Histoire des Rochelais;
J'écris ces pages pour toi bien avant que ta ne saclies lire, et ce ne sont pas, hélas! les premières. Mais celles-ci du moins ne déchireront pas mon cœur.
.l'ignure s'il me sera donné de faire quelque chose pour ton instruction. Si je n'y suis plus , de plus habiles me remplaceront , mais personne ne te parlera avec autant d'amour de la viRe où tu es né. Voilà pourquoi j'entreprends de t'en raconter l'histoire.
Les livres et même les bons livres ne manquent pas sur ce sujet. Les uns offrent des récits suivis , les autres des dissertations érudites qui éclaircissent des points importants ; mais peut-être aujourd'hui fnut-il pour réunir les connaissances acquises lire bien des livres et de bien gros. Ce n'est certes pas dans ta jeunesse que tu prendras cette peine. Aussi voudrais-je te présenter sommairement ce qu'il y a dans ces travaux à la fois de mieux établi et de plus intéressant.
G HISTOIRE DES IIOCHELAIS
Mullieurcuseineiit il est dillicilo d'être court sans être tranchant; pour étayer les faits par des pièces juslilicatives, les opinions par des raisonnements , il faudrait un autre livre et un plus long que celui-ci. Si jamais ces études t'intéressent assez , si tu n'as pas alors brûlé ces papiers qui emplissent mes cartons , tu y retrouveras les milliers d'indications que j'ai entassées pour ce récit ; tu y verras que je n'ai négligé ni les sources les plus anciennes , ni les investigations les plus récentes : j'ai toujours aimé la vérité , et la traliir en te pailaiiL uie jjaraurait doublement un crime ; mais dans aucune matière, mais pour personne, il ne faut une foi aveugle. Quand tu liras ce résumé , si tant est que tu le lises , tu auras déjà étudié l'histoire de l'antiquité , celle de la France. Ton esprit commencera à se former par la réflexion. Puise là , mon enfant , des moyens de contrôle. Je veux t' abréger le travail ; je ne peux pas, et , si je le pouvais , je ne voudrais pas penser pour toi.
Il y a pourtant deux indications qui trompent aisément par leur précision apparente et pour l'appréciation des- ({uelles je dois t' aider : les dates et les sommes d'argent. Tu trouveras à la lin de ce livre des tables destinées à diminuer pour toi cette difficulté.
Du reste , mon cher petit , ces récits que je vais te faire le plus brièvement que je pourrai, avec plus de détails cependant que ne le comporte une histoire générale, doivent prendre leur place dans un cadre déjà préparé. Ce que j'entreprends de te raconter , ce n'est pas une partie de l'histoire de France , c'est uniquement l'histoire de la Rochelle ; je n'aspire qu'à te faire comprendre quel rôle elle a joué dans l'ensemble des faits du pays , et surtout de quelle vie propre elle a vécu.
4 Juin 1862.
LA P^OCHELLE
Sous les Comtes de Poitou.
La situation de la ville de la Rochelle est la clé de voûte de son histoire. Elle a fait et elle explique son importance commerciale et militaire ; elle a fait le caractère de ses habitants , tout le temps du moins qu'elle eut une population qui lui fut spéciale.
La Rochelle a perdu la plus grande partie des avantages , bien chèrement payés , qui lui donnaient une existence distincte : mais il en reste assez de traces pour que l'imagination les retrouve. La Rochelle est située au fond d'une baie très -étroite , très - nettement dessinée par la pointe de Chef-de-Baie et par la pointe des Minimes , autrefois de Coureilles. La falaise est généralement assez haute , assez abrupte , parce que la côte ne s'abaisse point : elle se relève plutôt : et lorsque les vents ,
les jours des hautes marées , ont soulevé la vague de manière à lui faire franchir cette harrière , sur Inen des points les eaux ne reviennent pas d'elles-mêmes à la mer et séjournent stagnantes. Par la même cause, les eaux qui sourdent près de la Rochelle , à Lafont , cà Rompsay , à Pcrigny , ne trouvant pas de pentes naturelles assez fortes poar leur creuser un lit , s'épandent et ne forment que des marécages.
Les changements (|ue le travail humain opère tous les jours et 30US nos yeux sur ce sol si remue , nous Qonneni ime idée de ceux qu'il a dû subir dans les âges précédents et il est aisé de se figurer qu'il y a dix siècles des eaux sans profondeur détrempaient le sol et ne laissaient surgir que quelques mamelons presque inabordables et trop malsains pour être habités.
Géologiquement , le sol sur lequel repose la Rochelle n'est pas d'une formation très récente, puisqu'il appartient au terrain jurassique et à l'étage moyen du système oolithique. Lorsqu'on entreprit , il y a une trentaine d'années , de creuser un puits artésien devant l'entrée des Bains , on rencontra à une profondeur de vingt-cinq à trente mètres un banc de calcaire marneux bleuâtre , qui se joint non loin de là à une marne schisteuse ; ce banc offrait une telle épaisseur qu'un sondage de cent quarante-huit mètres ne suffit pas â le percer et qu'on renonça, avant de l'avoir épuisé , à l'espérance de trouver de l'eau douce. Mais ce n'est pas sur ce terrain que s'assiedimmédiatement la ville. Presque partout il est recouvert par des argiles d'alluvions, et r analyse des terres comme l'étude des courants de la mer porte à croire qu'elles ne sont pas les débris du sol voisin , mais un bri détaché des côtes de Bretagne et apporté par le flot qui les a minées.
Ces faits qu'établit la science moderne suffisent pour te faire comprendre comment la Rochelle apparaît tard dans l'histoire. Son origine est obscure , non pas parce qu'elle est ancienne, mais parce qu'elle est petite.
On trouve assez près de la Rochelle , à l'île de Ré , à Courçon, à la Jarne, soit dans le sein de la terre, soit à sa surface , des traces de cet âge de pierre qu'on attribuait aux Celtes, qu'on parait tenté aujourd'hui de faire remonter à une antiquité bien plus haute ; mais on n'en trouve pas à la Rochelle même et il est bien probable qu'elle était alors , sauf quelques points , alternativement couverte et découverte par la mer. Or je ne veux te parler ici que de la Rochelle et non pas du petit pays d'Aunis , dont elle a AtA la napitalft , mais administrativement et non historiquement, car elle ne l'a ni suivi ni entraîné dans sa destinée, tant son individualité a été à la fois tranchée et restreinte.
On croit , en général , (jue les Romains se sont arrêtés dans notre pays au sud de la Charente , et l'on a renoncé à chercher dans nos contrées , et par conséquent à la Rochelle , l'emplacement du Portus Santonum de Ptolémée. On a même compris l'emplacement qu'elle occupe dsns l'ancienne cité des Piétons , le Poitou. Tu rencontreras peut-être des cartes du pays des Santoiies sous la domination romaine , où il entre singulièrement de fantaisie. Il faut faire une grande violence au texte de Strabon- pour voir dans Charron , Marans et Chaillé , des îles du Lac des Corbeaux ; mais il est bien probable qu'en effet les lieux où est aujourd'hui la Rochelle étaient alors inhabitables.
Pour que quelques malheureux cherchassent un asile sur les points culminants de ces lagunes qu'infestait le dangereux mélange des eaux douces et des eaux salées, et qui offraient à peine quelques carreaux de terre cultivable, il fallut sans doute qu'ils se trouvassent en face d'une de ces suprêmes nécessités qui rendent pour l'homme tous les dangers petits , comparativement aux dangers dont l'homme le menace.
Quand une nouvelle invasion Germanique , puis celle des Sarrazins, puis celle des Pirates du Nord, des Rois de la mer, vinrent se heurter et peser sur ces pays si peu guéris des maux d'une invasion récente , les lieux les plus
inabordables furent un refuge que rechercha la pauvreté elle-même. Alors l'Aunis dut se peupler,
A ces vraisemblances se joignent des traditions.
Au xiv^ siècle, et, depuis, à plusieurs reprises , les Rochelais ont allégué des privilèges qui leur auraient été concédés comme récompense de leur coopération aux victoires de Charles-Martel sur les Sarrazins. Au xvi^, les historiens et les géographes qui parlent de la Rochelle attribuent sa fondation au besoin de résister aux Pirates qui écumaient les côtes de l'Océan ; amis et ennemis pitpnt aux Rochelais du temps ces glorieux ancêtres , dont ils vantent non-seulement la résistance , mais quelquefois les victoires. Et de là vient que quelques auteurs placent, sans aucune vraisemblance , Gharlemagne à la Rochelle quand il verse ces pleurs que lui arracha , dit-on , la vue des premières tentatives des Normands.
En ce qui concerne la Rochelle , ces traditions ne soutiennent pas le regard de la critique. A coup sûr elle n'était rien avant le x^ siècle, et il est douteux que son sol portât même alors les plus misérables chaumières. Mais c'est trop que de les rejeter absolument pour ses environs. On sait qu'Eudes d'Aquitaine alla cacher ses chagrins et attendre la mort dans un monastère de l'ile de Ré , et l'on a cru, au xviii« siècle, y retrouver sa couronne. Le port du Plomb , le port d'Esnandes , figurent dans des titres du x« siècle comme des havres d'une certaine importance. Il est bien probable que ces lieux furent témoins de quelques événements dont les peuples ont conservé le souvenir et qu'on a attribués à la Rochelle , lorsque son nom eut éclipsé tous les autres.
C'est à la même cause qu'il faut attribuer la mention de son port dans deux documents antidatés : une relation de la translation, en l'an 900, d'un sarcophage de l'île de Scio à Poitiers par la Rochelle et une charte supposée de 961.
En fait, le premier titre où apparaisse la Rochelle est de 1023 ; encore ce nom ne sert-il qu'à déterminer remplace-
ment de quelques marais salants situés dans la viguerie de Ghàtellaillon. On a cherché de bien savantes étymologies de ce mot Rochella , traduit dès le siècle suivant par Rîipella et par Rocella; il est bien probable qu'il a désigné d'abord moins encore un hameau que la falaise rocheuse qui le portait , et que cette falaise a fourni plus tard le nom de la ville , tandis que l'éclat dont ce sol calcaire frappait , au soleil , ceux qui le voyaient de la mer , la faisait appeler par les Anglais la ville Blanche. C^e n'était alors Qu'une des terres les plus pauvres et les plus inconnues du domaine des comtes de Poitiers , et il faut pourtant remonter jusque là pour justifier cet horoscope rétrospectif d'un zélé protestant :
Mille ans après la naissance de Christ. Je pris mon nom , et fus appelée ville , Sept fois accrue , et pour servir d'azile A ceux qui ont renié l'antécbrist.
Une autre raison que le silence des titres me porte à croire que la Rochelle ne faisait alors que poindre. Les conjectures, mon cher enfant, sont en histoire, comme les hypothèses dans les sciences , des nécessités qui ne deviennent dangereuses que lorsqu'on oublie leur caractère et qu'on les adopte comme des certitudes. En 1023, l'effroi qu'inspiraient les Normands ne pouvait guère être amoindri. Ils avaient fait en 1019 par un port d'Aquitaine une descente , qui fut , il est vrai , la dernière , mais qui avait encore été désastreuse. Or, les gens que le besoin d'un refuge avait poussés vers la Ilochelle avaient dû chercher à se protéger par les marécages qui les entouraient, autant, shion plus , du côté de la mer que de celui de la terre. C'est à quoi était très propre l'emplacement où s'élevait Cougnes , C.ougnes qui est devenu de bonne heure un des faubourgs de la Rochelle (Cognehors , Cougne-hors-lesmurs) , mais qui certainement lui est antérieur.
L'ancienneté relative de son Eglise en serait une preuve,
au Ijesoin. Je dis relative, car rien de tout cela ne remonte bien haut. L'église Notre-Dame de Cougnes fut bâtie par les moines de Cluny , du prieuré de File d'Aix ; or l'île d'Aix leur fut donnée par Isarabert de Clhàtelaillon au plus tôt en 1067 et la confirmation de Guillaume de Poitiers est de 1077.
Les habitants de ce hameau , se rassurant quand ils n'entendirent plus parler des pirates , descendirent peu à peu vers la mer , où les attiraient le besoin de la pèche et bientôt des essais de commerce. Ils bàtii-ent 1p inng Ao. l'étroit chenal qui entrait dans les terres et qui devint le premier port de la Rochelle, leurs chaumières ou escrennes, comme on les appelait , qui formaient le cadre d'une ville lorsqu'un de ces malheurs si communs dans ce temps vint en augmenter la population.
Les luttes haineuses des seigneurs de Chàtelaillon contre leurs suzerains, les comtes de Poitiers, amenèrent en 1127 la ruine de Chàtelaillon. Fuyant devant la colère de Guillaume X et l'oppression de ses soldats victorieux , les habitants de cette ville cherchèrent un refuge à la Rochelle, cet excehent poste de défense. Guillaume , maître des forteresses d'Isambert et par là même de tout le pays , ne poursuivit pas des malheureux qui n'étaient l'objet ni de sa haine ni de sa crainte , et même , lorsqu'ils eurent respiré et repris quelque force , il aima mieux se les attacher que les combattre. Certainement avant 1137 , époque de sa mort , très probablement dès 1130 , Guillaume leur donna une charte par laquelle il reconnut toutes leurs libertés et leurs libres coutumes. On s'est demandé si ce titre qui est perdu et dont on ne connaît que ces termes était bien une charte de commune. C.e sont du moins des prémisses qui amenaient nécessairement cette conséquence. La Rochelle n'avait pourtant pas alors d'église qui lui fût propre. Ainsi pour elle la commune devançait la paroisse.
On croit que c'est en cette année 1130 que furent bâties ses murailles , utile appui des concessions de Guillaume ,
bien qu'un historien , par une conjecture peut-être peu fondée , fasse remonter jusqu'à l'an 1086 la porte du Petit- Comte , ce qui supposerait quelques fortifications.
Alors la Rochelle devint en fait , sinon officiellement , le. lieu principal de l'Aunis. Cette petite province tenait probablement ce nom de Chàtelaillon , sa capitale , que l'océan après les hommes allait achever de ruiner , comme il ruinait déjà Montmeillan , plus avancé encore dans la mer et vers l'île d'Aix. Toutes les conjectures sur ce nom d'Aunis . qu'on fait venir des Alains, qui l'auraient peuplé, des aulnes qui y auraient crû en grand nombre , de la difficulté de le conquérir , telle qu'on se serait contenté d'en prendre une aune chaque jour , semblent des jeux d'esprit. Il faut toujours en revenir à ceci , que c'était une terre nouvellement habitée , dont les circonscriptions même ecclésiastiques étaient mal déterminées , une terre de refuge , couverte alors de bien plus de bois qu'elle n'en a conservé , à laquelle les marais salants et déjà la vigne promettaient la richesse et commandaient le commerce.
C'est à cette pensée qu'obéissait instinctivement la nouvelle ville , lorsqu'elle prenait pour armes un navire , ou plutôt d'abord un humble bateau , de ceux qu'on appelle traversiers ou lilladires , dit Barbot. On ne songeait pas alors , comme on l'a fait dans le temps de sa splendeur , à lui donner pour fondatrice la fée toute puissante du Poitou, Mélusine , ou à aller chercher , avec Rabelais , pour fermer son havre , une des chaînes qu'on avait faites pour lier Gargantua.
14 HISTOIRE DES ROGHELAIS
Cette charte de 1130 est en quelque sorte l'acte de naissance de la Rochelle et l'on pourrait appeler la période précédente , période d'incubation. Aussi la ville n'entret-elle pas de suite dans l'histon-e. Elle passe encore tout un siècle , son siècle d'enfance , à grandir , à se fortifier , sans agir au dehors : recevant sa position politique de la fortune ou des passions de ses maîtres ; indifférente à leur choix , mais soigneuse de déterminer avec eux, quels qu'ils soient , ses rapports et les limites de sa dépendance.
La mort de Guillaume X ( 1137 ) la donna à sa fdle Aliéner ou Éléonore , bientôt épouse de Louis VII qui , cette même année , resta seul maître du trône de France. Devenu ainsi , par les droits de sa femme , seigneur direct de la Rochelle , Louis reconnut et confirma les concessions que lui avait faites son beau-père , par une charte que nous n'avons pas non plus , mais qui est aussi relatée dans celle de Henri II d'Angleterre dont je te parlerai toutà-l'heure.
Le roi de France , allié plus ou moins avoué , mais allié naturel du plus faible dans les luttes de ses feudataires , avait encouragé les seigneurs de Ghâtelaillon à résister au duc d'Aquitaine; Geoffroy de RochefortetEble de Mauléon, héritiers d'Isambert , le vaincu , réclamèrent leur patrimoine de ce Roi devenu riiéritier. de Guillaume , le vainqueur.
Appelé à d'autres combats par ses prétentions , au nom de sa femme , sur le comté de Toulouse , Louis fit droit aux réclamations de ces deux seigneurs ; cependant il ne céda qu'en transigeant , et en leur rendant leurs domaines
il garda la forteresse de Ghâtelaillon et la moitié des revenus de la Rochelle. C'était se ménager un moyen et un prétexte de tout reprendre quand il lui conviendrait.
Dans les relations si compliquées de la hiérarchie féodale, cette cession n'empêchait pas qu'Aliéner , le suzerain , conservât des propriétés particulières dans les domaines de ses vassaux; par un acte de 1139 elle donne des mouUns qu'elle possédait près de la Rochelle aux Temphers, qui y étaient dès lors étahlis.
Cette réserve que fait Louis VII , de la moitié des revenus de la Rochelle , constate assez que cette ville était en voie de prospérité. Il y en a d'autres indices. Dans les plus anciennes copies des rôles d'Oleron , dont la rédaction ne paraît pas très éloignée de cette époque , la Rochelle est , dès le premier article , désignée avec Bordeaux , comme un port où les navires se rendaient et se frétaient pour pays étranger. A la population qui y avait afflué de Chàtelaillon, s'en était jointe une autre, les Colliberts des marais de la Sèvre ; encore des réfugiés , qui quittaient leur asile pour un asile presque aussi sur et bien plus avantageux par les ressources qu'il offrait du côté de la mer ; encore des habitants endurcis à la misère , habitués au danger , tout préparés aux qualités que demande une vigoureuse résistance. Car ce sera l'originalité et l'honneur des Rochelais que, dans toute leur histoire , ils se montreront belliqueux, mais jamais pour la guerre de conquête , toujours pour la guerre défensive.
Ces accroissements faisaient de plus en plus sentir le besoin d'une église qui fût propre à la Rochelle ; les offrandes s'étaient assez multipliées à Notre-Dame de Cougnes pour faire naître une discussion scandaleuse. Les moines de l'île d'Aix se plaignaient que leur propre chapelain, l'archiprêtre Pierre, leur en ravît leur part et se les appropriât toutes. L'évoque de Saintes, Bernard, intervint en 1149 , blâma vertement ces débats et cependant réglementa le partage de ces dons. Guillaume , prieur de
l'abbaye de l'île d'Aix , n'en fut peut-être que plus disposé à écouter les vœux que les nouveaux habitants lui adressaient par l'intermédiaire de leur seigneur. Cherchant le contact de la mer , ils s'éloignaient de plus en plus de Notre-Dame de Cougnes et ils suppliaient le prieur de leur faire bâtir une nouvelle église. Celui-ci en confia le soin à un moine de son ordre , Pierre de Mogon , et les fondements en furent jetés dans le champ de Guillaume de Syre, contigu à la ville et au port , sur un espace de vingt coudées en longueur et autant en largeur. D'après Ducanse. il y avait deux sortes de coudées , la coudée usuelle d'un pied et demi , et la coudée géométrique six fois aussi grande , et par conséquent d'environ trois mètres. Mais Bernard , évêque de Saintes , regarda comme un empiétement sur son autorité , cette construction faite , sans son autorisation , sur des terres de son diocèse , et le prieur de l'île d'Aix eut besoin d'avoir recours au crédit de son ordre. Enfin on obtint du pape Eugène un bref qui leva les difficultés et l'église fut bâtie en 1152 et dédiée à Saint- Barthélémy. On croit qu'il reste encore , encastrés dans le pied du cloclier actuel , bien moins ancien , quelques fûts de colonnettes de cette église primitive. Les maisons qui bordent la place actuelle et qui font face à l'entrée de l'église appartiennent aujourd'hui encore à la paroisse Notre-Dame et ainsi le titre de fondation de l'église détermine l'étendue de la ville tant qu'elle fut plutôt Cougnes que la Bochelle et l'emplacement qu'occupait le premier port , au fond d'un chenal étroit et qui fut bientôt comblé. L'église Saint-Barthélémy ne fut érigée en paroisse qu'en 1217 , par Ponce , évêque de Saintes. Elle ne devait pas elle-même suffire longtemps aux besoins du culte chez une population toujours croissante et peu serrée.
Cette même année 1152 , la Rochelle passait , probablement sans beaucoup s'en apercevoir , sous la domination d'un nouveau maître. Louis VII ayant fait prononcer son divorce avec Aliéner , cette princesse épousait Henri Plan-
lagenet , duc de Normandie , bientôt comte d'Anjou , du Maine, de Touraine, bientôt roi d'Angleterre, et le rendait plus riche en France même que son suzerain , le roi de France. Peu d'événements de la vie privée des princes ont eu d'aussi grandes conséquences que ce divorce et ce second mariage d'Aliénor. Sans eux l'histoire de la France et de l'Angleterre eût été tout autre. Ils devaient avoir , en particulier , une influence incomparable sur l'histoire de la Rochelle. Mais alors, toute à son développement intérieur, elle ne le pressentait pas.
Comme tous les ports qui donnaient au roi d'Angleterre entrée en France , la Rochelle avait pour lui une grande importance, et il ne pouvait guère y souffrir d'autre maître que lui ; il était trop puissant pour rencontrer de la résistance chez Mauléon. Les feudataires anglais n'avaient pas alors , les choses ont bien changé depuis , les mêmes prétentions à l'indépendance envers leur Roi que les seigneurs français. Henri adopta envers ses vassaux les maximes anglaises , celles de France envers son suzerain. Il ne s'empara pas de la Rochelle , il en disposa. Ce qui lui importait, c'était de pouvoir, à un moment donné, compter sur les habitants ; il chercha à s'assurer leur l)ienveillance et au besoin leur obéissance. Par une charte qui n'est pas datée , mais qu'on rapporte à l'année 11G9 , il reconnut , détermina et accrut leurs privilèges , c'est-à-dire les conditions particulières de leur soumission. Il confirme les libertés et libres coutumes qu'ils tiennent de Guillaume de Poitiers et de Louis de France ; il reconnaît leur juridiction sur leurs terres , tout en se réservant , à lui ou à son héritier le comte de Poitiers , la connaissance des grands crimes dont on pourra porter plainte devant l'un d'eux ; il leur accorde le droit de commune , pour la défense et la sécurité de leur ville ; et ici le mot est bien articulé , il reconnaît la validité de leurs testaments , s'ils ne meurent pas découles , et en cas de mort subite s'en remet aux héritiers naturels de la quotité des aumônes à distribuer.
Pur un autre note, en 1174, il amoindrit son droit d'aubaine sur les navires naufragés , et améliore la position des propriétaires frappés par les mauvaises fortunes de la mer.
Un peu plus tard , le fils de Henri II , Richard , comme comte de Poitiers , renouvelle et étend ces privilèges ; assurant aux héritiers les biens du mort , qu'il ait ou non testé , qu'il se soit ou non confessé. Il renonce en même temps au droit que s'arrogeaient les rois d'Angleterre de régler les mariages des enfants de leurs vassaux et laisse aux Rochelais toute liberté sur ce point. Richard ne vpnt de ces concessions d'autre témoin que lui-même ; fière formule , qu'admettaient volontiers les hommes de ce temps , jaloux de leur indépendance de fait , prodigues de soumissions verbales. Remarque-le toutefois , mon enfant , la nécessité de faire reconnaître par privilège des droits qui nous semblent aujourd'hui si naturels , témoigne assez du degré d'oppression contre lequel ils avaient à réagir.
D'un autre côté , Henri II fit élever en dehors des murs une forteresse dont l'existence est avérée , l'emplacement douteux. Elle parait distincte du château Vauclair , qui occupait le terrain où s'étend aujourd'hui la Place-d' Armes, et dont la date de construction n'est pas constatée. Rien qu'au delà des murs , cette forteresse était certainement une garantie de la fidélité des Rochelais,
Cette fidélité aurait brillé dans les luttes qu'entraîna la révolte des enfants d'Henri II , si Ton s'en rapporte aux invectives d'un auteur poitevin , qui s'indigne de voir les Rochelais ne point s'unir contre ce prince à la colère des Aquitains , et les menace de la destruction de cette puissance , de l'anéantissement de ces richesses qui font leur orgueil et qui sont leur seule passion. Ces passages seraient en même temps un imposant témoignage de la splendeur de la ville. Par malheur , non-seulement ce supplément à la chronique de Pdchard de Poitiers est empreint d'une exagération poétique , mais il est d'une authenticité douteuse.
Les Rochelais ne prirent pas une part plus grande aux
soulèvements des Aquitains contre Richard-Cœur-do-Lion. Ils n'avaient ni les intérêts ni les passions qui entraînaient les seigneurs dans ces guerres. Plus tard , ils furent plus d'une fois victimes des rivalités des princes , mais d'euxmêmes et comme communauté, ils n'employaient les armes que pour leur défense.
Quelques troubles qui eussent désolé leurs règnes, Henri II et Richard avaient été des rois puissants. La mort de ce dernier affaiblit la royauté. Les Mauléon , se prévalant de lûnv HtvA d'héritiers des seigneurs de Chàtelaillon, offrirent de prouver , par leur serment et celui de cent chevaliers , que Talmond et la Rochelle leur appartenaient. On avait besoin de leurs services. Aliénor transigea avec Raoul de Mauléon , Jean avec ce même seigneur, son fils Savari et son frère Guillaume. Ils leur rendent Talmond ; en échange de la Rochelle , ils leur cèdent les Mostiers-des- Mafeiz, Courçon, le château de Benon et une rente de dix mille sous poitevins sur la prévôté de la Rochelle.
En même temps qu'on achetait cette ville à ces prétendants , il fallait l'acheter des Rochelais eux-mêmes ; il en coûta moins. Il suffit à Éléonore, et, dans la même année, à Jean , de confirmer ce droit de commune que leur avait reconnu ou accordé Henri H. C'était un usage déjà admis, et qui fut longtemps maintenu , de faire déclarer authentiquement par chaque nouveau prince qu'il avait vu et qu'il confirmait les privilèges concédés par ses prédécesseurs. Mais , quel que soit mon désir de raconter beaucoup , de peu disserter , ici se présentent des difficultés qu'il faut éclaircir.
De ces titres , de ces contrats entre les Rochelais et leurs princes , que j'ai énumérés , aucun n'est oublié ni contesté par les historiens ; mais dans leurs réclamations auprès des Rois , dans leurs contestations , c'est toujours sur la charte d'Aliéner que les Rochelais s'appuient , toujours à elle seule qu'ils font remonter l'origine de leurs droits.
D'un autre côté , tous ces titres , sans en excepter le premier, celui de (iuillaunie, se rapportent à des coutumes antérieures (|u'ils admettent, qu'ils conlirment, qu'ils n'instituent pas. On ne trouve nulle part de rédaction de ces coutumes , on n'en voit môme pas de mention dans les inventaires des pièces consei-vées dans le chartrier des Rochelais ; on a seulement tout lieu de croire qu'ils étaient une partie notable du livre noir et du livre rouge , titres communaux détruits par des incendies. On en était donc réduit à des analyses incomplètes et au rapprochement des faits pour se faire une idée des institutions réelles de la commune roclielaise.
M. Ernest Jourdan, je te le nomme parce qu'au moment où j'écris son travail est encore inédit , ayant remarqué que le 19 avril ItZlS, Jean-sans-Terre donna à Bayonne une organisation communale semblable à celle de la Rochelle , et annexa à sa charte très sommaire une copie du statut rochelais , eut recours aux archives de la première de ces villes. Il y a retrouvé en effet , dans le Livre des établissements de la cité de Bayonne , lequel a fait faire le seigneur Guill. Arn. de Viele , maire de Bayonne en l'an 1336 , le privilège de commune , de même manière qu'ont nos bourgeois de la Bochelle, en notre ville de la Rochelle ; seulement ce statut se trouve dans ce livre traduit en gascon du xiv^ siècle ; de sorte qu'on n'en peut pas retrouver les termes et qu'il reste de l'obscurité sur le sens de quehpies articles.
Des cinquante-quatre paragraphes qui forment ce privilège, les vingt-sept premiers et la moitié du vingt-huitième sont une traduction de celui qui est connu sous le nom de charte de Rouen ; il a en plus la lin du vingt-huitième et les vingt-six derniers.
Dès la première Hgne, ce statut parle comme d'un corps existant des cent qui sont établis pairs de la ville. C'est à eux qu'il confie , s'il y a besoin de faire un Maire , le soin de désigner trois prudhommcs de la ville , parmi lesquels
le Roi clioisira celui qui lui plaira. Nous savons par ailleurs que l'élection se faisait, à la Rochelle, le jour de la Quasiinodo , dans l'église Saint- Barthélémy , à l'issue de la grand'messe'; que le représentant du Roi était tenu de faire connaître son choix , au plus tard , le mardi suivant à neuf heures du matin , et que le Maire devait prêter serment à l'issue des vêpres. La mairie était annuelle. Ces circonstances ne sont pas écrites dans le statut.
Des cent Pairs , vingt-quatre sont choisis annuellement pour former, douze sous le nom d'Échevins, douze avec le titre de Conseillers , un Conseil qui dirige le Maire dans son administration et devant lequel il y a appel de ses jugements. Les Échevins , dont le nom vient du verhe eschevir , éviter, semblent un véritable sénat conservateur. Leur serment les oblige à garder le secret de leurs délibérations , sous peine de perte de leur office et d'amende arbitraire. Ils ne peuvent quitter la ville sans autorisation du Maire et de leurs collègues. Le Maire assemble et consulte les Échevins deux fois la semaine ; il leur joint les Conseillers chaque samedi , et chaque quinzaine le corps entier des Pairs. L'absence, non justifiée, du Conseil, le départ avant la fin de la séance, qu'elle ait pour but l'administration des affaires ou celle de la justice, et l'interruption de celui auquel le Maire a donné la parole , sont punis par des amendes déterminées et qui croissent avec la dignité des infracteurs , plus grandes , par conséquent , pour le Maire que pour tout autre. Si l'interruption est un outrage par parole , l'amende est fixée arbitrairement par le conseil.
Le vol et le faux sont punis par la commune ; les coupables de crimes envers les personnes sont remis à la justice du Roi.
En cas de troubles suscités dans la commune , les accusés sont condamnés , sur la simple affirmation de deux des Vingt-quatre , à cause du serment que ceux-ci ont prêté en entrant en charge ; sur le serment de deux des autres
pairs , et ki peine est lixée par le Maire et les échevins , selon la gravité du fait et les antécédents des coupables. Si , pour des faits de ce genre , le pilori est prononcé , celui (jui en ferait alfront au condamné est puni d'une amende de cinq sous envers l'insulté , de quinze envers la commune.
Les iHJures , les médisances sont punies d'amende , et , chez les femmes, d'une triple submersion dans l'eau, mais avec une protection analogue contre ceux qui le leur reprocheraient.
Si un homme étranger à la commune fait outrage à l'un de ses membres, l'outrage est commun à tous. Aucun d'eux ne doit communiquer avec le coupable , et si l'on ne peut obtenir par là satisfaction , on a recours au Roi.
Chacun des jurés , c'est-à-dire des membres de la commune , remet , du reste , aux chefs de l'association le soin de son injure et s'interdit le droit de la venger , comme il s'engage à accepter le jugement qu'ils rendraient contre lui. Tout rapport est interdit aux autres jurés avec celui qui manquerait à ce serment. Cinquante-neuf sous angevins d'amende sont prononcés contre quiconque induirait la commune à soutenir , en matière immobihère , une réclamation mal fondée ; le bannissement ou la prison contre celui qui ne tiendrait pas compte à la commune des dépenses dans lesquelles il l'aurait engagée.
Si un ordre du Roi ou d'autres motifs légitimes forcent la commune à sortir de chez elle , le Maire désigne ceux qui doivent marcher , ceux qui doivent rester à la défense de la ville , et toute infraction est punie par la mine de la maison du juré , ou par une amende considérable , quel- <]uefois laissée à l'arbitraire des magistrats.
Ici s'arrête la charte communale de Rouen. Les articles qui suivent ne présentent pas le même caractère. Pour la plupart , ce sont moins des articles nouveaux que des interprétations, des décisions qui font jurisprudence, quelques-unes sont des répétitions à peine modifiées de ce (jui précède ; ils ne sont probablement ni contemporains des
vingt-huit premiei's , ni contemporains entre eux et seml^lent avoir été recueillis successivement et sans être mis en ordre. Je les résume ainsi :
Nul n'aura part aux franchises de la ville , s'il n'est juré de la commune ; et alors il n'y pourra rester plus d'un an et un jour. C'est au Maire et aux échevins de recevoir les jurés. Celui qui veut abandonner la commune , doit abandonner aussi la ville , et n'y peut revenir avant un an et un jour. Il peut être admis alors à un nouveau serment. Le pnrjiirp i^P.rd , outTG sa maisou , qui est démolie , ses biens et le droit de résider dans la ville. On le contraint à ces satisfactions par la prison et les fers.
Le Maire , les échevins , les conseillers , les pairs jurent en entrant en charge , non seulement de garder les droits de l'Église , du roi et de la justice , mais aussi de n'écouter dans leur jugement ni amitié , ni inimitié. Quant à celui qui serait convaincu d'avoir accepté de l'argent, sa maison est démolie , il est déclaré incapable d'occuper aucune dignité dans la commune , et non seulement lui , mais aussi son héritier. Le Maire jure en outre de ne pas garder la mairie plus d'un an , sans l'assentiment général de la commune. C'est lui qui a les clés de la ville , ou qui choisit , avec l'approbation de deux des pairs , celui à qui il les confie.
D'autres articles renouvellent , en la déterminant par des cas particuliers , l'obligation pour les membres de la commune de remettre au Maire et à son conseil leurs différends entre eux ; entre ces membres et des étrangers à la commune , la juridiction du Maire cesse par l'oûre du gage de bataille ; hors ce cas , la cause d'un particulier est celle de la commune , qui emploie , pour lui faire rendre justice , la prison , le recours au seigneur de sa partie adverse , ou , s'il y a déni de celui-ci , la force. Le prévôt et le viguier du roi , s'ils ont à poursuivre un des jurés de la commune , doivent eux-mêmes s'adresser au Make, qui ne leur remet le coupable qu'en cas de meurtre. La jouissance des biens
2i HISTOIRE DES ROGHELAIS
du condamné appartient au roi pour un an et un jour; puis ces biens retournent à leur seisrneur.
Des amendes habituellement fortes , souvent remises à la merci , c'est-à-dire à la discrétion du Maire et de son conseil, garantissent l'obéissance des citoyens envers ces magistrats ; amende pour qui ne se rend pas au commandement du Maire , amende pour qui refuse une mission, amende pour qui laisse sa guérite , amende pour qui refuse son cheval quand on le lui demande pour les affaires de la ville. En cas de propos tenus contre In rnmmtmo , l'acoucô oot ooïx. damné , sur l'affirmation de deux échevins , sur le serment de trois jurés ; mais s'il n'a qu'un accusateur , il peut se purger par son serment appuyé de celui de six hommes. S'il est condamné au pilori , la loi communale augmente la protection qui lui est assurée contre toute invective. Elle prononce contre l'auteur du reproche le pilori , la démolition de la maison , ou une amende de cent sous , au choix du Maire et des pairs.
On doit savoir du reste que ces amendes sont consacrées aux affaires de la ville.
Le chàtimeirt de l'adultère est remis aux mains de sainte Église.
Les jurés et , ce qui semble singuher , quand on se reporte aux prescriptions relatives aux voyages des échevins , le Maire peuvent voyager pour leurs affaires , sans permission de personne.
Ce document important réclame de nouvelles études et soulève bien des questions. Est-il tel , sans addition , qu'il a été transmis , en 1215 , de la commune de la Rochelle à celle de Bayonne ? Les vingt-six derniers articles doivent être postérieurs à la rédaction des précédents , dans laquelle ils auraient sans contredit été fondus ; mais quelle date assigner aux uns et aux autres? La charte de Rouen, celle de la Rochelle sont souvent citées comme données à d'autres communes , sans qu'il y ait nulle mention que l'une des villes ait donné sa charte à l'autre. Laquelle l'a possédée
la première? Des coutumes analogues, développées spontanément dans deux villes commerçantes qui ont eu des rapports entre elles, ont-elles été exprimées par une môme rédaction sous l'influence du roi d'Angleterre ? La mention du roi , celle de sous angevins , celle de voyages en Angleterre , la limite mise à la juridiction municipale , ne permettent pas de supposer que cette charte soit antérieure à la domination de Henri II ; mais , sans nul doute , elle n'a fait que préciser des usages suivis, bien auparavant, peutêtre sans être écrits , ces libertés et ces libres coutumes
que recUJliiiciisBait Ouillaumo X.
Les Rochelais , ceux qui observaient les lois do cette charte , qui réclamaient, au besoin , au prix de leur sang, le maintien de leurs privilèges , ne trouvant pas de maire avant 1199 , ne faisaient remonter qu'à cette époque leur organisation municipale. Ce qu'on leur oppose de plus fort, c'est un acte par lequel Richard Gœur-de-Lion fait bailler aux Maire , échevins et pairs de la Rochelle des terres depuis la porte de Cougnes jusquesaux moulins du Temple. Notre plus ancien historien , Amos Barbot , qui avait sous les yeux cette pièce dont nous n'avons qu'une analyse , n'y voit pas de difficulté et s'en appuie au contraire. Il lui donne , il est vrai , la date de 1200 , postérieure à la mort de Richard. Mais cette baillette peut être de la dernière année de ce roi et s'adresser au premier maire de la ville. Aliéner alors aurait la première reconnu par un privilège ces coutumes ainsi précisées, qu'aucun roi n'a certainement fondées.
Leur caractère explique même comment aucune copie ne nous en est parvenue, tandis que plusieurs Rochelais en avaient des privilèges de la ville. Ces Rochelais ne recueillaient pas des pièces pour l'histoire , mais des titres pour la défense de leur liberté. Ils ne craignaient pas d'oublier leurs coutumes, les mettant tous les jours en pratique ; ils ne pensaient pas qu'on en gênât l'exécution dans les détails qui n'avaient d'intérêt que pour eux ; tandis qu'il leur im-
26 HISTOIRE DES ROGHELAIS
portait d'être toujours prêts à établir que les souverains les avaient reconnues comme un droit.
C'est à dater d'Aliéner aussi et de sa transaction avec les Mauléons qu'il est établi en droit comme en fait que la Rochelle ne reconnaît de seigneur que le Roi, et c'est peut-être là ce qui avait fait sentir la nécessité d'un maire dont la commune prise en elle-même se serait jusque-là parfaitement passée. Il est vraisemblable , bien que ce ne soit qu'une conjecture , que le maire n'était pas moins l'homme du Roi que celui de h commune ; que , chef surveillé de la commune, il éiitii aussi son garant envers le monarque. Peut-être le nom et le rang des premiers maires ajoutent-ils à cette vraisemblance.
Ce qu'il est plus facile et peut-être plus important de constater, c'est le caractère de cet acte fondamental. Certainement c'est un acte d'alliance défensive. La commune est toujours prête à répondre pour ses membres, tous pour chacun ; aussi nul n'est considéré comme bourgeois , comme membre de la commune , avant d'avoir prêté le serment d'en observer les conditions détaillées , et il te sera facile, mon cher Julien, de remarquer combien cette alliance coûte à la liberté de l'individu. S'il a beaucoup à attendre de l'association , à chaque instant il accepte un pouvoir porté expressément jusqu'à l'arbitraire. Elle n'hésite même pas à avoir recours au Roi contre les particuliers qui lui font ombrage. En 1207, Jean ordonne à son représentant de faire abattre les maisons de pierre, fortes et élevées, de quelques citoyens, qui pourraient nuire à la ville. Assurer la vie propre des différents groupes qui composent une grande nation , et la concilier d'un côté avec une forte unité nationale, de l'autre, avec une grande liberté individuelle, c'est un problème que les temps passés ont , du moins en France, laissé à résoudre aux temps à venir.
Quoi qu'il en soit , c'est seulement à dater de 1199 que les historiens rochelais signalent leurs maires comme chefs de leur communauté. Ils commencent alors leurs années ,
rendues ainsi inégales, au dimanche de la Quasimodo, jour de leur élection. Le maire avait de grands devoirs et aussi de grands droits. Ceux-ci n'étaient d'abord protégés que par le serment d'obéissance des bourgeois ou des cent pairs ; mais l'expérience força apparemment de les abriter sous une sanction pénale. En 1209 , les peines les plus graves furent prononcées contre toute injure faite au maire. L'injure en parole entraînait une amende fixée arbitrairement par les échevins et l'exclusion de la commune , à moins toutefois que cette violence de la parole n'eût été amenée par une juste défense des droits des citoyens contre le maire , ce dont les échevins étaient juges. Quiconque frapperait le maire aurait le poing coupé, et sa maison rasée. Enfin le meurtre du maire n'entraîne pas seulement la mort du coupable et de ses complices , mais le châtiment les poursuit encore après la mort de manière à frapper les imaginations. Leurs biens , meubles et immeubles sont confisqués et acquis à la ville ; leur corps est mis en quartiers et un quartier exposé sur le portail de chacune des quatre portes de la ville ; leur maison est rasée , le bois en est brûlé sur la place qu'elle occupait et nulle habitation ne doit jamais s'élever sur ce lieu maudit.
Les funérailles du maire , mort pendant ses fonctions , quelles que fussent les causes de sa mort, étaient célébrées avec la plus grande solennité.
Malgré tous ces honneurs , de grandes précautions sont prises contre l'abus de ce pouvoir. Non seulement les échevins jugent entre lui et ses adversaires en cas d'altercations en paroles ; non seulement ils revisent en appel les sentences qu'il a portées ; mais les finances, les privilèges, les armes de la ville ne lui sont jamais confiés que conjointement avec d'autres surveillants. Il ne jouit seul que de la prérogative d'apposer aux actes pour lesquels on l'en requiert le sceau de la commune. Ce sceau représente d'un côté un navire voguant à pleine voile , avec ces mots :
28 HISTOIRE DES ROCIIELAIS
Sceau de la commune de la Rochelle , et de l'autre , avec ces mots : Sceau du Maire , le maire à cheval , en habit civil , la tête haute , mais nue , la main droite armée d'un simple bâton noueux. Le maire, quand il jugeait sa dignité personnelle au desssus de sa dignité municipale, y joignait son propre sceau, avec ses armoiries et sa devise.
Ce n'est peut-être pas sans étonnement, en effet, que tu parcourrais la Hste des maires de la Rochelle. Dès ces premiers temps , elle offre des rapprochements singuUers. Tandis que quelques noms sont suivis des titres les plus pompeux de la féodalité uu de rénonciailon des pms nautes charges de la cour d'Angleterre, d'autres n'offrent que cette mention : Rourgeois de la Rochelle. Pour ne t'en donner qu'un exemple, le maire en 1222 est Girault de la Chambre , assez grand seigneur pour que le roi d'Angleterre l'envoie en ambassade auprès du Pape : en 1223 , d'après une charte authentique et conservée , c'est le bourgeois Constantin de Mauzé , et en 1219 Constantin de Mauzé , charpentier , bourgeois de la Rochelle , et Clémence sa femme avaient donné au prieuré de Fontevraud un cens de six sous , en vieux poitevins , sur leurs escrennes , leurs boutiques , situées devant la maison de Guillaume le juif.
Les chroniqueurs rochelais ne manquent jamais de mettre en tête de chaque année le nom du maire et ceux de ses coélus , et c'est être infidèle à leur esprit que d'omettre ces sortes de fastes consulaires. Mais le récit abrégé que je t'adresse ne comporte pas de si grands détails. Deux causes d'ailleurs leur ôtent une partie de leur intérêt ; d'un côté ils ne désignent pas toujours la condition personnelle de ces magistrats ; d'un autre , ils sont, du moins pour le premier s-iècle , remplis d'incertitudes. La première liste 'officielle en fat dressée en 1468 ; d'autres sont l'œuvre des historiens; elles ne s'accordent pas entre elles , et , qui pis est , les pièces authentiques viennent quelquefois les démentir toutes. Ainsi, pour l'année 1223, quelques listes se taisent, d'autres désignent Hclie
Guinebert , d'autres Thomas Coustet , et voilà qu'un acte contemporain met le sceau aux mains de Constantin de Mauzé.
Toutes les listes que j'ai vues s'accordent sur le nom du premier maire , celui de 1199 , Robert de Montmirail ; toutes disent qu'il mourut avant la fm de sa mairie et fut inViumé auprès de Puilboreau , dans la chapelle de Saint-Hilaire qu'il avait fondée. Cependant Galland, dans son discours au Roi , l'appelle Jean, et une charte de Fontevraud lui donne le prénom de Wilhelm. Mais ces incertitudes se trouvent dans toute histoire aussi mmutieusement examinée. On voit plus clairement le rôle général que joue la commune.
Elle ne reconnaît qu'un seigneur , le duc d'Aquitaine , roi d'Angleterre. Envers lui elle accepte une sujétion sérieuse, mais déterminée, dont elle s'efforce sans cesse de préciser de plus en plus et d'adoucir les coneUtions. Du reste elle supporte résolument les charges de cette association inégale.
Jean-sans-Terre néglige d'exercer son droit de choisir le maire entre trois candidats ; mais , en 1223 , son successeur le revendique.
La commune a ses finances à elle. Les Bourgeois , les Pairs , les Échevins , les Maires , en prenant possession de leur état , versent dans sa caisse une somme qui croît comme la dignité. En outre, les habitants paient des droits, directs ou indirects, qui ne vont pas tous ni pour tous dans les mêmes mains. Un des premiers soins de la commune , c'est de chercher à s'affranchir non pas de ces droits, mais
des frottements qu'entraîne leur perception. Dès l'année 1200 , les bourgeois prennent à ferme , pour un an , les impôts de leur ville envers le Roi , pour quarante mille sous angevins et vingt marcs d'argent. En 1203, ils se rachètent de toute taille en payant dix sous par faîte de maison. En 1205, ils obtiennent successivement quittance de tous impôts , sauf les revenus de la prévôté, et diminution des droits d'entrée et de sortie pour les marchands forains et étrangers , ce droit étant réduit d'un gros de Poitou à un gros d'Anjou. En même temps , ils font décider que tout achat qu'ils auront Ml en Poitou sera prescrit par une possession tranquille d'un an et un jour.
Mais les périls du roi d'Angleterre valurent aiix Rochelais un privilège d'une tout autre importance , d'une tout autre influence sur leur histoire. Jean leur confie le droit de défendre leur ville ; il renonce pour lui et ses successeurs au droit d'y introduire des gens de guerre qui puissent y dominer ; en revanche , il les exempte de tout service militaire en dehors de leur ville, pour qu'elle soit toujours suffisamment garnie d'hommes. En même temps, il assure un libre trafic entre la Rochelle et six villes de Flandre , Saint-Omer, Arras, Gand, Ipres, Bruges et Lille.
Ce privilège , qui constitue , à beaucoup d'égards , la Rochelle en république indépendante , est daté du 30 décembre de la dixième année du règne de Jean, c'est-à-dire de l'année rochelaise 1207 , où Pierre de Loupsaut était maire.
Une des conséquences de cet acte fut la création presque immédiate de fonctionnaires de la ville chargés de visiter tous les navires qui se présenteraient à l'entrée du port , de les faire soigneusement désarmer et de faire transporter toutes leurs armes et munitions de guerre à l'échevinage , avant que la chaîne qui fermait le port s'abaissât devant eux.
Énumérer ces concessions du Prince , c'est dire assez quel besoin il avait des Rochelais.
L'ambition de Philippe-Auguste n'eût sans cloute jamais manqué de prétextes pour attaquer les possessions françaises de Jean-sans-Terre , et Jean lui en fournissait de véritables motifs. Par l'assassinat de son neveu Arthur de Bretagne , il soulevait contre lui une juste indignation. Les Rochelais la partagèrent sans doute ; mais cette passion n'a jamais suffi pour armer des sujets contre leur souverain. Il y faut des intérêts plus personnels. Les bourgeois de la Rochelle n'en avaient pas ici; ils ne pouvaient avoir aucune affection particulière pour Arthur et pour sa branche ; ils restèrent indillérents à ces querelles de grands seigneurs. Mais lorsque Philippe se fut rapidement emparé du Poitou, cette indifférence ne put pas se prolonger. Leur port offrait à Jean un accès facile et de jour en jour plus précieux sur ses terres de France ; ils le lui maintinrent ouvert et se fortifièrent contre les armées de son ennemi , qui s'approchaient commandées par le maréchal Guillaume Desroches. Ils n'y épargnèrent ni peines ni dépenses. Jean y contribuait. Il fournit sur ses finances le quart des sommes qui furent employées à enclore de murs le faubourg Saint-Nicolas et à le faire entrer ainsi dans la ville. Il fallut bâtir sur pilotis , et les sauniers du faubourg extérieur , c'est-à-dire de Tasdon et des alentours , furent obligés de venir travailler avec un salaire de deux poitevins par jour. Quatre bourgeois délégués par le corps des cent pairs surveillaient ou activaient les travaux. Un chroniqueur donne le chiffre de cette dépense , huit mille écus de Jean ; mais cette désignation même et l'élévation de cette somme rendent suspecte cette assertion appuyée sur des titres que je ne retrouve pas.
Ainsi garantie, la Rochelle repoussa et lassa les attaques du roi de France. Deux fois, dans le cours de cette guerre, Jean en personne débarqua à la Rochelle : en 1206, lorsqu'il sembla devoir reconquérir tout ce qu'il avait perdu , par un élan vigoureux , qui toutefois s'arrêta bientôt , comme si un instant d'énergie l'eût épuisé ; en 1214, au moment
où Philippe, par l'éclatante victoire de Bouvines, brisait les mailles de l'alliance hostile par laquelle Jean avait cru l'étouffer. Dans ce grand revers, la Piochelle fut plus fidèle au roi d'Angleterre que les seigneurs. Ni les intérêts , du reste , ni les sentiments n'étaient les mêmes. La ville , toutefois, souffrit de la présence du prince qu'elle défendait et de son armée , autant que des sacrifices qu'elle eut à faire.
Jean la quitta une dernière fois , et aussi la terre française , pour s'en aller mourir en Angleterre , en 1216 ,
accablé sous les conséquences de bob fautes. Mai» r>a luui t
fit des seigneurs anglais qui s'étaient déclarés contre lui les partisans de son lils Henri III. Un des premiers soins de celui-ci, fut de remercier de leur fidélité, les villes d'Aquitaine qui lui restaient et en particulier la Rochelle , et de confirmer ses privilèges , formalité trop ordinaire pour valoir même d'être remarquée. PhiUppe-Auguste , malgré toute son habileté , resserrait lui-même les liens qui attachaient la Rochelle à l'Angleterre. Soit qu'il la connût mal, soit qu'il désespérât de la gagner, soit qu'il jugeât d'autres intérêts supérieurs , il annonçait l'intention qui pouvait le plus lui déplaire, celle de ne pas même rester son seigneur immédiat. Lui qui ne l'avait pas, précisément parcequ il ne l'avait pas , il l'offrait à tout le monde. En 1209 , il la promet à Savari de Mauléon , quand il l'aura prise ; ce qui n'empêcha pas Mauléon de rentrer bientôt au service de Jean-sans-Terre et de donner , en 1218, ses terres d'Aunis en gage à Geoffroy de Nuailly , pour trois mille vingt-sept livres , monnaie de Poitou. En 1222 , il la promet à Hugues-le-Brun , comte de la Marche , qui , plus avisé , demande une rente annuelle pour attendre plus patiemment la réalisation de cette promesse. Le fils de Philippe, Louis VIII , devait prendre la Rochelle , mais la garder.
La lin de la trêve , des prétentions opposées , des griefs réciproques , remirent les armes aux mains de ce prince et d'Henri III. Après avoir pris rapidement Niort et Saint-
Jean-d'Angély , Louis, encouragé par les messages secrets des seigneurs anglais qui combattaient leur roi dans leur patrie même, vint le 15 juillet 1224, mettre le siège devant la Rochelle , où Savari de Mauléon s'était jeté avec trois cents chevaliers et un grand nombre de soldats. L'exemption de garnison accordée aux Rochelais ne s'étendait pas à de telles circonstances ; ils ne pouvaient songer à résister avec leurs seules forces à celles du roi de France, et ce n'est pas la seule loi que fassent taire les nécessités de la guerre. Peut-être, toutefois, les historiens se trompentils sur le nombre des compagnons de Savari ; car le ministre d'Angleterre , en répondant au reproche d'avoir mal défendu la Rochelle , parle seulement de cent chevaliers et plus et d'un grand nombre de sergents. On développa d'abord une égale activité dans les travaux d'attaque et dans les travaux de défense. Pendant neuf jours les machines battirent les murailles et les assiégés repoussèrent les assiégeants. Jusque-là les historiens sont d'accord, et de même en ceci que la ville se rendit après dix-huit jours de siège , le 3 août; mais ils diffèrent sur les causes de cette reddition.
Un historien anglais dit que Louis s'empara de la ville en priant et en payant , mais il avoue que les bourgeois purent se croire abandonnés par le roi d'Angleterre. Les historiens français, dont le plus ancien est un poète, peutêtre trop complaisamment répété par les prosateurs, disent que cette soumission fut amenée par une pieuse procession qui eut lieu à Paris pour demander cette faveur au ciel , et qui fut conduite par trois reines , pieds nus et en chemise. Ils ajoutent que des navires attendus d'Angleterre par les Rochelais entrèrent dans leur port , mais ne leur apportèrent , au lieu de l'argent et des munitions sur lesquels ils comptaient , que des cailloux et du son. Cette tradition fut si bien acceptée que , quinze ans plus tard , le monarque anglais reprochait à son ministre , le comte de Kent , d'avou^ substitué ces pierres à l'argent qu'il avait
34 HISTOIRE DES IIOCHELAIS
reçu poiii- secoui-ir l;i llcjchelle. Indignés de cet envoi dérisoire , les bom^geois de la ville forcèrent Savari et les siens à capituler.
Ce qui ressort au moins clairement de ce récit, c'est que Henri III , embarrassé par les troubles intérieurs de son royaume , fut pour les Roclielais un maître négligent , ou un allié infidèle , qui ne voulut même pas avouer à temps son impuissance. Clertains de n'être pas secourus , ceux-ci ne voulurent pas attendre pour se rendre autant que l'aurait pu la garnison , bien moins soucieuse du lendemain. Plus tard , il est vrai , les chevaliers anglais voulurent tout rejeter sur la faiblesse ou la trahison de Savari ; mais ce n'est pas là chose rare de la part de troupes mal disciplinées et vaincues. Les Bayonnais restés sujets de Henri III, accusèrent aussi de trahison Savari et les Rochelais. Mais ils avaient à expliquer comment quatre cents des leurs , placés , disent-ils , sur le point le moins fortifié des remparts , poste de danger , mais poste d'honneur , l'avaient abandonné fort vite pour s'enfuir , c'est leur expression , et se rembarquer.
Ce qui prouve à la fois qu'il n'y eut pas de trahison de la part des Rochelais et qu'ils n'attendirent pas les dernières extrémités pour capituler , ce sont les conditions mêmes de la capitulation. Ils stipulèrent que les troupes anglaises s'embarcjueraient en toute sûreté , avec armes et bagages. Pour eux , Louis VIII reconnut et confirma leurs privilèges : il prit l'engagement de ne jamais laisser sortir leur ville de ses mains , et de ne pas renverser leurs remparts. Ils durent , il est vrai , recevoir une garnison française , mais pour les mettre à l'abri des tentatives probables d'Henri III. Enfin , pour leur ôter toute envie de retournei' à l'Angleterre , Louis leur accorda ce qu'ils avaient le plus à cœur , des privilèges commerciaux : il donna à tous les marchands qui commerceraient avec la Rochelle un sauf conduit par toutes ses terres , pour eux et leurs marchandises , et , au cas où ils api)artiendraient
à une iialioii ennemie , leur gariuitiL poui' se lelirer librement, vingt jours, à dater de la publication de la guerre. Dispensé par une condition spéciale de venir lui-même prêter serment au lieu habituellement déterminé, il chargea son connétable, Mathieu de Montmorency, de jurer en son nom et sur son àme l'observation de ceux de ces privilèges qui étaient politiques.
On a prétendu depuis que ces avantages ayant été octroyés aux Rochelais par un roi victorieux étaient des dons gratuits et non pas des conventions. Les faits te permettront, mon entant, déjuger cette gratuité. Mais qu'importe? Réclamerait-on donc pour les rois ce honteux privilège , qu'une parole libi^ement donnée ne les engage pas ?
Les bourgeois de la Rochelle, leur maire , Pierre Foucher, en tête , prêtèrent serment de iidélité au roi de France. Un d'entre eux ayant gardé le drapeau anglais , pour l'arborer de nouveau quand la chance aurait tourné , ils le livrèrent aux vainqueurs qui le pendirent. Mathieu Paris l'appelle un glorieux martyr. Cet homme , qui aurait pu partir avec les Anglais , et qui s'apprêtait à foriaire au serment (ju'il prêtait , était certainement coupable , et il n'y a malheureusement pas besoin de se rejeter sur la rudesse des mœurs de ce temps pour expHquer l'excès de rigueur qui le lit mettre à mort.
Les soins de Louis VIII , l'aigreur des Anglais , l'exaltation des écrivains français, prouvent également l'importance (pi'on attachait à la possession de la Roclielle. Cette importance naissait surtout de sa position : c'était une clé de la France qu'on arrachait des mains des Anglais. Mais enfin qu'était cette ville par elle-même?
Le serment prêté à Louis VIII ne le fut pas seulement par les chefs de la ville , mais par tous les citoyens en âge de majorité et on en a conservé la liste nominale. Leur nombre s'élève .à milhï sept cent quarante-neuf. Si l'on tient conqtte de ce ({u'il pouvait y avoir d'absents pai'uu
les habitants d'une ville maritime et commerçante, après un siège qui avait duré moins d'un mois, et de ceux qui dans ces circonstances purent se retirer en Angleterre , si on a égard à la. différence de la vie moyenne dans ce temps et dans le nôtre, on sera porté, je crois, à compter, pour la population de tout âge et de tout sexe , de huit mille à dix mille habitants.
Les noms de ces citoyens , soit qu'ils désignent expressément le lieu d'où ils sont venus , soit qu'ils ne révèlent que par leur forme le pays auquel ils appartenaient primitivement , indiquent clairement que la population rochelaise avait puisé ses éléments dans des régions très diverses , dans le midi comme dans le nord de la France , en Flandre comme en Angleterre ; et la langue qu'ils parlent , tenant plus de celle du nord par le vocaljulaire , plus de celle du midi par les formes grammaticales, porte des traces de ce mélange.
Ces habitants n'étaient pas tous directement les hommes du Roi. Les relations féodales , très compliquées . mais très déterminées , assuraient souvent à différents seigneurs la soumission réelle et personnelle , c'est-à-dire les tributs et les services des membres d'une même commune. Les seigneurs pouvaient môme se céder les uns aux autres leurs hommes ; ils les cédaient surtout aux communautés religieuses dont le joug était généralement regardé comme plus doux : c'est ainsi qu'Aliénor avait donné à l'abbaye de Fontevraud entre autres bourgeois de la Rochelle , Pierre Foucher , probablement le père du maire de 1224 , distingué par son intelligence.
Des habitants qui prêtèrent le serment, quatorze étaient aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem ; dix-sept au couvent de Sainte-Catherine , dépendant de Fontewaud ; cent quarante-quatre aux Templiers. L'immense majorité , quinze cent soixante-douze , était au Roi.
L'étabhssement des Templiers à la Rochelle avait été voisin de l'origine de l'ordre et de celle de la ville. Dès 1139,
xYliéiior et son premier mari, Louis VII, conlirmeul IcmIoji (le moulins à la ll(jcliellc t'ait antérieurement aux Templiers par Gaugan de Taunay , et y ajoutent des maisons et des privilèges. Othon , comme duc d'Aquitaine , et lUchard , renouvellent et accroissent ces concessions. Les richesses et l'ambition de ces moines soldats soulèvent des discussions , des procès , qui se règlent habituellement à leur avantage , et où leurs adversaires se trouvent souvent heureux de leur abandonner comme (hjn l'objet rlu litige , et de faire au moins tourner leur spoliation au i)i'<jfit de lour âmo. Un du cnn procès , qu'ils soutiennent contre d'autres moines, les Hospitahers, au sujet d'un droit sur le pont Saint-Sauveur et des terrains environnants, se termine par une transaction plus égale. Mais enfin ils en vinrent à mettre contre eux peuple et Roi. En adressant au pape les plaintes des Ptochelais , Henri III ajoute que les Templiers empêchent que ceux qui ont séjourné à la Uochelle un an et un jour sans y avoir d'autres seigTieurs ne deviennent , c(jmme il est de droit , les hommes du Roi ; usurpent hommes , terres , maisons , privent la couronne de ses droits et de ses revenus , et couvrent ces violences du manteau sacré de leur ordre. En 1222, le pape fulmine un bref contre eux et charge trois abbés d'une investigation sévère.
C'étaient là , sans contredit , des voisins gênants pour la commune , et il est bien probable que , si nous ne trouvons pas d'autre trace d'altercations entre elle et eux cela tient à la perte des documents.
Les Hospitaliers , un peu moins anciens , furent moins puissants et plus utiles. Il semble que leur établissement était tout récent lorsque , en 1188 , R^ichard remit à frère Garnier , maître de l'hôpital en Angleterre et à ses futurs successeurs à la R.ochelle , le cens annuel de six sous qu'ils lui devaient sur la maison et les teiTes données aux Hospitahers par Guillaume Cotrel. Aliénor leur donna le lieu appelé le Pérot , situé entre la mer et la Rochelle ,
qui pril d'eux le nom de faubourg Saint-Jean. Ce terrain confrontait de l'orient aux terres que se rései-vait Éléonore , du midi à la mer , de l'occident au \ieux port (|ui le séparait de la terre Poirache , du nord à la ville dont il était séparé par un terrain bas , bumide , fangeux , qu'on appelait la Besse à la Reine , aujourd'hui le canal de la Verdière , et sur lequel on jeta bientôt une chaussée. Seulement, en 1224 , il n'avait pas encore été permis fie bâtir sur ce terrain intermédiaire. Un peu plus tard les chevaliers Hospitaliers reçurent d'Isambert de Saintes , le constructeur du pont de Saint-Sauveur , ces droits sur ce pont et les terrains environnants qui furent pour eux l'objet d'un débat avec les Templiers. Ils devaient survivre à ces fiers rivaux et en hériter.
Leur chapelle , sans être encore une paroisse , était dès lors construite et vénérée des marins ; leur maison répandait des aumônes et offrait Fhosjîitalité aux pélerms , sous le manteau desquels devaient bien ({uelquefois s'abriter des commerçants. A tous ces titres ils avaient pom^ la ville une importance plus grande que ne le ferait supposer le nombre des hommes qui leur sont attribués.
Fondé vers 1180 par Aliénor , le prieuré de Sainte- Catherine avait pris assez d'importance pour que, vers 1220, le prieur résistât à l'interdit lancé contre lui par l'évèque de Saintes, trouvât de l'appui dans les commissaires nommés par le pape et put du moins s'assurer, tout en cédant , de rencontrer chez le prélat une grande modération.
L'abbaye de Notre-Dame de Saintes possédait aussi des maisons à la Rochelle.
Enfin l'on veut , quoique sans pièces à l'appui et même sans probabilité , que déjà , en 1224 , les Augustins et les Cordeliers y eussent fonde des maisons , et que ceux-ci eussent élevé dans leur couvent , situé sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui le collège , un jeune homme qui allait devenir l'une des gloires des Franciscains et de la philosophie scholastique , Jean de la Rochelle.
Parmi les éléments de la population rochelaise de cette époque il faut compter les Juifs. Les persécutions des rois de France et les avantages que leur offrait une place de commerce comme la Rochelle avaient également dû les y multiplier. Ils s'y trouvaient en certain nombre dès le xii'î siècle. En 1214 , Jean-sans-Terre recommande à ses agents à la Rochelle , de mettre un terme aux exactions des juifs , et au xiii^ siècle ils avaient donné le nom de Juiverie au quartier où ils étaient confinés sans doute , mais où du moins ils n'habitaient pas seuls , puisque tu as pu remarquer plus haut que Constantin de Mauzé avait, devant la maison de Guillaume-le-Juif , des boutiques sur lesquelles le prieuré de Sainte-Catherine n'en acceptait pas moins une rente.
Des juifs rochelais aussi sortait au xii<^ siècle un homme célèbre par son érudition , Nicolas de la Rochelle. Mais il abandonna leur religion et il eut le malheur de pousser le pape Grégoire IX à une persécution contre ses anciens coreligionnaires. Il lui conseilla de leur interdire la lecture du Talmud , et le pontife ordonna de leur arracher tous les livres hébreux.
Cette population était riche. Amis ou ennemis , tous les écrivains contemporains insistent sur cette richesse , (|ui les frappe d'autant plus qu'elle était plus rare alors. On en trouve des indices dans le prix d'échange que donnent de cette ville les Plantagenets aux Mauléons ; dans les rentes qu'ils assignent sur cette prévôté ; dans les dons et les legs de divers bourgeois aux maisons rehgieuses. Quelques faits de détail tout en prouvant moins saisissent davantage. Le pape Honorius III traite ces bourgeois en grands seigneurs. Ni leur humeur , ni leurs affaires , ne les entraînaient aux Croisades : ils pouvaient les servir de leur argent, et ce pape, par une bulle du 16 décembre 1216 , accorde les indulgences des Croisés à ceux d'entre eux qui enverront à leurs frais des combattants au secours de la Terre sainte.
L'histoire d'Aufrédi suppose une grande fortune et toute
grande fortune née du commerce en suppose d'autres à côté d'elle. Alexandre Aufrédi ou Olïroy avait, dit la tradition , armé une véritable flotille de dix navires qu'il avait envoyée commercer dans le Levant. Entraîné par les bénélices mêmes d'un cabotage continu , son facteur resta dix années dans les mers lointaines sans qu'on reçût de ses nouvelles. Épuisé par cet effort, malheureux dans d'autres entreprises , Aufrédi perdit ce qu'il avait conservé de ses richesses , et tomba dans la pauvreté, puis dans la misère. Il en était réduit à demander son pain au rude travail de portefaix , il était abandonné et oublié de tous, lorsque ses navires rentrèrent lui rapportant son opulence singulièrement accrue. Il n'en voulut plus pour lui et la consacra au soulagement de la misère.
Bien que cette tradition se trouve recueillie à une époque médiocrement éloignée de celle d' Aufrédi , je n'en voudrais pas contester le caractère légendaire. Mais nous lui devons sans doute le pieux souvenir qui nous a conservé ce nom : nous lui devons cette bonne fortune, assez rare en histoire, que le nom le plus populaire et le plus anciennement populaire que nous rencontrions dans ces récits doive cette immortalité à la bienfaisance. S'il peut y avoir en effet quelques doutes sur l'abandon et la misère où était tombé Aufrédi , rien n'est mieux constaté que le charitable usage qu'il fit de sa fortune.
En 1203, il fonda l'aumônerie de Saint-Berthomé ou Saint- Barthélémy. Outre ses bâtiments de la ville et les terrains qui y touchaient , il lui donna la prée de Saint-Laurent , contenant environ mille journaux, domaine qui, en 1798, était estimé plus de deux cent mille francs : il. ne cessa, pendant les premières années qui suivirent sa fondation , d'acheter les terrains qui environnaient l' édifice principal pour en accroître la commodité, et de bonne heure il reçut des donations suscitées par son exemple. La première dont il nous reste un titre est faite par le roi Jean-sans-Terre lui-même. Il lit plus encore , lui et sa femme Pernelle se
chargèrent de la surveillance de l'hôpital , et dans les soins à donner aux indigents et aux malades joignirent l'exemple au précepte. Plus tard , sous la mairie de J. Galerne , probahlement en 1220 , las sans doute , malade peut-être et pressentant sa mort , Aufrédi régla par un testament fait en présence de Ponce , évêque de Saintes , l'avenir de la maison qu'il avait fondée. Il assure par un legs le repos de sa femme : il donne à son aumônerie le reste de ses biens. Il veut que la gestion en soit confiée à Pierre Barbe , s'il échappe aux périls d'outre-mer , et à un conseil qu'il désigne. Après la mort de ceux-ci , ce sera au maire et au corps de ville d'aviser à la nomination d'un gouverneur de l'hospice et d'un conseil de dix personnes , dont la moitié devra être prise parmi les hommes de sa famille , s'il s'en trouve assez de capables. Cette clause dément la partie la plus triste de la légende , celle qui impute aux parents d' Aufrédi un coupable abandon ; il eût pardonné sans doute , mais il n'eût pas confié la gestion du bien des pauvres à des gens si indignes d'estime. Il avait mis sa fondation sous la protection du pape , et la reconnaissait par le don annuel d'une obole d'or ; il avait cédé aux trois paroisses de la ville trois cents sous de rente pour rendre indépendante la chapelle de son hôpital, et il y établit avec un simple revenu annuel de dix livres , deux prêtres chargés de donner les soins spirituels aux malades et de conférer tous les sacrements , à l'exception du baptême , bien que l' aumônerie recueillit aussi les enfants abandonnés. Ces dispositions sont F objet d'un bref de l' évêque, ffu' Aufrédi appelle son ami , qui lui rend ce titre et qwi prend l'engagement de le faire enterrer devant l'autel qu'il venait d'élever. Elles achèvent l'œuvre , mais elles n'en changent pas le caractère tout laïque et communal. Abusant de pensées , conçues d'abord , puis abandonnées par le fondateur, les Templiers appuyèrent par la violence leurs prétentions à cet héritage ; mais ils furent réprimés par l'accord de la commune , du roi et du pape. La lettre
que le maire CValeine et les bourgeois adressèrent à cet effet à Henri III , fixe à l'année 1220 la date de la mort d'Aufrédi.
L'hôpital qu'il avait fondé est désigné , dans tous les documents voisins de son origine , sous le nom d'aumônerie neuve. C'est dire assez que ce n'était pas le premier établissement de ce genre. Sans compter, en effet, la maison des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem , ni celle de Sainte-Marie de Bethléem , qui peut-être ne s'ouvraient qu'aux pèlerins , l'aumônerie de Sainte-Marie de Cougnes , la vieille aumônerie , était certainement consacrée aux pauvres ; elle était dirigée par les moines de l'île d'Aix, Mais l'hôpital Saint-Ladre , situé hors de la ville et destiné aux lépreux, était tout à fait communal.
Ceux qui s'occupaient ainsi des pauvres devaient s'occuper d'améliorer les institutions qui régissaient les classes plus riches. Il est donc naturel de les voir s'adresser au pape pour réformer deux de leurs coutumes , l'une , qui permettait aux femmes condamnées comme adultères de réclamer néanmoins la moitié des biens acquis par la communauté ; l'autre, qui livrait les biens des femmes sans aucune garantie ni aucune revendication aux prodigalités et aux dissipations du mari. En 1220 , une décrétale du pape Honorius corrigea ces abus.
On trouve dès-lors des indices d'une police urbaine assez sévère dans l'établissement d'un minage et de marchés spéciaux pour les principales denrées, dans la prescription aux tripiers et bouchers de jeter dans un lieu déterminé , hors de la ville , les parties des viandes qui ne se consomment pas. Ces traces de règlements, parvenues jusqu'à nous, en font supposer beaucoup d'autres.
Une marque plus haute encore de civilisation ressort de la rédaction en français de certains actes entre bourgeois. La Rochelle est une des villes où l'on trouve le plus anciennement cet emploi de la langue nationale , et l'écriture , la langue , le style de ces contrats font honneur à ses clercs.
Je puis te citer le nom de deux d'entr'eux à cette époque, Etienne Pelât et Raimond. Le temps toutefois ne nous a , que je sache , laissé que deux de ces documents français antérieurs à 1224.
Le droit de battre monnaie est un apanage de la souveraineté ; je ne pense pas que les Rochelais se le fussent arrogé ; à quoi bon d'ailleurs , et comment obtenir pour leur monnaie spéciale une large circulation ? Mais ils avaient dans leur ville un atelier où les rois d'Angleterre faisaient frapper leur monnaie poitevine. Ce fait est attesté par une lettre patente de Jean , de décembre 1215. Je ne crois pas qu'il faille attacher d'autre sens cà ces expressions monnaie de la Rochelle , marc de la Rochelle , sou rochelais. Le marc de la Rochelle , inférieur à celui de Troyes , supérieur à ceux de Limoges et de Tours , pesait treize sous quatre deniers esterlins. Le sou rochelais valait un cinquième de plus que le sou parisis , moitié en sus du sou tournois. Je ne sache pas qu'il reste de monnaie rochelaise de cette époque , mais cette appellation montre combien le nom de la Rochelle était alors familier aux peuples d'Angleterre et de France et à ceux qui commerçaient avec eux.
Du reste nous avons peine à nous faire idée du degré d'individualité qu'avaient alors les villes d'Aquitaine sous la domination anglaise. La Rochelle et Rordeaux ont entre elles des différends ; elles se reprochent mutuellement de n'avoir pas respecté leurs coutumes et leurs libertés : bien que soumises au même Roi , elles n'ont pas recours à son jugement, et, en 1220, les maires et les bourgeois des deux villes signent un traité qui règle leurs débats.
Il ne me reste plus pour te faire connaître , du mieux qu'il m'est possible, ce qu'était la Rochelle en 1224 , qu'à t'en faire apprécier l'étendue.
Il ne parait pas que jusqu'à la fin du xtii*^ siècle la Rochelle ait eu de banlieue. L'action des magistrats ne s'étendait qu'à la ville et aux faubourgs, c'est-à-dire à peu
44 HISTOIRE DES ROGHELÂIS
près à ce qui forme la commune actuelle , telle qu'elle a été récemment agrandie.
La ville se composait de trois paroisses. Les murs n'embrassaient pas tout entière la plus ancienne , celle de Notre-Dame de Cougnes , et en laissaient en dehors une partie bien plus considérable qu'aujourd'hui , soit du côté de la porte Royale et du canal Maubec , soit du côté de la porte Dauphine ; condition défavorable pour les maisons extérieures , qui étaient , en cas de siège , exposées à la destruction , comme il arriva , en 1224 , à la vieille aumônerie. La construction de l'église Saint-Barthélémy avait été suivie de près de celle de l'église Saint-Sauveur. C'est sous ce nom que fut érigée en paroisse une chapelle dédiée à Sainte-Magdeleine , et déjà entourée des hommages des fidèles. Le bref de l'évêque de Saintes , qui prononce l'érection de ces deux paroisses et qui nomme les deux curés , est daté de l'année 1217 ; mais on croit qu'il ne fait cfu'instituer régulièrement un état de choses déjà accepté.
Soit pour les besoins religieux , soit pour les besoins civils , on avait joint à la ville , par un pont de pierre , le quartier de Saint-Nicolas, que les eaux venues de Périgny et de la Moulinette, réunies à Maubec, isolaient complètement. Ce pont fut construit à l'aide de fonds fournis par des dons particuliers que dans la langue du temps on appelle des aumônes , sous la direction d'Isambert , grand écolàtre de Saintonge, qui avait déjà construit à Saintes un pont sur la Charente. Selon l'usage du temps , ce pont était entouré de maisons. Elles payaient un impôt pour indemniser la ville de ses avances. Le roi J ean-sans-Terre manifesta de deux manières son admiration pour ce travail. Il exempta les propriétaires auxquels Isambert avait donné ces maisons de toute autre redevance , sauf son droit , moyennant un cens annuel de cinq sous , consacrés aux réparations du pont et à son éclairage pendant la nuit , dans l'intérêt de la sûreté des passants et de la morale , et il recommanda aux habitants de sa ville de Londres de
confier le soin de leur faire un pont sur la Tamise aux talents éprouvés d'Isambert.
Par une singulière destinée, c'était encore un architecte né dans les mêmes contrées qui devait, dix siècles après, creuser le tunnel qui passe, à Londres, sous la Tamise,
Ce quartier , désigné déjà par les mentions les plus anciennes sous le nom de Saint-Nicolas , était un peu moins étendu qu'il n'est aujourd'hui. Il avait sa chapelle , aussi antique que celles de Saint-Berthomé et de Sainte-Magdeleine , puisque le pape Eugène (1153) régla un différend dont elle était l'objet entre les abbés de Dole et ceux de Cluni.
Les remparts couvraient aussi le quartier Saint-Jean du Perrot, tout en lui conservant le nom de faubourg, et bien que l'église des chevaliers-hospitaliers ne fût pas reconnue comme une des paroisses de la ville.
Ainsi la ville , en y comprenant tous ceux que ralliaient les intérêts communaux , était à bien peu près ce qu'elle est aujourd'hui ; à ne la voir que telle que l'enceignaient les remparts , elle était moindre , mais non pas beaucoup moindre.
Je t'ai déjà parlé du château Vauclair et d'un autre château plus petit , qui s'élevait en dehors des murs. Il ne paraît pas que ces forteresses eussent jusque là excité les plaintes des Rochelais. Une charte de 1222 témoigne qu'Henri III d'Angleterre avait conçu le projet de fortifier la Rochelle par le creusement d'un nouveau port qui se fût étendu du Perrot à ce petit château , au nord de la Place-d' Armes actuelle. Il eût ainsi réuni ce qu'on appelait déjà le vieux port à une partie du port actuel. Le Roi assignait même un droit à percevoir , pendant deux ans , sur les marchandises importées à la Rochelle , comme aide destinée à payer ces travaux. Ce projet n'est pas parfaitement intelligible dans l'état de nos connaissances sur l'ancienne topographie de la Rochelle , et ne paraît pas du reste avoir reçu d'exécution.
Telle était la ville que Louis VIII venait de conquérir à la France. Il serait injuste de méconnaître que, pendant le demi-siècle qu'elle avait passé sous la domination anglaise, elle avait pris des développements rapides et considérables.
LA I\OCHELLE Entre la France et TAnR-le terre.
En se rangeant sous les lois directes du suzerain de ses anciens maîtres , la Rochelle n'éprouvait que bien peu de changements dans sa vie intérieure ; et cette vie individuelle était assez forte , ses relations commerciales assez solidement établies, pour qu'elle sentît à peine la conquête, si le vaincu l'eût dès l'abord complètement acceptée. Mais il s'en fallait bien que le prince anglais se résignât ainsi. Pendant que Louis VIII faisait tout pour s'assurer les fruits de sa victoire en s' attachant les Rochelais, Henri III, n'obéissant qu'à son dépit , agissait comme s'il eût voulu le seconder. Irrité contre les Rochelais de ce qu'ils n'avaient pas fait détruire leur ville qu'il n'avait , lui , pas su se conserver , il leur refusait dans ses états non seulement protection , mais justice ; il entravait le plus possible leur
commerce , en arrêtant tout ce qui venait d'eux , tout ce qui allait chez eux ; il engageait par des écrits publics les commandants de ses navires , à leur faire tout le mal possible : il interdisait à ses magistrats de mettre obstacle aux moyens , quels qu'ils fussent , que ces chefs emploieraient pour piller ces ennemis. Enfin , poussant l'injustice jusqu'au ridicule , il ne payait pas les dettes qu'il avait contractées envers les particuliers de cette ville , et plus d'un demi-siècle après, Philippe III écrivait à Edouard 1er ^ un roi à un roi , pour lui rappeler qu'il l'avait déjà depuis longtemps invité à faire payer à Einard du Breuil, bourgeois de la Rochelle , le prix de trente-deux tonneaux de vin , que le père de celui-ci , Thomas du Breuil , avait jadis fournis au père du monarque anglais , et que cette dette , établie par des lettres du royal débiteur , toujours avouée , n'avait pas encore été soldée.
Peut-être , mon enfant , quand tu liras ces Hgnes sauras-tu déjà que le vin de la Rochelle ne trouve guère aujourd'hui place sur la table des rois. Il en était tout autrement au xiii'' siècle , et dans les trois siècles suivants. Recherché par les grands et les princes , il était célébré par les poètes. Aussi était-il la principale denrée d'exportation des Rochelais , et Henri III , qui ne leur payait pas celui qu'il leur avait acheté , qui saisissait tout ce qui en passait par ses états ou à portée de ses navires , recommandait à ses agents de bien veiller à ce que les passeports qu'il avait accordés aux Templiers et à d'autres maisons ne servissent pas à en faciliter la circulation.
A ces mesures se joignaient des actes plus directement hostiles. Le frère du Roi , Richard , qui prenait le titre de comte de Poitou , et le comte de Salisbury , après avoir guerroyé en Guyenne , tournaient leurs armes contre la Saintonge et la Rochelle, sans effet toutefois, et Salisbury, jeté par un naufrage sur la côte de l'île de Ré , failht y être pris par les troupes de Savari de Mauléon , alors partisan de la France. Les avis bienveillants de deux soldats lui
permirent de fuir à temps : peut-être obéissaient-ils aux ordres ou du moins aux intentions de leur chef; car ce seigneur , d'une inconstance remarquable , même pour ce temps , repassait l'année suivante , peu après la mort de Louis VIII (1226) , au service du roi d'Angleterre. Ce fut l'occasion de nouvelles tentatives contre la Rochelle , soit que Savari eût conservé de la rancune contre ses habitants , soit qu'il n'eût pas renoncé à de vieilles prétentions sur cette ville qu'entouraient ses possessions. Meus cette clé de la France était défendue, et tout se borna à quelque pillage sur les côtes voisines.
Louis IX , sous la direction de sa mère , adopta envers les Rochelais la même politique que son père : non seulement il confirma toutes les concessions que leur avaient faites les rois d'Angleterre et qu'avait reconnues Louis VIII , ce qui était si ordinaire que le refus de cette sanction eût été regardé comme un acte d'oppression ou d'hostilité ; mais il y ajouta. Il les déclara dans leur commerce par mer ou par terre, exempts et déchargés de tous les péages et de toutes les levées exigés dans son royaume. Il envoya même Ckiy de Merville prêter en son nom le serment de respecter ces privilèges et recevoir en même temps leurs protestations d'une fidélité que rendaient plus précieuse les orages infaillibles d'une minorité.
Affranchis de toute domination des seigneurs , ils s'efforçaient encore de dégager leurs intérêts des leurs , et , quand ils ne le pouvaient , de régler au moins leurs rapports par des traités précis. L'une de leurs prétentions les mit aux prises avec un des plus rudes caractères de ce temps.
Le libre échange n'est pas une doctrine du xiii« siècle ; la commune , association formée pour la défense , ne tenait pas toujours compte des exigences de la justice distributive dans son propre sein , et ses chefs , pour la plupart propriétaires , avaient étaJjli que leurs vins seraient seuls vendus à la Rochelle. Les rois , du reste , avaient des
procédés encore plus sommaires. Quelques années plus tard , Edouard I*^^'' , trouvant que les vins de ses domaines de l'île d'Oleron ne se vendaient pas assez vite , ordonnait que toute autre vente publique de vin serait suspendue pendant un mois. Les propriétaires de la Saintonge et de l'Angoumois avaient des intérêts opposés à ceux des échevins rochelais , et désiraient fort que le marché de la Rochelle leur lût ouvert. La fille du comte d'Angoulême veuve de J ean-sans-Terre , épouse de Hugues de la Marche, l'impérieuse Comtesse- Reine , réclama ce droit de vente ; les Rochelais résistèrent : la régente chargea son sénéchal, en Poitou , Thibaut de Blazon , de consulter les coutumes et de régler ce débat. Il se termina , en février 1230 , par une transaction. l\ fut convenu que les vins récoltés hors de la baidieue de la Rochelle pourraient entrer dans cette ville , mais seulement depuis les vendanges jusqu'à la Saint-André , c'est-à-dire au 30 novemlire.
Un mal accidentel jeta un plus grand trouble dans la ville. Un mcendie , fléau terrible dans un temps où presque toutes les maisons étaient en bois , la ravagea le 22 juillet 1230.
Nul prince n'a plus respecté ses engagements que Louis IX. Cependant il oublia celui qu'il avait pris, après son père , de ne jamais aliéner la Rochelle. Lorsque , en 1241 , sorti de la tutelle , mais obéissant toujours à la direction de sa mère , il donna en réalité à son frère Alphonse, qu'il mariait, le comté de Poitou dont il portait le titre, il comprit dans cet apanage la Rochelle etl'Aunis. Quelque jaloux qu'ils fussent de l'observation des traités, les Rochelais ne réclamèrent pas ; il semble môme qu'ils s'empressèrent de sanctionner cette aliénation , en acceptant les déclarations par lesquelles Alphonse , qui se rendit presque aussitôt de sa personne dans leur ville , reconnut et renouvela les privilèges (jui leur avaient été accordés , non pas seulement en masse , mais en les transcrivant un à un , et , ce (jui peut sembler bizarre , en transcrivant
sans le modifier l'article même par lequel Louis VIII promet de ne laisser, par aucune considération, la Rochelle sortir de sa main. Ils lui prêtèrent aussitôt serment , c'est que le moment était solennel , c'est qu'ils ne connaissaient que trop les conspirations qui se tramaient contre la couronne de France et qui les menaçaient plus que tout autre.
Hugues de la Marche, après quelques hésitations, s'était décidé à faire hommage au comte de Poitiers , et à lui abandonner sa terre d'Aunis ; mais sa femme , qui ne pouvait oublier qu'elle avait été reine , et dont l'orgueil s'était encore irrité de n'avoir pas reçu , dans une récente entrevue avec le roi de France et sa mère , les honneurs qu'elle croyait lui être dus , lui en témoignait son indignation avec toute la violence de son caractère. Il résolut donc de retirer cet hommage ; mais il cherchait des appuis contre les suites d'une démarche si hardie. Il savait que les premiers succès décideraient la coopération du roi d'Angleterre ; il comptait soulever tous les seigneurs du Poitou et de l'Aquitaine , effrayés des progrès du pouvoir royal et mécontents de la police auquel le roi voulait les soumettre eux-mêmes. Ces motifs qui détachaient les barons de la France , étaient précisément ceux qui lui attachaient la Rochelle. Aussi cette ville leur paraissait-elle le principal obstacle à leurs desseins, le premier but de leurs attaques.
Ils avaient résolu de la cerner par terre , de lui fermer de ce côté toute voie de commerce ; mais il fallait aussi lui fermer toute communication par mer avec la France et la Flandre ; pour cela ils eurent recours aux inimitiés de ville à ville. D'anciens débats , des rivalités toujours présentes, inspiraient aux Bordelais et aux Rayonnais le plus mauvais vouloir envers la Rochelle : ils entrèrent dans la conspiration ; ils promirent de la bloquer par mer , de l'étreindre , de l'étouffer ; ils en rêvaient la destruction. Hugues faisait une partie des frais ; les Rordelais , plus haineux que ceux de Rayonne , abandonnaient à ceux-ci pour les exciter douze écus par tonneau de vin passant
de la Gironde à la mer : dans leur ardeur , ils se dispensaient pour cette concession de l'autorisation du roi d'Angleterre , et déclaraient que son intercession même ne les ferait pas se désister de la guerre.
Tels sont du moins les faits , peut-être exagérés par la colère et la crainte , que dénonce à la reine Blanche un Rochelais dont on ignore le nom, mais qui n'était ni maire, ni prévôt , ni châtelain de la ville , dans une lettre dont la rédaction fait honneur à la culture de son esprit et à ses talents. Il vante à la Reine les biens de la paix , mais ne lui en laisse pas l'espoir , puisque, insensibles au bien-être dont le pays jouit à un degré qu'il n'avait pas encore connu , les barons ne respirent que la guerre , et qu'il est impossible de se lier à la parole de leur instigateur. Il la prie de recommander la plus stricte surveillance au maire de la Rochelle ; car cette ville est menacée d'un danger plus grand encore que les attaques combinées de ses ennemis. On a offert à quelques mauvais sujets de fortes sommes pour les décider à y mettre le feu ; il faut donc chasser de la ville tous les vagabonds , tous les agents de débauches qui en sont la honte ; il faut que la garnison royale y garde une plus sévère discipline , et qu'on ne voie plus des soldats sortir du château pour vendre par la ville des chevaux , du blé , du sel , du vin ou pour y hanter les cabarets. Du reste , avec ces précautions , les menaces des conjurés seront certainement impuissantes.
Les détails spéciaux à la Rochelle que donne cette lettre ne sont pas relatés par d'autres documents ; ils sont pourtant confirmés par les faits généraux. On a des lettres par lesquelles Henri III ordonne aux navires de Rayonne de faire tout le mal qu'ils pourront à la Rochelle ; on a celles par lesqueUes en même temps il offre aux Rochelais de leur rendre son amitié s'ils veulent rentrer sous son obéissance , et leur garantit l'exécution des promesses que leur feront de vive voix de sa part les gens qu'il leur envoie. A la môme époque , pour s'assurer les habitants
de l'île de Ré , il leur accorde le droit de commune conforme aux rôles accordés à ceux de l'ile d'Oleron.
La menace et la séduction furent également inutiles. Soutenus par la garnison et par la flotte royales , les Rochelais se gardèrent à l'abri de toute insulte, et lorsque la guerre eut ouvertement éclaté , en 1242 , Louis IX , se montrant soldat héroïque avant de l'aire admirer en lui le grand homme et le saint , y mit promptement un terme par la victoire de TaiUebourg. Par suite , Hugues de la Marche renonçait à toute prétention sur le grand iief d'Aunis , et ce pays se trouvait ainsi que la Rochelle uniquement sous l'administration du comte de Poitou. Cet état de choses ne fut pas changé quand , en 1259 , Louis, écoutant des scrupules plus respectables dans leur principe que justes dans leur application, eut cédé à Henri HI, les pays au sud de la Charente.
La conduite des Rochelais avait été de nature à leur attirer la faveur du prince. Ils en obtinrent quelques concessions. L'exemption, par exemple, du droit de halles et cohues , c'est-à-dire de l'obligation d'aller étaler leurs marchandises sous des halles en payant au seigneur un di'oit pour la place qu'ils y occupaient. Les halles de la ville furent immédiatement démolies , et Alphonse en abandonna en outre gratuitement les matériaux aux bourgeois. Quelques années après, il leur abandonna aussi un moulin à deux roues qu'il possédait auprès de la porte Saint- Nicolas , avec le cours d'eau et tout ce qui en dépendait , sous la seule condition qu'ils lui paieraient un cens annuel de douze deniers. Les grands et les rois de ce temps ne faisaient guère de dons à leurs sujets sans prendre ces sortes de réserves , moins sans doute comme avantage pécuniaire que comme marque constante de souveraineté.
Ce don d'Alphonse avait quelque chose qui ajoutait à sa bonne grâce. Il venait après un débat. Au moment de partir pour la croisade , celle où mourut saint Louis , il avait voulu exiger des Rochelais , comme un droit que lui
donnait la croix qu'il avait prise , le double des censés qu'ils lui payaient. Les Rochelais soutenaient que leurs chartes de privilèges les en dispensaient. Il ne le reconnut pas expressément, mais il leur donna une nouvelle charte, datée de Saintes , avril 1269 , par laquelle il déclarait que dans le doute il aimait mieux renoncer à son droit qu'opprimer ses vassaux , et qu'en conséquence il dispensait les Rochelais de tout semblable impôt , soit envers lui , soit envers ses successeurs. Il y joignait ce don du moulin. Peu de temps après, il vin ta la Rochelle , y recueillant, d'autant plus facilement sans doute , les redevances de la commune ou des particuliers qui n'étaient pas contestées.
Ces bons rapports n'étaient pas achetés par des concessions de la commune ; le Maire en maintenait tous les droits avec ce soni jaloux , un peu défiant , qui ne laisse rien prescrire par négligence ou par oubli. En 1251 , le prévôt du comte de Poitou ayant voulu juger un bourgeois de la Rochelle, dans une accusation qui était de la juridiction municipale , le Maire réclama et obtint que la procédure commencée fût interrompue et fût renvoyée devant lui. En 1268 , les péagers du Roi ayant arrêté des draps expédiés de Saint-Omer à la Rochelle , pour leur faire payer des droits de transit , les Rochelais invoquèrent et firent reconnaître leurs franchises.
Ils veillaient à leurs droits sous le rapport politique aussi bien que sous le rapport commercial, sachant dès lors que tous se tiennent ou plutôt que le droit est un. Non contents du serment du prince , ils exigeaient celui de ses principaux agents. En 1270, Jean de Villète, récemment nommé sénéchal de Saintonge , étant venu dans leur ville , ils lui demandèrent le serment de respecter leurs coutumes et leurs libertés : sur son refus ils lui firent voir que , par le passé , les sénéchaux de Poitou ou de Saintonge n'avaient rempli leur charge qu'après cette formalité accomplie ; il persista dans son refus , eux dans leur opposition ; ils portèrent leurs plaintes devant Alplionse , et celui-ci ayant
reconnu leur droit , ils s'en firent délivrer des lettres patentes. Ainsi aucun de leurs privilèges ne devenait une lettre morte.
Leur sollicitude n'était pas moins active auprès des autres princes. Les exemptions d'impôts qui assuraient les avantages de leur commerce avec la France étaient méconnues par les seigneurs de ce pays. Leurs réclamations n'étant pas écoutées , ils s'entendirent avec les communes qui avaient les mêmes intérêts ; ils s'engagèrent , par des lettres réciproques , avec les bourgeois de Saint-Jean d'Angély , et d'autres sans doute , à ne pas expédier de vins en Flandre , à n'en tirer aucune dem^ée. Menacée de voir tarir cette source de prospérité, Marguerite, comtesse de Flandre , offrit d'abord aux Rochelais , puis accorda bientôt à eux , aux villes de Saint-Jean d'Angély et de Niort , aux marchands du Poitou et de la Gascogne , en son nom et au nom de son fils Guy , des lettres patentes qui, pour les attirer à Gravelines , renouvelaient et accroissaient leurs franchises, les exemptaient de tout droit de poids et leur garantissaient en toute contestation sa sauvegarde pour eux , leurs serviteurs et leurs marchandises. Ces lettres sont rédigées non pas dans la langue de la princesse qui donne , mais dans celle des marchands qui reçoivent ces avantages, et prennent de là le caractère de véritables conditions imposées par ceux-ci.
Ainsi , pendant ce xiii<^ siècle , s'organisaient en France , en Flandre , en Italie , en Allemagne , où se fondait alors la Hanse , des associations commerciales qui , si elles eussent pu résister aux violences féodales, auraient changé et rendu plus pacifique le développement de la société moderne.
En même temps , les bourgeois de la Rochelle s'appropriaient de plus en plus le territoire de leur banlieue. Les sels d'Aunis étaient l'objet d'un grand commerce , s' écoulant par Niort dans la France , par mer à l'étranger. La plupart des terres , presque toutes plantées en vignes ,
étaient chargées de redevances proportionnelles en nature de fruits : c'étaient là des comptes à rendre , des occasions de débats , de menaces et de résistances. Le maire, parlant au nom de la commune volonté , intervenait auprès des seigneurs et convertissait ces parts dans les fruits en cens fixes , déterminés en argent , et faisait ratifier ces transactions par cette hiérarchie de supérieurs qui , s'y trouvant intéressés , auraient pu les contester , ou , qui pis est , les regarder plus tard comme non avenues. Dans ces rapports compliqués , le droit était si difficile à établir clairement que la force qui naît de l'association était toujours nécessaire pour mettre le faible à l'abri des interprétations de mauvaise foi. Du reste les précautions étaient grandes de la part des cessionnaires. Un seul de ces contrats t'en fera juger.
Alphonse cède le sixième muid de pure goutte et le droit de vignée dont il jouissait dans le grand fief d'Aunis , moyennant quatorze sous de rente par quartier, payables à la Saint-Martin ou dans l'octave. Mais tout retard entraine une amende de soixante sous , sans préjudice du paiement de la dette : si la vigne reste trois ans sans culture , il en devient de droit propriétau'e , sans perdre son recours sur les autres biens du débiteur dépossédé ; aucune part des produits ne pourra être enlevée avant le paiement du cens , sauf le privilège des religieux et des bourgeois de la commune, d'en prendre pour leur consommation. On aimait mieux subir ces conditions que de s'exposer aux différends qu'amenait un partage.
Nous avons d'autres actes par lesquels des rentes sur des maisons ou sur des terres sont rachetées en capital ; le capital y égale douze et plus souvent dix fois la rente ; tant les capitaux monnayés étaient alors rares, même dans un pays de commerce.
La commune s'enrichit encore ou s'agTandit par les dons de ses bourgeois , ou même de propriétaires qui ne font pas partie de la commune , soit qu'ils s'adi^essent au corps
politique lui-même , ou à ses aumôneries laïques et municipales ; elle traite avec des maisons religieuses pour que des constructions ne s'élèvent pas trop près de ses remparts. Sa plus ancienne maison hospitalière , la vieille aumônerie, avait été détruite pendant le siège de 1224 ; elle fut remplacée par r aumônerie de Saint-Jean-Dehors , élevée en dehors des murailles nouvelles , près de la nouvelle porte de Gougnes , surtout par les largesses du chef d'une des maisons qui ont le plus donné de maires à la ville , Pierre de Faye.
On a souvent , de nos jours , reproché aux classes bourgeoises un amour excessif pour l'argent. Si le reproche est fondé , il trouverait une explication bien facile dans l'histoire ; car c'est à la richesse que ces classes ont tout dû , sécurité , dignité , liberté. Mais tu vois qu'il est au moins exagéré, et qu'elles savaient faire de leur fortune un noble usage. Le fait est qu'alors entre les nobles qui consommaient sans produire et les paysans si pressurés qu'ils prélevaient à peine sur leurs produits leur pain quotidien , elles étaient les seuls producteurs de richesses , les seuls qui pussent les accumuler en joignant au travail l'économie , vertu qu'il ne faut pas appeler mesquine , puisque sans elle toutes les autres ne pourraient rien pour la société.
Plusieurs maisons religieuses brillaient à la Rochelle pendant le règne de saint Louis. Dès 1229 , les Franciscains avaient été chargés du service religieux dans l'aumônerie d'Aufrédi : un de leurs membres les plus célèbres , auquel un auteur moderne croit pouvoir attribuer la lettre à la reine Blanche dont je t'ai parlé , Jean de la Rochelle, était né dans cette ville et y mourut l'année même de la mort d'Alphonse, comte de Poitiers, l'an 1271. Les Augustins et les Dominicains y avaient aussi leur église.
Il semble que pendant ce règne la sécurité se fût un peu accrue pour les bourgeois. Aucun âge n'avait jusque-là dispensé du pénible service du guet pendant la nuit : on ne l'exigea plus après soixante ans. A cet âge , les pairs et
les échevins ne furent itlus tenus d'assister aux séances ordinaires du conseil. On pouvait seulement les y appeler, lorsque des questions importantes semblaient requérir les leçons de leur prudence. D'un autre côté, soit expérience, soit prévision , on décida que si un des cent pairs agissait contre l'intérêt commun , il serait exclu du Corps comme parjure , et que , à moins que cette exclusion n'eût été prononcée seulement à temps , toute demande d'y rentrer faite en son nom serait punie d'une amende de soixante sous et un denier (123G). Plus tard on imposa aux échevins l'obligation d'avoir un cheval et de s'en servir quand ils recevraient une mission de la commune. Celle-ci ne leur devait que des bêtes de somme pour leur valet et pour leur malle. Celui des échevins qui avait plusieurs chevaux ne pouvait les refuser au service commun , mais sous la responsabilité de la ville (1258).
Le temps nous a apporté des lumières , 'des avantages , des libertés dont ne jouissaient pas les hommes de cette époque ; mais ils avaient plus que nous le sentiment de leur responsabilité , et ils peuvent encore nous enseigner ce que les plus humbles peuvent et doivent attendre d'euxmêmes pour leur position sociale et politique.
La mort d'Alphonse suivit de près celle de saint Louis. Il ne laissait pas d'enfant , mais les prétentions de son frère , le roi de Sicile , de son neveu , le comte d'Artois , à son héritage , tendaient à aliéner la Rochelle de la couronne, si Philippe III, prévenant l'arrêt qui ne sanctionna ses droits que douze ans plus tard , n'eût dès l'abord mis la main sur l'Aunis , comme sur le comté de Poitiers. Un
de ses premiers actes fut d'obtempérer à la demande que faisaient les Rochelais à tout changement de règne , en reconnaissant et en jurant de maintenir leurs privilèges. Peu de temps après , en continuant de visiter ses nouveaux domaines , il vint à la Rochelle et dut choisir lui-même , parmi les trois élus, le maire pour l'année 1272.
Ce roi ne fit pas la guerre à l'Angleterre , et les événements de son règne n'eurent pas d'intérêt spécial pour la Rochelle ; seulement lorsque , à la suite des Vêpres siciliennes (1282) , il eut déclaré la guerre au roi d'Aragon , craignant que les navires de son ennemi n'insultassent les côtes de son royaume , il pressa vivement les Rochelais d'armer une flotte qui pût lutter contre la leur. Remarque-le bien , mon enfant : le Roi ne fit pas armer des vaisseaux à la Rochelle. Il écrivit à ses sujets, presque comme à des alliés , invoquant leur fidélité et leur dévouement , demandant plus qu'il ne commandait. La commune équipa en effet et arma à ses frais douze navires ; les particuliers de la Rochelle de leur côté en armèrent vingt autres qu'ils envoyèrent les uns protéger les côtes de France , les autres croiser sur les côtes d'Espagne. Ces navires ne pouvaient être que des corsaires , beaucoup plus aptes à accroître les maux de la guerre qu'à en avancer l'issue. Le droit des nations qui s'appellent policées n'a que bien récemment interdit ce genre d'attaques , et la Rochelle est restée fidèle à ces traditions jusqu'à des temps qu'a vus mon enfance. Alors , cette course dut nuire beaucoup aux Aragonnais, puisque les prises faites par les Rochelais suffirent à rembourser , et beaucoup au-delà, les frais faits, soit par les particuliers, soit par la commune. La guerre leur fut une spéculation avantageuse.
Il en fut tout autrement des guerres qui eurent lieu sous Philippe-le-Rel. Les démêlés avec l'Angleterre, les batailles furieuses contre les bourgeois ilamands , l'altération des monnaies, durent rendre ce règne singulièrement antipathique à des bourgeois qui ne vivaient que par le commerce
et qui commerçaient surtout avec l'Angleterre et avec la Flandre. Des pièces officielles, le souvenir de faits recueillis par les annalistes nous permettent de retracer leurs actions mieux que de deviner leurs pensées ; il était bien impossible qu'ils ne sentissent pas qu'au fond c'était leur cause qui triomphait à Gourtrai , qui succombait à Mons-en- Puelle ; mais des conjectures ne sont pas de l'histoire. S'ils ressentirent cette antipathie , les faits nous prouveront qu'elle ne les détacha pas de la France. La seule trace que nous puissions quant à présent saisir est celle des maux que leur causèrent les débats de Philippe IV avec Edouard d'Angleterre.
Cette sorte d'indépendance des villes , cet appel fait à leurs passions ou à leurs intérêts particuliers pour les inciter à prendre une part plus vive aux luttes des souverains , en même temps qu'elles ajoutaient aux dévastations de la guerre , rendaient la police internationale plus difficile et la paix moins stable. Sans qu'il y eût de guerre entre le roi d'Angleterre et le roi de France , il y en avait entre leurs sujets. Une rixe entre des matelots normands et des matelots anglais fut l'occasion d'une rupture entre les deux royaumes ; mais ces rixes étaient de tous les jours. La Rochelle fut le témoin ou le théâtre de plusieurs.
Des navires normands , sortis en grand nombre de la rivière de Bordeaux , rencontrèrent un navire bayonnais dans le pertuis d'Antioche ; ils le pillèrent et en massacrèrent l'équipage ; un fait du môme genre eut lieu dans la rade de la Palisse. Il y eut pis encore : des Normands attaquèrent dans la Rochelle même des gens de Rayonne qui étaient établis dans cette ville , pillèrent leurs biens et les forcèrent de s'enfuir. Les magistrats de la Rochelle ne voulurent ou ne purent pas prévenir ces violences , où le Roi même trouvait profit , ni en obtenir réparation. Les Rayonnais les en rendirent responsables. Joints à des Anglais et à ces gens toujours prêts à combattre quand
le combat peut amener le pillage , très communs à cette époque , ils se jetèrent à l'improviste sur la Rochelle , y tuèrent plusieurs habitants , et ne s'en retirèrent qu'avec un riche butin (1293). Les Rochelais se plaignù^nt au roi de France. Celui-ci lit remonter sa plainte jusqu'à Edouard qui , disait-il , n'avait pu ignorer et avait encouragé les préparatifs de ces violences préméditées.
Le succès de pareilles démarches dépendait évidemment de l'état des relations entre les deux rois. Or, elles étaient alors loin d'être amicales. Edouard, au lieu de faire justice , légitima les armements qu'avaient faits les cinq ports d'Angleterre , Hasting , Romenhale , Heth , Douvres et Sandwich , pour prendre leur revanche des exactions des Normands ; il engagea les marins de l'île d'Oleron, ces proches voisins de la Rochelle, à courir sus aux sujets du roi de France , et déclara d'avance de bonne prise leur part du butin. L'île d'Oleron et l'île de Ré , sujettes de rois différents et qui se touchent presque , soufPi'aient principalement de ces mutuelles représailles ; la Rochelle avertie était d'un abord plus difficile , d'autant plus qu'à l'aide d'un impôt spécial et des contributions volontau^es de ses citoyens empressés de se mettre à l'abri , elle venait d'augmenter ses fortifications , surtout du côté de Saint-Nicolas.
A la trêve qui eut lieu entre les deux rois (1294) , Edouard ordonna de remettre à la pleine disposition du roi de France ceux qu'on pourrait saisir entre les hommes de Rayonne qui étaient accusés d'avoir été au fait de la Rochelle. Il est probable que les mesures étaient prises pour qu'on n'en pût saisir aucun.
C'est là probablement ce qui a donné lieu au récit des chroniquem^s qui montrent Edouard jetant subitement sur les côtes du Poitou des troupes qu'il avait levées sous prétexte d'une croisade , et s'emparant deux fois de la Rochelle. Il n'est pas facile de démêler la vérité précise au milieu de ces accusations et de ces récriminations réci-
62 HISTOIRE DES ROGHELAIS
proques ; mais on en tire ce degré de vérité qui suffit à déterminer la physionomie de l'époque.
Un autre trait de cette physionomie , c'est que ces actes de perfidie et de violence , actes de brigandage ou actes de guerre aux yeux du souverain , selon son intérêt du moment , interrompaient à peine les relations commerciales des deux peuples. Il nous reste des traces du commerce quotidien des Rochelais avec les marchands anglais, et , ce qui peut paraître plus singuUer , des lettres par lesquelles Edouard reconnaît le droit si cher aux propriétaires qui composaient l'échevinage , de ne point admettre dans la ville, après la fête de saint André, d'autre vin que celui qui avait été récolté dans leurs vignes.
Des faits analogues se reproduisent longtemps encore. Au début du règne d'Edouard III d'Angleterre , qui devait être si funeste à la France (1326), des bandes d'Anglais et de Gascons , appelées de la condition sociale de la plupart de ceux qui les commandaient, troupes des bâtards, troupes indisciplinées , il est vrai , et presque aussi redoutables pour le prince du nom duquel elles se couvraient que pour celui dont elles ravageaient les domaines , ces bandes attaquèrent et pillèrent Saintes. Les Rochelais, justement émus d'un tel voisinage , réparèrent leurs fortifications , redoublèrent de surveillance, se tinrent enfin complètement en état de guerre. Cela n'empêcha pas que cette année même Edouard ne leur adressât des lettres-patentes par lesquelles il les invitait à apporter leurs marchandises en Angleterre, leur promettait pleine sécurité, et, pour la leur mieux garantir, leur faisait connaître les seuls droits au paiement desquels ils seraient assujettis.
Ces sortes de sollicitations au commerce étaient un besoin tellement senti que douze ans plus tard , quoique cette guerre qui devait durer un siècle fût commencée, Edouard remettait encore aux Rochelais des lettres pour assurer toute sauvegarde aux marchands qui viendraient dans son royaume (3 octobre 1338), et que dans un moment plus
critique encore , à la veille de la bataille de Crécy (6 août 4346) , les Rochelais faisaient renouveler par le roi de France celui de leurs privilèges qui assurait aux marchands qui trafiquaient chez eux , sauf le cas de crime personnel , toute sécurité pendant leur séjour et dans leur trajet, pendant vingt jours , à dater de l'ordre qui leur aurait enjoint de partir.
Il s'en fallait cependant que les Rochelais eussent gardé ou même témoigné qu'ils voulussent garder la neutralité dans cette terrible lutte.
Dès 1330, peu de temps après l'avènement de Philippe VI au trône, ils l'avaient aidé, en lui fournissant à grands frais des munitions de tout genre, à reprendre Saintes, que des partisans de l'Angleterre lui avaient enlevé sans qu'il y eût de déclaration de guerre entre les deux rois ; et , en compensation de leurs sacrifices, ils avaient fait renouveler par le Roi la déclaration que ni lui ni nul en son nom ne disputerait à ceux qui feraient naufrage sur ces côtes ce qu'on pourrait sauver de leurs biens.
En 1337 , en 1345 , ils consentirent à payer , à titre de subsides , des impôts contraires à leurs privilèges. Peutêtre , il est vrai , eût-il été dangereux de s'y refuser. Les nécessités de l'État n'étaient du reste que trop vraies , que trop visibles. Le Roi reconnaissait , de son côté , que c'étaient là des dons, non le paiement d'une dette exigible ; à ces deux époques si rapprochées, il déclarait que c'était pour cette fois seulement. Il les autorisait à prendre , pour subvenir à ces dépenses, l'argent où ils pourraient, à créer des charges de courtiers , données , moyennant finance , par le Maire ; à lever un droit de dix sous par tonneau sur les vins récoltés trois lieues à la ronde , ainsi que sur ceux qui seraient chargés ou déchargés non seulement dans leur port , mais dans les ports voisins , y compris celui de Marans. Ce dernier revenu leur fut concédé au lendemain de Crécy , lorsque Philippe ayant rappelé à lui l'armée de son fils , laissa sans protection les pays voisins
de la Guyenne. Les Rochelais se mirent alors en mesure de se défendre par eux-mêmes ; mais les Anglais , qui désolaient la Saintonge et l'Aunis , n'ayant pu s'emparer de Marans , n'attaquèrent pas la Rochelle et se contentèrent de ravager les campagnes.
Au fléau de la guerre , il s'en joignit un plus terrible encore. La peste , qui désola l'Europe , n'épargna pas la Rochelle à laquelle elle enleva , disent ses annales , dans l'année 1348 , le quart de sa population , sans en respecter la partie la plus vigoureuse. Au milieu de tant de maux , on ne songeait guère à résister aux moyens par lesquels le Roi cherchait à se faire des ressources. On accepta sans examen et , ce semble , sans murmures , les impôts extraordinaû'es qu'il créa et celui même dont il frappa le sel , qui devait plus tard être la cause de tant de troubles et de tant de sévices.
La trêve qui suivit la mort de Philippe VI (1350) , fut bientôt rompue. C'est que la guerre ne naissait pas seulement de l'ambition des souverains ; elle était la ressource et comme la détestable industrie de trop de gens. Dans l'engagement qui , avant la reprise régulière de la guerre , coûta la liberté au maréchal de France , Guy de Nesle , beaucoup de Rochelais pérh^ent. Pendant les premières années du règne de Jean, la Rochelle prit à la guerre une part active, autant comme ville d'industrie et de commerce, que comme ville guerrière, y apportant, malheureusement dans une proportion trop petite pour compenser la fougueuse témérité des nobles , des approvisionnements , des machines, une peur intrépide et une bravoure patiente.
Roucicaut eût échoué au siège de Fouras, si les Rochelais ne lui eussent non-seulement fourni, mais envoyé des machines , avec des hommes pour les manœuvrer (1351). Ils rendirent cette même année , au Roi et à l'armée , un service bien plus signalé. Jean assiégeait en personne Saint-Jean-d'Angély ; les récoltes avaient été mauvaises , le pays était ravagé , le général peu prévoyant , et les
assiégeants, moins approvisionnés que les assiégés, allaient être forcés par la famine de se désister de leur attaque. Les Rochelais firent à grands frais venir des blés de Bretagne, de Flandre et d'Allemagne ; ils nourrirent l'armée et le siège put être achevé avec succès. Le Roi reconnaissant leur avait promis de venir les visiter dans leur ville ; ils avaient décrété le cérémonial avec lequel ils le recevraient ; ils aimaient à étaler leurs richesses et leur luxe ; mais ce voyage ne put avoir lieu. Deux ans plus tard , les terres de Marans et de Laleu étant , en vertu du droit féodal , revenues en ses mains par la mort de leur seigneur, il les fit entrer dans le ressort de la Rochelle , ainsi que la seigneurie de Benon et le baillage de Cheusses ; concessions importantes , puisque ces localités commandaient de plusieurs côtés l'entrée de la ville.
Les Rochelais contriljuèrent aussi de leur argent , de leurs machines , de leurs hommes à la reprise de Soubise et de Surgères (1352-1353). Ils avaient à ces expéditions un intérêt direct ; car de ces postes les ennemis les inquiétaient et ravageaient leurs terres. Ils fournissaient surtout à l'armée des ^arbalétriers , arme roturière qui était alors nne cause de succès pour les Anglais.
Ils agirent plus du^ectement encore contre Salles , une plus proche voisine. Les Anglais ayant surpris l'éghse fortifiée de ce bourg, les Rochelais y coururent immédiatement et tentèrent de la leur- reprendre comme on l'avait prise , par un coup de main. Malheureusement ils ne purent réussir avant l'arrivée de la nuit ; les Anglais en profitèrent pour réparer les fortifications, et il fallut que les Rochelais attendissent les troupes que commandait le sénéchal de Saintonge , Guichard d'Angle. Il fallut aussi y porter des machines de la Rochelle. La place ne se rendit que le quatrième jour (1356).
Le château de Rochefort restait aux mains des Anglais , et leur suffisait pour troubler le commerce des Rochelais. Ceux-ci avaient alors dans leur port neuf galères d'Ai-agon,
commandées par François de Pilleiix, un nom essentiellement français. Ils achetèrent ses services au prix de neuf mille écus d'or. Les galères , remontant la Charente , attaquèrent par mer le château de Rochefort , pendant que les troupes rochelaises et celles du sénéchal le pressaient par terre. Le château se rendit après six jours de défense , le 5 septembre 1356. Ces succès partiels dégageaient la Ptochelle, mais quinze jours plus tard, le 19 septembre, la fatale imprudence de Poitiers changeait la face des choses, ou plutôt décidait la question contre la Rochelle et contre la France.
Je ne sais si jamais nation a subi une épreuve plus terrible que le fut pour la France la guerre de cent ans. Peut-être a-t-elle contribué à former la nation , peut-être a-t-elle guéri bien des maux. Mais si elle fut un remède , jamais il n'y en eut de plus héroïque ; si elle guérit, ce fut par le fer et le feu. Cette époque mérite la plus sérieuse étude , mais cette étude ne serait pas à sa place ici , où il ne s'agit que de la Rochelle.
Quels sentiments l'animaient alors ? Nous ne le savons pas , mais il parait qu'elle ne sympathisa ni avec les tentatives de révolutions politiques que forma la bourgeoisie parisienne, ni avec les douleurs convulsives qui amenèrent les désordres de la Jacquerie. On le comprend par son histoire. Elle avait moins que Paris, moins que les paysans des campagnes, soulTert de l'arrogance étourdie et de l'oppression rapace de la noblesse. Elle se rattacha à l'autorité du Régent , où elle voyait , peut-être avec raison , la seuk ressource de la France. C'est , croit-on , par ce motif que les Maire , bourgeois , manants et habitants de la ville de la Rochelle furent, en 1359, exemptés du droit de quarante sous par tonneau imposé sur la traite des vins. Mais cela ne l'empêcha pas d'être livrée, l'année suivante, au prince anglais , comme faisant partie de l'énorme rançon au prix de laquelle la France racheta son roi. Le désastreux traité de Brétigny y comprenait le château et la ville de la Rochelle , avec toutes leurs dépendances.
Par suite de ces conventions , la Rochelle changeait de prince , mais non pas de patrie , la patrie française n'étant pas encore constituée. Elle ne se rangeait pas , elle était rangée sous les lois du plus fort ; son commerce et ses libertés n'étaient pas compromis ; elle était délivrée des appréhensions d'une guerre continuelle ; cependant elle y résista tant qu'elle put. Les sentiments d'antipathie développés dans les luttes si souvent renouvelées depuis 1221- ; la rivalité , la haine de deux villes puissantes auprès des princes anglais , Bordeaux et Bayonne ; la moindre importance de son port dans un royaume qui avait tant de ports entre la Loire et l'Adour, ne semblent expliquer qu'imparfaitement cette répugnance à passer sous l'autorité anglaise. Quoiqu'il en soit, elle fut vive et hautement déclarée.
Mandés à Clalais par le roi Jean , qui y avait été amené sous bonne garde , les députés de la Rochelle offrirent d'abord de subir tous les sacrifices pécuniaires pour échapper au joug anglais , dussent-ils être cha(pic année taillés de la moitié de leur chevance. Puis, quand ils eurent Ijien vu qu'il ne s'agissait plus de discuter un traité , mais de subir une loi ; quand ils surent que le hls du Roi avait été donné et resterait en otage jusqu'à ce ({ue leur ville eût été effectivement livrée, ils déclarèrent qu'ils feraient hommage aux Anglais des lèvres, mais que leurs cœurs ne s'en mouvraient. Ainsi du moins parle Froissard , i)lus fidèle interprète des pensées que copiste des paroles. Après avoir bien fait constater , par les lettres royales , qu'ils ne faisaient qu'obéir en se détachant de la France , ils ne songèrent plus qu'aux intérêts de leur ville , et ils y songèrent avec un double succès,
Jean reconnut , visa , renouvela , ratifia tous leurs privilèges , limites légales d'un pouvoir auquel il renonçait. Puis , pour récompenser les efforts de leur fidélité , il les déclara à l'avenir à Fabri de toute attaque de ceux qui restaient français , donnant sa garantie et sa caution personnelle contre toute violation de cette promesse.
(i8 mSTOlllK DKS lUHUIKlAlS
Ils Si' (omiièront nisuili' vors VAloiiainl ; ils oltlinroiif iTabonl do lui , comnu» do Joau , la ralilicaliou do Irins l>i'iviloi;os ; iniis , crai^uanl i[uo oollo déolanilion ^onôralo ne laissai [)laco au doulo , ils on liront ilo nouvoau ôoriro un rosuiné , ils y nionlionuôroul toulos los dôolaralions ou lour l'avour l'ailos depuis Guillaunio do Poiliors jusqu'aux doi'uiôros annéos , et ils lo liront viser par le roi d'An^lolorre ; puis, ooninie ces privilèges mêmes pouvaient ne pas los mettre à l'abri dos uu^suros lisoales prises réoemment par Edouard , ils lui (iront rooounaiiro qu'elles étaient eomprises dans leurs oxonipbous ; puis ils liront ajouler, par un aulri> . que les soldais anglais tpii ooouptu'aionl \o ohàteau no dosoondraioul jamais avec leurs armes dans la ville ; liranl mèn\o quelques avantages dos oireonslanoes , eonnne ils no pouvaient pas aller plaider en appel en Angleterre , ils obtinrent iprEdouard établirait dans leur ville un juge souverain , dutiuel ressortiraienl les îles de l\é et d'Oloron. Le sceau du lloi dut èlro , au moins la première année , remis par le sénéchal aux mains d'un bourgeois. Us tinrent ainsi pendant plusieurs mois leurs \un'tes fermées. Quand on songe qu'abandonnés du Régent lie France, ils n'avaient ipio leurs forces propres à opposer aux armées victorieuses de l'Angleterre , on admire leur persistance énergique , mais on admire aussi la patience ilu monarque anglais. Celui-ci dut sans doute se réjouir [»lus d'une fois de ce que la France avait été représentée vis-à-vis de lui par son Roi et ses princes [>lutôl ipio par ses bourgeois.
Enfin , le 0 décembre 1300 , la Rochelle dut être livrée. Rertrand, sire de ^lontferrand, vint en prendre possession au nom d'Edouard 111. Lo maréchal de Boucicaut vint la lui remettre an nom do Jean. Ils étaient accompagnés du sénéchal de Sahitonge , Guichard d'Angle , naguère compagnon d'armes des Rochelais , de beaucoup de seigneurs des doux \nulis , et dos commissaires qui aviùent été à Calais les procureurs do la Rochelle , Guillaume de Seris ,