‹ Histoire des révolutions de PortugalChapitre 10 sur 18 · RÉV. DE PORT · texte numérisé non relu

RÉV. DE PORT

26 RÉVOLUTIOKS

vagabonds dont nous venons de parler. Le duc d'Aveïro poussa même un corps do cavalerie qui lui étoit opposé jusqu'au centre et à l'endroit qu'oceupoit le roi de Maroc; ce prince, voyant arriver se? soldats en désordre et fuyant honteusement devant un ennemi victorieux, sejetaàbas de sa litière, et, plein de colère et de fureur, il vouloit, quoique mourant , les ramener lui-même à la charge. Ses officiers s'opposoient en vain à son passage; il se fit faire jour à coups d epée ; mais ses efforts achevant de consommer ses forces, il tomba évanoui dans les bras de sesécuyers: on le remit dans sa litière, et il n'y fut pas plutôt qu'ayant mis son doigt sur sa bouche, comme pour leur recommander le secret, il expira dans le moment, et avant même qu'on eût pu le conduire jusqu'à sa tente.

Sa mort demeura inconnue auxdeuxpartis ; les chrétiens paroissoient jusque-là avoir de l'avantage, mais la cavalerie des Maures, qui avoit formé un grand cercle, se resserrant à mesure que les extrémités s'approchoient , acheva d'enveiopper la petite armée de dom Sébastien. Les Maures chargèrent ensuite de tous côtés la cavalerie portugaise. Ces troupes, accablées par le nombre, tombèrent en se retirant sur leur infanterie, et elles y portèrent

DE PORTIliAL. 27

avec la crainte le désordre et la confusion.

Les infidèles se jetèrent aussitôt le cimeterre à la main dans ces bataillons ouverts et renversés, et ils vainquirent sans peine des gens étonnés et déjà vaincus par une frayeur générale. Ce fut moins dans la suite un combat qu'un carnage; les uns se mettoicnt à genoux pour demander la vie, d'autres cherchoient leur salut dans la fuite ; mais comme ils étoient enveloppés de tous côtés, ils reucontroient par-toutrennemietlamort. L'imprudent dom Sébastien périt dans cette occasion , soit qu'il n'eût pas été reconnu dans le désordre d'une fuite , ou qu'il eût voulu se faire tuer lui-même pour ne pas survivre à la perte de tant de gens de qualité que les Maures avoient massacrés, et que lui-même avoit pour ainsi dire entraînés à la boucherie. Mulei Mabamet, auteur de cette guerre, chercha son salut dans la fuite, mais il se noya en passant la rivière de Mucazen(i). Ainsi périrent dans cette journée trois grands princes, et tous trois d'une majnicrc différente; Moluc par la maladie, Mahamet dans l'eau, et dom Sébastien par les armes (2).

'ij Le4aoftti578.

,1) Coimeltagio , liv. H.

Le cardinal dom Henri, son grand oncle, loi succéda; il étoit frère de Jean III, son aïeul , et fils du roi Emmanuel : mais comme ce prince étoit prêtre, et d'ailleurs infirme, et âgé de plus de soixante et sept ans, ceux qui prétendoïent à la couronne ne la regardoient sur swtét'e que comme un dépôt, et chacun en particulier tâcha de le faire déclarer en sa faveur.

Les prétendants éloient en grand nombre, ef la plupart sortis du roi Emmanuel, quoiqu'en diff érents degrés. Philippe II , roi d'Espagne, Catherine de Portugal, femme de dom Jacques, duc de Bragance , le duc de Savoie, celui de Parme, Antoine, chevalier de Malte et grand prieur de Crato, n'oublioient rien pour faire valoir leurs droits. On publia différents écrits au nom de ces princes , et dans lesquels les jurisconsultes tâchoient de régler l'ordre de la succession suivant les intérêts de ceux qui les faisoieut travailler. Philippe étoit fils de l'infante Isabelle , fille aînée du roi Emmanuel.

La duchesse de Braganc:; sortoit du prinee dom Edouard, fils du même roi Emmanuel.

Le duc de Savoie étoit fils de la princesse Béatrix , sœur cadette de l'impéra triée, et le dut de Parme avoit pour mère Marie de Portuga' *

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fille cadette du prince Edouard , et sœur aînée de la duchesse de Bragance. Le grand prieur étoit fils naturel de dora Louis de Béja , second fils du roi Emmanuel et de Violence de Gomez , dite la Pélicane, l'une des plus belles personnes de son temps, et qu'Antoine son fils prétendoit que le prince avoit épousée secrètement. Catherine de Médicis se mit aussi sur les rangs , et demandoit cette couronne comme issue d'Alphonse III , roi de Portugal , et de Mathilde, comtesse de Boulogne. Le pape même voulut tirer quelque avantage de ce que le roi étoit cardinal , comme si la cotfronne eût été un bénéfice dévolu à la cour de Rome. On eut peu d'égard à ces prétentions étrangères, la plupart destituées de forces pour les faire valoir.

On vit bien que cette grande succession regardoit principalement le roi d'Espagne et la duchesse de Bragance. Cette duchesse étoit aimée ; son mari sortoit, quoiqu'en ligne indirecte , des rois de Portugal , et elle prétendoit la couronne de son chef parcequ'elle étoit Portugaise, et que, parles lois fondamentales du royaume , les princes étrangers en ét oient exclus, comme nous le venons de dire au commencement decet ouvrage. Philippe convenoit d'un principe qui donnoit l'exclusion aux ducs a.

3o REVOLUTIOUS

de Savoie et de Parme , maïs il ne prétendoit pas qu'un roi des Espagnes pût être censé étranger en Portugal, d'autant plus que ce petit royaume avoit été plus d'une fois sous la domination des rois de Castïlle : ils avoient l'un et l'autre leurs partisans. Le cardinal roi étoit obsédé par leurs sollicitations: il n'osa toucher à cette grande affaire, et peut-être qu'il se fâcha d'entendre parler si souvent de son successeur; il vouloit vivre et régner, et il renvoya à une jonte la discussion des droits des prétendants, dont on ne devoit décider qu'après sa mort.

Ce prince ne régna que dix-sept mois : sa mort (i) remplit le Portugal de troubles et de divisions; chacun prenoil parti entre les prétendants suivant son inclination. Les plus indifférents attendoient le jugement de la jonle que le feu roi avoit établie par son testament; mais Philippe, qui n'ignoroit pas que de si grands intérêts ne se terminoient pas par l'avis des jurisconsultes, fit entrer en Portugal une puissante armée, et commandée par le fameux duc d'Albe, qui décida l'affaire en sa faveur.

Il ne paroit point que le duc de Bragance s*, fil i58o.

Di pilized by G oogle

mit en état de soutenir ses droits par la voie des armes; il n'y eut que le grand prieur qui fit tous ses efforts pour s'opposer aux Castillans, la populace t'avoit proclamé roi , et il en portoit le titre comme s'il l'eût reçu des états du royaume. Ses amis levèrent quelques troupes en sa faveur, mais le duc d'Albe les tailla en pièces, tout plia devant un aussi grand capitaine que le général espagnol. Les Portugais , peu unis entre eus , sans généraux , sans troupes réglées , et sans autres forces que leur animositénaturellecontreles Castillans, furent défaits en différentes occasions ; la plupart des ■villes , dans la crainte d'être exposées au pillage, firent leur traité particulier. Philippe fut reconnu pour le souverain légitime (i):

ce prince prit possession de ce royaume (a) comme petit neveu et héritier du roi défunt, quoique le droit de conquête lui parût le plus sûr; ce fut au moins celui qui régla sa conduite et celle de ses successeurs. Philippe III cl Philippe IV, son fils et son petit fds, traitèrent dans la suite les Portugais moins comme des sujets naturels que comme des peuples soumis par les armes et par le droit de

a Etats de Tomar.

3l RÉVOLUTIONS

la guerre; et ce royaume devenoit insensiblement province d'Espagne, comme il l'avoit été autrefois , sans qu'il parût que les Portugais fussent en état de songer à se soustraire de la domination castillanne. Les grands du royaume n'osoient paroître dans un éclat conforme à leur dignité, ni exiger tous les droits dûs à leur rang, de peur d'exciter les soupçons des ministres espagnols dans un temps où il suffisoit d'être riche, ou considéré par sa naissance et par son mérite, pour être suspect et persécuté, La noblesae étoit comme reléguée dans ses maisons de campagne, et le peuple étoit accablé d'impôts.

Le comte duc d'Olivarès (i), premier ministre de Philippe IV, roi d'Espagne, croyoit qu'on ne pouvoit trop affoiblir de nouvelles conquêtes: il savoit qu'une antipathie ancienne et comme naturelle rendroit toujours, quoi qu'il pût faire , la domination espagnole odieuse aux Portugais; qu'ils ne verroient jamais qu'avec indignation les charges et les gouvernements remplis par des étrangers ou par des gens souvent tires de la poussière, mais qui avoient le mérite d'être entièrement dévoués à

DEPOBTUGAL. 33

la cour.. Ainsi il prétendoit avoir assuré l'autorité de son mailre en laissant les grands sans emploi, en tenant la noblesse éloignée des affaires , et rendant peu-à-peu le peuple si pauvre qu'il n'eût pas la force de tenter aucun changement. Outre celai! tiroit de ce royaume tout ce qu'il y avoit de jeunes gens et d'hommes propres à porter les armes, et lesfaisoit servir dans les guerres étrangères, de peur .que ces esprits inquiets ne troublassent la tranquillité du gouvernement.

Mais cette politique qui auroït pu réussir, portée jusqu'à un certain point, eut un effet tout contraire, ayant été poussée trop loin, tant par la nécessité des affaires où se trouva alors la cour d'Espagne que par le caractère du premier ministre , qui étoit naturellement dur et inflexible. On ne gardoit plus de mesures en Portugal ; on ne daignoit pas même employer les prétextes ordinaires pour exiger de l'argent du peuple: il sembloit que ce fussent des contributions que l'on fit payer dans un pays ennemi plutôt qu'un légi time tribut qu'on levât sur des sujets. Les Portugais n'ayant plus rien à perdre, et ne pouvant espérer de fin ni d'adoucissement à leurs misères que dans le changement de l'état, songèrent à s'affranchir d'une domination qui leur avoit tou-

jours paru injuste , et qui devenoit tyrannique et insupportable (i).

Marguerite de Savoie, duchesse de Mantoue, gouvernoit alors le Portugal (a) en qualité de vice-reine; mais ce n'étoit qu'un titre éclatant auquel la cour n'attribuoit qu'un pouvoir fort borne. Le secret des affaires et presque toute l'autorité étoient entre les mains de Michel Vasconcellos, portugais, qui fa i soit la fonction de secrétaire d'état auprès de la vï cereine, mais en effet ministre absolu et indépendant. Il recevoit directement les ordres du comte duc, dont il étoit créature, et auquel il étoït devenu agréable et nécessaire par l'habileté qu'il avoit de tirer incessamment des sommes considérables de Portugal; et, par un esprit d'intrigue qui faisoit réussir ses plus secrètes intentions , il faisoit naître des haines et des inimitiés entre les grands du royaume, qu'il fomentoit habilement par des grâces et des distinctions affectées qui fa i soient d'autant plus de plaisir à ceux qui les recevoient qu'elles excitoienl le dépit et la jalousie des autres. Ces divisions , qui s'entre te noient entre les premières maisons , faisoient la sûreté et le repos

M Lusitania liberala , lib. III, cap. t.

Jaj 1640.

du ministre , persuadé que tant que les chefs de ces maisons seroient occupés à satisfaire leurs haines et leurs vengeances particulières ils ne songeroient jamais à rien entreprendre contre le gouvernement présent.

Il n'y avoit dans tout le Portugal que le duc de Bragance qui pût donner quelque inquiétude aux Espagnols. Ce prince étoit né d'une humeur. douce , agréable, mais un peu paresseuse: son esprit étoit plus droit que vif; dans les affaires il alloit toujours au point principal ; il pénétroit aisément les choses auxquelles il s'appliquoit , mais il n'aimoit pas à s'appliquer. Le duc Théodose son pere, qui étoit d'un tempérament impétueux et plein de feu , avoit tâché de lui laisser comme par succession toute sa haine contre les Espagnols, et les lui avoit toujours fait regarder comme des usurpateurs d'une couronne qui lui apparie noït. Il avoit fait son possible pour lui inspirer toute l'ambition que doit avoir un prince qui pouvoit espérer de remettre celle couronne sur sa tète , et toute l'ardeur et le courage nécessaires pour tenter une si haute ei si périlleuse entreprise (i).

Dom Juan avoit pris à la vérité tous les sen-

ti) CoËUn Pnssflr, de Bello Imita no , t&. I.

&KVOLUTIOKS

tinients du duc son pere, mais il ne les avoit pris que dans le degré que lui permettoït son naturel tranquille et modéré. Il haïssoit les Espagnols, maïs non pas jusqu'à se donner beaucoup de peine pour s'e venger de leur in justice. Il avoit de l'ambition, et il ne désespérait pas de monter sur le trône de ses ancêtres; mais aussi il n'avoit pas sur cela une si grande impatience que le duc Théodose en avoit fait paroitre. II se contentoit de ne pas perdre de vue ce dessein, sans hasarder malà-propos , pour une couronne fort incertaine , une vie agréable et une fortune toute faite, qui étoit des plus éclatantes qu'un particulier pût souhaiter.

Ce qui est de constant, c'est que s'il eût été précisément tel que l'avoit souhaité le duc Théodose , il n'auroit point du tout été propre à parvenir où il le destinoit. Le comte duc le faisoit observer de si près que, si sa vie oisive et voluptueuse n'eût été qu'un effet de son habileté , on l'aurait bientôt pénétré ; et si on l'eût pénétré, c'éloit fait de son repos et de sa fortune. La cour d'Espagne ne l 'aurait jamais souffert si puissant, et ne lui aurait jamais permis dépasser sa vie au milieu de son pays.

La plus fine politique n'eût pu lui faire tenir une conduite plus sage envers les Espa-

DE PORT te A !.. 37

gnols que celle qu'il tenoit par un penchant tout naturel. Sa naissance, ses grands biens, les droits qu'il avoit à la couronne, n'étoient pas des crimes , maïs, selon les lois de la politique, il étoit assez criminel puisqu'il éloit redoutable. Il le voyoit bien, il savoit qu'il n'avoit qu'un parti à prendre, et il le prit autant par inclination que par raison. Il falloit pour diminuer son crime, c'est-à-dire pour se faire moins redouter et pour être moins suspect aux Espagnols , qu'il ne se mêlât d'aucune affaire , et qu'il ne fût et ne parût occupé que de divertissements et de plaisirs. Il faisoit parfaitement bien ce personnage: 011 ne voyoit à Villaviciosa, séjour ordinaire des ducs de Bragance, que partie de chasse, que fêtes, que gens propres à goûter et à faire goûter tous les plaisirs d'une campagne délicieuse* Enfin il sembloit que la nature et la fortune avoient conspiré l'une à lui donner des qualités proportionnées aux conjonctures des affaires de ce temps - là , l'autre à disposer les affaires d'une manière qui pût faire valoir ses qualités naturelles. En effet elles n'étoient pas assez brillantes pour faire craindre aux Espagnols qu'il voulut un jour entreprendre de se faire roi , mais elles étoient assez solides pour donner aux Portugais l'espérance d'un gouvernewiv, ItF tout. 3

ment doux, sage, et plein de modération, s'ils vouloient eux-mêmes entreprendre de le faire leur souverain.

Sa conduite ne pouvoit causer aucun soupçon : mais une affaire qui arriva quelque temps auparavant, et dans laquelle il n'avoit aucune part, avoït commencé de le rendre un peu suspect au premier ministre. Le peuple d'Evora , réduit au désespoir par quelques nouvelles impositions, s'étoit soulevé, et, dans la chaleur de la sédition, il éloit échappé aux plus échauffés, parmi des plaintes contre la tyrannie des Espagnols, des vœux publics pour la maison de Bragance (i). On reconnut alors, mais un peu tard, combien Philippe II avoit manqué contre ses véritables intérêts en laissant dans un royaume nouvellement conquis une maison aussi riche , et dont les droits à la couronne ctoient si évidents.

Cette considération détermina le conseil d'Espagne à s'assurer du duc de Bragance, ou du moins à l'éloigner du Portugal (a). On lui offrit d'abord le gouvernement du Milanez, qu'il refusa en représentant qu'il n'avoit pas assez de santé, ni assez de connoissance des

Ctftu PiMar.lib, I,

DE PORTUGAL. 3y

affaires d'Italie pour se bien acquitter d'un emploi si important et si difficile.

Le ministre fit semblant d'entrer dans ses raisons, mais il chercha un nouveau moyen pour l'attirer à la cour, (i) Le voyage que le roi devoit faire sur les frontières d'Arragon, pour punir la révolte des Catalans, lui servit de prétexte pour l'engager à faire ce voyage. II lui écrivit pour l'exhorter de venir à la tête de la noblesse de son pays se joindre aux troupes de Castille dans une expédition qui ne pouvoit être que glorieuse, et où le roi commanderoit en personne. Le ministre d'Espagne, pour affoiblir la noblesse portugaise, avoit fait publier un édit du roi Philippe IV qui ordonnoit à tous les fidalques de se rendre incessamment dans l'armée destinée contre les Catalans , sous peine de perdre leurs fiefs relevants de la couronne, et il se flattoit que le duc de Bragance, comme connétable né do Portugal, ne pourroit pas se dispenser de marcher en cette occasion. Mais comme le duc étoit en garde contre tout ce qui venoit de la cour , il démêla aisément l'artifice , et il pria le ministre de faire agréer au roi ses excuses, sous prétexte de la grande dépense que sa nais-

(i) 1640, mai.

40 H É VO L E TIOMS

tance et son rang l'eussent obligé de faire , et qu'il n'étoit pas, disoit-il, en état de soutenir.

Ces refus redoublés commencèrent à alarmer le ministre. Quelque idée qu'il se fût faiie de l'humeur tranquille et pacifique du duc de Bragance, ii craignit qu'on ne lui eût fait appercevoir des droits qu'il avoit à la couronne, et que la tentation de régner dans son pays ne l'emportât sur tout le penchant qu'il avoit pour la tranquillité.

Ainsi concevant de quelle importance il étoit au roi de se rendre maître de la personne de ce prince, il n'oublia rien pour y réussir. Mais comme il étoit dangereux alors d'employer la force ouverte, à cause de l'affection cxtraordinr : reque les Portugais avoient toujours eue pour la maison de Bragance, il résolut de l'éblouir à force de caresses, et de l'attirer par tous les dehors d'une amitié sincère et d'une confiance parfaite.

La France et i'Sspagne étoîent en guerre:

la flotte française avoit paru sur les côtes de Portugal; cela fournit au ministre un prétexte favorable à ses desseins. Il falloït dans ce royaume un général pour commander les troupes qui étoient destinées pour la défense des côtes où les Français pouvoient faire quelques descentes. Il lui en envoya la commis-

DE PQHTUG1 I. . {l

sion, niais accompagnée de tant d'agréments, et revêtue d'une autorité si absolue, soit pour fortifier les villes qui en avoie nt besoin , augmenter ou changer les garnisons, et disposer des vaisseaux qui se trouvoîent dans les ports , qu'il sembloit, par une confiance aveugle, lui livrer le royaume entier en sa puissance. Mais le piège n'en étott que mieux caché, (i) Il avoit envoyé en même temps un ordre secret à dom Lopez Ozorio, qui comraandoit la flotte d'Espagne, d'entrer dans les porrs où il apprendroit que seroit le duc, comme si la tempête l'eût obligé d'y relâcher en croisant dans ces mers, et cet Espagnol devoit l'attirer sur ses vaisseaux en lui donnant quelque fête , et l'enlever aussitôt en Espagne. Mais la fortune en ordonna autrement: une violente tempête surprit l'amiral espagnol, fit périr plusieurs de ses vaisseaux , et dissipa le reste sans qu'il pût aborder en Portugal.

Le comte duc ne se rebuta pas pour ce mauvais succès : il lui sembloit que le hasard seul et la forlun? avoient sauvé le duc de Bragance , qui ne pouvoit manquer d'être arrêté si dom Lopez eût pu arriver dans les ports du royaume, comme il l'avoit projeté. Il tourna l'arti-

( 0 De fietlo tnsilano , lih. I.

4 a KÉV0LUTIOKS fice d'un autre côté; il écrivit à ce prince en des termes pleins de la confiance la plus intime, et comme s'il eût partagé avec lui le ministère et le gouvernement de l'état. Il se plaignoit par sa lettre du malheur de la flotte dans un temps où les ennemis étoient redoutables; qu'ayant perdu ce secours qui couvroit les côtes de Portugal, le roi souhait oit qu'il visitât exactement toutes les places et les ports de ce royaume où les Français pouvoient faire quelque insulte, et lui envoyoit en même temps une ordonnance de quarante mille ducats pour lever quelques nouvelles troupes s'il en étoit besoin, et fournir aux frais de son voyage.

Cependant les gouverneurs des citadelles, qui étoient la plupart Espagnols, avoient un ordre secret de s'assurer de sa personne s'ils en trouvoient l'occasion favorable, et de le faire passer aussitôt en Espagne (i).

Le duc de Bragance, trouvant toutes ces marques de confiance trop empressées et trop peu conformes à la conduite ordinaire du ministre pour être sincères, s'en défia, et le fit tomber dans le piège même qu'il lui tendoit.

Ce prince lui écrivit pour l'assurer qu'il acceptoit avec bien de la joie l'emploi de général

(l) Gaétan Pas»ar. p. i.

que le roi lui donnoil, el qu'il cspéroit par son application et son ze!e pour son service justifier son choix et mériter la grâce dont il l'avoit honoré. Cependant, comme il commencoït à envisager de plus près qu'il n'étoit pas impossible de remonter sar le trône de ses pères, il se servit du pouvoir de sa charge pour placer ses amis dans les emplois et dans les postes où ils lui pou voient être un jour plus utiles. Il employa l'argent d'Espaj>ne à se faire de nouvelles créatures, et, lorsqu'il visita les places, il se fit toujours si bien accompagner qu'il fit perdre l'espérance qu'on avoit de se rendre maître de sa personne.

L'autorité dont on l'avoit revêtu faisoit murmurer hautement toute la .cour d'Espagne (i). Comme on ne pénétroit point les raisons du ministre, qui n'étoient connues que du roi , on vouloit rendre sa conduite suspecle au prince parcequ'il étoit allié de la maison de Bragance. On disoit qu'il y avoit de l'imprudence à confier toute l'autorité de général des troupes de Portugal à un homme qui pouvoit avoir de trop hautes prétentions sur ce royaume; que c' étott armer ses droits, et l'esposer à la tentation de tourner ses armes contre son

(i) Caetan PaMar, p. i,

/j 4 BÉVÛLUTIOHl

souverain. Mais le roi fut d'autant plus affer »ii dans sa résolution qu'il sapperçut qu'on étoit Lien éloigné de pénétrer son secret. Ainsi le duc de Bragance , à la faveur de son nouvel emploi , parcourut librement tout le Portugal ; et ce fut dans ce voyage qu'il jeta les premiers fondements de son élévation. Il avoit un équipage magnifique, qui lui attiroit les yeux des peuples dans tous les Heux où il passoil; il écoutoit tout le monde avec beaucoup de douceur et de bonté; il réprimoit l'insolence du soldat , et en même temps eoinbloit de louanges les officiers; il les gagnoit par toutes les récompenses dont il étoit maître ; son honnêteté charmoit la noblesse; il la recevoit avec des distinctions obligeantes, et selon le mérite et la qualité de chacun: enfin il répandoit des biens par- tout où U passoit, il s'acquéroit entore plus d'amis par les grâces qu'on espéroit de lui que par celles qu'il faisoit ; de sorte que ceux qui le voyaient croyoïent ne souhaiter que leur bonheur en faisant des vœux pour son élévation.

Les partisans de ce prince de leur côté n'ou-blioient rien pour établir sa réputation. Pinto Ribeiro, intendant de sa maison, étoit celui de tous qui travailloit le plus efficacement à donner le branle aux affaires, et à réduire

dans un plan exact les vues qu'il avoit pour la grandeur de son maitre. C'étoit un homme actif, TÏgilant, consommé dans les affaires, et qui avoit une passion violente pour l'élévation du duc, sans doute parcequ'il se flattoit d'avoir un jour beaucoup de part au ministère s'il pouvoit venir à bout de le faire régner. Ce prince lui avoit avoué plusieurs fois qu'il profiteroit avec plaisir d'une occasion qui pût le mettre sur le trône (i), mais qu'il n'étoit point résolu de tenter cette entreprise comme un simple aventurier qui n'auroit rien à perdre; que cependant il pouvoit toujours ménager les esprits et lui acquérir de nouvelles créatures , pourvu qu'il ne l'engageât à rien , et qu'il parût qu'il n'avoit aucune part à ce qu'il pourroit traiter (a).

Pinto travailloit depuis long-temps dan»

Lisbonne avec beaucoup d'application à remarquer les mécontents et à en faire de nouveaux ( 3). Ii répandoit secrètement des plaintes contre le gouvernement présent, tantôt avec chaleur, tantôt avec des manières plus retenues, selon le caractère et la qualité des

r i) LusiUna libérât», lib. lit, cap. a.

V; Debelio huitano, lib. ! , p. g.

[5) Idem, ibidem.

/ ( 6 RiïOltITIOKS

personnes avec qui il se trouvoit. Maïs la haine que les Portugais portaient aux Espagnols étoit si générale qu'il n'avoit pas même besoin de cette précaution; et i! n'y avoit point de Portugais qui ne fût capable d'un secret qui avoit pour objet la perte d'un Espagnol. Pinto faisoit souvenir les gens de qualité des emplois honorables qui aboient été autrefois dans leurs maisons quand le Portugal étoit gouverné par ses princes naturels. Mais rien ne touchoit davantage le corps de la noblesse que l'arriere-ban que le roi avoit convoqué pour passer en Catalogne. Pinto leur faisoit envisager cette expédition comme un exil dont ils ne revlendroient qu'avec bien de la peine; qu'outre la grande dépense ils auroient à souffrir les hauteurs ordinaires des Espagnols, et que la politique d'Espagne ayant un intérêt secret à perdre les plus braves , on les exposerait toujours aux occasions où il y auroit plus de péril à essuyer sans leur laisser aucune part à la gloire.

S'il se trouvoit avec des bourgeois et des marchands, il crioit contre l'injustice des Es~ pagnols, qui av oient ruiné Lisbonne et tout le Portugal en transférant le commerce des Indes à Cadix. Il ne les entretenoit jamais que de la misère extrême où ils étoient réduits sous une

domination si tyrannique, et de la félicité des peuples (i) qui s'en étoient si généreusement délivrés.

Enfin il faisoit souvenir le clergé en combien de rencontres on avoit violé ses privilèges et les immunités de l'église; que les bénélîces et les dignités les plus considérables du royaume étoient la proie des étrangers, au lieu de servir de juste récompense au mérite et à la capacité des Porlugais naturels.

Avec ceux qu'il savoït être mécontents il tournoi t habilement le discours sur les qualités de son maître pour sonder les inclinations. Il se plaignoit de la vie oisive où ce prince paroissoit enseveli; qu'il étoit fâcheux que celui qui ponvoît seul remédier efficacement à tant de désordres eût si peu d'affection pour son pays, et même tant d'indifférence pour sa propre grandeur: et remarquant que ces discours fai soient impression, il ail oit jusquà flatter les uns du glorieux titre de libérateurs de la pairie, excitant l'indignation de ceux qui avoient été maltraités parles Espagnols, laissant entrevoir de grandes espérances à d'autres dans le changement de l'état.

11 sut ménager si heureusement les esprits

(i) Hollandais, Catalam

qu'après s'être assuré de plusieurs en particulier il assembla enfin un nombre considérable de noblesse . et à la tête se trouva l'archevêque de Lisbonne.

Ce prélat étoit d'une des meilleures maisons du royaume (i), savant, babile dans les affaires , aimé du peuple , mais haï des Espagnols , qu'il haïsspit réciproquement parcequ'ils lui préféroient l'archevêque de Brague (a), créature de la vice-reine, qu'ils avoient fait président de la chambre d'Opaço , et à qui ils donnoient quelque part dans les affaires du gouvernement.

Parmi les gens de qualité qui formèrent cette assemblée, dom Michel d'Almeida s'y fit distinguer. C'étoit un vénérable vieillard qui avoit acquis une considération extraordinaire par son mérite; il faisoit gloire d'aimer sa patrie plus que sa fortune; il étoit indigné delà voir comme réduite en servitude par des usurpateurs. Il s'étoit soutenu tonte sa vie dans ces sentiments avec beaucoup de courage et de fermeté, sans que les prières de sa famille et les conseils de ses amis l'eussent pu obliger

frj D'A. Cligna.

(î) Dora Sébastien d« Muttoi de NoTfff ni»

I>K PORTUGAL. 4y

tt' aller au palais et de faire sa cour aux ministres d'Espagne. C'étoit par cette fermeté qu'il leur étoit devenu fort suspect. Ce fut aussi le premier sur qui Pinto jeta les yeux pour se déclarer un peu plus ouvertement, sachant bien qu'il ne couroit aucun risque avec un homme de ce caraclere, qui d'ailleurs étoit d'un grand poids pour attirer la noblesse dans son parti.

Dom Antoine d'Àlmada , intime ami de l'archevêque , s'y trouva aussi avec dom Louis son fils, dom Louis d'Acugna, neveu de ce prélat, et qui avoit épousé la fille de dom Antoine d'Almada; le grand veneur Mello, dom George son frère, Pierre Mendoze, dom Rodrigo de Saa, grand chambellan, et plusieurs officiers de la maison royale , dont les charges étoient devenues des titres inutiles depuis que le Portugal avoit perdu ses rois naturels (i).

Dans cette assemblée l'archevêque ,jiaturellement éloquent , donna une idée affreuse de l'état du royaume depuis que les Espagnols en étoient les maîtres. Il représenta que Philippe II, pour assurer sa conquête , avoit fait périr un nombre infini de noblesse , qu'il n'avoit

( t ) Lusiunia liberau , lib. Ht.

5û RÉVOLUTIONS

pas épargné les ecclésiastiques, témoiît ce fameux bref d'absolution (i) qu'il avoit obtenu du pape pour deux mille prêtres et religieux qu'il avoit faic mourir pour assurer son usurpation ; que depuis ces malheureux temps les Espagnols n'avoient point changé de politique; qu'ils avoientj sous différents prétextes, fait périr plusieurs personnes de mérite qui ne pouYoient être accusées que d'aimer trop leur pays ; qu'il n'y avoit personne dans l'assemblée dont la vie et les biens fussent en sûreté; que la noblesse étoit méprisée, les grands reculés du gouvernement, sans emplois et sans considération; quel 'église n'avoït eu que d'indignes ministres depuis que Vasconcellos faiscit des bénéfices la récompense de ses créatures; que le peuple étoit accablé d'impôts, les campagnes sans laboureurs, et les villes désertes par les soldats qu'on prenoit par force pour les envoyer en Catalogne; que les ordres qu'on avoit reçus d'y faire passer la noblesse, sous prétexte de l'arriere-ban, étoit le dernier coup de politique du ministre , qui se vouloit défaire des gentilshommes , seul obstacle dans le royaume à ses pernicieux desseins; que le moindre mal qui leur en pouvoit

(i) Coneatagio.

I> Ë PORTUGAL- 5l

arriver étoit on exil 1res long; qu'ils vieilliroient comme malheureux étrangers dans le fond de la Castille pendant que de nouvelles colonies s'empareroient de leurs biens comme dans un pays de conquête; que l'idée funeste de tant de malheurs lui feroit souhaiter la mort plutôt que de voir la ruine entière et la destruction de son pays , s'il n'espéroît qu'un si grand nombre de gens de mérite ne se seroient pas assemblés inutilement.

Ce discours renouvela dans l'assemblée le fâcheux souvenir de tous les maux que l'on sonffroit depuis long-temps. Chacun s'empressoit de donner des exemples de la cruauté de Vasconcellos. Les uns avoient perdu leurs biens par ses injustices: il avoit enlevé à d'autres des charges et des gouvernements héréditaires pour y placer ses créatures : plusieurs avoient gémi long-temps dans les prisons pour satisfaire aux soupçons des Espagnols : quelques uns regrettoient encore leurs pères, leurs frères ou leurs amis retenus à Madrid ou envoyés en Catalogne comme de malheureux otages de la fidélité de leurs compatriotes. Enfin il n'y en avoit aucun qui, dans l'intérêt général, ne trouvât une injure particulière à venger. Le voyage de Catalogne exciloit sur-tout leur colère et leur indignation. Ils voyoient que ce n'étoit

pas tant le besoin qu'on pouvoit avoir de leur secours que le dessein de les ruiner qui engageoit la cour d'Espagne à leur faire faire un si long voyage. Ces considérations, jointes à l'espérance de se venger de tant d'outrages qu'ils avoient reçus , achevèrent de les déterminer à prendre des mesures pour secouer sûrement un joug qui leur paroissoit si pesant; et, n'envisageant point d'adoucissement dans leurs maux, ils se reprochèrent leur patience comme une bassesse et une lâcheté , et convinrent enfin de la nécessité pressante de chasser les Espagnols, mais ils se partagèrent sur l'espece du gouvernement qu'ils dévoient choisir.

Une partie de l'assemblée penchoit à un gouvernement républicain à-peu-prés semblable à celui de Hollande (i): l'autre partie souhaitoit un roi ; (a) et entre ceux-ci quelques uns proposèrent le duc de Bragance, d'autres le marquis de Villaréal, et d'autres enfin le duc d'Aveïro , tous trois princes du sang royal de Portugal; et chacun prenoit son parti selon son inclination et ses intérêts particuliers. Mais l'archevêque , qui étoit dévoué à la mai' son de Bragance, se servant habilement de

f ij Lttsitania liberata, p. aa5.

(a) Cariftn Pa«or, dcBello tusitano.

toute l'autorité de son caractère, leur remontra avec beaucoup de force, que le choix du gouvernement ne toit point arbitraire; qu'Us ne pouvoient en conscience rompre le serment de fidélité qu'ils avoient fait au roi d'Espagne , si ce n'étoit pour rendre justice à «l'héritier légitime de la couronne ; que tout le monde savoit qu'elle appartenoit au duc de Bragance, et ainsi qu'il falloit se déterminer ou à le reconnoitre pour leur roi , ou à rester pour jamais sous la domination d'Espagne.

Ensuite il leur Ht envisager la puissance, les grands biens, et le nombre considérable des vassaux de ce prince, dont presque le tiers du royaume relevoit , que dans le dessein de chasser les Espagnols ils ne pouvoient raisonnablement espérer d'y réussir s'ils ne l'avoient à leur tète, et que, pour l'y engager, ils devroient lui offrir la couronne, quand d'ailleurs il n'y aurait pas des droits incontestables comme premier prince du sang. De là il passa à ses bonnes qualités ; il fit valoir sa prudence, sa sagesse, et sur-tout la douceur et la bonté qui paroi ssoient dans sa conduite: enfin il sut tourner si heureusement les esprits qu'il les ramena tous au point de le souhaiter pour leur roi, et ils convinrent avant que de se séparer qu'on n'oublicroit rien pour l'engager dans M

dessein. L'assemblée se sépara , et on demeura d'accord des jours et de l'heure que l'on se rassemblerait pour délibérer sur les moyens qui pouvoient faciliter un prompt et heureux succès.

Pinto voyant les esprits disposés en faveur de son maître, lui écrivit secrètement de s'approcher de Lisbonne afin d'encourager les conjurés par sa présence, et de prendre avec eux des mesures précises pour l'exécution de leur dessein. Cet homme habile remuoit tous les ressorts de cette affaire sans paroitre y avoir plus de part qu'un simple particulier qui auroit été animé seulement par le zele du bien public. Il faisoit semblant de douter que son maître y voulût entrer, à cause de la répugnance naturelle qu'il avoit pour les entreprises hasardeuses et qui demandent beaucoup de suite et d'application. Il faisoit naître sur cela certaines difficultés qui ne servoient qu'à éloigner le soupçon qu'on eût pu prendre qu'il s'entendoit avec son maître, et telles néanmoins que , n'étant pas assez grandes pour les décourager, elles n'étoient propres au contraire qu'à exciter leur ardeur et à les engager davantage.

Sur l'avis de Pinto le duc partit quelques jours après de Villaviciosa , et arriva à Alma-

ila , qui est un château proche de Lisbonne, et dont il est seulement séparé par le Tage , comme s'il y fût arrivé naturellement dans le cours des visites qu'il faisoit de toutes les places fortes du royaume. Il avoit un -iquipage si magnifique, et il étoit accompagné d'une escorte si nombreuse de gens de .qualité et d'officiers de guerre, qu'il ressenibloit plutôt à un roi qui prend possession de son royaume qu'à un simple gouverneur de province qui visite les places de son gouvememenl. Il se trouva si près de Lisbonne qu'il ne put se dispenser d'aller rendre ses devoirs à la vice-reine. Lorsqu'il entra la grande cour du palais et toutes les avenues se trouvèrent remplies d'un nombre infini de peuple qui s'empressoit pour le voir passer : toute la noblesse se rendit auprès de lui pour l'accompagner chez la vice-reine. Ce fut une fête publique dans toute la ville, et il se répandit dans tous les esprits lant de joie de le voir qu'il sembloit qu'il ne manquât ce jour-là qu'un héranlt au peuple pour le proclamer roi, ou à lui-même asser de résolution pour oser mettre la couronne sur sa tête.

Mais ce prince étoit trop sage et trop habile pour commettre un si grand dessein aux saillies d'un peuple léger et inconsiant: il savoït combien il y a loin de ces vains appUodisse-

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ments , où le peuple s'abandonne aisément , à ces mouvements constants qui sont nécessaires pour soutenir une entreprise de cette nature. Ainsi, après avoir pris congé de la vice-reine, il se retira à Almada sans vouloir même descendre à l'hôtel de Bragance, ni passer par la ville, de peur de faire de la peine aux Espagnols, que les empressements du peuple n'avoient déjà que trop alarmés.

Pinto ne manqua pas de faire observer à ses amis la timide précaution de son maître: il leur représenta qu'il falloit profiter de son séjour à Almada pour s'expliquer avec lui, et lui faire même une espèce de violence pour l'engager à recevoir la couronne et assurer par-là le salut de l'état. Les conjurés ayant approuvé cet avis, on leehr.rgea d'obtenir de son maître une heure favorable pour lui en faire la proposition. Il n'eut pas de peine à en accepter la commission. Le duc de Bragance consentit à cette entrevue, à condition néanmoins qu'il n'y auroit au plus que trois conjurés qui conféreroient avec lui, n'ayant pas trouvé à propos de s'expliquer devant plus de monde.

Ainsi Michel d'Almeïda, Antoine d' Almada, etMendoze, se rendirent chez lui la nuit, et , ayant été introduits secrètement dans le cabinet du prince, d' Almada, qui porloit la

DI lOlTDOiL

parole pour les autres , lui représenta vivement le malheureux état du royaume, où toutes les conditions avoient également à souffrir de l'injustice et de la cruauté des Castillans; que lui-même, tout grand prince qu'il étoit, n'étoit pas à couvert de leurs attentats; qu'il étoit trop éclairé pour ne pas s'apperccvoir avec quelle application le ministre cherchoit à le perdre; qu'il n'avoit d'asile, pour échapper à ses mauvais desseins, que le trône, et que, pour l'y porter , il étoit chargé de lui offrir les services d'un nombre considérable de gens de qualité qui sacrifieroient leurs biens avec plaisir, et qui étoient tous prêts à exposer leurs vies pour ses intérêts et pour venger la nation rie la tyrannie des Castillans.

Il lui dit ensuite que l'on n'étoit plus au temps de Charles -Quint et de Philippe II, où les Espagnols donnoient des lois et se fais oient craindie presque dans toute l'Europe; que cette monarchie, qui embrassoit autrefois de si vastes desseins , avoit bien de la peine à présent à conserver son ancien domaine, attaquée et souvent battue par les Français et les Hollandais qui lui faisoient la guerre ; que la Catalogne seule occup oit toutes sesforces; qu'elle étoit sans troupes considérables, sans argent, et gouvernée par un prince foible, qui étoit

gouverné lui-même par un ministre odieux à tout le royaume.

Il lui fit envisager l'alliance et la protection qu'il pouvoit espérer des princes de l'Europe , ennemis naturels de la maison d'Autriche; que la Hollande et la Catalogne lui apprenoîent ce qu'il devoit attendre d'un grand ministre (i) dont le génie sublime et élevé sembloit n'être appliqué qu'à la ruine de la maison d'Autriche; que la mer lui ouvroit un chemin assuré pour en recevoir les secours nécessaires ; enfin que le royaume se trouvant délivré de la plupart des garnisons castillanes que le roi d'Espagne avoit été obligé de retirer de Portugal pour grossir son armée de Catalogne, il ne pouvoit jamais trouver de conjonctures plus favorables pour faire valoir ses droits légitimes, pour mettre ses grands biens, sa maison , et sa vie , en sûreté , et pour délivrer son pays d'un esclavage et d'une tyrannie insupportables.

Ce discours étoit, comme l'on peut juger, fort au goût du duc de Bragance; mais, se renfermant dans le caractère froid et modéré qui lui étoit naturel , il ménagea tellement les termes de sa réponse aux députés, qu'il sem-

(i) Le cardin»! de Richelieu.

bloit ni leur ôter rien de leur espérance, ni aussi l'augmenter (i).

Il leur dit qu'il convenoit avec eux de l'état déplorable où les Espagnols avoient réduit le royaume, et que lui-même n'étoit pas sans danger; qu'on ne pouyoit trop louer fe zele qu'ils faisoient paraître pour le bien de leur patrie, et qu'il leur étoit en particulier bien obligé des vues favorables qu'ils avoient pour ses intérêts; niais après tout qu'il doutoit qu'il fût encore temps de songer à des remèdes aussi violents que ceux qu'on lui proposoit, et qui avoient toujours des suites terribles quand ils ne réussissoient pas entièrement.

A. cette réponse, qu'il ne voulut pas faire plus positive, il ajouta des manières si caressantes et des remerciements si honnêtes à chacun d'eux en particulier , qu'ils jugèrent bien que leur députation avoit été agréablement reçue ; mais qu'après tout ils nedevoient guère attendre que le prince fît d'autres pas dans cette entreprise que d'y donner son consentement, quand ils l'animent mise en état , et que le succès n'en fût plus douteux.

Après avoir pris de nouvelles mesures avec Pinto, il s'en retourna aussitôt à Villaviciosa

(0 C»f«nPa«iar,lib I.p. i3.

avec des inquiétudes qu'il n'avoit point encore éprouvées, et qui ne lui permirent pas de sentir les plaisirs qu'il avoit goûtés jusque-là dans une vie privée.

Il ne fut pas plutôt arrivé qu'il communiqua à la duchesse sa femme les propositions qu'on lui avoit faites. Cette princesse étoit Espagnole de naissance , sœur du due de Médina Sidonia, grand d'Espagne, et gouver neur d'Andalousie. Elle étoit née avec «ne forte inclination pour tout ce qui paroissoit grand , et cette inclination étoit peu à-peli devenue une passion démesurée pour la gloire et pour l'élévation. Le duc son pere, qui s'étoit apperçu qu'on ne devoit pas moins attendre de son esprit que de son courage , avoit pris soin de cultiver un si beau naturel avec une application singulière. II avoit mis auprès d'elle des personnes habiles , qui lui avoient inspiré des sentiments pleins de cette ambition que l'on regarde dans le monde comme quelque chose de noble , et comme la première vertu des princes, (i) Elle s'étoit appliquée

(i) Ad hxc politicas artes , bonos et maloi regimïnïi dolos , dominatioDis arcaiia , humant latibula ingenïi non modo intelligere mulier, sed et pertractare quoque ac prorehera, tain naturâ quàm discipliné mirificè in- ■tractafoit. Caiilan Patsar , de Bello lutitano.

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I)E POUTOCAl. 6"l

de bonne heure à démêler les différents caractères des hommes , et à deviner par les dehors les plus fins et les plus délicats les sentiments les plus cachés de ceux qu'elle voyait ; et par cette attention elle étoit devenue si habile et si pénétrante, qu'il n'jcjpt rien de caché pour elle dans (e cœur des courtisans les plus dissimulés. En un mot il ne lui manquoit ni courage pour entreprendre les choses les plus difficiles, pourvu qu'elles lui parussent grandes et glorieuses , ni lumières pour trouver les moyens d'y parvenir. Ses manières étoient nobles, grandes, aisées, et pleines d'une certaîne douceur majestueuse qui inspiroït de l'amour et du respect à tous ceux qui l'approchoicnt.

Elle prit toutes les manières de Portugal avec tant de facilité , qu'elle sembloit être née à Lisbonne. Elle s'appliqua d'abord à gagner l'estime de son mari, et elle y réussit parfaitement par l'austérité de sa conduite, par une dévotion solide , et par une complaisance parfaite pour la plupart de ses goûts. Elle négligeoït tous les plaisirs qui font l'amusement des personnes de sa qualité et de son âge , et ne paroissoit occupée , même dans ses heures de loisir , que des choses qui pouvoient em-

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