ARTICLE VI
« Que cette loi soit toujours observée , et n que la fille ainée du roi n'ait point d'autre « mari qu'un seigneur portugais, afin que les «princes étrangers ne deviennent point les « maîtres du royaume. Si la fille du roi époun soit un prince ou un seigneur d'une nation «étrangère, elle ne sera pas reconnue pour « reine, pareeque nous ne voulons point que « nos peuples soient obligés d'obéir à un roi « qui ne serait pas né portugais, puisque ce « sont nos sujets et nos compatriotes qui, sans « le secours d'autrui, mais par leur valeur et « aux dépens de leur sang , nous ont fait roi. ■
C'est par de si sages lois que la couronne s'est conservée pendant plusieurs siècles dans la royale maison d'Alphonse. Ses successeurs en augmentèrent l'éclat et la puissance par les conquêtes importantes qu'ils firent en Afrique,
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dans les Indes, et depuis dans l'Amérique, on ne peut donner de trop justes louanges aux Portugais, qui, dans ces entreprises si éloignées et si surprenantes , n'ont pas fait paraître inoins de courage que de conduite; mais parmi les avantages que leur ont donnés des conquêtes si étendnes, ils ont celui de porter la religion chrétienne et la connoissance du vrai Dieu dans les royaumes idolâtres , et chez des barbares où des missionnaires portugais n'ont pas fait des conquêtes spirituelles moins considérables. Tel étoit le royaume de Portugal vers l'an i557, quand le roi Dom Sébastien monta sur le trône; il étoit né posthume et fils du prince dom Juan , qui étoit mort avant le roi dom Juan III, son pere , fils du grand roi Emmanuel.
Dom Sébastien n'avoit guère plus de trois ans quand il succéda au roi son aïeul (i); on confia pendant sa minorité la régence de l'état à Catherine d'Autriche son aïeule, fille de Philippe I, roi de Castille, et sceur de l'empereur Charles-Quint. Dom Alexis de Menezes, seigneur qui faisoit profession d'une piété singulière , fut nommé pour gouverneur du prince ; et le pere dom Louis de Camara , de la compa-
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gnie de Jésus , fut chargé du soin de ses études.
De si sages gouverneurs n'oublièrent rien pour former de bonne heure ce prince à la piété, et pour lui inspirer en même temps des sentiments pleins de gloire et dignes d'un souverain; mais on porta trop foin des vues si nobles et si chrétiennes. Menezes n'entretenoit dom Sébastien que des conquêtes que les rois ses prédécesseurs avoient faites dans les Indes et sur les côtes d'Afrique. Le jésuite de son côté lui représentoit à tous moments que les rois , qui ne tenoient leur couronne que de Dieu seul, ne dévoient avoir pour objet du gouvernement que de le faire régner lui-même dans leurs états, et sur-tout dans tant de pays éloignés où son nom même n'étoit pas connu.
Ces idées pieuses et guerrières , mêlées ensemble, firent trop d'impression sur l'esprit d'un jeune prince naturellement impétueux et plein de feu; il ne parloit plus que d'entreprises et de projets de conquêtes , et à peine eut-il pris le gouvernement de ses états qu'il songea à porter lui-même ses armes en Afrique. Il en conféroit incessammeigjf tantôt avec des officiers , et souvent ave c des missionnaires et des religieux , comme s'il eût voulu joindre le titre d'apôtre à la gloire de conquérant.
La guerre civile qui s'étoit allumée dans le
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royaume de Maroc lui parut une occasion favorable pour signaler son zele et son courage. Mulei Mahamet avoit succédé à Abdala son père, dernier roi de Maroc; mais Mulei Moine, son oncle paternel, prétendit qu'il n'avoit pas dû monter sur le trône à son préjudice, et contre la disposition de la loi des chérifs, qui appeloit successivement à la couronne les frères du roi préférable ment à ses propres enfants. Ce fut le sujet d'une guerre sanglante entre l'oncle et le neveu; Mulei Moluc , prince plein de valeur , et aussi grand politique que grand capitaine , forma un puissant parti dans le royaume , et gagna trois batailles contre Mahamet, qu'il chassa de ses états et de l'Afrique.
Le prince dépouillé passa la iner, et vint chercher un asile dans la cour de Portugal. Il représenta à dom Sébastien que, malgré sa disgrâce, il avoit encore conservé dans son royaume un grand nombre de partisans secrets qui n'altendoient que son retour pour se déclarer ; qu'il apprenoit d'ailleurs que Moluc étoit attaque d'une maladie mortelle qui le cousumoit insensiblement; que le prince Haînet, frère de Moluc, étoit peu estimé dans sa nation; que dans cette conjoncture il n'avoit besoin que de quelques troupes pour paroître
2a nïvotunoïs sur les frontières; que sa présence feroit déclarer en sa faveur ses anciens sujets; et que si, par son secours, il pouvoit recouvrer sa couronne, il la tiendroit à foi et à hommage de celle de Portugal, et même qu'il laverroit avec pins de plaisir sur sa tête que sur celle d'un usurpateur.
Dom Sébastien, qui n'avoit l'esprit rempli que de vastes projets de conquêtes , s'engagea avec plus d'ardeur que de prudence à marcher lui-même à celte expédition. Il fit des caresSes extraordinaires au roi maure, et lui promit de le rétablir sur le trône à la tête de toutes les forces du Portugal. Il se flattoit d'arborer bientôt la crois sur les mosquées de Maroc:
en vain les plus sages de son conseil tâchèrent de le détourner d'une entreprise si précipitée; sonzele, son courage, la présomption, défaut ordinaire de la jeunesse, et souvent celui des rois ; les flatteurs même , inséparables de la cour des princes , tout ne lui représentoitque des victoires faciles et glorieuses. Ce prince, entêté de ses propres lumières, ferma l'oreille à tout ce que ses ministres purent lui représenter; et comme si la souveraine puissance donnoit une souveraineté de raison, il passa la mer malgré les avis de son conseil , et il entreprit avec une armée à peine composée de
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treize mille hommes , de détrôner u i puissant roi, et le plus grand capitaine de l'Afrique.
Moluc , averti des desseins et du débarquement <lu roi de Portugal, l'attendoit à la téte de toutes les forces de son royaume. Il avoit un corps de quarante mille hommes de cavalerie, la plupart vieux soldats et aguerris, mais qui étoient encore plus redoutables par l'expérience et la capacité du prince qui les commando! t que^par leur propre valeur. A l'égard de son infanterie, à peine avoit-il dix mille hommes de troupes réglées , et il ne faisoït pas grand fonds sur ce nombre infini d'Alarbes et de milices qui étoient accourus à son secours, mais plus propres à piller qu'à combattre, et toujours prêts à fuir ou à se déclarer en faveur du victorieux.
Moluc ne laissa pas de s'en servir pour harceler l'armée chrétienne. Ces infidèles , répandus dans la campagne, venoient à tous moments escarmoucher à la vue du camp , et ils avoient des ordres secrets de lâcher pied devant les Portugais pour les tirer des bords de la mer où Us étoient retranchés, et pour entretenir par une peur simulée la confiance téméraire de dom Sébastien. Ce prince, plus brave que prudent , et qui voyoit tous les jours que les Maures n'osoient tenir devant ses troupes ,
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les tira de ses retranchements , et marcha contre Moluc comme à une victoire certaine ; le roi barbare s'éloigna d'abord comme s'il eût voulu éviter d'en venir à une action décisive ; il ne laissoit paroitre que peu de troupes , il fit même faire différentes propositions à dom Sébastien , comme s'il se fût défié de ses forces et du succès de cette guerre. Le roi de Portugal, qui. croyoit qu'il lui seroit plus difficile de joindre les ennemis que de les vaincre, s'attacha à leur poursuite; mais Moluc ne le vit pas plutôt éloigné de la mer et de sa flotte qu'il fit ferme dans la plaine, et il étendit ensuite ce grand corps de cavalerie en forme de croissant pour enfermer toute l'armée chrétienne. Il avoït mis le prince Hamet son frère à la tête de ce corps ; mais comme il n'étoit pas prévenu en faveur de son courage, il lui dit que c'étoit uniquement à sa naissance qu'il devoit ce commandement, mais que s'il étoit assez lâche pour fuir il l'étrangler oit de ses propres mains, et qu'il falloit vaincre ou mourir.
Il se voyoit mourir lui-même, et sa foiblesse étoit si grande qu'il ne douta point qu'il ne fût arrivé à son dernier jour; il n'oublia rien dans cette extrémité pour le rendre le plus beau de sa vie. Il rangea lui-même son armée en bataille, et donna tous les ordres
avec autant de netteté d'esprit et d'application que s*U eût été en parfaite santé. Il étendit même sa prévoyance jusqu'aux événements qui pouvoient arriver par sa mort, et il ordonna aux officiers dont il étoït environné que s'il expiroit pendant la chaleurdu combat on tn cachât avec soin la nouvelle , et que , pour entretenir la confiance des soldats, on feignit de venir prendre ses ordres, et que ses aides de camp s'approchassent à l'ordinaire de sa litière comme s'il eût été encore en vie; en quoi on ne peut assez admirer le courage et la magnanimité de ce roi barbare , qui compassa tellement ses ordres et ses desseins avec les derniers moments de sa vie, qu'il empêcha que la mort même ne lui ravit la victoire. Il se fit ensuite porter dans tous les rangs de l'armée; et, autant par signes et par sa présence que par ses discours , il exhorta les Maures à combattre généreusement pour la défense de leur religion ei de leur patrie.
La bataille commença départ et d'autre par des décharges d'artillerie. Les deux armées s'ébranlèrent ensuite et se chargèrent avec beaucoup de fureur, tout se mêla bientôt.
L'infanterie chrétienne , soutenue des yeux de son roi, fitplier sans peine celle des Maures, la plupart composée de ces Alarbes et de ces