Cisalpine, qui étoit d un moindre revenu.
On sçait que les consuls, après leur élection , partageaient, entre eux, le gouvernement entier de la république; que l'un de ces souverains magistrats restoit, ordinairement, à Rome, et à la tête du sénat, pour y présider ; et qu'il n'en sortoit point, à moins qu'une guerre importante n'obligeât les deux consuls de se mettre, l'un et l'autre, en campagne. Celui qui prenoit le commandement des troupes, avoit le gouvernement des provinces limitrophes où se trouvoient les armées; et le sort seul décidoit, entre les deux consuls, de ces différons emplois.
Le consul , en entrant dans les provinces de l'empire, y recevoit les mêmes honneurs qu'on ne rendoit , ailleurs , qu'aux souverains du pays. 11 jouissoit, pendant son consulat, d'une autorité absolue : et, à moins qu'il ne fut dune probité extraordinaire, il n'en revenoit, ordinairement, qu'avec des richesses immenses.
Antoine, dont le mauvais état des affaires avoit
besoin de ce secours, accepta, avec joie, la '
!8o RÉVOLUTIONS
' Ap proposition de son collègue : et , par reconnois-
d« Rome, sance, il se détacha du parti qu'il sembloit fa- 69 °* voriser auparavant, pour suivre l'impression des conseils de Cicéron , et concourir, avec lui , au bien de la patrie.
Cicéron , assuré de son collègue , tourna tous ses soins contre Rullus (i). Gomme il ne connoissoit pas encore le fond des intentions du tribun , pour s'en éclaircir ,il lui fit représenter, par des amis communs, quêtant revêtus, l'un et l'autre, de différentes magistratures dans la même année, il étoit de l'intérêt de la république qu'ils pussent agir de concert ; qu'il se trouveroit toujours disposé, de son côté, à favoriser tout ce qui seroit utile au peuple, et qu'il le prioit de lui communiquer le projet d'une loi qu'il devoit, disoit-on, proposer, afin que, si elle lui paroissoit juste, il pût la soutenir, luimême , de toutes ses forces. Mais Rullus , qui se doutoit bien qu'un homme, aussi attaché à l'observation des anciennes lois, et aussi jaloux de la liberté publique que Cicéron , n'approuveroit jamais les nouveautés qu'il vouloit introduire dans le gouvernement, ne répondit, à ces avances de civilités , que par des discours vagues et généraux, qui augmentèrent les soup-
(i) Cicero, oratio prima in Ilullo.
çons du consul. Il évitoit , même , sa présence , An pour n'être pas obligé de s'expliquer avec lui; de 6 ^ me * et Cicéron vit bien qu'il n'apprendroit rien de positif, au sujet de la loi, que par la publica- T tion de la loi même. Cependant, pour n'être pas surpris, il eut la précaution d'envoyer des secrétaires , à toutes les assemblées du peuple , pour observer ce qui s'y passeroit, et pour écrire, le plus exactement qu'ils pourroient, tous les articles de la loi, et ce qui se diroit à ce sujet , supposé qu'on traitât cette matière.
Ce fut par le ministère de ces écrivains qu'il apprit que Rullus avoit proposé sa loi , en pleine assemblée. Ilslui en rapportèrent une copie exacte, aussi bien que des discours qui avoient été tenus, à ce sujet, par Rullus et ses partisans.
Cicéron , étant muni de cette pièce , convoqua aussitôt le sénat. Après avoir fait la lecture de la loi , qui contenoit plus de quarante articles, il représenta, à cette auguste compagnie, combien les propositions du tribun dévoient être suspectes et odieuses à tous ceux qui aimoient sincèrement la liberté, et le repos de la république. Comme il avoit affaire à un corps infiniment jaloux de son autorité, il leur fit sentir combien la création des décemvirs , avec un pouvoir si absolu dans toute l'étendue de
~ l'empire, et pour un temps aussi considérable de Rome, que celui de cinq ans, étoit préjudiciable à Tau- ^ torité du sénat; qu'il alloit s'élever une nouvelle magistrature qui anéantiroit les anciennes ; et que la vente des terres , qui appartenoient eu domaine , détruiroit infailliblement les principales forces de l'Etat.
« Sçachez, pères conscripts, (i)leur dit-il, que «nos tribuns veulent vendre aujourd'hui les a terres des Attaliens et des Olimpeniens, que «Servilius, par ses conquêtes, avoit ajoutées ** au domaine de l'État. De là, ces marchands « qui veulent vendre la république entière, doi- « vent passer en Macédoine , et y mettre à l'en- « can les terres royales de Philippe et dePersée, « acquises par la valeur et le courage de Paul «Emile. Les terres si fertiles de Corinthe, qui, * par la bonne conduite de Mummius font par- « tie du revenu de la république, ne leur échap- « peront pas. Us s'embarqueront, ensuite, pour « passer en Espagne : après avoir vendu les «terres que nous possédons, proche de la nou- « velle Garthage , ils sortiront de l'Europe ; ils « se rendront en Afrique, et vendront le terri- « toire de l'ancienne Garthage. L'Asie leur pré- « sente de nouvelles terres, et un nouveau su-
(1) Cicero, prima in Rullo, cap. 2.
ROMAINES. l83
«jet de brigandage. Le Pont, la Cappadoce, la ^ «Bythinie,et la Paphlagonie, toutes les terres <l« Rome. « qui faisoient le domaine particulier des prin- « ces qui ont régné dans ces grandes provinces , «vont être mises à l'enchère : par ces ventes « du domaine de la république , on va tarir , « tout d'un coup, là source qui portoit l'argent «dans le trésor public; divertir les fonds les «plus assurés pour la paye des légions, et pri- « ver Rome et l'Italie des secours qu'elle tiroit «des provinces, dans des temps de stérilité et « de famine. »
Cicéron p^ssa , ensuite , à l'article des colonies, que les décemvirs dévoient établir dans telles villes de l'Italie qu'ils jugeroient à propos , et auxquelles ils assigneroient les terres les plus fertiles. Il fit voir que Rullus et les autres tribuns n'a voient en vue , par ce projet , que d'occuper, par leurs créatures, les villes les plus voisines de Rome, pour pouvoir, ensuite , se rendre maîtres , plus facilement , de Rome même , et du gouvernement.
« Ce n'est pas seulement , continua Cicéron , « de la grandeur de nos pertes (i) , et de la di- « minution des revenus publics que je me plains; « c'est contre cette puissance absolue , qu'on
(i) Cicero, prima in Rullo 7 cap. 7. ,
l84 RÉVOLUTIONS
^ « veut attribuer aux décemvirs , que je ni 'élève
de Rome. « aujourd'hui ; ma crainte et mon inquiétude 690. , J 1111 1
« n est que pour le salut de la patrie , et la con-
« servation de la liberté. Car, comment résiste terez-vous à des gens qui, après avoir rempli « l'Italie de leurs satellites , auront seuls , entre u leurs mains, tous les trésors de la république? « N'en ayez point d'inquiétude, me dira-t-on: u ils achèteront, incessamment, des terres en « Italie même , selon le projet de la loi. A la « bonne heure : mais est -il bien assuré que, « dans ces contrées si fertiles et si agréables, « il se trouve tant de gens qui veuillent se dé- » faire de leur patrimoine ? Et , s'il ne se pré- « sente point de vendeurs , s'il ne se trouve « point d'acquisitions pour employer les fonds, « qui seront entre leurs mains, que deviendra « notre argent ? Ne vous en embarrassez pas , « pères conscripts ; en leur donnant, pour cinq « ans, cette autorité absolue que leur attribue l« la loi , vous les avez mis en état de ne vous « en rendre jamais compte; et, si la loi est re- « çue, la république perd, en un même jour, « ses domaines , ses finances et sa liberté. » Enfin , Cicéron , aussi grand homme d'État , qu'excellent orateur, parla avec tant de force et d'éloquence; il fit voir, si clairement, que Rullus, ses collègues, et ses partisans, n'avoient
ROMAINES. i85
en vue que de s enrichir aux dépens du public , et de rétablir la tyrannie des anciens décemvirs , que la loi fut rejettée par le sénat , presque tout dune voix.
Quoique Rullus et ses partisans parussent consternés par la force des raisons de Cicéron, et l'éloquence invincible de cet orateur , ils ne laissèrent pas de porter cette affaire devant rassemblée du peuple , qui , seul , avoit droit de décider souverainement, et où ils espéroient trouver d autant plus de facilité à faire recevoir la loi, qu'elle sembloit n'avoir pour objet que l'intérêt du petit peuple. En effet, toute la multitude, séduite par l'appât des terres qu'on lui promettoit en Italie, regardoit Rullus comme un autre Gracque , comme son patron, et son bienfaiteur.
Mais Cicéron , quoiqu'instruit de cette disposition , ne relâcha rien de son zèle et de sa fermeté : et, le jour désigné pour l'assemblée étant arrivé, il ordonna à tout le sénat, de le suivre. Il se rendit sur la place, accompagné de cette auguste compagnie, précédé de ses licteurs, et avec toute la majesté d'un souverain magistrat de la république. Il monta à la tribune aux harangues : et, sans s'embarrasser, ni des invectives des tribuns, ni des clameurs du peuple , il prit la parole , et se mit en état
186 révolutions]
An de faire voir, au peuple même, combien cette de Rome, loi nouvelle étoit préjudiciable à ses véritables ^ intérêts, et à la liberté publique.
Mais comme il avoit affaire à une multitude prévenue, par ses tribuns, contre tout ce qui venoit de la part du sénat, il prit, en habile • orateur, un détour adroit, pour s insinuer dans sa confiance. Il commença son discours par représenter au peuple qu'il étoit plébéien d'origine, né dans l'Ordre des chevaliers, et qu'il rie devoit qu'au peuple même la dignité du consulat.
« Je suis, dit-il , le premier homme nouveau « que vous ayez fait consul, de notre temps; « et (i), par mon élection , vous avez emporté « une place dont la noblesse étoit en pos- « session, et qu'elle défendoit de toutes ses « forces : vous m'y avez élevé avec un con- « cours si unanime de vos suffrages, que jamais « aucun patricien n'y est monté avec tant « d'éclat, et qu'aucun plébéien n'y est par- ' venu avec tant de gloire. Et ce qui doit aug- « menter mon attachement et ma reconnois- « sance pour le peuple , c'est que , dans l'assem- « blée faite pour mon élection , vous ne vous « êtes point servi de ces billets qui ne sont que
(i) Cicero in Rullo , oratio a. cap. i , 2, 3.
« des témoignages d une liberté secrette : mais
« vous m'avez porté à cette haute dignité par deRom*.
« des acclamations et des vœux publics, qui 690
« me sont , peut-être, plus glorieux que la di-
« gnité même dont vous m'avez honoré. Ainsi,
« puisque je suis un homme nouveau et un
« plébéien, que je dois uniquement, au peuple,
« la dignité dont je suis revêtu, je déclare hau-
* tement , devant le corps entier du sénat , et « devant tous les patriciens , que je serai un « consul populaire ^ que rien ne me sera si « cher , pendant mon consulat , que les in- « térêts de ce peuple , auquel j'ai de si grandes
* obligations. Et j'empêcherai , si je le puis , « qu'on ne ruine l'épargne , dont il tire ses prin- « cipales forces , et sa subsistance en temps de « guerre.
« Ce n'est pas que je désapprouve toutes les « lois qui concernent le partage des terres. Il « y en a que je révère; je conserve chèrement « la mémoire des deux Gracques , de ces illus- « très frères , qui sacrifièrent leur vie , pour proie curer, au peuple, des terres dont des partim culiers setoient emparés injustement. La loi « Sempronia sera toujours respectable aux gens « de bien ; mais je ne puis souscrire à celle que « propose Rullus, qui, pour vous éblouir, fait « une vaine montre des terres , qu'il n'est pas /
~ « en son pouvoir de vous donner. Sous un de Rome, u prétexte si plausible, il veut ruiner la liberté,
t« et s ériger en tyran de la république. C'est « ce que je prétends vous faire voir à découvert; « et, si, après m'a voir entendu, vous n'êtes pas « satisfaits de la solidité de mes preuves , je me « désisterai de mon premier sentiment. Je re- « cevrai de vous la loi , j'y souscrirai , et je me « conformerai , comme consul populaire , au « plus grand nombre des vœux du peuple. »
Pour lors, prenant la loi, il la lut toute entière : et , comme en la combattant dans le sénat , il s'étoit principalement attaché à lui faire sentir que la création de ces nouveaux magistrats ruineroit entièrement l'autorité des anciens, il s'étendit sur -tout , en parlant au peuple, sur les articles qui pouvoient blesser sa liberté, et le droit que chaque citoyen avoit de concourir, par son suffrage, dans toutes les élections, et de décider, par sa voix, des lois qu on devoit recevoir ou rejetter.
"Le premier article de la loi, dit-il, or- ' donne que celui qui l'aura proposée , éta- «f blisse des décemvirs par les suffrages de dix- < sept tribus, tirées au sort (i); et que celui-là u soit déclaré décemvir, auquel neuf tribus au-
;i) Ciccro in Rullo, oratio 2 , cnp. 7.
« ront déféré cette dignité. Je demande d'abord •< pourquoi ce tribun audacieux ose priver dix- * huit tribus du droit de suffrage? Y a-t-il un «< seul exemple, dans la république, qu'on ait « créé des triumvirs ou des décemvirs , sans le « concours des trente-cinq tribus ? Quel est le « dessein de ce tribun , en voulant introduire «une nouveauté si surprenante dans notre «gouvernement (1)? Vous l'allez voir toutnà- « l'heure. Il n'a pas manqué de projets : il a « manqué seulement de fidélité envers le peu- « pie Romain. Il a manqué de justice : et vos « droits et vos intérêts ne lui ont pas été res- « pectables.
u Rullus veut ensuite que l'auteur de la loi « préside à l'assemblée du peuple Romain , « c'est-à-dire, que Rullus ordonne que Rullus « tiendra l'assemblée. Le même Rullus , qui « ne veut rien abandonner à tout le corps du « peuple Romain , ordonne qu'on tirera au sort « les tribus; et, comme il y doit présider, et « qu'il est très heureux, il ne sortira de l'urne « que les noms des tribus qui lui seront les « plus agréables; et, par une suite de collusion, a ceux que ces neuf tribus, choisies par Rullus, r auront nommés pour décemvirs , seront , >
(1) Gicero in Rullo, oratio 2 , cap. 8 , 9.
~ « sous l'autorité de Rullus , nos seigneurs et
de Rome, « nos maîtres, et les maîtres absolus de nos « biens. Vit- on jamais un projet plus injuste, « plus audacieux, et plus opposé à toutes nos « lois! Quel est Fauteur de cette loi nouvelle? u Rullus. Qui est celui qui prétend priver, du « droit de suffrage , la plus grande partie du «peuple? Rullus. Qui est-ce qui a un secret « tout prêt, pour ne faire sortir de l'urne que « les noms des tribus où il croit avoir le plus « de crédit? Rullus. Qui nommera les décem- «virs, selon ses vues et ses intérêts? Rullus. « Qui sera le premier de ces décemvirs? Fautil il le demander? Rullus. Enfin, qui sera le u maître absolu de tous les biens de l'État? Le « seul Rullus. Voilà , messieurs , comment on u vous traite , vous qui êtes les maîtres et les « rois des nations : à peine line si honteuse n prévarication seroit-eîle soufferte sous l'em- « pire d'un tyran , et dans une société des- « claves. »
Cicéron, ayant tâché d'exciter l'indignation du peuple contre cette entreprise sur ses droits les plus légitimes, passa aux différens articles de la loi. Il en examina, successivement, Tinjustice et les inconvéniens. Il répéta , dans ce second discours, une partie de ce qu'il avoit déjà dit, à ce sujet, en plein sénat. Il ajouta,
qu'un homme, sans autorité légitime, et après ~" s'être fait élire pour décemvir, contre les for- àe mes ordinaires, se croiroit en droit de vendre le domaine de la république , au prix qu'il voudrait, et à qui il luiplairoit. «Quel brigan* « dage, s'écrie le consul ! Qui doute que le ven- « deur et l'acquéreur ne soyent souvent qu'une « même personne, quoique le véritable acqué- « reur ne paroisse, sur la scène, que sous un « nom supposé? Mais où se passera cette scène? « Sera-ce dans la place, à la vue de nos ci- « toyens, comme les censeurs en usent, quand u ils donnent à ferme les revenus de la répu- « blique? Non, messieurs, Rullus et ses collé- « gues n'ont pas besoin d'un si grand jour. Ils « cherchent des lieux obscurs qui favorisent « leurs fraudes et leur brigandage; l'auteur de « la loi, qui a pourvu à tout, ordonne qu'ils « auront la liberté de faire cette vente, en tel « endroit qu'il leur plaira. »
Il faudroit traduire, entièrement, les trois oraisons que Cicéron prononça à ce sujet, si on vouloit rapporter, dans un détail exact, toutes les raisons que cet excellent orateur opposa à l'établissement d'une loi si dangereuse. Enfin , il parla , avec tant de force , qu'il convainquit le peuple qu'il ne la pouvoit recevoir , sans détruire sa liberté , et ruiner la répu-
— 2^—" blique. Tous les projets de Rullus et de ses colde Rome, lègues furent rejettés d un commun consente- 69 °* ment. « (1) Je délivrerai , dit Cicéron , dans son « oraison contre Pison, dès le premier jour de « janvier, le sénat , et tous les gens de bien , de « la crainte de cette loi. »
Mais il n eut pas tant de facilité à dissiper l'appréhension que causoient les mauvais desseins de Catilina et de ses partisans. Ce n'est pas que tout le monde fut également informé de ses vues. On en parloit , différemment, dans Rome : ceux qui étoient les plus favorables à ce chef de parti , prétendoient qu'il n'en vouloit qu a Cicéron, qui lui étoit odieux, disoient-ils, par la préférence qu il avoit remportée sur lui dans la dernière élection pour le consulat. D'autres publioient que ce patricien ambitieux , et élevé sous la domination absolue de Sylla, aspiroit, pendant l'absence et l'éloignement de Pompée, à faire revivre, à son exemple, une dictature perpétuelle; et des bruits, sans auteurs, mêloient des choses fausses avec les vraies , et augmentoient l'inquiétude du sénat et la crainte des gens de bien.
Cicéron étoit mieux instruit. Fulvia, dont nous avons parlé, ne lui cachoit rien de ce
(1) Cicero in Pisone, cap. a. — Plin. lib. VII, cap. 3o.
ROMAINES. ig3
quelle apprenoit de Curius, son amant, un des ^ chefs de la conjuration» Mais la déposition seule de ? ome d'une femme, perdue de réputation, ne suffisoit pas pour procéder, par la rigueur des lois, contre un homme de la naissance de Catilina, qui avoit, pour parens et pour amis, les premiers de Rome et du sénat. Le consul vit bien qu il lui falloit d'autres preuves , et des témoins qu on ne pût récuser. Il répandit secrettement des espions dans toutes les cabales. Il gagna, même , quelques uns des conjurés , qui , de concert avec lui, paroissoient les plus ardens à faire réussir la conjuration. Ce fut par leur secours qu il découvrit les desseins de Catilina , les sentimens différens de ceux qui étaient entrés dans son parti, le nombre et la qualité de leurs partisans , et les vues générales et particulières de tous les conjurés.
Comme il tenoit toujours , parmi ces furieux, des oreilles fidèles, il étoit, en quelque manière, présent à leurs discours, à leurs conseils, et, pour ainsi dire, à leurs pensées. Il apprit, avec autant de surprise que de douleur, que cette troupe de scélérats avoit formé le dessein de mettre le feu en différens endroits de la ville ; que , pendant la confusion et le tumulte , que causeroit un incendie presque général, ilsétoient convenus d'aller poignarder lés principaux du
~ sénat jusques dans leurs maisons, et qu'en de Rome, même temps on feroit avancer les troupes corn- 69 °* mandées par Manlius , pour s'emparer de Rome et du gouvernement. Pendant que les conjurés se flattoient de trouver , dans le succès de leurs funestes desseins, des richesses immenses, et une autorité sans bornes , la nouvelle se répandit, à Rome, que Pompée, après avoir subjugué la plus grande partie de l'Orient , revenoit , en Italie , à la tête d une armée victorieuse. Catilina, épouvanté d'un contre-temps qui ruinoit tousses desseins, résolut d'en précipiter l'exécution. Il confère avec les principaux de son parti; il parle à chacun en particulier; il renouvelle ses promesses , et les espérances qu'il leur avoit données de leur faire trouver , dans le changement du gouvernement , la satisfaction de leurs désirs. Enfin, il les assemble tous, la nuit, dans un endroit écarté de la maison de M. Lecca, et leur représente , que le retour de Pompée déconcertoit tous leurs desseins, s'ils n'avoient le courage de le prévenir; que leur entreprise étoit d'autant plus facile, qu'il n'y avoit point de troupes dans Rome ni dans l'Italie ; et que leurs ennemis seroient accablés , avant que d'avoir pu prévoir les coups qu'on leur porteroit.
« Il ne tient qu'à vous, leur dit-il, d'être de-
« main maîtres de Rome. (1) Pompée est encore ^
« éloigné, la ville sans défense ; et le sénat n est de ^° me *
« composé que de gens sans vigueur , accablés
« d années , ou amollis par les délices. Pour
« nous , nous ne manquons ni de courage , ni
« de forces. Nous sommes en grand nombre , et,
« la plupart , des premières Maisons de la ré-
« publique. Le peuple , ennemi du sénat , se dé-
<. clarera pour notre parti; et nous avons , hors
«de Rome, tous ces braves soldats de Sylla,
« qui, réunis sous le commandement de Man-
« lius , n attendent que vos ordres. Il n'est ques-
<i tion que d'entreprendre : tout dépend de la
« diligence que nous apporterons dans l'exécu-
<• tion ; et vous trouverez les dignités , les hon-
« neurs, et les richesses , 'dans le succès de vos
« desseins. »
Ce discours fut reçu avec de grands applaudissemens. On ouvrit, ensuite, différens avis; et les plus violens furent les mieux reçus. Comme on redoutoit la prévoyance et la fermeté de Cicéron, on convint qu'il falloit commencer par se défaire d'un homme, qui, par l'autorité que lui donnoit la dignité de consul , pouvoit traverser l'exécution de leurs projets. On résolut, en même temps , de mettre le feu en cent quar-
fi) Sallust. in CatiKna y cap. 20.
— ~ — tiers différens de la ville ; de couper les canaux de Rome, qui portoietit l'eau , de peur qu'on ne s en servît 690 pour éteindre l'embrasement ; d'égorger tout le sénat, et de n'épargner que les seuls enfans de Pompée , qu'on retiendroitpour servir d'otages contre la puissance et le ressentiment de ce redoutable guerrier; que Catilina se mettroit, ensuite, à la tète des troupes que Manlius avoit levées; qu'il établiroit son autorité dans l'État, comme avoit fait auparavant Sylla , et qu'il changeroit même la forme du gouvernement, selon qu'il conviendroità ses intérêts. Gethegus et un cbevalier Romain, appelle Cornélius, offrirent d'aller poignarder Cicéron dans sa maison ; et la nuit, qui précédoit les saturnales, fut marquée pour l'embrasement de Rome.
Ce conseil finit par un grand repas, qui fut suivi d'affreuses débauches, et de ces crimes honteux, que la nature même ne souffre qu'avec horreur. On prétend que déjeunes hommes n'eurent point de honte de se prostituer aux chefs de la conjuration, et que Catilina, pour lier tous les conjurés, après la complicité d'une action pleine de fureur , leur avoit présenté un vase rempli de sang humain, mêlé avec du vin , dont ils avoient tous goûté. Mais quelques uns de ces faits ne sont pas bien avérés dans l'histoire; et peut-être qu'ils n avoient point
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Oku
110MAINES. 197
d'autre fondement que la prévention générale,
où Ton étoit contre un si méchant homme : (le Romc
prévention qui portoit à croire, que le fond d'où
sortoit un aussi grand crime que la conjuration,
portoit, en soi, comme la semence et la racine
des plus affreux désordres.
Les conjurés ne furent pas plutôt séparés, que Cicéron fut averti , par Fulvia , du péril que couroit la république, et des desseins qu'on faisoit, en particulier, contre sa vie. Gomme c'était un homme réglé dans ses mœurs, sage,, tempérant, et d'ailleurs très habile, il avoit un grand avantage sur des gens pleins de fureur et de passion, qui ne formoient des desseins, que noyés dans le vin , et au milieu de la débauche. Il donna , d'abord, de bons ordres dans sa maison : et Gethegus, s'y étant présenté, le lendemain, à la pointe du jour, sous prétexte qu'il avoit des affaires de conséquence à communiquer au consul, on lui en refusa l'entrée. (1) Il se retira, en faisant des plaintes et des menaces, qui ne servirent qu'à le rendre plus suspect.
Cependant Cicéron, ne se trouvant pas assez autorisé pour dissiper une cabale si puissante, convoqua le sénat : il s'y rendit accompagné
(1) Plut, in Cicérone.
~ d'un grand nombre de ses clienset de ses amis; de Rome, et il avoit pris , sous sa robe , une cuirasse , qu'il laissoit voir exprès, afin de faire connoître le péril auquel il étoit exposé. Il fit son rapport, au sénat, des desseins des conjurés. Il représenta, à l'assemblée, que la république avoit des ennemis au dedans et au dehors de Rome; et que, pendant que Catilina formoit le dessein de mettre le feu à la ville , et de faire périr le sénat et tous ses concitoyens, Manlius, de son côté, travailloit à faire soulever l'Etrurie ; qu'il s etoit mis à la tête de tout ce qu'il y avoit de brigands en Italie , et que les habitans des colonies de Sylla, et les soldats vétérans de ce dictateur, à qui le luxe et la débauche n'avoient rien laissé de leurs anciens brigandages , setoient joints à ce rebelle, et se clisposoient à venir, dans Rome , renouveller les fureurs des proscriptions de Marius et de Sylla. , Comme il y avoit plusieurs des conjurés du nombre même des sénateurs , Cicéron ne jugea pas à propos de nommer encore ceux dont il avoit tiré ces avis. Mais on avoit tant de confiance dans sa probité, que le sénat, sans exiger qu'il fournît des preuves et des témoins de ce qu'il avançoit, ordonna, par un décret public, que les consuls eussent à pour-
Digiti^e
voir » qu'il n'arrivât point de dommage à la république >» : formule ancienne, par laquelle ces magistrats recevoient le pouvoir le plus étendu, mais qu on ne leur confioit que dans les plus grands périls de l'État.
Gicéron , revêtu d une aussi grande autorité, et que son collègue lui laissoit toute entière , envoyé aussitôt des sénateurs , et les plus gens de bien de la république , dans les principales villes de l'Italie , pour contenir les peuples dans leur devoir. Il établit, en même temps, dans les différens quartiers de Rome , des corpsde-garde , pour prévenir et arrêter les incendiaires. Le sénat, par son conseil, pour avoir un entier éclaircissement de cette affaire, promet une amnistie, et même des sommes d argent , à ceux des conjurés qui en donneroient quelque lumière. Mais ces scélérats étoient liés si étroitement ensemble, et si déterminés dans le mal, que, parmi un si grand nombre de conjurés, qui étoient, ou à Rome, ou dans l'armée de Manlius, il n'y en eut pas un seul que la crainte des supplices , ou l'espérance des récompenses , portât à découvrir les mauvais desseins de ses complices. Le petit peuple, toujours avide de la nouveauté, favorisoit 'même ce parti, et se flattoit, à son ordinaire, que sa condition seroit meilleure dans
An le changement de gouvernement , et dans les de Rome, troubles de l'État. Gatilina, par lui-même, ou 90 par ses émissaires, avoit répandu, dans tous les États , un esprit de sédition et de révolte ; et il entroit des sénateurs, des chevaliers, des plébéiens, et jusqu'à des esclaves, dans cette conspiration.
On fut instruit, plus particulièrement, de leurs desseins, par un paquet qu'un inconnu rendit au portier de Crassus. Il y avoit , dans ce paquet, des lettres adressées à différens particuliers , toutes sans souscription, et un autre, sans adresse , que Crassus ouvrit. Il y trouva tout le plan de la conjuration : on l'exhortoit, s'il vouloit conserver sa vie , de sortir, au plutôt , de Rome. Comme personne n ignoroit qu il y avoit toujours eu une liaison assez particulière entre Catilina et lui , de peur de se rendre plus suspect , il porta ce paquet au consul , qui en fit faire lecture en plein sénat. Pendant que rassemblée délibéroit là - dessus , Catilina survint, comme s'il n'eût pas eu d'intérêt à l'affaire qu'on agitoit. Mais quand , en qualité de sénateur, il voulut prendre sa place, tous ses confrères s'éloignèrent de lui; personne ne voulut rester sur le banc où il s etoit assis.. Cicéron, qui présidoit dans l'assemblée, ne pouvant retenir son indignation, lui adressa la
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parole, avec cette éloquence foudroyante, et ^ si propre à épouvanter les médians : « (i) Jus- àe *£ « qu'à quand , ô Catilina , lui dit-il , abuseras- « tu de notre patience ? Combien de temps « serons - nous encore l'objet de tes fureurs ? u Jusqu'où prétends - tu pousser ton audace « Criminelle? Ne reconnois-tu pas , à la garde « qu'on fait continuellement dans la ville, à la « crainte du peuple , au visage irrité des séna- « teurs, que tes pernicieux desseins sont découverts? Des yeux fidèles observent toutes « tes démarches; tu ne tiens point de Conseils « si secrets, que je n'en sois averti : j y assiste; « je suis présent jusqu'à tes pensées. Crois -tu « que j'ignore ce qui s'est passé , la nuit der- « nière, dans la maison de M. Lecca?N y as-tu « pas distribué les emplois , et partagé toute « l'Italie , avec tes complices ? Les uns doivent « marcher en campagne , sous les ordres de « Manlius ; et les autres , rester dans la ville , « pour y mettre le feu en cent endroits -diffé- « rens. A la faveur du désordre et du tumulte , « causés par un incendie général, on doit as- « sassiner le consul dans sa maison, et la plu- « part des sénateurs. Le sénat , cette assemblée « si auguste et si sainte, est instruit des moin-
(i) Cicero, oratio prima in Catilina, cap. i.
" « dres circonstances de la conjuration ; et « Gatilina respire encore! Il est même dans « cette compagnie, il nous écoute, il nous re- « garde comme ses victimes. Durant que nous « parlons , il désigne ceux qu'il destine à la « mort ; et nous sommes si patiens , ou plutôt « si foibles , que nous songeons moins à punir « ses crimes, qu'à nous préserver de sa fureur.»
Gatilina soutint un discours si véhément avec une profonde dissimulation, et n'y répondit d'abord qu'en conjurant le sénat de ne pas ajouter foi aux invectives de son ennemi, d'un homme nouveau, qui n'avoit pas même, dans Rome, une maison en propre, et qui avoit inventé le plan d'une conjuration, pour se faire un nom , et acquérir le titre de défenseur de sa patrie. Il ajouta, à cela, d'autres injures contre Cicéron ; mais il fut interrompu par un murmure général, qui l'empêcha de se faire entendre. Tout retentissoit , dans le sénat, des noms d'incendiaire , de parricide , et d'ennemi de la patrie. Gatilina , outré de ces reproches, pâle de colère , et les yeux égarés , s écria , plein de fureur, que, puisqu'on le poussoit à bout, il ne périroit pas du moins tout seul , et qu'il feroit tomber, avec lui, ceux qui le vouloient perdre. 11 sortit sur-le-champ du sénat, et fit venir chez lui Lentulus, Cethegus , et les principaux
Digitiztfd by.
' chefs de la conjuration. Il leur rendit compte J|j de ce qui se venoit de passer dans le sénat ; et il de Rome, leur représenta, en même temps, qu'il n'y avoit 6j plus de sûreté , pour lui, dans Rome ; qu'il alloit se mettre à la tête des troupes que Manlius tenoit en différens endroits de rÉtrurie : et qu aprèsles avoir réunies en corps d armée, il les feroit marcher du côté de Rome ; que c etoit à eux, qui restoient dans la ville, à employer tous leurs soins pour se défaire du consul, le seul qui pouvoit faire obstacle au succès de leurs desseins; qu'il les exhortoit sur-tout à gagner la jeunesse de Rome\ et à grossir le nombre de leurs partisans.
Il partit , la nuit suivante , accompagné de trois cents hommes armés , et fut joindre Manlius. Il n'eut pas plutôt rassemblé les troupes, dont il s etoit assuré, qu il prit toutes les marques d'une magistrature publique , et qu'il se fit précéder par des huissiers, qui portoient, devant lui, des faisceaux de verges, armés de haches. Le sénat, instruit dune révolte si déclarée, ordonna que le consul Antonius, à la tête des légions , marcheroit incessamment contre les rebelles, et que Cicéron resteroit, dans la ville, pour veiller à sa conservation.
Cependant Lentulus et les autres chefs de la conjuration, s'appliquèrent, suivant les instruc-
~ tions de Catilina , à acquérir de nouveaux partie Rome, tisans : ils tâchèrent de faire entrer , dans leur
êoo.
complot, des envoyés des Allobroges, qui se trouvoient à Rome. Ils y étoient venus pour demander, au sénat, quelque diminution des impôts dont ils étoient chargés, et dont les intérêts accumulés , depuis plusieurs années , par l'art funeste des usuriers, montoient plus haut que la valeur même des fonds de terre. Mais l'avarice insatiable des fermiers, et la dureté des magistrats empêch oient qu'on n'eût égard à leur misère. Le fonds même, et la propriété de leurs terres n'étoient pas suffisans pour acquitter ces dettes; et ils étoient à la veille de voir encore vendre , comme esclaves , leurs femmes et leurs enfans, pour satisfaire à des exactions si cruelles. , : <; 1
Lentulus, ayant reconnu à quel point ces envoyés étoient outrés contre le corps du sénat, résolut de profiter de cette disposition. Gomme les Allobroges étoient des peuples belliqueux, il se flatta d'en tirer un puissant secours , s'il pouvoit les résoudre à prendre les armes, et à se joindre à l'armée, que commandoit Catilina. Umbrenus, un des conjurés, et qui avoit quelque liaison avec ces envoyés, fut chargé delà négociation. Sous prétexte de s'informer de letat de leurs affaires, il les aborde,
et leur demande quelle issue ils en espéroient: Au «Point d autre que la mort, lui dirent-ils, puis- tlc ^° o u,e ' « que le sénat est insensible à nos justes plain- « tes. » Umbrenus , pour s'insinuer dans leur confiance, les plaint, blâme la dureté du sénat, offre ses services et le crédit de ses amis, se donne quelques mouvemens, et sollicite, en apparence, pour leur soulagement. Ces offices les engagent à se voir plus souvent; la confiance s'établit insensiblement ; l'amitié et l'union deviennent, à la fin, très étroites. Pour lors, Umbrenus leur déclare, comme en secret, qu'ils ne doivent rien attendre du sénat, dont la politique veut toujours tenir les sujets de l'État dans la misère et l'abaissement : il ajoute, qu'il y avoit cependant un remède à leurs malheurs, et qu'il sçavoit un moyen de les affranchir de leurs dettes; mais que ce moyen demandoit également du courage et du secret. Ces envoyés protestent qu'il n'y a point d'entreprise si difficile, où ils ne s'engagent pour délivrer leur nation de la tyrannie des usuriers; et ils conjurent, en même temps, Umbrenus, de leur découvrir le moyen de rompre leurs chaînes. Mais ce Romain ne jugea pas à propos de s'ouvrir plus particulièrement , sans en avoir conféré avec Lentulus et les autres chefs des conjurés. On approuva sa conduite; et, pour donner
T plus de poids à la négociation , Gabinius en fut de Rome, chargé avec lui. Ces deux hommes entrèrent en 9 °* conférence avec les Allobroges , dans la maison de Sempronia.
Gabinius, après en avoir exigé les sermens les plus solemnels, leur découvrit le plan de la conjuration , le nombre et les forces des conjurés, qu'il grossit encore pour les faire paroître plus redoutables : il ajouta que, si leur nation vouloit prendre les armes, et se joindre à Catilina , on leur donneroit toutes les sûretés qu ils pourroient souhaiter pour une abolition générale de toutes leurs dettes.
Après différentes propositions, on se sépara; et on convint de se rassembler, la nuit suivante, pour donner quelque forme au traité qu on méditait. Mais ces députés ne furent pas plutôt seuls , que la grandeur du péril où ils alloient engager leur nation, et l'incertitude du succès, commencèrent à les inquiéter. Différentes réflexions affoiblirent leurs premières pensées. D'un côté , ils voy oient, à la vérité , une armée en campagne, et soutenue, dans Rome, par un parti puissant, et composé d un grand nombre de personnes de condition et des premiers de la ville ; mais ils trouvoient , de l'autre côté, l'autorité légitime, les consuls, le sénat, et les légions : ils pouvoient même se flatter qu'en
révélant le secret de la conjuration, ils pourraient obtenir, pour récompense, l'abolition, ou du moins une diminution considérable de leurs dettes.
Dans cette agitation , ils résolurent de ne rien faire sans la participation de Q. Fabius Sanga, qui étoit chargé de la protection des Allobroges, suivant l'usage de çe temps-là , où tous les peuples, sujets ou alliés de la république, avoient, dans le sénat, un protecteur, qui prenoit soin de leurs intérêts.
Sanga , après leur avoir représenté l'horreur et les périls d'une pareille entreprise, de concert avec eux, courut, chez le consul, lui donner avis des propositions qu'on avoit faites à ces envoyés. Gicéron les voulut voir; il les engagea par des espérances , et des promesses plus solides que celles que leur donnoient les conjurés. Us se dévouèrent entièrement à ses ordres; et, de concert avec lui, ils demandèrent à traiter avec les chefs de la conjuration.
Lentulus, Cethegus, Statilius, et les principaux de cette entreprise , se rendent secrettement dans un endroit dont on étoit convenu; les députés s'y trouvent, de leur côté : on agite, de nouveau , l'affaire qui les avoit obligés de s'assembler. Les conjurés en représentent les avantages et les facilités. Les Allobroges font
leurs objections, et demandent leurs sûretés ; enfin , après bien des difficultés, ils feignent de se rendre. On met le traité au net; ils le signent avec tous les chefs de la conjuration : on en fait un double, également signé de toutes les parties , et que ces envoyés exigent qu'on leur confie pour le pouvoir communiquer aux chefs de leur nation, qui, en voyant de si grands noms, s 1 engageroient , disoient-ils, plus facilement dans l'entreprise. On convient qu ils partiroient, de nuit, pour se rendre dans leur pays , et qu'ils passeroient , par le camp de Catilina, pour lui faire ratifier le traité. Lentulus leur donna des lettres pour ce chef de parti, qui contenoient le plan de la conjuration, et les mesures qu'il avoit prises, avec ses complices, pour faire périr le consul et la plupart des sénateurs; et un des conjurés, appellé Volturcius, de la ville de Crotone, se chargea de la conduite de ces envoyés, et de rendre compte, à Gatilina , des engagemens qu'on auroit pris pour faire soulever leur nation.
Cicéron , averti par les Allobroges , qu'ils dévoient partir la nuit suivante, envoyé secrettement, sur le chemin , deux préteurs avec des gardes , qui sassurent du pont Milvien, par où il falloit passer. Les Allobroges arrivent ; on les arrête aussitôt, à leur passage, avec toute leur
suite ; ils se rendent aux préteurs, sans faire de ~
résistance, comme des gens surpris et épou- àe Rome.
vantes. Un prit^ avec eux, Voiturcius, et une
cassette où étoient renfermées toutes les lettres
des conjurés.
Le consul , ayant eh main les preuves de la conjuration* convoqua le sénat, de grand matin j dans le temple de la Concorde; et il fit arrêter Lentulus, Cethegus , Statilius , Gabinius, et Ceparius* que des gardes amenèrent dans rassemblée (1). On fit entrer, en même temps, les députés des Allobroges avec Voiturcius , qui , sous la promesse de sa grâce, développa tout le secret des conjurés (2). On lut publiquement leurs lettres ; et Lentulus , se trouvant convaincu par sa propre signature , fut contraint de renoncer, sur-le-champ, à la préture. Il quitta sa robe de pourpre (3) ; on lui en donna une autre , convenable à sa mauvaise fortune; et on le conduisit, avec ses complices, en différentes maisons, qui leur furent données pour prisons.
. Cethegus trouva le moyen de faire tenir un billet à ses amis et à ses affranchis, par lequel il les exhortoit d'assembler ses partisans , et de
(1) Sallust. in Catil. cap. XLVI, XLVII. — (a) App. Alex, de bello civili, lib. II , cap. 1. — (3) Plut, in Cic. 3. 14
^ faire un effort , la nuit , pour le tirer de pride Rome. son. Cicéron , craignant qu'il ne s élevât quelbj °' que tumulte dangereux en leur faveur, convoqua , de nouveau , le sénat pour prendre une dernière résolution , au sujet des prisonniers. Sylanus, désigné consul, pour Tannée prochaine, et auquel , selon l'usage, on demanda le premier son avis , déclara qu'ils méritoient le dernier supplice. Tous ceux qui opinèrent , après lui, furent du même avis, jusqu'à Jules- César , qui fit un grand discours en faveur de la clémence, et conclut, en disant que , dans une affaire où il s'agissoit de répandre le sang des citoyens , et des premiers de Rome , il étoit d'avis qu'on ne précipitât point leur jugement; mais quon les retînt, sous une sûre garde, dans quelques villes d'Italie , jusqu'à ce que Catilina eût été vaincu. Comme il étoit excellent orateur, il ramena la plupart des sénateurs à son sentiment. Sylanus même , qui avoit ouvert, le premier, lavis de les faire punir sur-lechamp, se rétracta, et dit, « Qu'en les condarçi- . « nant , comme il avoit fait , au dernier supplice, « il n'avoit entendu parler que de la prison, a qui étoit, disoit-il, la plus grande punition « qu'on pouvoit exercer contre un citoyen « Romain. »
Mais Caton , quand ce fut son tour d'opiner,
peignit , avec des couleurs si vives, toute l'horreur des desseins des conjurés; il sçut faire voir, * par des raisons si pressantes, combien leur vie étoit incompatible avec la sûreté de l'État , et que, pour sauver quelques scélérats, on mettoit , pour ainsi dire , le poignard dans le sein des plus gens de bien , que toutes les voix revinrent à son avis. Leur supplice fut résolu; et Cicéron , sur l'arrêt seul du sénat , et sans porter l'affaire devant rassemblée du peuple , suivant l'usage ordinaire, les fit exécuter, surle-champ , dans la prison où il les fit conduire. On rapporte qu'après cette exécution , il trouva, sur la place , un grand nombre de leurs parens et de leurs complices, qui ignoroient encore leur destinée , et qui n'attendoicnt que la nuit pour les enlever; et que, se tournant de leur côté , il leur cria : « Ils ont vécu » : manière adoucie, dont s'exprimoient les Romains, pour éviter ce qu'ils trouvoient de trop dur dans ces termes : Ils sont morts ; et que cette seule parole , comme un coup de foudre , dissipa , en un instant, cette foule de conjurés, et déconcerta tous leurs desseins.
On ne peut exprimer la joie que le peuple fit paroître, quand il vit une si dangereuse con* spiration éteinte , et les conjurés punis. On n'entendoit qu'imprécations contre Catilina,et que
louanges de Cicéron : la plupart le reconduide Rome, sirent jusqu'en sa maison ; les femmes même, pour exprimer leur reconnoissance, mirent des illuminations à leurs fenêtres, comme pour l'éclairer. Cette nuit lui fut plus glorieuse que les plus beaux jours de triomphe , ne l'avoient été à des généraux victorieux. On disoit hautement que les plus grands capitaines avoient , à la vérité , acquis, à la république, des provinces entières; mais que Cicéron , sans troupes, sans combats , et sans effusion de sang , l'avoit sauvée : on l'appelloit le second fondateur de Rome , et le père de la patrie. Tous les Ordres de l'État s'attachèrent à lui ; et son autorité étoit d'autant plus solide qu'il ne la devoit qu'à sa propre vertu, à l'estime, et à la reconnoissance de ses concitoyens.
César , quoique considérable , dans la république, par sa naissance, par son éloquence, et par son crédit et celui de ses amis, fut traité bien différemment, (i) Il y avoit déjà dij. temps qu'il étoit suspect de desseins cachés; et, plus d une fois , Cicéron avoit témoigné qu'il remarquoit, dans toute sa conduite , un esprit qui aspiroit secrettement à la tyrannie : la vie qu'il
avoit voulu sauver aux conjurés, augmenta ces
(i) App. Alex, de bello civili, lib. II, cap. 6.
ROMAINES. 2 l 3
soupçons. Quand il sortit du sénat, où il avoit parlé avec tant de chaleur, pour les soustraire de ^ au supplice , les chevaliers , qui étoient de garde, lui présentèrent, d'un air menaçant, la pointe de leurs épées : ils lauroient tué ; mais Cicéron, sur lequel ils avoient la vue attachée, comme pour lui demander ses ordres (i) , leur fit signe de le laisser échapper.
Ce nest pas qu'on ne dît, en ce temps- là, qu'il avoit été fort chargé par la déposition de quelques conjurés ; mais Cicéron , qui n'ignoroit pas quel étoit déjà son crédit dans Rome, ne voulut pas, exprès, le comprendre dans l'instruction du procès , de peur qu'en échappant, par l'appui de ses parens et de ses amis, à la rigueur des lois, il ne sauvât, en même temps, les autres criminels. On ne laissa pas d'être persuadé qu'il n avoit rien ignoré de leurs mauvais desseins ; et on commença à le regarder comme un homme capable de tout entreprendre pour s'élever.
La nouvelle du supplice de Lentulus et de Cethegus ne fut pas plutôt passée au camp de , Catilina, que plusieurs des conjurés, voyant le parti de la république le plus fort, se retirèrent secrettement. Il y eut même un grand nombre
(i) Plut, in Cœsare.
2l4 RÉVOLUTIONS
~ de soldats , que le désir de la nouveauté et lesde Rome, pérance du butin avoient engagés à prendre les 690 armes , qui désertèrent. Mais le chef du parti ne relâcha rien de ses premiers desseins : il résolut de périr, ou de détruire la république; il fit de nouvelles levées ; il én remplit ses cohortes; et, en peu de temps, il rendit ses légions complettes : elles étoient toutes animées de sa fureur, et prêtes à tourner leurs armes contre leur patrie.
Le premier dessein de Catilina , comme nous lavons dit, étoit de se présenter aux portes de Rome , à la tête de son armée , au moment que la conjuration éclateroit par un incendie, que les conjurés, qui étoient restés dans la ville, dévoient allumer en différens quartiers. Mais le consul, ayant déconcerté toutes ces mesures, par sa vigilance et par le supplice des principaux conjurés, le chef de la conjuration résolut de passer dans les Gaules , et d y faire soulever les provinces qui reconnoissoient l'empire Bomain. Q. Metellus Celer, ayant pénétré son dessein , lui coupa le chemin , et se campa , à son passage, en même temps que le consul Antonius le suivoit de près , à la tête de son armée.
Catilina, se voyant environné d'ennemis, et n ayant ni retraite en Italie , ni secours à espé-
IIOMAIÎSES. . 2l5
rer de Rome , fut réduit à tenter le hazard d une ~ bataille, quoique avec des forces inférieures à de Rome, celles d'An ton ius. Ce consul , ayant été attaqué , en ce temps-là , de la goutte , laissa la conduite de son armée à Petreïus, ancien officier, qui avoit plus de trente années de service, et qui , de simple soldat, s'étoit élevé, par sa valeur, jusqu'au commandement des armées. Mais cette maladie subite du consul , plus foible que méchant , fit soupçonner qu'il ménageoit Catilina , avec lequel il avoit eu , auparavant , des liaisons assez étroites; et il en fut même accusé, depuis, devant les magistrats. On publia que cette goutte , qui lui étoit venue à la veille de combattre contre l'ennemi delà république, n'étoit qu'un prétexte et une maladie feinte pour reculer la perte de Gatilina, ou du moins pour n'y point prendre de part. Mais les rebelles ne purent tirer aucun avantage de ce retardement affecté.
Petreïus , de lieutenant devenu général , les pressa de si près , qu'il les força d'en venir à une bataille : le combat fut rude et très opiniâtre. Si les légions de la république combattirent avec beaucoup de valeur , celles de Catilina ne se battirent pas avec moins de courage; tous vouloient vaincre, ou se faire tuer : aucun ne recula ; il n'y en eut point qui voulût donner
2l6 REVOLUTIONS
An ou recevoir quartier. Le soldat vivant prcde ^ ome - noit aussitôt la place de celui qui venoit d'être tué : ce ne fut qu'après beaucoup de sang répandu, et une longue résistance, que l'armée de la république défit enfin les troupes des rebelles. Tout fut passé au fil de l'épée. Catilina, qui ne voulut pas survivre à la ruine de son parti , se jetta , avec les principaux conjurés, dans les plus épais bataillons; et, après la victoire , on trouva sur un tas de corps morts , ce fameux chef de parti qui respiroit encore un peu. Au travers des traits de la mort , répandus sur son visage, on voyoit encore les marques de l'audace et de la férocité qu'il avoit eues pendant sa vie.