LIVRE QUATORZIÈME
Après la mort de César, il se forme deux partis dans la république. Les uns soutiennent les conjurés; les autres demandent qu'on venge la mort du dictateur. Le consul Marc -Antoine se déclare pour l'un ou l'autre parti , selon qu'il convient à ses vues particulières. Ses projets d'élévation traversés par le jeune Octavius, petit-neveu et fils adoptif du dictateur. Octavius fait autoriser son adoption par le préteur, et se déclare hautement héritier de son grand-oncle, dont il prend le nom. Il vient à bout, par le crédit de Cicéron , de mettre le sénat dans ses intérêts. Triumvirat de César, Antoine, et Lepidus. Cruelles proscriptions. César se sert des forces de Lepidus et d'An* toine pour faire périr les conjurés, et leurs partisans. Il se déclare ensuite contre Lepidus et Antoine même? et reste enfin maître de .tout l'empire Romain.
An Brutus et Cassius, n'ayant pu fetenir le sé- 7 og. nat, sejettèrent dans la ville, suivis de leurs complices , les poignards encore sanglans à la main. Ils publioient, dans les rues, pour attirer le peuple dans leur parti, qu'ils ven oient de tuer le roi de Rome , et le tyran de la patrie; ils étoient précédés par un héraut, qui portoit, au bout d'un javelot, un bonnet, qui
étoit le signal de la liberté (1); et ils exhor- ^ toient le peuple à concourir au rétablissement <* e Rome, de la république. Quelques sénateurs /qui n'avoient point eu de part à la conjuration, se joignirent aux conjurés, pour s en faire honneur, et leur donnèrent publiquement de grandes louanges. Mais il n'y eut personne, parmi le peuple, qui se déclarât en leur faveur. Ce n etoit plus ces anciens Romains , qui préféroient la liberté à la vie: la plupart, amollis par les délices de Rome, accoutumés à vivre du prix de leurs suffrages qu ils vendoient au plus offrant , ou des libéralités du dictateur, le regrettaient comme le père de la patrie. Les conjurés, surpris de la tristesse qu ils faisoient paroitrc , se retirèrent au Capitole, où ils firent venir, pour leur sûreté, un grand nombre de gladiateurs,
qui dépendoient de Decimus Rrutus, un des • conjurés: et ils virent, avec douleur, que la mort d un usurpateur alloit causer de nouvelles calamités dans la république.
En effet Antoine , Lepidus (2) , et les autres confidens plus particuliers de César, qui setoient d abord cachés , de peur d'être enveloppés dans sa perte, voyant la disposition du
(1) App. Alex, de bello civili, lib. II, cap. 119. — (a) Vell. Paterc. lib. II , cap. 58.
~ peuple , parurent en public , rassemblèrent de Rome, leurs créatures, et résolurent de venger}la mort 709 du dictateur. Lepidus (1), par ordre d'Antoine, qui étoit consul, fit avancer, jusques dans le Champ de Mars, un corps de troupes quil commandoit en qualité de général de la cavalerie. Antoine, de son côté, étant alors premier consul , et chargé du gouvernement , fit porter, dans sa maison , l'argent et les papiers de César; et il convoqua rassemblée du sénat. Jamais cet auguste Conseil ne s etoit tenu pour une matière si importante et si délicate. Il étoit question de décider, si César avoit été un tyran (2) , ou un magistrat légitime ; et si ceux , qui la voient tué , méritaient des peines ou des récompenses. Antoine, pour empêcher plusieurs des principaux du sénat, qui ne tenoient des charges et des gouvernemens que de la libéralité de César, de se déclarer contre sa mémoire, demanda encore si, supposé qu'il fut déclaré tyran , on casseroit ses ordonnances ; si on aboliroit les réglemens qu'il avoit faits dans tout l'empire, et si les magistrats de la république, et les gouverneurs des provinces qu'il avoit nommés, déposeroient leurs dignités.
(1) App. Alex, de bello civili, lib. II, cap. 126. — (i) Idem, ibtd. cap. 127.
Il y avoit deux partis dans le sénat , mais qui, sans se déclarer ouvertement, condui- de Rome soient des desseins opposés, avec beaucoup ' 9 d artifice et de dissimulation.' Antoine, à la tête des amis et des créatures de César, cherchoit , dans la perte des assassins , le moyen de s élever à la souveraine puissance. Les véritables républicains , sans approuver ouvertement ce qui venoit de se passer, n'avoient pour objet que le rétablissement de la république : et la plupart étant parens ou amis des conjurés, ils n auroient pas été fâchés de leur faire décerner quelques gouvernemens éloignés, moins pour leur faire honneur, que pour procurer leur sûreté. Mais comme, dans ce nouveau tumulte, la plupart des sénateurs ne pénétroient point leurs vues réciproques , ils se défi oient tous mutuellement les uns des autres , et ils ne se déclaroient qu avec de grands ménagemens , ne connoissant point encore tous ceux qu'il leur faudroit , dans la suite, aimer ou haïr. Ainsi , après plusieurs avis différens , on prit un tempérament pour contenter les deux partis. On convint qu'on ne poursuivroit point la mort de César; mais on arrêta, par le même décret, que toutes ses ordonnances seroient ratifiées.
C etoit , en quelque manière , le déclarer, en
même temps, innocent et coupable, puisqu'on . ne devoit pas confirmer ce qu'il avoit fait pendant sa dictature , si le sénat interdisoit toute poursuite contre ses assassins. Antoine sentoit bien cette contradiction ; mais il n'osa s'opposer au décret du sénat , par la crainte de Decimus Brutus, un des conjurés, gouverneur de la Gaule Cisalpine, et qui étoit à la tête d'une puissante armée. Il jugea à propos de dissimuler ses sentimens , jusqu'à ce qu'il se vît, de son côté , des forces égales , ou que quelque conjoncture favorable lui fournît l'occasion de lui enlever son gouvernement, et de débaucher ses troupes, qui, la plupart, avoient servi, sous ses ordres, dans les armées de César. Ce furent ces raisons qui l'obligèrent à souscrire au décret du sénat. Les provinces lurent distribuées en même temps : Brutus eut le gouvernement de l'Isle de Crète; Cassius, de l'Afrique; Trebonius, de l'Asie; Cimber, de la Bithynie; et on confirma, à Decimus Brutus, celui de la Gaule Cisalpine , que César lui avoit donné. Antoine consentit même à voir Brutus et Cassius (i): il se fit une espèce de réconciliation entre ces chefs de parti; mais cette réunion apparente ne trompa personne. Les cœurs
(i) Plut, in Bruto.
étoient trop ulcérés, pour demeurer dans les ~ termes de la modération ; et Antoine ne tarda de Rome.
7OQ.
pas, long-temps , à faire éclater les desseins de vengeance qu'il conservoit contre tousses conjurés. César avoit confié son testament à, Pison, son beau-père. 11 étoit question de rouvrir, et de faire , en même temps , les funérailles du dictateur. Cassius s'y opposoit (1) , et il étoit soutenu par les partisans qu'il avoit dans le sénat, qui craignoient que le spectacle de ces funérailles ne renouvellât l'affection du peuple , et ne causât de nouveaux troubles. Antoine et Pison , par la même raison , insistaient fortement à ce qu'un souverain pontife ne • fût pas privé des honneurs de la sépulture.
« (2) Ceux qui se vantent d'avoir tué un tyran , «disoit Pison, nous traitent en tyrans eux- « mêmes. Ils veulent bien qu'on ratifie tout ce «que César a fait en leur faveur, en même « temps qu'ils exigent impérieusement qu'on « supprime ses dernières dispositions. lie sénat, « ajouta Pison , ordonnera ce qu'il jugera le « plus à propos, pour honorer les funérailles « de ce grand homme; mais, à l'égard de son « testament, qu'il avoit déposé entre mes mains,
(1) Plut, in Bruto. — (2) App. Alex, de bello civili, lib. II, cap. i36.
~ ^ «je ne trahirai point sa confiance; et, à moins de Rome. « qu'on ne me tue , j en ferai la lecture devant 709 ' «le peuple». L'affaire fut agitée, par les deux partis, avec beaucoup de chaleur. Enfin Brutus , qui peut-être ne prévoyoit pas les suites de cette démarche, obligea ceux de son parti à se relâcher sur cet article. Il fut arrêté que le testament de César seroit exécuté , et qu' on feroit ses funérailles aux dépens du public.
Le testament ayant été apporté, on en fit lecture devant tout le peuple. On y trouva qu il avoit adopté Octavius , fils de la fille de sa sœur, pour son fils et son principal héritier; qu il lui avoit substitué , en cas de mort sans enfans, Decimus Brutus, un des principaux conjurés; qu'il avoit nommé quelques autres des complices de Brutus , pour présider à l'éducation d'Octavius , qui n avoit pas encore dix-r huit ans. Il donnoit, par le même testament, ses jardins au peuple Romain; et, à chaque citoyen, en particulier, soixante et quinze dragmes Attiques, ou trois cents sesterces. I^e peuple fut sensiblement touché, (i) en apprenant que ce grand homme, dont il avoit reçu tant - de bienfaits , pendant sa vie , les avoit étendus, jusqu'au-delà du trépas, par de nouvelles libé-
(1) Plut, in Cœsare.
ralités. Des senti mens de douleur et de recon- ]^ noissance excitèrent les larmes de toute Tas- de Rome, semblée; et cette affection commune se tourna en indignation contre les conjurés, sur-tout à
I égard de Decimus Brutus, qui avoit enfoncé son poignard dans le sein de celui qui venoit, par une distinction si honorable, de lappeller à sa succession.
Antoine , voyant cette disposition dans les esprits de la multitude, fit apporter le corps dans la place, pour augmenter encore le res- / sentiment du peuple par un spectacle si touchant. Il fit, lui-même, son oraison funèbre.
II la commença par le récit de ses victoires et de ses conquêtes. Il exagéra, ensuite, l'extrême modération que le dictateur avoit faitparoître , dans les guerres civiles, contre ses ennemis particuliers. De là , il passa aux honneurs extraordinaires que le sénat lui avoit décernés, comme le témoignage et la récompense de ses vertus. Il récita , tout haut, le décret par lequel il étoit déclaré père de la patrie, et sa personne, sacrée et inviolable. En prononçant ces derniers mots, il s arrêta , et se tournant vers le corps étendu
{ sur son bûcher , et le montrant au peuple : « Voilà, dit-il, l'exécution de nos sermens, et « les preuves de notre reconnoissance. Des parjures et des ingrats, continua-t-il , viennent
" r "~^ « d assassiner le plus grand des hommes , et de Rome, u celui qui , après leur avoir donné généreu- « sèment la vie dans les plaines de Pharsale, « les avoit encore, depuis, élevés aux premières « dignités de la république. » Et comme si César se fût plaint, lui-même, de leur ingratitude : «Pourquoi faut-il , lui faisoit-il dire, que j aye « conservé la vie à mes assassins? et , parmi ce « grand nombre de personnes que j ai comblées « de mes bienfaits, ne trouverai- je point un « ami fidèle , qui me venge de la perfidie de ces « traîtres? » Pour lors, Antoine élevant sa voix, et étendant les mains vers le Capitole : « O Ju- « piter ! s'écria-t-il , me voilà prêt à le venger : « j en fais des sermens solemnels. Et vous, dieux « protecteurs de cet empire, je vous conjure de « m être favorables dans un si juste devoir. » Pour exciter encore davantage la douleur et le ressentiment du peuple , il prend la robe de César, qu'il fait voir encore toute sanglante. En même temps, il représente son image, qu il avoit fait faire exprès en cire, et dans laquelle l'ouvrier, par son ordre, avoit marqué expressément les vingt-trois coups de poignard que le dictateur avoit reçus, tant au visage, que dans les autres parties de son corps.
A ce triste spectacle, tout le peuple fondoit en larmes : chacun célébroit ses vertus. Les uns
louoient sa rare valeur ; d autres sa douceur et sa clémence : tous détestoient également la de Rome, cruauté de ses assassins. Et, la fureur succédant 7 ° 9 à la compassion , une troupe de plébéiens coururent aux maisons des conjurés pour y mettre le feu. Mais ils avoient pris la précaution de s y fortifier , par le secours de leurs amis et de leurs domestiques. On repoussa , sans peine , une multitude qui n avoit, pour armes, que sa douleur et sa colère. Le peuple , n étant pas le plus fort, se rejtira en faisant, contre eux, des imprécations horribles, mêlées de menaces. Les plus violens jurèrent hautement qu ils reviendroient , le lendemain, avec le fer et le feu, pour les immoler aux mânes de César.
Les conjurés , et même le sénat, se trouvèrent également offensés du discours artificieux d'Antoine. Les conjurés se plaignoient de ce que le consul , au préjudice du décret du sénat et de sa propre parole, par laquelle on étoit convenu d ensevelir le passé dans l'oubli, ne s etoit étendu, d'une manière si pathétique, sur les louanges de César , que pour exciter la colère du peuple , et les faire périr. On vit bien qu'il n'y avoit point de fond à faire sur ses sermens. Les conjurés, qui ne pouvoient plus douter qu'il ne profitât de l'aversion que le peuple témoignoit contre eux pour les faire périr, sor-
tirent de Rome, où ils ne pouvoient plus dette Rome, meurer avec sûreté. La plupart , sous différens prétextes, se retirèrent dans leurs gouvernemens. Us s'assurèrent secrettement des légions et des forces qu ils trouvèrent dans les provinces. Plusieurs s'emparèrent des deniers publics. Les rois et les villes d'Orient, alliés du peuple Romain, leur promirent de puissans secours.
Leur parti devint redoutable. Brutus, Cassius, et les autres conjurés n'en abusèrent point. Ils déclarèrent , au contraire , qu'ils consentoient de passer le reste de leurs jours hors de leur patrie, et dans l'exil, pourvu que les partisans de César n'attaquassent point la liberté publique.
Le sénat, sans se déclarer ouvertement, ne laissoit pas de favoriser secrettement leurs entreprises, persuadé que la conservation du gouvernement républicain dépendoit des avantages de ce parti. Antoine n'ignoroit pas cette disposition des esprits : il sçavoit combien il s'étoit rendu odieux, à la plupart des sénateurs, en excitant la colère du peuple contre les conjurés, sous prétexte de donner des louanges à César; il vit bien qu'il s'étoit découvert trop tôt. Comme le sénat pouvoit traverser ses desseins, il résolut, pour le regagner, ou du moins, pour l'éblouir pendant quelque temps, d'adoucir, dans d'autres discours , ce qu'il y avoit eu de
trop violent dans l'oraison funèbre de César. Il représenta, dans le sénat, que la mort de ce Je grand homme devoit être plutôt attribuée à quelqu'un des dieux ennemis et jaloux de la félicité de la république, qu'à aucun des citoyens; qu'il ne falloit plus songer désormais qu'à réunir les esprits divisés par cet accident funeste, et à prévenir les malheurs d'une guerre civile. Il proposa , en même temps , comme le sceau de la paix, de rappeller Sextus Pompeïus, fils du grand Pompée, qui étoit resté, en Espagne, depuis la mort de son père; de le dédommager , aux dépens du public , des biens qu'on lui avoit confisqués, et dont César avoit disposé en faveur de ses créatures. Il ajouta qu'il étoit d'avis qu'on lui donnât, comme on avoit fait à Pompée, (1) le commandement général sur toutes les flottes de la république.
Jamais républicain, le plus déterminé, n'eût osé , dans la conjoncture présente , hazarder une pareille proposition. Le sénat en fut également surpris et charmé ; les uns attribuoient ce changement d'Antoine à la crainte qu'il avoit de la puissance des conjurés; d'autres soupqonnoient qu'en se déclarant le vengeur de la mort de César, il ne vouloit pas se charger de la
(1) App. Alex, debello civili, Ub. III, cap. /j.
~ haine du sénat, pendant que le jeune Octavius, <le Rome, héritier du dictateur, se disposoit à en recueillir y09 tout le fruit. Mais tous les sénateurs ne laissèrent pas de lui donner des louanges, quiétoient d autant plus sincères, qu'ils trouvoient, dans le rappel du jeune Pompée, comme la condamnation de la mémoire de César.
Antoine, pour achever de les persuader de la sincérité de ses intentions, et de la disposition où il étoit d'entretenir la paix , fit tuer publiquement, dans Rome, un certain Amatius (i), qui se disoit fils de l'ancien Marius, et qui, à la faveur de ce grand nom , et comme allié de César, demandoit hautement la vengeance de sa mort. Il s étoit mis à la tête dune troupe considérable des plus séditieux plébéiens. Ces mutins avoient élevé un autel à la mémoire de César, dans le lieu même où son corps avoit été brûlé; et ils exigeoient, des magistrats et des premiers de Rome , d y faire des sacrifices. Antoine, sans observer aucune forme de justice, fit poignarder leur chef : plusieurs de ses complices périrent dans ce tumulte ; et on pendit, sur-le-champ , par ordre d'Antoine , un grand nombre d'esclaves qui s'étoient jettés dans le même parti. Quoique le sénat n'approuvât pas
(i) App, Alex, de bello civili , lib. III, cap. 3.
cès voies de fait , qui étoient contraires aux lois, il crut les devoir dissimuler dans une con- àe joncture où une démarche pareille, de la part du consul et de l'ami de César , sembloit tourner à la sûreté des conjurés. Le peuple, au contraire, en parut extrêmement irrité; il reprocha, hautement , à Antoine , son ingratitude pour la mémoire de son bienfaiteur, et son inconstance dans ce changement de parti. Antoine ne manqua pas de se faire un mérite , auprès du sénat , de cette haine du peuple. Il affecta même de faire paroître beaucoup de peur que les partisans d'Amatius n'attentassent à sa vie; et , comme s il n eût pas été en sûreté , il demanda des gardes au sénat pour s'en faire un secours contre le ressentiment du peuple. Le sénat lui permit de se faire accompagner par quelques soldats vétérans ; mais Antoine , ayant amené le sénat à son but, ne choisjt, pour gardes , que d'anciens officiers pleins de valeur, qui avoient servi, sous ses ordres, dans les armées de César, et qui tous souhaitoient, avec passion , de venger la mort de leur général.
Antoinè, sous différens prétextes, en réunit insensiblement jusqu'à six mille auprès de sa personne (1); il donna, aux uns, le titre de centu-
(1) App. Alex, de bello civili , Hb. 111, cap. 5. , 3. 19
~ rions, et aux autres, la qualité de tribuns. Ils «le Rome avoient ordre de s'assurer secrettement des 709 ' soldats vétérans , en cas qu'il fut question de rendre leurs cohortes complettes. Par ce moyen, il se vit en état de pouvoir mettre sur pied , en peu de temps, un puissant corps de troupes, si ses intérêts l'obligeoient de prendre les armes.
Le sénat fut effrayé de voir le consul ne marcher plus, dans Rome, qu'environné de ce grand nombre d'officiers, qui étoient toujours armés. Ses amis même lui représentèrent combien une garde aussi extraordinaire étoit suspecte et odieuse dans une république. Antoine leur répondit , qu'il ne l'avoit demandée , que pour tenir les mutins dans le respect, et qu'il la casseroit, sitôt que le calme seroit rétabli dans la ville ; et , pour éloigner le soupçon qu'on auroit pu prendre qu'il voulût succéder à la dictature de César, il proposa, depuis, d'abolir, pour toujours, cette dignité si odieuse par l'étendue de son pouvoir; et son avis passa en loi par les suffrages du peuple. Cette démarche, et la promesse qu'il fit de casser incessamment sa garde , rassurèrent, en apparence, le sénat , qui peut-être ne se trouvoit pas assez puissant pour éclaircir ses soupçons , et pour y remédier.
En effet, Antoine, malgré ses protestations, An sacheminoit insensiblement à la souveraine de Rome, puissance. Toute l'autorité du gouvernement *° 9 * étoit entre ses mains; il étoit actuellement consul. De deux frères qu'il avoit, Lucius Antonius étoit tribun du peuple (1) , et C. Antonius étoit préteur; et il lui fit donner, depuis, en qualité de son lieutenant, le commandement d'une armée qui étoit dans la Macédoine, composée de six légions , tous vieux soldats , et qui avoient suivi César dans toutes ses guerres.
Tant de dignités, réunies dans une seule famille, rendirent Antoine maître de la république ; en sorte que , sans avoir pris la qualité de roi ou de dictateur, on peut dire qu'il régnoit , dans Rome, avec un empire absolu, lorsqu'il y vit arriver le jeune Octavius, petitneveu de César, qui se présenta pour recueillir sa succession (2). 11 étoit fds d'un sénateur, appellé Caïus Octavius , qui avoit exercé la préturc, et d'Accie, fille de Julie, sœur de César, qui avoit été mariée à Accius Balbus. Comme le jeune Octavius n avoit pas encore dix -huit ans , César l'avoit envoyé à Appollonie, ville sur les côtes d'Épire, pour y achever ses études et ses exercices. Il n'y avoit pas six mois qu'il
(1) Plut, in Antonio. — (2) Vell. Paterc. I. tf, cap. 5o,.
* étoit dans cette ville , lorsqu'il y apprit que son grand oncle avoit été assassiné par les grands de Rome , et par ceux même qu'il avoit comblés de ses grâces et de ses bienfaits.
Cette mort l'affligea sensiblement. Il ignora d'abord si tout le sénat étoit entré dans ce dessein , ou si le dictateur n'avoit péri que par la conspiration de quelques ennemis particuliers. Il n étoit pas plus instruit de la part que le peuple avoit dans un événement si tragique; et les lettres qu'il reçut, peu de jours après, de sa mère et de Marcus Philippus, son beaupère, augmentèrent sa douleur et son inquiétude. Accie et Philippe, qu'elle avoit épousé en secondes noces, lui mandoient que César avoit été assassiné, en plein sénat, par ses meilleurs amis ; que plus de soixante sénateurs ^toient entrés dans cette conspiration ; que ceux même qui n'y avoient point eu de part, ne laissoient pas de favoriser secrettement les conjurés , qu'ils regard oient comme les restaurateurs de la liberté publique; que ce parti étoit redoutable ; qu'Antoine , Lépidus , et les autres amis de son oncle , sous prétexte de venger sa mort , ne cherchoient qu'à établir leur propre puissance; que la ville étoit remplie de troubles et d'agitations par la concurrence et l'animosité des partis; que , dans cette
situation, il devoit bien se garder de faire écla- ~ ter ses prétentions et son ressentiment , et de Kome. qu'il n'y a voit de sûreté pour lui que dans lob- 7 9 scurité d'une vie privée. Il y eut même de ses amis, qui, dans la crainte que les conjurés ne l'enveloppassent dans la perte de son oncle, lui conseillèrent de renoncer à son adoption ; d'autres , aussi timides , et qui craignoient de voir arriver , à tous momens , des soldats pour le tuer , étoient d avis qu il cherchât un azyle dans l'armée de Macédoine , dont les soldats étoient passionnés pour la mémoire de César.
Octavius sentit, tout d'un coup, ce qu'il y avoit de foible et même de lâche dans ces conseils , quoique masqués par des vues de prudence, et n'y répondit que par une généreuse indignation, d avoir été cru capable de les suivre. La mort de César l'avoit affligé , sans l'abattre; il résolut de la venger, et de soutenir, au péril de sa vie , l'honneur de son adoption ; et il fit voir , dans une conjoncture si délicate, et dans un âge si peu avancé, un courage et une grandeur qui ne dévoient rien à des inspirations étrangères. Tous les historiens de son temps conviennent qu'il avoit l'esprit élevé , juste dans ses vues, capable des plus grandes entreprises , et porté à les con
2o/f RÉVOLUTIONS
duirc avec beaucoup d'habileté et d'applica-
de Rome. tion.
Le premier parti qu'il prit, fut de passer incessamment en Italie , pour reconnoître, par lui-même , la disposition des esprits. Comme il avoit peu de monde à sa suite, il ne voulut point aborder à Brindes, le port ordinaire pour ceux qui venoient d'Orient, de peur que la garnison , gagnée par quelqu'un des conjurés, n'eût des ordres secrets de l'arrêter. Il débarqua proche d'une petite ville, appellée Lupie , peu éloignée de Brindes , où il envoya aussitôt quelques personnes adroites , pour reconnoître s'il pouvoit entrer, dans la place, avec sûreté. Les officiers et les soldats de Brindes , ayant appris que le neveu de leur ancien général n'osoit approcher, par la crainte de quelque embûche, sortirent en foule au-devant de lui ; et , après lui avoir donné leur foi , l'introduisirent dans la place , dont ils le rendirent maître. Octavi us les remercia de leur fidélité et de leur attachement pour la mémoire de son oncle ; il sacrifia aux dieux , et prit solemnellement le nom de César, suivant le privilège de son adoption; c'est sous ce nom que nous parlerons, dans la suite , d'un homme qui ne se rendit pas moins célèbre que son prédécesseur, quoique par des vertus diJ
Le jeune César , après une démarche d'un ^ aussi grand éclat, prit hardiment le chemin de «le Rome
Rome, sans autre escorte que ses domestiques et quelques uns de ses amis ; mais il étoit soutenu du grand nom de César, qui, seul, lui donna bientôt des légions et des armées entières à ses ordres. Au bruit de sa marche , les plus considérables des amis de son père , ses parens, ses affranchis, et jusqua ses esclaves, se rendirent auprès de lui. Les soldats vétérans, auxquels César, après la fin des guerres civiles , avoit donné des terres dans l'Italie , accoururent offrir leurs services à son fils adoptif. On lui apportoit de l'argent de tous côtés; et, , quand il approcha de Rome , la plupart des magistrats , les officiers de guerre , et le peuple en foule , sortirent au-devant de lui. On remarqua que, de tous les amis et de toutes les créatures du dictateur , Antoine seul avoit négligé de rendre ce devoir à son fils , et qu'il n'avoit pas même daigné envoyer le moindre de ses domestiques, pour s'en acquitter en son nom. Le jeune César ne voulut point en paroître offensé, pour n'être pas obligé d'entrer, sur une bagatelle , en des éclaircissemens qu'il réservoit pour des affaires plus importantes. Comme ses amis ne laissoient pas de blâmer hautement l'orgueil et l'ingratitude d'Antoine,
™ César, avec une modération apparente , l'excusa de Home. S ur son âge plus avancé que le sien, et sur les y prérogatives de la dignité de consul. 11 ajouta que, comme le plus jeune, il f'eroit les premières démarches; qu'il iroit, le lendemain, le saluer; mais, qu avant que de faire cette visite, il prioit tous ses amis de se rendre, de bon matin, sur la place, avec le plus de inonde qu ils pourroient assembler , pour assister à une cérémonie et à un acte soleninel, auquel la présence de ses parens et de ses amis lui étoit également nécessaire et honorable.
La cérémonie, dont il étoit question, étoit l'en régis t renient de l'adoption de César, quil étoit obligé, suivant un usage reçu parmi les Romains , de faire autoriser par le préteur. Sans cette formalité, il ne pouvoit point prendre son nom, ni s'approprier sa succession. Une démarche aussi hardie épouvantoit également sa mère et son beau-père. Ils lui représentèrent qu'en se déclarant l'héritier de César, il se chargée it de poursuivre la vengeance de sa mort: ce qui lui attireroit l'indignation du sénat, qui avoit ordonne, par un décret , que tout ce qui setoit passé, à ce sujet, seroit enseveli dans loubli ; que les conjurés, puissans par le grand nombre de leurs partisans , par les gouvernemens où ils commaudoient . et par les légions
qui étoient à leurs ordres, tourneroient contre " r " lui, leurs armes, comme contre le fauteur de la tyrannie; qu'Antoine même, qui s etoit rendu comme l'arbitre du gouvernement, ne le verroit pas , sans peine , à la tête d'un parti dont il .ne seroit pas le maître; et que, quoique créature de César, il sembloit que la mort de ce grand homme l'eût acquitté de toutes ses obligations , et que son fils le trouveroit peutêtre aussi opposé à sa fortune que ses assassins et ses plus cruels ennemis.
César leur répondit que, quand il avoit pris ce nom à Brindes , il en avoit prévu les suites et les engagemens; et que tout ce qu'il voyoit à Rome, bien loin de l'en faire repentir , ne servoit qu'à l'affermir dans le parti qu'il avoit pris; que l'amnistie, que les conjurés avoient obtenue du sénat, n'avoit été accordée que parce que personne n'avoit eu le courage de s'y opposer; mais qu'il ne désespéroit pas de la faire révoquer, quand le sénat le verroit à la tête des parens, des amis, et des anciens officiers de César, appuyé par l'autorité des lois, et soutenu par l'affection du peuple; que les dieux mêmes se déclareroient pour la justice de sacause , et qu'Antoine seroit peut-être honteux , à la fin , de ne s'y pas intéresser ; qu'en tout cas , il aimoit mieux mourir, que de renoncer à une
~ adoption qui lui étoit si glorieuse ; et qu'il ne de Rome, lui seroit jamais reproché , qu'il se fût cru luimême indigne d'un nom dont il avoit paru digne à César. Accie , lui voyant un si grand courage et des sentimens si élevés. 1 embrassa tendrement , et mouillant son visage des larmes que la crainte et la joie faisoient répandre confusément : « Que les dieux , mon fils , vous conduire sent, lui dit-elle, où vos grandes destinées «vous appellent; et fasse le ciel, que je vous « voye bientôt victorieux de vos ennemis» ! César se rendit ensuite sur la place. Il se présenta, suivi d'une foule de ses amis, devant Caï us Antonius, préteur cette année, et frère du consul. Il lui déclara soiemnellement qu'il acceptoit l'adoption de César; et, après avoir fait enregistrer sa déclaration , il se rendit aux jardins de Pompée, où Antoine demeuroit, et qu'il setoit appropriés depuis la mort de ce grand homme.
Antoine, ayant appris que le jeune César étoit à sa porte , l'y fit attendre quelque temps, pour lui faire sentir, par ce mépris affecté^ la supériorité de son poste , et l'autorité qu'il vouloit prendre sur lui : on l'introduisit, ensuite, dans son appartement. Leur abord fut froid, quoiqu'accompagné de la politesse et de la civilité , ordinaires entre gens de cette condition.
César prit le premier la parole : il commença ~ par remercier Antoine de son attachement pour <l« la mémoire de son père , et de 1 éloge qu'il en avoit fait, le jour de ses funérailles; il se plaignit, en%uite amèrement, de ce qu étant consul, il eût consenti à 1 amnistie que le sénat avoit accordée aux conjurés : « Est-il possible, lui « dit-il avec beaucoup de chaleur et de vivacité, « que l'ami de César , que celui qui tient actuellement de ce grand homme la dignité de « consul , ait non seulement laissé échapper ses « assassins , mais qu'il ait consenti qu'on leur « décernât des gouvernemens , et qu'il ait depuis u conféré paisiblement avec ces perfides ! Est-ce « ce que je devois attendre du lieutenant de « mon père, de celui qui partageoit la puissance «et le commandement des armées, et qu'il « avoit élevé aux premières dignités de la répu- « blique ? Trouvez bon que je vous conjure , par « sa mémoire , de changer de conduite ; mon- «trez-vous au sénat, au peuple, et à Rome « entière , le vengeur de la mort de mon père ; «joignez-vous à moi ; joignez-vous aux parens «de César, et à tant d'officiers et de soldats « qui demandent, tous les jours, la punition de «ses assassins : unissons notre ressentiment «comme notre douleur; et, si nous ne nous k trouvons pas assez forts, appelions le peuple
3oO RÉVOLUTIONS
An , « à notre secours. Vous sçavez qu'il n'a pas tenu Rome. « à lui que nous ne fussions déjà vengés. Que • 9 « si la crainte d offenser le sénat , vous empêche « de concourir à un si juste dessein, du moins « ne vous y opposez pas. Quoique seul êe mon « parti, et que je n'aye encore ni troupes, ni « légions, tout est possible à un fils qui entre- « prend de venger la mort de son père : je vous « demande seulement, en qualité de son prin- « cipal héritier , que vous me remettiez son « argent , que vous fîtes transporter chez vous. « Je vous laisse volontiers toutes ses richesses « immenses, soit en vaisselles dor et d'argent, « ou en pierreries de quelque espèce qu'elles « soyent; mais j'ai besoin de l'argent monnoyé, « pour acquitter les legs qu'il a faits en faveur « du peuple , et pour commencer à payer trois « cent mille hommes qui ont part à son testa- « ment ; et , comme ce que vous pourriez me « donner de son argent, en espèces, ne suffira u pas encore , je vous serai bien obligé de me « prêter quelques sommes du vôtre , ou de m'en «faire donner, à intérêt, par les questeurs et « les gardes du trésor public, afin d'achever de « payer ce qui restera dû au peuple et aux vétérans, en attendant que, pour acquitter de si «justes devoirs, j'aye pu vendre tous les biens « de la succession . »
ROMAINES. 3oi
La hardiesse et la fermeté de ce discours firent peur à Antoine : il fut étonné de trouver de si grands desseins dans un homme si jeune, et dans un simple particulier. Au lieu de répondre à ses plaintes et à ses demandes , il se retrancha , d abord , dans l'autorité que lui donno it le consulat ; il s'enveloppa , pour ainsi dire, dans sa dignité ; et il s'en servit', comme d'une barrière, pour empêcher que César ne lui présentât, de trop près, la justice et la vérité.
Mais , comme il s'apperçut qu'il avoit affaire à un homme élevé dans le sein de César , et accoutumé à regarder la plupart des consuls comme créatures de son oncle, il lui répondit enfin , qu'il se trompoit fort , s'il s'étoit flatté que César, en lui laissant son nom et sa succession, lui eût laissé des droits à l'empire; que sa mort, qui avoit été comme la punition et la vengeance de l'autorité qu'il avoit usurpée, devoit avoir appris , à son fils adoptif , que la constitution de la république ne souffroit ni souverains électifs , ni héréditaires ; qu'ainsi un consul Romain ne lui devoit point compte de sa conduite; qu'il le déchargeoit réciproquement des obligations qu'il prétendoit lui avoir, n'ayant jamais eu, pour objet, dans tout ce qui s'étoit passé, que le bien de l'État, et d'entretenir la paix entre les concitoyens. « C'est moi
« seul cependant, ajouta-t-il * qui, en assurant de Rome. ,< l a mémoire de César par des funérailles pu- 709 « bliques, vous ai acquis son nom, le droit dans « sa famille , sa succession , et ses biens. Vous « perdiez tout cela , si César, après sa mort, eût « été traité comme un usurpateur; on n'auroit « point confirmé ses dispositions; il n'y auroit « eu ni testament, ni adoption, ni hérédité; « on n auroit pas même osé apporter son corps « dans la place : mais j'ai mieux aimé m expo- « ser à l'indignation du sénat , et à la fureur « des conjurés, que de souffrir que ce grand « homme fût privé des honneurs de la sépul- « ture. Que si j'ai accordé quelque chose aux , « conjurés, j'ai cru le devoir faire par des consi- « dérations convenables à mon âge et à ma di- « gnité : considérations qu un jeune homme , « comme vous, n'est pas capable de connoître. « A l'égard des sommes d'argent que vous de- » mandez, pouvcz-vous ignorer que c étoit Fâr- « gent môme de la république, dont votre père « s etoit emparé ? On l'a partagé , depuis sa « mort , entre les magistrats qui sont chargés « de l'employer aux besoins de la république. « Mais , quand même on vous le remettroit, je « ne vous conseillerois jamais de le consommer « dans des gratifications aussi imprudentesqu'iu- « utiles. Voussravez que le peuple est un monstre
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* qui prend à toutes mains, qu'on ne peut ja- « mais assouvir, et qui na jamais payé les bien- « faits de nos citoyens , que par les plus noires « ingratitudes. Et vous, jeune homme, ajouta- K.t-il, qui avez lu l'histoire des républiques « de la Grèce (i), n'y avez-vous pas remarqué « que tous les favoris du peuple ne durent « pas long - temps , et que c'est bâtir sur la « boue , que d'appuyer les fondemens de sa « fortune sur l'affection passagère d'une vile « populace. »
Au travers de ces conseils , le jeune César n'eut pas de peine à démêler qu'Antoine ne lui retenoit les trésors de son père, que pour le mettre hors d'état de pouvoir acheter l'affection du peuple. L empire étoit, pour ainsi dire, à l'encan ; et la populace, et même les légions, prostituoient leurs suffrages et leurs services à qui plus leur donnoit. Le jeune César, outre d'un refus , dont il sentit bien toutes les conséquences , sortit de la maison d'Antoine , pénétré de douleur, en invoquant tout haut le nom de César, et comme l'appellant , à son secours , contre l'injustice et l'ingratitude du consul. Mais , comme il étoit question de s'emparer , le premier, de l'affection du peuple, au
(i) App. Alex, de bello civili lib. III, cap. 20.
3o4 RÉVOLUTIONS
~ défaut de lardent qu'on lui refusoit , il mit en de nome, vente les maisons et les fonds de terres qui avoient appartenu au dictateur; et il déclara , publiquement , qu'il n'avoit accepté sa succession , que pour empêcher le consul de priver les familles du peuple, des sommes qui leur avoient été léguées par le testament de son oncle et de son père.
Antoine, de son côté, pour tarir toutes les sources d'où le jeune César eût pu tirer de l'argent, fit ordonner, par un décret du sénat, qu'il seroit fait une recherche des revenus et des deniers publics (i). Cette ordonnance regardoit l'administration du dietateur , dont Antoine vouloit la succession , pour mettre son héritier hors d'état de gagner le peuple par ses libéralités ; et il suscita , en même temps , des oppositions aux ventes qu'il prctendoit faire de ses principales terres. Des citoyens particuliers les réclamèrent, devant le consul , comme des biens de leurs ancêtres , dont César, à ce qu'ils représentoient , s'étoit 'emparé , à la faveur des guerres civiles. Quelques officiers du domaine intervinrent , eu même temps , pour revendiquer une partie de ces terres , comme biens confisqués à l'État ,
(i) App. Alex, de bello civili, lib. IH, cap. ai.
Digitiz
ROMAINES. 3o5
sur des proscrits. Des procès aussi importans JT"" furent portés devant Antoine, ou devant des de Rome, magistrats subalternes, mais qui dépendoient 7 ° 9 de lui. En vain, le jeune César fit voir, par les contrats même d'acquisition , que son père avoit payé ces terres de ses propres deniers ; et, qu'en tout cas, ce fameux décret, que le sénat avoit rendu, après sa mort, légitimoit tout ce qui s'étoit passé sous la dictature de César, et qu'il falloit le révoquer dans toutes ses parties , ou maintenir également tous les actes émanés de l'autorité de son père, (i) et pendant sa dictature.
Antoine, qui ne cherchoit qu'à embarrasser cette affaire, dans un labyrinthe de procédures, soutenoit, au contraire, qu'on devoit donner le temps à des citoyens, dépouillés de leurs biens, par une force majeure 1 , de faire leurs preuves; et, qua l'égard de l'arrêt du sénat, il paroissoit qu'il n avoit eu pour objet, que de maintenir, dans leurs charges , les magistrats qui en avoient été pourvus par l'autorité du dictateur, de peur que l'État ne tombât dans une espèce d'anarchie,- mais qu'il ne sçavoitpas si on devoit étendre cette ordonnance jusques sur les biens que César s'étoit appropriés ;
(i) App. Alex, de bello civili, lib. III, cap. a*. 3. ao
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TU qu une affaire de cette conséquence méritoit Kome. bien que le sénat expliquât, lui-même, ses ° 9 ' intentions par un nouveau décret ; après tout, qu il ne pouvoit se persuader qu un corps , si rempli d'équité, eût prétendu autoriser des usurpations, que le malheur des temps pouvoit seul justifier, et qui ne serviroient, dans la suite, qu'à entretenir l'orgueil et le luxe d'un jeune homme.
César, qui n'ignoroit pas que ses ennemis ne cherchoient, par ces détours , qu'à éluder l'exécution du testament de son père , mit en vente, sur-le-champ, sonpropre patrimoine, les terres de sa mère et celles de Philippe son beau-père, qui voulurent bien s'en dépouiller, pour contribuer à son élévation. Le jeune César acquitta, des deniers qui provinrent de ces ventes , une partie des legs portés par le testament. Le peuple, charmé de sa libéralité, s'écria, qu'il étoit digne de porter le nom de César ( i ) ; et , comme il en espéroit de nouveaux bienfaits, il se déclara entièrement , pour lui , contre Antoine. Le consul , de son côté , pour se fortifier contre ce parti , se fit donner des avis , que les Gètes ( 2) avoient fait des incursions dans
(i)App. Alex, de bello civili, lib. III, cap. a3. — (2) lbid , Idem , cap. 23.
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la Macédoine : sur ce prétexte , il demanda , au sénat , le gouvernement de cette province , àe et le commandement de l'armée qui gardoit cette frontière.
Quoique le sénat fut bien instruit que ces barbares n'étoient point entrés sur les terres de la république , il ne laissa pas d'accorder le gouvernement de la Macédoine à Antoine , pour le mettre en état de balancer les forces et le crédit du jeune César, qui devenoit suspect et redoutable par l'argent qu'il répandoit de toûs côtés. Le sénat . pour maintenir la liberté , employoit tous ses soins à tenir la puissance des grands en équilibre ; et ce corps , autrefois si absolu, 6e voyoit alors réduit à remettre les forces de l'État et le commandement des armées entre les mains de gens qui les tournoient souvent contre leur patrie ; de manière qu'on peut dire que Rome, en ces temps-là , n'avoit plus à sa disposition que le choix de ses tyrans.
Antoine , ayant obtenu ce gouvernement , y envoya Caïus Antonius , un de ses frères , pour en tirer les troupes qu'il y trouveroit , et lès faire passer en Italie. Son dessein étoit de s'emparer de la Gaule Cisalpine, comme avoit fait le dictateur, pour étendre, de là, son autorité jusques dans Rome, et en chasser, s'il pouvoit ,
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An " le jeune César. Son animosité et sa jalousie Rome, contre ce fils du dictateur, éclatèrent publi-
quement dans les jeux que Critonius donna, au peuple, pendant son édilité. Le sénat, comme nous lavons dit, avoit ordonné, par un décret rendu du vivant du dictateur, que, dans tous les spectacles publics, on mettroit une chaire et une couronne d'or, et que cet usage s'observeroit, à perpétuité, pour immortaliser la mémoire de ce grand homme. Le jeune César ne manqua pas d'envoyer la chaire et la couronne. Mais Critonius , apparemmen t gagné par ses ennemis, ne la voulut pas recevoir, sous prétexte qu'il n'étoit pas juste qu'un autre eût les honneurs des jeux, dont il faisoit toute la dépense. L'affaire fut portée devant le consul. Antoine, qui ne cherchoit qu'à mortifier le jeune César, dit sèchement, qu'il en feroit son rapport au sénat : « Et moi, lui répartit fière- « ment César, (1) je vais faire placer la chaire « de mon père, pendant que vous irez consul- «« ter les pères conscripts ».
Antoine, naturellement hautain, irrité de l'audace et de la fermeté de ce jeune homme, lui répartit, quil lui défendoit de la faire porter, non seulement aux jeux de Critonius, mais
(i) App. Alex, de bello civili, lib. III > cap» a8.
même à ceux qu'il devoit faire représenter à ses An propres dépens : et, la colère l'emportant, il le «le Rome, menaça de le faire mettre en prison (i), s'il 7 ° 9 continuoit à séduire le peuple par ses libéralités et ses corruptions. César, plus habile et plus modéré que le consul , dissimula sagement son ressentiment particulier : mais il sçut tirer de grands avantages des menaces d'Antoine; et, pour tourner, contre lui, le ressentiment du peuple et des gens de guerre, il l'apostrophoit, dans la place publique, comme s'il eût été présent. Après avoir rapporté tous les obstacles qu'il avoit formés pour éluder l'exécution de son testament, et la manière injurieuse dont le consul l'avoit traité. «(2) Pourquoi, secrioit-il, « t'opposes-tu aux honneurs qu'on veut rendre «à un grand homme, dont tu tiens ta dignité « et te$ richesses? Souffre au moins, ô Antoine, « que son fils s'acquitte des legs qu'il a laissés à « ses concitoyens ! Je t'abandonne le reste : je «serai trop riche, si j'hérite de sa gloire, et de « l'affection que le peuple lui a portée. » . De pareils discours , répétés , avec art , en différentes occasions, soulevèrent la multitude contre le consul. Toutlemondedétestoit son ingratitude; et ses propres gardes, qui avoient tous servi sous
(1) Plut, in Antonio. — (2) App. lib. III, cap. 6.
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~ César, menacèrent de l'abandonner, s'il connue Rome, nuoit à persécuter le fils de leur général.
Quelque animé que fût Antoine contre le jeune César, il vit bien qu'il étoit de son intérêt de dissimuler. Il répondit , à ses officiers , qu'il étoit incapable de manquer de reconnoissance pour la mémoire de son bienfaiteur ; qu'il conservoitmême une tendre affection pour son fils; mais que ce jeune homme, fier du grand nom de César, voulant traiter d'égal avec un consul , il avoit cru être obligé de lui faire sentir la subordination qu'il devoit y avoir entre un simple citoyen-et le premier magistrat de la république : mais qu'il étoit prêt à lui redonner toute son amitié , pourvu que , dans la suite , il s'observât davantage, et qu'il se conduisit, à son égard , avec la déférence qu'il devoit à son âge et à sa dignité.
Cette explication fut suivie d'une entrevue que les officiers ménagèrent, (i) Antoine et César s'embrassèrent, [et promirent de s'assister mutuellement du crédit de leurs créatures, et d'agir, de concert, dans la conduite de leurs desseins. Antoine, qui avoit son but, lui demanda le secours de ses amis, pour pouvoir obtenir le gouvernement de la Gaule Cisalpine,
(i) Plut, in Antonio. — App. lib. III.
en échange de celui de la Macédoine. Ce gouvernement de la Gaule avoit été donné r par le de dictateur, à Decimus Brutus , un des principaux conjurés; et le sénat, depuis la mort de César, avoit confirmé cette disposition. Antoine, qui connoissoit l'importance de ce gouvernement , par rapport à toute l'Italie, représenta, au jeune César, que , dans le généreux dessein où il étoit de venger la mort de son père, il ne falloit pas souffrir qu'un de ses assassins jouît, en quelque sorte, du fruit de son crime, aux portes même de Rome. César entra dans ses vues, et lui prômit d'appuyer sa demande de tout son crédit , auprès du peuple. Antoine porta d'abord l'affaire au sénat ; mais il y trouva beaucoup d'opposition de la part du plus grand nombre des sénateurs, qui voyoient, avec douleur, qu'Antoine, en voulant chasser un des conjurés de son gouvernement, donnoit atteinte au sénatus-consulte , et à l'acte d'amnistie , par lesquels on avoit assuré la vie et l'état de tous ceux qui avoient participé à la mort du dictateur. Il y en eut même, dans ce corps, qui, remarquant qu'Antoine prenoit la même route que le dictateur avoit suivie pour s'élever à la souveraine puissance, proposèrent de rendre plutôt la liberté à cette province , que d'en confier le gouvernement à un homme ambitieux , grand ca-
3l2 RÉVOLUTIONS
~" ^ pitaine, et cpii ne s en serviroit que pour en de Rome, faire comme une place d armes , et le siège de 709 ' son empire. Plusieurs de ce corps exhortèrent Decimus de s'y fortifier de bonne heure , et lui firent passer secrettement du- secours. Ainsi la proposition d'Antoine ayant été rejettée presque d une voix , il s adressa au peuple , dont il avoit gagné les tribuns. Il est aisé de voir, par tout ce que nous venons de dire , que le sénat ne vouloit point la perte des conjurés , dont il ne distinguoit point le parti de celui de la liberté ; mais le peuple , qui ne prévoit rien , et gagné par les libéralités du jeune César, entroit dans toutes ses vues. Il accorda le gouvernement à Antoine, dans l'espérance de voir une prompte vengeance de la mort du dictateur, sans considérer que la perte de ceux qui s'en étoient défaits, lui coùteroit sa propre liberté. Ainsi il décerna le gouvernement de la Gaule Cisalpine à Antoine, qui, en vertu d'un plébiscite , et malgré le sénat , y fit entrer un puissant corps de troupes, pour en chasser Decimus Brutus.
Les ennemis du sénat et des conjurés triomphoient de la réunion d'Antoine et de César.
Mais il étoit bien difficile que la concorde se maintînt long-temps entre ces deux hommes, qui avoient des intérêts opposés. Antoine, se
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croyant maître de l'Italie , ménagea moins le jeune César; et la mort d'un tribun du peuple, que César voulut faire remplacer par Flaminius , une de ses créatures , fit bientôt voir que toutes ces réunions apparentes n'étoient, pour ainsi dire, qu'une matière d'infidélités nouvelles. Antoine , craignant que , si César avpit un tribun à sa dévotion , il ne s'en servît pour faire , au peuple, des propositions à son avantage, employa toute son autorité pour reculer cette élection , et pour empêcher qu'il ne se tînt sitôt aucune assemblée. Il rendit, en même temps, un arrêt, en qualité de consul, qui défendoit à César, sous peine de punition , de faire aucune libéralité contraire aux lois. C'étoit, en quelque manière, lui déclarer la guerre. L'animosité et l'aigreur se renouvellèrent entre eux. Antoine neparloitdeCésar que comme d'un jeune étourdi, qu'il vouloit, disoit-il, faire rentrer dans son devoir, pendant que César, avec un silence profond , jettoit les fondemens de la perte de son ennemi. Il excita d'abord , contre lui, le ressentiment du peuple, irrité du décret qui condamnôit ses libéralités; et il envoya, en même temps, des émissaires dans toutes les colonies que son père avoit établies dans l'Italie, et jusques dans l'armée même d'Antoine, qui y semèrent des manifestes contre sa con-
— — — duite (i) , et qui s'assurèrent secrettement d'un de Rome, grand nombre d'officiers et de soldats vétérans. 7 °9* Ceux qui étoient à Rome, et qui composoient la garde d'Antoine, lui représentèrent qu'il se perdoit;qu'il lesperdroit eux-mêmes par ses divisions continuelles avec le jeune César, et que les assassins du dictateur en sçauroient bien profiter. «Vous n'ignorez pas, lui dirent les tribuns et « les principaux officiers , que les mêmes partis , « qui partageoient autrefois la république entre «Pompée et César, subsistent encore aujour- « d hui. Le premier se sert toujours du prétexte « de défendre la liberté publique ; et l'autre « dierche à venger la mort du dictateur. Nous «vous avons choisi pour nous commander, « comme son meilleur ami, et dans l'espérance « que son lieutenant et le premier capitaine de « son parti, employeroit son courage et le nôtre « pour tirer vengeance des perfides qui l'ont as- « sassiné. Voilà les motifs de notre confiance , « et de notre engagement. Votre salut et le nôtre « sont attachés à la perte des conjurés : si leur «parti prend le dessus dans le gouvernement, « on nous proscrira tous, comme les complices « de César et les ministres d'un usurpateur; et, « quoique , sous son commandement , nous
(1) App. Alex, de bello civili, lib. I , cap. 3i , 32.
« ayons répandu notre sang pour étendre les « bornes de cet empire , les soldats de César se- ^ « ront trop criminels, si ses ennemis sont victo- « rieux. Il ny a que votre union avec le jeune « César, qui puisse soutenir notre parti. Aidez- » lui , aidez-nous à détruire celui qui nous est « opposé : qu il ne soit pas dit que le meilleur « ami de César traverse son fils dans le généreux « dessein qu il fait paroître de venger la mort de u son père. »
Antoine ne souhaitoit pas moins que ses officiers, la perte des conjurés; mais il ne pouvoit consentir qu'on la dût au jeune César; et il craignoit que , sous prétexte de venger la mort de son père, il ne s emparât de la souveraine puissance, par la ruiné du parti républicain : voilà le motif secret de leurs divisions. Antoine auroit volontiers prêté son crédit et ses forces au jeune César , pour faire périr les meurtriers de son père , s'il avoit voulu le reconnoître pour son successeur, dans le gouvernement de la république. Cependant, comme il avoit intérêt de retenir, dans son parti , cette foule d'officiers, qui setoient attachés à sa fortune , après la mort du dictateur, il répondit , à ceux qui lui avoient porté la parole de leur part , qu il étoit bien aise de leur rendre compte de sa conduite, et de leur montrer son cœur à
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~ découvert. H ajouta qu'il se flattait qu après de Rome, l'avoir entendu, ils trouveraient qu'il navoit 7 ° 9 ' manqué , ni de courage pour défendre la mémoire de leur général, ni de prudence ou d*habileté pour ménager les occasions de venger sa mort.
« Je ne vous représenterai point , leur dit-il , « le tumulte , l'agitation , et le trouble où se « trouva Rome , après qu on eut assassiné le « dictateur, au milieu du sénat. On crioit, de « tous côtés, que la république était rétablit; « et le sénat paroissoit même disposé à décer- « ner des récompenses aux meurtriers, comme « aux auteurs de la liberté. Si on eût suivi ce « parti , la mémoire de César auroit été pros- « crite comme celle d un tyran, et nous aurions « été tous enveloppés dans sa condamnation.
«Je sentis bien toutes les suites de ces fu- « nestes récompenses ; et je m'y opposai seul « contre les conjurés , contre leurs parens et « leurs amis, et, si j ose le dire, contre le sénat « entier. Mais , comme leurs partisans ne pré- « voyoient pas moins, que, si on ne déclaroit pas « César un usurpateur , il falloit faire le procès « aux conj urés, et que chaque parti étoit attaché, « avec opiniâtreté, à son sentiment. On con- « vint enfin , pour la sûreté des uns et des <* autres, de substituer seulement une amnistie
« aux récompenses. Par ce moyen , j assurai la ^ « mémoire de César : je conservai toute la de « gloire de son nom ; j empêchai qu on ne con- « fisquât ses biens , et qu'on ne cassât cette , « adoption, qui rend aujourd'hui le jeune César « si audacieux. Il jouit du fruit de mes soins ; « et si , pour faire ratifier le testament de son « père, j ai consenti à une amnistie, en faveur « des conjurés, je n'ai jamais eu dessein de leur « sauver la vie. Je différois seulement leur sup- « plice ; il ne tint pas à moi qu'ils ne périssent, « dès le jour même des funérailles de César ; « j'en prends à témoin ceux qui virent de quelle « manière , sous prétexte de déplorer le sort « de César, j'excitai la fureur du peuple contre « ses assassins : ce qui les obligea de sortir de « Rome. Je n'eus pas plutôt appris qu'ils met- « toient des troupes sur pied , que , pour n'être « point surpris , je me fis décerner le gouver- « nement de la Macédoine : ce qui m'a rendu « maître de six légions , qui étoient dans cette « province. Je prétends m'en servir pour votre « sûreté et la mienne ; et c'est pour l'augmente ter, que j'ai encore obtenu, du peuple, malgré « le sénat , le gouvernement de la Gaule Cisal- « pine, d'où j'espère, par le secours de votre « valeur , chasser Decimus Brutus. Telle a été « jusqu'ici ma conduite ; et je veux bien ne rien
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^ « cacher de mes desseins les plus secrets à mes de Rome, u amis, et à des gens qui en doivent partager 7 ° 9 ' « la gloire et l'exécution. Je consens même que « vous en fassiez part à tous ceux qui sont dans « les mêmes intérêts. J'en excepte le seul César, « dont je n ai que trop éprouvé l'orgueil et l'in- « gratitude. »
Ce discours d'Antoine , dans lequel il sembloit s'être laissé voir à découvert, satisfit, en quelque manière , ses officiers. Cependant ils exigèrent, de lui, qu'il se réconciliât avec le jeune César. U fut obligé de consentir à une entrevue, où, après des plaintes, des explications, et des embrassemens réciproques, ils se séparèrent , sans être plus amis qu'auparavant.
César vouloit bien qu'Antoine, comme lieutenant et créature de son père, lui aidât à tirer vengeance de sa mort ; mais il n 'étoit pas résolu de le mettre à la tête d'un parti , qui , par la défaite des conjurés, se trouveroit maître de la république : et Antoine, assez indiffèrent, dans le fond, sur cette vengeance, ne s'en faisoit un mérite, que pour s'attirer l'estime des gens de guerre. La souveraine puissance étoit son unique objet : tout ce qui pouvait traverser ce dessein secret, lui étoit également odieux; et il ne haïssoit pas moins César que Brutus et
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Cassius, quoiqu'il fût obligé de garder plus de ~ mesures avec le premier, à cause de l'attache- de Rom* ment qu'avoient pour lui le peuple , les officiers, 709 et les soldats qui avoient servi dans les armées de son père.
Ce fut pour lui faire perdre cette affection , en quoi consistoient ses principales forces, qu'il fit arrêter plusieurs de ses gardes , comme ayant été corrompus , par le jeune César , pour l'assassiner. Une accusation de cette importance fit beaucoup d'impression sur les esprits; et l'inimitié déclarée, qui étoit entre eux, la rendoit plus croyable. Tout le monde regardoit comme un crime détestable , d'attenter à la vie d'un consul ; d'ailleurs les partisans et les amis mêmes du jeune César trouvoient que leur parti avoit besoin d'un capitaine de la capacité d'Antoine , pour l'opposer à Brutus , à Cassius, et aux autres chefs des conjurés. César, outré des bruits qu'on répandoit contre son honneur et sa réputation , se jette dans la ville, court parles rues, assemble le peuple, et lui représente qu'on n'a inventé une calomnie aussi noire , que pour lui faire perdre son estime. Il prend les dieux à témoin de son innocence, et demande, hautement, qu'on lui fasse son procès. Il va, de là, jusqu'à la porte d'Antoine , pour l'obliger de produire les accu-
An sés , les fauteurs , et les témoins. Mais , comme de Rome, on lui eût défendu l'entrée, il fit mille impré- 709 ' cations contre Antoine , qu'il traita de fourbe et d'imposteur. « Je ne veux point, lui crioittffl, d'autres juges que tes propres amis (i), «s'ils trouvent la moindre apparence dans « l'indigne accusation dont tu prétends me « noircir. »
Le peuple jugea, à son ordinaire, du fond de cette accusation , seulement par ce qui lui en parut au dehors : celui qui parloit avec plus de hardiesse et de véhémence , lui parut innocent. On disoit , même tout haut , que cette accusation n'étoit qu'un nouvel artifice d'Antoine , pour avoir lieu d'augmenter sa garde. Quelques uns soupçonnoient l'accusateur et l'accusé d'une intelligence secrette. On disoit qu'ils navoient fait cet éclat, qu'a fin d'avoir un prétexte de prendre les armes, sans alarmer ceux qui auroient pu craindre qu'ils ne les tournàssent , de concert, contre la liberté publique.
Mais leur conduite fit voir, dans la suite, que l'un et l'autre ne cherchoient qu'à se détruire, et que chacun aspiroit à demeurer seul à la tête du parti opposé à celui des conjurés. Us
. (1) App. Alex, de bello civili, lib. III , cap. 39.
armèrent tous deux en même temps. Antoine fit approcher, de Rome, quatre légions qu il d avoit tirées de la Macédoine , et dont il prétendoit se servir pour se rendre maître de la Gaule Cisalpine. Il se flattoit que Lepidus , qui étoit en Espagne, à la tête de quatre légions; que Plancus, qui en commandoit trois autres dans la Gaule Transalpine, et qu Asinius Pollio, qui en avoit deux à ses ordres , tous trois anciens lieutenans du dictateur, se déclareroient pour lui. Le jeune César, craignant d'être surpris et opprimé par son ennemi, leva, de son côté, dix mille hommes dans la Campanie; et il débàucha deux des légions d'Antoine, celle de Mars et la quatrième , qui prirent son parti. Mais, comme il n avoit ni titre militaire, ni magistrature , qui l'autorisât à commander une armée, sur- tout contre un consul , il tâcha de mettre le sénat dans ses intérêts. II y réussit par le crédit de Cicéron, toujours opposé aux prétentions et au parti d'Antoine. Cicéron n'étoit son ennemi, que parce qu'il le croyoit ennemi de la république : cest ainsi qu'il s'en explique dans ce discours si véhément (1) qu'il prononça, contre lui, en plein sénat. Ce grand orateur , intrépide défenseur de la liberté de
(i) Seconde Philippique.
sa patrie , voyant Antoine près d envahir la
Rome. Gaule Cisalpine , persuada au sénat de lui opr ° 9 * poser les troupes du jeune César. Les plus habiles de ce corps , et dont la plupart tenoient aux conjurés par les liaisons du sang, approuvèrent un avis qui jettoit la division dans le parti contraire ; et ils ne désespérèrent pas d en voir périr les chefs par leur animosité réciproque.
Le jeune César n ignoroit pas leurs vues : il ctoit bien instruit des relations secrettes que le sénat 'entretenoit avec les conjurés : mais comme, dans la conjoncture présente, Antoine lui paroissoit l'ennemi le plus redoutable, il résolut de dissimuler avec le sénat, de suspendre sa haine contre les assassins de son père, et de tâcher de se défaire d'Antoine, avant que de tourner ses armes contre les conjurés. Ce fut par ce motif, et pour éblouir le sénat, dont il feignoit de vouloir toujours dépendre , qu'il refusa le titre de pro- préteur, que ses soldats voulurent lui déférer. Et sur ce que ses amis les plus intimes, et qui formoient son Conseil secret, lui représentèrent que son armée auroit de la peine à recevoir les ordres d un citoyen sans dignité et sans magistrature : « Le sénat , leur dit-il en particulier , vient de « se déclarer pour moi j mais cette déclaration
« est moins un effet de l'amitié qu il me porte, ™ « que de la crainte qu il a d'Antoine. Il compte Je Rome. « sur ma soumission , et il est de mon intérêt '° 9 * « de l'entretenir dans cette confiance. Je ne « refuse le titre de pro-préteur , que l'armée « m'offre, que pour engager le sénat à me le « donner. »
En effet , le sénat fut séduit par cette modération apparente. Il crut le devoir amuser à son tour; et il se flatta de l'éblouir par des honneurs et des distinctions, qui avoient plus d'éclat que de puissance. Il lai déféra, par un décret public , ce même titre qu'il venoit de refuser ; et , pour l'attacher plus étroitement à ses intérêts, il lui fit élever une statue d'or dans la place. On lui permit, par le même décret, d'entrer dans le sénat, et de pouvoir demander le consulat, dix ans avant l'âge porté par les lois. Mais , au travers de ces grâces si éclatantes, César n'eut pas de peine à démêler que le sénat ne songeoit qu'à lui faire perdre le souvenir de la mort de son père, ou à le mettre hors d'état d'en poursuivre la vengeance. Antoine, de son côté, en vertu dune ordonnance du peuple, mais malgré le sénat, s'étoit fait décerner, comme nous l'avons dit, le gouvernement de la Gaule Cisalpine , quoique Decinius Brutus, un des chefs de la conjuration,
~ en eut été pourvu par le dictateur, et que le de Rome, sénat, depuis sa mort, lui en eût confirmé la possession. Antoine, après s'être emparé de la plupart des villes de cette province, tenoit, actuellement , Decimus assiégé dans Modène.
Le sénat, irrité d'une entreprise faite contre ses ordres, lui envoya signifier un décret par lequel il lui étoit ordonné de lever ce siège ; de sortir incessamment de la Gaule Cisalpine; de faire repasser à son armée le Rubicon, qui séparoit cette province du reste de l'Italie , et d attendre, sur les bords de cette rivière, les ordres du sénat : tout cela lui étoit prescrit, sous peine d'être déclaré ennemi de la patrie.
C etoit Cicéron , ennemi d'Antoine , qui avoit dressé ce décret. Il ne pou voit pas faire parler le sénat avec plus de hauteur et de dignité, si les forces de la république eussent été proportionnées à la majesté de son style. Mais Antoine , qui se voyoit aux portes de Rome, à la tête d'un puissant corps de troupes, se moqua du décret; il répondit fièrement que, puisqu'on le vouloit priver d'un gouvernement qu'il avoit reçu de la bienveillance du peuple, il sauroit bien rendre inutile l'amnistie, à laquelle il n'avoit souscrit que par complaisance pour le sénat, et qu'il espéroit , dans peu , d'immoler Decimus Brutus aux mânes du grand César.
Sa réponse fut prise pour une déclaration de ^
guerre. Le sénat, irrité de sa rébellion, or- de Rome « i 710.
donna à Hirtius et à Pansa, qui venoient de
prendre possession du consulat , et au jeune César, de joindre leurs forces, et de marcher au secours] de Decimus. Pansa étoit à la tête de quatre légions, mais qui netoient composées que de nouvelles levées ; et Hirtius , par un ordre secret du sénat, qui vouloit affoiblir l'armée de César, lui redemanda la légion deMars, et la quatrième, qui avoient quitté le parti d'Antoine.
César, pour marquer sa déférence pour le consul, lui remit ses troupes, sur-le-champ.
Quoique ces deux légions se fussent données à lui par attachement pour la mémoire de son père, il feignit de ne pas s'appercevoir des vues du sénat ; et , comme il avoit besoin de son secours et de son autorité pour se défaire d'Antoine, il crut que c'étoit beaucoup gagner que desçavoir perdre à propos. Il joignit, ensuite, ce qui lui restoit de troupes à celles des consuls; et on vit le fils du dictateur marcher, sous les Enseignes de ses ennemis , au secours d'un des assassins de son père.
Antoine, de son côté, s'avança à la tête de ses troupes. On en vint bientôt aux mains : le combat fut long et opiniâtre. La nuit, qui sur-
~ vint, le termina. La perte fut à-peu-près égale de Rome, des deux côtés, si on en excepte celle du consul
Pansa , qui , dans la chaleur de Faction , fut blessé mortellement. Antoine fit rentrer son armée dans ses lignes. Hirtius et César entreprirent, quelques jours après , de les forcer ; et, comme elles avoient beaucoup d'étendue , Hirtius trouva un endroit foible et moins défendu qu'il emporta, lepée à la main. Il se jetta ensuite dans le camp. Antoine lui opposa deux légions, qui, après une longue résistance, furent taillées en pièces ; et le consul auroit défait l'armée entière, s'il n'eût pas été tué en combattant, avec trop d'ardeur, à la tête de ses légions (i). Sa mort ralentit leur courage; et César, qui , par la mort d'un des consuls et par la blessure de l'autre, commandoit en chef toute l'armée, se contenta de conserver son avantage. Sa vue étoit de couper les vivres à Antoine, ou de le forcer à en venir à un nouveau combat. Antoine, affaibli par les pertes qu'il venoit de faire , et redoutant l'événement d'un troisième combat, leva le siège. Comme il ne se trouvoit pas en état de tenir la campagne devant une armée victorieuse et plus forte que la sienne, il gagna les montagnes, doù il prit le
(i) App. lib. II, cap. 20.
chemin de la Gaule Transalpine , dans l'espé- ^ rance de faire déclarer en sa faveur Lepidus , <1e Rome Plancus, et Asinius Pollio , qui étoient, dans 7I ° Ces grandes provinces, à la tête de différens corps de troupes.
Le sénat, charmé de la défaite d'Antoine, qu'il regardoit comme un homme perdu, envoya ordre , à ses généraux , de s'opposer à son passage , et ne garda plus de mesures avec le jeune César, dont il croyoit n'avoir plus rien à craindre. Sans aucun égard pour sa dignité de pro-préteur, on donna, à son préjudice, le commandement de l'armée des consuls, à Decimus Brutus, avec ordre de poursuivre Antoine sans relâche , et de le traiter comme un ennemi public. Cette conduite fit connoître à César ce qu'il devoit attendre de la plupart des sénateurs; et Pansa, avant que de mourir, acheva de lui découvrir le fond de leurs intentions.
Ce consul, étant près d'expirer, fit appeller le jeune César; et, lorsqu'il se fut approché de son lit (1) : « J'ai toujours aimé votre père, lui « dit-il , plus que moi-même. Quoique des vues « de prudence , auxquelles vous vous êtes sou- « mis vous-même , m'ayent retenu dans le parti « du sénat , je n'ai jamais perdu le désir et l'es-
(0 App. Alex, de bello civili, lib. III, cap. 75, 76.
~ ! ""^ « pérance de pouvoir venger sa mort. La mienne, de Rome. .< qui va arriver, me prive de cette consolation;
« mais, avant que d expirer, je veux au moins « m'acquitter , envers le fils, des obligations que «j'avois au père. Scachez que vous n'êtes pas « moins suspect et odieux au sénat, qu Antoine, « votre ennemi. Il vous hait également tous «deux : il a été ravi de vos divisions ; il se flatte « de pouvoir vous perdre l'un par l'autre. S'il « s'est déclaré pour vous, ce n'est que parce que « votre parti lui a paru le plus foible, et plus «aisé à ruiner. Mon dessein, fort différent de « celui du sénat , étoit de réduire Antoine , par « la voie des armes, à se réconcilier avec vous ; « de joindre ensuite nos armées, et de poursuite vre , de concert , la vengeance de notre bien- « faiteur commun. C'est le seul parti que vous « ayez à prendre. Unissez-vous avec Antoine; « vous le trouverez plus traitable depuis sa dé- « faite. Je vous rends vos deux légions; et je vous « remettrois , de même , avec plaisir, le reste de «l'armée; mais je n'en suispas le maître. Les offi- « ciers sont autant d'espions du sénat, qui ontdes «ordres secrets d'observer notre conduite ». Le consul expira peu après. César se mit à la tête de ses troupes , auxquelles se joignirent la Martiale et la quatrième légion. Torquatus, par ordre du sénat, remit le reste de l'armée à De-
cimus Brutus , qui se mit aussitôt à poursuivre ~ Antoine pour le combattre; et il espéroit le join- de Rome, dre, avant qu'il eût gagné les Alpes. 7
Le sénat n'avoit fait ce choix de Decimus que pour avoir une armée qui ne dépendît que de ses ordres. César sentit vivement cette préférence; il voyoit, avec douleur, que le sénat, en mettant un des conjurés à la tête des troupes delà république, sembloit justifier son crime. Cette injure le portoit à se réconcilier avec Antoine, suivant le conseil de Pansa; mais, comme son intérêt étoit la seule règle de sa conduite , et qu'il n aspiroit pas moins à se rendre l'héritier de la puissance du dictateur , que de son nom et de ses biens, il craignoit,en se joignant avec Antoine, que ce général ne prétendît être reconnu pour le chef du parti, et qu'il ne se servît de ces mêmes troupes, qui . venoient de le battre, pour se rendre maître du gouvernement.
César, dans cette incertitude, résolut de ménager également Antoine et le sénat , et d'attendre à se déterminer qu'il fût sûr du parti quembrasseroient Lepidus et Plancus, pour décider contre lequel de ses ennemis il se déclareroit le premier. Afin de pressentir la disposition de ces différens partis, les amis, qu'il avoit à Rome, demandèrent, de sa part, la di-
33o RÉVOLUTIONS
~ gnité de consul , vacante par la mort de Hir* de Rome, tius et de Pansa ; et, en même temps, il renvoya^ 7I °' à Antoine, plusieurs des principaux officiers de son armée, qu'il avoit faits prisonniers dans la dernière bataille.
Decius, le plus ancien de ces officiers, et l'ami particulier d'Antoine, après lavoir remercié de la liberté qu'il vouloit bien lui rendre, lui demanda dans quelle disposition il étoit à l'égard de son général, Gésar ne crut pas devoir se dé* clarer d'abord ouvertement; et il lui répondit simplement qu'Antoine en pouvoit juger par sa conduite : c'étoit pour engager ce général à s'expliquer le premier. Mais , ayant appris que le sénat, bien loin de lui déférer le consulat, ne songeoit qu a le réduire à la qualité de simple particulier , il vit bien que son intérêt demandoit qu'il s'unît incessamment avec Antoine. Il commença par souvrir de ses dispositions à Lepidus, Plancus, et Asinius Pollio, anciens officiers du dictateur , et avec lesquels il avoit toujours entretenu des relations secrettes. Il leur marquoit , par ses lettres , que le sénat, composé des partisans de Pompée, ne s'opposoit à son élévation , que parce qu'il étoit le fils de César; qu'ils ne dévoient pas, euxmêmes, en attendre un traitement jplus favorable; qu'on ne cherchoitquà les diviser, pour
pouvoir les accabler plus facilement, les uns après les autres; que cette conduite leur appre- dc ^ome. noit celle qu'ils dévoient tenir; et qu'il les ex- 7 '° hortoit à s'unir étroitement, avec lui, pour soutenir le parti de leur général. Il ajoutoit, comme en passant, des plaintes contre Antoine, mais d une manière adroite, et qui sembloit insinuer qu'il n etoit pas éloigné dese réunir avec lui. lien donna une nouvelle preuve en laissant échapper Ventidius, lieutenant d'Antoine, quil eût pu défaire aisément. Cet officier, ayant levé trois légions, cherchoit à joindre son général. César le surprit avec des forces supérieures. Sa perte étoit assurée, s'il eût voulu le charger; mais il se contenta de lui faire voir que son sort dépendoit de lui. Il lui donna le choix ou de prendre son parti , ou de continuer sa marche; et Ventidius lui ayant témoigné qu'il étoit incapable de se séparer des intérêts d'Antoine, César, en lui permettant de se retirer, le chargea de lui dire, de sa part, (i) qu'il agissoit directement contre leurs intérêts communs.
Cependant, Antoine, pressé par Decimus Brutus, qui commandoit l'armée de la république, tâchoit de gagner les Alpes. Il trouva, en son chemin, Culeo, lieutenant de Lepidus,
(i) App. lib. III, cap. 80.
qui en gardoit les passages (i) : il auroit péri, de Rome, avec toute son armée, dans ces montagnes, si 7I °* Cnleo eût été fidèle à son général : mais il se laissa gagner par Antoine, qui, à prix d argent, s ouvrit une route, et continua son chemin.
Decimus , l'ayant poussé hors de l'Italie , écrivit au sénat qu'il avoit dissipé son armée, qu'il se tenoit lui-même caché dans les rochers des Alpes, et qu'il espéroit qu'il tomberoit bientôt entre ses mains. Le sénat apprit ces nouvelles, avec une joie extraordinaire. Les sénateurs du parti de Pompée , se récrièrent que la république avoit enfin recouvré sa liberté; et, comme si Antoine eût été déjà arrêté , le sénat nomma dix commissaires pour lui faire son procès. On ne parloit pas moins que de casser tous les actes qui étoient émanés, de son autorité, depuis la mort de César; et on vouloit même comprendre insensiblement , dans cette proscription , toutes les ordonnances du dictateur, afin de rétablir la république sur ses anciens fondemens.
Cependant Antoine , après avoir traverse les Alpes, étoit rentré dans les Gaules; il écrivit aussitôt à Lepidus, à Plancus, et à Asinius Pollio, pour les faire ressouvenir de leur ancienne
amitié, et pour les prier de se joindre à lui,
(i) App. lib. III } cap. 83.
contre les conjurés et les autres ennemis de la ~ mémoire de leur général. Lepidus, qui s'étoit de Home, fait déférer le gouvernement de l'Espagne, étoit 7 1 encore dans les Gaules. Il fut également surpris et embarrassé de l'arrivée d'Antoine, G'étoit un homme plus considéré par le mérite de ses ancêtres, que par sa valeur; d'un esprit borné, ambitieux, sans courage, entreprenant et timide en même temps. Il s'ouvrit du sujet de son inquiétude à Juventius Laterensis, son ami particulier, à qui il communiqua les lettres d'Antoine. Juventius , qui étoit un républicain zélé, n'oublia rien pour le dissuader de se joindre à Antoine ; mais , pour lui cacher le penchant qu'il avoit pour le parti du sénat, il le prit adroitement dù côté de l'ambition : il lui représenta qu'ayant sept légions à ses ordres, il étoit considéré comme le plus puissant général de la république , et qu'il donneroit toujours la loi, de quelque côté qu'il lui plût se déterminer : mais que, s'il se joignoit à Antoine > il ne pourroit éviter de se soumettre à l'autorité d'un consulaire hautain et violent, qui, à peine, lui laisscroit, dans l'armée, le rang d'un de ses lieuténans. La jalousie du commandement détermina Lepidus à rejetter les propositions d'Antoine , quoiqu'ils fussent amis , et créatures du dictateur. Il lui fit dire que le
sénat l'ayant déclaré ennemi de la patrie, il ne de Rome, pouvoit pas, sans s attirer un pareil décret, 7 °* joindre leurs troupes; mais il le fit assurer, en même temps, que, quelques ordres qui lui vinssent de Rome, il sauroit bien éviter les occasions de combattre. Asinius Pollio, au contraire, plus ferme, et toujours fidèle au parti du dictateur, fit dire à Antoine qu'il le trouveroit toujours disposé à se joindre à lui, pour venger la mort de leur général. Plancus, d'une foi douteuse et incertaine , entretenoit, en même temps , des intelligences secret tes avec les deux partis; il flattoit, tour-à-tour, Antoine et Decimus Brutus, de se joindre à eux; mais il attendoit toujours du succès des affaires à se déclarer plus ouvertement. •
Antoine, de son côté, voyoii sa perte inévitable, si l'autorité du sénat prévaloit sur des esprits aussi irrésolus , et s'ils se déterminoient, à la fin , à agir, contre lui, de concert avec Decimus Brutus. Dans cette inquiétude, qui lui montroit tout le péril sans qu'il entrevît de routes pour en échapper, il prit un parti digne de son courage , mais qui étoit peut-être aussi l'effet de l'extrémité à laquelle il se voyoit réduit. Il marcha droit à l'armée de Lepidus ; il fit marquer son camp proche du sien, mais sans le fortifier, et comme s'ils eussent été dans le
même parti et dans les mêmes intérêts. Il lui ~ envoya représenter aussitôt que le sénat ne de Rome, cherchoit qu'à faire périr les capitaines de César , tour-à-tour , en les obligeant de tourner leurs armes, les uns contre les autres. Il le fit ensuite souvenir de leur ancienne amitié; et il le conjura, par la mémoire de César, de vouloir contribuer à la vengeance de la mort de ce grand homme.
L'affaire fut mise en négociation : mais, pendant que des officiers portoient des paroles de part et d autre, les soldats de Lepidus, qui le méprisoient autant qu'ils estimoient Antoine , et gagnés secrettement par ceux d'Antoine, le reçurent, la nuit, dans leur camp, et le reconnurent pour leur général. Quelques uns même lui proposèrent de tuer Lepidus, s'il l'ordonnoit. Juventius Laterensis, qui avoit si fortement dissuadé son ami de s'unir avec Antoine, le voyant abandonné et trahi par ses soldats, se passa son épée au travers du corps. Quelques historiens prétendent que Lepidus se jetta aux pieds d'Antoine (i), pour lui demander la vie. Antoine n'abusa point de sa bonne fortune; il traita humainement le malheureux Lepidus; il lui laissa même le nom et les marques extç-
(i) App. lib. III ; cap. 84.
An rieures de général, quoiqu'il en fit seul toutes de* Home. l es fonctions. Asinius Pollio lui vint offrir, en 7 ° même temps, deux légions. Munacius Plancus, toujours esclave des évènemens, se déclara alors ouvertement contre le sénat et contre Decimus Brutus : et Ventidius, que le jeune César avoit bien voulu laisser passer dans les Gaules , y vint joindre Antoine avec trois autres légions : en sorte que ce général , qui, peu de temps auparavant, avoit été chassé de l'Italie par le jeune César et par Brutus, se trouvoit en état d'y rentrer à la tête de dix-sept légions (1).
Un changement si surprenant , dans la fortune d'Antoine, fit passer le sénat, d'un excès de confiance , dans le dernier abattement (2). Sur la nouvelle que lui avoit donnée Decimus, qu'il avoit poussé Antoine jusques dans les Alpes, où il avoit mandé, par ses lettres, qu'il ne pouvoit manquer de périr, ou par la faim , ou par les troupes de Lepidus , la plupart des sénateurs avoient cru, jusqu'alors, ce parti absolument ruiné; et ils prétendoient obliger le jeune César , qui ne leur étoit pas moins suspect, de licencier ses légions, sous prétexte que la république n'en avoit plus besoin, et que la
(1) Plut, in Antonio. — (2) App. lib. III, cap. 85. — Dio. Casgius, lib. XLVI, cap. 4o.
guerre paroissoit finie. César, pour parer ce coup , qui l'auroit dépouillé de ses forces , résolut de demander le consulat, dans la vue que, s'il obtenoit cette dignité , il seroit en droit de conserver ses troupes , et de commander celles de la république; et que, si le sénat rejettoit sa proposition, un pareil refus lui fourniroit un prétexte de demeurer armé, pour se venger de ceux qui se seroient déclarés contre lui. On prétend que, dès ce temps-là même, il prenoit des mesures pour se réconcilier avec Antoine; mais qu afin de ne pas plier sous son autorité , il recherchoit le consulat pour se trouver , par cette dignité, le premier du parti qu'il embrasseroit. Comme Cicéron avoit alors beaucoup de pouvoir dans le sénat, il le fit prier, par des amis communs, de vouloir bien employer son crédit, pour faire en sorte qu'ils fussent élus tous deux consuls en même temps. Pour l'y déterminer, il lui fit représenter qu'il ne deinandoit que le titre de cette dignité , dont il lui laisseroit toute la puissance, et qu'il ne souhaitoit être son collègue , que pour être son disciple, et apprendre, sous un si grand maître, l'art du gouvernement.
Ciccron, séduit par ces louanges, dont il étoit si avide, et flatté de gouverner César, se déclara en sa faveur. 11 représenta, dans le sénat, 3 22
avec son éloquence ordinaire, qu'il ne trouvoit point de moyen plus sûr d'empêcher le jeune César de se réconcilier avec Antoine, que de le déclarer consul ; qu'il seroit obligé, en cette qualité, de maintenir les décrets du sénat contre Antoine : mais que, comme il étoit encore très jeune, ilexhortoit les pères de lui donner, pour collègue, quelque personne âgée et prudente, qui eût attention sur ses démarches, et qui lui servît, comme de gouverneur, dans la conduite des affaires. Plusieurs sénateurs, amis ou parens des conjurés, et qui craignaient que le jeune César, étant parvenu au consulat, ne se servît de son autorité pour venger la mort du dictateur, rejettèrent hautement la proposition de Cicéron. Quelques uns se moquèrent même ouvertement de sa vanité, et de la manière indirecte dont f il setoit désigné, lui-même, pour collègue du jeune César. Cette affaire fut agitée, avec beaucoup de chaleur, dans le sénat. César, pour soutenir sa faction, fît avancer son armée proche de Rome. Le bruit de sa marche fit plus d'effet que toute l'éloquence de l'orateur Romain. Les sénateurs, effrayes de son approche, non seulement lui donnèrent leurs suffrages pour le consulat , mais comme il croyoit n'avoir plus besoin du crédit de Cicéron, il fit encore élire, à son préjudice, pour second consul,
Quintus Pedius, un de ses parens , et héritier, ^ en partie, du dictateur. de Rome.
La première démarche qu'il fit, après avoir 7l ° pris possession du consulat , fut de faire confirmer son adoption, dans une assemblée générale du peuple Romain. Cette formalité étant terminée, il fit accuser, par ses amis, ceux qui avoient eu part à la mort du dictateur. Il présidoit, lui-même, au jugement : et; il fit condamner, par défaut, tous les conjurés à perdre la vie. Mais , comme Brutus et Cassius , leurs chefs, étoient à la tête de plus de vingt légions, il jugea bien qu'il ne lui seroit pas aisé de détruire un si puissant parti, tant qu'il auroit encore Antoine pour ennemi. Ainsi il résolut de se réconcilier avec lui, sous le prétexte honnête de joindre leurs forces, pour venger la mort de son père. Pour lui faire connoître ses dispositions, il fit insinuer au sénat, par Quintus Pedius, son collègue et sa créature, quil croyoit qu'il étoit de l'intérêt de la république de rappeller Antoine, et de ne point pousser à bout un grand capitaine, qui n'étoit pas moins redoutable que lavoient été Sylla et Marius. Le voisinage de son armée, qui campoit aux portes de Rome , fit recevoir ses avis comme des lois ; et, quoique la plupart des sénateurs vissent
bien qu'il ne cherchoit qu'à se fortifier du se-
34o RÉVOLUTIONS
cours d'Antoine , contre les défenseurs de la li- . berté publique , ils n'étoient plus en état d'agir conformément à leurs inclinations. Il fallut plier sous une puissance qui ne prenoit , pour règle de sa conduite, que ses propres intérêts. Le sénat révoqua solemnellement tous les arrêts qu'il avoit décernés contre Antoine et ses partisans (i);et César lui offrit de joindre leurs troupes, et de marcher ensemble contre Cassius et Brutus.
Antoine repassa les Alpes, à la tête de dixsept légions. Decimus , ne se trouvant .pas en état de lui résister, fit dessein de se retirer, en Macédoine , auprès de Brutus. La plus grande partie de son armée l'abandonna ; quatre légions se rendirent à Antoine , et d'autres passèrent dans l'armée de César. Decimus , dans une désertion si générale , tâcha de se sauver dans des montagnes voisines d'Aquilée ; mais il fut arrêté dans les défilés de ces montagnes, et on lui coupa la tête, par ordre d'Antoine. C'est ainsi que périt Decimus Brutus, le confident et l'ami de Jules -César. Il avoit commandé la cavalerie sous ses ordres. Le dictateur l'avoit , depuis, désigné pour consul de l'année suivante , et pourvu , en même temps , du gou-
(i) App. lib. III, cap, 96.
ROMAINES. 34l
vernement de la Gaule Cisalpine. (1) La guerre civile éclata , comme nous le venons de dire , de au sujet de ce gouvernement qu'Antoine lui disputoit , sous prétexte qu'il ne devoit pas retenir un emploi qu'il n'avoit reçu que d'un homme qu'il avoit poignardé lui-même, comme un tyran (2), et comme l'usurpateur de l'autorité légitime.
César, qui ne cherchoit qu'à se réconcilier avec Antoine , le fit remercier de la mort de Decimus , comme d'une victime qu'il avoit immolée aux mânes de son père. Ce fut le motif ou le prétexte de leur réunion. Ils y étoient éga lement disposés l'un et l'autre. Antoine vcnoit d'éprouver, devant Modène, ce que pouvoit encore le nom de la république ; et , comme il désespéroit alors de s'emparer seul de la souveraine puissance, il se résolut delà partager avec le jeune César. César, de son côté , craignoit que , s'il différoit plus long-temps à se raccommoder avec Antoine, ce chef de parti ne se joignît, à la fin, aux conjurés, comme il l'en avoit fait menacer, et que leurs forces réunies ne rétablissent l'autorité de la république-. Ainsi , la paix fut aisée à faire entre deux ennemis qui trouvoient un intérêt égal à se rap-
(1) App. lib. III, cap. 98. — (2) Vell. lib. II, cap. 6^.
procher. Des amis communs les firent convenir • d une entrevue : (i) la conférence se tint dans une petite isle déserte que forme , proche de Modène, la rivière de Panare. Les deux armées campèrent sur ses bords, chacune de son côté; et on avoit fait des ponts de communication qui y aboutissoient , et sur lesquels on avoit mis des corps de garde. Lepidus se trouva à cette entrevue ; et , quoiqu'il n eût plus que le nom de général, et les apparences du commandement, Antoine et César, qui étoient toujours en garde l'un corttàlfr l'autre, n'étoient pas fâchés qu'un tiers, qui ne leur pouvoir être suspect, intervînt dans les différends qui pourroient naître entre eux. Ainsi Lepidus entra, le premier, dans l'isle, pour reconnoître s'ils y pouvoient passer en sûreté. Telle étoit la malheureuse condition de ces hommes ambitieux , qui , dans leur réunion même , conservoient encore une défiance réciproque.
Lepidus leur ayant fait le signal dont on étoit convenu, les deux généraux passèrent dans l'isle, chacun de son côté. Ils s'embrassèrent d'abord ; et, sans entrer dans aucune explication sur le passé , ils s'avançèrent pour conférer versl'endroit leplusélevéde l'isle, et doù ils pou.
(i) App. Alex, de bello civili, Hb. IV, cap. 2. »
Soient être également vus par leurs gardes , et JJJ
même par les deux armées. Us s assirent eux de Rome-
trois seuls. César, en qualité de consul, prit la
place la plus honorable , et se mit au milieu des deux autres. Ils examinèrent ensuite quelle forme de gouvernement ils donneroient à la république , et sous quel titre ils pourroient partager l'autorité souveraine , et retenir leurs armées pour maintenir leur autorité. La conférence dura trois jours : on ne sçait point le détail de ce qui s'y passa ; il parut seulement , par la suite, qu'ils étoient convenus que César abdiqueroit le consulat, et le remettroit, pour le reste de l'année, à Vintidius, un des lieutenans d'Antoine ; mais que Lepidus, César , et Antoine, sous le titre de triumvirs, s'empareroient de l'autorité souveraine pour cinq ans. Ils bornèrent leur autorité à ce peu d'années , pour ne pas se déclarer d'abord trop ouvertement les tyrans de leur patrie.
Les triumvirs partagèrent ensuite , entre eux, les provinces, les légions, et l'argent même de la république; et ils firent, dit Plutarque, ce partage de tout l'empire, (1) comme si c'eût été une succession ou leur patrimoine.
, Antoine retint, pour lui, les Gaules, à l'ex-
(1) Plut, in Antonio.
~ ception de la province qui confine aux Pyréde Rome, nées , et qui fut cédée à Lepidus avec les Espagnes. César eut, pour sa part, l'Afrique, la Sicile , la Sardaigne et les autres isles. L'Asie , occupée par les conjurés, n entra point dans ce partage : mais les triumvirs convinrent que César et Antoine joindroient incessamment leurs forces pour les en chasser; qu'ils se mettroient , chacun , à la tete de vingt légions , et . que Lepidus, avec trois autres, resteroit en Italie et dans Rome, pour y maintenir leur autorité. Ses deux collègues ne lui donnèrent point de part dans la guerre qu'ils alloient entreprendre, parce qu'on n'avoit pas bonne opinion de sa valeur et de sa capacité. Il paroît que César et Antoine ne l'avoient associé au triumvirat, que pour lui laisser, en leur absence, comme en dépôt, l'autorité souveraine, parce qu'ils étoient bien persuadés qu'ils se déferoient plus aisément de lui , que d'un autre général, s'il leur devenoit infidèle ou inutile.
L'ambition des triumvirs étoît satisfaite par ce partage : mais , comme ils avoient besoin de sommes immenses pour soutenir la guerre, et que d'ailleurs ils laissoient , à Rome et dans le sénat, des ennemis cachés et des républicains toujours zélés pour la liberté, ils résolurent, avant que de quitter l'Italie, d'immoler à leur
sûreté , et de proscrire les plus riches et les plus ~~ puissans citoyens. Ils en dressèrent un rôle : de chaque triumvir y comprit ses ennemis particuliers, et même les ennemis de ses créatures. Ils poussèrent l'inhumanité jusqu'à s'abandonner, Fun à l'autre, leurs propres parens, et même les plus proches. (1) Lepidus sacrifia son frère Paulus à ses deux collègues; Antoine, de son côté, abandonna au jeune César (2) le propre frère de sa mère : et celui-ci consentit qu'Antoine fîtmourir Cicéron, quoique ce grand homme l'eût soutenu, de son crédit, contre Antoine même. Enfin on vit , dans ce rôle funeste , Thoranius , tuteur du jeune César , celui-là même qui l'avoit élevé avec tant de soin. Plautius, désigné consul, frère de Plancus, un des lieutenans d'Antoine , et Quintus , son collègue au consulat , eurent le même sort , quoique ce dernier fût beau-père d'Asinius Pollio, partisan zélé du triumvirat. Les droits les plus sacrés de la nature furent violés ; trois cents sénateurs , et plus de deux mille chevaliers furent enveloppés dans cette horrible proscription. (3) Par cette vengeance utile, le triumvirat s'enrichit, et diminua le nombre et la puissance des répu-
(1) Velleius Patereulus, lib. II, cap. GGfifij. — Dio. Cassius, lib. XLVI, cap. 3, 17. — (2) Lncius César. — (3) App. lib. IV, cap. 6, 7.
An blicains. Rome n etoit plus , ou du moins la lidc Rome, berté en fut bannie; et la république nesubsistoit plus que dans le camp des conjurés. César et Antoine , suivant leur projet , passèrent, dans la Macédoine , pour les aller attaquer. Les forces étoient à -peu -près égales dans cbaque parti; et, si les légions de César et d'Antoine étoient plus complettes , Brutus et Cassius , de leur côté, étoient plus forts en cavalerie. On comptoit, dans leur armée, vingt mille chevaux , et à peine y en a voit-il treize mille dans celle des triumvirs.
Ces deux armées étoient campées proche de la ville de Philippe, située sur les confins de la Macédoine et de la Thrace. Il y eut d'abord différentes escarmouches et de petits combats, dans lesquels les troupes des conjurés eurent 711. toujours l'avantage. Enfin le jour parut qui devoit décider de la fortune et de la destinée de la république. Ces grands corps s'ébranlèrent et marchèrent , l'un contre l'autre , avec une égale fureur.
Je n'entrerai pas dans le détail d'une action qui a été décrite par divers historiens , et qui n'est point de mon suj^t. Cette bataille décida du sort de la république; la liberté fut ensevelie, dans les plaines de Philippe, avec Brutus et Cassius, les chefs des conjurés et les derniers
Romains. Brutus jléfit, à la vérité, les troupes de César, mais Antoine triompha du corps que de commandoit Cassius. Ce général, croyant son collègue aussi malheureux que lui, obligea un de ses affranchis de le tuer; et Brutus, ayant voulu tenter, une seconde fois, le sort des armes, (1) perdit la bataille , et se tua lui-même, pour ne pas tomber vif entre les mains de ses ennemis. Les triumvirs, par cette victoire, établirent leur empire sur les ruines de la république. De si grands succès furent moins dûs à la valeur de César, qu'à son habileté et à l'adresse avec laquelle il sçut se servir de 1 epée d'Antoine , pendant qu'il ne contribuoit , à la cause commune, que par des projets, dont encore il cacha toujours, à ses deux collègues , les motifs les plus secrets. Il n'eut point de honte , la veille du combat , sous prétexte de je ne sçais quelle infirmité, d'abandonner le corps qu'il commandoit; et, déserteur de sa propre armée, il alla se cacher dans le bagage , pendant qu'on en étoit aux mains. Peut-être qu'il se flattoit que les périls, ordinaires dans les batailles, et le courage d'Antoine , le déferoient d'un collègue ambitieux, et que, sans s'exposer, il recueilleroit seul le fruit de la victoire. Mais n'est-ce
(1) Plut, ia Antonio.
point faire trop d'honneur à son esprit , aux • dépens des purs mouvemens de la nature? Ce qui pourroit faire croire qu'il n'agit, en cette occasion, que par une vive impression que lui causoit la peur, c'est qu'on sçait toutes les railleries qu'il eut, depuis, à essuyer de la part d'Antoine, qui lui reprocha que, dans un combat naval contre le jeune Pompée , il n'avoit jamais eu le courage de voiries flottes en bataille, mais que, couché dans son vaisseau , et les yeux tournés vers le ciel, comme un homme éperdu, il ne s etoit montré, à ses soldats, qu'après qu'on lui eut annoncé que les ennemis avoient pris la fuite.
Quel contraste de qualités si opposées dans la même personne, et dans un homme sur-tout qui aspiroit à se rendre maître du Monde entier ! On voit un génie élevé , hardi , audacieux, capable de former les plus grands projets , in^ capable pourtant de soutenir , de sang-froid, la vue du moindre péril , et qui ne montre du courage que dans les conseils , et par-tout où il ne falloit point payer de sa personne.
Il sentit, de bonne heure, que cette qualité, la première dans un général , lui manquoit; et ce sentiment intérieur, qu'il ne pouvoit se cacher à lui-même, ne diminua rien de ses projets ambitieux. Il se contenta d'appeller, à son
secours, une valeur étrangère. Il emprunta, ^ pour ainsi dire , le courage d'Agrippa, il le mit «le K° me à la'tête de ses troupes. Mais, toujours atten- 7 tif à l'objet principal de son entreprise , il ne fit choix, pour un emploi si important et si délicat, que d'un soldat de fortune, et par conséquent incapable de lui donner de l'ombrage, et de se faire chef de parti. Il ne restoit, des débris de la république , que le jeune Pompée , qui s'étoit emparé de l 'isle de Sicile , d'où il infestoit les côtes d'Italie. Il étoit question de lui enlever une retraite , qui en servoit encore à pl usieurs proscrits, qui pouvoient relever le parti de la liberté : mais Auguste se trouvoit sans vaisseaux. Mécène, son ministre , son favori , et le plus habile négociateur de son temps , eut l'adresse d'en tirer d'Antoine , quoique ce triumvir eût tant d'intérêt de maintenir le jeune Pompée dans une isle , qui lui servoit comme de barrière contre l'ambition toujours si redoutable d'Auguste. Agrippa, d'un autre côté, fait construire une flotte ; l'armée va chercher l'ennemi , bat les lieutenans de Pompée , le défait lui-même en plusieurs occasions, et le chasse enfin de cette isle. Mais aussi modeste , ou , pour mieux dire, aussi habile courtisan que grand capitaine , il refuse les honneurs du triomphe, que l'usage, parmi les Romains,
35o RÉVOLUTIONS
^ décernoit aux généraux victorieux : persuadé, de Rome, disoit-il , au rapport de Dion , qu'un bon géné- 7l(î ' ral ne devoit rien oublier pour faire réussir les desseins de son prince; mais que, quand le succès en étoit favorable , il devoit lui en déférer toute la gloire , comme à son chef et au principal auteur de l'entreprise. Auguste , alors victorieux de tous les républicains, crut qu'il étoit temps de rompre avec ses collègues : il voulpit régner seul , et il résolut de se défaire des deux triumvirs, de ces deux co-héritiers que la fortune lavoit obligé de s associer, dans cette espèce de succession à la puissance de son oncle. 717. Il les attaqua l'un après l'autre. La perte de Lepidus ne lui coûta que quelques intrigues : ce triumvir, peu estimé de ses soldats, s'en vit abandonné au milieu de son camp.
Auguste s'en rendit maître par son adresse et par des négociations secrettes, en quoi personne ne lui étoit comparable : sous différens prétextes , il dépouilla son collègue de l'autorité souveraine. On vit, depuis, ce triumvir réduit à mener une vie privée , et si malheureuse, qu'il devint un objet de pitié pour ses plus grands ennemis. Antoine, adoré de ses soldats , maître de la meilleure partie de l'Asie et de l'Égypte entière , et qui avoit de puissans rois dans son parti et dans son alliance , donna
ROMAINES. 35l
plus de peine à Auguste. Mais sa perte vint de ~ de qui devoit faire sa principale ressource. Ce àe Rome, grand capitaine, enivré dune passion violente ?I7 ' pour Cléopâtre, reine d'Égypte, et maître de ses États, crut qu'il y trouveroit autant de forces, quil rencontroit de charmes dans le commerce qu'il entretenoit avec cette princesse. Cet excès de confiance lui fit négliger le soin de Rome et de l'Italie, le centre de Fempire. Auguste s'en prévalut , et y établit son autorité. La jalousie du gouvernement, si naturelle entre les puissances égales en dignité , les brouilla souvent; tantôt Octavie, femme d'Antoine et sœur de César, et quelquefois des amis communs , les réconcilièrent. Mais , à la fin , ils prirent les armes Fun contre Fautre : on en vint aux mains ; et la bataille navale , qui se donna près d'Actium, décida de Fempire du Monde entre ces deux célèbres rivaux. César , 722. victorieux, poursuivit Antoine jusques dans l'Égypte, et le réduisit à se tuer lui-même. Par sa mort , et l'abdication forcée de Lepidus , qui avoit précédé de six ans la bataille d'Actium , ce prince se vit enfin au comble dë ses désirs , seul maître et ^eul souverain.
On ne douta pas qu'il n'établît une nouvelle 72 3. monarchie sur les ruines de l'ancienne république ; mais un si grand changement lui don-
noit de vives inquiétudes. L amour des Romains • pour la liberté, et le souvenir des Ides de Mars, seprésentoient incessammentà sonesprit. Jules César, son oncle, assassiné au milieu du sénat, par ceux même qu il croyoit les plus attachés à sa personne , lui faisoit appréhender qu'il ne se trouvât un autre Brutus et quelque républicain déterminé , qdi , pour rendre la liberté à sa patrie, lui portât la mort jusques sur le trône. La peur, qui lui étoit si naturelle, balançait dans son cœur , les charmes d une ambition satisfaite ; et, dans ces agitations, qui ne lui laissoient point de repos , il délibéroit s'il se déclareroit le roi de ceux même dont, dès le commencement du triumvirat , il s'étoit rendu le tyran. Enfin il tint un Conseil secret avec Agrippa et Mécène ses deux ministres , et les principaux instrumens de sa puissance; et il examina , avec eux , s il rétabliroit la république sur ses anciens fondemens , ou s'il retiendroit l'autorité souveraine. * Dion de Nicée, dans le 52 e livre de son Histoire, nous a conservé les avis differens de ces deux grands hommes. Agrippa, uniquement sensible à cette espèce de gloire qui ne s'acquiert que par de grandes actions,' se déclara hautement pour une généreuse abdication. Il fit même envisager, à Auguste, tous les périls d'une
domination insupportable à des hommes libres , et élevés dans le sein d'une république. Les de exemples différens de Sylla et de César ne furent pas oubliés ; et il exhorta ce prince à faire voir à l'univers, en rendant la liberté à sa patrie , qu'il n'avoit pris les armes que pour venger la mort de son père.
Mais Mécène , sans s'arrêter à faire voir à Auguste la couronne par ses endroits les plus brillans , le prit par son foible , et lui représenta, qu'il en avoit trop fait pour reculer ; qu'après tant de sang répandu, il n'y avoit de sûreté, pour lui, que sur le trône; et qu'il ne se seroit pas plutôt dépouillé du pouvoir souverain , qu'il se verroit attaqué et poursuivi par les enfans et les amis de tant d'illustres proscrits que le malheur des temps l'avoit obligé d'immoler à sa sûreté.
Auguste , sans embrasser entièrement et aussi sans rejetter tout-à-fait l'un ou l'autre conseil , prit un troisième parti , qu'il crut le plus sûr. Il résolut, suivant l'avis de Mécène, de retenir toujours la souveraine puissance , mais sans prendre le titre de roi, si odieux dans une république ; il rejetta , par la même raison , celui de dictateur perpétuel, qui avoit coûté la vie à son grand oncle , et il se contenta de la qualité ordinaire d'empereur, que les soldats , pendant
le temps de la république , donnoient aux géme. néraux victorieux, et qu' il ne prit que pour accoutumer les Romains , sous un nom connu , à une autorité nouvelle, et jusqu'alors inconnue. Il conserva, en même temps, toutes les charges et les dignités de l'État. On vit toujours à Rome, sous son règne, des consuls, des préteurs, des édiles, et les autres magistrats de la république , image de l'ancien gouvernement. Ces magistrats en faisoient même toutes les fonctions, quoique, dans le fond, ces différentes dignités dépendissent dune puissance supérieure qui les faisoit agir, suivant ses vues et ses intérêts. Auguste , pour accoutumer insensiblement les Romains à sa domination, déclara publiquement qu'il ne prétendoit retenir la souveraine puissance que pendant dix ans, et qu'il s'en dépouilleroit, avec plaisir, sitôt qu'il auroit rétabli le calme dans la république. Sous différens prétextes , on le vit renouveller, tous les dix ans, la même protestation , comme un délai et une sauvegarde que la peur lui faisoit prendre pour sa conservation. Pour donner néanmoins , comme un gage de ses promesses , et un avantgoût de la liberté, il partagea, avec le sénat, le gouvernement des provinces : mais, dans ce partage , il ne lui abandonna que celles qui
étôient dans le centre de l'empire, et qu'on A ^ pouvoit gouverner sans troupes et sans garni- de Rome, sons : et , pour avoir un prétexte de retenir 7a3 ' toujours, sous ses ordres, les légions et les armées , il se chargea du soin des provinces frontières, qui étoient exposées aux incursions des barbares. Le peuple, par son attention, vit renaître l'abondance. César iamusoit même, de temps en temps, par des jeux et des spectacles qui adoucissoient insensiblement ce qu il y a voit de trop fier dans l'humeur des Romains. Ce prince, par une conduite si habile, accoutuma insensiblement des hommes libres à la servitude, et rendit une monarchie nouvelle, supportable à d'anciens républicains.