‹ Histoire des Rochelais;Chapitre 2 sur 4 · DE 1271 A 1360 CO · texte numérisé non relu

DE 1271 A 1360 CO

Pierre Buffet, Jean Chaudrier, Guillaume Boulard, Macé d'Aiguechaude ; ils furent reçus vers le soir, en dehors de la porte de Cougnes , encore fermée , par le maire Louis Buffet, accompagné de l'évéque de Saintes, Gaillard Dupuy, d'un grand nombre d'ecclésiastiques et de bourgeois. Boucicaut commença par faire connaître la cession que le roi de France l'avait chargé de faire de la Rochelle ; les cinq députés confirmèrent ce qu'il venait de dire. Montferrarid prit hautement , au nom du roi d'Angleterre , les engagements que celui-ci avait souscrits. Le Maire , prenant acte de leurs déclarations , demanda encore qu'on lui remit les titres écrits qui leur donnaient pouvoir de contracter ainsi au nom des deux rois. Cela fait , il dit qu'en vertu de la cession faite par le roi de France , il allait remettre au roi d'Angleterre ce qui lui appartenait comme domaine ou comme fief , et , pour premier acte de soumission , qu'il allait le mettre sous les yeux de son représentant , en lui faisant parcourir la ville dans sa plus grande dimension , de la porte de Cougnes à la porte des Deux-Moulins, mais qu'auparavant il devait rappeler au sire de Montferrand que , d'après les coutumes et les droits reconnus , tous les sénéchaux et gouverneurs au nom des rois, avant d'entrer dans la Rochelle , avaient juré en leur propre nom d'en respecter les libertés et les privilèges. Bertrand de Montferrand répondit qu'il lé savait et qu'il avait reçu du roi d'Angleterre ordre exprès de faire ainsi. Alors seulement la porte de Cougnes s'ouvrit ; le gouverneur anglais et le maire de la Piochelle , la main dans la main , traversèrent la ville d'une part à l'autre. Ils revinrent ensuite, avec les principaux des personnages qui les accompagnaient, souper à l'hôtel de Jean Poussart , aux Petits-Bancs , où devait d'abord loger Montferrand.

Le lendemain , lundi 7 septembre , une grand'messe fut chantée à l'église des Jacobins. Le Maire et cent seize des principaux de la ville , dont les noms nous ont été conservés , prêtèrent , sur le corps de Jésus-Christ , serment de

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fidélité au roi d'Angleterre. Bertrand de Montferrand fit ensuite celui de respecter les privilèges et libertés de la ville. Le lendemain , les autres bourgeois prêtèrent le serment d'obéissance dans les églises de leurs paroisses respectives entre les mains des officiers délégués par le gouverneur. Les provinces cédées par Jean à Edouard l'ayant été en toute souveraineté, la Rochelle était anglaise.

Gomme la lune , en étant entraînée par le mouvement de la terre , n'en a pas moins son mouvement propre , la Rochelle, en suivant les destinées que lui faisait la France, développait aussi ses institutions particulières. Moins saillantes , les modifications qui se rapportent à cette vie intime n'en ont pas été moins importantes par leurs résultats. Il faut donc , mon cher enfant , retourner en arrière pour te les faire connaitre sommairement.

C'est , tu l'as vu , un usage constant pour les Rochelais , que celui de faire reconnaître leurs privilèges en détail, par chaque roi qui arrive au trône. Au nombre des trois députés envoyés à cet effet à Philippe V , en 4317 , nous en trouvons un dont le nom , conservé à la Rochelle jusqu'à nos jours , a reçu des lettres et de la peinture un grand éclat , Fromentin (Raymond). Ils demandent même et ils obtiennent cette reconnaissance des héritiers présomptifs de la couronne , quand ceux-ci prennent une part active aux affaires (1346). Non contents de cette précaution , toutes les fois qu'un doute élevé sur ces droits est résolu à leur avantage , ils le font constater par des lettres expresses ; ainsi , en 1334 , des projets de croisade ayant été formés , ils vont au-devant de toute demande , en établissant qu'ils sont exempts du paiement du double cens exigé par les rois en semblable occasion ; en 1339 , ils se font expédier des lettres qui les autorisent à désarmer les nefs entrant dans leur port, droit mille fois exercé.

Quelquefois , les rois refusant de reconnaître la légimité de leurs prétentions , ils ont recours aux parlements dont

ils n'enregistrent pas avec moins de soin les décisions. C'est par ces voies judiciaires qu'ils repoussent en 1292 et en 1311 les demandes royales du droit de franc-fief , droit perçu ailleurs sur les bourgeois qui acquéraient des terres nobles ; en 1324 , celles de subventions extraordinaires pour le mariage des filles des rois.

D'autres mesures des rois trouvèrent chez eux une résistance d'une autre nature. L'altération des monnaies, tant pratiquée par Philippe IV , les irritait vivement et ils étaient de ceux que ce roi avait convoqués en annonçant l'intention de leur remettre le soin d'ordonner cette grave matière , l'année même où il mourut (1314). La mort de Philippe V mit aussi un terme aux mesures qu'il venait de prendre relativement au changement des poids et mesures (1321), contre lequel ils avaient manifesté un grand mécontentement. Philippe VI les adoucit de même en renonçant aux exactions financières qu'avait décrétées Charles-le-Bel , jusqu'au moment où les nécessités de l'état en firent accepter avec résignation d'autres plus dures , mais trop motivées. Aussi aucun murmure ne s'éleva-t-il lorsque Jean , poussant son droit jusques au bout , fit vendre à la criée, par son prévôt, les maisons de propriétaires rochelais qui ne lui payaient pas leurs cens.

D'autres rigueurs plus injustes passèrent , je le crains , sans désapprobation. Je veux parler de l'expulsion des juifs , prononcée par Philippe IV , en 1291 et en 1306. Du moins n'en trouvé-je aucune trace chez nos chroniqueurs , et peut-être les commerçants rochelais furent plus frappés de l'avantage momentané que paraissait apporter cette spoliation, que de l'extrême lésion qu'elle faisait au droit.

Un dernier rapport de la Rochelle avec le roi résultait de la monnaie qu'il y faisait frapper. Je t'ai signalé cette fabrication dès l'époque de la première domination des rois d'Angleterre. Une ordonnance de Jean, de 1359, désigne l'atelier de la Rochelle parmi ceux dans lesquels il commande de frapper des gros deniers blancs à l'étoile.

Dès 4326 , la lettre R était le différent monétaire , c'est-àdire la marque spéciale de cet atelier.

La commune prend au moins autant de précautions envers les officiers royaux qu'envers le roi lui-même. La formalité du serment prêté par le sénéchal , toujours observée , est toujours soigneusement mentionnée , avec cette circonstance qu'il est prêté à genoux , à genoux devant l'Évangile , sans nul doute , et en présence du maire. Et ce soin n'était pas superflu , puisqu' encore en 1307 , après plus de vingt exemples , le sénéclial de Saintonge , Guy Chevrier , refuse de s'y soumettre et ne se rend qu'après avoir fait faire une nouvelle enquête.

C'était lui-même qui avait choisi, pour maire, Pierre de Loupsaut, dont l'insistance lui fit ainsi respecter les droits de la commune ; son lieutenant avait désigné un autre des trois coélus. Loupsaut alla à Saint-Jean-d'Angély trouver le sénéchal qui y accompagnait le Pape , se fit nommer par lui et prêta entre ses mains son serment. Il n'en montra pas moins de fermeté lorsque Guy vint à son tour à la Piochelle. Le sceau ])articulier de ce Maire , un loup passant devant un arbre , nous a été conservé. Ces espèces d'armes parlantes ne sont pas une preuve de noblesse ; nous avons pour le demi-siècle qui précède les sceaux d'hommes de métier.

La commune persiste pendant cette période dans la tendance que je t'ai déjà signalée , à se dégager le plus possible de rapports avec les seigneurs voisins , en rachetant les censés qui leur sont dues, ou du moins en convertissant en censés fixes les redevances proportionnelles. Elle arrive à être assez forte pour protéger les siens même hors des lieux soumis à son action directe , tantôt en affranchissant leurs terres , au moins pour des époques déterminées , des droits de chasse et de garenne ; tantôt en empêchant les seigneurs de transporter capricieusement et d'une manière importune leurs fourches patibulaires ; tantôt en faisant abolir le droit de maltôte qui assurait

au seigneur un tiers dans les dettes actives de ses tenanciers.

De ces transactions , la plus importante fut celle qu'elle fit avec Regnault de Pressigny, seigneur de Marans. Ce port était l'intermédiaire de tous les rapports entre la Rochelle et le Poitou ; Pressigny y percevait des droits qu'il rendait insupportables par ses exactions , véritables ])rigandages souvent accompagnés d'outrages et de cruautés, que le roi eût dû et ne pouvait réprimer. Le 1<"' juin 1350, les Rochelais obtinrent de lui une renonciation à tout droit, sauf un impôt de huit deniers par fardeau d'écarlate , et comme ils avaient eu les moyens d'obtenir, ils avaient ceux de faire respecter cette convention. ^lais , dans l'intérêt de leur tranquillité à venir, ils n'en virent pas avec moins de plaisir Jean devenu seigneur direct de Marans l'adjoindre au ressort de la Rochelle.

Ils eurent d'autres débats avec une puissance moins violente, mais plus constante et plus durable, le clergé.

Le séjour du pape à Poitiers , en 1306 , son voyage à travers la Saintonge , avaient été l'occasion de demandes , d'exigences même qui pressuraient les peuples. A la sollicitation des évêques eux-mêmes , le Roi avait dû rendre une ordonnance générale tendant à y mettre un terme , mais qui n'y avait pas réussi. En 1307, les Rochelais qui , cinq ans auparavant, avaient vu dans leur ville des commissaires envoyés par le Roi sous le nom d'inquisiteurs veiller à ce qu'aucun ecclésiastique ne s'embarquât dans leur port pour aller à Rome auprès d'un pape , ne concevaient guère cette tolérance envers un autre. Ils sollicitèrent et obtinrent des lettres datées du 19 mai qui les autorisaient à résister à toute exaction de la part des gens d'église.

Mais en 1309 , ils eurent avec l'évêque de Saintes et leurs curés un débat d'une tout autre importance et qui devait durer bien près d'un siècle. Ceux-ci réclamaient le paiement de la dîme de toutes les récoltes ; les Rochelais soutenaient que de tout temps , et en vertu d'un privilège

qu'ils faisaient remonter à Charles-Martel , ils en étaient exempts. Le titre était certainement supposé , mais le fait était vrai. Le clergé , sans contester le titre , obtenait des arrêtés contraires de la cour de Rome et menaçait d'excommunication. Le peuple résistait. Du reste dans le demisiècle que nous venons de parcourir , cette lutte n'amena guère qu'une autorisation du Roi (1310) aux Rochelais de s'imposer comme ils l'entendraient pour subvenir aux frais de ce procès , et , en 1332 , le paiement de douze cents livres à l'évêque de Saintes. Nous la retrouverons à l'époque suivante.

Sur un autre point encore les Rochelais eurent à résister à l'évêque. Ils prétendaient qu'il n'y eût chez eux d'autres prisons que les leurs : dans quelques circonstances cependant ils avaient souffert que l'évêque fît détenir des accusés dans des maisons de sa dépendance comme en lieu emprunté. Mais celui-ci voulut ériger cette concession en droit, et cette prétention fut repoussée en 1350 et en 1357. Elle devait se reproduire.

Les officiers municipaux défendaient leur juridiction contre le prévôt avec autant de soin que contre l'évêque. En cette matière comme en beaucoup d'autres l'absence de règles écrites amenait bien des difficultés. En 1315 , une enquête fut ordonnée pour constater l'usage ; interrompue par la mort du roi Louis X et reprise en 1317, elle établit que toute juridiction civile et criminelle sur les bourgeois , leurs serviteurs et leurs biens , appartenait au maire et aux échevins , et que le prévôt devait leur renvoyer ces affaires , même s'ils ne les revendiquaient pas ; que le prévôt devait faire exécuter aux frais du roi les sentences criminelles du maire ; que s'il avait à faire saisir les biens de non bourgeois qui se trouvaient dans la maison d'un bourgeois , il ne le pouvait que par l'intermédiaire du maire. Et non seulement cette décision fut prise pour l'avenir , mais elle fut immédiatement appliquée et fit annuler une sentence que le prévôt avait prononcée contre

un bourgeois dans une affaire capitale. L'affaire fut renvoyée devant le maire.

Les maires obtinrent sur les prévôts un avantage plus sensible peut-être à leur vanité lorsque , en 1316 , ils firent réduire de huit à six le nombre de leurs sergents. Le peuple , toujours peu ami de ces agents subalternes , en poussa des cris de joie.

Dans les procès criminels , le maire jugeait entouré de son conseil. Nous avons le procès-verbal de l'un d'entre eux ; on y voit que l'accusé qui avouait devait répéter ses aveux , libre de tout lien. Malheureusement s'il n'avouait pas , il pouvait être mis à la question. Il pouvait plaider son innocence et demander justice , ou demander merci par cette formule : « Votre droit soit vôtre ; je n'ai cure de » votre droit , je ne veux que miséricorde , et ce je requis » à monseigneur le Maire et à ses vaillants hommes qui » sont icy. » Il y avait appel des jugements de ce tribunal au parlement de Paris.

Dans des affaires d'une moindre importance , la sentence du maire pouvait et devait d'abord être portée en appel devant les échevins , comme l'ordonne un arrêt du parlement de 1309.

Un bourgeois répondait des actes de ses serviteurs , et , en 1300 , l'un d'eux , donc le clerc était accusé d'un meurtre , fut mis en prison et n'en sortit qu'en fournissant une caution de cinq cents livres.

Enfin , en 1355 , Jean confirma cette juridiction , en déclarant que nul ne pourrait être distrait de ces juges et que ses commensaux et les officiers de sa maison eux-mêmes ne pourraient évoquer une affaire devant les maîtres des requêtes du palais qu'autant qu'ils y figureraient comme défendeurs.

En affaires civiles , les juges du sceau avaient voulu se réserver les procès occasionnés par des actes que les bourgeois avaient mis sous leur sanction. Il fut décidé que ceux-là mêmes devaient être renvoyés au maire. Quelquefois

des transactions lui étaient soumises comme témoignage de confiance. C'est c>e. ({ui avait été fait en 1290 par deux grands seigneurs : Savari de ^lauléon ayant fait une convention avec Geoffroy de Nuaillé , tous deux avaient pris à témoin de leur serment le maire , les échevins et les pairs de la commune.

C'était là un acte de pure déférence. L'action légale des maires non seulement ne s'étendait pas sur de si hauts personnages , mais ne dépassait guère les murs de la ville. En 1343 , un meurtre ayant été commis sur le chemin de la Rochelle à Lafont , on en disputa la connaissance au maire. Cependant après enquête faite , il fut admis que sa juridiction comprenait le faubourg ; les ofticiers du roi de Navarre et ceux du sieur de Parthenay lui remirent le coupable. La banlieue comme circonscription géographique était bien déterminée ; témoins le règlement si souvent répété sur l'entrée des vins , crûs hors banlieue , et une sentence de 1302 qui avait banni une femme de la ville et de la banlieue ; mais elle n'était bien soumise ni à l'action financière ni à l'action juridique du maire. En 1278 , un pair était condamné à l'amende pour avoir reproché au maire de porter préjudice au roi en faisant induement banlieue , reproche qu'il démentit ensuite , et en 1343 on ne reconnaît son droit que parce que Lafont est un faubourg de la ville.

Une aussi haute juridiction suppose une large administration de la police , et il y a à peine besoin d'y insister. Le désarmement des nefs qui entrent dans le port confié à un officier spécial , l'interdiction aux navires sans chargement de franchir la chaîne , l'obfigation aux marins de ces navires qui viennent en ville de remettre armes et bagages aux sergents à ce préposés , sont de vraies mesures politiques , symptômes d'une défiance trop justifiée envers les étrangers. Le maire et ses agents surveillent tout ce qui a rapport à la vente , cherchent à en assurer la loyauté , par l'emploi de bons poids et de justes mesures ; ils veillent

aussi à la santé publique, jusqu'à faire enfermer les lépreux dans un hôpital spécial , auquel , après leur décès , appartenaient leurs biens ; aux mœurs publiques , frappant la calomnie , punissant du pilori et du bannissement ceux qui ouwent un asile à la débauche.

La désignation d'une maison qui appartient en 1352 à un maître des écoles de Saint-Nicolas , et qui plus tard appartint à sa veuve , montre qu'au xiV^ siècle la Rochelle avait des écoles laïques.

Mais il y a Heu surtout de relever, comme indices historiques , les règlements municipaux relatifs aux maisons de la ville ; on dirait qu'on veut les protéger. Le propriétaire a un privilège avant tout autre créancier sur les biens du locataire. Si le propriétake d'une maison ne paie pas le cens dont elle est le gage , on n'en doit prendre pour paiement ni les portes , ni la teille (le heurtoir ?) , mais on doit avoir recours sur les autres biens du débiteur , et s'il n'y en a , fermer la maison à clé et non l'enfreindre. Apparemment les maisons avaient perdu de leur valeur relative , car on trouvait onéreux les cens autrefois consentis , et les officiers de la commune demandèrent et obtinrent de Philippe VI , une ordonnance qui permettait d'amortir ces cens , sauf les conventions expressément contraires , au denier dix , c'est-à-dire par le versement d'un capital décuple de la rente. Ceux auquels ils étaient dus réclamèrent, mais le maire s'appuya sur l'intérêt public et l'emporta auprès du roi sur les créanciers , au nombre desquels étaient pourtant plusieurs des principaux de la ville et quelques seigneurs puissants. Mais par contre et dans le même but , les propriétaires ou les créanciers hypothécaires qui dans l'espace de deux ans n'auraient pas réparé ou réédifié les maisons qu'ils laissaient tomber en ruines étaient déclarés déchus de tous droits ; leur maison ou son terrain devenait propriété de la commune , qui pouvait l'employer ou le vendre. Cela n'empêcha pas que, comme je te l'ai dit , en 1354 , Jean ne fit vendre des

maisons ou des places qui avaient été plus de trois ans sans lui payer leurs censés.

Ce sont là des signes de diminution dans la fortune publique et dans la population. La Rochelle semble cependant supporter sans trop de peine , outre sa part , et , comme tu l'as vu , plus que sa part légale des charges publiques qui sont énormes, des charges particulières assez lourdes.

Son commerce résistait aux malheurs des temps ; on assure que , dès cette époque, ses négociants avaient pénétré jusque dans l'intérieur de l'Afrique par le Sénégal et la Gambie ; mais c'était surtout avec les Flamands que leurs affaires étaient actives. Les guerres n'avaient pas empêché que sous Philippe IV même, et sous Philippe VI, en 1295 et en 1331 , leurs privilèges ne fussent renouvelés et accrus par les villes ou par les princes. Les magistrats de leur côté veillaient activement à ce que leur port offrît sérieusement toutes les garanties promises , et , en 1313 , ils obtinrent du Parlement , alors à Poitiers , en faveur de marchands genevois , un arrêt qui reconnaissait que les marchands trafiquant à la Rochelle étaient à l'abri de toutes lettres de marque et de toutes représailles. Aussi tu as vu quels services leur commerce put rendre à l'armée de Jean. C'était là ce qui facilitait le paiement des impôts.

Ils sont malheureusement un des points les moins éclaircis de notre histoire, et l'on n'en a bien déterminé ni le mode ni le taux. Comme tu l'as pu remarquer, l'établissement de tout nouvel impôt exigeait l'adhésion du roi , et il la donnait facilement , pourvu que ses revenus fussent saufs, et en laissant aux magistrats l'embarras de le prendre où ils pouvaient et comme ils pouvaient. Les droits d'entrée sur toutes marchandises et surtout sur les vins paraissent être la principale ressource , indépendamment des droits que percevait le roi et dont les bourgeois étaient exempts. Le droit de vérification des poids et mesures , de tout genre et pour toute denrée , la vente de quelques charges ,

la location de quelques lieux , les seuls où certaines marchandises peuvent se vendre , la ferme de quelques propriétés de la ville , les amendes , sont des sources plus ou moins fécondes , et tout à fait analogues à celles où les villes puisent encore leurs revenus.

Mais il y en avait une toute différente. C'était le droit que payait quiconque était reçu bourgeois , et dont les fds de bourgeois furent quelquefois dispensés , et celui que payait tout pair , échevin ou maire , en entrant en charge. Rien ne montre mieux ce caractère d'alliance défensive qui est celui de la commune ; ces droits ne sont pas fixes ; ils croissent comme la fortune du bourgeois et du magistrat , parce que celui qui a le plus à perdre a le plus d'intérêt dans l'alliance ; il semble même que la richesse fit quelquefois fléchir les règles. En 1357, Jean Aubrequin, dit Jean de Saintonge , fut reçu de commune , bien qu'il n'eût pas un an et un jour de résidence, tant pour l'honneur de sa personne , que pour vingt écus de Jean qu'il donna d'entrée. C'est ce citoyen qui , sept ans plus tard, donna à l'aumônerie d'Aufrédi ce domaine de Nieul , appelé la maison du Patrimoine. Nous avons le chiffre total de cet impôt pour quelques-unes des années de ce siècle ; il varie de deux à trois cents livres. Quelquefois il s'accroissait par des contributions volontaires , surtout lorsque des craintes commandaient d'augmenter les fortifications. Les hôpitaux sont aussi l'objet de nombreuses libéralités. On trouve dans cette période des dons en faveur de Sainte- Marie de Bethléem , de Saint-Ladre , de Saint-Nicolas , de Saint-Berthomé , et , en 1348 , Henri de Nochoue , charpentier , et sa femme , Jeanne , par le legs d'une maison , de treize lits garnis qu'ils y possèdent et de divers revenus , fondent l'aumônerie Saint-James , dans le quartier du Perrot. Les hôpitaux de la Rochelle étaient en bonne renommée , et Guillaume Suireau , qui , par testament , en fonda un en 1322 , à Esnandes , les cite pour modèles.

De grandes précautions sont prises pour le bon emploi des deniers communs ; des comptes sont fréquemment demandés aux comptables ; les membres de l'échevinage se surveillent les uns les autres et surveillent leur chef, et même les prescriptions à cet égard sont trop souvent renouvelées dans cette période pour ne pas faire supposer des abus ou du moins une grande méfiance.

Sous ce régime , même dans ces temps , la ville par dons ou par achat acquiert de nouvelles propriétés , où elle fonde ou prépare des étabUssements , des prames , des cours d'eau , le minage , la panneterie , la petite et la grande boucherie , des maisons sur l'emplacement desquelles s'élèvera plus tard la maison de l'échevinage , l'hôtel-de-ville actuel , la tour de Mom-eilles où seront un jour ses archives. Elle fait plus , elle acquiert les terrains marécageux de la Mouhnette , où elle creuse un chenal qui facilite beaucoup l'arrivage des denrées provenant de l'intérieur. Pour ce grand travail , les propriétaires intéressés de la ville ou de la banlieue contribuèrent volontairement , ou y furent contraints par lettres patentes obtenues de Charles-le-Bel (1325).

Il faut signaler aussi quelques nouveaux établissements ecclésiastiques. Tu as vu tout ce que les Templiers de la Rochelle avaient montré d'orgueil et de violence. Ce ne furent pas les motifs qu'on allégua dans leur procès ; on leur imputa ces impiétés , ces immoralités monstrueuses qui servirent de prétextera la ruine de leur ordre. Leurs propriétés furent transférées , en 1317 , aux HospitaUers , dont la chapelle , au Perrot , venait d'être érigée en église paroissiale. Environ trente ans plus tard furent fondées l'église de Saint- Yves ou Saint- Yon , saint de l'ordre des Augustins , et le monastère de Sainte-Claire , dont on appelait les religieuses les sœurs noires.

Les institutions ne valent que par les hommes qui les suivent ; il importe donc de relever quelques décisions renouvelées ou prises à l'égard des membres de la com-

mime. Il ne suffisait pas pom' y être admis de le demander et de payer. Il fallait être présenté par un ou plusieurs jurés de la commune : puis un laps de temps était consacré à des informations suivies d'un rapport sur la vie antérieure , les qualités et même la santé du postulant. Un étranger à la France pouvait être admis ; mais il fallait alors que l'un de ceux qui demandaient son admission se portât caution de ses sentiments pour le roi de France et pour la ville. Puis les cent décidaient. Très peu de règles étaient obligatoires ; ils se mettaient souvent au-dessus d'elles. Ainsi ils conservent comme bourgeois un seigneur de la Jarrie , bien qu'il ne résidât plus dans la ville , sous cette seule condition qu'il y ferait les quatre fêtes solennelles de l'an; un autre, bourgeois depuis longtemps , bien qu'il fût marié au dehors , parce qu'il n'osait , à cause des guerres , disait-il , faire venir sa femme.

Les candidats admis prêtent le serment d'être fidèles au roi , soumis aux institutions et aux magistrats de la ville , de ne point faire frauduleusement profiter d'autres qu'eux des privilèges accordés aux membres de la commune. Nul autre n'a droit de vendre quoi que ce soit au détail par la ville. Leurs vins sont l'objet d'une faveur déjà souvent mentionnée et si soigneusement maintenue que, deux fois, la récolte ayant manqué et ne pouvant fournir aux besoins de la ville, il faut une autorisation spéciale et accompagnée de toutes résolues pour permettre l'entrée des vins étrangers. La commune veille sur les siens, comme une famille. Dans une année difficile , 1294 , elle fait par sa garantie obtenir un délai à ceux des bourgeois qui ont des dettes ; elle plaide elle-même pour protéger leurs testaments indûment attaqués.

Les emplois municipaux sont naturellement réservés aux bourgeois ; ils sont nombreux , tous rétribués , médiocrement il est vrai , et rigoureusement surveillés.

Les principaux ne sont exercés que par les pairs. Ils n'en peuvent cependant remplir qu'après avoir été trois

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ans membres de l'échevinage et qu'un seul dans l'année ; leurs parents et leurs enfants ont la préférence sur tout autre dans les charges et honneurs que confère la commune, et, en cas de décès, sont appelés avant tout autre à succéder aux dignités de leurs pères ; si l'un des pairs tombe dans une telle pauvreté qu'il ne puisse payer ses créanciers , se faire absoudre d'excommunication , et vivre hors de la misère, la commune vient à son aide et emploie à telle œuvre , si besoin est , jusqu'à deux cents livres tournoi» par an des deniers communaux.

Les exigences correspondent à ces avantages. Un serment spécial prêté par les pairs assure à la commune leur coopération franche et dévouée ; ils doivent lui sacrifier toute haine , toute rancune particulière , et trois échevins sont désignés chaque année pour s'assurer que le bon accord règne entre les cent membres , pour le rétablir au besoin en réglant les procès et les différends : ils doivent lui subordonner toute ambition et nul officier royal ne peut être officier de la ville : s'ils sont avocats , ils ne peuvent plaider devant aucune cour municipale , et pour avoir contrevenu à cette règle , un échevin qui avait été maire , quelque rang qu'il occupât dans la commune, fut condamné à une amende de dix marcs d'argent et suspendu pour un an de tous ses offices ; ils ne peuvent être ni fermiers ni cautions des fermiers de la ville.

Par une décision de 1303, le jour de l'entrée en fonctions du nouveau maire, les cent de l'échevinage désignaient trois d'entre eux parmi lesquels ce magistrat devait choisir un sous-maire , qui le remplaçât en cas d'absence. Il ne lui succédait cependant pas en cas de décès. Le sénéchal ou son lieutenant , pour le roi , devait alors choisir l'un des coélus qui au moment de l'élection avaient été inscrits dans Tordre du nombre des voix obtenues. Ce cas se présenta plusieurs fois dans le cours de ce siècle et fut toujours ainsi décidé.

Une décision de 1332 ordonna que le maire fût néces-

sairement pris parmi les cent pairs , et déjà, en 1292, on avait statué qu'un maire ne pourrait être réélu qu'après un intervalle de deux ans.

Le maire lui-même est l'objet d'une surveillance jalouse. Les annalistes notent sans cesse le soin pris de ne lui permettre aucun acte avant qu'il ait prêté son serment. Alors seulement les registres et les sceaux lui sont remis. Même lorsque le sceau est changé , comme il arriva en 1355 , l'ancien lui est encore remis , et il ne l'est qu'après cette formalité. Il lui est interdit de faire délibérer hors de l'échevinage , prescrit de suivre les décisions du conseil. Il ne peut quitter la ville pour plus d'un jour sans congé des échevins. (Décision de 1331.) Il n'a qu'une des quatre clés de la caisse municipale , dont les trois autres sont remises à un échevin , à un conseiller et au trésorier.

Du reste il est l'objet d'un grand respect et de grands honneurs.

A dater de 1317 , les noms des maires sont inscrits et conservés dans un livre spécial. La ville lui entretient une garde de douze sergents qu'il est libre , s'il le veut, d'augmenter à ses frais. Cette garde ne peut être une escorte d'honneur que pour lui et pour celui- des coélus qui le remplace, en cas d'une maladie ou d'une absence durable ; elle ne remplit que les devoirs utiles, mais non pas les fonctions honorifiques auprès du sous-maire ou du premier échevin qui le remplace momentanément, mais qui ne doit pas cet honneur à l'élection. Les règlements sévères qui le protègent , par des peines pécuniaires et corporelles, contre toute insulte et toute désobéissance , sont plusieurs fois appliqués dans cette période , et notamment en 1307 , contre un personnage important , un sous-maire.

Ses honneurs, déjà grands, sont encore accrus. Au sortir de la mairie , s'il n'était pas échevin , il le devient de droit à la première vacance ; s'il l'était , il devient premier échevin , ou , du moins , prend rang immédiatement après ceux qui ont été maires avant lui ; comme tel il est assis

au conseil , opine le premier ou des premiers , et doit accomplir d'office ceux des devoirs du maire que le maire refuserait ou négligerait de remplir. Des peines sont prononcées contre quiconque lui disputerait ce rang.

S'il meurt dans l'exercice de ses fonctions , sa mort est un deuil public : tout travail , toute vente sont suspendus ; les cent pairs sont tenus d'assister à ses funérailles , célébrées aux frais de la commune, par tout le clergé et avec la plus grande pompe ; et pour que le souvenir en demeure plus longtemps, chacun des cent pairs est tenu de faire dire dans l'année , à ses frais , une messe basse pour le repos de l'âme du défunt.

Au milieu de ces mesures prises pour la splendeur du pouvoir municipal , tu en remarqueras deux qui déjà le menacent , l'une qui indique et seconde une tendance à en rendre les offices héréditaires et par suite à rétrécir le cercle où se recrute cette aristocratie ; l'autre qui indique, par cela même qu'elle la combat, une tendance à faire de ces charges un marchepied pour parvenir aux charges plus brillantes de l'état , à se servir de la commune pour chercher ailleurs la considération et la grandeur.

Les opinions et les mœurs du temps , plus encore que le respect de la chose jurée , portaient les souverains anglais à ne gêner en rien le développement de cette vie intérieure. Toutefois on ne peut vou' sans quelque étonnement la liberté des élections sous leur empire. Pendant les douze années qu'il dure , le maire est pris cinq fois parmi les députés qui avaient jusqu'au dernier moment, auprès de

Jean et devant Edouard, protesté contre l'acte qui livrait la Rochelle à l'Angleterre : des promesses de faveurs qui leur avaient été faites par le Dauphin de France sont ratifiées et accomplies.

Les garanties accordées aux commerçants n'importaient pas moins au Roi qu'aux Rochelais eux-mêmes, puisqu'un roi ne peut être riche que par la richesse de ses sujets. Aussi Edouard les respecta-t-il très sérieusement. Dès 1361 , des marchandises appartenant à Jacques de Blois ayant été saisies à la Rochelle , contre les privilèges de la ville , à la première réclamation , il fit lever la saisie. Il se hâta d'assurer aux marchands castillans le maintien de toutes leurs franchises dans ce port , et de prévenir môme tous les prétextes sous lesquels ses officiers auraient pu les inquiéter ; il confirma la diminution de droits d'entrée que venaient de faire les Rochelais sur plusieurs denrées, dans le dessein déclaré d'attirer dans leur ville plus de marchandises.

La fabrication de la monnaie , autre avantage pour le commerce , y fut non-seulement continuée , mais rendue plus active qu'auparavant. Edouard avait concédé aux bourgeois la moitié de la monnaie d'argent et de la monnaie noire ; mais nous savons , par des comptes conservés , qu'on frappait aussi de la monnaie d'or. C'est à cette époque , je crois , que remontent les plus anciennes pièces qu'on ait émanant de la Rochelle, ce sont des Hardis du Prince noir et aussi des demi-gros et des gros d'Edouard, au nom de ce prince, mais au Lion, type des monnaies de Flandre , ce qui devait singulièrement convenir aux Rochelais qui avaient un si grand commerce avec ce pays.

Bien que les démêlés des Rochelais avec leurs curés et l'évêque de Saintes n'eussent pas été terminés , même par fintervention du Pape , l'évêque fit construire , en 1360 , dans leur ville , un palais épiscopal , désigné sous le nom d'Evescot ; en 1371 , il voulut y établir un tribunal et y avoir une prison : mais il trouva de la part des bourgeois

une résistance , contre laquelle il eut en vain recours à l'intercession du duc de Lancastre. Forts de leur droit et de leur résolution, ils signifièrent à l'évêque et au duc que, si les constructions commencées n'étaient pas interrompues , ils y mettraient ordre eux-mêmes et par voie de fait.

Les dons aux hôpitaux ne sont point amoindris dans cette période de douze ans , et en général l'administration ne paraît en rien modifiée. Un règlement (13G9) interdit au maire , s'il était praticien , de plaider devant quelque cour que ce fût , à moins qu'il ne s'agît des alîaires de la ville ; un autre (1370) statua , et c'est sans doute un signe des malheurs du temps , que ni le maire ni aucun des officiers de la commune ne serait exempt de taille , de contribution ou d'autre subside , et fixa à cent livres la seule indemnité que dût recevoir le premier.

Edouard , si soigneux observateur des privilèges commerciaux et administratifs de la ville , respecta moins leur caractère politique. Il s'était engagé à ne la point mettre hors de sa main ; d'abord en effet elle eut un gouverneur particuher ; puis ce titre passa au premier des généraux anglais , à Jean Chandos , qui le mentionnait spécialement après celui de lieutenant du roi en Guienne ; mais dès l'année 13G2 , Edouard transporta à son fils le prince de Galles , le célèbre Prince noir, la souveraineté d'Aquitaine et enjoignit aux Ilochelais de le reconnaître pour maître. Je ne vois pas qu'ils aient alors réclamé contre cette violation de leurs privilèges. Ils les tirent seulement confirmer par le prince, comme il est constaté, à deux fois, par ses lettres patentes. Ils prêtèrent serment entre ses mains mêmes dans l'église des Cordeliers , lorsqu'il vint (août 4363) avec le comte de Warwick prendre possession de leur ville.

Il y avait débarqué en arrivant d'Angleterre , avec la princesse sa femme ; Jean Chandos vint de Niort les y joindre et après de grandes fêtes les emmena à Poitiers. Tout ce cortège revint l'année suivante , lorsque le Prince

noir promenait dans ses domaines le roi de Cliypre , qui sollicitait les rois d'Em'ope à une nouvelle croisade , et ils trouvèrent encore à la Rochelle grand' chère et grand' fête.

Chandos avait donné d'autres hôtes à la Rochelle. Il y avait amené une partie des prisonniers faits à la bataille d'Auray (1364) ; ils y restèrent plusieurs années , et c'est entre leurs mains que Duguesclin , en passant dans cette ville , à son retour de Bretagne à Bordeaux , laissa les sommes qu'il avait réunies pour sa propre rançon.

Éblouis par la somptuosité de la cour et par l'éclat des victoires du prince de Galles , ou intimidés par sa puissance et par la proximité de son voisinage , les Rochelais , à l'assemblée de Niort (1368) , ne tirent pas d'opposition à cet établissement d'un fouage, c'est-à-dire d'un impôt d'un franc , disent les uns ', de dix sous , disent les autres , par chaque feu, qui indisposa tous les seigneurs Gascons : eux s'y résignèrent assez vite , et s'il se fût borné là , le prince ne se les fût pas aliénés ; aussi ne se joignirent-ils pas aux Aquitains qui invoquèrent contre ces extorsions la justice de Charles V. Mais cette soumission ne détruisait pas une antipathie qu'accroissait tous les jours l'orgueil des Anglais.

Elle s'accrut bien plus encore lorsque le Prince noir, ayant répondu aux citations juridiques du Roi de France qu'il irait à Paris en effet , mais suivi de soixante mille lances, se mit en état de soutenir ce fier défi. Non content de droits considérables (à la Rochelle , les droits de la prévôté , de la geôle et du sceau rapportaient cette année là deux mille livres) , il accrut tous les impôts , il en étabht de nouveaux ; il en chargea toutes les marchandises , il fit travailler aux fortifications de la ville et du château ; nourrissant , payant les ouvriers aux dépens des habitants : leur imposant à eux-mêmes et aux habitants des campagnes voisines ces travaux comme corvées. En vain ils réclamèrent , ils invoquèrent leurs privilèges et les serments prêtés ; à peine obtinrent-ils quelques remises , quelques exemptions partielles. Ils envoyèrent comme députés en

Angleterre deux échevins , deux pairs , deux bourgeois , qui y restèrent six mois sans pouvoir mettre un terme à ces vexations rendues plus dures par les formes brutales de la garnison et du capitaine du château ; des deux côtés l'antipathie devenait méfiance et haine.

L'armée du roi de France , conduite par Duguesclin , était entrée en Poitou ; les amis de l'Angleterre se groupaient autour du Prince noir. Robert Knowles qui lui amenait des troupes de Bretagne débarqua à la Pvochelle , et y séjourna deux jours. Les Rochelais qui eux-mêmes avaient dû fournir quelques soldats au Prince , furent contraints de lui faire fête , par crainte de Jean d'Evreux , qui commandait le château en l'absence de Chandos et de Persy. Ils ne résistaient pas , ils se demandaient entre eux comment ils pourraient résister.

Une autre flotte arrivait d'Angleterre , conduite par le comte de Pembrock , plus forte , et , croyaient-ils , plus directement hostile. Ils parlaient de lui fermer leur port. Mais elle devait rencontrer un ennemi plus redoutable. Une Hotte espagnole, envoyée comme auxiliaire à (Iharles V, commandée par quatre officiers , dont l'un , Rodrigue le Roux , en reçut le nom de Rodrigue de la Rochelle , venait à sa rencontre. La bataille s'engagea le 22 juin 1371. On combattit avec acharnement pendant deux jours: moins nombreux , montés sur des navires moins élevés , les Anglais, malgré un grand courage , furent accablés par des masses de plomb et de fer qu'on lançait sur eux ; des brûlots mirent le feu à treize de leurs navires. Pembrock qu'on avait engagé à demander le secours des Rochelais , avait fièrement refusé : mais le sénéchal de Poitou qui était dans la ville les pressa d'aller à son aide. Ils répondirent qu'ils avaient leur ville à garder ; qu'ils ne savaient pas combattre sur mer , surtout contre les Espagnols ; que par terre ils combattraient volontiers. Nulle instance ne put vaincre leur mauvais vouloir. Le sénéchal et trois autres chevaliers se jetèrent dans des barques et rejoi-

gnirent l'amiral anglais. Ils partagèrent sa défaite ei aussi sa captivité. Tous furent emmenés en Espagne.

Le refus obstiné des Rochelais n'avait été qu'une prévision. On assura qu'on avait trouvé sur les navires anglais , parmi les papiers des ordres pour les transporter en Angleterre et les remplacer par une colonie anglaise , et des caisses remplies de grésillons , espèces de menottes , pour les enchaîner pendant ce transport. Ce bruit répandu parmi eux dut accroître leur joie de la défaite de Pembrock; mais il fallut la cacher , car le lendemain du combat naval , le captai de Buch entrait dans la ville avec bon nombre de lances. Il y séjourna quelque temps; les affaires du Poitou l'en tirèrent. Le roi de France de son côté avait résolu de profiter de son succès. Par ses ordres, Yvain de Galles avait ramené devant la Rochelle des vaisseaux français , avec quelques navires espagnols commandés par Rodrigue ; ils fermaient la rade. En même temps le connétable Duguesclin s'était avancé par terre. Arrêté à Bourgneuf , à deux lieues de la ville , il la sommait de retourner à la France, S'appuyant de la décision récente du parlement , il lui en faisait un devoir, oubliant qu'elle avait subi et non pas fait le traité de Brétigny.

Les Rochelais ne s'en seraient guère plus souciés probablement, si le château et sa garnison ne les eussent forcés de s'en souvenir. Les trouvant trop lents à rentrer dans le devoir , Duguesclin se mit à ravager les campagnes , à brûler les maisons , à couper les vignes. C'était la guerre de ce temps. Ils demandèrent au Prince noir et à ses officiers de les protéger. Ceux-ci ne s'en émurent , peut-être en rirent. Les Rochelais alors, ne pouvant se défendre, se rachetèrent. Ils donnèrent au connétable soixante mille livres pour sauver leurs vignes. Puis les bourgeois qui allaient payer cette rançon eurent un entretien avec le connétable. Ils échangèrent quelques propos. Le lieu où ils se virent en a conservé le nom de Treuil au secret. Duguesclin s'éloigna.

Yvain restait , mais libre de ses mouvements ; par une démarche hardie , il débarqua avec des troupes près de Soubise, et prit le plus redoutable chef anglais, le captai de Buch, qu'il amena captif sur son navire devant la Rochelle.

Cependant le désir de contribuer à la défense de Poitiers avait tiré de la Rochelle Persy et Jean d'Evreux ; ils laissaient à la garde du château une garnison fort affaiblie, commandée par Philippe Mancel , officier plus brave que, malicieux , disent les chroniqueurs. Les Piochelais se souvinrent du Treuil au secret. Le ]\faire était alors Pierre Boudré , mais ce fut un de ses coélus , Jean Chaudrier , qui avait été quatre fois maire , qui se chargea de tout conduire ; ce qui a fait croire à Froissart qu'il était cette année là le premier magistrat de la ville.

Chaudrier invita Mancel à dîner avec les principaux de la ville ; puis , au moment où l'appétit satisfait dispose le plus à la bonne humeur et à la confiance , il lui parla de nouvelles qu'il venait de recevoir d'Angleterre. Mancel voulut les voir sans tarder ; on lui montra des lettres revêtues du sceau royal , et , comme il ne savait pas lire , il demanda un clerc qui les lui lût. Le clerc , qui avait sa leçon faite , lui lut ou plutôt lui récita des ordres aussi agréables que faux. Le maire devait le lendemain faire la montre , ou revue, des milices de la ville, en même temps que le capitaine du château ferait celle de la garnison. A l'issue de la revue , le maire , sur des fonds que la ville devait au Roi , paierait à la garnison la solde arriérée. On ne met pas en doute de si bonnes nouvelles; Mancel, rentré au château, dit à ses soldats : garçons, faites bonne chère ; demain vous serez payés ; et il ordonna qu'on se préparât à la revue.

Ses troupes , en descendant le lendemain sur la place , y trouvèrent celles de la ville ; elles ne se demandèrent pas si des masures abandonnées qui s'élevaient entre la place et le château n'en cachaient pas d'autres : bientôt pourtant des bourgeois armés en sortirent , et leur cou-

pèrent le chemin ; surpris , entourés par des gens plus nombreux , mieux préparés , plus résolus qu'eux , les soldats anglais ne songèrent même pas à se défendre ; encore moins quelques hommes et quelques valets restés dans le château eurent-ils l'idée de résister à la menace. Les Rochelais, dès cet instant maîtres chez eux, commencèrent immédiatement le pillage et la démolition du château.

Ils s'empressèrent aussitôt d'envoyer vers Duguesclin et les frères du Roi, pour leur apprendre qu'ils revenaient à la France et aussi leur faire connaître à quelles conditions ils les recevraient dans leur ville. Duguesclin , au rapport de son historien , voulait une soumission complète et immédiate ; il menaçait sans cela d'entrer de force dans la ville , de tout piller , de tout brûler. Croyez-vous donc , lui aurait dit un des bourgeois , qu'on entre ainsi dans la Rochelle. Si le soleil y entre , répondit le connétable, tenez pour sûr que j'y entrerai. Le mot doit être du poète chroniqueur et non de son héros. Il est impossible d'admettre que les Rochelais eussent bravé ainsi la colère des Anglais, s'ils n'eussent été sûrs de l'appui de l'armée française.

Quoi qu'il en soit de cette gasconnade , le connétable attendit patiemment que les députés rochelais eussent été trouver Charles V, et traiter de leurs affaires. Ils demandaient, outre la ratification de leurs privilèges, la démolition du château , la promesse 1*^ que le Roi ferait frapper chez eux une monnaie en tout semblable à celle de Paris , et 2*^ qu'il obtiendrait, à ses dépens, du pape leur absolution pour la manière dont ils s'étaient dégagés de leur serment envers le roi d'Angleterre. Quand le Roi leur eut tout accordé , ils revinrent et reçurent dans leur ville avec de grandes fêtes et de grands cris de joie les princes et le connétable. C'est ici que je trouve pour la première fois mentionnée une cérémonie qui était ou qui devint habituelle. On tendit un cordon de soie devant la porte par laquelle les seigneurs devaient entrer , jusqu'à ce qu'ils eussent prêté serment de respecter les privilèges. Cet

obstacle était lui-même mi signe de bomie amitié. En 1360, Ja porte était restée fermée devant Monferrand.

Les meilleures autorités placent au 15 aoiH 1372 cette reddition de la Rochelle à la France.

Il y a de grandes controverses sur la détermination précise de ces dates. Il y a même quelques circonstances suspectes dans ce récit. Que les Anglais aient perdu une bataille navale devant la Rochelle , que cette ville se soit d'elle-même , à l'aide d'une ruse , délivrée de leurs mains et donnée à la France, voilà tout ce qu'on peut regarder comme établi avec ce qu'on nomme certitude en ces matières ; mais tous les détails de l'histoire donneraient lieu à de pareilles réserves.

Ces faits une fois admis , la moralité n'en est pas moins discutable. A coup sûr les Rochelais ont traité bien lestement leur serment de fidélité envers le Prince noir. La violation de leurs privilèges , le refus de protéger leurs campagnes, les excuse ; le dessein de les transporter en Angleterre et l'apport des grésillons les justifieraient complètement , mais comment vérifier des assertions de ce genre ? En général l'opinion leur a été favorable. Dans ce temps, la trahison très-commune pouvait exciter la colère, non l'indignation. Le caractère dramatique de cette action hardie a frappé l'imagination, le théâtre s'en est emparé. La gloire s'en est attachée à Chaudrier , et au xvi^ siècle Ronsard se faisait honneur de descendre de lui : il remarquait qu'une rue de la Rochelle portait son non. Le fait est vrai ; mais il ne date pas de la ruse employée contre Mancel. Il remonte au moins à un siècle plus haut. Les Chaudrier ou Chauderer (le nom revêt bien d'autres formes) étaient une des plus anciennes et des plus riches familles rochelaises, et leur maison avait, suivant un usage alors fort commun , servi à désigner la rue où elle était située. Mais c'est à cet acte d'énergie et à Froissart qu'il doit son immortalité.

LA I^OCHELLE Française et Catliolique

En rentrant sous la domination des rois de France les Rochelais tiraient de ce nouveau cliangement les avantages qu'ils avaient tirés de tous les autres : la ratification de leurs privilèges et leur augmentation. Il entrait dans la politique de Charles V de s'attacher les communes et de puiser chez elles des éléments pour recruter et pour modifier sa noblesse. Aussi à ses concessions pour la ville , ajouta-t-il le don de la noblesse héréditaire pour les maires, les échevins et les conseillers présents et à venir : don brillant, mais dangereux pour ces anoblis qu'il éloignait de leurs pairs plus qu'il ne les rapprochait des nobles , dangereux surtout pour la commune, parce qu'il donnait à ses principaux citoyens autre chose qu'elle et que les services à lui rendre pour but et pour moyen de leur ambition. L'effet de ce poison pouvait être plus ou moins lent , il était sûr.

Les privilèges reconnus à la ville furent dans la forme , mais dans la forme seulement , un octroi généreux ; au fond ce n'était que la confirmation des droits antérieurs adaptée aux faits accomplis. L'engagement de ne pas aliéner la Rochelle , même pour la rançon d'un roi captif , n'avait de nouveau que le blâme implicite du traité de Brétigny : les privilèges pécuniaires , le droit de n'être imposés que sur leur consentement , celui de ne rendre compte qu'à euxmêmes de l'emploi des deniers municipaux , l'exemption de péages , les autres privilèges commerciaux , la déclaration que les officiers du roi , dans la ville , ne seraient pas dispensés des charges des citoyens , la promesse de ne pas donner à ferme les offices de la prévôté et du sceau, celle de n'employer qu'à la défense de la ville ses forces militaires , celle de lui donner assistance en cas de siège, n'ajoutaient rien aux droits anciens ; l'ordonnance relative aux arbalétriers , par laquelle le roi s'interdisait de les faire sortir de la ville, n'était qu'une application de détail d'un droit dès longtemps avoué : la restitution des biens confisqués sur les bourgeois de la Rochelle pendant qu'ils étaient sous la domination anglaise , l'amnistie pour tous les crimes et délits antérieurs au changement de suzerain n'étaient pas des privilèges. Seul , l'acte qui légitimait la démolition du château , soutenu de la promesse de n'en pas bâtir d'autre ni de citadelle d'aucun genre , pouvait prendre ce caractère ; mais le refuser , c'eût été se condamner à faire le siège de la Rochelle au lieu de la recevoir ; et il est bien probable qu'il y avait pour les bourgeois deux conditions essentielles dans leurs demandes respectueuses , le maintien de leurs murailles , qui les protégeait contre leurs ennemis, la destruction du château, qui les protégeait contre leurs amis.

Le Roi demanda seulement et obtint la conservation de quatre tourelles qui , impuissantes à favoriser la tyrannie d'une garnison , servirent de prison. Le reste n'était déjà que décombres. Ces matériaux furent peu après employés

à la construction d'un mur qui entoura la ville, du quartier Saint-Nicolas à la grosse tour du port. On dut pour les y transporter passer par le pont de Saint-Sauveur ; ce pont était appelé pont Moucler , parce que , dit Barbot , on y vendait les moules ou mondes , ce qui fit naître ce vieux dicton, conservé comme l'expression' de la joie populaire : Par dessus le pont Mouclerc a passé le château Vauclerc. Il y a sans doute encore quelques débris du château dans le vieux mur qu'on a récemment ouvert pour joindre le bassin de carénage à la gare du chemin de fer. La plupart des juridictions royales avaient jusqu'alors siégé au château. Elles furent transportées dans une maison confisquée sur un Anglais , receveur du prince de Galles, qui paraît avoir occupé l'emplacement où s'élève encore aujourd'hui le palais de Justice.

Les formules , dans le langage et dans les actes écrits , se conservent bien souvent lorsqu'elles n'ont plus leur raison d'être ; aussi trouve-t-on longtemps après cette époque , la mention de droits à percevoir pour l'entretien du château de la Rochelle et les mots châtel , châtellenie de la Rochelle ; quelques historiens s'y sont laissé tromper ; mais l'emploi suranné de ces formules ne saurait prévaloir contre des faits établis par l'accord des récits, des ordonnances et des faits subséquents.

Tu trouveras aussi , mon cher Julien , chez quelques publicistes que les conditions mises , en IS?^ , par les Rochelais à leur soumission au roi de France les constituaient en république et n'étaient pas compatibles avec le pouvoir monarchique. Ce qui précède te fait suffisamment voir qu'en parlant ainsi ces publicistes jugeaient d'après les idées de leur temps et non d'après celles du xiv^ siècle. La démolition du château mettait seulement pour l'indépendance des Rochelais le fait en harmonie avec le droit. L'accroissement de la puissance royale devait bientôt rendre cette garantie elle-même insuflisante.

Le Roi ayant donné la Saintonge en apanage à l'un de

ses frères dut en détacher la Rochelle , et en détermina alors la banlieue. L'Aunis forma un gouvernement séparé , dont le ressort fut accru, en 1374, par l'annexion de Benon, Rochefort et Marennes. Benon en fut détaché dès -1381 , ayant été donné au vicomte de Thouars.

La délivrance de la Rochelle n'avait pas coûté une goutte de sang. Les Anglais désarmés avaient été, aux termes de leur capitulation , transportés à Bordeaux. Mais il y avait six soldats rochelais dans la garnison anglaise qui occupait Benon. Son commandant , Denis Olegrave , en apprenant l'entrée des Français à la Rochelle , ordonna qu'on coupât à ces malheureux le nez, les oreilles et une main, et qu'on les renvoyât annoncer à leurs concitoyens qu'il leur réservait un pareil sort. Ils rencontrèrent Duguesclin qui , après un court séjour dans la ville , marchait contre Benon , et la stupide férocité d' Olegrave fut bientôt punie par un acte du même genre , dont elle ne fut cependant pas la cause. Forcée de se rendre sans condition , la garnison anglaise fut massacrée lorsqu'elle ne pouvait plus se défendre. Même au milieu des atrocités de ces guerres , ces faits parurent atroces.

Tout l'Aunis fut bientôt aux mains du roi de France. Duguesclin , poursuivant ses conquêtes , mit à profit l'accession de la Rochelle à sa cause. Il en tirait des canons et des machines ; il en tirait surtout de l'argent. Charles V venait d'abandonner , pour deux ans , le droit de quatre deniers par livre qu'il percevait sur les marchandises qui franchissaient la chaîne du port de la Rochelle , remboursant ainsi les avances que les habitants de cette ville avaient faites pour sa cause. Duguesclin leur demanda et en reçut cinq mille livres d'or. C'était là un prêt de la ville au roi , et cependant il revêtit la forme d'un prêt fait par Jean Chaudrier au connétable , qui fournit la caution de ses parents, de sorte que quand, trente ans après, cette dette fut payée , il fallut un arrêt judiciaire pour que les tuteurs des enfants mineurs de Louis Chaudrier pussent anéantir

l'obligation donnée au nom du grand père de leurs pupilles.

Il n'y a pas place au milieu de ces faits pour une prétendue reprise de la Rochelle par les Anglais , en 1374 ; on sait au contraire qu'Edouard III ne put descendre en Aunis , et même pendant toute cette longue guerre les Anglais inquiétèrent souvent , mais n'assiégèrent jamais sérieusement leur ancienne possession. En 1376, à l'apparition de leurs navires en rade de Chef-de-baie , les Rochelais armèrent six navires, et obtinrent que les habitants de la banlieue vinssent partager leurs fatigues pour la garde de la ville et l'accroissement des fortifications. Tous les travaux de maçonnerie furent interrompus, pour laisser les ouvriers à la construction de ce rempart de Saint-Nicolas dont je t'ai déjà parlé. Tout cela fut fait des seuls deniers de la commune.

En 1379 , ils étaient troublés non pas dans leur ville mais jusqu'au pied de leurs murs par les excursions que faisait dans la campagne Héliot de Plessac à la tête de la garnison anglaise du château de Bouteville. Ces hardis pillards venaient à l'improviste jusqu'aux portes enlever les troupeaux, les marchandises , parfois les marchands, et se mettaient hors d'atteinte avant qu'on fût prêt à les poursuivi^e. Heureusement pour les Rochelais plusieurs seigneurs du Poitou et de la Saintonge souffraient autant qu'eux de ces ravages. Éclairés par leurs espions sur la marche de Plessac , ils vinrent avec environ deux cents lances s'embusquer auprès de la Rochelle. Ils ordonnèrent qu'on laissât les troupeaux paître librement. Les Anglais firent avidement lem' butin ordinaire : mais cette fois ils trouvèrent la retraite coupée. Ils se défendirent bravement, mais ils furent taillés en pièces ; Plessac fut pris et amené captif à la Rochelle ; le château de Bouteville pris et pillé.

A côté de ces faits de guerre , il en faut citer d'une tout autre nature , qui ne peignent pas moins l'esprit du temps. L'exaltation mystique se développe volontiers au milieu des

souffrances des peuples. Elle lit la célébrité d'une femme de la Rochelle , Guilleniette , qui passait pour avoir des extases et des révélations , que Charles V fit venir près de lui , et dont il écoula , dit-on , quelquefois les conseils inspirés.

La mort de Charles V , qui laissait le trône de France à un enfant , ranima l'ambition et les espérances du roi d'Angleterre. Ses troupes assiégeaient Nantes, qui résistait vigoureusement , ravitaillé par les bons pays de Poitou , Saintonge et la Rochelle. Richard II conçut l'espoir de recouvrer la Rochelle plus facilement encore que son père ne l'avait perdue. Sur les ouvertures de quelques mécontents , il crut qu'il n'avait qu'à se présenter. Par ses lettres du 15 septembre 1381 , il offrit d'abord son pardon à ceux qui avaient été , en 1372 , les chefs du parti français , Pierre Chaudrier , Roudré , Roulard , et quatorze autres. Jean Chaudrier n'y est pas nommé ; ce qui fait crt)ire qu'il était mort alors. Puis , le 28 du même mois , il remit à trois commissaires des pleins pouvoirs pour recevoir la Rochelle en son nom et y tout régler. Ce fut un rêve , et il ne put qu'accroître la haine des Anglais.

C'était surtout dans leur commerce qu'ils atteignaient les Rochelais. Ils prirent et brûlèrent des navires chargés de vin; ils insultèrent les côtes de l'Aunis et les îles voisines. La flotte de Jean, roi de Castille, vint, en 1382, les cerner dans l'île d'Aix et ils y seraient morts de faim ou auraient payé cher leur audace s'il n'eût convenu à ce prince de les relâcher à de douces conditions. Ceci ne contribua pas peu à disposer les Rochelais à accorder à Charles VI l'aide qu'il leur demandait (1383). Les Anglais , maîtres par leur cliâteau de Taillebourg du cours de la Charente , gênaient fort le trafic entre la Saintonge et la Rochelle , ne laissant passer aucune barque sans la rançonner. Aussi les Rochelais s'empressèrent-ils de fournir au duc de Rourbon des navires bien armés , sur lesquels leurs arbalétriers rivalisèrent avec les archers génois du prince , et qui l'aidèrent beaucoup à

s'emparer d'abord du pont , puis au bout de neuf semaines de la forteresse même de Taillebourg. (1385.)

Mais ils eurent quelque temps après une alarme plus directe et plus chaude. En avril 1387 , une véiitable flotille de navires de Flandre et de la Rochelle partit de ce port emportant des vins de la Rochelle et de Saintonge : ces marchands s'étaient réunis pour pouvoir résister aux pirateries des Anglais : mais , avant d'arriver à l'Ecluse , leur destination , ils rencontrèrent la flotte anglaise qui venait de quitter l'embouchure de la Tamise. Ils avaient avec eux un hai^di marin flamand , Jean Bucq ; par ses exhortations et sous ses ordres ils se défendirent vaillamment , mais les navires marclrands furent vaincus , pris , brûlés ; ceux-là seuls se sauvèrent qui purent se jeter à la côte, et échapper par leur faible tirant d'eau à la poursuite de leurs ennemis. Les Anglais emportèrent chez eux ces immenses cargaisons de vin. Le vin blanc de la Rochelle en tomba, à Leicester, à <|uatre deniers la bouteille.

Le pis fut que ce fait donna au chef de la flotte, le comte d'Arondel, la tentation de ravager le pays rochelais même. L'année suivante il vint dans les rades de la Rochelle ; laissant bonne garde dans ses grands navires , il prit ceux du moindre tirant d'eau pour remonter la Sèvre , et faire une descente sur les côtes entre Marans et la Rochelle. Toute la population s'enfuit devant lui , les uns cherchant un refuge dans la forêt de Benon , les autres à la Piochelle. Les Anglais s'étendirent librement , ravageant et pillant. Le sénéchal de la Rochelle, Hélion de Lignac, était absent, mais il avait laissé le commandement à deux hommes de cœur , Joy et Taillepié , qui ne purent supporter ces bravades. Ils réunirent ce qu'il y avait d'hommes d'armes à la Rochelle ; ils y joignirent les arbalétriers et les gens de pied de la ville et ils allèrent attaquer les pillards. Ceuxci perdirent d'abord du monde ; mais ils résistèrent vigoureusement , et le comte d'Arondel étant survenu avec plus de quatre cents hommes d'armes , les Rochelais eurent

grand' peine à effectuer leur retraite et à repasser leurs portes. Les deux chefs furent blessés. Dès lors les Rochelais ne franchirent plus leurs murailles , et se bornèrent à envoyer des flèches et des boulets de canon aux Anglais , quand ils se trouvaient à leur portée. Ceux-ci restèrent quinze jours dans les campagnes et ne se retirèrent qu'avec leur butin.

Ce fait , comme l'attaque du pont de Taillebourg, comme bien d'autres , te donnera une idée juste de ce qu'était le courage des Rochelais. C'étaient des bourgeois , non des soldats ; ils avaient plus de constance que d'ardeur ; ils étaient plus résolus qu'aguerris; ils avaient besoin de la .protection de leurs murs, et dans l'attaque ils ne pouvaient être que les auxihaires d'une noblesse plus belliqueuse.

Ceci avait lieu dans le mois d'août. Vers la Toussaint , les Anglais qui croisaient toujours dans ces parages, furent forcés par les vents contraires et la grosse mer de prendre terre à la Palisse. Les Rochelais ne les virent pas sans crainte à deux lieues d'eux. Ils fermèrent leurs portes , se tinrent sur leurs gardes. Ce n'est qu'après un jour et demi qu'ils surent que les Anglais étaient là malgré eux , avec vingt-sept navires seulement. Ce chiffre seul te montrerait, si tu ne le savais d'ailleurs , quelle énorme distance il y a de ces barques de guerre à nos vaisseaux : elles portaient du canon cependant. Ils en donnèrent alors avis au maréchal Louis de Sancerre, occupé, non loin de là, au siège de Routeville. Sancerre accourut , espérant avec six ou huit galères que les Rochelais avaient préparées , retirer de son attaque gloire et profit. Mais les Anglais , auxquels il restait des partisans dans beaucoup de villes et jusque dans l'armée française, avaient été prévenus de son dessein. La mer et le vent s'étaient apaisés et Sancerre n'arriva que pour les voir fuir. Les Rochelais les poursuivirent pendant <leux lieues et revinrent sans avoir combattu, ni repris aux pillards rien de leur butin.

Ces luttes incessantes n'empêchaient pas qu'à la moindre

trêve , et elles étaient d'autant plus fréquentes qu'elles étaient plus souvent rompues , les rapports commerciaux et presque amicaux ne reprissent , non sans méfiance cependant. En 1393 , une décision de Téclievinage prescrit au maire de laisser les Anglais et autres étrangers se loger où ils voudront à la Rochelle , en lui réservant expressément le droit d'intervenir s'ils se trouvaient en trop grand nombre chez quelque hôtelier. Cette année même en effet un prisonnier que le roi de France faisait garder dans une des tours de la Rochelle, s'en échappait, non sans soupçon de connivence avec quelques étrangers, et s'enfuyait auprès du duc de Rretagne , nouvelle cause de rupture entre ce duc et le Roi.

Aussi Richard II faisait-il publier à la Rochelle les joutes et tournois qu'il préparait à Dublin, lorsqu'éclata le complot qui le détrôna (1399). Cet événement changea brusquement le cours des choses , et les Rochelais inquiets se mirent à percer leurs murs de meurtrières pour les arbalètes, d'embrasures pour les canons , à faire venir de Flandre des harnais, à redoubler leur surveillance et leurs patrouilles.

Ces communications continuelles prêtaient fort à des complots. En 1404 , les Anglais crurent qu'une trahison allait leur livrer la Rochelle. Un bourgeois de cette ville , qui habitait une maison voisine des remparts , avait un frère domicilié à Rordeaux , sujet anglais , par conséquent. En lui promettant argent, honneurs, pouvoirs, ce frère lui persuada d'user de la position de sa maison pour pratiquer un passage souterrain et pour recevoir un bon nombre de soldats anglais , qui pourraient , par un coup de main de nuit , s'emparer de la ville. Une flotte anglaise , sous la conduite du comte de Reaumont et du bâtard d'Angleterre, se tenait à portée, prête à les appuyer. Le complot fut découvert ; les deux frères, et le fils du Rochelais soupçonné de complicité , le payèrent de leur vie , mais il en coûta aux Rochelais des marchandises. La flotte anglaise pilla et brûla quarante navires qui sortaient du port de la Rochelle

chargés de vin , de 1er et d'huile , jusqu'à la quantité de mille tonneaux , dit un chroniqueur , ce qui donne une idée de ces vaisseaux qu'on voit enlevés par centaines ; puis le comte de Beaumont s'en alla se faire tuer en Bretagne par Tanneguy du Chàtel.

Bientôt (1407) l'assassinat du duc d'Orléans, que ce même Tanneguy devait venger par un autre assassinat , vint ouvrir pour la France un abîme de maux. La rupture entre le roi de France et celui d'Angleterre ne fut pourtant pas aussi complète que les prétentions étaient inconciUables. Le 11 octobre 1409 , Henri IV prévient encore ses sujets anglais que son adversaire de France leur ouvre avec toute garantie de sécurité la ville de la Rochelle et sa banlieue, et lui-même offre son sauf-conduit aux marchands de ces contrées qui voudraient venir en Angleterre.

Quelques mois après, comme pour détruire toute cause qui eût pu pousser les Rochelais vers l'Angleterre , Charles VI leur assure par lettres patentes amnistie complète de tout ce qui , dans les guerres qui ont eu heu sous lui ou sous ses prédécesseurs, aurait pu motiver des poursuites contre quelques-uns d'entre eux. C'était un soin superflu ; il n'y avait pas en France de ville" plus anti- anglaise que la Rochelle. Elle n'en veillait pas moins sur ses privilèges. Elle les invoqua lorsque les commissaires de Louis, duc de Guyenne, voulurent en prendre possession en son nom. Le Maire refusa tout serment , s'opposa à tout commencement de prise de possession , et fit consacrer de nouveau le droit de la ville de n'être jamais détachée de la couronne, par une déclaration du Roi, d'août 1410.

Mais elle fournit avec zèle tous les secours de machines et d'hommes que le duc de Bourbon lui demanda (1413) pour enlever Soubise aux Anglais. Il est vrai qu'elle y était très directement intéressée. De là non seulement ces bandes gênaient son commerce, comme autrefois de Taillebourg ; non seulement elles inquiétaient son port , mais elles infestaient les campagnes et elles venaient d'enlever

et d'emmener à Bordeaux , pour le rançonner , le maire même de la ville, Renault Girart. Soubise fut pris et pillé, sauf les églises.

Lorsque l'assassinat de Jean-sans-Peur, au pont de Montereau (1419), eut porté à leur paroxisme les passions dont souffrait la France , les Rochelais conçurent un dessein plein d'énergie. Le maire , Jean Mérichon , assemblant les bourgeois dans l'église Saint-Barthélémy , leur fit prendre la résolution de ne se donner et par conséquent de ne demander d'aide à aucun parti , de se tenir prêts à se défendre contre tous, Armagnacs, Bourguignons, Anglais. On élargit les fossés , on répara les remparts ; la ville fit des approvisionnements ; mais en outre chaque maison dut se fournir de vivres pour un an , les habitants de la banlieue se tenir prêts à entrer en ville avec leurs provisions et se munir d'armes pour contribuer à la défense commune. On comptait , en outre , sur les Espagnols qui fréquentaient le port , et dont tu as déjà vu et tu verras encore la ville acheter les secours. Ils avaient en effet , alors , des soldats devant la Rochelle , au grand détriment des campagnes. Amies ou ennemies, les troupes mal disciplinées de cette époque sont toujours un fléau pour le pays où elles passent.

Cette résolution , dans des moments si difficiles , est certainement un des actes les plus énergiques qu'offre l'histoire de la Rochelle, et l'on comprend que la duchesse de Bretagne , cherchant partout des appuis pour son mari traîtreusement arrêté et détenu près de cette ville , au château de Nuaillé , ait adressé ses prières à une population si courageuse.

Un général des finances du parti du dauphin , Picquet de la Haye, ayant encouru la disgrâce de son maître et ne voulant pas se déclarer contre lui, se réfugia à la Rochelle.

Mais le duc de Bretagne , Jean VI , sorti de prison , mécontent aussi de ce faible prince, voulut faire prononcer la ville contre lui. Elle avait alors pour gouverneur un breton;

Jean le chargea d'organiser un parti , lit approcher des troupes pour appuyer le soulèvement. Mais un parti qui aurait abouti à livrer la Rochelle aux Anglais n'y avait nulle chance de succès. L'échevinage redoubla de surveillance et de précautions militaires ; un bourgeois de la Rochelle , Guillaume de Lalande , se dispttsa à aller en Ecosse chercher des auxiliaires au dauphin , et les Rochelais l'appelèrent dans leur ville.

Charles y arriva le 10 octobre 1422 ; le lendemain il réunit dans la maison qu'il habitait un nombreux conseil de ses partisans et des principaux membres de l'échevinage. Là un accident des plus vulgaires faillit compliquer encore les destinées si compromises de la France. Le plancher de la chambre, où se tenait le conseil, s'écroula. Cette maison , qu'un chroniqueur étranger à la Rochelle appelle l'hôtel de l'Évêque (l'évêque de Saintes, bien entendu) , qu' Amos Rarbot désigne comme étant , vers 1600 , celle où pend pour enseigne le coq , faisant le coin qui entre de la rue Chef-de-Ville dans la venelle de la Verdière, avait pour mur de fond une ancienne muraille de la ville , regardant sur la douve de la Verdière , au moulin de la Gourbeille. La chaire ou fauteuil où était assis le prince avait été placée sur ce mur ; de sorte qu'il resta seul debout , au milieu de la chute de tous ; singulière image de sa destinée.

Reaucoup de ses conseillers furent blessés , plusieurs tués , lui n'eut d'autre mal que la peur ; mais son émotion paraît avoir été grande. l\ fonda dans la sainte chapelle de Rourges une messe perpétuelle en souvenir de cet événement ; il envoya au mont Saint-Michel , parce qu'il avait une dévotion particulière pour l'archange Michel , une pierre qui s'était, dans cet ébranlement, détachée au-dessus de sa tête.

R n'en employa pas moins bien les cinq journées de son séjour. Obligé d'entendre l'exposé des débats entre les officiers de la ville et les officiers royaux sur leur juridic-

tion respective, il en ajourna le règlement, mais il arrêta les détails d'une expédition militaire ; et la défaite des Bretons, près de Montaigu , délivra la Rochelle de toute attaque.

Quelques jours après , la mort de Charles VI le faisait roi. Les Rochelais le reconnurent , lui prêtèrent serment , et lui firent , l'année suivante , reconnaître solennellement leurs privilèges.

C'était surtout comme port , comme moyen de communication avec le dehors , que la Rochelle était utile à Charles VIL Cinq mille Écossais, conduits par le comte de Douglas , y débarquèrent en 1424. Aussi ses ennemis tentèrent-ils de la lui enlever. Le 5 août 1427 , une flotte anglaise se présenta en rade de Chef-de-baie. Mais les Rochelais étaient toujours sur leurs gardes. Le maire , Etienne Gilier , se mit à la tête des milices ; une taxe extraordinaire acheta des auxiliaires ; pendant quatorze jours on occupa les falaises ; on se porta même par mer au-devant des Anglais sur des navires auxquels leur faible tirant d'eau assurait l'abord facile des côtes. Les ennemis se retbèrent le 19 sans avoir rien fait.

Charles VII paraît avoir eu lui-même le dessein de s'embarquer à la Rochelle , pour se rendre en Ecosse , au moment où ses affaires étaient dans le plus grand désarroi, mais aussi sur le point d'être miraculeusement relevées. Orléans résistait vaillamment aux Anglais qui l'assiégeaient. Tout ce qui était alors français s'en émouvait. La Rochelle, comme plusieurs autres villes , y avait envoyé des secours pécuniaues. Les imaginations s'animaient, et le zèle prenait une teinte mystique. Une véritable inspirée , que les saints ou que l'amour seul de la patrie aient fait ce miracle, Jeanne d'Arc vint ranimer le courage du Roi. Les Rochelais suivaient avec angoisses les progrès du siège et bientôt de la délivrance d'Orléans. Leur livre noir , d'ordinaire si impassible et qui semble à peine savoir qu'il y a d'autres villes que la Rochelle, garde les traces de leurs inquiétudes ou de leurs espérances sympathiques.

La levée du siège fut célébrée à la Rochelle par de grandes fêtes, et l'on donna à chaque enfant une fouasse pour qu'il en gardât le souvenir. Un récit bref et simple , mais ému , de la vie de la Pucelle fut inscrit au livre noir.

Jeanne d'Arc rencontra à Jargeau une femme de la Rochelle , Catherine , qui , comme elle , se disait inspirée , comme elle , avait des visions , comme elle , prophétisait le succès de Charles VIL Elle s'était donné une moindre mission , se bornant à presser les peuples d'apporter au prince leur argent , et se vantant de découvrir les trésors qu'on voudrait cacher. Ni par le dévouement, ni par la grandeur de l'œuvre , Catherine ne peut être comparée à Jeanne ; mais son enthousiasme est un signe de l'esprit du temps.

Elle ne put faire voir à Jeanne la dame blanche vêtue d'or qui lui apparaissait , ce qui n'a rien d'étonnant , et Jeanne la renvoya dédaigneusement à son ménage. Ellemême ne crut pas à la divine inspiration de la Pucelle , comme si , dans ce malheureux parti de Charles VII , une rivalité jalouse eût dû diviser jusqu'aux saintes.

La Rochelle ne ressentit pas , mais vit de bien près les funestes divisions des partisans du prince. Les querelles sanglantes du connétable Richement et du favori Latrémouille eurent pour théâtre l'Aunis , Benon , l'île de Ré , Marans, Châtelaillon.

Les Anglais et leurs Gascons l'inquiétaient davantage. Ils avaient surpris la ville de Mornac , et pressaient vivement le capitaine Jean Gast, qui s'était réfugié avec quelques soldats dans la tour. Maîtres de Mornac, ils auraient fermé la Seudre à tout navire français , infesté les côtes de la Saintonge et singulièrement gêné le commerce des Rochelais. A cette nouvelle, le maire, Jean Girard, convoqua, le 45 mars 1433 , le conseil de la ville ; on résolut d'aller au secours de Gast. Le 17, partirent cinq balandes, bateaux propres à naviguer dans la rivière , portant cent soixante soldats , bien pourvus de munitions de toutes sortes , com-

mandés par Real , Dubois, Viault et Gatebois. Ils remontèrent la Seudre, mais ils virent bientôt qu'ils ne sul'iiraient pas à l'œuvre. Dès le surlendemain, quatre autres grandes barches , ou navires , portant trois cents combattants , partirent sous la conduite de Renaut Girard et de Laurent Poussard , sieur de Faye , tous deux bourgeois de la Rochelle , tous deux chevaliers.

En même temps le sire de Pons et d'autres chevaliers du pays entouraient Mornac du côté de la terre.

Cependant les chefs rochelais apprenant que le maire de Bordeaux , qui était dans ]\Iornac avec trois cent soixante soldats anglais, attendait du secours de sa ville, écrivirent, le 31 mars , au conseil de l'échevinage , qu'il fallait les faire soutenir. Celui-ci fit donc des offres d'argent à des navires d'Espagne et de Flandre , qui étaient dans le port , et les décida à prendre part à l'expédition.

Gast avait fait lancer du haut de sa tour un billet annonçant que, pour qu'il tînt encore quelques jours, il lui fallait des vivres. On y subvint par un stratagème de matelot ; un vireton ou trait d'arbalète lui porta le bout d'une corde qui établit un va-et-vient entre sa tour et le màt d'un des navires : par là on lui fit passer des munitions de tout genre , pain, viande, etc. Les Anglais s'en aperçurent trop tard ; encore essayèrent-ils vainement de couper ces cordes qui étaient trop haut , et virent-ils , à la grande joie des Français , assiégés ou assiégeants , passer par-dessus leur tête, chevreaux , gorets et autres victuailles.

Rassurés de ce côté , les Piochelais assaillirent la ville ; ils étaient sur le point de la prendre , lorsque la nuit survint et les força de remettre au lendemain une dernière attaque. Mais le lendemain , les Anglais sortirent du côté de la terre, le bâton à la main. Le sire de Pons, qui n'avait pas donné un assaut , pas risqué un homme , leur avait offert des conditions plus douces que celles qu'ils attendaient des Rochelais et avait frustré ceux-ci d'une part de la gloire et de toute findemnité qu'ils attendaient de leur

victoire. Elle leur coûtait cher cependant , en argent et en hommes. Parmi les victimes , on comptait des citoyens notables , Gatebois et Jean Caillerot , morts à Mornac ; Jean Bailli , André Chandenier , Jean Leboursier , blessés grièvement, et dont les deux premiers moururent. La ville rendit de grands honneurs aux morts , ordonna , au retour des siens , une procession solennelle à Notre-Dame , et fit mettre un cierge de vingt-cinq livres devant l'image de la Vierge.

Un chroniqueur ajoute qu'elle acheta , à ceux qui les avaient faits, les Anglais prisonniers , et les échangea contre les Rochelais qui étaient prisonniers à Bordeaux.

Je me suis un peu étendu sur cet épisode , mon cher Julien. C'est peut-être le plus grand exploit que les Rochelais aient accompli hors de leurs murs , et leurs registres le racontaient avec un détail qui montre qu'ils n'y étaient pas accoutumés.

Pendant qu'ils donnaient ces preuves de vigueur , le duc d'Orléans pressé de quitter enhn sa prison d'Angleterre les offrait comme une partie de sa rançon. Rien ne coûte moins que ce qu'on ne peut pas livrer. La Rochelle était , dans ses promesses, une des deux villes qui ne pourraient être remplacées par aucune autre.

En donnant et pour pouvoir donner , dans les circonstances urgentes , les Rochelais ne négligeaient pas de recouvrer , quand ils le pouvaient , une partie de ce qu'ils avaient dépensé. Ils obtinrent du Roi , en 4431 , l'abandon du tiers de la traite de dix sous par tonneau , qu'il percevait sur le vin chargé en Saintonge et en Aunis ; en 1435, l'exemption de l'impôt de douze deniers par livres sur toutes marchandises , et la réduction du quart au huitième de celui dont il venait de frapper les vins. Quelquefois il y avait entre les échevins et les agents du Roi de véritables luttes de chicane. En 1434 , Charles VII manquait d'argent pour envoyer en Ecosse des ambassadeurs chercher la princesse Marguerite, fiancée à son fils. Le général des

finances voulut contraindre l'aumônerie Saint-Berthommé à amortir les cens et rentes dont étaient chargées des terres qui lui avaient été données ; la commune alléguait les privilèges de cette maison ; on finit par une transaction. L'aumônerie donna comptant sept cent cinquante livres tournois et promit une messe à notes pour chaque mois ; le Roi reconnut et renouvela le privilège , laissant à ses successeurs sa recommandation pour le respecter , son exemple pour le violer.

En avril 1436 , la princesse Marguerite , amenée en France , voguait vers la Rochelle ; mais une flotte anglaise l'attendait pour l'enlever. Heureusement un bon nombre de navires flamands, qui sortaient du port chargés de vin , furent aperçus des croiseurs : ceux-ci ne résistèrent pas à la tentation , et se jetèrent sur cette proie qu'ils saisirent sans éprouver de résistance ; mais des navires espagnols survinrent en force et la leur enlevèrent. Pendant ce temps, Le pigeon profita du conflit des voleurs : la princesse échappa au piège qu'on lui avait tendu, et entra en rade de la Palisse , à l'île de Ré , d'où elle vint bientôt à la Rochelle, pour aller de là à Tours, où le mariage des deux enfants fut célébré.

Réconcilié avec le duc de Bourgogne par le traité d'Arras, reconnu dans Paris , Charles VII était alors réellement roi de France.

L'initiative , la vigueur d'action de la commune pendant la période que nous venons de parcourir , montrent assez qu'elle était dans toute sa force ; cependant en regardant de bien près le jeu des ressorts de l'échevinage , on y aperçoit non pas encore un commencement , mais des germes de décadence.

Tout au dehors marche aussi bien ou mieux qu'auparavant. Les privilèges sont reconnus à chaque commencement de règne et même dans l'intervalle (1412) , avec les expressions les plus honorables , avec dispense de justifier de

titres que les événements de guerre ou les incendies ont pu détruire: les privilèges pécuniaires, souvent renouvelés, ne sont pas toujours respectés. Cependant , sauf un débat avec les oncles de Charles V , qui exigeaient des maires de la Rochelle des comptes que ceux-ci ne voulaient rendre qu'à leurs concitoyens , débat dans lequel les Rochelais firent prévaloir leur droit, les choses prennent le caractère de concessions réciproques et non de concussions. Dans les besoins pressants du souverain , les Rochelais lui accordent un fouage ou des aides; ces circonstances passées, le souverain, reconnaissant la gêne et les souffrances de la ville , lui accorde des exemptions d'impôt.

Il fait plus : il confirme ou étend les privilèges commerciaux, qui sont la source constante de sa richesse; en 1390, l'exemption de tous droits pour les marchandises vendues en gros dans le port de la Rochelle , qu'elles soient de provenance française ou étrangère ; en 1430 , la garantie contre toute vexation, toute saisie, toute lettre de marque. L'activité de l'hôtel des monnaies était une des promesses de Charles V, et des ordres en conséquence furent donnés dès l'année 1374. En 1389 , le Roi le fait réparer, en retenant les frais de cette réparation sur le loyer qu'il payait aux religieux de Saint-Jean hors les murs ; il était pourtant en chômage en 1394 ; le Roi avise à faire cesser cet état de choses , et Charles VII , encore dauphin , le donne à bail en 1419. Depuis la fin du règne de Charles VI jusqu'à 1539 , un point sous la neuvième lettre de la légende est la marque des monnaies frappées à la Rochelle.

Quelques autres actes affichent la bienveillance de Charles VII pour les Rochelais : en 1429 , il accroît les revenus de l'église Saint-Rarthélemy et, comme elle n'avait été fondée que par F effort collectif des paroissiens , il prend le titre de son fondateur ; en 1436 , il fait don à la ville de la place de la Petite Rive , moyennant une rente de deux marcs d'argent et une tasse martelée au fond , dorée aux bords.

Quelques débats sur des paiements de droits avec les seigneurs de Marans , de Laleu, d'Esnandes ; avec Harpedane sur les meubles de son oncle, pillés en 4372, lors de la prise du château , n'ont pas d'autre caractère que les démêlés d'intérêt privé entre voisins et se règlent de même.

Il était plus difficile de mettre un terme à un procès avec l'église , alors et en tout temps le plus tenace des adversaires. Depuis 1309, le clergé réclamait, les Rochelais refusaient le paiement des dîmes. Le clergé obtenait des arrêts de la cour de Rome , le peuple faisait opposition en cour de parlement ; le clergé excommuniait , le peuple se plaignait et ne payait pas. Le pape lui-même leva la sentence d'excommunication ; une commission nommée par Charles V , imposa , en 1377 , une transaction aux parties, accordant à l'évêque de Saintes le centième au lieu du dixième des récoltes , et une somme une fois payée de douze mille û^ancs d'or , dont une partie seulement fut fournie par la ville , le reste par les paroisses environnantes , le seigneur de Châtelaillon et le Roi. En 1382 , le pape Clément VII ratifia cette décision , en attribuant presque toute la somme à la chambre apostolique. Les curés frustrés dans leur attente maintenaient , malgré la bulle papale, leurs prétentions et leurs excommunications, et ne paraissent y avoir enfin renoncé qu'en 1405. Du moins est-ce la date de la dernière réclamation du maire et des échevins.

Les relations avec les princes étrangers, c'est-à-dire les relations commerciales , ne s'entretiennent pas moins bonnes. Sans doute cette période de guerres acharnées les vit souvent interrompues , mais elles reprennent vite , et la Rochelle y garde son caractère. Le trafic avec les villes de Flandre , avec Damm en particulier , est habituellement actif, et le fréquent renouvellement des privilèges de la ville par les comtes de Flandre montre que, si l'on est quelquefois tenté de s'en écarter , ils reposent pourtant sur un intérêt

commun qui y ramène toujours. Le commerce avec l'Es-

pagne n'est pas moins soutenu. En 1416 , les marchands castillans arguent de leurs privilèges en France pour se soustraire aux droits particuliers qu'exige d'eux la commune, mais , ici encore , la commune rochelaise fait prévaloir ses règlements propres sans qu'on abandonne son port , et , en 1430 , le roi de Castille ayant conclu un traité de commerce avec le duc de Bretagne, les deux souverains érigent un tribunal pour régler les différends présents ou à venir entre les marchands des deux nations , et le placent à la Rochelle , comme étant le lieu commun de leur rendezvous.

Cette importance commerciale , l'abondance de marins hardis dans ce port , furent ce qui détermina , en 1402 , Béthencourt à armer à la Rochelle les navires sur lesquels il fit son expédition des Canaries.

Ces résultats ne sauraient se concilier avec une administration affaiblie , et en effet l'administration ne l'était pas. Tu viens de voir avec quel soin elle veille à la perception de ses revenus. Deux sources nouvelles assez durables s'y étaient ajoutées ; un droit de quatre deniers sur chaque setier de blé porté au moulin , le tiers de la traite de Saintonge , c'est-à-dire du droit sur les vins chargés dans les ports de Saintonge et d'Aunis, dont les vins des bourgeois de la Rochelle étaient seuls exempts. Ce don du Roi fut plus tard réduit au quart , mais ainsi réduit dura longtemps. Le droit de vingt sous pour apposition du sceau , les amendes pour défaut dans le service militaire , celles que paie tout prisonnier qui est de la ville (celles des étrangers vont ailleurs) sont aussi des ressources rigoureusement exigées pendant cette période de dangers et d'alarmes.

L'emploi de ces revenus continua à être sévèrement surveillé , trop sévèrement peut-être, puisqu'un règlement de 1375 décide que si un bourgeois qui est devenu, sous une mairie, créancier de la ville, néglige de faire constater sa créance sous chacun des maires suivants , il sera con-

sidéré comme ayant été payé ou autrement récompensé de cette dette.

La police est exacte, gênante sur bien des points : le droit sur les blés portés au meunier est compensé par la surveillance exercée sur celui-ci : les vignes des bourgeois sont protégées contre les chasseurs : nulle charrette ne peut trotter sur le pavé de la ville , sauf pour le service du Roi : les hôteliers sont tenus de porter au maire la liste des étrangers qui logent chez eux. Le pavage de la ville se complète aux dépens des propriétaires des maisons , et en cas de refus leurs maisons sont vendues. Il y en a des exemples. Des transactions remettent les quais entre les mains de l'Echevinage , et appellent en quelque sorte le don de la petite rive que fit plus tard le Roi. Plusieurs constructions s'élèvent , militaireg surtout : la tour de la chaîne qu'on reconstruit en pierres de taille (1382 à 1390), les tourettes de Moureilles , la tour de Saint-Jean au coin de la Verdière (1415) , le premier portail de la porte de Cougnes. Le premier de ces monuments est le seul qui subsiste encore à demi, L'éghse des Carmes s'élève aussi en 1393.

Les hôpitaux sont l'objet d'un soin toujours plus grand ; la comptabilité en est plus sévèrement établie ; un don testamentaire de Jean de Saintonge enrichit notablement celui de Saint-Rerthommé. On sait positivement par un autre testament qu'il y en avait alors cinq à la Rochelle ; sans doute Saint-Jean-Dehors , l'aumosnerie vieille ; Saint- Rerthommé , l'aumosnerie nove ; Saint- Ladre ; Saint- Jacques, et les aumôneries de Saint- Julien , Saint-Nicolas et Saint-Thomas, réunies en une seule en 1384.

A côté de Saint-Ladre et à Saint-Eloy étaient alors deux ermitages ou reclusages d'un régime assez doux , dont disposait la commune.

En 1431 , elle contribuait par le don d'une somme d'argent à la fondation de l'Université de Poitiers, montrant ainsi qu'elle sentait déjà, sans songer encore à le satisfaire

114 HISTOIRE DES ROGHELAIS

chez elle , le besoin d'une instruction supérieure à celle qu'elle faisait donner.

Pour rencontrer ces symptômes encore vagues , mais déjà menaçants , dont je t'ai parlé , il faut pénétrer plus avant dans la vie intime du corps de l'échevinage.

Le premier , ce sont ses démêlés avec les officiers du Roi. Ils ont d'abord pour objet la juridiction. Tu as vu combien s'étendait celle du maire , puisqu'elle allait depuis la simple contravention à des règlements de police jusqu'à des crimes entraînant la peine capitale. On lui conteste tout , et, dès 1406 , intei'vient une décision du Gouverneur qui réfrène les gens du Roi et maintient les officiers municipaux dans leur droit. Ceux-ci ne s'y arrêtent pas cependant ; en 1408 , ils adressent au Roi un exposé de leurs griefs, qui contient soixante-dix articles avec les remarques contradictoires du procureur royal et du prévôt, et, en 1411, le maire refuse de reconnaître au gouverneur le titre de capitaine de la ville. Cleci n'empêche pas les discussions de renaître sans cesse ; elles en viennent à ce point qu'en 14'22 , le procureur royal ose prononcer la mise en main du Roi de la mairie et de l'échevinage.

C'était là une confiscation qu'il eût pu être dangereux de poursuivre, et cette insolente formule n'en contenait même pas la menace réelle; elle l'exprimait pourtant. Le dauphin Charles , pendant son séjour à la Rochelle , n'eut pas le temps de s'occuper de cette affaire , mais il en confia l'examen à une commission qui, tout d'abord et par provision , leva la main-mise , et laissa aux choses leur cours accoutumé ; qui , en 1424 , par un long arrêt détaillé, reconnut , confirma tous les pri\41éges de la ville , en particulier la décision qui excluait du corps de l'échevinage tous les officiers royaux , clause qui, sans contredit, entrait pour beaucoup dans la lutte et créait à réche^dnage des ennemis jusque dans plusieurs familles influentes de la ville. Aussi cette décision régla-t-elle le débat , sans y mettre un terme.

Ces discussions ont leur contre-coup dans les mesures singulièrement multipliées par lesquelles le corps de ville essaie de se régler lui-même. On y entrevoit d'un côté le désir d'accroître l'importance des fonctions municipales et de les concentrer dans un petit nombre de familles , de l'autre la crainte de rendre puissants jusqu'à l'indépendance ceux qui exercent ces fonctions; une tendance commune à créer une aristocratie héréditaire , et une jalousie réciproque entre les membres de cette aristocratie. Ce n'est pas sans raison que le nom de la Rochelle a rappelé à quelques écrivains le nom de Venise.

Une décision de 1389 établit qu'on ne compterait plus le maire parmi les échevins , qu'ainsi leur nombre serait réduit à vingt-quatre et celui des pairs porté à soixanteseize. Ces vingt-quatre échevins doivent être choisis et maintenus en nombre égal parmi les trois états, bourgeois, clercs et marchands ; ce mot Bourgeois désigne ici ceux qui n'exercent aucune profession , qu'on appela plus tard bourgeois vivant noblement , qu'on appelle de nos jours propriétaires , et si un citoyen nommé comme bourgeois reprend les fonctions d'avocat qu'il avait laissées et plaide devant quelque cour que ce soit, ou s'il se livre au négoce , il perd son office , et n'y peut être réélu que dans son nouvel état. Nul ne peut arriver à cette dignité que par élection du conseil des échevins ; à moins qu'il n'ait été désigné comme un des trois portés pour la mairie dans l'année où il vient à vaquer une place parmi ceux de son état , auquel cas il y arrive de droit.

Pour être nommé pair, il faut être de bonne renommée, exempt de toute maladie contagieuse , né d'un loyal mariage , avoir à part soi feu et lieu : mais des conditions spéciales sont imposées aux clercs , c'est-à-dire aux gens de robe ; il faut qu'ils ne soient pas en appel d'une sentence de l'échevinage et qu'ils soient mariés (1414). L'exclusion va plus loin pour une autre robe : nul prêtre , nul religieux ne peut être reçu bourgeois de la Rochelle (1401).

Ces charges se perdent par défaut de résidence dans la ville. Cette règle et des décès avaient amené, en 1401, une lacune de dix pairs dans le corps de ville ; les marchands tendaient alors à y dominer seuls , et l'on statua que l'élection nommerait trois hourgeois , trois clercs et quatre marchands.

Beaucoup d'offices plus ou moins rétribués étaient à la nomination du maire ou du conseil d'échevinage ; gouverneur des hôpitaux, désarmeur des nefs, gai^de de la chaîne, maître des œuvres , c'est-à-dire surveillant des constructions , trésorier , greffier , procureur de la ville , avocat chargé de suivre ses procès ; plus bas , sergent et garde ; il y avait même des fonctions et des bénéfices ecclésiastiques à leur collation : l'influence du maire sur le choix des titulaires de ces emplois est plutôt accrue que diminuée ; mais en même temps leurs fonctions et leurs traitements sont de plus en plus déterminés ; on annonce même l'irréalisable prétention de fixer ceux-ci pour toujours ; aucun officier de la ville ne peut s'absenter sans autorisation ; des comptes fréquents et dans des formes précises leur sont demandés , ainsi qu'au maire lui-même. Ces offices sont à temps , d'un an ou de trois ans en général , et l'on n'y peut être renomme qu'après une interruption de deux ans. En outre , et probablement par suite d'abus , par un règlement de 1380 , ils sont tous déclarés incompatibles avec le titre d'échevin. Une ordonnance du Roi rendue au milieu des débats sur la juridiction (1423) interdit également au maire et aux membres du corps de ville de se rendre , directement ou par personnes interposées , adjudicataires des fermes de la commune. Il semble pourtant que , parmi ces offices , il y en a au moins un qui est plus redouté qu'envié , celui de gouverneur d'un hôpital. Il assurait outre un traitement pécuniaire d'assez grands avantages , logement , nourriture , gens à son service ; il donnait influence et considération ; mais il était soumis dans sa gestion financière et dans son administration à une

surveillance minutieuse ; la nourriture des fonctionnaires , par exemple , ne devait être préparée qu'en même temps et de la même manière que celle des pauvres ; il entraînait une grande responsabilité. En fait, un règlement de 1408 statue que monseigneur le Maire pourra contraindre ceux qui auront été élus à accepter ces fonctions , et que ceux seulement qui auront été maires pourront s'y soustraire.

Sous le rapport pécuniaire , il semble que la commune veuille à la fois demander et donner moins , s' affranchissant également par ces deux voies. Nulle mission ne sera plus aux frais des citoyens ; elle règle l'indemnité qu'ils recevront , dix sous par jour pour chaque homme et son cheval , à peine d'une amende sextuple pour toute demande supplémentaire. Les menus frais des maires, ce que nous appellerions leurs frais de bureau , sont restreints à cent livi'es ; ceux qu'on accordait aux mairesses (le mot est du temps) , pour une grande fête , le jour de l'Ascension, sont diminués d'abord , puis supprimés : nul don ne pourra plus être fait au nom de la commune sans une délibération spéciale.

Même soin de réglementer les délibérations et d'y diminuer les influences personnelles. Quiconque fait opposition à une mesure proposée par le maù^e est tenu d'en exposer immédiatement les raisons , et n'obtient aucun délai ; quiconque veut faire une proposition au conseil ne la peut faire que par l'intermédiaire du maire , à qui il doit la remettre par écrit ; et si cette proposition a quelque chose qui lui soit personnel il doit se retirer du conseil pendant qu'elle est mise en discussion. Le maire est l'objet de précautions analogues ; il ne peut écrire à qui que ce soit , au nom de la commune ; il ne peut sceller de lettres closes , sans l'avis et la présence de son conseil ; deux échevins sont spécialement chargés de veiller à ce qu'il n'accorde à personne des exemptions par faveur ; les privilèges mêmes ne sont pas remis à sa garde exclusive ; ils sont sous trois clés , dont deux sont aux mains du sous-maire et du pro-

cui^eur de la ville. Les plus grands soins sont pris pour l'impartialité dans son élection. Un serment particulier précède le vote ; toute tache rend indigne de le déposer ; un bulletin ou brevet est annulé s'il porte une marque propre à le faire reconnaître ; celui qui a été envoyé par des absents n'est admis qu'en cas de partage dans les votes directement déposés. Toute délibération est interdite la veille de la Quasimodo , de peur qu'elle n'exerce une trop grande influence sur l'élection.

Les maires obtiennent de nouveaux privilèges ; des rois, l'exemption de toute commission royale ou autre (1409) , de la ville, des honneurs ; les cérémonies qui célèbrent les funérailles des maires décédés dans l'exercice de leurs fonctions sont , en partie , étendues à tous ceux qui en ont été revêtus. Ce n'est qu'en 1411 que je vois sur les matricules les maires prendre les qualifications d'honorable homme, noble homme.

Néanmoins les charges de la ville d'un côté , d'un autre de nouveaux intérêts , poussaient ou attiraient au dehors les principaux habitants de la ville. Depuis le commencement du xv« siècle , il faut les y rappeler en les menaçant de déclarer vacant leur office municipal , et il faut , assez souvent , exécuter cette menace restée impuissante. Je ne vois qu'une seule exception de faite ; elle s'applique à Andi'é Marchand, conseiller du Roi et prévôt de Paris , en 1413 , que ce titre oblige à résider à Paris , et qui n'en conserve pas moins son titre d'échevin de la Rochelle , en considération de son mérite , et aussi , est-il dit , des services que dans sa position il pourra rendre à la ville.

Enfin , au terme même de l'époque que nous venons de parcourir, en 1436, éclate une mesure longtemps préparée, longtemps débattue. En 1394 , on avait décidé qu'à la mort d'un échevin , son fils n'avait aucun titre à le remplacer plutôt qu'un autre ; en 1407, on avait statué qu'on ne dérogerait à la règle , qui ne voulait pas que deux membres d'une famille habitant le même hôtel fussent ensemble dans

DE 1372 A 1436 li9

le corps de ville , que dans le cas où un père accablé par la vieillesse garderait près de lui un fils âgé d'au moins vingt-cinq ans ; alors si le jeune homme était capable, tous deux pouvaient être à la fois du collège. Le 16 mars 1436 , on décréta que « dorénavant les enfants d'échevins » et de pairs seraient préférés à tous autres et qu'aucun » autre ne serait mis au collège de la ville tant que l'on » trouverait desdits enfants à ce suffisants et propices. »

Ainsi le corps de ville étrécissait sa base et s'isolait des citoyens au moment où la rivalité des gens du roi se dessinait redoutable , où la fin des grandes guerres avec l'Angleterre rendait les rois de France moins dépendants de leurs sujets et diminuait singulièrement l'importance qui avait été la meilleure garantie des privilèges de la Rochelle.

La guerre continuait entre le roi d'Angleterre et Charles VII ; mais le but en était changé. Ils ne se disputaient plus la couronne de France, mais quelques provinces du royaume, La fidélité de la Rochelle était désormais trop assurée pour paraître encore méritoire ; d'un autre côté , elle reçoit encore et elle suit l'ordre de prendre part à la guerre , mais elle ne s'y porte plus d'elle-même.

Je crois qu'il faut tout à fait nèghger ce que dit un auteur espagnol , que la Rochelle fut reprise pour le roi de France en juin 1439. Un acte prouve qu'elle lui obéissait en juin 1438 ; il faudrait donc qu'elle eut été conquise et reconquise dans une année. Rien n'appuie , rien ne rend vraisemblable cette assertion , dont Terreur paraît au contraire

pouvoir s'expliquer par une simple confusion entre deux dates.

Aux maux de la guerre se joignaient ceux , encore plus grands , qu'entraînaient les luttes des favoris successifs de Charles VII. Au nom de Latrémouille , de véritables bandes de brigands infestaient la Saintonge. Nichés à Taillebourg , d'où les Anglais avaient autrefois tant gêné le commerce des Rochelais , trois frères du nom de Plusquallec , fils ou parents de ce Henri de Plusquallec auquel Jean VI de Bretagne avait vingt ans auparavant demandé de lui livrer la Rochelle , pillaient et désolaient le pays. Voyant ses ordres méprisés , Charles VII vint lui-même les combattre. Vaincus , ils furent conduits dans les prisons de la Rochelle (1442) ; plusieurs de leurs compagnons y furent pendus ; pour eux , ils furent dépouillés de tous leurs biens , donnés à Prégent de Coétivy. Le Roi vint aussi à la Rochelle , où il fut reçu avec de grandes marques d'allégresse ; il confirma le privilège cher à cette ville de n'avoir pas de garnison. Vingt soldats seulement y pouvaient pénétrer , comme garde d'honneur du gouverneur , et devaient la quitter dès qu'il s'en absentait. La ville ne leur donnait ni solde ni nourriture. Il lui concéda aussi l'aide appelée droit de barrage , parce que , comme il arrivait souvent , les Rochelais se remettaient à réparer leurs fortifications.

Après la trêve de 1445 , les navires anglais ne cessèrent pas de désoler les côtes de France. A des ennemis réguliers, la trêve avait substitué des pirates. Dieppe et la Rochelle étaient les villes qui en souffraient le plus, et leurs plaintes furent, en 1449, l'occasion de la reprise de la guerre. Bien que favorable à la France , elle n'eut cependant pas des succès si constants qu'ils ne laissassent place à des craintes. En 1452 , on crut à une attaque de la Rochelle , et Jean , comte d'Angoulême, s'y rendit pour en diriger la défense. Mais bientôt, au contraire, les Anglais furent attaqués dans Bordeaux , qui venait de retomber entre leurs mains. Les

Rochelais dans ces circonstances firent valoir le privilège qui les exemptait du ban et de l' arrière-ban; mais ils n'en furent pas moins prêts à contribuer de leur or et de leur sang à la reprise de cette ville. La flotte qui en interdisait l'accès par la Gironde était un des principaux obstacles qu'avait à vaincre Charles VII ; le 8 octobre 1453 , seize gros navires bien garnis et fournis de gens d'armes et de trait , sortirent de la Rochelle et soumirent cette flotte au roi de France. C'est sur le souvenir de leurs dépenses et de leur dévouement que le Roi motive les concessions pécuniaires qu'il leur fait dans les deux années suivantes,

La paix ne pouvait être de longue durée, dans un temps où le plus faible seul l'acceptait franchement. Les troubles de l'Angleterre ayant engagé les conseillers de Charles VII à y faire une descente , des représailles amenèrent quelques navires anglais , commandés par le duc Glocester, en rade de la Palisse. Un gros navire rochelais , la gi'osse nef du bourgeois Pierre Gentilz , les y combattit le 28 octobre 1457, et elle espérait la victoire lorsqu'un fort coup de vent la brisa sur les falaises de Pampin : quatre-vingts hommes y périrent. Plus légers , les navires anglais échappèrent au naufrage en coupant leurs mâts. Ils tentèrent une descente; mais des milices, toujours prêtes au danger, avaient d'avance leur poste marqué ; les Anglais repoussés se vengèrent en pillant le bourg de la Flotte.

Par un dernier appel , Charles VII demanda à la commune (1460) de faire armer et équiper trente des navires de ses bourgeois, pour tenir tête aux Anglais ; il promettaif, lui , de verser annuellement dans la caisse rochelaise la solde de cent lances.

Sous le règne suivant (1462) , les Anglais apportèrent encore dans l'île de Ré le pillage et l'incendie : ils trouvèrent les côtes de l'Aunis prêtes et armées et se retirèrent avant même que les francs-archers du Poitou eussent eu le temps d'obéir à l'ordre qui les convoquait.

Les seigneurs du parti de Charles VII avaient conquis le

royaume sur les Anglais , et prétendaient l'avoir conquis pour eux. C'était sur eux que Louis XI voulait le conquérir, grande tâche qu'il accomplit , ce qui fait sa gloire , mais d'une manière terrible , qui fait sa honte. Les communes étaient dans cette entreprise les instruments naturels du Roi , instruments qui devaient être froissés pendant la lutte , brisés après. En 1467 , Louis craignit une entreprise du duc de Bretagne sur la E.ochelle ; redoutant surtout une surprise, il voulut que la ville non seulement tînt son port constamment fermé , mais même fit murer les portes des quais et des maisons donnant sur le havre. Il l'obtint pour quelque temps, mais la ville étouffait sous ce régime. Ses vins ne pouvant plus s'exporter devenaient sans valeur. Le maire , Pierre de Roussy , fit entench-e ses plaintes , et Louis , se fiant à ses promesses de vigilance , lui permit de rouvrir les portes au commerce. Une affluence subite de navires anglais fit le vide dans les chais et apporta une grande quantité de marchandises à écouler dans l'intérieur. Une partie des bénéfices faits dans ce double commerce servit à entretenir et accroître les fortifications. Cette même année la Rochelle envoya trois députés , Mérichon , Decombes , Jouhet , aux états généraux de Tours , assemblés pour régler , s'il se pouvait , les débats qui séparaient le roi de son frère. Ils en revinrent apportant des instructions de Louis XI , d'après lesquelles ils équipèrent et armèrent douze gros navires, destinés à agir contre le duc de Bretagne. Mérichon , maire en 1468 , dirigea cet armement ; Decombes en eut le commandement et prit une part glorieuse à l'expédition , qui amena enfin la paix avec le duc. Déjà, outre les subsides ordinaires, la Rochelle avait fait don, en deux fois, au Roi, de cinq mille cinq cents écus ; en outre , son corps de ville , de moitié avec celui de Bordeaux , s'était rendu caution de l'engagement que ce prince avait pris de payer cinquante mille doubles ducats à la bande au roi de Castille. Louis allait mettre à une bien plus rude épreuve le dévouement des

Rochelais. Au mépris de leurs privilèges , il les comprenait dans le duché de Guienne, qu'il cédait comme apanage à son frère.

Le 11 mai 1469, jour de l'Ascension, accompagné de Louis de Crussol , sénéchal de Poitou , porteur des ordres du Roi , Lescun se présenta pour prendre possession de la ville. Le maire, Guillaume Decombes, le reçut en dehors des portes , qui restaient fermées , et lui objecta respectueusement que les privilèges de la ville ne permettaient pas d'obéh^ aux ordres du Roi. En même temps il donna l'ordre de doubler les gardes du rempart , et de désigner chaque jour deux membres du corps de ville , chargés de veiller à tout ce qui entrerait en ville. Crussol et Lescun se retirèrent devant cette ferme attitude ; mais bientôt le Maire, mandé par le Roi, dut l'aller trouver avec sept des échevins ou des pairs ; alors Crussol sollicita de celui qui le remplaçait la permission d'entrer à la Rochelle, comme simple particulier , prenant l'engagement de n'y rien tenter qui eût trait à sa mission politique , sous peine d'en être immédiatement exclu. Acte de cet engagement ayant été dressé devant deux notaires , le sénéchal de Poitou fut admis dans la ville. Mais le lendemain le fils de Crussol , puis Lescun , vinrent pour lui rendre visite. Ils amenaient avec eux. comme amis, comme conseils, comme escorte , de cent cinquante à cent soixante cavaliers. Les portes restèrent fermées devant eux , les canonniers se montrèrent sur les remparts à côté de leurs pièces. Lescun comprit qu'il ferait mieux d'aller coucher à Marans et y attendre les résultats de l'entrevue du Maire avec le Roi.

Louis XI obéissait à des circonstances si impérieuses qu'on ne saurait dire qu'en violant les privilèges de la Rochelle , il montrât pour elle du mépris. Toutefois il semble qu'à dater du triomphe définitif de Charles VII sur les Anglais , commence entre les rois de France et les Rochelais un immense malentendu qui va toujours s'agran-

dissant. Les formes obséquieuses qui alDondent dans ces actes n'en avaient d'abord caché le vrai sens pour personne ; mais interprétées par l'esprit judaïque des légistes , commentées par la force toujours croissante des rois , elles servirent à en étouffer l'esprit sous la lettre , à ne laisser voir dans de véritables contrats que des dons bienveillants , subordonnés à des considérations plus hautes. Ces deux rois, Charles VII et Louis XI, confirmèrent, renouvelèrent de la manière la plus explicite , accrurent même , le dernier surtout , ces privilèges , et pourtant ils les violent de la manière la plus blessante , sans motif considérable , et comme sans s'en douter. Dès 1439 , Charles VII exige que l'élection du maire soit retardée, et les pouvoirs de Laurent Desnorp durent ainsi indûment de la Quasimodo au 1^'' octobre. Les documents qui nous restent sur cette affaire ne permettent pas d'en soupçonner les motifs ; il est bien probable que le Roi ne se douta même de ce qu'elle avait de grave aux yeux des Rochelais , que lorsque, après avoir obéi à son exprès commandement , ils lui demandèrent de reconnaître par des lettres patentes que cette mesure tout exceptionnelle ne pouvait porter atteinte à leurs privilèges ni tirer à conséquence pour l'avenir. Il les leur donna ; mais , en 1448 , le grand maître de son artillerie, Jean Bureau, fut nommé maire sans cesser d'être officier très actif du Roi , et en effet les fonctions dont il portait le titre furent remplies par le premier coélu. Il n'est pas resté trace de protestation contre cet acte de complaisance ; mais il ne passa sans doute pas sans murmure. Enfin Louis XI alla plus loin : en 1462 , il envoya de Paris à la Rochelle un maire fait de sa main , Guillaume Canac. C'en était trop. Les Rochelais députèrent vers lui et lui firent représenter que c'était là une violation de leurs privilèges qui était de trop de conséquence. Le prudent Louis ne s'obstina pas , déclara nulle la nomination qu'il avait faite et reconnut par des lettres expresses le droit des réclamants à élire leur maire.

Malgré ces divergences dans la manière d'entendi^e les droits communaux , ou peut-être à cause d'elles , le Roi et les villes s'accordaient à regarder la constitution de la commune rochelaise comme un type à suivre. Louis l'accordait tout entière aux villes de Bourges , d'Angers , de Tours , et elles la recevaient comme un bienfait. Du reste le nom de Louis XI était et est resté agréable aux Rochelais ; bien que rude quelquefois et âpre à percevoir les taxes , il s'est , disent les chroniqueurs , toujours montré affectionné à cette ville. Il y était venu aux premiers jours de son règne , sans cérémonie , comme il l'aimait , trouver sa mère qu'y attiraient les intérêts de son douaire. Ces allures bourgeoises avaient plu à des bourgeois. S'il en avait reçu des dons considérables , il leur avait fait amicalement de petits cadeaux, de poudre , par exemple , de six ribaudequins et de deux canons pierriers ; mais une raison plus profonde , c'est qu'au fond leur cause était la même.

Les Rochelais n'avaient toutefois alors nulle lutte directe avec les seigneurs, à peine quelques procès civils, comme celui que termina un accord avec le seigneur de Cou-devache , sur le droit de deux sous six deniers , qu'il prétendait sur chaque tonneau de vin chargé ou vendu dans ce petit port. Quelques Rochelais soutenaient bien que Louis XI s'était quelque peu écarté du respect dû à leurs privilèges , en assignant le fief d'Aunis comme garantie du douaire alloué à sa mère, mais ce n'était là qu'une obligation pécuniaire qui les occupait peu, et contre laquelle nul ne protesta lorsque ce roi vint à la Rochelle trouver sa mère , occupée précisément à faire arpenter ce fief et dresser un nouveau papier terrier. Après la mort de Marie d'Anjou , Louis XI fit continuer ce censif , qui prit le nom de papier Godeau , du commissaire qui y avait eu la principale part. Un déficit assez marqué dans les revenus du Roi en Aunis avait rendu nécessaire cette mesure , qui n'avait rien d'injuste ni d'oppressif, mais qui faisait de plus en plus sentir la main de l'administration.

C'était bien plus encore le caractère de l'Appointement de Marie. Les débats entre les officiers royaux et ceux de la commune étaient contemporains de celle-ci , mais ils avaient changé de face. Ils ne portaient plus sur le serment de respecter les privilèges ; sénéchal et gouverneur le prêtaient sans difficulté toutes les fois que l'occasion s'en présentait , et elle se présente souvent dans cette période ; on y trouve même cette singularité que Mérichon prête serment, une année comme maire entre les mains du gouverneur , une autre comme gouverneur entre les mains du maire. On avait atfaire maintenant aux financiers et aux juristes : moins hautains , plus tenaces que les hommes d'épée, ils reprenaient en détail ce que ceux-ci contestaient, puis cédaient en masse. En 1444 , les échevins , comme protecteurs des bourgeois , avaient porté plainte contre les exactions des Elus et des Receveurs des tailles ; ceux-ci, par une tactique qui n'est pas usée pour être vieille , prenant en mains les intérêts des petits , accusèrent les échevins d'avoir indûment levé sur le peuple plusieurs impôts. Des commissaires envoyés par le Roi prononcèrent que les échevins n'avaient pas dépassé ce que permettaient leurs privilèges et ce qu'avait exigé la difficulté des circonstances. En 1460 , à ces débats sans cesse renaissants , se joignirent les plaintes des échevins contre les tentatives sur leur juridiction , qu'ils imputaient aux officiers royaux. Le Roi envoya encore des commissaires , et leur décision prit, du nom du principal d'entre eux,- Henri de Marie, maître des requêtes , le nom d'appointement de Marie. Tout en réglant les difficultés relatives surtout aux accusés étrangers à la commune , cette sentence confirme à peu près en tout point, soit sur les perceptions financières, soit sur la juridiction civile ou criminelle , l'état antérieur des choses ; et en effet , en 1464 , le Maire eut à exercer ce terrible pouvoir , de prononcer la peine capitale ; mais elle le renouvelle , et en même temps elle en modifie les bases. Tout en le rappelant, elle s'exprime souvent comme si elle

fondait ce qu'elle reconnaît ; elle substitue une décision de commissaires , une décision administrative , à ces déclarations des parlements qui avaient le caractère d'un arbitrage impartial. En sorte que les institutions de la commune, tout en ne changeant pas sensiblement , perdent cependant beaucoup de leur solidité.

Je t'ai signalé le reproche fait aux échevins d'avoir perçu indûment quelques contributions sur les bourgeois. Deux choses secondaient ces représailles ; avant tout , les efforts des membres du corps de ville pour en concentrer les honneurs dans un petit nombre de familles ; puis , la complication des rapports entre la commune et le Roi. La richesse devient de plus en plus la sauvegarde et la seule force de la Rochelle. Charles VII et Louis XI demandèrent beaucoup aux Rochelais, laissant, à la vérité, à ce surcroît d'impôts , la forme et le mérite de dons , et leur faisant aussi des dons quelquefois , mais rendant , somme toute , ce gracieux échange assez onéreux au peuple. Les ressources pour y satisfaire variaient peu ; sauf quelques remaniements de tarifs , soit pour le taux des droits , soit pour les marchandises auxquelles ils s'appliquent , elles sont telles que je te les ai montrées au xiii^ siècle , principalement des droits d'octroi, se percevant non seulement aux portes de la ville , mais aussi à l'embarquement et au débarquement : ne se partageant pas toujours de la même manière entre la commune et le Roi , d'où les débats signalés ; puis ce droit d'entrée des bourgeois et des membres de l'échevinage , qui tendait probablement à tomber en désuétude , puisqu'on 1457 il est de nouveau réglé à trois , six ou plus de six écus pour les bourgeois , dix , quinze et vingt livres pour les membres de l'échevinage , en croissant avec la fortune. C'est dans une perception plus exacte , dans une gestion plus sévère , que les maires cherchent un accroissement des revenus. Vertu ou défaut , la confiance dans les comptables n'est pas grande au xv^ siècle. Le maire , le second élu , le maître d'artil-

lerie , ont chacun une des trois clés de la caisse où se gardent ces deniers du droit d'entrée. Les défenses d'exactions sont souvent renouvelées contre les officiers de la commune , entr' autres , en 1467 , contre les gardes des tours de la Chaîne, qui paraissent avoir exigé des présents des marchands qui entraient dans le port. Pour éclaircir encore plus la gestion des deniers communaux , le maire de 1457 , Jean Mérichon, fit dresser un livre des rentes et revenus de la ville , et des bénéfices à sa collation.

Grâce à ces soins , le mouvement commercial avec la Flandre , l'Angleterre et l'Espagne , permettait de faire face à tout. C'est à la Rochelle que la reine-mère s'embarqua, en 1462, pour aller à Saint-Jacques-de-Compostelle, et le fret du petit bâtiment qu'elle monta pour ce voyage fut de cinq cent cinquante livres.

La tendance du corps de ville à se former en aristocratie héréditaire lui imposait l'obligation , qu'il comprenait , de veiller de plus en plus à la police , à l'assainissement , à l'embellissement de la ville. Le maire est cependant obligé de défendre et de se faire confirmer , en 1446 , le droit , souvent périlleux , de fixer le prix du pain et des principales denrées. Il use d'un droit analogue pour maintenir , au détriment des autres habitants , les privilèges des propriétaires de vignes ; les statuts qui ne permettent plus après la Saint-André l'entrée des vins de toute autre provenance , qui repoussent l'introduction des cidres et poumades , qui surveillent avec une inquiétude tracassière les tavei'niers et débitants de vins , sont renouvelés (1466) et rigoureusement appliqués. La santé publique appelait des soins plus généreux. D'habitude les revenus des hôpitaux suffisaient à leurs dépenses. Plus d'une fois cependant on est obligé de consacrer aux besoins des pauvres , une partie des deniers communaux. Aussi l'amélioration des conditions hygiéniques , le pavage , le nettoiement de la ville , sont-ils les préoccupations des maires , qui parfois acquièrent de la popularité en y contribuant de leur bourse.

Mais l'entreprise la plus importante à cet égard est sans contredit celle qu'on forma , en 1447 , sous la mairie de Jean Girard , d'établir une fontaine d'eau potable , venue de Lafont , au plus haut et ferme roc de la ville. Cette expression môme accuse le mélange des eaux qu'on buvait auparavant. On obtint du Roi une imposition spéciale pour mettre à exécution ce projet , qui amena la construction de la vieille fontaine , sur un emplacement peu éloigné du lycée actuel.

Le port exigeait aussi des soins. Le Maire en enlève la police aux sergents royaux pour se la faire attribuer. Le flot portait des cailloux entre les tours et dans le havre : on fit de longs et dispendieux efforts , qui ne donnèrent que des palliatifs contre ce mal.

On n'en était pas à négliger les fortitications ; toutes les fois au contraire qu'on y retouchait , on les accroissait ; on dirait à voir les dépenses qui y sont consacrées que l'enceinte de la ville s'étendait sans cesse ; mais cela s'explique par les progrès incessants de l'art de la guerre. Il fallait avant tout pourvoir à sa sûreté. Des murs, s'élevaient plusieurs tours. En 1468 , fut presque terminée celle de la Lanterne , sur laquelle , cette année là , fut allumé un phare , guide pour les navires qui venaient à la Rochelle , signal dans les dangers. Sa construction était commencée depuis vingt-trois ans. C'est le maire Mérichon qui eut l'honneur d'y apposer ses armes : lui et plusieurs de ses parents ou de ses alliés y avaient eu la principale part. C'est à cette émulation , compensation de l'influence trop grande d'un petit nombre de familles , qu'on dut un lavoir public , un abreuvoir d'eau douce , situés entre la tour de la Lanterne et la Verdière, la fonte de quatre couleuvrines, alors admirées , celle de la grosse cloche de la ville , l'établissement de la grande boucherie , celui de halles pour la vente du poisson , pour celle des draps. Au milieu de ces signes de prospérité , on n'est pas surpris de voir signaler l'activité de l'atelier monétaire.

D'autres intérêts n'étaient pas négligés. f!e môme Mériclion l'ondait à Lafont un couvent de Cordeliers. Les chanoines de SainL-Jean-Deliors croissaient en nombre. Le chapitre de Saint-Jacques-de-Gompostelle avait des fiefs en Aunis et recueillait de nombreuses aumônes à la Rochelle. C'est à cette époque (1461) que se rapporte un miracle dont la tradition s'est conservée dans notre église Saint-Barthélémy. Un jeune homme , muet depuis l'âge de sept ans , ayant obtenu , par les attestations de sa mère , d'être admis à faire sa première communion , en recevant l'hostie , recouvra tout-à-coup la parole et en usa pour exprimer tout haut sa reconnaissance envers celui qui la lui rendait.

Des indices font supposer que le goût de l'instruction se répandait dans cette population riche. Il y avait alors à la Rochelle un calligraphe très distingué , Guillaume l'arbalestrier , par lequel, Jean, comte d'Angoulême , pendant son séjour , fit exécuter une copie du Songe du Vergier. On y relate aussi des ouvriers habiles dans la reliure des livres.

Il était tout simple que cet éclat rejaillit sur les maires , desquels il venait en grande partie ; simple aussi, bien que non sans danger , qu'il les désignât aux faveurs des rois et des grands , qu'ils accueillaient parfois dans leur ville avec une splendide hospitalité. Doriole , Mérichon , Cadiot , reçurent de Louis XI de hautes fonctions, et les annalistes rochelais s'enorgueillissent de ce que de tels personnages soient en tout temps donnés par le corps de cette ville à la grande patrie. Toutefois ils n'oubliaient pas leur commune ; Mérichon y revenait après ses ambassades ; un autre , Laurent Desnorp, mourant à Bourges, veut au moins qu'on y rapporte son cœur, et les plus grands honneurs accueillent ce pieux dépôt. Un autre honneur encore , celui du souvenir , fut ambitionné par les maires. En 1468 , Mérichon fit rechercher dans le passé , établir pour le présent et l'avenir, en perpétuelle mémoire, les noms et surnoms des

maires de cette communauté , avec un précis des principaux faits passés en leur mairie, et jeta ainsi les fondements de notre histoire.

On craint d'autant plus le changement (pi'on se trouve mieux. Il n'est pas étonnant que les Rochelais fissent valoir auprès de Louis XI les promesses royales qui ne lui permettaient pas de les détacher du domaine direct de la couronne. Mais sa résolution lui était dictée par une impérieuse nécessité , et il eut sans cloute peu de peine à faire comprendre à des hommes rompus à la politique d'action que non seulement il fallait céder , mais qu'il fallait céder promptement , et n'offrir à un prince indécis , ni motif, ni prétexte , pour refuser de nouveau un apanage qu'on ne lui avait pas fait accepter sans peine et qui était le seul peut-être qui ne remit pas en question tout ce que la guerre de cent ans semblait avoir décidé en faveur de la France. On aperçoit facilement des allusions à cet entretien dans les lettres que Louis chargea les députés de remettre à leurs concitoyens ; sans blâmer la résistance des Rochelais , tout en motivant un acte irrégulier sur le bien de la paix , sur le repos de l'état , elles n'en ont pas moins le caractère le plus impératif. Malgré un certain ton d'excuse, ce sont des lettres de jussion. Aussi les choses marchèrent vite et, le 24 mai 1469, la ville fat remise aux commissaires du duc de Guyemie.

Louis XI en donnant sa ville de la Rochelle à son frère.

132 HISTOIRE DES ROGHELAIS

n'avait pu la lui donner qu'aux conditions auxquelles luimême la tenait. Aussi cette cession avait-elle été précédée d'un rappel ample et détaillé des privilèges. Les commissaires de Crussol , sénéchal de Poitou , et Odet de Lescun, durent, avant que les portes s'ouvrissent, renouveler cette reconnaissance explicite ; les serments furent , non pas seulement multipliés , mais prodigués. Puis les représentants du duc reçurent à leur tour les serments de ses nouveaux vassaux. Le 26 , Thierry de Lenon court entra à la Rochelle comme gouverneur. Enfin , le 2 juin , le duc de Guyenne expédia de Nantes des lettres détaillées où il énumérait , pour les reconnaître et les cimenter , tous les privilèges de la ville ; puis on annonça qu'il allait lui-même y venir. Il y fit son entrée le 6 juillet.

De grandes fêtes l'y attendaient. C'était , tu l'as vu , un des faibles des Rochelais que d'aimer, dans ces réceptions, à étaler leur richesse : un autre motif s'y joignait ici ; ils voulaient montrer au prince qu'en résistant aux ordres du Roi , ils avaient voulu défendre un droit et non pas repousser^ sa personne. Après que Charles de Guyenne eut, en prêtant le serment accoutumé , fait tomber le cordon de soie , il fut reçu avec une grande pompe ; à la seconde porte , une jeune et belle fille lui présenta un cœur , symbole de celui de la ville ; ce genre d'allégorie devait prendre un grand développement dans les fêtes de ce siècle ; plus de cent enfants , vêtus d'un costume uniforme , l'accueillirent de leurs cris répétés de Noël. Il fut conduit sous un dais porté par six des principaux de la ville , d'abord à l'église Saint-Barthélémy , puis à l'hôtel de Mèrichon , où il devait loger , et là on lui offrit en présent de la vaisselle d'argent du poids de cent cinquante marcs. Avant de partir, le 26 juillet, le prince déclara par lettres patentes que, quelques privilèges qu'il accordât aux autres villes de son duché , ils ne sauraient nuire à ceux de la Rochelle ; en outre il accorda que , dans le port de la Rochelle , pour toute contestation de droits au-dessous de trente francs ,

les marchands seraient crus sur leur serment, sans caution ni certificat.

Quelques semaines après , le duc était encore à la Rochelle , lorsque les agents du Roi vinrent le disposer à avoir avec son frère une entrevue sur le pont de bateaux qui , au Rraud , traversait la Sèvre. Le 9 septembre , les deux princes s'y vu^ent d'abord avec contrainte , puis avec une cordialité peut-être plus sincère qu'elle ne fut durable : ils s'y jurèrent une amitié qui était le plus véritable intérêt de tous les deux , et que tous deux oublièrent bientôt.

La faveur du prince n'empêchait pas les démêlés de ses officiers avec réche\inage. Ils portèrent , comme d'ordinaire , sur la perception des impôts , sur l'exercice de la justice et de la police. Toujours , le maire obtint du duc des décisions en sa faveur ; dans ce court espace de trois ans , il eut à exercer ce terrible droit de prononcer la peine capitale, toujours disputé, toujours maintenu. L'année 1471 fut une année d'épidémie pour la Rochelle ; cependant , d'un compte de l'aumônerie Saint-Berthommé pour cette année , qui nous a été conservé , il ressort que les revenus couvraient les dépenses. Il semble qu'on en peut déduire aussi que l'intérêt de l'argent était d'environ dix , le revenu des terres d'à-peu-près sept et quart pour cent , que le salaire de l'ouvrier était relativement plus élevé qu'aujourd'hui. Je tire ceci toutefois d'indices trop peu nombreux pour qu'on puisse s'y fier.

Ce calme de la vie ordinaire , si facilement repris , fut tout à coup gravement troublé. Au mois de mai 1472 , Louis XI fit savoir aux Rochelais qu'il était à Surgères avec une armée , qu'il voulait qu'ils rentrassent sous son obéissance immédiate , et qu'il entendait être reçu sans retard dans leur ville. Les promesses échangées au Braud avaient été bien vite oubliées. Le faible Charles de Guyenne était redevenu l'instrument des intrigues ambitieuses des ducs de Bourgogne et de Bretagne. Derrière eux , Louis

apercevait les Anglais tout prêts à profiter de ces troubles, et cette crainte donnait à la Rochelle une importance toute spéciale. Sûr qu'il y avait désormais plus de péril à attendre qu'à agir, il agissait. Il frappait réellement ses ennemis du coup le plus sensible en dépouillant son frère. Il venait de s'emparer de Saint-Jean-d'Angély, de Saintes, de Surgères, et menaçait la Rochelle.

Les Rochelais s'empressèrent de lui envoyer trois députés : ceux-ci lui représentèrent qu'ils n'avaient prêté serment au duc que sur ses ordres précis , sur sa triple jussion ; que le duc leur avait été bon seigneur , qu'il venait , dans ce mois de mai même , de confirmer les privilèges relatifs à leur juridiction ; qu'ils ne pouvaient ouvrir leurs portes à une armée sans au moins lui en référer. Louis répondait qu'ils n'appartenaient qu'à la couronne de France, dont ils ne pouvaient être ahénés ; que le duc, en ne tenant pas ses promesses , avait perdu tout droit sur son fief ; que la faiblesse de son caractère, accrue par une maladie qui durait depuis huit mois et qui menaçait de plus en plus sa vie , le livrait à toutes les intrigues ourdies contre la France. Les députes résistant encore , Louis s'emporta, déclara qu'il voulait entrer de suite à la Rochelle, qu'il le fallait, que la moindre résistance entraînerait la destruction et le sac de la ville.

Au retour des députés, le 22 mai, l'échevinage reconnut qu'il fallait se soumettre ; le Roi entra dans la ville le 24 , trois ans , jour pour jour , après que Lescun en avait pris possession au nom du duc. Les historiens se sont demandé si la soumission des Rochelais était justifiée par le droit féodal. Je ne sais, mais il était bien impossible qu'ils exposassent leurs biens , leur vie , leurs libertés pour soutenir une cause mauvaise en elle-même , pour arriver au but le plus contraire à leurs intérêts et à leurs vœux, le démembrement de la France , et cela pour rester quelques jours de plus fidèles à un prince moribond, qui n'essayait même pas un effort pour se conserver sa ville. Pratiquement, du

reste , la question l'ut tranchée par la mort du duc , qui arrivait ce même jour, et qu'on apprit à la Rochelle deux jours après. Le Roi était son héritier.

Louis XI entrait à la Rochelle en maître , mais non pas en vainqueur ; il revendiquait l'obéissance , il ne prétendait pas en changer les conditions. Aussi respecta-t-il le cordon de soie, et préta-t-il les serments accoutumés. Pendant qu'il était dévotement arrêté dans l'église de Notre- Dame , un rochelais vint se jeter à ses pieds et implorer son pardon. C'était le procureur général du duc de Guyenne, Jean Langlois, sieur d'Angliers, qui avait insisté par dessus tous sur la fidélité qu'on devait au duc. A ce nom , Louis laissa échapper un éclair de colère , puis il pardonna au nom de celle qu'on invoquait , la Sainte Vierge , sa bonne dame et maîtresse. Encore mieux pardonnait-il à la ville. Qu'avait-il d'ailleurs à lui pardonner ? Il y entra , il est vrai, sans recevoir de fêtes. Mais dès le 26, il reconnaissait explicitement , renouvelait les privilèges ; appuyant sur celui même qu'il avait tout récemment violé , l'inaliénabilité , et le confirmant en des termes qui dégageaient les Rochelais de toute obéissance envers le prince qui les méconnaîtrait ; appuyant aussi sur un autre droit plus immédiatement utile , le droit de commercer librement , sous le sauf-conduit du roi , avec les nations auxquelles il faisait la guerre , soit en allant dans leurs ports , soit en recevant leurs navires.

Il est de tradition qu'en visitant la galerie qui unissait alors les deux tours de la chaîne , en contemplant ces rades qui pouvaient offrir un accès si facile à ses ennemis, il traça sur un des vitraux ces mots : 0 la grande folie ! faisant allusion à celle qu'il avait faite de laisser sortir de ses mains cette clé du royaume. Oubliait-il donc à quelle nécessité il avait cédé ? C'est du reste un des traits du caractère singulier de ce prince , que , très constant dans les vues générales de sa politique, il se livrait dans chaque détail à une sorte d'ardeur fébrile , qui ne le laissait plus

songer ni à la veille ni au lendemain. Il se montra si favorable aux Rochelais, qu'on a dit que c'avait été le moment le plus brillant de leur liberté et qu'elle touchait à l'indépendance. Il ne faisait pourtant que reconnaître , mais reconnaître en plein , un état de choses déjà très anciennement consacré. Il leur laissa pour gouverneur un des leurs , Mérichon , qui avait été cinq fois maire. C'était la meilleure garantie de ses bonnes intentions. Il eut même la pensée d'acheter de Mérichon son hôtel , pour être plus près des Rochelais et les faire tenir du pied , disait-il. Il y renonça ; il savait bien qu'après tout les communes ne pouvaient pas n'être pas sincèrement de son parti. Il attacha la Rochelle au parlement de Paris, quelque parlement que lui ou ses successeurs pussent placer soit à Bordeaux, soit ailleurs.

Mérichon , en grande faveur auprès du Roi et auprès de sa ville , pour ajouter encore à l'éclat de l'élection du maire , lit aux clergeons de l'église Saint-Barthélémy le don annuel de dix pipes de vin de l'Ile de Ré , à condition qu'ils chanteraient à cette cérémonie le répons Veni Creator, le verset Emitte spirihmi et l'oraison au Saint-Esprit ; et la ville exempta ces vins de tout droit.

Les phrases faites abondent sur le calme précurseur des tempêtes , sur les vives lueurs d'une lampe qui va s'éteindre ; mais ces images, comme bien d'autres, mon cher enfant , ne sont sans doute devenues des lieux communs que parce qu'elles ont trouvé de fréquentes apphcations.

Le demi-siècle que je vais parcourir avec toi en offre une nouvelle. C'est à travers ces années, les plus calmes et les plus heureuses de son histoire , que la Rochelle arrive à une série de désastres.

La mort de Charles de Guyenne , suivie , à peu d'années de distance , de celle du duc de Bourgogne , mit fin non pas aux rivalités haineuses de la France et de l'Angleterre, mais aux prétentions sérieuses des princes anglais sur le territoire de la France. Affranchis de toute crainte d'invasion , les Rochelais , qui ne combattaient pas hors de leur ville , le furent à peu près des graves inquiétudes que cause la guerre. Ces effets tardèrent peu à se faire sentir.

En 1474 , Louis XI , pour comprimer tout mouvement hostile du duc de Bretagne , convoqua le ban et l'arrière ban dans ses provinces de l'Ouest. Les Rochelais lui rappelèrent, avec succès, que depuis sa dernière entrée dans leur ville il avait reconnu , confirmé le privilège qui les exemptait de ce service. Ils lui faisaient observer en même temps que c'était contre ces privilèges que depuis un an ils gardaient chez eux , ils entretenaient vingt-cinq de ces francs-archers qu'il venait d'établir , et ils obtinrent qu'il les retirât. En revanche , ils se chargeaient de repousser l'anglais , s'il essayait de débarquer sur leurs côtes ; ils armaient la ville , ils veillaient à ce que chaque bourgeois se tînt bien muni de tout et prêt à combattre. Ce fut précisément un d'entre eux , un serviteur de leur Mérichon , cinq fois maire et maintenant gouverneur de la Rochelle , Mérindot , de l'île de Ré , que , l'année suivante , Louis , l'improvisant ambassadeur , chargea de cette mission si peu solennelle , si avantageuse , qui détacha le monarque anglais des intérêts de Charles-le-Téméraire et avança pour celui-ci la ruine à laquelle il marchait aveuglément de luimême.

La Rochelle ne prend plus part aux affaires générales sous Louis XI , que par des engagements qui sont des titres d'honneur , quoiqu'ils puissent devenir pécuniaire-

138 HISTOIRE DES ROCHELAJS

ment onéreux. Elle figure parmi les villes prises pour garants du traité passé avec Maximilien d'Autriche (1482) ; son gouverneur est un des arbitres désignés dans l'alliance commerciale avec la Hanse teutonique, entamée par Louis XI , confirmée , après sa mort , au nom de son successeur.

Les troubles de la minorité de Charles VIII , bien qu'ils eussent leur point d'appui en Bretagne , n'atteignirent pas d'abord les Rochelais. Ils firent encore prévaloir les privilèges qui les exemptaient du ban et de l' arrière-ban , et , ce qui était plus difficile , ceux qui les exemptaient des impositions et subventions que motiva cette guerre, dont, au reste , leurs historiens ne parlent qu'avec une sorte de dédain pour les deux partis. Mais quand les Anglais parurent sur le point de prendre part à ces démêlés de famille , les llochelais se montrèrent prompts à seconder de leur activité et de leurs deniers l'armement des navires que le Roi faisait équiper dans leur port , à accueillir à leurs frais les seigneurs qui venaient surveiller ces apprêts et que l'amiral Graville soupçonnait de ne pas employer le mieux possible les sommes que , de son côté , le roi leur avait confiées ; ce qui ne pouvait qu'augmenter doublement la charge que supportait la ville.

Ils employèrent avec plus de plaisir leur argent à célébrer par des processions , des festins publics , des danses et des feux de joie, la paix dont le Roi leur donna immédiatement avis par un courrier (1493). Cette paix ne fut pourtant qu'une transition bien courte à d'autres guerres , les guerres d'Italie , plus folles peut-être , mais qui ne pouvaient inquiéter les Rochelais , et auxquelles ils ne contribuèrent que par leur part aggravée dans les impôts , et par quelques navires.

Plus calme encore fut pour eux le règne de Louis XII. Ce prince , l'un des meilleurs et le plus économe des deniers du peuple qu'ait jamais eus la France , les reconnut sans conteste exempts du ban et de l'arrière-ban ,- ne se formalisa pas de ce que, en offrant leur grand navire le

Saint-Sauveur à la reine , en remplacement de son navire la Cordelière , incendié dans une bataille, ils refusaient de se dessaisir de leurs canons , et ne prit même pas deux mille écus qu'ils avaient levés pour lui et qu'il jugea inutiles (1513). Seulement il semble qu'une si courte tranquillité leur eût déjà ôté de leur valeur guerrière, eût déjà diminué leur aptitude à se suffire à eux-mêmes. En 1511 , inquiets de voir les navires anglais se montrer fréquemment en rade de Ghef-de-Baie , ils songèrent à se mieux mettre en garde contre une attaque. Ils trouvèrent vite l'argent nécessaire ; ils requirent , comme c'était d'usage et avec succès , l'assistance de leurs voisins du gouvernement , pour accroître et pour garder leurs fortifications ; mais , ce qui était une nouveauté et un symptôme de décadence , ils demandèrent au Roi, pour diriger ces travaux, quelque gentilhomme expert au fait de la guerre. Le Roi leur envoya le sieur Du Chillou.

Ce calme, ces bonnes relations avec le Roi, ne leur coûtaient guère que de l'argent: or, quel meilleur placement de cet argent ? Louis XI , en 1472 , leur avait concédé le droit de commercer même avec les peuples avec lesquels il était en guerre ; en 1473 , il leur donnait quittance de la somme de trois mille livres qu'il avait reçue d'eux , non comme condition , mais à l'occasion de ce privilège , et il les autorisait à percevoir , pendant deux ans , six deniers pour livre sur les marchandises qui venaient charger en leur port , et sept deniers mailles par pipe de vin pour rembourser cette somme à Mérichon et à Furgon , qui en avaient fait les avances à la ville. En 1474 et 1476, exploitant leur reconnaissance et leur vanité , il les engageait à faire tous les frais de la navigation d'ambassadeurs de France en Portugal , de Portugal en France , et un peu ceux du séjour du roi Alphonse V, de Portugal, en France. Il en reçoit , par un don plus direct , deux mille écus en 1477, trois mille livres en 1478 ; d'autres sommes en d'autres occasions ; déclarant à chaque fois que ce sont là des

exceptions qui n'attentent pas à leurs privilèges ; éludant sans cesse , mais sans cesse reconnaissant le droit , et , ce qui valait mieux , comme le voyaient bien ses sujets , évitant, à l'aide de ces impôts, bien des guerres et bien des maux à son peuple. Les Rochelais, en particulier, étaient des gens qui , fort résolus quand il fallait faire la guerre , aimaient encore mieux acheter la paix , quand elle ne coûtait pas trop cher.

Ils laissaient pourtant , et ce semble sans nécessité , le roi s'immiscer plus qu'il n'eût fallu dans leurs affaires intimes. En 1479 , Pierre Furgon contesta la régularité de l'élection du maire ; il prétendait que c'était lui , et non pas Fétis, qu'avait désigné la pluralité des suffrages : le corps de ville , au lieu de décider lui-même , en déféra au Roi. L'exercice de la mairie fut suspendu et remis , par commission , à Guillaume de Douves ; les commissaires royaux décidèrent que l'élection n'avait pas été bien faite , et , sans la faire recommencer , remirent aux mains de Furgon le pouvoir municipal. Dangereux exemple qui autorisa le Roi, deux ans plus tard, à demander que l'élection du maire fût recommencée , uniquement parce qu'aucun des trois élus ne lui convenait. Le corps de ville céda , tout en protestant que cette concession ne tirerait pas à conséquence et ne pourrait engager l'avenir. Les historiens rochelais présentent cette faiblesse comme un acte de condescendance envers un roi qui , venant d'échapper à une maladie très grave , en conservait un grand trouble dans ses facultés intellectuelles.

Il n'y aurait presque rien à dire des relations des Rochelais avec le pouvoir royal sous Charles VIII , sans un fait du même genre , moins grave , mais analogue. En 1491 , Gaston II de Foix , comte de Caudale , gouverneur de Guyenne et , comme tel , gouverneur de la Rochelle , disputa à Mérichon , gouverneur de la ville , le gouvernement en la justice , comme on disait , et le droit de choisir le maire entre les trois élus. Par suite , l'élection fut suspendue

et les fonctions du maire illégalement prolongées jusqu'au 26 septembre. Dans cette affaire , Gaston non seulement ne violait pas, mais invoquait les privilèges. Toutefois de pareils faits accoutumaient les rois et ceux qui les approchaient à voir dans les maires de la Rochelle de simples officiers dépendant de la couronne , plutôt qu'un pouvoir inférieur , subordonné au leur , mais pourtant découlant d'une autre source.

A cela près , tout marche de soi sous ce règne de Charles VIII. A son avènement , il confirme le privilège des Rochelais ; ceux-ci envoient leurs députés aux états-généraux de Tours. Aux apparences de guerre , ils se chargent de leur défense ; aux guerres lointaines , ils contribuent de leur argent et de leurs navires ; à la naissance du dauphin ils se signalent , comme d'ordinaire , par la somptuosité de leurs fêtes. Toutefois, un projet administratif qui n'atteignait en rien leurs droits , mais qui menaçait leurs intérêts, les troubla assez vivement en 1495. Charles VIII, de retour de sa glorieuse et stérile expédition de Naples , voulait se refaire une flotte. Louis de Latrémouille, le plus grand seigneur de l'Aunis , comme seigneur de Benon , de Marans et de File de Ré , vint signifier aux Rochelais que le Roi attendait d'eux , dans l'espace de deux mois , deux vaisseaux construits et armés à leurs frais ; qu'il comptait réunir, pour y attendre ses ordres., une flotte dans le port de Brouage. Les Rochelais répondirent que le délai de deux mois était trop court , et que surtout l'idée d'une flotte royale en station à Brouage serait funeste au commerce de ces côtes et au leur en particulier. Il est très permis de supposer que ce n'était pas là le seul motif de leurs craintes; qu'ils se souciaient peu de voir de grands développements à un port si voisin du leur ; qu'ils avaient conservé assez d'esprit d'indépendance pour aimer moins encore le voisinage , la surveillance constante d'une flotte royale ; mais il est certain que , dans ce temps , la présence de cette flotte eût troublé la sécurité nécessaire au commerce. Du reste

comme preuve de leur zèle , ils oiïraient le versement immédiat de six mille écus , quoique les sacrifices qu'ils avaient faits les années précédentes leur rendissent celui-ci singulièrement onéreux. Latrémouiile goûta leurs raisons , leur promit son appui et les invita à envoyer l'un d'eux à Charles VIII. Ils confièrent cette mission à Seguin G entilz, sieur de l'Enfernaut , ancien maire , qui fut assez habile ou assez heureux pour faire renoncer à ce projet d'un port royal à Brouage, plusieurs fois repris et abandonné depuis, jusqu'à la fondation de Rochefort , et pour faire dispenser la ville de la construction des deux vaisseaux. Quelques chroniqueurs ajoutent , mais ici ils sont contredits par d'autres , que le Roi n'accepta même pas les six mille écus , quand Gentilz lui eut fait voir quelles charges avait supportées la ville. Il y a aussi dissidence sur la somme , les uns parlant de six mille écus , les autres de six mille livres. La perte de la pièce originale ne nous laisse aucun moyen de choisir entre ces contradictions. Les inventaires antérieurs à 1628 ne mentionnent eux-mêmes qu'une pièce sous la date de 1495 , en ajoutant qu'elle est gâtée et iUisible.

Louis XII confirma , selon l'usage , et respecta les privilèges des Rochelais. A la vérité , ils eurent un procès avec sa femme , veuve de Charles VIII. Louis XI leur avait donné le quart de la traite des blés et vins de Saintonge , et cette traite était garant des revenus assignés à la reine douairière. De là des démêlés avec les agents d'Anne de. Bretagne ; mais ce ne fut qu'un procès civil , et l'union qu'elle contracta avec Louis XII ne fit que leur en rendre le gain plus facile. Ce fut uniquement leur faute , ou plutôt celle des candidats à la mairie , si le parlement intervint encore dans l'élection de 1502.

Les choses prirent un autre aspect presque aussitôt après l'avènement de François P'". Les privilèges furent confirmés, non respectés. Le Roi , après s'être impérieusement fait rendre compte des revenus de la ville (1516) , exigea avec

des menaces mesurées sur son pouvoir plus que sur son droit une contribution de trois mille livres. Les Rochelais blessés , mécontents , n'osèrent pourtant résister en face : ils ne se défendirent contre cette avanie qu'en alléguant la difficulté des temps , en se couvrant de leur pauvreté, et la firent enfin réduire au tiers seulement de la somme à laquelle ils avaient été taxés. Lorsque , au moment d'ouvrir les grands jours à Poitiers , François vint à la Rochelle, le l^r février 1519, avec sa mère et sa femme , les Rochelais , bien qu'ils se ressentissent encore des souffrances qu'avait causées , l'année précédente , un débordement tout-à-fait extraordinaire de la mer , le reçurent avec empressement et splendeur. Ils déployèrent , ils étalèrent toute leuV pompe. Le Roi étala de son côté toute sa bonne grâce. Il reconnut les privilèges. S'il donna d'abord à un de ses officiers les clés qu'il reçut des mains du Maire, il les lui remit bientôt , en confiant à lui seul le soin de veiller à la garde de la ville. Tout le monde souriait. On touchait cependant au jour qui allait lancer la commune sur la pente de sa ruine.

Avant de l'y voir glisser , il faut nous arrêter encore , mon Julien , pour contempler sa vie intime pendant cette période.

Ce n'était plus par eux-mêmes , mais par le crédit qu'ils avaient auprès du Roi , que les seigneurs pouvaient avoir de l'importance pour la commune. Tu as vu l'appui de Latrémouille lui être utile (1495). Tu as vu le comte de Candale disputer avec succès , au gouverneur, à la justice, le droit de choisir le maire , petite revanche de vanité blessée. Ce comte ayant voulu passer dans la ville la revue de quarante lances qu'il commandait , et que les bruits de guerre y avaient fait admettre , les magistrats municipaux s'y étaient opposés ; il avait fallu qu'il cédât et allât faire sa montre hors les murs , dans le cimetière de Cougnes. Cette même année (1491) , un prince du sang , le comte

d'Angoulême , voulut visiter la Rochelle. Arrivé à Aytré, il envoya son beau-frère prévenir les bourgeois et leur dire qu'il attendait qu'ils lui présentassent les clés de la ville. N'ayant pas le temps de convoquer le corps d'échevinage , le Maire réunit à la porte Saint-Nicolas et consulta quelques-uns de ses membres , et répondit , sur leur avis , au comte de Taillebourg qu'ils ne pouvaient faire cet acte de soumission qu'envers le Roi , que du reste le comte d'Angoulême les honorerait beaucoup par sa présence , et recevrait d'eux tous les honneurs dus à son rang. Quelquesuns des échevins accompagnèrent même jusqu'à Aytré le porteur de cette réponse. Le comte d'Angoulême s'emporta d'abord , insista , menaça ; puis ne trouvant chez ces bourgeois que la plus respectueuse obstination, il accepta leurs conditions. On lui fit un pompeux cortège , un splendide accueil, et lorsqu'après avoir prêté les serments accoutumés il fut arrivé au domicile qu'on lui avait préparé, la ville lui offrit un présent de deux mille livres. Il daigna l'accepter, et fut dès lors fort bon ami des Rochelais. Ne crois pas , mon cher enfant , que le pouvoir de l'argent date de nos jours. Il a de tout temps été d'autant plus grand que l'argent était plus rare , et il est fort légitime dans les limites que lui impose l'honneur.

A Favénement de François P'' (1515), les Rochelais firent agréer ce même refus de présenter les clés de la ville à Lautrec , que le Roi leur avait commandé de recevoir avec les plus grands honneurs. Ils le compensèrent par des harangues , par de la pompe , par des présents , parmi lesquels figuraient des objets rares , venus des pays lointains , fruits et témoins de l'activité de leur commerce. Lautrec leur fut plus tard favorable.

Il fut remplacé dès l'année suivante comme gouverneur, par François de Rochechouart , qui reçut de la ville un présent de mille livres. Ces sortes de tributs s'introduisaient et restèrent longtemps imposés par l'usage. L'entrée de Rochechouart ne fut l'objet d'aucune difficulté, et il échan-

gea au contraire de cérémonieuses politesses avec les Rochelais ; mais ceux-ci allèrent un peu loin en donnant une place de pair , qui devint vacante , au maître d'hôtel de ce seigneur, André Barransçer,

Vers le même temps ils reçurent, avec cette magnificence qu'ils aimaient, le maire de Saint- Jean-d'Angély et l'évêque de Saintes.

Les débats pour la juridiction, si actifs dans les périodes précédentes , semblent éteints dans celle-ci , et à peine y a-t-il quelques notes à glaner à cet égard.

Le cardinal Raymond Pérauld , reconnaissant d'anciens services qu'il avait reçus des Rochelais, leur obtint du pape Alexandre VI une bulle qui ôte à tout ecclésiastique le droit de les citer à un tribunal hors de leur ville , et qui donne aux abbés de leur voisinage le pouvoir de les relever de toute excommunication prononcée à ce sujet. Le motif allégué pour ce privilège, la nécessité de défendre leur ville, se rapportait à des circonstances qui dès lors avaient disparu.

Nous trouvons encore l'application par la juridiction municipale de peines qui nous paraîtraient cruelles ; un voleur n'est banni à toujours de la ville qu'après avoir été battu de verges par les carrefours et avoir eu une oreille coupée ; une femme convaincue d'infanticide est décapitée ; sa tête est exposée au bout d'une lance au lieu de son supplice , la fontaine des Petits-Bancs , et la jambe dont elle avait poussé son enfant dans l'eau exposée sur une autre lance , au lieu théâtre de son crime.

Cette juridiction , au criminel comme au civil , fut à la fois confirmée et dirigée par la révision de la coutume , projetée dès 1493, et qui fut officiellement publiée le 30 septembre 1514.

En 1507 je trouve à la Rochelle , peut-être accidentellement , un vice-amiral , devant lequel sont conduits des matelots et des soldats qui s'étaient rendus coupables envers des Anglais , en rade de la Palisse , d'un véritable acte de piraterie.

146 HISTOIRE DES ROGHELAIS

Un peu plus tôt (1496), Charles VIII ayant conçu l'idée de fonder un parlement à Poitiers , les Rochelais firent valoir la promesse de Charles V de ne pas les détacher du parlement de Paris. Mais cette idée fut abandonnée par l'influence du chancelier Briçonnet.

La police nous semble plus inhérente au pouvoir municipal que le pouvoir judiciaire ; son exercice laisse apercevoir , à côté des besoins anciens , quelques tendances nouvelles.

L'échevinage ne prend qu'en 1473 une mesure d'ordre bien simple , en réglant qu'il consacrera le mercredi aux affaires qui n'importent qu'aux particuliers , le samedi à celles d'intérêt général. En 1477, il fait autoriser par le Roi une taxe de trois deniers par semaine sur chaque maison pour le nettoiement de la ville. En 1516, des comptes plus fréquents sont demandés aux gouverneurs des hôpitaux, et bien que ces maisons eussent obtenu l'exemption des dîmes que le Pape levait pour une guerre contre les Turcs , la ville rétablit les charités longtemps . interrompues de la Pentecôte et de la Toussaint , et elle ne le fait pas seulement comme secours aux pauvres , mais aussi comme acte de piété , en mémoire des trépassés , afin que Dieu préserve cette ville du continuel danger où elle est pour n' avoir aucun support et appui, combien qu'elle le mérite sur toutes les villes de France. Vague pressentiment , qui n'était que trop fondé.

Mais c'est surtout dans leurs rapports avec le commerce que les mesures de police prennent de l'importance , par leur portée et surtout par les résistances qu'elles vont soulever. Les plus étroites et les moins justes à nos yeux sont les mieux accueillies. Un règlement sur les ventes (1478) interdit toute vente au détail dans la Rochelle à quiconque n'en est pas bourgeois et protège en toute matière les marchands qui portent les faix et charges de ladite ville. Mais de rudes amendes atteiefnent les boulangers et les bouchers qui , sur le poids , sur le prix , sur la

marque de leurs marchandises, enfreignent les règlements. De plus rudes frappent une fraude commerciale de nature à déshonorer le commerce rochelais à l'étranger , l'emploi de pipes trop courtes pour les liquides. Mais ce pouvoir , assez arbitraire , est souvent moins bien employé. L'échevinage taxe à son gré les journées des ouvriers employés aux fortifications (1480) , sans qu'ils puissent se refuser à cette corvée. Dans une année désastreuse , en 1515 , la peste sévit ; plusieurs bourgeois et des officiers même de la ville l'abandonnent ; le Maire voulant réunir le conseil , il ne s'y trouve que six membres. Il se fait reconnaître le pouvoir de remplacer dans leurs offices ceux qui , dans vingt-quatre heures, ne seront pas rentrés dans la ville , et il fait publier cette décision dans tous les villages environnants. La disette suit la peste ; le blé monte au prix de dix sous et demi, le boisseau de Marans. Cependant il y avait en rade de Chef-de-Baie et de la Palisse , huit navires qui s'apprêtaient à porter quinze mille boisseaux de froment en Espagne. Le Maire les fait saisir , et fait vendre le blé par la ville et par les villages voisins à cinq sous le boisseau. Ce maire si expéditif s'appelait Jean Chasteigner. '

C'était sans doute la gravité des circonstances qui excusait à ses yeux ces actes de tyrannie. Car déjà l'on s'était aperçu du mal que pouvaient faire au commerce les abus de l'action municipale. Les Rochelais avaient eux-mêmes réclamé contre les impôts dont la ville de Niort grevait la navigation sur la Sèvre. Louis XI , qui leur avait accordé le droit de négocier en temps de guerre, droit qu'on tenta de méconnaître sous son successeur , mais qu'ils invoquèrent et firent respecter , Louis XI , avait fait diminuer dans plusieurs tarifs communaux les droits perçus à l'entrée des ports , droit d'ancrage , de pontonnage , de passage. Un particulier tenta cependant plus tard (1498) de se servir du nom de ce roi pour s'arroger à la Rochelle un droit de balisage , qui du mDÎns correspondait à un service rendu ;

mais la ville montra que c'était à elle seule qu'il devait être attribué.

Les bourgeois eux-mêmes comprenaient le commerce et savaient discuter les mesures qui lui étaient favorables. En 4501 , l'archiduc Philippe présent à Paris demandait que les commerçants français qui allaient en Flandre fussent tenus de résider à Bruges, que leurs marchandises n'eussent d'entrepôts qu'à l'Écluse et à Damm. Louis XII laissa aux intéressés eux-mêmes le soin de débattre la question par députés. Envoyé par la Rochelle , en son nom et au nom de Saint -Jean d'Angély , Seguin Gentilz joua un des premiers rôles dans cette assemblée , et lorsqu'elle se fut prononcée contre les demandes de l'Archiduc , fut envoyé par Louis XII en Flandre pour faire accepter cette résolution aux Flamands et régler quelques difficultés qui s'étaient élevées entre eux et les populations que représentaient depuis longtemps les Rochelais.

Ces droits de balisage , de lestage , de délestage et droits analogues , qu'on commençait à trouver trop onéreux pour la navigation , étaient pourtant une des sources les plus sûres des revenus de la ville. On agrand'peine à s'orienter dans ces questions de finances où manquent les chifft'es , mais il est visible que ces impôts que les rois concèdent à l'échevinage , ne sont le plus souvent que des moyens de le rembourser des avances qu'il leur a faites. L'habileté du maire consiste à faire durer la concession assez longtemps pour qu'elle rapporte plus qu'elle n'a coûté. Tel est notamment l'abandon fait par Louis XI des deniers de la traite de Saintonge qui n'avaient pas encore été touchés par son frère ; tel l'abandon plus durable , souvent disputé , toujours maintenu , du quart de cette même traite ; tels le droit de six deniers pour livre sur toutes les denrées étrangères chargées dans la ville et celui de cinq sous sur chaque tonneau de vin qui en sort (1472 et 1477). Au même prix s'acquièrent certaines exemptions , parmi lesquelles toutefois il faut noter à part , à cause de son importance

linancière, commerciale, politique, l'exemption des devoirs sur le sel provenant des marais d'Aunis , dès longtemps obtenue , ratifiée formellement en 1472.

Aux difficultés financières , difficultés de tout temps et de tout pays , l'échevinage opposait les ressources ordinaires d'une bonne administration ; il amortissait des rentes ; il imposait des comptes de plus en plus rigoureux aux trésoriers ; il dressait des états exacts des revenus et des dépenses. Il fit deux choses qui eurent de plus gi^aves conséquences qu'on n'eût pu croire. La charge de greffier de ses conseils était annuelle et élective ; dans un besoin d'argent il la vendit , à vie , à Etienne Chaulvin , un des pairs , malgi'é fopposition, puis la protestation de quelquesuns de ses membres. Il perçut avec une exactitude de plus en plus minutieuse le droit du huitième sur la vente du vin au détail , qui portait sur les cabaretiers , c'est-à-dire sur des bourgeois. Dès 1491 , il avait fallu appuyer par des menaces la levée de cet impôt. Les récalcitrants eurent recours aux juges royaux , élus et parlements. Déboutés de leurs prétentions , ils ne se soumirent qu'avec un grand mécontentement.

A ces embarras liiianciers il eût fallu remédier par de l'économie : mais c'est ce qui ne s'est jamais vu ; peut-être parce que l'économie prévient de pareils embarras , et qu'il est plus aisé de ne pas s'engager que de s'arrêter sur une pareille pente. Le goût du bien-être et du luxe s'accroissait : quelquefois des maires riches faisaient à la ville des dons utiles ou splendid es; mais d'autres maires, moins favorisés de la fortune , pour paraître ne pas rester en arrière , poussaient la ville dans de grandes dépenses. Il y en avait de fort utiles.

Le port a toujours été d'un entretien difficile. Aux pierres que la mer y poussait , on avait souvent opposé des rangées de pieux , renouvelées en 1473 : en 1516 , sous l'importante mairie du sieur de Conan , on construisit un éperon de pierre de trente-deux brasses de long,

150 HISÏOIEŒ DES ROGHELAIS

dix-huit pieds de haut , dix-iieuf pieds de large ; protection plus efficace.

On continuait de paver la ville et d'en entretenir les rues pavées.

Bien que la guerre fût de moins en moins imminente , bien que les Rochelais ne prévissent certainement pas à quoi serviraient bientôt leurs fortifications , elles n'avaient pas cessé d'être la principale des préoccupations , la plus grande source de dépenses. Les douves ou fossés furent nettoyés ; des embrasures sur la mer furent ouvertes dans les tours. Des boulevards furent réparés ou construits à la porte des Deux-Moulins , où s'éleva un fort qu'on appela le Beau-fort , à la porte de Gougnes , entre la tour de la Chaîne et celle de la Lanterne ; la grosse tour de la Chaîne fut couverte d'un nouveau revêtement de la base au faîte (1505) ; la tour du Garot ou de la Lanterne , déjà éclairée quelques années auparavant, fut achevée en 1476; d'autres furent construites , la tour de Barnage , près de r Echelle-Chauvin ; d'autres aujourd'hui inconnues , la tour Champdeniers ; trois tours entre les Sœurs blanches et l'église de Gougnes. Des canons furent fondus par la munificence du maire entrant en charge ou aux frais de la commune ; plusieurs étaient remarqués par leurs poids ; d'autres gardèrent un nom longtemps célèbre , la Vache , la Reine-Anne, la Mercière, donnée par Guillaume Mercier, à laquelle la mort du duc d'Aumale valut plus tard un autre nom.

On commençait, en faveur de la santé publique, des travaux que toutes les époques ont vu reprendre, la nôtre en particulier, et qui ne sont probablement pas à leur terme. En 1499 , on creusait la bonde ou larron de la tour du Garrot, pour faciliter l'écoulement des eaux pluviales et des eaux douces de Lafont.

La même année , on nettoyait la grande fontaine de Lafont et ses quatorze conduits ; trois ans après , on construisit une autre fontame près les puits doux.

De 1486 à 1497, riiôtel de ville est l'objet de constructions , d'ornementations qui semblent plutôt tardives que prématurées dans cette histoire toute communale. En 1476, on avait enfui , après plusieurs tentatives , réussi la fonte de la grosse cloche du beffroi de la commune ; en 1510 , l'échevinage se lit faire une belle scrutine ou boîte d'argent, pour recueillir les bulletins de vote aux élections.

En 1478 fut faite la chapuce qui couronnait la Grosse- Horloge, couverte de plomb en 1518 ; ouvrage qu'admiraient fort les contemporains , qui fut pourtant singulièrement modifié en 1594. L'arceau qu'elle couronne était alors divisé en deux, livrant deux étroits passages.

Quelques établissements religieux sont de cette époque. Louis XII érigea l'église de Saint-Sauveur en église de fondation royale , et se déclara chef de la confrérie de saint Marsault, qui y était desservie. Le maire , Jean de Clonan (1516) , justement heureux de ce qu'on lui avait donné ses deux gendres pour coélus dans sa candidature à la mairie , fonda une chapelle aux Jacobins , à la charge d'y prier pour le Roi et pour la ville. On signale l'année suivante, comme chose qui devenait rare, le pèlerinage de deux rochelais à Jérusalem.

D'autres besoins se faisaient sentir. Ce même de Conan, dont la mairie paraît avoir été fort active , lit réparer et mettre en état une maison achetée dès 1504 pour y fonder de grandes écoles, c'est-à-dire un collège. D'autres symptômes indiquent qu'on se portait vers les jouissances de l'esprit. En 1486 , Jean Faure avait légué ses livres à la fabrique de l'éghse de Saint-Sauveur, pour commencer de faire une librairie, c'est-à-dire une bibliothèque. En 1491 , on avait eu une grande et pompeuse représentation de la tragédie de ce temps , une Passion , la plus triomphante dont il fut jamais mémoire. Plusieurs échevins s'étaient cotisés et avaient consacré plus de trois mille livres à ce spectacle , auquel se pressèrent de quinze à vingt mille personnes.

152 HISTOIRE DES ROGHELAIS

Il n'y a qiiim rapport très incertain entre la culture d'esprit dans une ville et les hommes éminents , même dans les lettres , qui en sortent. Cependant je citerai ceux (ju'a produits la Rochelle au xv« siècle. Doriole , qui fut chancelier sous Louis XI , y était né , en avait été maire , et consen^a, dans ses dignités, son titre d'échevin. Raymond Pérauld, cardinal de Gurck, évêque de Saintes, qui joua un assez grand rôle , né à Surgères, avait trouvé ses premiers appuis à la Ptochelle. Deux rochelais , Jean Belhure , Guillaume Chaussard , se distinguèrent et acquirent de hautes positions dans l'ordre des Carmes. Je ne crois pas qu'ils aient laissé de livres. On a, au contraire, des poésies, des pièces de théâtre et une relation historique d'André ou Andrieu de la Vigne ; un roman , la Conquête de Grèce , de Perrinet Dupin, deux autres rochelais.

Cet accroissement apparent de la prospérité de la commune rejaillissait sur ses dignités. Les familles qui avaient réussi à absorber les fonctions municipales cherchaient à les retenir et à en augmenter l'éclat. C'est dans cet esprit que les ordonnances qui régissaient l'échevinage sont revues en 1472, et qu'on ajoute au serment du maire entrant en fonctions un article spécial pour garantir leur conservation , ce qui n'empêche pas de nommer , en 1493 , une commission de quatorze membres pour les réviser encore; on renouvelle (1487) les règlements sur la composition du corps de ville ; on prive de l'exercice de leur droit d'élection ceux de ses membres qui n'auraient pas payé leur droit d'entrée. Tu as vu que , bien malheureusement , ces précautions n'empêchèrent pas d'avoir recours à un pouvoir supérieur pour régler les débats entre les candidats à la mairie. Ce fut ce même pouvoir qui interdit aux membres de l'échevinage de promettre les places ou , comme on disait , les lieux de pair ou d'échevin avant qu'ils fussent vacants ; le même encore qui corrigea cet incroyable abus par lequel des membres inllaents de l'échevinage y faisaient admettre comme pairs leurs fils dès l'âge de douze

ans , et amena cette décision , encore à peine tolérable , que ces fils n'y pourraient être admis quà seize ans, dans le cas où le lieu de leur père serait vacant.

Certes, les échevins eussent mieux pourvu à leurs intérêts et à ceux de la commune en prévenant de telles réformes qu'en augmentant la pompe de leur enterrement. C'est pourtant là un des genres d'honneurs dont ils semblent le plus occupés. Ils décident solennellement (1498) que la cloche de l'échevinage sonnera pendant une demi-heure aussitôt après le décès d'un pair ou d'un échevin , et à plusieurs reprises pendant son convoi. Aux honneurs funèbres dont ils comblaient les maires morts pendant leurs fonctions, ils ajoutent (1475) celui d'une oraison funèbre et (1495) l'obligation imposée aux gardes des portes de la ville et aux capitaines des tours d'en porter les clés devant le corps du maire décédé.

On rétablit, en cette même année 1495, le banquet municipal des mairesses , à la Pentecôte et à la Toussaint , dont je t'ai signalé la suppression. Dix écus d'or furent alloués pour chacune de ces solennités.

L'élévation à la dignité de maire inspirait à plusieurs le dévoûment et la munificence. Je t'ai parlé de celle de de Conan ; on vantait celle de Pierre Pierres , sieur de la Sausaie, qui pendant sa mairie (1478) festoya à ses dépens des seigneurs et des commissaires venus de la part du roi, et obtint par eux, grâce à ce bon accueil, des exemptions d'impôt, soulageant ainsi doublement le peuple. Il fit aussi faire, à ses frais, deux inventaires des titres et privilèges de la ville , qui n'avaient pas encore été réunis ; l'un fut déposé à la tour de Moureille , l'autre était remis à chaque maire à son avènement. Mais à d'autres elle n'inspirait qu'une sotte vanité. Devenu maire par la mort de Jean Maynard, dont il était le coélu, Louis Hérault ne se montra plus que vêtu des habits qu'auparavant il ne portait que les dimanches et bonnes fêtes. Il était sieur de Piquefesse ; la maUgnité populaire l'appela le sieur de Riche-fesse. Il

iU HISTOIRE DES ROGHELAIS

eut la sottise de demander , le mallieiir d'obtenir une excommunication contre ceux qui lui donneraient ce surnom, qu'on n'oublia plus. Il eut un tort plus grave. Contre son devoir de maire , et non sans soupçon contre sa probité , il acheta en sortant de charge l'office de contrôleur des deniers publics de la Rochelle. L'échevinage prononça son expulsion du corps , et lui envoya une vessie de pourceau pour mettre à son bonnet , le recommandant ainsi à la moquerie de tous.

On ne punit ainsi les prévarications que lorsqu'elles menacent de devenir communes ; mais ce n'étaient pas ces infractions exceptionnelles à la dignité du corps qui allaient livrer le pouvoir municipal à ses adversaires. C'était l'ambition excessive de quelques familles qui , en fermant tout accès à quelques hommes capables , excitait leur jalousie ; en diminuant trop le nombre de ceux qui prenaient part aux affaires , abaissait l'intelligence du public, le rendait moins apte à juger , plus prompt à se mécontenter et à devenir un instrument des mécontents ; en amoindrissant la commune et y soulevant des divisions, autorisait, nécessitait peut-être l'intervention déjà trop fréquente d'un pouvoir étranger.

Confirmés par François P»' , dès les premiers jours de son règne , vérifiés au parlement peu de mois après , les privilèges de la Rochelle éprouvaient de longs délais, c'està-du^e de graves contestations, à la chambre des comptes. Ils n'y furent reconnus que le 28 février 1519 , avec des modifications fâcheuses , sous forme d'interprétations. La

plus importante (art. xviii) restreignait en deux manières l'exemption de subsides sur les vins et marchandises. Elle ne l'appliquait qu'aux fruits et aux marchandises produits dans le gouvernement , elle ne la reconnaissait qu'aux bourgeois et non plus aux simples habitants de la ville. L'échevinage se pourvut en appel ; mais la chambre des comptes déclina la compétence du parlement ; le roi dut nommer exprès une chambre mixte sous le nom de chambre de révision. Il en résulta de grands frais qui ne firent qu'ajouter aux difficultés où était le corps de ville , et accroître le mécontentement qu'une population , d'autant plus injuste qu'elle voyait de moins près à ses propres affaires , faisait retomber tout entier sur lui. La reconnaissance du droit au quart de la traite de Saintonge, qui avait encore été contesté, obtenue en 1521, ne diminua pas l'un et ne diminua guère les autres.

En vérité, l'intelligence des affaires s'affaiblissait de toutes parts. Car, même dans de telles circonstances, les élus à la mairie se disputaient sur la légalité du choix entre eux, et, en 1520, Basset obtint d'être substitué par arrêt du parlement à Rousseau, qui avait d'abord été accepté.

Le mauvais vouloir envers le corps de ville ranima l'opposition relative à l'impôt du huitième sur le vin vendu en détail , que les bourgeois prétendaient compris parmi les subsides dont les exemptait l'article xviii , ci-dessus cité ; le Maire fit emprisonner quelques-uns des récalcitrants (1521) ; mais il y eut appel ; sa sentence fut cassée , pour défaut de procédure , disent ceux qui lui sont favorables , et il fut condamné aux dépens, à des dommages et intérêts. Les embarras de finances et les haines réciproques s'en accrurent. Les habitants de la ville ayant été forcés de fournir plus de deux cents pipes de vin, pour les troupes envoyées en Espagne, le paiement en fut fait l'année suivante entre les mains du maire et des échevins. Dans l'état des esprits, ce fut un nouveau sujet de plaintes et d'accusations. Les choses en étaient à ce point qu'en 1523 le roi s'étant laissé

156 HISTOIRE DES ROGHELAIS

surprendre et ayant accordé la mairie de la Rochelle à titre d'office perpétuel à un seigneur d'Archiac, il se trouva des habitants pour applaudir à cette violation de tout droit. Les plaintes de l'échevinage firent révoquer cette mesure ; mais c'était un dangereux exemple.

Nulle crainte séiieuse ne parait pourtant troubler les membres du corps de ville. Cette même année , ils règlent un petit détail intérieur. Si un officier de la ville a , pour cause de maladie , résigné sa charge à un de ses parents et qu'il se rétablisse , il reprend cette charge , comme s'il l'eût toujours gardée. Ils résistent aux usurpations des élus de Saintonge qui , au mépris des privilèges des Rochelais , voulaient les soumettre à la taille. Ils font constater cette exemption par la régente, Louise de Savoie, et par le Roi, après son retour de prison.

Cette captivité de François P"" influe en plusieurs manières sur la destinée des Rochelais. Elle les rapproche une fois de plus de l'Angleterre. Par ses conventions avec Henri VIII , la régente de France avait réglé le douaire de Marie d'Angleterre, veuve de Louis XII, et y avait compris les revenus du grand fief d'Aunis et du gouvernement de la Rochelle. Le Maire , traitant avec les commissaires de Marie , Perdrier et Sauvaige , leur fait , après quelques résistances , accepter cette réserve , que cette cession ne peut en rien déroger aux droits et privilèges reconnus aux Rochelais par les rois de France.

A la nouvelle de la prise du Roi , la régente , inquiète pour les côtes de France , avait donné l'ordre à Chabot , baron de Jarnac, de se retirer à la Rochelle (13 mars 1525) ; cette famille devait être funeste à la ville , et les circonstances ne lui en ofîi^aient que trop l'occasion.

Tu as vu dans quels troubles le refus de l'impôt du luiitième avait jeté la ville : les procès , les appels , les débats de tout genre à cet égard n'étaient pas encore vidés , lorsque la taxe de dix mille livres demandées à la Rochelle, pour sa contribution à la rançon de François P'",

vint soulever de nouvelles difficultés. Devant la perspective de nouveaux sacrifices , les dissidences s'aigrirent. Les bourgeois opposants se multixjlièrent ; ils soulevèrent les artisans et gens de métier ; ce qui fut pis, et ce qui arrive toujours , des gens placés par leur instruction et leur richesse plus près du corps de ville et mécontents de n'avoir pu y entrer , procureurs , avocats , marchands , se mirent à leur tête et donnèrent de la consistance à leur soulèvement. Ils se nommèrent deux syndics , Georges Gorru et Yves Testard, auxquels ils donnèrent tout pouvoir. C'était organiser un pouvoir contre le pouvoir municipal (1528). Ce n'était cependant encore que de la résistance. Les mécontents allèrent plus loin. Au sortir d'une réunion , ils parcoururent la ville en criant : Liberté ! exemption ! en invitant bourgeois et habitants à se joindre à eux. Le maire se présenta pour dissiper ces rassemblements tumultueux : son autorité fut méconnue, insultée. Faiblesse ou prudence, il céda. Mais peu de jours après, il fit publier à son de trompe la défense de s'assembler, et l'échevinage se pour\rut contre l'institution des syndics. Le parlement ordonna seulement que dans la suite du procès ils seraient appelés soi-disant syndics. Du reste , il n'y eut plus de convocation des bourgeois opposants.

Pressés de répartir entre les Rochelais la taxe de dix mille livres pour la rançon du roi, les échevins comprirent parmi les collecteurs le syndic Corru (1529) ; c'était habile et juste. Mais Gorru refusa, et, en prétendant que son opposition était fondée sur ce que le corps de ville n'avait pas pris une part suffisante de cette charge , il eut l'habileté d'y entraîner plusieurs des bourgeois désignés comme répartiteurs dans les paroisses. Le corps de ville céda encore ; il consentit à réviser , avec les représentants des bourgeois , la répartition qu'il avait dû seul arrêter , et laissa attribuer à ses cent membres la moitié de l'imposition totale , bien que l'autre moitié fut partagée entre un nombre de familles dix ou quinze fois aussi considérable.

La somme réunie , les bourgeois refusèrent de la remettre au trésorier de la commune, mettant en doute sa solvabilité et alléguant que ce n'étaient pas là des deniers communaux, mais une cotisation extraordinaire prise dans toutes les bourses. Ils exigeaient que leurs deux syndics , Corru et Testard , fussent chargés d'aller la porter au roi. En même temps ils les chargeaient de suivre leurs intérêts dans leur procès. Ces exigences avaient des appuis même parmi les pairs. L'un d'entre eux , l'avocat Jean Foucauf animé par une haine personnelle contre Chaulvin, qui avait acheté l'office de greffier des conseils, cherchait à atteindre la ruine de son ennemi par la ruine même du corps de ville et appuyait toutes les menées qui lui étaient hostiles. Je t'ai signalé l'ambition avec laquelle quelques familles s'étaient emparées des dignités municipales. La réaction était évidente et excessive. Les fautes étaient égales ; elles devaient perdre les deux partis.

Le maire et son conseil comprirent que, s'ils continuaient de céder, ils succomberaient. Ils protestèrent contre le syndicat , renouvelèrent leur défense de faire des assemblées , ordonnèrent que les collecteurs seraient contraints par amende , et par corps au besoin , de verser entre les mains du trésorier de la ville les deniers qu'ils avaient reçus. Corru osa faire lire publiquement des proclamations par lesquelles il s'opposait à l'exécution de ces mesures. Il y résista, et, avec lui, les collecteurs de la paroisse Saint- Sauveur, retenant la somme de quatre mille trois cent vingt francs sept sous six deniers , sur la somme totale de dix mille livres. Les autres obéirent aux injonctions du maire.

Le maire fit emprisonner les collecteurs rebelles. Un de 1 eurs adhérents , Poirier , parcourut les cantons et les carrefours, appelant le menu peuple à briser les portes de l'échevinage , à délivrer les prisonniers et à piller ensuite les maisons des membres du conseil. Le maire tint bon cependant , et les collecteurs , redoutant peut-être pai'

dessus tout leurs auxiliaires , versèrent dans la caisse publique les sommes qu'ils avaient reçues. Ils furent élargis , mais Corru fut maintenu en prison, comme auteur réel de la sédition. Beaucoup des bourgeois le désavouèrent. Le maire voulut recevoir ces désaveux en audience publique ; mais alors les insurgés tentèrent un dernier etîort. Réunissant leurs partisans et les partisans de tout trouble au cri: Exemption et liberté, ils envahirent l'audience, menacèrent le maire et ses officiers. Ceux-ci n'opposèrent pas la force à ces ^4olences ; ils se retirèrent dans la maison du maire. Mais là , plus de cinq cents bourgeois vinrent s'offrir pour réprimer ces troubles. Cette manifestation suffit pour les faire cesser. Corru condamné eut recours à un appel au grand conseil.

Des circonstances si graves sollicitaient et motivaient l'intervention royale , déjà demandée pour déterminer le sens d'une décision qui réglait que les fils des échevins et pairs ne pourraient entrer au corps de ville qu'à un âge idoine. Les adversaires de l'échevinage voulaient fixer cet âge à 25 ans ; les pairs et échevins à dix-huit. Guillaume de Vieilleseigie , lieutenant du sénéchal de Poitiers, à Niort , était chargé d'une enquête sur cette question. Jean de Langeac , évêque d'Avranches , plus tard évêque de Limoges, fut envoyé par le Roi à la Rochelle pour connaître des autres motifs de dissensions.

Cette affaire l'occupa du 28 avril au 4 mai 1530. Tout en se prétendant exemptés de l'impôt du huitième , sur la vente du vin , par la décision de 1519 , les bourgeois cherchaient pourtant à démontrer que les finances de la ville pouvaient se passer de cette perception ; ils reprochaient , en outre , aux maires , aux échevins et aux pairs d'avoir longtemps caché aux bourgeois leurs privilèges et leurs droits , de les avoir ainsi tenus en servitude par l'ignorance ; d'avoir admis dans leur corps les officiers du roi , ôtant par là tout recours à ceux qui avaient des démêlés avec eux ; d'avoir aliéné des propriétés et des

charges électives de la commune ; de refuser par rancune d'admettre , soit comme pairs , soit comme bourgeois , des bourgeois et des habitants qui avaient droit à ces titres ; de ne rendre enfin insuffisants les revenus ordinaires de la commune que par une mauvaise administration. Le maire et l'échevinage imputaient ces reproches et les troubles qui avaient eu lieu aux rancunes de gens qui n'avaient pu obtenir des honneurs qu'ils ne méritaient pas ou qui avaient subi de justes punitions de la juridiction municipale. Ils soutenaient du reste que l'article dix-huit, qu'on alléguait , était mal interprété , que les revenus de la commune ne pouvaient se passer de cet impôt du huitième. Ils établissaient par les comptes détaillés qu'ils fournissaient que , cet impôt compris , les revenus annuels de la ville étaient en moyenne de neuf mille six cent cinquante-trois livres ; tandis que leurs adversaires les estimaient de quatorze à quinze mille livres. Il semble que cette reddition de compte , portée à la connaissance du public rochelais avant que les passions se fussent échauffées , eût pu en prévenir l'explosion, mais il eût fallu pour cela qu'un long usage de la publicité eût développé l'intelligence des masses , et c'est un progrès que plus de trois siècles n'ont pas encore amené.

La sentence de l'évêque d'Avranches admit quelquesuns des griefs des bourgeois , mais rejeta toutes leurs prétentions. Il cassait , en effet , les aliénations de rentes et domaines faites depuis douze ans , en remettant à la diligence du maire de désintéresser les acquéreurs ; interdisait pour l'avenir de semblables aliénations , sauf les cas d'urgence , dans lesquels elles pourraient encore être révoquées par les gouverneurs ; il cassait aussi les aliénations d'offices , excepté celle de l'office de greffier , qui paraissait dans un cas particulier , exception qui enlevait à Foucaut le seul fruit qu'une haine personnelle lui eût fait chercher dans ces intrigues; il ôtait, et c'était là un fait singulièrement grave , un fait contraire aux prétentions

séculaires de la Rochelle , il ôtait à l'échevinage le droit de prendi^e seul connaissance de toute reddition de comptes et ordonnait que désormais ces comptes fussent rendus au gouverneur ou à des officiers du roi qui ne fussent pas du corps de ville ; il soumettait en plusieurs autres points la gestion des officiers municipaux à la surveillance de l'administration royale ; mais il interdisait aux bourgeois toute nomination de syndics , toute organisation spéciale ; il leur recommandait l'obéissance au maire ; il déclarait que le huitième du vin et les autres impôts seraient perçus comme avant toute réclamation.

L'acte qui exprime ce jugement , après avoir résumé les dires des deux partis , revêtu , en signe d'acquiescement , des signatures de leurs commissaires , est connu sous le nom d'Appointement d'Avranches ; il est aussi important pour l'histoire qu'il le fut pour l'administration. Il constituait certainement un empiétement sur les droits jusque-là reconnus par les rois au pouvoir communal ; mais c'était une punition méritée par de grandes fautes ; il frappait des abus réels et pouvait réellement les corriger et en prévenir d'autres ; il se faisait par des voies judiciaires , et la leçon qu'il donnait à tous pouvait le rendre plus utile que nuisible , si on lui eût laissé le temps de porter ses fruits.

' La question soumise à Vieilleseigle était soulevée par les mêmes jalousies , mais n'avait pas la même importance. Il établit par une longue enquête que , la bourgeoisie de la Rochelle se composant en grande partie d'hommes qui n'y étaient pas nés et qu'y amenait le commerce , il était utile que le corps de ville se recrutât en grande partie de fils des pairs , préparés dès l'enfance par leur éducation , par des voyages , par les traditions de famille aux affaires municipales ; que ce but ne serait pas atteint si l'on exigeait l'âge de vingt-cinq ans , parce que peu de pères à la Rochelle j^oyaient leurs fils à cet âge et qu'il était rare d'y vivre vieux , l'air y étant gros et dangereux ; un des témoins , un prêtre , ajoutait que les jeunes gens de dix-

huit ans en savaient alors plus qu'autrefois leurs pères à quarante. Il décida , en conséquence , que les fds des échevins et des pairs pourraient être élus à vingt-un ans , pourvu qu'il n'y eût jamais plus de vingt de ces jeunes membres parmi les cent du corps de ville. Le parlement en vérifiant cette décision y ajouta qu'ils assisteraient aux séances , mais qu'ils n'y auraient voix délibérative et n'y pourraient exercer de charge qu'après vingt-cinq ans.

Les privilèges furent non pas violés , mais négligés dans une autre occasion. Les Rochelais , bien qu'ils ne reconnussent comme souveraine que la Grand' chambre et la cour des pairs , durent aller plaider pour leurs causes civiles et criminelles aux gi^ands jours tenus à Poitiers (1531) et à Tours (1533).

Nos annalistes, qui signalent la comète de 1532, auraient bien pu lui attribuer de si graves événements ; mais ils se bornent à lui faire lionneur d'une magnifique récolte en vin.

Quelques difficultés financières furent réglées , en 1533 et 1534, avec les receveurs des domaines; ce n'était pas chose nouvelle : seulement on y sent encore l'abaissement de la mairie. Elle ne discute plus des conditions , elle les reçoit , et presque comme des grâces.

Cet affaissement trouvait son occasion dans les fautes du moment , mais il tenait à des causes plus profondes. Au milieu de l'incessante mobilité des choses humaines , les institutions ne vivent pas par leur seule ancienneté : il faut que F esprit qui les a créées les modifie et les renouvelle. Mais l'esprit et les circonstances qui avaient créé la commune rochelaise ne subsistaient plus. Il n'était guère possible que le corps de ville luttât contre la tendance qui emportait la France entière vers l'unité du pouvoir absolu. Il ne l'essaya même pas. L'amendement d'Avranches avait apaisé les discordes ; il n'avait pas réconcihé les partis. Le gouverneur Chabot de Jarnac , dès longtemps mécontent (jue le maire lui eût contesté son titre de capitaine de la

Rochelle , représenta à la cour que ces rivalités nuisaient à l'état ; qu'elles étaient telles , parmi les cent euxmêmes , que depuis cinquante ans pas un d'eux n'avait été porté deux fois à la mairie ; que les échevins , tout occupés de leurs brigues , détournaient les deniers communaux de leur légitime emploi et négligeaient le soin de fortifier et de défendre la ville ; qu'elles ne cesseraient , que comprimées par un pouvoir pris en dehors d'elle , un et actif. Il ajoutait que la Rochelle avait un grand commerce , de grands intérêts avec l'Espagne et devait être soigneusement surveillée. Il avait un frère en grand crédit auprès de la duchesse d'Etampes ; cette favorite fit trouver excellent à François I^'" le remède héroïque qu'on lui proposait. L'an 1535 , Jean Glerbaut ayant été élu maire , le roi cassa cette élection , cassa la mairie élective , cassa le conseil des cent ; il érigea en titre d'office perpétuel la mairie de la Rochelle , la donna à Jarnac , et ajouta qu'il aurait sous lui un sous-maire et qu'on lui composerait un conseil de vingt échevins.

Je t'ai montré quelles circonstances diminuent la portée de cet acte d'usurpation; il n'en était pas moins une injustice , une violence. En foulant brutalement aux pieds le droit écrit qu'il avait reconnu et juré , François ne faisait triompher aucun droit nouveau , ne donnait satisfaction à aucun intérêt sérieux ; il se faisait l'instrument d'une intrigue de cour , d'un favoritisme immonde. C'est un des mauvais actes de ce mauvais règne.

Si les Rochelais eussent pleinement accepté la mairie perpétuelle , l'histoire de la commune finirait ici : mais , trop tombés pour la repousser , ils ne l'étaient pas assez pour en être satisfaits , et des événements se préparaient qui allaient leur rendre , mais à quel prix ! les moyens de résister pendant un siècle à l'absorption de la royauté. Cette même année 1535 , on brûlait , aux Essarts , en Poitou , une pauvre servante , Marie Bécandelle , appelée aussi Gaborite , pour avoir prêché l'hérésie. Or, cette ser-

vante sortait de la Piochelle ; elle y avait reçu chez ses maîtres ces opinions nouvelles , qui venaient d'au-delà du Rhin et qu'avaient , dit-on , apportées des marchands qui commerçaient avec le Brabant. Le 27 août , Genève proclamait la Réformation.

Charles Chabot , seigneur de Jarnac , prit possession de son office de maire perpétuel de la Rochelle , le l^^ avril 1536 , sans attendre le jour consacré de la Quasimodo. Le Roi s'était, c'est-à-dire lui avait réservé le droit de choisir, pour la première fois , les vingt échevins qui devaient former son conseil. Cette mesure transitoire était , il faut l'avouer , à peu près inévitable. Du reste , ces conseillers n'étaient nommés que pour deux ans , et dès la lin de la première année, une première moitié devait être renouvelée par l'élection ; puis ainsi de suite , par moitié , d'année en année. Quinze jours avant la tin de l'année , les fabriqueurs des cinq paroisses faisaient prévenir à la grand'messe les paroissiens qu'ils auraient à se réunir le dimanche suivant à heure dite , au son de la cloche , dans l'église paroissiale ; que là , à la pluralité des suffrages , ils désigneraient dix d'entre eux , chargés eux-mêmes de choisir deux échevins. Ces cinquante électeurs ne procédaient à l'élection qu'après avoir fait serment de nommer ceux qu'ils croiraient les plus suffisants et capables. Le maire perpétuel était obligé d'accepter ceux qui , n'étant frappés d'aucune incapacité légale , auraient réuni le plus grand nombre de voix. Il prenait parmi eux son sous-

iiiairu. ïl avait la présidence du conseil et la direction des alîaires ; il en avait même la conclusion ; ce qui ne laissait au conseil entier que voix consultative.

Il y avait loin de là au conseil des Clent , à peu près héréditaire en fait , qui , avec son chef annuel, élu par lui, gouvernait réellement la ville. La nouvelle constitution était plus libérale que celle qu'elle remplaçait. L'appel fréquent au suffrage universel à deux degrés était un remède à cette absorption des fonctions par un petit nombre de familles , dont on avait souffert , et ouvrait une voie à toutes les ambitions légitimes : la diminution du nombre des membres facilitait de meilleurs choix et pouvait assurer une marche plus rapide aux affaires, en même temps que la possil3ilité de réélire les conseillers donnait le moyen de former des hommes et des traditions. Mais la subordination excessive de ce conseil élu à un maire d'office , maintenant hostile, toujours étranger à la commune, ne permettait pas que les avantages de ce système , odieux par son origine même , fussent soupçonnés ni expérimentés.

Comme pour mieux marquer sa victoire , Jarnac choisit pour sous-maire, le 3 avril, celui des adversaires de l'ancien corps de ville qui , précisément parce qu'il en avait été membre , lui était le plus odieux , Jean Foucaut. Ce choix irrita presque toute la ville , à tel point que pour faire taire les mécontents on eut recours aux extrêmes rigueurs. Un homme fut pendu, et, pour ajouter à l'effroi que causait cette exécution , on fit dresser dans la ville deux potences. Le neuvième jour , le peuple les brisa , mais on s'aperçut heureusement qu'elles n'avaient pas été élevées par l'autorité compétente , et on laissa passer ce mode de protestation populaire.

Les gens plus calmes protestaient par une autre voie. Réunis par un même regret , les anciens membres de l'échevinage et leurs anciens adversaires , représentés par leurs procureurs Pierre Jobet et Mathurin Tarquex, provo-

lOG IJl^rOlllE DEIS 1\0C:1IELA1^

(|iu"'i'(Mit iiiic ('ii(iii("'li' [>our taire i'oni[)i"c'iulr(' au Rui (jiie la suppression île la mairie amiuelie était eouti'aire non seulement aux vœux de la ville , mais aux intérêts de la couronne , parce qu'elle était déjà et tendait à devenir de plus en plus nuisible à un commerce qui importait à tout l'état. Cette enquête , assez semblable à ces pétitions chargées de sij:jnatures qu'on a de nos jours présentées aux corps législatil's , chamlires ou sénat , offrait pourtant plus de garanties. A la requête de Tarquex et de Jobet , deux notaires royaux, après avoir appelé le procureur du roi , (pii se (it représenter en elîet par son substitut et par son greflier , se rendirent successivement dans dilïërents quartiers, à la maison de Navarre , pai'oisse Saint-Sauveur, à la maison de Saint-Michel, à la commanderie du Temple, au couvent des Jacol/ms , au couvent de Saint-François , au couvent des Augustins , au couvent des Carmes ; là , comme dans leur propre maison , ils reçurent ceux que firent comparaître les deux postulants, marchands, hommes de loi, hommes d'église, bourgeois riches; ils recueillirent leur adhésion : et en dressèrent un procès-verbal , où ils énumèrent les noms , prénoms et qualités de cinq cents bourgeois île la ville.

Cette protestation devidt être et fut impuissante. Ceux qui avaient obtenu la mairie perpétuelle étaient assez forts pour étoutVer et la voix de la ville et même celle d'intérêts plus généraux. Mais elle reste comme un témoignage intéressant des sentiments rochelais et du caractère sérieux des actes de ce temps.

Un des premiers soins de Jarnac avait été de conlier à ses créatures l'administration des hôpitaux : la gestion de rauuuHierie d'Aufrédi tut remise à son maître d'hôtel , Antoine de la Roche , qui la garda deux ans , et qui, seul, n'en rendit pas compte. Il était impossible de braver plus elTrontément , mais aussi de motiver mieux les soupçons d'avidité.

En môme temps il s'entourait de gens tout à lui , prêts

à tout faire. Ainsi il se lit autoriser par le Roi à entretenir, aux frais de la commune , une garde de trente soldats mercenaires , trente mortes-paies , comme on disait alors. C'était assez pour irriter , pas assez pour contenir le mécontentement ; assez pour faire naître , pas assez pour arrêter le danger. Aussi, l'année suivante, furent-ils réduits à dix hommes ; encore étaient-ils pris parmi les habitants. C'était revenir aux sergents de la mairie. En outre Jarnac abandonna son sous-maire Foucaut , auquel les Rochelais ne pardonnèrent jamais son triste rôle. Quand le collège des cent fut rétabli , il en fut exclu et les chroniqueurs se plaisent à rappeler qu'il mourut pauvre et méprisé, ce que le peuple imputait au jugement de Dieu. Le sous-maire pour 1537 fut Yves Testard , adversaire de l'ancien corps de ville , mais adversaire pris hors de son sein , et que n'atteignaient pas les haines qui poursuivaient Foucaut. Cependant, en 1538, et les années suivantes, Jarnac en vint à prendre ses sous-maires dans les anciens membres de l'échevinage , que lui im[>osaient leur connaissance des affaires et leur crédit dans la ville. Mais ceux-ci durent accepter l'humiliation de rendre compte de l'emploi de leurs deniers, non plus, comme autrefois, au seul corps de ville , mais au lieutenant-général.

Un régime nouveau a plus besoin que tout autre d'incidents heureux ; on lui impute tout , même les maux qu'il peut le moins empêcher. Les premières années de la mairie perpétuelle ne furent pas favorisées à cet égard. L'île de Ré , dont les terres étaient en grande partie possédées par des habitants de la Rochelle , fut dévastée, le 22 août 1537, par un débordement extraordinaire de la mer. Les deux inondations se joignirent et hrent craindre un instant l'entière submersion de l'île. Au milieu du mois d'avril suivant, les vignes gelèrent partout d'une manière désastreuse , et le peu de vin qui échappa fut si mauvais que le prix resta peu élevé. A ces fléaux s'unirent d'autres maux plus dépendants des hommes. François I*^"" , qui n'a pas compté

Ib8 HISTOIRE DES KOCHELAIS

l'économie parmi ses vertus, avait toujours besoin d'argent. Il voulut prélever six mille livres sur les deniers de la commune. Les échevins parvinrent pourtant à lui faire com- ])rendre qu'elle avait trop de charges pour suffire encore à celle-là. Mais ils ne purent éluder l'augmentation de l'impôt sur le sel. L'Aunis , comme le Poitou et la Saintonge , s'était soustrait à la gabelle , en payant cinq sous par livre , ce qu'on appelait le quart du sel , droit que tu as vu souvent concédé aux reines douairières. A ce quart on ajouta un demi-quart. Ce fut la source d'un mécontentement d'abord muet , mais qui devait bientôt éclater.

Ce ne fut pas pour les bourgeois un dédommagement que le rappel et la conlirmation des privilèges et règlements qui ne laissaient entrer en ville que pendant peu de temps les vins récoltés ailleurs que dans sa banlieue , qui en excluaient les cidres de poires et de pommes , et qui réservaient aux seuls jurés de commune toute vente au détail.

Ce fut une chose plus neuve et plus utile que la fondation de grandes écoles , ou d'un collège pour les écoliers. Tu en as vu le projet et l'ébauche. Elles furent établies en 1538 , et confiées à deux maîtres qui recevaient une subvention annuelle de cent vingt livres tournois : en outre il n'était permis d'envoyer les enfants à nulle autre école que la leur. En 1541 , cet établissement reçut l'institution royale ; la subvention fut portée à six cents livres ; le nombre des maîtres à cinq , dont un recevait le titre de principal. Les échevins réglèrent eux-mêmes , par une délibération du 11 décembre 1541 , que malheureusement nous n'avons plus , la forme et la discipline de la maison. Cette institution devait , en changeant de lieu et en subissant plus d'une révolution , se maintenir jusqu'à nos jours.

Puisque je t'ai parlé d'écoliers, je ne passerai pas sous silence un jeu qui leur eût assez convenu et qui fut célébré cette même année 1541. On l'appelait la Pelote du Roi. C'était alors un usage que les gens nobles et les hommes

de loi qui s'étaient mariés dans l'année, payassent, le jour du mardi gras , une somme proportionnée à leur fortune et fournissent trois pelotes ou balles , dont Tune , aux^ armes du roi , appartenait à ses officiers ; dont les deux autres étaient lancées pour être le prix du plus agile. Cette course avait lieu dans une prairie appelée la Corderie-les- Cours , en dehors de la porte des Deux-Moulins , à peu près sur le terrain qu'occupe aujourd'hui la promenade du Mail. Un grand banquet terminait ces jeux. Les taxes varièrent cette année d'un écu à cinq. Cette dernière somme fut imposée à Mathurin Tarquex, que tu as vu jouer un rôle important dans la ville. La taxe totale s'élevait à vingt-huit écus , répartie sur neuf couples.

Pendant qu'on essayait ces impuissantes diversions , de grands troubles se préparaient. Annoncée dès 1537 , l'augmentation du droit sur les sels avait été rendue exécutoire par une ordonnance du l^^"^ juin 1541 ; les agents chargés de percevoir cet impôt avaient été organisés ; le gouverneur du Poitou , François de Latrémouille, comte de Thouars , et , sous ses ordres , le général Bouhier , avaient été spécialement chargés de les appuyer. Cependant le peuple , qui voyait là non seulement un accroissement d'impôt , mais une menace de ruine pour le commerce des sels, la plus considérable de ses ressources , opposait à ces mesures une opiniâtre résistance. La mort de Latrémouille ôta au mécontentement le fpein qui le contenait le plus ; il éclata en émeute. Les officiers de la gabelle furent poursuivis les armes à la main. Quelques-uns furent tués. Justement irrité , François I^»" convoqua le ban et l' arrièreban du Poitou pour soutenir sa volonté. Il n'agit pas toutefois , faisant , selon les chroniqueurs rochelais , céder sa colère moins à la clémence qu'à la prudence et à la pensée qu'au moment où s'échauffait une guerre entre lui et le roi d'Espagne, il importait de ne pas trop s'aliéner les habitants des côtes.

11 n'en sentait pas moins la nécessité d'être maître à la

Rochelle , c'est-à-dire d'y avoir des troupes. Il écrivit donc, le 6 août 1542 , à Jarnac de séjourner dans la ville , d'y gurveiller exactement tous ceux qui paraissaient suspects d'intrigues et de les envoyer au besoin dans les villes de l'intérieur , de faire même entrer des hommes de guerre et des gens de pied à la Rochelle , si cela paraissait nécessaire au bien de son service : il écrivait en même temps aux échevins et aux bourgeois de n'entraver en rien les .mesures que prendrait le gouverneur. Celui-ci ne trouva rien de plus utile , de plus urgent que l'entrée des troupes, et pendant que les bourgeois , dont l'opinion était naturelement tout opposée, envoyaient un avocat au Roi pour lui démontrer qu'il pouvait s'en reposer sur leur fidélité et leur courage, Jarnac introduisait par la porte Saint-Nicolas quelques centaines d'aventuriers, soldats mercenaires , peu disposés à reconnaître d'autre loi que la volonté de leur chef. Les bourgeois les laissèrent entrer non sans inquiétude , mais sans résistance. Les soudards tinrent peu de compte de leurs répugnances , ou n'en tinrent compte que pour les braver. Ils s'en allaient par la ville, la nuit et le jour , portant avec eux épées , épieux , piques, arquebuses même. Les Rochelais allèrent trouver Jarnac et lui dirent que, lors même qu'il y avait garnison au château que leurs ancêtres avaient détruit , les soldats laissaient leurs armes pour descendre dans la ville. Jarnac ne fit qu'en rire.

Les aventuriers se sentant appuyés crurent avoir ville gagnée. Ils raillèrent , ils insultèrent les bourgeois ; il y eut des rixes à la Poissonnerie , au canton des Petits- Bancs. Le 30 août au soir, les gardiens portaient les clés des portes de la ville au maire perpétuel, à Jarnac. Les soldats n'en exigèrent pas moins qu'on les leur remît ; ils demandaient surtout celles de la porte Saint-Nicolas, par laquelle ils étaient entrés et attendaient peut-être des camarades. Les bourgeois résistèrent. Ils jetèrent le cri de trahison. On s'en alla par la ville répandant le bruit que les aventuriers voulaient livrer les portes aux Espagnols ;

bruit absurde , mais qu'importe ? On s'ameuta. On opposa les épées aux épées , les piques aux piques , et les arquebuses aussi se montraient. Le sang coulait des deux côtés. Les aventuriers se voyant les plus faibles se réfugièrent dans des maisons particulières ; on les y poursuivit. Quelques-uns furent tués ; quelques-uns furent pris , entre autres le capitaine enseigne , qu'on conduisit chez Jarnac , en lui demandant vengeance. Il promit de faire bonne justice le lendemain , et , grâce à cette promesse , le sousmaire put enfin faire retirer le peuple.

Le lendemain , dès le matin , des groupes armés se reformèrent , entourant la maison du maire perpétuel , et , comme il arrive , une juste résistance dégénérait en un désordre que des malveillants tentèrent d'exploiter au profit de leurs passions. Un citoyen honoré , André Morisson , fut désigné au peuple comme une des causes de ses maux, et fut forcé de se réfugier dans une maison pour échapper à une folle colère. Jarnac craignit ou feignit de craindre pour lui-même ; les bourgeois le rassurèrent et cinquante d'entre eux armés d'arquebuses lui formèrent une garde. N'osant cependant ni donner ni refuser tout entière la satisfaction que le peuple ameuté lui demandait , il lui livra comme prisonniers ceux qu'il réclamait , ceux mêmes qui s'étaient réfugiés dans son hôtel , sous la condition qu'ils seraient conduits sans insulte aux prisons de l'hôtel de ville pour êti^e ensuite régulièrement jugés ; condition que le peuple observa. Il fit en outre sortir de la ville le reste de ses aventuriers. Le repos étant rétabli, la justice ordinaire relaxa les soldats arrêtés, sans les punir , sans les venger; acte de faiblesse que les contemporains ne qualifient pas aussi sévèrement que nous le ferions ; ce qui , somme toute, remarque-le, mon cher enfant, prouve beaucoup en faveur de notre époque. Le 5 septembre , Jarnac quitta la ville, et, arrivé dans son château, il s'empressa d'envoyer, à Narbonne , un gentilhomme de sa maison , le chevalier d'Ambleville , chargé de faire valoir auprès du roi ses

plaintes contre les Rochelais. Ceux-ci , ne se fiant pas à roxactitiule de d'Ambleville, envoyèrent aussi leurs députés au Roi.

Il faut bien te le dire, mon Julien ; moi-même, en te racontant ces faits, je ne fais qu'abréger les récits des chroniqueurs rochelais , dont l'accord ne prouve rien ici , puis qu'ils dérivent tous d'une source unique. Dans l'ent-emble, ils ont le degré de probabilité que requiert l'histoire ; mais il est juste de n'accueillir qu'avec réserve les détails relatifs à Jarnac , qui n'y est certainement pas flatté. Soit que François P'" eût aussi des doutes , soit qu'il craignît d'ajouter de nouveaux embarras à ceux qu'il avait déjà , et qu'il ne fît qu'ajourner l'explosion de sa colère , il n'en montra pas aux députés Rochelais , il leur dit qu'il s'en remettait pleinement à eux de la garde de leur ville , et qu'il n'exigeait pas qu'ils y reçussent des gens de guerre.

Cette solution était certainement un dessous pour Jarnac, et c'est avec toute vraisemblance que nos chroniqueurs disent qu'il eut recours au crédit tout puissant de la duchesse d'Etampes pour ranimer la colère du Roi , ce qui dut être d'autant plus facile qu'on pouvait lui montrer au bout de tout cela une amende à imposer aux Rochelais. Au mois de novembre en effet , François I'^'" étant arrivé à Angoulême , écrivit à ceux-ci des lettres par lesquelles il leur ordonnait de lui envoyer des députés pour lui rendre compte de leurs derniers démêlés avec leur maire perpétuel. Les Rochelais choisirent pour accomplir cette mission huit des membres de l'ancien corps de ville. JMais tel était le crédit de leurs adversaires que, mandés qu'ils étaient par le Roi , ils ne purent arriver jusqu'à lui et ne trouvèrent personne qui osât leur témoigner quelque intérêt. Ils écrivirent à leurs concitoyens des lettres pleines d'abattement, et ceux-ci, terrifiés, ne cherchèrent plus de recours qu'en Dieu. Après une assemblée du peuple , tenue aux Augustins, parce que le lieu ordinaire des réunions de l'échevinage était trop petit , on célébra un jeûne public , on

adressa à Dieu des prières et des cantiques en français , dont quelques vers nous ont été conservés , et le 10 décembre beaucoup de Rochelais communièrent , comme pour se préparer à la mort. Ce môme jour, un huissier venait, de la part du Roi, assigner vingt-cinq des principaux citoyens à paraître devant lui ; six jours après , deux huissiers fulminaient une pareille assignation contre tout le peuple.

De menaçantes précautions donnaient à ces formalités un caractère plus sombre. Ici je ne consulte plus les chroniques rochelaises , qui ne parlent que de résignation. C'est Gaspard de Tavannes qui nous apprend lui-même ce qu'il fit. Il se présenta à la Rochelle à la tête de la compagnie d'Orléans ; on lui objectait timidement le droit de la ville de ne pas recevoir de garnison , mais sans le repousser énergiquement , et en laissant les siens entrer par différentes portes, comme gens inoffensifs. Ceux-ci se glissent dans les hôtelleries, se réunissent dans un logis où Jarnac avait d'avance entassé des armes. Ils en sortent ensuite en ordre militaire , déclarent qu'ils ne quitteront pas la ville , dussent-ils s'ensevelir sous ses cendres , et annoncent que huit cents arquebusiers s'avancent pour les soutenir. Cette conduite plus habile que loyale , cette ruse de condottiere, assee peu en harmonie avec la parole hautaine du maître , avait pourtant l'avantage de prévenir une lutte inutile, d'éviter toute effusion de sang. Ne pouvant songer à la résistance , les Rochelais livrèrent d'abord leurs canons , dont quelques-uns gardés par les soldats royaux furent dressés dans leurs rues , puis leurs armes personnelles , et se soumirent à l'arrêté de Jarnac qui leur défendait de sortir de leur maison avant sept heures du matin , après sept heures du soir.

Cependant François P'" s'approchait de la Rochelle sans vouloir recevoir les députés de cette ville , sans leur permettre de le quitter. Le 30 décembre tout se préparait pour son entrée. Mais le clergé et les habitants reçurent défense de se porter au-devant de lui , défense aussi de faire

sonner les cloches : le canon ne tirait pas non plus. Deux cents soldats , armés comme pour le combat , gardaient la porte de Cougnes. Un cortège de triste augure devança celui du Roi. C'étaient les habitants des îles qui étaient regardés comme ayant pris la plus grande part à la résistance contre la gabelle , les mains liées , et attachés sur des chevaux. Le Roi entra quelque temps après , précédé de sa cour et de son lils Charles , duc d'Orléans. 11 fut conduit à l'hôtel d'Huré.

Cette entrée silencieuse , si contraire aux habitudes des Rochelais , augmentait leur tristesse. Dès le lendemain cependant ils reçurent du duc d'Orléans et du garde des sceaux , Montholon , des paroles d'encouragement , et le concierge des prisons du château reçut l'ordre de traiter avec douceur les habitants des îles. En effet , appelé à répondre devant le conseil du roi aux accusations de rébellion que portait contre les Rochelais le procureur général , le sous-maire Olivier Lequeux convainquit cette assemblée de leur fidélité , et il fut dès lors convenu qu'une forte amende , dissimulée même sous l'apparence d'une somme offerte au Roi pour servir aux fortifications de la ville , mettrait lin à ces poursuites criminelles. Lequeux convoqua immédiatement le conseil de la ville , et la somme à offrir fut portée à quarante mille livres , qu'accepta pour le roi l'avocat général de Raymond. Le dénouement ainsi réglé , il ne s'agissait plus que de lui donner la majesté théâtrale qu'exigeait la présence du Roi. Ce jour même, après avoir entendu la messe à Saint-Barthélémy, François l^^ traversa à cheval une partie de la ville , puis mit pied à terre pour visiter les tours et parcourir les remparts, de la tour de la Chaîne à la Verdière ; au moment où il remontait à cheval, il se trouva comme entouré et fut suivi d'une grande troupe d'enfants qui criaient : Vive le Roi ! François leur sourit, et fit dire au sous-maire que le lendemain matin il rendrait sa sentence , et que le sou^ il comptait souper , avec lui et les principaux de la ville

Ce lendemain en effet , le lundi 1^'' janvier , après avoir entendu la messe et avoir dîné , François I*^'" se rendit dans une grande salle préparée en son logement avec beaucoup de pompe et de solennité. Guillaume Leblanc , pour les habitants des îles , Etienne Noyau pour les Rochelais , présentèrent bien moins la défense que les supplications des accusés. Les assistants implorèrent eux-mêmes la miséricorde royale. Malgré la sécurité où devaient alors être les chefs , l'incertitude qui restait encore dans le peuple , la facilité avec laquelle s'émeuvent les masses , firent qu'il y eut de vraies larmes , de vrais sanglots. François P'" lit valoir et accorda son pardon avec cette grâce qui l'a tant servi auprès de ses contemporains et auprès de l'histoire. Il déclara qu'il avait toute confiance dans les Rochelais , qu'il s'en remettait tout à fait à eux de la défense de leur ville , et que leur gouverneur en ferait sortir les soldats étrangers. La joie fut vive et sincère. La musique , le son des cloches , les salves d'artillerie, et, quand le soir fut venu , les illuminations et les feux de joie en furent les bruyants témoignages.

Le souper mit le comble à l'allégresse de cette réconciliation. Il eut lieu dans la salle Saint-Michel. Il y avait douze grandes tables.

Les Rochelais y avaient développé tout leur luxe, encore alors fort vanté.

Le roi s'en était remis à eux de presque tout le service de la table.

Sur la fin du repas , un des leurs , Jean Clerbaut , vint offrir au monarque un bassin chargé de confitures les plus recherchées. L'officier du Roi chargé de faire l'essai s'interposait entre eux. Mais François I^^^ l'écarta et, déclarant bien haut qu'il avait toute confiance en la fidélité et l'amitié des Rochelais , prit directement et goûta les mets que lui offrait Clerbaut : sa cour l'imita. Des musiciens chantaient et jouaient pendant le repas ; quand il fut fini , des danses y succédèrent , après lesquelles le Roi fut reconduit avec

176 HISTOIRE DES ROGHELAIS

pompe à son logis. Le Roi ayant appris qu'il venait d'entrer dans le port un navire normand qui avait fait des prises sur les espagnols , parmi lesquels se trouvaient des vases de Valence , des coupes de Venise, fit acheter ces objets précieux et les distribua aux dames.

Le lendemain les habitants admis devant le Roi lui firent rendre des actions de grâces par Noyau ; il leur répondit qu'il espérait bien avoir gagné leurs cœurs , et que , foi de gentilhomme , ils avaient gagné le sien. Il entendit encore la messe à Saint-Barthélémy , déjeuna chez Mathurin Tarquex , cet ancien représentant des bourgeois qui n'étaient pas du corps de ville , et partit en renouvelant ses témoignages de bienveillance et ses offres à la ville. Quelques chroniqueurs regrettent que les habitants trop émus n'aient pas su profiter de cette heure de faveur pour demander le rétablissement de la mairie élective. Il est probable que les principaux membres du corps de ville n'oul^lièrent rien , mais qu'ils jugèrent ou peut-être surent mieux que leurs historiens jusqu'où pouvait aller cette bienveillante comédie. Le Roi parti en effet , son conseil restait à la Rochelle un jour de plus pour traiter plus sérieusement les affaires, expédier des lettres de grâce et régler le paiement des quarante mille livres , rançon de la ville , qui devaient être versées en quatre années. A en croire même une épitaphe de M. de Montholon, écrite longtemps après sa mort, cette rançon aurait été de deux cent mille livres, dont le R^oi aurait fait don à ce magistrat, et celui-ci l'aurait généreusement remise aux Rochelais, pour en ériger un hôpital. Les auteurs rochelais se louent en effet des bons offices de ce garde des sceaux ; mais ils ne disent rien d'un don si considérable , et l'élévation même de la somme suffit pour le rendre tout à fait invraisemblable. Du reste dès-lors on expliquait de différentes manières la grande colère et le subit apaisement du Roi , et beaucoup croyaient même que toute cette affaire n'avait été qu'un prétexte pour cacher des démarches dictées par une politique plus haute. Il

est bien probable que , tandis que le peuple ne mesurait sa joie qu'à la grandeur des craintes qu'il avait conçues, la clémence si vantée du roi n'empêchait pas les chefs de voir combien leurs droits avaient été lésés.

En effet , mon Julien , aucun de nos écrivains modernes ne me parait avoir signalé toute l'importance de cet épisode dans l'histoire de la commune. François P'" ne fut certainement ni cruel , ni même rigoureux ; mais il laissa parfaitement voir qu'il ne voulait plus souffrir , qu'il ne comprenait plus aucune autonomie : il fit grâce , non justice : il fut visible dès lors que la commune n'avait plus pour elle la force d'un droit reconnu ; qu'elle n'en avait aucune capable de triompher dans cette vieille lutte que lui livrait depuis longtemps la haine , mélange d'envie et de dédain, du soldat pour le commerçant, du gentilhomme pour le bourgeois. Elle pourra , avec les alliés que lui fourniront les circonstances , faire encore , pendant près d'un siècle , des miracles de courage et d'énergie ; mais dès lors elle est frappée à mort. Hélas ! mon cher , mon bien cher enfant , si tu peux un jour lire dans le passé , deux êtres dignes de tout ton amour t'apprendront tout ce qu'on peut montrer d'amour et de vigueur en portant en son sein une blessure mortelle , ta ville natale et ta mère.

Pendant les dernières années du règne de François I^'" , l'iiistoire de la Rochelle n'a rien d'individuel ; elle a seulement sa part des troubles ou des joies du royaume. A la guerre contre l'Espagne vint se joindre la guerre déclarée par l'Angleterre. Après une tentative impuissante contre Bayonne , la flotte espagnole se montra sur les côtes de la Rochelle ; mais , trouvant les habitants prêts à la bien recevoir, elle se retira sans rien tenter de sérieux. Selon un de ces chroniqueurs, la R^ochelle avait alors sous les armes quatre mille cinq cents hommes , dont neuf cents étaient munis d'arquebuses. Néanmoins François P'" demanda ou plutôt ordonna aux Rochelais de recevoir dans leur ville mille des hommes fournis par le ban et l' arrière-ban de

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Poitou et de Saintonge. Seulement, craignant l'ellet de dissensions intérieures , tout en laissant à Jarnac le titre de maire perpétuel de la Rochelle , il donna celui de gouverneur et le commandement des troupes à Jean Daillon , comte du Lude. En même temps , sans tenir nul compte des exemptions et privilèges, il demandait vingt-huit mille neuf cents livres aux villes fermées de l'Aunis. La Rochelle voulut faire porter une part du fardeau par Mauzé ; mais celui-ci fut déclaré bourg 'et non ville ; il paraît cependant qu'en 1543 et les années suivantes la taxe sur la Rochelle fut réduite à treize mille deux cents livres. On n'en célébra pas moins , avec beaucoup de pompe , sinon avec beaucoup de joie , des fêtes pour la naissance du premier fils du dauphin, puis pour la paix, paix incomplète puisqu'elle ne mettait pas fin à la guerre contre l'Angleterre. Celle-ci s'était ouverte par la saisie des biens , l'arrestation des personnes des anglais , à la Rochelle comme dans les autres villes ; par l'interdiction à tout navire français de commerce , de se hasarder hors du port ; après la conclusion de la i)aix avec l'Espagne , une flotte de quatre-vingts voiles anglaises inquiéta encore la Rochelle , sans cependant l'attaquer , mais en troublant son commerce et en faisant des prises assez près des côtes. Les impôts non plus ne cessaient pas. Après la forme directe , ils prirent celle d'un emprunt à dix pour cent, appât qui ne dispensait point d'en faire une obligation. La part de la Rochelle fut fixée à treize mille livres.

Ces royales exactions paraissaient plus dures au milieu de désastres naturels bien plus sensibles dans un petit pays que dans un grand. De mauvaises récoltes, auxquelles la guerre empêchait le commerce de suppléer , portèrent le blé à un prix tel qu'il y eut une véritable famine. Un débordement de la mer causa des maux sensibles aux habitants de la ville.

Un chagrin moins personnel atteignit les Rochelais ; ce fut la mort du second fils du roi , Charles , duc d'Orléans ,

décédé à vingt-trois ans. Ils se souvenaient qu'il leur avait montré beaucoup de bienveillance et avait intercédé pour eux auprès de son père , en 1542. Ils célébrèrent ses obsèques avec pompe et avec larmes.

Un grand spectacle qui fut d'abord une distraction leur devint encore plus funeste. François P'" voyant bien que la paix avec les Anglais serait impossible , tant qu'il n'aurait pas repris Boulogne dont ils s'étaient emparés , portait toutes ses forces sur cette entreprise et avait appelé dans l'Océan ses galères de la Méditerranée. Une d'entre elles , montée par Strozzi , relâcha à la Rochelle au mois de mai 1545 , et dix-huit autres y arrivèrent le 16 juin sous la conduite de Paulin , baron de la Garde. Ils furent reçus avec de grandes fêtes et les Rochelais déployant toute leur coquetterie militaire , firent défiler devant eux leurs neuf cents arquebusiers. Mais au mois d'octobre arrivèrent des carraçons, navires de transport génois, chargés de poudre : l'un d'eux s' étant échoué sur les vases de l'avant-port , il fallut le décharger et déposer deux cents barils de poudre, pesant environ trois cents livres chacun , dans un grand cellier, dépendant de la confrérie de Saint-Jean du Perrot , situé vis-à-vis l'église du même nom. Le mardi 19 janvier, ces poudres firent explosion.

Au bruit , à la secousse , les Rochelais crurent que c'était le premier acte d'une attaque des Anglais. Ils coururent aux armes , firent fermer les portes et arrêter tous les étrangers , mais ils virent bientôt qu'ils n'avaient qu'à déplorer un malheur tout à fait accompli. Un procès-verbal constata d'immenses ravages. Des poutres et des pierres avaient été lancées jusqu'à deux lieues du théâtre de l'explosion. Douze maisons étaient complètement renversées ; plus de quarante tout à fait ébranlées. L'église Saint-Jean était ruinée , celle des Carmes avait beaucoup souffert ; les murs de la ville entre la tour de la Chaîne et la tour de la Lanterne , qui avaient de huit à neuf pieds d'épaisseur et qui étaient soutenus par un terrassement de douze

18U HISTOIRE DES ROGHELAIS

piucls , avaient été renversés sur une longueur de plus de vingt brasses. Encore attribuait-on à la résistance que ces masses avaient opposée, le salut du reste de la ville. La plupart des tours étaient endommagées ; la tour de la Lanterne avait seul complètement résisté ; il n'y avait pas une église , pas une maison de la ville qui ne se fût ressentie d'un si puissant ébranlement. Des vitres avaient été cassées jusqu'à Marennes , et le formidable bruit s'était entendu à dix lieues à la ronde. On estimait ces désastres à trois cent mille écus.

Ces pertes réparables avaient nécessairement été accompagnées de plus grands malheurs. On trouva dès le premier Jour quarante personnes mortes et beaucoup de blessés ; le nombre des décès s'éleva enlin à plus de cent vingt. Il y eut , comme toujours , des épisodes étranges et attendrissants. On trouva dans les décombres un enfant qui pressait encore la mamelle de sa mère écrasée et morte ; on entendit deux petits enfants , sains et saufs , demander une nourriture que personne dans la maison ne pouvait plus leur porter ; on trouva des enfants presque sans mal dans des berceaux qui avaient été lancés au loin.

L'enquête démontra qu'il n'y avait là ni malveillance , ni crime. Le dimanche eut lieu une grande procession des prêtées et du peuple , terminée par des prédications où l'on exhorta les assistants à s'humilier sous la main de Dieu et à invoquer sa miséricorde. L'opmion rattacha ce malheur à l'imprudence d'ouvriers qui avaient eu à poser dans la mm^aille du cellier une fenêtre avec trois barreaux de fer. Le comte du Lude , accouru au premier bruit du sinistre , s'en retourna bientôt dans son château , s'en remettant à l'activité du sous-maire , Yves du Lion , du soui de faire réparer les murailles et de veiller à la sûreté de la ville.

Tant de chagrins furent en partie compensés par la joie que causa la publication de la paix (juin 1546).

La mort de François I«^'" , survenue au mois de mars

suivant , donna un autre cours aux idées des Rochelais. Convaincus que des intrigues de cour avaient seules amené la suppression de la mairie annuelle et du conseil des cent , ils crurent que des changements à la cour en pourraient amener le rétablissement. Ils le demandèrent ; quand ils eurent prêté serment au Roi , obtenu la ratification de leurs privilèges , ratification que la manière dont les rois respectaient ces concessions devait en vérité leur rendre bien facile , ils redoublèrent d'instances. Après que leurs députés et Jarnac eurent été contradictoirement entendus , leurs vœux M^ent couronnés par les lettres patentes de Henri II , du 11 juillet 1548. Il y reconnaît que l'ancien état de choses avait été accordé par un contrat , qu'il avait été supprimé sans une enquête préalable suffisante ; il le rétablit intégralement , avec toutes ses conséquences , qu'il énumère avec tant de détails que ce titre put devenir comme une nouvelle base de la commune : il supprime tous les offices qui avaient remplacé les charges électives , à cette condition toutefois que les Rochelais rembourseraient aux titulaires ce que , à cause de ces nominations , ils auraient versé dans les coffres du Roi. Par une injustice plus grande encore , en n'admettant aucune des assertions de Jarnac , l'arrêté lui conserve pourtant pour toute sa vie les gages et pensions qu'il recevait annuellement pour son office.

Depuis 1535 , la mort avait fait des vides dans le collège des cent. Ceux qui survivaient furent chargés de les combler par l'élection. Ils s'assemblèrent sous la présidence de Jean Clerbaut , dernier maire élu , qui , douze ans auparavant , n'avait pu exercer sa charge. Une difficulté se présentait : un édit de Henri II , de l'année précédente , déclarait qu'il y avait incompatibilité entre les offices de justice et les charges municipales. Ceux de l'ancien collège des cent qu'atteignait cette exclusion prétendirent que , les lettres du 11 juillet ne faisant que remettre les choses dans l'ancien état , on ne pouvait les leur appliquer , et

firent en effet, malgré une vive opposition des marchands, après un débat qui se prolongea jusqu'en 1553 , prévaloir cette interprétation devant le corps de ville et devant l'autorité royale. Je t'id déjà dit que le collège reconstitué repoussa Jean Foucaut , regardé comme un traître. Le premier maire du régime rétabli, élu pour 1549, fut Claude Guy , sieur de Ghasson.

La joie de ce triomphe fut grande. Elle eut pour premier et excellent effet d'empêcher les Rochelais de prendre part aux nouveaux troubles que suscita dans la Guienne et dans la Saintonge l'impôt sur les sels. Ils eurent seulement la douleur de voir pendre dans leur ville quatre des malheureux arrêtés dans ces sanglantes émeutes. On peut demander toutefois si ce nouveau changement était un avantage réel. La mairie d'office n'était qu'une superfétation , une charge pécuniaire , qui n'eût pu être compensée que par l'utile intervention d'un grand personnage auprès de la couronne. Mais je t'ai montré quels avantages pouvait avoir le conseil sans cesse renouvelé des vingt échevins , sous la direction d'un sous-maire électif. En fait , passé les premiers démêlés avec Jarnac, et depuis que celui-ci avait cédé la ville à un nouveau gouverneur , ce conseil avait repris activement l'administration. Le sous-maire avait exercé sa juridiction dans toute son étendue , jusqu'à l'application de la peine de mort (1544) ; il avait fait respecter sa dignité aussi sévèrement que ses prédécesseurs ; il n'avait pas moins rigoureusement maintenu la discipline (1545). Un gardien de la Porte-Neuve avait perdu la contreclé , qu'un bourgeois trouva et conserva quelques jours ; le portier lit remplacer un cadenas sans prévenir le sousmaire. Tous deux et le serrurier furent poursuivis. On leur fit grâce de la vie, à cause de leurs bons antécédents; mais ils furent condamnés à soixante livres d'amende , les fermetures qu'ils avaient fait faire furent brisées et solennellement remplacées. L'année suivante, l'activité du sousmaire lui coûta plus cher. S'étant transporté lui-même sur

un navire en rade de Chef-de-Baie pour lui ordonner d'entrer dans le port , il fut emmené en Espagne , d'où il ne fut relâché qu'après trois mois.

Le commerce parait avoir moins soulïért qu'on ne l'avait craint ou qu'on ne l'avait dit du nouvel état de choses. Les chroniqueurs signalent en particulier les richesses infinies qu'apporta, en 1544, un navire venant du Pérou.

Malgré les grands désastres causés par l'explosion des poudres , par un incendie , qui , en 1547 , détruisit neuf maisons de la rue du Minage , cette courte période vit de gi'andes constructions. La fontaine des Petits-Bancs date de cette époque ; le pont de la Verdière qui n'était qu'en bois fut fait en pierre ; plusieurs ponts furent refaits ; la tour du beffroi fut recouverte. Le conseil restreint suffisait donc aux destinées que les circonstances semblaient alors promettre à la Rochelle ; mais il s'en préparait d'autres , qu'on pouvait déjà entrevoir, et qui allaient broder pour la commune un triste, mais glorieux linceul.

Tu as vu poindre la réforme à la Rochelle. Elle semble s'y être rapidement étendue. Dès 1542, pendant le séjour de François I<^'", beaucoup d'habitants en faisaient profession , et l'influence parait s'en faire sentir jusque dans ces Jeûnes publics , ces communions , ces exhortations , ces lamentations en vers français , qui firent partie des cérémonies encore catholiques célébrées pendant qu'on redoutait le plus la colère de ce souverain. En 1546 , l'ambassadeur vénitien Cavalli compte la Rochelle parmi les villes de France qu'occupe tout entières un luthéranisme secrètement toléré. L'édit plus que sévère de 1542 ne changea pas cet état de choses ; l'espionnage qu'il recommandait n'eut pas pour lui l'opinion : le 15 juin 1545 , un habitant en ayant accusé un autre d'avoir jeté dû son et des ordures sur la procession de la Fête-Dieu , quand elle passait sous ses fenêtres , sans pouvoir en fournir la preuve , fut condamné à faire amende honorable , tête et pieds nus , avec une torche au poing , devant le grand portail de l'église

184 HISTOIRE DES UOCHELAIS

Saint-Sauveur , et la sentence fut immédiatement exécutée. Cette juste llétrissure n'était certainement pas un appel aux dénonciations.

L'église , de son côté , redoublait de surveillance. Après ses propres membres, l'enseignement laïque était le principal objet de son inquiétude. Des moines et des religieuses laissaient leur couvent. Des professeurs accueillis dans les maisons lui étaient suspects. Pour l'instruction publique elle-même , elle avait beau régler les livres qui devaient servir à l'enseignement , multiplier les injonctions aux libraires de n'en pas débiter qu'elle n'eût approuvés , faire cbanger les chefs du collège naissant , aucune mesure ne lui laissait de sécurité. Il y avait donc dans le mouvement seul des idées des signes incontestables d'agitation. Les sectes n'aiment pas qu'on attribue leurs progrès à d'autres causes que la vérité de leurs doctrines et la volonté directe de Dieu ; mais il faut bien admettre pour elles ce qui est vrai du Christianisme lui-même , que les causes politiques secondent au mohis leur développement. L'instinct des peuples sent aussi bien que la raison des philosophes que toutes les libertés sont solidaires , et les Rochelais en particulier ne pouvaient manquei' de voir combien ils avaient besoin d'alliés.

LA Î^OCHELLE Pendant que la Réforme y domine.

Le jour de l'Ascension 1549, après que le nouveau maire, Claude Guy , eut été , à la tète d'un pompeux cortège , reprendre les clés de la ville , il fit dresser devant l'échevinage vingt-cinq tables bien servies où vinrent s'asseoir bon nombre d'habitants. Mais , au milieu de leur joie , les Rochelais durent s'apercevoir bien vite que, s'il est facile de récrire des lignes qu'on a effacées , il l'est moins de rendre la vie aux institutions , et qu'en gagnant le Roi ils n'avaient gagné que le plus facile à vaincre de leurs adversaires. La restitution de la mairie menaçait de n'être que celle d'une lettre morte.

Le prévôt et le procureur-général du roi reprenaient cette interminaljle querelle de la juridiction ; mais ils la

reprenaient avec un biais qui la rendait bien plus redoutable à la commune. Ce n'était plus l'étendue de la juridiction qu'ils voulaient restreindre , mais le nombre des justiciables. Pour cela, ils soutenaient que l'échevinage donnait le titre de bourgeois à des gens qui n'en voulaient pas et à des gens qui n'avaient pas de maison à la Rochelle ; ils demandaient que ces deux catégories fussent rayées du nombre des bourgeois et distraites de la juridiction municipale. Ils avaient en outre cette prétention de signaler les habitants qui avaient été faits bourgeois malgré eux , non pas sur la plainte de ceux-ci , mais sur leur propre enquête. Ils étaient soutenus dans leur attaque par la cour des comptes, dont la mairie niait la compétence en ces questions. Le débat avec le prévôt durait encore en 1553 , et ce n'est qu'en 1555 et sur des lettres de jussion que la cour des comptes enregistra enfin les privilèges reconnus de nouveau par le Roi dès 1547 , vérifiés en parlement en 1549 , et que renouvela encore peu après François II, en 1559.

Ces luttes n'empêchaient pas qu'on ne recherchât la dignité municipale ; on pouvait même redouter l'introduction trop forte dans le corps de ville d'un élément peu Rochelais. La terrible épidémie de 1555 ayant fait vaquer un grand nombre d'offices , en 1558 , l'échevinage sentit la nécessité de régler que dorénavant les charges de pairs ou d'échevins qui seraient résignées ne pourraient l'être qu'à ceux qui , domiciliés à la Rochelle , seraient en outre originaires et natifs de la ville ou du gouvernement , y compris l'île de Ré. Le Roi ratifia cette décision par lettres patentes du 24 mai 1559.

Le besoin continuel d'argent qu'éprouvait le Roi , plus que sa politique , lui dictait parfois des mesures qui devenaient pour la ville des sources de difficultés. Telle fut la création , c'est-à-dire la vente de charges nombreuses en 1555. Parmi elles figurait celle d'un superintendant , par devant lequel les magistrats des villes devaient rendre

compte de l'emploi de leurs deniers. C'était là une sujétion tout-à-fait contraire aux privilèges des Piochelais, et ce qui les blessa plus encore , c'est que cet office , pour la généralité de Poitiers dont ils relevaient, fut acheté par un des leurs, Yves du Lion. De là un long procès qu'ils gagnèrent enfin, mais qui dura jusqu'en 1561. Comme compensation, ces débats portaient à mettre de plus en plus l'ordre dans les finances , et ces soins obligèrent à augmenter de cent livres les gages annuels du trésorier. Il fut aussi réglé que l'administrateur de l'aumônerie Saint - Berthomé serait renouvelé tous les trois ans et rendrait un compte minutieux de sa gestion. Enfin, ces créations de charges avaient tellement mis la lutte partout, que la mairie eut à défendre le droit de ses sergents , de faire vendre les meul.)les des bourgeois , contre les prétentions de priseurs et vendeurs des biens-meubles, dont les offices avaient été créés au profit du prince de Condé. C'est un François Barbot , l'aïeul du plus important de nos historiens , qui fut évincé dans ce débat.

L'histoire des privilèges pécuniaires est toujours la même. Ils sont accordés dans leur ensemble, méconnus à chaque création d'impôts ; la commune réclame et fait enfin prévaloir son droit , mais par une transaction , c'està-dire en l'achetant de nouveau. Seulement, comme c'est ici une lutte , moins la commune est forte , plus cette transaction lui est onéreuse. Ainsi , dans cette période , l'impôt sur les sels, objet de tant de violences réciproques, est fixé d'accord commun, au quart et demi; il est affermé; une administration , des bureaux sont étabhs ; puis les contribuables s'en rachètent par un abonnement , puis par une somme fixe , dans laquelle la part de la Rochelle est de trois mille cent cinquante livres. Cet arrangement , qui rapportait au Roi onze cent quatre-vingt-quatorze mille livres , dont les deux tiers étaient supportés par le tiersétat , l'autre par la noblesse et le clergé des provinces de l'ouest, Aunis , Poitou, Gascogne, etc., portait le

188 HISTOIRE DES ROCMELAIS

titre significatif de contrat notal^le ; il ne mit pourtant fui ni aux prétentions royales, ni aux difficultés.

Des débats analogues ont lieu relativement à l'imposition foraine qui entravait le commerce des blés et des vins. L'entreprise de Henri II était juste en ceci qu elle tendait à niveler ces droits sur les différentes provinces du royaume ; les Rochelais luttaient pour le privilège , qu'ils firent maintenir , non sans débourser. Une réforme valait mieux à coup sûr que le droit alors accepté qu'ils défendaient ; mais il aurait fallu à cette réforme des garanties qu'était bien loin d'offrir le pouvoir arbitraii^e et besoigneux qui s'en faisait un prétexte.

Autre débat encore sur le droit de recevoir les drogueries et épiceries. Un édit de Henri II bornait à trois le nombre des villes par lesquelles ces denrées pouvaient entrer en France , Rouen , Marseille et Lyon. Les Rochelais réclamèrent , non pas au nom du droit commun , mais au nom de leurs privilèges , et ils réussirent à faire reconnaître et leur droit de recevoir ces marchandises et certaines exemptions d'impôt dont ils jouissaient.

Autre débat et autre succès contre la prétention de forcer les marchands qui trafiquaient avec la Rochelle à prendre leurs expéditions à Bordeaux.

Un des plus tristes cachets de ce temps de privilèges , c'est que rien n'était jamais fini. Le régime de la vente des vins avait été réglé bien des fois ; cela n'empêche pas que , de 1550 à 1560 , la commune ne lutte contre ses administrés et ne surveille, par l'apposition sur les tonneaux de marques renouvelées tous les ans, la vente des vins au détail, pour s'assurer qu'ils proviennent tous de la banlieue; que d'un autre côté elle ne résiste à un impôt sur ses vins, frappé contre ses privilèges , et que, ne pouvant y échapper, elle n'en prenne elle-même la ferme (1562), pour en rendre la perception moins vexatoire.

Indépendamment de tout cela , le Roi exigeait encore , sous des formes plus directes , comme contribution de

guerre ou comme emprunt forcé , des sommes considérables , par exemple , treize mille deux cents livres en 1552, quatre mille deux cents en 1557, huit mille en 1558. La ville alléguait ses privilèges ; le Pvoi ne les niait pas , mais il déclarait qu'il ne pouvait se passer de cet argent , qu'il le lui fallait , et la ville finissait toujours par payer. En 1559, on lui demandait encore vingt mille livres, qu'on soutenait rester dues sur les quarante mille auxquelles François P'' l'avait taxée en 1542 , et à peine put-elle s'en faire exempter en démontrant qu'elle les avait payées , et au double.

Que ces détails monotones servent au moins, mon cher enfant , à te faire voir combien ces privilèges étaient onéreux aux privilégiés eux-mêmes , combien l'équité est bonne pour tous ; qu'ils te montrent que notre temps , malgré tout ce qu'il laisse à désirer , est dans l'ensemble bien préférable aux époques qui l'ont précédé. Ce mieux relatif n'est pas notre œuvre ; il est le fruit de l'activité et de l'énergie de ces générations , et nous ne pouvons le payer qu'en les imitant au profit des hommes à venir.

Ce fut une preuve de bon sens de leur part que d'accepter sans difficulté précisément une prescription de droit commun , une tentative pour faire adopter des poids et mesures qui fussent les mêmes pour toute la France. Ils s'y conformèrent en 1558 ; seulement le maire et les échevins eurent à lutter contre le commissaire du gouvernement pour se faire confirmer la surveillance à cet égard , qui leur avait été jusque-là dévolue. Cependant l'exercice de la police était ce qu'on leur disputait le moins , et ce n'était pas une faible occupation , dans ce temps où une réglementation excessive enfantait des procès qui entraînaient de nouveaux règlements. Dans cette seconde moitié du xvi^ siècle , il fallut réviser presque tous les statuts qui séparaient et régissaient d'une manière si compliquée les différents métiers. Il fallut en particulier réviser ceux dont la prévoyante rudesse secourait et surveillait les indi-

gents , devançant à plusieurs égards la taxe anglaise des pauvres et notre interdiction de la mendicité , et ceux qui protégeaient la santé publique , inquiétée par de fréquentes contagions. On s'étonne à cet égard et de la rigoureuse minutie de certaines prescriptions , et de l'imprudence qu'accuse chez les particuliers la nécessité même de les faire. En 1555 , il fallut recourir , comme tu l'as déjà vu une fois dans cette histoire , à des menaces pour rappeler dans la ville les citoyens aisés qui l'avaient abandonnée. Le Maire craignant que la ville, devenue presque déserte , ne fût surprise par des ennemis , pour en surveiller constamment l'entrée , prit pour logement la tour de la Chaîne. Il est vrai que les ravages de cette contagion paraissent avoir été terribles. De juin à octobre , dit Amos Barbot , il mourut plus de deux mille personnes de connaissance et vénérables. Il faut étendre beaucoup le sens de cette expression , pour ne pas porter à dix mille le nombre total des morts , ce qui serait les deux tiers de la population , chiffre à peine croyable. Et cependant une contagion sévit encore sur la Rochelle , comme sur beaucoup d'autres villes de France , en 1562.

On ne s'attend guère à trouver entre ces deux époques des mentions de fêtes , et pourtant on en trouve de célébrées avec assez de splendeur, dès 1556, pour l'envoi d'une ambassade de Henri II en Barbarie , à laquelle le commerce Rochelais semblait intéressé ; en 1557 , pour la prise de Calais , pour l'entrée du roi de Navarre à la Rochelle ; en 1559 , à l'occasion de la paix et du mariage de Philippe II d'Espagne avec Elisabeth de France.

Peu de constructions sont exécutées , et , ce semble , sous l'empire d'une vraie nécessité. Avant l'épidémie , en 1554, la grosse Horloge est entièrement couverte en plomb; mais depuis je ne vois que des réparations aux quais et le creusement du chenal de la petite rive (1559) , travaux qui coûtèrent plus de deux mille écus. Mais des efforts sont soutenus dans un autre ordre d'idées. Malgré la surveil-

lance inquiète du clergé, les écoles laïques se consolident. Un traité passé par la ville les confie à un principal et à quatre régents , dont on exige de grandes garanties de savoir et de moralité. Des lettres patentes de Charles IX , de 1561 , établissent comme chose nouvelle , mais en fait ratifient cet arrangement. En même temps , profitant de l'article X de l'ordonnance d'Orléans, les Rochelais placent leur collège d'écoliers dans l'ancien couvent des Cordeliers, désormais abandonné par ceux-ci. C'est l'emplacement qu'il occupe encore aujourd'hui. A cette même époque remonte l'introduction de l'imprimerie à la Rochelle. Barthélémy Berton y exerça cet art de 1557 à 1572 , et peut-être le premier livre qu'il ait imprimé fut-il l'œuvre d'un grand homme , Bernard Palissy , qui paraît s'être réfugié à la Rochelle en 1557. Le soin de la postérité s'augmente , en même temps que se multiplient les moyens d'arriver jusqu'à elle , et c'est en vue de l'avenir autant que du passé que la commune fait inventorier ses titres et ordonne (1561) qu'ils soient déposés et conservés dans la tour de Moureille.

Toute police suppose une sanction et la restitution de la mairie avait entraîné celle de sa juridiction. Mais tu as vu déjà bien des fois avec quel acharnement les gens du roi la lui disputaient ; ne pouvant la restreindre comme ils voulaient , ils essayaient de la paralyser par les appels , et il fallut que le Roi rendît une déclaration pour assurer l'exécution provisoire, nonobstant opposition, des jugements en matière de police (1550). Il fallut encore , en 1559 , confirmer la juridiction criminelle du maire et son extension sur la banlieue. Mais il n'eut que trop , cette année-là même , à l'exercer , puisqu'un même meurtre entraîna la condamnation à mort de six complices , quatre jeunes hommes et deux femmes , qui tous six en effet furent pendus.

Cet esprit d'opposition aux pouvoirs municipaux avait bien souvent porté les sénéchaux à refuser le serment de

respecter les privilèges de la ville. Gui Chabot , fils de l'ancien maire perpétuel , nommé gouverneur à justice et sénéchal , ne manqua pas d'imiter ce refus. Lorsque le Maire se présenta à lui en dehors des portes , portant le livre même des privilèges , lui montrant les titres qui établissaient la coutume et lui interdisant l'entrée de la ville jusqu'à ce qu'il s'y fût conformé , il éluda, il demanda qu'on le laissât passer, promettant de prêter le serment le soir, si ceux qu'il consulterait lui confirmaient le bien fondé de cette prétention. Plus faible que ses devanciers , le Maire y consentit ; mais le soir , Jarnac refusa de nouveau le serment ; la ville à son tour lui refusa le souper d'honneur qu'elle lui devait, et se mit de suite en mesure de faire valoir son droit. Désespérant de vaincre , le sénéchal aima mieux fuir que céder et quitta la Rochelle dès le lendemain matin.

Une autre institution devait gêner davantage la juridiction de la ville. Un siège prèsidial, composé de sept conseillers et un gTeffier , fut créé à la Rochelle par l'édit de mars 1551 . La première difficulté fut de pourvoir aux gages des nouveaux magistrats. On leur assigna d'abord un droit de trois deniers par muid de sel passant aux bureaux d'Aytré et de Marans, perçus en sus du quart et demi ; mais après l'extinction de la gabelle, on y substitua la vingt-quatrième partie du droit sur le vin vendu au détail dans la ville ; impôt qui parut bientôt d'autant plus onéreux , que le Roi ajouta un treizième à ce droit: on chercha, mais en vain, à asseoir autrement les gages des membres du prèsidial ; et enfin, le treizième du Ptoi ayant été aboli, l'allégation fut continuée et rendue permanente.

Il y eut de bonne heure , et bien plus encore avec le temps, des débats de juridiction entre la mairie et le prèsidial : cependant celui-ci sembla surtout créé pour arrêter les progrès de l'hérésie religieuse. Il signala son installation par une sentence qui condamnait un des sectaires, Manseau, à être battu de verges et banni ; qui en livrait deux au

bûcher, Constantin après avoir été étranglé , Courant tout vivant et après avoir eu la langue arrachée. Ce qu'atteignait cette cruelle sentence , c'était , elle le déclare elle-même , le crime d'hérésie , erreurs et fausse doctrine et dogmatisation ; c'était Dieu qu'on vengeait par ces meurtres juridiques.

Bien peu de gens persistent de nos jours à croire que Dieu ait confié le soin de le défendre à un être aussi faible et aussi faillible que l'homme, ou que la loi ait mission de prononcer sur la vérité des doctrines. On ne lui demande que de garantir la sécurité sociale , et de poursuivre , de quelque manteau qu'elles se couvrent , la fraude et la violence. Mais les idées des hommes même les plus honnêtes étaient autres au xvi^ siècle, il en faut tenir compte ; et il ne serait pas juste de flétrir les membres du présidial, quoiqu'on ait le droit de déclarer qu'ils applicjuaient une loi injuste , cruelle , et qui devait être impuissante.

Ce dernier caractère au moins parut bientôt. Le lieutenant général d'Angliers , qui avait prononcé la sentence , frappé , dit-on , de la constance avec laquelle les martyrs subirent le suppUce , embrassa leur croyance. Les dogmes quels qu'ils soient ont peu de juges ; on rend volontiers un culte responsable de l'état moral qui le suit. Or , le clergé catholique était obligé de poursuivre de grands abus jusque dans son sein. Dans le temps où le présidial se signalait ainsi par ses rigueurs , l' officiai de la Rochelle rendait moins de sentences contre les novateurs que contre les prédicateurs catholiques prêchant sans autorisation , contre les faits de bigamie , contre les scandales à propos des mariages, résultant de l'incurie avec laquelle les curés procédaient à leur célébration. Les imaginations ressentaient cet ébranlement propre aux époques de rénovation religieuse ; un homme parcourut les rues de la Rochelle , presque nu, prêchant à tous fobéissance aux commandements de Dieu, l'amour du prochain , parce que le jugement dernier allait venir dans quatre ans. On le déclara

fou et on le mit hors de la ville ; mais cette forme de la folie était un signe des temps. Cette impulsion poussait le peuple vers les apôtres de la Réforme qui parcouraient l'Aunis, Ramasseur, Charles de Clermont, Richer, illustré déjà par des malheurs et par la persécution. C'est par les soins de celui-ci que les réformés rochelais se constituèrent en église ; c'est alors qu'ils commencèrent à se réunir régulièrement en secret la nuit ; et l'on croit que c'est à cette époque (1557) qu'il faut faire remonter les colonnettes, les voûtes ornées et sculptées qu'on rencontre encore dans plusieurs des caves de la ville.

L'arrivée d'Antoine de Bourbon , avec sa femme Jeanne d'Albret et son fds, depuis Henri IV, à la Rochelle, seconda singulièrement ce mouvement. 11 allait soigneusement à la messe, mais il menait avec lui de hardis prédicateurs des idées nouvelles. Pendant les treize jours qu'il passa ici , l'un d'eux , David , les professa hautement dans la chaire même de l'église Saint-Barthélémy. Il prêcha avec un costume nouveau , sans surplis , faisant précéder et suivre son sermon de prières faites en français , que Ph. Vincent nous a conservées. Tout était légitime, sinon légal, jusque-là; mais on alla plus loin ; à la controverse, on fit succéder la raillerie et l'insulte. Des comédiens , qui eux aussi protitaient du voyage des princes, représentèrent devant eux et devant un public nombreux une farce satirique. On y voyait la religion sous la figure d'une femme malade , secourue sans en être soulagée , par des personnages portant le costume , parlant le langage , faisant les cérémonies des prêtres catholiques; puis guérie par un sage que son costume et son langage désignaient clairement comme un ministre de la Réforme. Des plaintes furent portées contre les comédiens et ils quittèrent la ville ; mais la faveur du roi de Navarre arrêta les poursuites. On prétend que Jeanne voyait dans cette pièce une juste revanche d'une satu^e du même genre , par laquelle la Sorbonne avait autrefois fait attaquer sa mère , Marguerite de Navaire.

Toutes ces attaques eurent un grand succès. Singulièrement accrus en nombre , les religionnaires rochelais , fortifiant leur organisation , se donnèrent un consistoire que formèrent sous la présidence d'un pasteur ({uatre anciens, deux diacres, un greffier et un trésorier, auxquels il fallut, dès le 24 décembre 1558, ajouter quatre autres anciens. Faget fut le premier pasteur en titre de cette église. Cependant le culte se célébrait toujours secrètement, la nuit , et les femmes converties à la Réforme dont les maris étaient restés catholiques n'y étaient pas admises. C'était pourtant là un de ces secrets connus de tous , qui n'ont pour but que de ne pas braver trop ouvertement la loi. En vain les édits redoublaient-ils leurs rigueurs et étaient-ils tout exprès publiés à la Rochelle , en vain des prosélytes dont le procès commençait à la Rochelle , allaient-ils finir sur le bûcher à Paris ; on les admirait et on les imitait. La Rochelle eut bientôt deux pasteurs qui lui apportèrent la confession de foi qu'on convenait de présenter au Pvoi ; le nombre des anciens fut porté à vingtsept ; on tint un registre des baptêmes , simples notes sans signatures, il est vrai, et où les noms n'étaient encore désignés que par un chiifre tenu secret. Mais , sortant des caves , le culte eut deux salles , celle de Saint-Michel et celle de Gargoulleau ; il était avoué par des personnages importants, Jean Pierres, lieutenant général du gouverneur à justice, le gouverneur aux armes, Gui Chabot de Jarnac; celui-ci , dit-on , comme précipité à cet aveu par les menaces que lui fit un ministre pendant une maladie ; tiède , et mauvaise conquête du reste pour la Réforme.

Pendant un moment de tolérance , le 12 octobre 1561 , les prêches eurent lieu non plus de nuit et dans des salles particulières , mais en plein midi et dans une église , à Saint-Sauveur. La foule s'y porta avec tant d'ardeur qu'une femme y faillit être écrasée. Le consistoire lit les frais de sa maladie. On résolut alors qu'on prêcherait en môme temps à Saint-Sauveur et à Saint-Barthélémy. Les deux

cultes pendant quelque temps s'y exercèrent le même jour, à des heures successives , avec un tel accord que le clergé catholique consentit à commencer ses offices de plus grand matin pour laisser plus tôt l'église à ses collègues de la Iléforme. Cependant de plus tristes symptômes annonçaient que cet accord durerait peu. Les religieux de plusieurs ordres quittèrent la Rochelle ; les prêtres qui desservaient la maison hospitalière de Saint- Jean l'abandonnèrent. En effet , dès le 20 novembre , les réformés durent laisser les églises aux seuls catholiques ; par l'édit de janvier , ils durent faire leurs prêches hors de l'enceinte , et choisirent la Prée Maubec pour lieu de réunion , tout en faisant observer que l'absence simultanée de tant de citoyens compromettait la sûreté de la ville ; et cependant ils firent acte public de leur religion en dedans des murs, en faisant assister publiquement par un de leurs ministres et consoler par le chant des psaumes , deux religionnaires condamnés, pour un assassinat suivi de vol , à être pendus et étranglés.

Du reste , les ministres affluaient à la Rochelle. Ils donnaient à leurs coreligionnaires des enseignements d'une haute moralité , blâmant l'un à la fois d'avoir parlé irrévérencieusement de la sainte Vierge et d'avoir écouté des sermons où on lui faisait une trop grande placé ; l'autre d'avoir acheté des débris d'un navire perdu à la côte et pillé comme épave ; exigeant des magistrats le renvoi des femmes de mauvaises mœurs. Cependant des catholiques , prévoyants , il faut bien l'avouer , avertissaient le Roi que cette influence menaçait son autorité dans la ville. Le Roi en écrivit au Maire, qui répondit par de vives protestations de fidélité et d'obéissance, protestations sincères, sans nul doute, mais qu'il ne devait pas dépendre longtemps de l'échevinage de rendre efficaces. L'an 1562 , les trois coélus pour la mairie appartenaient au nouveau culte , ©t la secte protestante , devenue déjà la faction protestante , songeait à chercher à la Rochelle un de ses points d'appui.

La Rochelle pouvait déjà comme entendre un bruit d'armes. Elle n'avait pas vu depuis longtemps de camp ennemi, et cependant les seules craintes de guerre avaient suffi pour la troubler gravement. Il faut, pour s'en rendre compte , remonter aux premières années de cette période.

L'engagement de se défendre elle-même était la raison et l'origine des privilèges de la commune. Il avait donc fallu lui rendre les armes qu'on lui avait un instant enlevées sous la mairie élective , mais on en était à un tel point de méfiance qu'il fallait des procès pour appfiquer les conséquences les plus simples des principes. Il en fallut pour maintenir l'exemption du droit de franc-fief, ou celle du ban et de l'arrière-ban , cette condition de la défense du pays. Pour s'y montrer prêt , au moment où la guerre semblait tourner contre Henri II , en 1553 , en même temps qu'on implorait le Dieu des armées par des cérémonies et de grandes processions religieuses , on fit la montre , c'est-àdire la revue des forces du pays. Les paroisses de la banlieue présentaient sous les armes près de dix mille hommes; celles de la ville trois nulle cinq cents. C'était de quoi justifier le cri cher aux Rochelais : Pas de garnison.

Cependant, l'année suivante, la crainte plus ou moins sincère que la grande flotte équipée pour le mariage projeté de Philippe d'Espagne avec Marie d'Angleterre ne menaçât en passant la Rochelle , motiva la convocation de l'arrière-ban du Poitou, et l'entrée en ville d'une partie de ces troupes. Ce fut un grand malheur que ce contact des gentilshommes et des bourgeois. D'Estissac , nommé gouverneur, en 1550 , à la place de de Lude , s'était montré très respectueux des droits des citoyens ; élu échevin , il avait refusé la place d'honneur qu'on lui offrait , et insisté pour ne siéger et n'opiner qu'au rang que lui assignait la date de son élection ; mais en présence de ceux de sa caste, il craignit d'avoir dérogé en manquant d'arrogance ; il appuya celle des jeunes nobles de la garnison ; il menaça l'échevin Morisson, qui réclamait pour les bourgeois , tira

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l'épée contre lui , et refusa de punir un de ses gens qui l'a-vait blessé de sa dague. A son exemple , les gentilshommes étrangers dirent des injures et firent jeter des pierres par leurs laquais à des jeunes gens de familles municipales. Ceux-ci ne le souffrant pas , ils frappèrent de leurs épées des hommes qui n'en avaient pas , et tuèrent deux frères, Chastaigner et Robert Guy, sieur de la Bataille. Nous n'avons ici que des récits rochelais, et il est difficile de faire la part des torts ; mais comment ne pas voir un assassinat dans le meurtre d'hommes sans armes par des hommes armés?

Les Rochelais ayant en vain demandé justice au gouverneur, le troisième jour arrêtèrent eux-mêmes et mirent en prison cinq des coupables ; il fallut bien alors leur faire leur procès. Le roi envoya exprès pour cela l'évêque de Sisteron, puis le lieutenant-général de Poitou. Mais l'affaire traîna en longueur; la colère populaire s'apaisa, oublia, et les assassins restèrent impunis. Seulement on avait éloigné la garnison , objet de la haine publique. D'Estissac eut au moins la pudeur de résigner son titre d'échevin , alléguant qu'il ne garderait pas longtemps celui de gouverneur.

Tout en éludant les plaintes des Rochelais , il avait pourtant fallu y céder , et cela ne diminuait pas la méfiance de la cour. Les Rochelais en virent une preuve dans la reprise d'un projet qu'ils avaient combattu avec succès soixante ans auparavant , celui de fortifier Brouage et d'y fonder un grand port. Ils en eurent une plus forte et plus directe l'année suivante. Le 6 octobre 1556 , d'Estissac arrive de la cour ; il va , contre son habitude , se loger à la tour de la Chaîne ; il y mande le maire , les échevins et les principaux habitants du quartier du Perrot. Là , il leur dit que le Roi , menacé de grandes guen^es , n'a pas cru pouvoir mieux garantir la Rochelle qu'en y élevant une citadelle ; qu'il a l'ordre de la construire sans retard et nonobstant toute opposition ; qu'elle occupera le terrain que couvrent l'église Saint -Jean du Perrot, celle des

Carmes et les maisons environnantes , pour s'étendre jusqu'au havre et embrasser dans son enceinte la tour de la Chaîne, la tour de la Lanterne et la tour de Mailleboise. Les fonds à y consacrer seront pris sur les deniers publics de la ville , sur lesquels il a une première délégation de huit mille livres. Le corps de ville aura en outre à indemniser les Carmes, auxquels il donnera, en échange de leur couvent , les hôpitaux dé Saint- Julien , Saint-Thomas de la Fontaine et Saint-Nicolas , et la chapelle Saint-Job ; et les habitants dépossédés de leurs maisons , auxquels il assignera pour en bâtir de nouvelles l'emplacement abandonné par les Jacobins et les Cordeliers , en en payant rente à ceux-ci. D'Estissac était chargé de l'estimation des maisons à démolir et avait amené avec lui pour la iixer , un avocat de Fontenay. A l'appui de ces ordres péremptoires , il exhibe une commission du 4 septembre et des lettres du 9 du même mois, par lesquelles le Roi, prévoyant bien quelques murmures , mandait auprès de lui huit des principaux de la Rochelle , pour leur faire comprendi^e qu'on n'avait en vue que leur bien.

Le Maire et les habitants se récrient que la construction d'une citadelle est une violation formelle de leurs privilèges ; qu'elle ruinera leur commerce ; qu'elle exige la démolition de cent-cinquante maisons. D'Estissac répond qu'il va dresser procès-verbal des maisons à démolir, faire publier l'ordre à ceux qui les occupent de déménager; que du reste ils peuvent réclamer près du Roi. Pris à l'improviste , réunis dans un lieu fortifié comme dans une prison, les Rochelais n'insistèrent pas davantage. liO 8 octobre , leurs députés partaient , munis de lettres pour tout ce qu'ils pouvaient avoir d'appuis en cour.

La nature même du projet imposait quelques délais ; le corps de ville y ajouta en soutenant que la compensation accordée aux Carmes était excessive. Des lettres du Roi du 13 décembre repoussèrent cette dernière prétention , et rien n'arrêta plus l'ardeur de d'Estissac. Les habitants

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envoyèrent bien de nouveaux représentants chargés de faire voir au Roi que leur commerce et par conséquent son revenu pâtirait beaucoup de cette mesure. Mais les démolitions marchaient ; on ne respectait pas même le dimanche , malgré les représentations de l'inquisiteur de la foi. D'Estissac voulait évidemment qu'ils eussent à obtenir non qu'on ne construisît pas, mais qu'on abattît la citadelle. Ses ingénieurs, un italien à leur tête, pressaient la besogne. Un jour, ils se présentèrent pour saper la maison d'un citoyen, nommé Clottet, qui n'avait pas obéi à l'injonction de déménager. Il les appela, leur montra ses fenêtres garnies de fauconneaux , la mèche qu'il tenait à la main , et leur déclara qu'il ferait feu s'ils avançaient. Les ingénieurs portèrent leurs regards de Clottet à la foule qui les environnait, et comprirent qu'il était bon de respecter ce mode de protestation. Les travaux en furent ralentis; double accusation contre cette époque , que la nécessité et le succès d'un tel moyen de résistance.

Cependant les députés en cour désespéraient , un seul excepté, Pierre Coulon , sieur des Voiliers. Celui-ci, plus persistant et mieux inspiré que ses collègues , alla trouver le cardinal de Chcàtillon ; il lui exposa tous les droits , tous les motifs de répugnance des Rochelais ; il ajouta que nulle forteresse ne pouvait valoir pour le Pioi le dévouement de ses sujets , et qu'on était en train de le lui aliéner. Quelle autre chose encore ? Je ne sais ; mais ce nom de Chàtillon dans cette affaire a quelque chose qui donne à penser. Persuadé par Coulon , le cardinal agit fortement auprès du Roi , qu'il persuada à son tour. Le 30 avril , les députés écrivirent à leurs commettants qu'ils avaient promesse qu'on allait cesser les travaux. D'Estissac, qui le sut, partit à son tour pour Paris. Mais il y reçut de Picardie des lettres du Roi qui lui ordonnaient d'abandonner ce projet de citadelle. Les ouvriers furent congédiés le 3 juin 1557. Il y avait , outre l'église et le couvent des Carmes , onze maisons de démolies . Le gouvernement n'avait su que faire

un mal sans résultat , qu'inquiéter les populations sans les dompter.

Sur ces entrefaites , la guerre étant déclarée , Henri II ordonna des processions pour le succès de ses armes. Le peuple Roclielais les fit servir à louer Dieu de la déconvenue de d'Estissac. Par suite de ces faits , l'hôpital Saint- Julien resta aux mains dos Carmes , mais les titres de cet échange se perdirent , ce qui plus tard donna lieu à des procès. Les revenus et les attributions de l'hôpital Saint- Jacques du Perrot furent réunis à ceux de Faumônerie Saint-Barthélémy.

Cependant les craintes qui avaient été la cause ou le prétexte du projet de citadelle n'étaient pas dissipées ; la bataille de Saint-Quentin y ajoutait beaucoup au contraire. On tourna donc à l'accroissement des fortifications de la ville les fonds qui devenaient libres. Elles n'avaient pas été négligées ; outre leur entretien habituel , on y avait ajouté en 1551 ; en 1555, on y avait employé, avec d'autres ouvriers, une trentaine de prisonniers espagnols ; en 1557 , on y employa les talents de l'ingénieur italien venu dans un autre but , Scipion Vergano ; il y construisit le fort du Lude , conçu dès le gouvernement de Daillon , comte du Lude , et qui devint quinze ans après si fameux sous le nom de Boulevard de l'Evangile. On les augmenta encore les deux années suivantes.

Les Rochelais reçurent l'ordre d'acheter une quantité de salpêtre et de poudre telle qu'elle grevait leurs finances ; mais ils la firent limiter au prix de quinze cents livres et firent accepter cette condition qu'elle ne sortirait pas de leur ville.

Il fallait aussi que les soldats se préparassent. Les Rochelais firent sentir que rien n'y était plus contraire que les ordonnances qui interdisaient aux citoyens le port et l'usage des armes à feu et se firent reconnaître par des lettres expresses le droit de s'en servir soit pour des exercices d'adresse soit pour la chasse. Aussi s'em-

pressa-t-on d'obéir lorsque le Roi ordonna de saisir, personnes et biens , les Anglais qui étaient à la Rochelle , et le Maire réclama , en l'absence du gouverneur, comme son droit et sa charge , le soin de les surveiller comme prisonniers , ou de leur délivrer des passe-ports et des sauf-conduits.

On craignait cependant que les citoyens ne suffissent pas à leur défense ; on parlait de leur adjoindre d'autres soldats ; mais Monbrun des Fontaines , qui devait les leur conduire , sachant que les garnisons ne faisaient pas longtemps tout ce qu'elles voulaient à la Rochelle , posait ses conditions. Outre les soins de bonne hospitalité qu'il réclamait, qui nous étonneraient fort aujourd'hui, du linge blanc pour la table deux fois la semaine , pour le lit deux fois par mois , il exigeait que ses troupes fussent réunies dans un même quartier , celui du Perrot , qui rendait maître du port , et disposassent entièrement au moins d'une des portes. Les Bourgeois promettaient tout sur les premiers points , refusaient net les deux derniers. On ne s'entendit pas , et la Rochelle se passa de garnison.

C'est au milieu de ces difficultés qu'Antoine de Bourbon , qui depuis deux ans avait succédé comme gouverneur général de Guyenne à son beau-père, Henri d'Albret, passa à la Rochelle. On le reçut avec autant d'empressement que de magnificence ; on lui offrit de riches présents , à lui un navire à deux hunes en or massif , à sa femme un miroir d'un grand prix. Il avait juré sans hésiter , avant d'entrer, le respect des privilèges : tu as vu quelle fut l'influence de son séjour sur le développement de la Réforme. Cet accueil, cette communauté d'idées le disposèrent à écouter avec faveur et à reporter au roi la protestation de fidélité , les plaintes contre d'Estissac , à faire abandonner les dernières idées de citadelle et reporter toute activité sur les fortifications. Aussi , en 4558 , les craintes pour la Rochelle s' augmentant à cause des ravages que les Espagnols et les Anglais avaient exercés sur les côtes de Rayonne, la

ville se prêta sans peine à recevoir une garnison , qui , de son côté , se laissa disperser dans des quartiers différents et partagea le service avec les habitants, A cette occasion les fonds de la ville et même des fonds spéciaux à lever sur les particuliers , s'il en était besoin , furent mis à la disposition du maire , auquel on choisit dans le corps de ville un conseil tout spécial pour la guerre. On fit les montres de la ville et de la banlieue. Le Roi nomma pour protéger les côtes Charles Poussard , sieur de Fors , lieutenant général de son armée de mer , sous les ordres de l'amiral Goligny , retenu alors en Picardie. Toute l'ardeur militaire des Rochelais se réveillait. Heureusement cette ardeur n'eut pas lieu de se montrer autrement. La mort de Marie d'Angleterre amena la paix. La garnison partit ; d'Estissac fut remplacé par de Burie. Le tout à la grande joie des Rochelais , déjà las des soldats du roi. L'année suivante , Gui Chabot devint par la mort de son père gouverneur particulier de la Rochelle , subordonné à Antoine de Bourbon et à de Burie , mais bien plus près qu'eux de la ville.

Le court règne de François II n'offrit aux Rochelais d'autre spectacle de guerre que le passage à Chef-de-Baie de treize galères que le roi envoyait de la Méditerranée en Ecosse. Mais des femmes de la Rochelle se plaignaient que leurs maris , ainsi que des Dieppois et des hommes de plusieurs autres ports , fussent malgré la paix retenus et durement traités en Espagne , où ils avaient été conduits comme prisonniers. La reine mère s'occupa de faire cesser cette violation des traités.

Ainsi , c'était un peuple chez lequel les circonstances venaient de ranimer les instincts belliqueux , la méfiance envers la cour et l'horreur d'une garnison , que les nouvelles idées religieuses venaient en même temps de conquérir. C'était une ville dont son site faisait une place très forte , dont tout l'art du temps venait d'accroître les fortifications , que voulait s'assurer un parti où tant d'ambitions

personnelles allaient se servir des idées religieuses, tout en les servant.

Un crime , né peut-être d'un déplorable incident , ne fit que trop tôt éclore les passions qui couvaient sous les idées. A la nouvelle du massacre de Vassy , les réformés Rochelais se crurent dispensés des réserves que leur imposait l'édit de janvier. Ils s'assemblèrent publiquement, et non seulement ils célébraient leur culte , mais ils s'excitaient contre les catholiques , ils s'indignaient surtout que des tableaux , des sculptures , qu'ils appelaient des idoles , blessassent leurs pieux regards. Lorsqu'ils apprirent qu'on venait de les renverser à Luçon , ils voulurent en faire autant. La prudence des magistrats les retint , mais ne put empêcher qu'une nuit de mai les sculptures extérieures des églises et celles qui se trouvaient dans les rues ne fussent brisées. Il y eut pis. Le 31 mai 1562 , les protestants se réunirent en grand nombre sur une place du quartier du Perrot, poiu" y célébrer la cène. Soit crainte, soit bravade , ils posèrent une garde sur les murs , ils firent faire des patrouilles. Les prédicateurs déplorèrent les massacres restés impunis , et ce brûlement des bancs du Temple de Paris , par lequel le connétable venait de leur témoigner sa haine. Au sortir du prêche, deux à trois cents artisans et hommes du menu peuple , animés par ces paroles , se ruèrent sur les églises et les saccagèrent avec une rage méthodique , brûlant les tableaux , brisant les statues , renversant les autels , pillant et dispersant les vases et les ornements qui servaient au culte.

Ces faits furent accomplis avec cette incroyable rapidité d'une fureur populaire qui ne rencontre pas d'obstacles. Faits singulièrement coupables , que n'excuse pas le prétendu droit de représailles ; car les catholiques rochelais n'avaient en rien provoqué les protestants , et d'ailleurs que ne couvrirait-on pas de ce mot de représailles'? Jarnac et le maire Pineau , bien que protestants , témoignèrent tout leur mécontentement de ces désordres qu'ils n'avaient pu empêcher. Les ministres les désavouèrent et les blâmèrent tout haut, déclarant qu'une pareille justice était du domaine des rois (voilà où en était leur tolérance) , et non pas de celui d'un peuple en désordre. Le Maire fit même emprisonner deux des principaux meneurs ; mais on ne crut pas devoir pousser bien loin la rigueur ; et le roi même, après avoir fortement exprimé sa colère, promit oubli et pardon, pourvu que de pareils excès ne se renouvelassent pas.

En blâmant unanimement ces violences, les chroniqueurs protestants font justement observer que le bris d'images taillées ne peut se comparer au massacre de créatures humaines , ces vraies images de Dieu. Aussi un récit cathohque prétend-il que le fanatisme ne s'arrêta pas là ; que des prêtres et des religieux furent saisis pendant la nuit , raillés, tourmentés , puis précipités dans la mer du haut de la tour de la Lanterne qu'elle baignait alors ; que n'osant avouer ce crime , ces furieux conduisirent au large ces cadavres , que la mer rapporta. Ce récit unique , publié seulement en 1645 , lorsque les protestants pouvaient à peine répondre , sur de prétendus mémoires mal indiqués , sans nom d'auteur , n'est sans doute qu'une odieuse calomnie.

Déjà auparavant , le prince de Condé , devenu chef du parti protestant , représentant le roi et sa mère comme captifs des Guises , avait tenté d'entraîner les Rochelais à une prise d'armes. Mais les Rochelais ne comprenaient la guerre que défensive , et à l'abri de leurs murailles ; d'un autre côté , ils étaient peu tentés d'ouvrir leurs portes à

ceux qui pourraient être chez eux plus forts qu'eux. Les magistrats au moins avaient conçu le projet de rester neutres entre les chefs de la réforme et le triumvirat, comme l'étaient restés autrefois leurs ancêtres entre les Armagnacs et les Bourguignons. Ils avaient répondu qu'avant tout ils devaient connaître par eux-mêmes la position de la cour, et y avaient envoyé un député. Celui-ci leur rapporta des lettres de Condé, par lesquelles il les pressait d'agir davantage et de moins s'amuser à discourir. Ils n'agirent guère plus pourtant. Ils se contentèrent de promettre à la cause un subside de huit cents livres par mois , qu'ils portèrent bientôt au double. Encouragé par le zèle iconoclaste dont on avait fait preuve le 31 mai, le prince tenta de nouveau de les engager plus avant ; mais , loin de se laisser entraîner , ils firent assurer le Roi, devant Rouen qu'il assiégeait, de leur neutralité tant qu'on leur laisserait la liberté de leur culte. Même quelques fugitifs du parti protestant s' étant présentés à leurs portes , ils les leur fermèrent , et se bornèrent à les faire aider de vivres et d'argent dans les faubourgs. Quatre ministres tentaient pourtant de leur persuader que l'écriture permettait , commandait la résistance par les armes : ils ne les écoutaient pas, et l'un d'eux, Faget, ayant donné une expression trop vive à son zèle, ils le forcèrent de sortir de la ville.

D'un autre côté , le duc de Montpensier , au mois de septembre, envoya demander au maire de lui prêter six canons ; le maire, n'osant refuser, les lui promit, plus ou moins sincèrement ; mais bientôt il lui fit dire que l'attitude du peuple ne permettait pas qu'on essayât de tenir cette promesse. Il faut bien l'avouer, en n'osant ni choisir entre les deux partis , ni être franchement neutre , l'échevinage ne montrait pas une fermeté au niveau de la tâche qu'il s'imposait.

Aussi cet essai de neutralité n'était pas respecté ; un des lieutenants de Condé, Larochefoucault, crut qu'un coup de vigueur y mettrait fin. Confiant dans les intelligences qu'il

avait dans la ville , il l'attaqua de deux côtés , le 26 septembre à l'heure du dîner, dix heures du matin. Des troupes se présentèrent dans des barques à la Chaîne , et lui-même à la porte Saint-Nicolas, Mais la herse tomba lors que déjà ses gens y touchaient, et l'on trouva par mer des obstacles analogues. Informé du projet de ce coup de main , un échevin, Nicolas, sieur de Coureilles , avait fait subitement changer les soldats qui étaient de garde , et prendre les armes à tous les cantons. Des Rochelais qui accompagnaient Larochefoucault tentèrent d'obtenir par la persuasion ce qu'il n'avait pu faire par surprise ; on parlementait : mais Jarnac coupa court à tout en faisant tirer le canon. La ville resta à elle-même.

Jarnac montra une grande colère de ce complot ; bien que converti à la réforme , il était peu dévoué au parti , soit qu'il ne jugeât pas son succès probable , soit qu'il craignît qu'en dominant à la Rochelle il ne lui ôtât , à lui, de son importance. Un fait récent d'ailleurs l'en éloignait davantage. Au mois d'août précédent , son frère , Sainte- Foy, qui après avoir embrassé le parti du prince de Condé, s'en était détaché, comme il se rendait à la Rochelle, avait été surpris et tué, auprès de Saint-Jean-d'Angély , par une troupe armée de protestants. Il se répandit en terribles menaces ; mais voyant bientôt qu'il y avait trop de danger à tenter de les exécuter , il se borna à prêcher la neutralité , à répéter sans cesse qu'elle assurerait à la ville la sécurité , et même une gi^ande augmentation de commerce. Il donna au culte réformé toute publicité et même les églises pour y prêcher. -S'il ne gagna pas les gens , il les endormit ; il leur cacha un instant le danger de cette action du gouverneur à côté de celle du maire. Ils allaient bientôt le connaître.

Le duc de Montpensier , voyant les catholiques vainqueurs en Guienne, se portait vers la Saintonge. Il demanda, en passant, à visiter la Rochelle. Il était difficile de refuser cette demande à un prince du sang, d'autant plus qu'il ne

devait avoir avec lui qu'une simple escorte de quarante cavaliers , comme le purent voir les principaux de la ville qui , le 26 octobre , allèrent au-devant de lui , autant sans doute pour cela que pour lui faire honneur. Néanmoins , grâce à la connivence de Jarnac , beaucoup de soldats déguisés entrèrent par diverses portes, et parmi eux beaucoup de mercenaires Italiens et Espagnols , gens prêts à tout. Le lendemain ils introduisirent un régiment tout entier , commandé par Duplessis de Richelieu , qu'on appelait le Moine , parce qu'il avait porté le froc avant la cuirasse. C'est le grand oncle de celui qui devait être si fatal à la Rochelle. Grâce à cette ruse , semblable à celle qu'avait employée Tavanne, vingt ans auparavant, de complicité avec un autre Jarnac, Montpensier se trouvait maître de la ville et il agit en maître.

Son premier acte fut de suspendre l'exercice du culte réformé. Les Rochelais, consternés, allèrent trouver Jarnac, ils lui représentèrent combien ce qui s'était passé était contraire à ce dont on était convenu , lui rappelèrent qu'il avait reçu d'eux , pour l'aider à exécuter ses promesses , trois mille cinq cents écus, et insistèrent pour qu'il arrêtât au moins les mauvais desseins qu'on prêtait au duc. Jarnac feignit de se rendre à leurs prières , puis protesta qu'il avait en vain intercédé auprès du prince, qu'il n'avait aucun pouvoir sur son esprit , qu'il en était affligé jusqu'à en être malade. Après quoi il partit de la Rochelle , le 3 novembre. Cependant , dit-on , dans le conseil du prince on avait mis en question si l'on ne détruirait pas la Rochelle. De Rurie fit prévaloir l'avis opposé. Mais les chroniqueurs se plaignent qu'on ait vu contraires à la ville ceux qui auraient dû lui être favorables, Jarnac, d'Estissac, qui en avaient été gouverneurs , Sansac , qui descendait , par sa mère , d'un rochelais illustre , de Mérichon. Montpensier se borna à publier, le 13 novembre , des ordonnances par lesquelles il rendait au culte catholique toute liberté et toute publicité , il ordonnait qu'on l'indemnisât

des pillages dont il avait été victime , aux dépens des pillards , ce qui n'était que juste ; par lesquelles , ce qui était tyrannique , il chassait de la ville tous les ministres , interdisait , en particulier comme en public , tout acte propre au nouveau culte , enjoignait à tous , sous peine de mort , de prendre part aux cérémonies publiques usitées dans l'église romaine. Les Rochelais se turent; même , à l'instigation de Savigny , l'un des favoris du prince , ils donnèrent à celui-ci dix mille livres, qu'ils prirent dans la bourse des particuliers , pour payer les troupes introduites subrepticement dans leur ville. Ils étaient si pressés de voir partir Montpensier ! Il partit en effet le 15 , ayant fait ce que n'avait pu faire Larochefoucault , donné la Rochelle à la faction protestante.

Il laissait , à la vérité , derrière lui Richelieu , à la tête de douze cents hommes , cantonnés au Perrot , maître des tours de la Chaîne et de la Lanterne , d'où ils comptaient bien dominer la ville. Le 18, Blandin, qui avait été envoyé auprès du roi , en revenait avec la promesse que les réformés , à la Rochelle , ne seraient pas mquiétés pour cause de religion , qu'on pourrait rappeler les ministres, à l'exception de Faget ; mais avec l'ordre de bien vivre avec la garnison. Ce n'était pas facile ; car celle-ci traitait la Rochelle en ville conquise , extorquant de l'argent par tous les moyens. Avec son appui , un capitaine catholique avait pillé plusieurs maisons et tué deux habitants à l'île de Ré. Il venait , à son tour , aider à pareils exploits Richelieu qui l'attendait et comptait se rendre maître de l'entrée du port. Mais il trouva une résistance qu'il ne put vaincre. Pourtant, par l'intermédiaire de Jarnac, qui avait reçu l'ordre de rejoindre son poste , il obtint que , comme transaction , la ville lui donnât douze cents livres pour payer la solde arriérée de ses soudards. Mais il y prit goût , et huit jours après il redemanda de l'argent ; il exigea la libre et entière disposition des clés de la ville. Les habitants eurent recours à Jarnac , mais celui-ci, cette

fois , fit répondre (lu'il était malade , alité , qu'il ne pouvait retenir les soldais. Il y eut rixe ; deux habitants furent tués ; mais toute la ville fût bientôt en armes. Richelieu en voulant rentrer au Perrot trouva des gens postés sur la Grosse-Horloge qui l'en empêchèrent ; il voulut aller vers Saint-Nicolas ; on lui barra le pont de Saint-Sauveur. Il fallut céder. Gela se passait le 27 décembre. Les troupes restèrent encore , mais contenues , ayant peine à vivre , et au mois de février elles quittèrent tout à fait la Rochelle.

Malgré le retour d'un grand nombre de ministres , la Rochelle délivrée prit une sage mesure ; elle régla que les deux cultes jouiraient d'une égale liberté.

La Rochelle était certainement , dès-lors , assurée au parti protestant ; mais la patience n'est pas une vertu des factions , et d'ailleurs les réformés effrayés de leur défaite à Dreux avaient besoin de toutes leurs forces. Un d'eux tenta un nouveau coup de main sur la Rochelle. Un capitaine Ghesnet , qui avait été forcé de quitter l'ile d'Oleron depuis le triomphe des catholiques , s'était toujours tenu près de la Rochelle , où il avait de nombreuses intelligences. Le lundi 8 février , il introduit , par une barque marchande , trente soldats déguisés ; ses complices l'attendaient dans le jeu de paume du Perrot, près de la tour de la Ghaîne. A son arrivée , ils se répandent dans la ville , en criant vive l'Evangile ! et se voient bientôt quatre ou cinq cents ; ils emprisonnent ceux qu'ils redoutaient le plus , d'Angliers , président au présidial , l'échevin Nicolas. Le Maire , qui était au conseil , accourt au bruit ; il se voit , sans armes , au milieu de gens armés ; il se trouble , il s'enfuit. Personne ne sait donner d'ordre. Pendant cinq heures , Chesnet et les siens sont maîtres de la ville surprise. On avait cependant fermé la porte Saint-Nicolas. Ghesnet, qui attendait pai' là cinq cents cavaliers, perd son temps à essayer d'en rompre les fermetures. Pendant ce temps, d'Angliers, mal gardé, trouve moyen de s'échapper.

Quelques années auparavant , comme Antoine de Bourbon tirait l'épée pour l'armer chevalier , il avait fait un mouvement d'yeux et de tête qui avait fait dire en souriant au roi de Navarre : vous serez le chevalier craintif. Il ne justifia pas ce jour là ce fâcheux surnom. Il cherche et trouve le maire caché dans une étable voisine de l'hôtel de ville ; il lui rend le courage. Ils s'arment et parcourent la ville en criant à leur tour : vive l'Evangile ! vive le Roi ! vive le Maire ! Tous ceux qui n'étaient pas du complot , quelques-uns même de ceux qui le secondaient et qui craignaient des désordres se rallient aux magistrats. Ils rencontrent Chesnet qui revenait au Perrot. Réparant la faiblesse qu'il avait d'abord montrée , le Maire va droit à lui , l'arrête et l'emmène prisonnier à l'échevinage. Le complot avait échoué , sans que personne sût bien ce qu'il avait fait , car des deux côtés la majorité était certainement favorable à la cause protestante.

De Burie averti vint avec des forces que les circonstances firent recevoir. Le 3 mars , sept des conjurés , les uns de la ville , les autres du dehors , furent pendus. Chesnet , gardé pour être de nouveau interrogé , fut sauvé par la paix et l'amnistie qui survinrent bientôt. Son entreprise avortée n'avait servi qu'à reculer le triomphe de son parti à la Rochelle. Jarnac , qui apprit à Paris ce qui se passait dans la ville où il aurait dû être , se borna à écrire aux échevins qu'il allait venir et à leur recommander de faire de bons choix dans les élections municipales qui se préparaient.

Il y avait alors et il y eut , tant que la ville garda un rôle politique , trois partis à la Rochelle : les catholiques , faible minorité impuissante par elle-même ; les protestants qu'on appelait les zélés, parce que pour l'avancement de leur religion ils pensaient , dit Barbot , qu'il ne fallait pas regarder aux choses de derrière et avoir autres considérations ; ceux qu'on appelait politiques et royaux , que j'appellerais volontiers le parti rochelais , qui pensaient

qu'il fallait beaucoup faire pour la paix , qu'on pouvait concilier la liberté du culte avec l'obéissance au Roi. Il est toujours bon , mon cher enfant , de connaître l'opinion de l'écrivain qu'on lit , ne fût-ce que pour se métier un peu du côté où il penche ; je dois donc t' avouer que je suis , rétrospectivement, du parti rochelais.

Le parti des zélés portait à la mairie Jean Pierres, lieutenant civil et criminel , natif de Fontenay ; le parti rochelais , avec l'appoint des catholiques , lit passer ses trois candidats, Michel Cruy, Guillaume Pineau et Jean Nicolas ; mais Michel Guy était receveur des tailles , comptable , comme tel , de deniers de la commune. Les zélés prétendirent qu'il y avait là incompatibilité , et portèrent leur appel de l'élection devant le sénéchal , qui était absent , et dont le lieutenant , Pierres, était partie au procès ; Guy et les siens soutenaient que l'appel devait être porté au parlement de Paris. En attendant, ils firent , au jour fixé , accepter Guy comme maire par l'assesseur et lieutenant particulier , Amateur Blandin , catholique ou protestant très modéré ; car il fut tour à tour catholique et protestant. Les opposants ne reconnurent pas ce choix , et il y eut à la fois deux maires, Guy et Pierres. En voyant pourtant le trouble qui en résultait. Pierres se retira, et lorsque le Roi se fut prononcé pour son compétiteur , toute opposition cessa.

L'année suivante, le Roi fit dire que, devant parcourir la France, il ne pourrait que tardivement choisir le maire de la Rochelle , et qu'il voulait qu'on continuât celui qui était en charge ; on sentit , on fit sentir que cet ordi^e était illégal , et pourtant on s'y soumit sans beaucoup de protestations. On en lit autant en 1565 après des protestations un peu plus vives , et tout en annonçant que la pluralité des suffrages se réunissait sur un autre.

Dans cet intervalle , l'ordonnance de Roussillon avait réglé que l'année 1565 commencerait au 1"' janvier , au lieu de commencer au jour de Pâques suivant. Mais à la

Rochelle les élections municipales eurent toujours lieu à la Quasimodo , en sorte que l'année municipale fut de moins en moins d'accord avec l'année civile , ce qui , dans les premières années surtout , amène quelquefois de la confusion dans les dates.

La triple mairie de Michel Guy fut certainement une chose irrégulière ; mais sa bonrtB administration dut facilement couvrir cette irrégularité. Rien ne m'étonne plus que le calme de la Rochelle pendant ces trois années , et il n'y a pas de plus fort indice pour montrer que , quelqu'intraitables que soient les passions religieuses , les deux cultes auraient pu vivre en paix , si des passions plus égoïstes et plus détestables ne se fussent fait un instrument de leur rivalité.

Les réformés à la Rochelle jouissaient du libre exercice de leur culte, d'abord dans la prée Maubec, et bientôt dans leurs temples- de la ville , pour lesquels , après avoir rendu les églises aux catholiques , ils avaient pris la grande salle de Saint-Michel , qui provenait d'une ancienne confrérie et la grande salle Gargoulleau. Quatre ministres le célébraient , parmi lesquels le plus fameux et le plus ardent était le méridional Odet de Nort. Non contents de la liberté, ils s'arrogeaient un pouvoir , un droit de surveillance sur la vie privée que n acceptaient pas tous leurs paroissiens. A l'occasion d'une fête , qu'ils appelaient une orgie , Us citèrent à leur consistoire vingt-deux personnes , dont plusieurs refusèrent d'y paraître , et , soutenues par le maire, déclinèrent cette nouvelle juridiction. Ils étendirent plus loin leur censure ; ils attaquèrent en chaire les actes et jusqu'aux intentions du souverain. Ils blâmèrent la tentative du Roi d'assujétir les réformés à contribuer aux frais de réparation des églises catholiques, aux pompes de ce culte, en tapissant leurs maisons sur le passage des processions. Ils se plaignaient qu'on ne voulût pas permettre aux réformés le chant des psaumes hors de leurs temples , tandis qu'eux-mêmes avaient interdit aux catholiques de

la Roclielle de porter hors de leurs églises les croix et les bannières. Eux , cependant , en 1564 , le procureur du roi Pontard étant mort d'une maladie contagieuse , dont les ravages furent courts , grâce , dit-on , aux soins habiles du pouvoir municipal , eux , avaient fait porter son corps par les diacres de leur église et avaient développé à ces funérailles une pompe religieuse à laquelle leur culte a renoncé depuis. Ils commençaient aussi à orner les façades d'édifices ou de simples maisons de versets traduits de la Bible.

On peut regarder comme une gène inutile cette interdiction de manifestations publiques qu'ils réclamaient pour eux en les refusant aux autres , mais à coup sûr ces mesures de police ne constituent pas une entrave sérieuse à la liberté , encore moins une persécution , et la France eut été bien heureuse si elle eût pu généraliser la loi qui régissait alors les cultes à la Rochelle.

Ce maire, qui contrecarrait les ministres , devait s'attendre à des oppositions de toute sorte ; depuis longtemps les maures gardaient chez eux les livres des statuts et règlements de la commune : on prétendit que c'était un moyen de les soustraire à la connaissance des citoyens ; on demanda qu'ils fussent déposés dans un lieu public ouvert à tous. Le Maire, en alléguant que la communication de ces livres n'avait jamais été refusée à une demande précise et motivée, en s' appuyant sur l'usage, sur la responsabilité des maires , fit repousser une réclamation qui était une arme de parti , mais qui était cependant juste en elle-même. On se plaignit qu'il eût écrit au roi sur des choses d'intérêt commun sans que sa lettre eût été acceptée par le corps de ville , et il fut reconnu que c'était là un tort qui ne devait pas se renouveler. On essaya alors d'entraver son administration en s' abstenant systématiquement de se rendre aux séances du corps de ville ; mais le maire à son tour réussit à déjouer cette manœuvre , en faisant statuer par tous les pouvoirs compétents qu'après que le corps

aurait été dûment convoqué et appelé au son de la cloche , les résolutions prises à la majorité des membres présents , quel que fût leur nombre , seraient valables et obligatoires pour tous. On ordonna aussi , un peu plus tard , que les commissaires chargés de traiter hors de la ville des affaires communales feraient et laisseraient par écrit le rapport de leur commission.

Du reste , dans les affaires traitées , rien ne dément la croyance à une pleine paix ; la construction de vingt-cinq brasses de murailles n'est qu'un soin ordinaire. La jonction des revenus de l'hospice Saint-Jacques-du-Perrot à ceux de Saint-Barthélémy , par suite des démolitions qu'avait occasionnées la citadelle , la réparation des ravages faits par un incendie dans la rue Bletterie , la création d'un maître d'assurance pour le fait de la marchandise sur l'avis de six marchands notables , l'établissement d'un impôt de dix deniers par charge sur toutes les marchandises entrant en ville, le paiement de trois mille cinq cent cinquante livres pour le rachat de la traite foraine , la confirmation de l'abandon du quart de la traite des vins et blés , tout cela nous ramène à l'heureux demi sommeil des années antérieures à la Réformation. Cependant le Roi poursuivait son voyage, et son arrivée allait interrompre ce calme heureux.

La Rochelle avait dû, dès l'abord , se trouver sur l'itinéraire de Charles IX. On se disait néanmoins, non pas sans crainte, que les sorties virulentes des prédicateurs pouvaient bien être pour quelque chose dans sa venue. On savait que le Roi , voyageant avec sa mère , son frère et l'une des cours les plus pompeuses que l'on eût vues , avait trouvé partout des fêtes magnifiques , et les Rochelais se préparèrent à soutenir leur réputation. A l'entrée de la ville, ils avaient étalé leur belle et nombreuse artillerie. A partir des portes , à tous les carrefours où devait passer le Roi , ils avaient dressé des échafauds ou théâtres , sur lesquels des enfants, des jeunes filles étaient groupés pour le saluer de leurs cris de bienvenue. On y trouvait un caractère

nouveau. Ils étaient ornés de tableaux , de devises en latin ou en vers français. Les tableaux , allégoriques pour la plupart , ne nous sont pas parvenus , et l'on ne peut juger de leur mérite sur une description ; les vers ne sont pas bons. Mais on ne peut s'empêcher de voir là une tendance nouvelle, un effort pour charmer, non plus seulement les yeux, mais l'esprit.

Le connétable de Montmorency arriva deux jours avant le Pioi, le 11 septembre 1565, et tout d'abord il exigea que l'artillerie fût retirée du passage des princes et portée dans la Prée-Maubec , où il pouvait la surveiller d'un regard. Il recommanda de ne pas tirer un coup de feu à l'arrivée ni au départ du Roi. Ces craintes blessèrent les Rochelais. Ils n'en allèrent pas moins au-devant de Charles IX, le 13, en armes , tous vêtus à ses couleurs , incarnat et bleu ; Charles voulut attendre sa mère pour faire son entrée ; il coucha donc près la porte de Cougnes, à Saint-Jean-Dehors. Le lendemain, d'une galerie qu'on lui avait préparée , il vit défiler les milices. Mais lorsque Montmorency vit le cordon de soie qu'on avait tendu , selon l'usage , devant la porte, il demanda si l'on voulait empêcher le roi d'entrer ; puis , répondant aux explications qu'on lui donnait que c'était là une vieille mode qui n'était plus de ce temps , il coupa le cordon de son épée ; facile , mais dangereuse victoire. De même, Charles IX, lorsque le Maire, en avant de la même porte , le pria de jurer de respecter les privilèges de la ville , refusa ce serment , et se borna à dire : Soyez-moi loyaux serviteurs et je vous serai bon roi , et il poussa son cheval. L'artillerie n'était pas sur les murs ; d'ailleurs on n'avait pas prévu ce refus et les peuples ne prennent pas soudainement des résolutions décisives. Le Maire n'en offrit pas moins les clés de la ville au Roi , qui ne les prit que pour les lui remettre. Le cortège parcourut ensuite la ville , et Charles s'arrêta surtout devant un échafaud où Marie Blandin, en costume de Diane, escortée des douze plus jolies filles de la riche bourgeoisie , repré-

sentant ses nymphes , l'attendait pour lui réciter quelques vers. On n'avait pas commandé à ce roi de dix-sept ans de dissimuler son plaisir à ce charmant spectacle. Avant de se rendre à l'hôtel d'Huré , où il devait loger, il entendit les vêpres à l'église Saint-Barthélémy, et Jarnac, tout protestant qu'il était, l'y accompagna. Toute pratique publique du culte réformé fut interrompue pendant le séjour du Roi. Seulement le dimanche le prêche se fit, très proba blement en secret, en trois lieux différents.

Le gouverneur Jarnac avait compté sur la venue du Roi pour agrandir son pouvoir singulièrement affaibli : il s'y aida par une ruse qui eût mérité , aussi bien que son fameux coup d'épée , le nom de coup de Jarnac. Il avait persuadé aux Rochelais qu'il était inutile d'étourdir ce prince de leurs différends. Mais lorsque, fidèle à cette convention , l'avocat Lahaize , qui portait la parole en leur nom, l'eut loué sans restriction, sur de n'avoir pas l'air de récriminer, il les accusa, lui, d'opposition turbulente et continue. S' appuyant des plaintes des catholiques, de celles que le maire n'avait ni dû ni pu entièrement celer, de celles que multiplia la certitude qu'elles trouveraient accès auprès du souverain et lui plairaient, il persuada au Roi et à son conseil qu'il fallait sévir et se garder. En effet , le 17, le conseil rendit deux arrêts sévères. Par le premier, il recommandait aux officiers du roi et à ceux de l'échevinage une surveillance plus rigoureuse pour le maintien des édits ; il ordonnait au ministre Lavallée de sortir de la ville sous deux jours et lui interdisait la prédication dans le royaume ; il ordonnait que l'artillerie et les munitions de guerre seraient remises , après inventaire , dans les tours de Saint-Nicolas , de la Chaîne et de la Lanterne , dont la garde était confiée à Jarnac , à des officiers et à des soldats de son choix ; il recommandait un grand respect pour ce gouverneur. Par le second , il exilait de la ville , pour un temps dont le roi fixerait , quand il voudrait, le terme , Jean Pierres , qui avait été proposé pour maire et

six autres citoyens , leur assignant pour résidence différentes villes de l'intérieur.

L'artillerie fut immédiatement transportée dans les tours, remises à Jarnac. Le roi refusa de permettre qu'on élût pour cette année un nouveau maire , mais le permit pour la Quasimodo prochaine. Puis il partit sans vouloir qu'on l'accompagnât , ayant renouvelé la faute de Montpensier , un peu affaibli et beaucoup mécontenté les Rochelais.

Aussitôt après le départ du Roi , le culte réformé reprit son exercice public, et, le 4 novembre, il y eut une célébration solennelle de la Sainte-Cène , à laquelle prit part le fils aine de Jarnac. D'un autre côté , quelques mois après, les catholiques firent par toute la ville une grande procession, avec croix et bannières. Au bout de six mois, les bannis revinrent à la Rochelle , et Jarnac , lassé de son isolement dansla ville, laissa les tours et l'artillerie rentrer dans les mains de féchevinage. Ces dernières mesures servirent au moins à favoriser l'élection d'un maire du parti modéré, Amateur Blandin , alors protestant.

Telle était l'importance du maire , que cet heureux résultat suffit pour ajourner les conséquences des fautes de la cour. Cette année fut encore toute pacifique. Pour combattre les menées des chefs réformés qui s'efforçaient de porter les Rochelais à embrasser ouvertement leur parti , le maire demanda et obtint des principaux de la ville un engagement signé de ne prendre , tant qu'on leur laisserait la liberté de conscience , les armes que par commandement du Roi. Aussi se donnait-il tout à l'administration ordinaire. On n'avait pas eu assez de soin des titres et privilèges de la ville ; il les fit copier , en fit reconnaître l'exactitude , et les fit vidimer. En même temps il en poursuivait la ratification. Des offices désagréables à la ville , ceux de superintendant des deniers , de priseur , furent rachetés et supprimés. Le collège avait été transporté dans l'ancien couvent des Cordeliers, acquis par la ville aux conditions déterminées par l'édit de JBlois,

Cette translation achevée , le collège fut inauguré , et Blandin traça son nom sur la façade , dans une inscription qui subsiste encore.

Blandin n'en trouvait pas moins , comme son prédécesseur , de l'opposition dans son conseil. Les règles multipliées prêtaient toujours des armes à une opposition un peu méticuleuse. Louis Gargoulleau , échevin , étant mort , le maire installa comme pair son fils qui n'avait que dix-neuf ans, sans consulter le conseil. Des membres réclamèrent, et ils eurent gain de cause. La place fut mise à l'élection ; une autre était venue à vaquer dans l'intervalle, elle jeune Gargoulleau y fut nommé. Mais le maire avait eu un dessous. Les débats en étaient venus dans le conseil à ce point d'animation qu'il fallut prononcer une amende contre ceux dont les interruptions les troubleraient. Des dissidences plus graves indisposèrent malheureusement contre le Maire. L'ordonnance de Moulins, de 1566, avait ôté aux échevins des villes la juridiction civile ; on leur avait bien confirmé, et il y en avait des lettres spéciales de Charles IX , la prompte exécution de leurs jugements en matière de police : mais cela ne les consolait pas. Or, Blandin , assesseur et lieutenant particulier au présidial , avait sur ce point des intérêts tout opposés aux intérêts de ceux qui ne pouvaient prétendre à d'autres influences , à d'autres honneurs que ceux de l'échevinage. Il se prévalut des avantages que lui assurait l'ordonnance , et ils ne le lui pardonnèrent pas. Cette circonstance lui ôta toute action sur le choix de son successeur à la mairie et ce fut un grand malheur. Guy, d'Angliers, se montrèrent ses adversaires, et, comme ils ne voulaient pas non plus appuyer le candidat du parti opposé , ils firent une faute commune et rarement impunie. Ils portèrent leurs voix sur un candidat qu'ils ne connaissaient pas et qu'ils se flattaient de dominer (1567). François Pontard , sieur de Treuil-Charays , avait vingt-sept ans , et comme ils ne se souvenaient pas qu'on eût jamais choisi de maire si jeune , ils crurent qu'à cause

de cela il se laisserait conduire par eux. La Rochelle devait payer cher leur erreur.

Des trois coélus, deux étaient marchands. Pontard seul vivait en gentilhomme ; son père avait été lié avec d'Estissac, et l'on croit que ce fut en imitant le château de celui-ci et en employant les mêmes ouvriers , nous dirions aujourd'hui les mêmes artistes , qu'il avait fait bâtir cette maison de la rue des Augustins , le plus charmant échantillon qui reste à la Rochelle de l'architecture de ce temps; ce fut pour Jarnac une raison de l'appuyer. Il crut d'abord avoir lieu de s'en applaudir. Son autorité, quand elle n'était pas méconnue , était le plus souvent éludée. Pour n'avoir pas recours à lui , les bourgeois' aimaient mieux porter leurs différends directement à la cour. Jarnac obtint du Roi des lettres pour renouveler ses pouvoirs , de la reine mère des lettres aux Rochelais pour leur commander le respect et même la confiance envers leur gouverneur. Ces lettres eurent d'abord quelque effet ; il s'en applaudit , il en fit féliciter les échevins par la reine.

On en était aux petits soins envers le Roi. On apprit par Jarnac qu'il avait su qu'une autruche était arrivée à la Rochelle , la commune l'acheta et la lui envoya. Cet oiseau coûta trois cent soixante-quinze livres, et il en fallut ajouter près de trois cents pour l'envoyer à Paris.

Pourtant même alors on pouvait voir quelle séparation toujours plus grande s'opérait entre l'esprit ancien des communes et l'esprit nouveau de la cour , qui eût voulu absorber toute vie individuelle. Le Roi avait accordé aux marchands rochelais une juridiction consulaire qui , tout naturellement , rencontrait le mauvais vouloir des juridictions établies , de la mairie comme du présidial. Pour vaincre ces résistances , les marchands s'organisaient et versaient des fonds. La cour le trouva mauvais et s'en plaignit , sans pouvoir se dispenser en même temps d'appuyer son œuvre. Elle ratifiait les impositions communales , mais elle voulait en attirer le plus possible à elle ,

en étendant la taille sur ceux qu'en exemptaient les privilèges de la ville , en maintenant , après le besoin qui les avait fait créer, des impôts institués pour une cause spéciale, comme celui de quinze sous par tonneau de vin. C'était déjà une habitude pour le pouvoir , et il s'indignait que les bourgeois s'unissent pour résister. Il faudrait peser tous les motifs de ce genre pour apprécier avec toute justesse ce qu'on a appelé les guerres de religion. La liberté religieuse n'est certainement pas la seule pour laquelle combattirent les Rochelais.

D'autres circonstances les ramenaient aux préparatifs de guerre. Le roi de Portugal armait une grande flotte dont on ne savait pas le but. C'était une cause approuvée de la cour pour réparer et accroître les fortifications , et , à la fête de l'Ascension , Marc Pineau , roi de l'arquebuse , donna à la foule, après la revue, le spectacle belliqueux de la canonnade et de la prise d'une forteresse élevée sur la place. Ces combats simulés étaient et restèrent longtemps un des spectacles favoris de la multitude. Rien pourtant n'annonçait encore une issue que précipitèrent les fautes de Jarnac.

La Rochelle offrait aux chefs du parti protestant une place de refuge trop importante pour qu'ils ne cherchassent pas constamment à y entretenir des intelligences et à se l'assurer. Jarnac , qui ne craignait rien tant que de les y voir maîtres, écrivait au maire des lettres où, tout en protestant de son zèle pour la religion réformée, il lui recommandait sans cesse de bien garder ses portes. En cela il répondait à la pensée de tout le parti rochelais. Mais en même temps il écrivait à Catherine qu'elle était menacée de perdre la Rochelle et que le seul moyen d'empêcher ce malheur était de lui donner des troupes avec lesquels il y. fût réellement le maître. Le Roi en conséquence écrivit au maire et aux échevins de recevoir leur gouverneur avec sa

compagnie d'hommes d'armes , puis avec une compagnie de gens de pied , puis avec d'autres hommes d'armes ; en

222 ' HISTOIRE DES ROGHELAIS

même temps il lem- demandait de l'argent. A ces ordres si graves , rendus plus graves encore par les intentions qu'ils savaient les avoir dictés , les membres de l'échevinage ne voulurent pas répondre seuls. Ils convoquèrent les bourgeois et les leur communiquèrent. Protestants et catholiques répondirent d'une voix unanime qu'ils voulaient vivre en paix les uns avec les autres , se conformer aux édits de pacification et rester fidèles au Roi ; que ni pour cela , ni pour se garder contre les ennemis du dehors ils n'avaient besoin de garnison. Point de garnison ! c'était de plus en plus le cri rochelais. L'échevinage supplia donc le Roi de lui laisser le soin de veiller sur la ville , offrant du reste de payer en six mois et par sixième les trois mille livres qu'on lui demandait. En môme temps ils priaient Jarnac de venir lui-même dans la ville être témoin de leur fidélité au Roi , offrant , s'il avait des craintes pour sa personne , de lui choisir une garde parmi eux et même , plus tard , de recevoir avec lui sa compagnie d'hommes d'armes , mais seule.

Crainte ou orgueil , Jarnac n'accepta pas ces offres , et répondit avec colère qu'il viendrait bientôt en effet , mais avec des forces suffisantes pour se faire obéir , bon gré , mal gré.

C'en était trop. Sainte-Hermine , un des lieutenants du prince de Condé , cousin et ami de Pontard , le sollicitait depuis longtemps , au nom de la cause et avec de grandes promesses pour lui-même, de lui livrer la Rochelle. Pontard vit quel beau jeu on lui faisait ; son avocat , Lahaize , qui avait une revanche à prendre sur Jarnac , sa mère , demoiselle Marie Rœuf , les ministres du culte réformé , le décident à en profiter. Le 9 janvier 1568 , au matin , le cri aux armes! retentit par la ^àlle. Le Maire s'y promène armé, à cheval , suivi de deux pièces de canon de campagne , tandis que quelques partisans avertis dans la nuit s'emparent des carrefours. On crie de toutes parts que les papistes ont fait le complot de massacrer ceux de la

religion. Étonnés du tumulte , en ignorant les causes , les protestants modérés hésitent à sortir de chez eux , et laissent au Maire le temps de s'emparer de la Tour de la Chaîne et d'y conduire prisonniers ceux , catholiques ou protestants , qu'il redoutait le plus. En même temps il lance ou laisse agir les plus turbulents de ses sicau^es , qui se répandent dans les églises , y brisent les idoles comme ils disaient , en pillent les ornements ou les vases sacrés , en brûlant quelques-uns , en gardant d'autres chez eux. Pontard lui-même les fit racheter à vil prix, en formant un petit trésor pour les besoins de la cause. La cause n'eut pas tout , si l'on en croit ses ennemis , même les plus modérés.

Ces faits parlent assez haut pour dispenser de réflexions. Un mot cependant , mon Julien ; tu liras , à cette occasion et à plusieurs autres , dans bien des auteurs qui voient de trop haut pour songer aux détails , que les gros bourgeois, les riches de la Rochelle auraient cédé à la pression royale ; mais que le peuple , les matelots, ne le voulurent pas. Il est naturel que ceux qui ont beaucoup à perdre soient moins prompts que les autres à tout risquer ; et des excès comme ceux que tu viens de voir , qui accompagnent presque infailliblement les résolutions violentes, ne motivent que trop l'hésitation. La bourgeoisie rochelaise ne fut pas toujours héroïque ; elle ne fut cependant jamais prompte à faire bon marché de sa foi et des droits de la commune. On pourrait à meilleur droit lui reprocher une faiblesse aussi funeste que commune , une facilité extrême à accepter les faits accomphs , à couvrir de noms honorables des crimes , qui prennent pour prétexte et qui semblent en effet servir en définitive la cause que l'on croit la meilleure. On en vit ici une nouvelle preuve.

Il fallait sanctionner , -en le régularisant , le nouvel état de choses. Pontard se choisit, parmi les pairs de la commune , onze conseillers , tous pris dans le parti des zélés , hommes honnêtes qui n'auraient pas poussé à ces excès ,

qui n'osèrent les répudier. Autorisé par eux , il ferma les portes à Jarnac , derrière lequel il montrait les troupes de de Lude , de Depons , de Monluc , charmés d'avoir un prétexte à de sanglantes vengeances et à de fructueuses rapines. Consulté neuf jours après l'accomplissement de ces faits , le corps de ville , où les deux partis avaient l'un ses chefs prisonniers , l'autre ses chefs compromis , ratifia tout , et , comme d'usage , l' approbation la plus vive vint de ceux qui craignaient le plus d'être accusés de tiédeur pour la foi ou pour le parti des princes. On autorisa Pontard à disposer , sous le seul contrôle de ceux qui formaient son conseil , des armes et des finances de la ville.

Reconnu ainsi dictateur, Pontard appela Sainte-Hermine, qui , par une marche hardie , vint , avec quatre-vingts officiers , d'Orléans à la Rochelle , où il arriva le 23 , et où des lettres de Condé l'autorisèrent bientôt comme gouverneur. On fit aussi un appel à l'opinion ; la commune fit imprimer et répandre un manifeste composé par Lahaize où on justifiait le parti qu'elle venait de prendre par les intérêts de la religion , du royaume , et des divers états de ce royaume. On y posait hardiment les bornes d'une légitime obéissance. Pontard adressa même au Roi et à sa mère des lettres , très probablement émanées de la même plume , où il présentait sa conduite comme une preuve de dévouement à leurs vrais intérêts.

Mallieureusement, ce n'était que pour les gens éloignés qu'on tenait à colorer de mauvaises actions. A la Rochelle, la tyrannie se montrait dans toute sa laideur. Un grand nombre de partisans de la cause s'y étaient jetés , les uns y cherchant un refuge, les autres ne demandant qu'à combattre. A ceux-ci on joignit les hommes de la Rochelle les plus ardents , commandés par quelques-uns d'entre eux , et on les occupa à soumettre à la cause l'île de Ré, Marans, la place d'approvisionnement de la Rochelle, et tout le bas Poitou jusqu'à Luçon. Je n'ai pas dessein , mon cher

enfant , de te raconter les détails de ces guerres cruelles , où l'amour du butin, la soif du sang, s'autorisaient du zèle religieux. Je sortirai le moins que je pourrai de la Rochelle; je rejetterai tout ce qui ne s'y rapporte pas directement , et même là je chercherai plutôt les sentiments des habitants , la police de la ville , que les faits militaires qui se rattachent plus spécialement à l'histoire générale.

Ces expéditions parties de la Rochelle appelaient sur elle les attaques. Un chef catholique aussi redouté pour sa cruauté implacable que pour sa bravoure et son habileté , Monluc, était chargé d'en préparer et à l'occasion d'en poursuivre le siège. Il y mettait toute son ardeur, mais la cour qui l'y excitait ne lui fournissait pas les moyens nécessaires. Partout il demandait de l'argent et partout il trouvait des refus plus ou moins motivés. Il lui semblait à luimême que c'était une moquerie et une farce, qu'on lui ménageait un affront , et pourtant il nourrit jusqu'au bout ce projet. Les excursions qui étaient à la Rochelle la partie de sa population la plus prompte aux armes , les menaces qui faisaient sentir la nécessité d'un grand pouvoir militaire, favorisaient également la tyrannie de Pontard et de Sainte- Hermine.

Ils exigeaient de tous les habitants , des femmes et des enfants de toute condition , un travail excessif pour les fortifications ; ils y amenaient par force , chaque jour , plus de deux cents personnes des paroisses environnantes ; ils contraignaient les habitants à fournir à tous les besoins, souvent à tous les caprices de leurs troupes , garnison mal disciplinée ; ils abattirent toutes les maisons qui avoisinaient les remparts , l'église Saint-Jean-de-Hors , la tour de la maison de Faye , des édifices publics ou particuliers , en fixant arbitrairement des indemnités dérisoires, quelquefois en n'en donnant pas ; ils levèrent , en faveur des princes , une contribution de soixante mille livres qu'ils répartirent à leur fantaisie , qu'ils firent payer par des saisies et des confiscations, sans autre règle que leur volonté.

226 HISTOIflË DES ROCHÈLAlS

Ce n'étaient là pourtant que des exactions avouées et régulières. Ils arrêtèrent encore plus arbitrairement les catholiques étrangers à la ville que le mouvement y avait surpris , parmi lesquels il y avait beaucoup de marchands portugais, pillèrent leurs bagages et leurs marchandises et ne les relâchèrent qu'en leur faisant payer rançon. Ils traitèrent d'une manière analogue ceux des catholiques rochelais qui voulaient quitter la ville. Quant aux catholiques et aux protestants , chefs du parti politique ou rochelais , dont ils avaient emprisonné dès le début une centaine, s'ils ne pouvaient briser leur ferme résistance, ils trouvaient pourtant moyen de les rendre tributaires de leur avidité. Les femmes et les enfants de ces citoyens venaient demander justice ou pitié. Pontard et Sainte- Hermine les voyaient le moins qu'ils pouvaient ; mais leurs nobles épouses, dignes d'eux, accueillaient ces suppliantes , feignaient de parler pour elles , puis revenaient leur dire que leurs maris , leurs pères étaient accusés de menées graves contre le bien public , qu'il serait bien difficile de les sauver, et en exagérant les dangers qu'ils couraient , se faisaient chèrement payer leur intervention.

Ce sont là, mon cher enfant, de bien graves inculpations ; aussi est-il juste d'ajouter qu'elles n'ont pas reçu, du vivant de ceux qu'elles flétrissent, cette publicité qui permet de les démentir; cependant elles n'émanent pas d'adversaires, elles viennent de protestants contemporains , elles sont accueillies par un homme généralement très modéré , Amos Barbot.

Il n'y a pas besoin de tant d'autorités pour croire que les églises et les monastères furent pillés et saccagés , et que beaucoup de fraudes diminuèrent les sommes que la vente de ce butin mit dans les coffres du parti. Malheureusement un crime plus horrible que tous les autres termina cette série de crimes. Cinq semaines après cette première émotion , qui couvre tant de choses , vingt-sept prêtres qui avaient été enfermés dans la tour de la Lan-

terne, et avec eux deux membres du présidial, qui avaient beaucoup d'ennemis , furent massacrés de sang-froid et précipités , quelques-uns encore vivants , du liaut de cette tour. Même dans ces temps , l'imagination populaire s'en émut, et le bruit courut que la nuit des spectres sanglants venaient épouvanter le Maire , et avaient effrayé les sentinelles placées à sa porte.

La guerre seule et les craintes qu'elle excite pouvaient faire supporter de telles horreurs. Aussi la nouvelle de la paix conclue à Longjumeau (3 mars 1568), fut-elle bien reçue à la Rochelle ; mais quoique l'édit qui la ratifiait eût été rendu le 23, quoique le prince de Gondé eût envoyé un de ses gentilshommes pour l'apporter, Sainte-Hermine refusait de le faire publier et de désarmer : pour motiver sa conduite, il montrait la flotte royale commandée par La Gombaudière qui ne quittait pas les eaux de la Rochelle , l'armée de Monluc qui ne quittait pas la campagne , et il redisait à tous la pensée que celui-ci exprimait avec sa verve gasconne , qu'on avait tort de s'occuper trop de réveiller ou non la guerre , et que pour un aussi hon morceau que la Rochelle il ne fallait craindre de rompre le jeûne. En attendant , il prenait ses précautions , faisant garantir par le conseil de la ville la vente des cloches et des débris des églises , dont il touchait le montant au nom des princes, mais non pas , assure-t-on , à leur profit. Il aurait bien voulu aussi retenir le pouvoir qu'il sentait lui échapper , et , ne pouvant plus rester gouverneur de la Rochelle , en devenir maire. Il se fit recevoir bourgeois, et espérait bien se faire élire à l'une des trois places de pair qui étaient vacantes , mais il n'eut pas un quart des voix ; encore reprocha-t-on comme une honte leur vote à ceux qui le lui Vivaient donné. Get affront fut d'autant plus marqué , qu'il s'adressait à la personne , car l'un des membres les plus prononcés du conseil particulier du maire , Lahaize , fut l'ufi des trois élus.

Une difficulté s'opposait encore à ce que la paix fût réelle

pour la Ptochelle. Le Roi lui demandait cinquante mille livres ; l'échevinage envoya vers le Roi pour lui exposer l'impossibilité où l'on était de satisfaire à cette demande. Ces débats durèrent jusqu'à la rupture de la paix, mais les députés obtinrent que le Roi fît réellement retirer sa flotte et l'armée de Montluc. Alors la paix fut efficace ; les exilés rentrèrent , les prisonniers de Sainte-Hermine furent relâchés et reprirent la gestion de leurs biens et leurs charges dans la ville. Les deux cultes jouirent de leur libre exercice, bien que la haute-main dans les affaires ne fût pas disputée aux réformés.

C'est dans ces circonstances que se préparait l'élection d'un maire ; par suite de la dévastation des églises, elle ne pouvait plus se faire à Saint-Rarthélemy , et elle eut lieu dans la grande salle de l'échevinage. Jean Salbert , qui avait été l'un des coélus de Pontard , eut le plus de voix et fut choisi.

Après tant de secousses, il était difficile qu'il n'y eût pas quelques constestations relativement aux divers offices de la ville. Les échevins prirent sur eux de les régler. Ils ne crurent pas devoir rendre à un prétendant son office de garde de la tour de la Chaîne que Pontard lui avait enlevé illégalement , mais qu'il ne devait plus exercer que neuf jours , et auquel un autre avait été élu. Ce fut l'objet de plaintes au Roi. Des catholiques , entre autres Blandin, s'empressèrent peu de revenir et prétendirent ne pouvoir pas le faire en sûreté. On disait même que Jarnac , à qui la paix rendait ses droits de gouverneur, ne serait pas reçu dans la ville. Mais aux ouvertures qu'il en fit , on répondit avec tant de protestations de respect , qu'il ne put se dispenser d'y venir. Il y fut bien accueilli , mais il sentit bien qu'on ne le voulait pas pour maître. Il nourrissait môme la secrète pensée de s'y assurer la domination en reprenant le projet d'une citadelle, qu'il se flattait de mener à bonne fin avec l'aveu de la cour et des fonds largement mesurés. Il citait , comme moyen d'avoir ceux-ci des Ro-

chelais eux-mêmes, l'exemple de Sainte-Hermine. Tout cela donna lieu à une correspondance avec la cour. Les lettres du Roi étaient fort douces ; ses messagers les commentaient d'un ton plus impérieux : ils déclaraient que le Roi ne voulait pas qu'on touchât aux fortifications sans son exprès commandement, qu'il voulait que le gouverneur fût accompagné de forces suffisantes pour faire respecter son autorité. Le Maire répondait que l'autorité du Roi et du gouverneur ne trouverait qu'obéissance et respect à la Rochelle , que lorsqu'en France et à l'étranger on armait de tous côtés on ne pouvait néghger les fortifications , et surtout , avec les formes les plus obséquieuses mais les plus nettes , qu'on ne voulait pas de garnison.

Un autre grief se joignit à ceux qu'avait la cour. Elle se plaignit que les Rochelais ouvrissent un refuge aux navires des Flamands, rebelles au roi d'Espagne. Peut-être n'osaiton pas leur reprocher l'accueil qu'ils avaient fait à de Gourgues , dont l'expédition venait de rentrer dans leur port après avoir puni en Amérique , non sans cruauté , les cruautés des Espagnols envers les réformés français. Les Rochelais répondirent qu'ils ne songeaient pas à armer contre Philippe IL En réalité , on ne voulait pas qu'ils fussent et ils voulaient être maîtres chez eux.

La cour chargea le maréchal Vieilleville de s'introduire dans la ville pour y assurer le respect des édits. Le maréchal y envoya son secrétaire , Garlois , qui , dans les pourparlers préliminaires , laissa , sans le vouloir ou à dessein, voir que c'était par une garnison qu'on y entendait maintenir la paix. Les Rochelais répondirent qu'ils se maintiendraient bien en paix tout seuls ; dans des dépêches à la cour , ils tracèrent le tableau du mal que faisaient partout les garnisons , mal plus grand encore quand elles étaient en contact avec des réformés. Tous ces démêlés diplomatiques aboutirent à des ordres de plus en plus formels , à des refus de plus en plus précis , de recevoir garnison. Comme il était déjà visible que la paix durerait

230 HISTOIRE DES ROGHELAIS

peu, on reprit avec moins de violences que l'année précédente , mais avec encore plus d'activité , les travaux des fortifications. On les accrut sur tous les points. C'est alors que les pierres tumulaires de l'église Saint-Sauveur furent employées à fortifier le mur du Gabut ; alors qu'on donna au boulevard du Lude le nom signiticatif de boulevai'd de l'Evangile.

La guerre éclatait; le Maire, les échevins, les bourgeois assemblés passèrent avec le prince de Condé , représenté par le duc de Larochefoucault, un véritable traité d'alliance (11 septembre 1568). L'année auparavant, Sainte-Hermine n'avait été que par surprise maître à la Rochelle ; maintenant c'était bien la ville qui embrassait , et d'une manière définitive , le parti réformé , qui renonçait à la neutralité qu'elle avait, avec de grands efforts, maintenue plus de six ans après le soulèvement populaire de mai 1562. Il y avait eu deux moyens peut-être d'éviter ce résultat : ou, comme le voulait Monluc , s'emparer de la Rochelle par force ou par surprise , en guerre ou en paix ; ou , plus loyalement , laisser les Rochelais à eux-mêmes. La cour n'avait su vouloir ni l'un ni l'autre.

Soit que les attaques et les pièges dont ils furent bientôt entourés les forçassent d'y chercher un refuge , soit qu'ils eussent hâte d'en prendre possession , les chefs du parti réformé arrivèrent bientôt à la Rochelle. Précédé par Larochefoucault et Coligny , le prince de Condé y arriva le 18 septembre , et dès le lendemain exposa au corps de ville les griefs et les besoins de la Cause. Il avait avec lui sa femme et ses enfants , dont l'un à la mamelle : il y fut bientôt rejoint par Jeanne d'Albret et son fils Henri de Navarre que suivirent les principaux officiers protestants. Lahaize fut chargé de haranguer tous ces princes. A la réponse officielle qu'on lui avait fait apprendre par cœur , celui qui devait être Henri IV (il n'avait pas encore quinze ans), ajouta spontanément ces mots heureux : « Je » ne me suis tant étudié pour savoir bien parler comme

» vous , mais je vous assure que si je n'ai assez bien dit » ce que je voulais dire , je le ferai mieux : car je sais » beaucoup mieux faire que dire. » Peu s'en fallut que ce ne fussent les derniers. Peu de jours après, ce jeune prince tomba à l'eau entre deux navires. Mais un capitaine de marine , Jacques Lardeau , eut le bonheur de le sauver.

Lahaize rédigea en outre un manifeste, qui fut imprimé. A un récit des faits qui présente la résolution des Rochelais sous le jour le plus favorable , il joint les harangues échangées avec les princes ; ce sont les mêmes principes que dans le premier manifeste , et les limites de l'obéissance due aux rois y sont encore plus hardiment énoncées.

A la présence de tant de princes et de seigneurs , d'une véritable cour , la Rochelle put se croire une capitale : cet honneur lui coûtait cher. Avec de tels chefs , elle n'avait pas à craindre d'exactions dans un intérêt personnel : les sommes qu'on lui arrachait étaient bien consacrées à des intérêts politiques. Mais c'était tout ce qu'elle y gagnait. Les exigences du parti étaient immenses comme ses besoins. On commença par emprisonner les membres de l'échevinage dont on craignait l'opposition , catholiques et protestants suspects de tiédeur ; on mit la main sur les biens ecclésiastiques , puis on demanda à la ville une contribution de cent quatre-vingt mille livres : on en exigeait l'avance d'un certain nombre des principaux habitants. C'était plus qu'eux ni la ville ne pouvaient donner. Il fallut céder aux remontrances unanimes et réduire cette somme à quatre-vingt mille livres. Encore celle-ci'ne rentrait-elle pas. On se plaignait de la répartition ; on prétendait que, loin de donner l'exemple , les plus zélés profitaient de leur crédit pour se faire taxer dans une proportion bien inférieure à celle de leur fortune. On accusait à cette occasion le maire Salbert , de mettre de la paille en ses souliers. On emprisonna ceux qu'on crut récalcitrants ; on fit vendre leurs meubles et leurs biens ; on en ruina quelques-uns. Pour agir d'une autre manière , on offrit à ceux qui

232 HISTOIRE DES ROGHELAIS

voudraient payer une contribution double de celle qui leur était imposée de leur assigner pour le tout une valeur égale en biens ecclésiastiques ; les chefs s'engageaient sur leurs propres biens à en faire ratiiier l'acquisition lors de la paix. Tout cela ne réussit pas, et il fallut encore renoncer à une portion importante de l'imposition ainsi diminuée. On eut alors recours à l'armement de corsaires , chargés de poursuivre dans le voisinage des côtes de France les navires de toutes les nations qui n'étaient pas amies de la Cause , français , portugais ou espagnols.

Là ne se bornaient pas les charges des Rochelais. Ils contribuaient par leur travail personnel ou par une taxe hebdomadaire à l'entretien des remparts ; leur artillerie et leurs munitions de guerre étaient devenues celles de la Cause ; les plus vigoureux et les plus énergiques de leurs jeunes gens prenaient part aux expéditions de la Cause ; les soldats étrangers à la ville vivaient chez eux et à leurs dépens. Il fallait même nourrir les prisonniers importants qu'on ramenait , et dont les rançons ne profitaient qu'à la Cause ; quand on ne les pendait pas , comme on fit de quelques-uns dont les cruautés envers les protestants avaient dépassé celles ordinaires à la guerre.

En revanche on les traitait en gens d'importance. Lorsque les princes firent un traité avec Ehsabeth , reine d'Angleterre , non seulement le corps de ville, mais les habitants solennellement réunis en reçurent communication , et le ratifièrent. Mais il est faux qu'il ait été question de céder la Rochelle à cette reine , comme prix de son alliance. Cette clause eût été par trop dangereuse pour le parti , et il eût sans contredit trouvé cette ville plus française encore que protestante. Seulement les Rochelais payèrent de denrées de leur pays des canons fournis par Elisabeth. Les princes avaient nommé gouverneur de la ville , à la place de Saint-Cyr , Lanoue , l'un des plus honnêtes comme l'un des plus vaillants de leurs officiers ; ils se crurent obhgés d'accroitre son autorité ; mais, comme pour protester qu'ils

ne voulaient pas par là attenter aux privilèges de la ville , ils donnèrent au maire une garde particulière de cinquante arquebusiers payés sur les frais généraux.

Après d'assez grands succès en Poitou et en Saintonge , les réformés furent vaincus dans les plaines de Passac, ou de Jarnac , où Condé fut fait prisonnier et assassiné (13 mars 1569). Goligny ne connaissait pas encore ce crime et croyait ce prince à Cognac lorsqu'il écrivit aux Rochelais pour les informer de sa défaite et les rassurer. Mais la nouvelle de ce meurtre arrrivée peu après sa lettre jeta la terreur dans la ville. Ce ne fut pas toutefois une terreur lâche. Les Rochelais montrèrent bien qu'on ne les avait pas livrés , qu'ils s'étaient donnés au parti protestant. Ils réunirent des vivres de toutes parts , engagèrent tous les revenus de la ville et obtinrent par ce moyen des quantités considérables de blé : puis ils attendirent un siège. Le duc d'Anjou , en perdant son temps à attaquer des places de moindre importance, où s'étaient jetés les débris de l'armée vaincue , les tira de cette crainte et de ce danger probablement très grand. On n'en établit pas moins deux nouvelles compagnies de gens de pied , logées et nourries par les bourgeois , payées des deniers de la Cause , mises sous les ordres directs du gouverneur Lanoue. C'est alors que Jeanne d'Albret fit faire à la Rochelle douze médailles, avec cette intrépide devise : ou paix certaine, ou victoire entière, ou mort honnête. Je t'ai déjà fait remarquer ailleurs des indices honorables pour l'orfèvrerie de la Rochelle.

Les principaux du parti réformé s' étant réunis à Tonnay- Charente pour se nommer un chef, le maire de la Rochelle fut appelé parmi eux , reconnut , comme eux , pour tel le jeune prince de Navarre , et lui prêta immédiatement serment au nom de la ville. Ce prince et sa mère comprenaient combien le dévouement personnel de Salbert leur garantissait celui de la commune ; ils écrivirent donc au corps de ville pour faire renouveler par l'élection ses pouvoirs dont le terme approchait. C'était empiéter à la

fois sur les règlements de la commune et sur le droit de choix du Roi ; il fallait en outre vaincre bien des répugnances que les rigueurs de Salbert avaient soulevées ; mais l'urgence des circonstances l'emporta sur toute autre considération : Salbert fut nommé de nouveau.

Puisque la défaite des protestants ne leur commandait pas la soumission , elle leur commandait de nouveaux efforts , et , pendant qu'ils s'efforçaient de joindre leurs auxiliaires allemands à travers la France , dans l'ouest la Rochelle devenait de plus en plus leur point d'appui. C'est là qu'ils apportent le corps de d'Andelot , mort à Saintes. Il fut déposé avec de grands honneurs dans la tour de la Chaîne , où il resta jusqu'en 1579. C'est là qu'ils refont leur flotte , qu'ils portent jusqu'à vingt grands vaisseaux. Le plus fort , le Prince , jaugeait trois cents tonneaux. Après la mort de Latour des Châteliers, tué à Jonzac, ils la confient au normand de Sore, qui va avec ces petits navires faire une guerre hardie de corsaire. Il faudrait peut-être dire de pu^ate. Il enlève trois navires portugais qui portaient des blés et d'autres marchandises de Flandre en Portugal. Il enlève une grande caraque vénitienne, portant quarantecinq canons. Le droit de l'attaque était plus que douteux , mais la richesse de la cargaison la lit déclarer de bonne prise par la chambre de l'amirauté établie à la Rochelle. Le tiers revenant à la Cause s'élevait à plus de cent mille livres , et elle avait grand besoin d'argent. La cargaison fut vendue à la Rochelle et l'on accusa le maire Salbert d'avoir abusé de sa position pour s'en faire adjuger, sous un nom emprunté , une grande partie à bas prix. Cette nouvelle accusation , soit qu'on n'y crût pas généralement, soit que l'opinion se laissât aussi gagner à cette morale relâchée , ne diminua ni alors ni plus tard son influence dans la ville.

Les deux compagnies mises aux ordres de Lanoue furent plus que doublées par l'affluence de volontaires rochelais ; un de leurs officiers , Gargoulleau , auquel la rue que tu habites doit son nom , se distingua et fut blessé à leur tête.

Mais ce fut une perte sensible aux Rochelais que celle d'une partie de leur artillerie prise à Moncontour. Lanoue aussi y fut pris ; il fut remplacé comme gouverneur par de Mouy , qui , bientôt lâchement assassiné à Niort, ne rentra à la Rochelle que pour y mourir. Cette défaite de Moncontour fit affluer les fugitifs à la Rochelle. Il s'y entassa soixante-seize mille personnes , quoiqu'elle fût alors d'un quart moins grande qu'aujourd'hui.

Cet événement redoubla la crainte d'un siège , qui , du reste , était alors constante. Scipion Vergano avait récemment fortifié la porte de Gougnes par l'addition d'un éperon et d'un second retranchement ; on avait reçu d'Angleterre une grande quantité d'armes et de poudre ; on était approvisionné largement , au moins pour la population ordinaire, de blé et de vivres. Cependant l'alarme fut vive à la Rochelle lorsqu'elle se vit resserrée par la perte de Marans. On se voyait de si près qu'il n'y avait plus de sûreté qu'en dedans des murs et que , dans une promenade qu'elle fit à Lafont , la reine de Navarre faillit être enlevée par un parti de hardis cavaliers. L'armée royale cependant se détourna sur Saint-Jean-d'Angély ; la prise de cette ville jeta dans la Rochelle un nouveau malaise, en y amenant des réfugiés dénués de tout ; mais elle lui donna une nouvelle résolution , par la barbarie avec laquelle la capitulation fut violée. Des marchands , soutenus par tout le crédit de leurs concitoyens , de la ville et des princes , allèrent par mer en Angleterre , en Hollande , en Allemagne , acheter tout ce qu'ils purent de blé et de poudra^.

La cour comprit par là que c'était trop peu de l'avoir isolée de la Saintonge et du Poitou , qu'il fallait lui fermer la mer. Le baron de Lagarde reçut l'ordre d'amener de la Méditerranée des galères et de les joindre aux navires que commandait déjà Dulandreau, pour bloquer le port. Cependant Puitaillé , qui commandait à Marans, crut qu'un heureux coup de main épargnerait tant de peines.

Il avait fait prisonnier un soldat de la suite de Soubise ,

Verbuisson , qui montrait un grand ennui de sa captivité et qui laissa voir qu'il donnerait volontiers la Rochelle pour sa rançon. Puitaillé lui répondit qu'il accepterait bien vite le marché et lui promettrait en outre , de la part du Roi , récompense de cette bonne œuvre , si la chose se pouvait faire. Verbuisson lui apprit alors que les travaux mêmes qu'on faisait à la porte de Gougnes en rendaient momentanément l'accès facile, et ajouta qu'avec des intelligences dans la ville on pourrait par là s'en rendre maître. Après s'être assuré par des hommes à lui de la vérité de ce qu'on lui disait sur l'état des lieux , Puitaillé laissa aller Verbuisson , et sur ses indications se mit en route , dans la nuit du l^"" janvier 1570, pour surprendre la Rochelle. Il était déjà à la Grémenaudière , lorsqu'un espion, qu'il avait eu soin de placer auprès du traître, vint lui apprendre que c'était lui qu'on trahissait ; que les Rochelais prévenus de son arrivée avaient chai'gé une mine sous son passage et se tenaient prêts à achever ceux qui échapperaient à l'explosion. Il rebroussa chemin.

Cependant Lanoue qui avait rejoint les siens s'occupait avec succès de dégager la Rochelle. Il reprit plusieurs bourgs , puis Nuàillé , puis Marans , et se rendit maître du bas Poitou , jusqu'aux Sables-d'Olonne , qui furent pris et pillés. L'avidité du butin était pour beaucoup dans ces guerres dont la religion était le motif. Là fut pris Dulandreau ; il fut amené à la Rochelle , sauvé à grand' peine de la fureur du peuple qui lui reprochait d'avoir fait beaucoup de mal à la ville par terre et par mer , et surtout d'avoir apostasie , après avoir embrassé la religion protestante. On le mit au plus haut de la tour Saint-Nicolas, d'où il s'attendait à être précipité. Du moins lui faisait-on son procès , quand le maréchal François de Montmorency le sauva, par la menace de sanglantes représailles. Telle était la guerre de ce temps.

De Sore et sa flotte avaient aidé à la prise d'Olonne. Ils aidaient à emporter le butin ; Lagarde leur enleva une

caraque qui en était chargée. Il avait été forcé par le retour de la flotte réformée de lever le blocus de la Rochelle ; il s'était alors emparé des bouches de la Charente, d'où il nuisait encore beaucoup. Il n'y put tenir. A l'attaque de Rechefort , des fantassins de Lanoue s'étaient rendus maîtres d'une de ses galères , et il avait été forcé de se retirer à Rrouage. C'est là qu'il emmena sa prise ; mais dix hardis mariniers allèrent une nuit surprendre six gardes , qu'il y avait laissés, et la brûler sous ses yeux. 11 eut le dépit d'échouer au moins à moitié dans une revanche qu'il voulut prendre. La disette était partout dans ces pays si ravagés, en sorte qu'on apportait par mer beaucoup de blé. De Sore ayant rencontré quatorze navires flamands qui voulaient entrer dans la rivière de Bordeaux , les contraignit de venir à la Rochelle , où leur blé fut vendu au prix de la taxe. Les Flamands s'y soumirent , de peur de pis. On avait arrêté aussi des navires allemands , dont le chargement était analogue , et on les avait laissés devant Angoulins, sous la garde d'un navire anglais de vingt-cinq tonneaux, en attendant le moment de les amener dans le port. Les Allemands trouvèrent moyen de faire avertir le baron de Lagarde , qui vint avec cinq galères pour les dégager et couler la barque anglaise ; celle-ci se défendit vigoureusement, s'échoua sur le platin, s'y défendit encore, donna le temps à des troupes d'arriver de la Rochelle ; en sorte que Lagarde s'en alla, ayant délivré ses AJlemands , mais souffert plus de mal qu'il n'en avait fait. Jeanne d'Albret fit donner au capitaine anglais un des navires qu'on avait pris aux Sables. Remarque-le , mon enfant ; le courage est de tout temps comme de tout pays ; mais la guerre de nos jours , tout en restant un grand mal , a pourtant des procédés moins sauvages.

Les succès de Lanoue dont je t'ai parlé , ceux qui les suivirent , la victoire de Sainte-Gemme , la prise de Fontenay , où il fut blessé au bras gauche , qu'il fallut lui couper à la Rochelle , et remplacer par un bras de fer ,

mettaient les réformés en meilleure position. Il y avait pourtant encore si peu de sûreté autour de la Rochelle que la reine de Navarre fut une seconde fois sur le point d'être enlevée dans une promenade à Lafont. Il est vrai que pendant que Puigaillard s'amusait à ces tentatives, il se laissait enlever par le parti la Saintonge et l'Angoumois qu'il eût pu mieux défendre. De Sore, de son côté, rentrait avec un riche butin qu'il avait fait vers les Canaries , après avoir espéré un instant s'emparer de l'île de Madère. Ces exploits donnaient à bien des gens du parti le désir de continuer la guerre , mais Jeanne et GoUgny savaient bien qu'ils n'en pouvaient pas attendre victoire entière , et crurent trouver paix assurée dans celle qui fut signée à Saint-Germain , le 8 août 1570.

L'édit de pacification leur concédait quatre places de sûreté , parmi lesquelles était la Rochelle. Ils voulaient y placer , comme dans les autres , une garnison ; mais le Maire et le corps de ville leur firent sentir que , par cette infraction aux privilèges de la ville , ils donneraient un exemple qui pourrait bien promptement tourner et contre eux et contre elle. N'avaient-ils pas vu, après tout, que les habitants voulaient et savaient la leur garder ? Les fortifications du côté de Gougnes venaient d'être achevées ; on y avait employé les débris de l'église Notre-Dame. Rien que la nouvelle porte eût été inaugurée avant la paix , elle n'avait reçu, avec les armes de la ville et celles du Maire, que les armes du Roi. Jeanne et les chefs protestants avaient refusé d'y laisser mettre leurs écussons, ce qui leur eût paru un acte de rébellion. La ville n'était qu'à ellemême et au Roi. L'année suivante, au contraire, la façade intérieure du collège d'écohers ayant été achevée , Jeanne et Gohgny , qui venaient d'y fonder plusieurs chaires dont ils assignaient le paiement sur leurs propriétés privées , et pour lesquelles Jeanne avait choisi elle-même des professeurs d'un grand mérite, y firent apposer à côté des lys des Condés , les aigles des Châtillons et les chaînes de Navarre,

en signe du désir qu'ils avaient de faire audit collège un séminaire de piété et une pépinière pour l'entretien du saint ministère. Ce vœu ne fut que bien imparfaitement accompli. La Rochelle ne fut jamais comme école la rivale, je ne dis pas de Genève, mais de Montauban ou de Saumur. Elle était seulement et elle resta la place d'armes du parti.

La confiance des chefs protestants dans la paix n'était pas telle qu'ils eussent hâte de se disperser. Ils se réunirent donc à la Rochelle , d'où ils comptaient surveiller l'exécution de l'édit. Catholiques et protestants auraient , même alors , fort bien pu vivre ensemble ; ils l'avaient montré à la Rochelle et ailleurs. Mais les violences , les crimes réciproques auxquels on les avait entraînés les y disposaient mal ; les masses ne pouvaient ni dissimuler comme les chefs, ni se calmer tout d'un coup. De là des luttes et des réclamations. Le Roi envoya en plusieurs villes des commissaires pour fah^e exécuter l'édit. Cossé , Laproutière et Dupin vinrent à la Rochelle , pour y protéger les catholiques ; mais ceux-ci ne firent que peu de plaintes et de réclamations , et l'on obtint facilement des sectateurs des deux cultes un serment de vivre en paix et en bonne intelligence. Il fut prêté au nom de tous, le 3 janvier 1571, par douze catholiques , parmi lesquels figure un Guiton , et par quatorze protestants. Ces nombres n'étaient certainement pas proportionnels à ceux des fidèles des deux religions ; ils indiquent pourtant encore une certaine importance des catholiques.

A partir de ce moment et pour dix-huit mois les Rochelais, relativement heureux , furent plutôt spectateurs qu'acteurs des faits dont leur ville fut le théâtre. Ce fut , sous la présidence de Théodore de Bèze, un synode des églises protestantes qui ratifièrent et signèrent, le 12 avril, la confession de foi déjà arrêtée à leur premier synode. Elle est connue sous le nom de Profession de foi de la Rochelle. Ce fut le second mariage , un peu romanesque , de Coligny , puis celui de sa fille avec Téligny. Vers le même temps , on

apprit qu'Odet de Coligny, le frère de l'amiral, venait de mourir en Angleterre. Un homme, arrêté plus tard comme espion à la Rochelle , confessa l'avoir empoisonné. Mais une plus grande affaire se négociait , le mariage de Henri de Navarre avec la sœur du Roi , Marguerite. En même temps on appelait à Paris Coligny et les principaux des réformés pour y traiter des projets de la plus haute politique. Ils espéraient affermir leur religion , en consacrant leur épée aux intérêts de leur pays. Le dernier acte de Coligny à la Rochelle fut d'y faire embarquer Mainguetière pour un voyage de découverte dans les Indes occidentales, comme on disait alors. Puis il partit, le 30 mars 1572 , bravant beaucoup d'avis de méfiance et de sinistres présages. Jeanne d'Albret , son fils , toute cette cour le suivirent de près.

Bien du vide succéda, à la Ptochelle, à tant d'éclat, de bruit , de mouvement ; bien des doutes planaient sur l'avenir ; bien des cœurs se serrèrent , et cependant les Rochelais virent ce départ avec satisfaction. Depuis trois ans l'élection du maire n'avait été faite que sous la pression de Jeanne : sous l'influence de Jeanne , les règlements du commerce avaient été méconnus , enfreints ; les tribunaux mêmes l'avaient subie , et l'on avait pu écrire d'un marchand de Brouage qu'il avait été pendu à la recommandation de cette reine. Jeanne d'Albret fut sans doute une grande et même une vertueuse princesse, mais c'est toujours pour la liberté un mauvais voisinage que celui des rois , et rien ne fait plus d'honneur au bon sens des Rochelais que cette satisfaction.

La paix rappelait encore une fois Jarnac dans son gouvernement; il n'y rentra pourtant que comme sénéchal; la cour avait conféré son titre de gouverneur aux armes à Armand Gontaut de Biron , auquel elle donna pom^ lieutenant Beaupuy. La ville les reçut sans invoquer un privilège que tant d'années de guerre avaient fait oublier. C'était assez qu'on ne lui parlât pas de garnison. Les privilèges

dans leur ensemble avaient été supprimés par le fait même de la guerre, et, bien qu'il fût évident que leur maintien ne dépendait plus que de la force des armes , elle désirait qu'ils fussent de nouveau confirmés. C'est ce qui eut lieu le 16 mai ; quelques points en furent débattus ; quelques difficultés de forme eurent lieu ; de sorte qu'une nouvelle confirmation émana du roi le l^^" août.

La cour semblait ainsi les prendre très au sérieux, et, à la veille , de l'élection du maire, le Roi lui-même les rappelait aux Rochelais , en les engageant à ne consulter que leur conscience pour faire un bon choix. Jacques Henri fut le premier élu et fut choisi par l'agent du roi. Il avait été un des co-élus des deux années précédentes , ce qui semblait garantir son zèle pour la religion et pour la Cause , zèle qu'il n'aurait que trop à déployer dans la terrible tâche qui lui allait échoir. Son premier soin fut de répartir entre les habitants la somme de quinze mille livres , part assignée à la ville pour le paiement et le renvoi des Reîtres qui avaient été appelés au secours des réformés. Aucun catholique n'avait d'abord été placé parmi les dix répartiteurs; mais, sur leurs réclamations, plusieurs d'entre eux y furent adjoints.

Les rapports entre les partis , ceux entre la ville et le pouvoir étaient donc bons , sinon amicaux. Cependant les Rochelais voyaient avec inquiétude que les navires de Paulin de Lagarde et de Dulandreau ne s'éloignaient pas de leurs côtes. On prétextait , il est vrai , les préparatifs d'une expédition contre les possessions espagnoles d'Amérique ; on s'efforçait d'y intéresser les Rochelais , en achetant chez eux des étoffes , des vivres , des armes , des munitions de tout genre , espérant ainsi d'un même coup leur fermer les yeux et diminuer leurs approvisionnements dans le cas d'une lutte prochaine ; mais des marins expérimentés voyaient bien que ce but supposé n'expliquait pas tant de préparatifs. Ils se tenaient en garde et tâchaient d'y mettre les princes et Cohgny. La mort si subite de Jeanne

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d'Albret fut loin de diminuer leur méfiance. Aussi Biron les ayant prévenus qu'il ferait prendre dans leurs arsenaux les canons qui étaient au Roi , ils s'empressèrent de faire avorter son dessein en faisant graver les armes de la ville sur tous ceux qui en portaient d'autres. Ils se plaignaient, en outre, que les troupes de Strozzi et des autres officiers du roi , ravageassent leurs campagnes comme en pleine guerre. Ils en écrivaient à Coligny , en multipliant leurs avis. Trop content d'aller combattre en Flandre des ennemis avoués de la France, Coligny ne voulait se méfier de rien. Il expliquait tout par cette malheureuse indiscipline des armées , qu'il avait en vain tenté de réprimer chez ses propres soldats. D'un autre côté le Roi leur écrivait , leur faisait écrire par Lagarde pour les rassurer. Les protestations de celui-ci sont du 20 août. Peu de jours après, Belleville et Desroches-Baritaut invitaient le maire et les principaux citoyens à un banquet dans la tour de la Chaîne. Mais Salbert s'en allait partout disant que c'était un banquet qui avait autrefois servi à leurs pères à chasser les Anglais de la Rochelle ; qu'il suffirait d'avoir gagné le capitaine de la tour , Labelle , pour que la salle du banquet devînt une bonne prison. On s'accorda pour éluder l'invitation. Le 29 , des nouvelles claires et certaines venaient confirmer des rumeurs sinistres qui couraient sur ce qui s'était passé à Paris , le 24 août , la nuit de la Saint-Barthélémy. Que te dire , mon enfant , de cet exécrable massacre? Ce qui serait une déclamation violente sur tout autre crime serait trop faible pour celui-ci.

Il semble qu'après tant d'horreurs , amenées par tant de protestations d'amitié et de caresses, il n'y eût plus ni paix ni trêve possible entre les catholiques et les protestants , qu'il ne restât plus au parti le plus fort qu'à égorger jusqu'au dernier des vaincus , afin , comme on en prête le souhait à Charles IX , qu'il n'en restât pas un pour lui faire des reproches. On parut d'abord le comprendre ainsi. Les protestants affluèrent à la Rochelle , pour s'y préparer à une lutte suprême. On y compta tout d'abord vingt-deux ministres qui s'y réfugiaient du Poitou seulement , et le double de ce nombre fut bientôt dépassé. D'un autre côté les officiers catholiques qui étaient dans la ville s'empressèrent de la quitter. La cour, cependant , au lieu de chercher de suite à s'emparer de vive force de la Rochelle , qu'on ne pouvait plus surprendre , ne parla que de paix , et réclama la confiance que lui devaient des sujets , persuadée , apparemment , qu'il suffit au tigre de repUer ses griffes toutes sanglantes pour rendre à ceux qu'il n'a pas encore déchirés le désir de le caresser.

Cette prétention , toutefois , n'était pas aussi absurde qu'elle nous paraît l'être. On ne saurait dire encore aujourd'hui jusqu'à quel degré le massacre avait été préparé par le Roi et par sa mère ; ils assuraient que ce n'avait été qu'un moyen , terrible , mais nécessaire , de prévenir un complot ourdi contre eux : qu'ils avaient non pas frappé des hérétiques , mais puni des conspirateurs ; que , délivrés des chefs , ils supporteraient sans peine des sectaires dont ils déploraient l'erreur , mais qui ne leur

donnaient pas d'inquiétudes. Si beaucoup feignaient de les croire , beaucoup aussi les croyaient sans doute. Parmi les protestants , quelques-uns ne savaient comment concilier leur foi de religionnaire avec leur fidélité de gentilhomme. Il est impossible d'expliquer autrement la conduite que tu vas voir tenir à un homme aussi ferme et aussi honnête que Lanoue. Quelques protestants abjurèrent, sans doute, par crainte et sous le couteau ; d'autres se rendirent sans abjurer à l'armée royale , et plusieurs bien probablement par la conviction que c'était leur devoir. Les ministres du culte réformé n'avaient pas ces scrupules ; ils trouvaient dans leur ardeur religieuse et dans les textes de la Bible de quoi les dissiper chez eux et chez ceux dont ils pouvaient se faire écouter. Les Rochelais puisaient dans d'autres considérations des moyens d'échapper à ces perplexités. Si c'était au nom de leur foi qu'ils ouvraient leurs portes à leurs coreligionnaires , c'était au nom de leurs privilèges politiques qu'ils les fermaient , non pas au Roi , mais à ses troupes.

Au message qu'ils envoyèrent le 29 août , à Brouage , Lagarde et Strozzi répondirent , dès le 31 , que ce qui s'était passé à Paris n'était qu'une suite des nécessités politiques , que trois courriers du Roi , en le leur assurant , avaient confirmé leurs instructions de vivre en bonne intelligence avec ceux de la Rochelle et de respecter les édits. A l'appui de leur dire , ils offraient aux magistrats rochelais de leur donner pour garnison telles compagnies et formées des hommes de telle religion qu'il leur conviendrait. Les magistrats répondirent aussi prudemment que fièrement que leurs piiviléges les exemptaient d'une garnison , quelle qu'elle fût , et qu'ils se garderaient eux-mêmes. En même temps ils chargeaient leurs négociants les plus accrédités de se procurer de tous côtés de la poudre , leur garantissant au nom de la ville un bénéfice de dix pour cent , et ils enrôlaient les citoyens en neuf compagnies , dont six commandées par des pairs , deux

par des bourgeois. Les autres membres du corps de ville et les citoyens les plus influents formaient la compagnie du maire. Les membres de l'échevinage étaient du reste chargés de veiller à l'entrée, aux démarches des étrangers, à l'hospitalité qu'on leur offrait , sans leur laisser encore aucune part aux délibérations ni au pouvoir. Trois mois se passèrent dans cet état d'hostilité sans guerre , employés à des démonstrations sans sincérité , à des négociations sans bonne foi , entremêlés de coups de main impuissants et désavoués.

Le Roi protestait de ses intentions pacifiques et peutêtre en effet voulait-il la paix , mais une paix qui le laissât maître ; les Rochelais répondaient en protestant de leur obéissance , mais ils voulaient qu'on leur en laissât le mérite , et pour cela qu'on les laissât libres et prêts à se défendre. La cour crut qu'elle viendrait à bout de son dessein en faisant entrer à la Rochelle son gouverneur Biron avec une escorte qui pût être comme une garnison déguisée. Biron , la nuit de la Saint-Barthélémy , avait donné asile à l'arsenal à quelques réformés et entre autres à deux députés de la Rochelle. C'était là une circonstance dont des lettres royales ne pouvaient parler , mais que des envoyés pouvaient faire valoir. Des lettres du Roi du 30 août furent apportées , par d'Audevars , maître d'hôtel de la reine de Navarre. Elles furent lues, dans une assemblée générale du corps de ville et des habitants. Le Maire , au nom de tous , prodigua les témoignages de respect au Ro^ et au maréchal de Biron ; mais il ajouta que la confiance rendue difficile par les circonstances devenait impossible par les procédés de Strozzi et du baron de Lagarde , dont les soldats et les matelots ravageaient leur territoire , gênaient leur commerce et cherchaient à leur couper les vivres. Ils expédièrent au Roi deux députés pour lui porter par écrit une réponse dans le môme sens.

Quelques jours après , il courait dans la ville des copies d'une lettre de Lagarde à d'Audevars, dans laquelle, récri-

i246 HISTOIRE DES ROCHELAIS

minant contre les Rochelais , il leur reprochait de ne vouloir pas être seulement pairs et citoyens de la Rochelle, de vouloir faire les rois , d'avoir voulu user avec lui de représailles , et il annonçait qu'il avait l'intention et les moyens de les en punir. Vers ce temps en effet il intercepta le navire le Prince, corsaire qui revenait à leur port; ce navire avait été autrefois donné par Jeanne de Navarre au baron de Piles et les Rochelais avaient beaucoup contribué à son armement. Le capitaine qui commandait pour de Piles s' étant laissé prendre sans résistance , les Rochelais confisquèrent les richesses considérables que le baron avait dans leur ville. Du reste , ils faisaient et engageaient les particuliers à faire de toutes parts de grands approvisionnements de vivi^es ; ils faisaient hâtivement leurs vendanges , comptant peu sur la liberté des campagnes ; ils ordonnaient , comme dans tous les grands dangers, un jeune solennel pour le 9 et le 11 septembre. Et comme ils ne voyaient rien de plus à craindre que la trahison , ce grand fléau des guerres civiles , ils réglaient que nul ne garderait plus de huit jours de suite le commandement des tours de la Chaîne et de Saint-Nicolas.

Biron cependant ne se rebuta point ; il s'achemina vers la Rochelle , et y fit présenter de nouvelles lettres du Roi , d'autres lettres du roi de Navarre, qui le recommandaient vivement ; il demandait qu'on lui envoyât à Surgères des députés du corps de ville. Ces députés se rendirent à l'entrevue , mais pom' lui porter les mêmes motifs de défiance , les mêmes refus. Biron insiste : il proteste que, s'ils ne se trompent pas sur les actions de Lagarde et de Strozzi, Strozzi et Lagarde ne répondent pas aux intentions du Roi ; il leur envoie à l'appui des lettres du Roi , de la Reine-mère, du duc d'Anjou, en date du 19 septembre; le Roi veut leur assurer la paix , le libre exercice de leur culte , mais à eux seuls et à la condition qu'ils ne feront pas de leur ville le refuge des mécontents, qu'ils en feront sortir les étrangers. Il va en outre à Brouage trouver le

baron de Lagarde. Par suite de cet entretien , Lagarde et Strozzi écrivent aux Rochelais qu'ils feront volontiers retirer leurs troupes , mais lorsque les Rochelais auront donné de leur obéissance des garanties dont ils se font juges. Ils ajoutent de rudes menaces si l'on n'accepte pas de suite ces conditions. Biron y joignait de nouvelles instances d'un ton plus doux. S'inspirant du ton même de leurs correspondants, les Rochelais répondent au Roi, à la Reine-mère , au duc d'Anjou , par des lettres pleines d'un respect que nous trouverions obséquieux, mais très fermes dans leurs réserves ; au maréchal de Biron par des refus fort doux dans les termes , par des refus très secs et l'expression motivée d'une grande méfiance aux deux autres généraux.

En même temps , ce qui était plus significatif, ils organisent en un corps de cavalerie ces étrangers qu'on voulait leur faire renvoyer , dont les chefs sont eux-mêmes deux réfugiés du Poitou , Saint-Etienne et Guimenière. Ceux de ces étrangers qui n'ont pas le moyen de se suffire sont entretenus par la ville et enrégimentés en quatre compagnies de gens de pied. Un réformé , Durand , procureur en la cour de parlement, leur apporte en vain de nouvelles lettres du Roi et de Biron , qu'il a vu en passant. Elles n'empêchent pas le Maire de faire prêter entre ses mains aux réfugiés et aux Rochelais le serment militaire.

Biron cependant se plaint que les députés qu'on lui a envoyés n'eussent pas de pouvou^s suffisants ; il persiste à croire qu'on pourra s'entendre. Il demande qu'on reçoive un des siens , Duvigean. Les Rochelais y consentent, mais craignant les pratiques de cet officier dans la ville , ils envoient au-devant de lui jusqu'à Tasdon, qu'ils ne lui laissent pas dépasser. Cette entrevue (22 octobre) n'eut pas d'autre résultat que les pourparlers précédents ; mais elle amena un incident grave et triste. Duvigean , en retournant vers Biron, s'arrêta chez un de ses amis à Sigogne, village auprès de la Jarrie. La nuit , les portes de la

maison sont brisées , deux des compagnons de Duvigean sont tués , lui-même est grièvement blessé ; ses équipages sont pillés , ses chevaux pris. Les agresseurs étaient des cavaliers de Guimenière , qui étaient postés à Bourgneuf. Guimenière lui-même étant venu à la Rochelle , peu de temps après que la nouvelle de cette attaque y fut parvenue , monté sur un des chevaux volés , fut arrêté ; il déclara avoir acheté ce cheval à l'encan, mais, regardé comme complice de ses soldats , il fut emprisonné. Les deux pairs qui avaient été à Tasdon , et Languillier , gentilhomme poitevin , parent de Duvigean , qui les y avait accompagnés , demandaient qu'on fît sévèrement justice de cette violation du droit des gens , de cet affront fait au Roi, au maréchal de Biron, à la ville qui avait donné son sauf-conduit. Mais Saint-Etienne prit parti pour son lieutenant. Il soutint que c'était là un fait permis par l'état de guerre où l'on était ; que le Maire avait eu tort de ne pas informer les troupes qui étaient en campagne du saufconduit qu'il avait donné , ou de ne pas faire accompagner Duvigean par un trompette de la ville : que dans cette ignorance , celles-ci informées de la présence de quinze ou seize hommes , bien montés et bien armés , dans la maison d'un gentilhomme très suspect de mauvaises intentions envers la ville et leur parti , avaient dû , avant tout , prévenir une surprise et s'assurer d'être les plus forts dans le voisinage de leur quartier ; que si , dans la première attaque, il y avait eu quelques coups de donnés, on s'était arrêté dès que Duvigean avait fait connaître son caractère ; qu'après tout , quand on a les armes à la main , tout inconnu est un ennemi. Il ajoutait que si son lieutenant était poursuivi pour un pareil fait , il serait obligé , lui et ses cavaliers, de se retirer. Appuyée par les circonstances, cette intervention eut du succès. On relâcha Guimenière sans l'absoudre. On se borna à le désavouer , à faire au maréchal de Biron des excuses sur ce fait, que les mœurs du temps ne rendaient que trop insignifiant.

Ce qui ne les peint pas moins , c'est que l'attention fut détournée d'un incident si grave par cet autre , qu'un loup s'introduisit dans la ville par l'égoût de la grande boucherie. Il fut tué par les chiens et les bouchers. Bien des gens se pressèrent pour voir son cadavre et tirer des présages de cet incident. Tout émeut des imaginations une fois fortement émues.

Cependant l'état de guerre se dessinait de plus en plus. En face des difficultés qui se faisaient déjà sentir, le Maire vit qu'il serait impossible de débattre les affaires dans des assemblées générales ; il crut qu'il fortifierait son autorité en la partageant , et proposa de former sous sa présidence un conseil spécial pour la direction de la guerre , où entreraient à côté des membres choisis dans l'échevinage des délégués des bourgeois et des délégués des étrangers réfugiés dans la ville. Les bourgeois prétendirent d'abord envoyer dans ce conseil un nombre des leurs égal à celui qu'y enverrait le corps de ville. Ils consentirent cependant à n'en élire que quatre membres , à côté de cinq échevins et de trois pairs. Trois représentants des étrangers complétaient ce conseil.

Son premier acte fut de chercher du secours auprès des protestants français réfugiés en Angleterre et de la reine Elisabeth elle-même. Le 25 octobre, trois députés partirent choisis l'un parmi les nobles, un second parmi les ministres qui avaient cherché un asile à la Rochelle , le troisième dans le corps de ville. Ils comptaient surtout sur le crédit qu'ils supposaient à Montgomery , regardé comme le chef des protestants, qui avait laissé la France ; ils comptaient sur la sympathie des protestants anglais et de leur reine qui s'était déclarée la protectrice de leur foi. Ils emportaient des lettres de Languillier à lord Burleigh ; en faisant appel à son zèle pour ses coreligionnaires , Languillier rappelait que lui-même descendait de serviteurs des rois d'Angleterre. Sa lettre eût sans doute été plus efficace s'il eût pu offrir à Elisabeth d'être , comme l'avaient été ses ancêtres,

250 HISTOIRE DES ROGHELAJS

les Harpedane, sénéchal des rois d'Angleterre à la Rochelle. Mais c'est là ce qu'il n'eût probablement pas voulu , pas pu certainement, car les Rochelais ne le voulaient pas. Ils avaient , eux aussi, donné des lettres à un envoyé spécial, mais des lettres pour engager les biens de la commune , ceux du Maire et des principaux habitants au paiement de trente mille boisseaux de blé, de trente milliers de poudre, et d'autres approvisionnements considérables , s'il pouvait les acheter en Angleterre. En même temps on faisait rentrer en ville toutes les récoltes , toutes les provisions que les habitants avaient à la campagne. Des détachements armés, dont le quartier était à Marans, s'en allaient dans les campagnes voisines des deux côtés de la Sèvre , achetant , et , au dire trop vraisemblable des voisins , prenant souvent sans payer, les blés, les vins, les bestiaux, le linge et d'autres objets qu'ils pouvaient rencontrer. Des gens pires , ces gens qui profitent de tout désordre , se mettaient à leur suite.

On travaillait aux fortifications , sous la direction de l'ingénieur Robert Chinon : le Maire requérait , et au besoin exigeait avec contrainte , au nom d'ordonnances royales dont l'application devenait ici singulière, la coopération des habitants de la banlieue et des paroisses du gouvernement. Voyant l'action de la justice gênée par l'absence de quelques membres du présidial qui s'étaient retirés de la ville et par la rupture des communications avec Paris , le Maire avait fait choisir dans l'échevinage et accepter par l'assemblée générale des habitants des magistrats qui formaient provisoirement des tribunaux de première instance et d'appel. Le 31 octobre on passa la revue des troupes , et le lendemain il fut non plus permis , mais enjoint aux réfugiés de s'enrôler sous un capitaine. On comptait alors sous les armes treize cents soldats, la plupart très aguerris, et deux mille habitants , moins exercés , mais bien armés et résolus. C'est avec ces éléments que le Maire avait à défendre la ville contre l'armée royale et à rester le maître chez lui.

Deux choses étaient surtout nécessaires dans ce but ; une police rigoureuse et de bonnes finances. Le conseil montra qu'il ne se laisserait arrêter par aucune considération de personnes. Le 3 novembre, sur des soupçons, il fit arrêter outre trois bourgeois influents , un pair et un échevin , Jean Nicolas, sieur de Coureille, que tu as déjà vu, par lui et par son père, suspect aux zélés protestants. L'état de siège n'a jamais ni nulle part été favorable à la liberté ni à l'exacte justice. On séquestra ou on confisqua les immeubles , et l'argent , les meubles des catholiques qui avaient quitté la ville. On ordonna , sous peine de mort , à ceux qui en auraient reçu en dépôt, de les déclarer au trésorier de la commune, à ceux qui seraient leurs débiteurs de s'acquitter de leurs dettes entre les mains du même trésorier, et, de peur que cela ne suffît pas , on arrêta que , si quelqu'un méprisait ces ordres et ces menaces , celui qui le dénoncerait aurait le quart des biens qu'il ferait ainsi connaître. La nécessité de la défense ne justifie certes pas , mon enfant , mais n'explique que trop ces excès qu'on rencontre dans tous les temps , dans tous les pays , dans tous les partis.

Les Rochelais étaient encore maîtres de leurs environs jusqu'à la Sèvre, mais ils ne l'étaient pas de l'île de Ré, et cette île les inquiétait. Ils résolurent d'inviter les habitants à se délivrer des troupes royales et à se joindre à eux , et pour cela d'y envoyer des troupes. Le 8 novembre au soir, elles partirent sur plusieurs barques. Elles rencontrèrent près des vases du port deux galères du Roi , sur lesquelles étaient des ingénieurs occupés à lever le plan de la ville , une collision s'ensuivit. Les galères se trouvant les plus faibles s'enfuyaient , mais les Rochelais ayant promis à grands cris la liberté aux forçats, ceux-ci cessèrent de ramer: l'un des ingénieurs fut tué ; l'une des galères fut prise, avec son capitaine , Paul-Émile de Fiesque ; l'autre s'échappa. L'expédition sur l'île de Ré fut manquée. A proprement parler pourtant, on n'était pas en guerre. Lagarde fort irrité envoie un trompette pour se plaindre qu'on ait attaqué ses

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galères , tandis qu'elles expédiaient par un canot des lettres de lui au Maire , ce qui était fort possible , sans légitimer la levée du plan ; il redemande les prisonniers ; il demandait en outre une entrevue, offrant des otages pour caution de la sûreté des députés de la ville. Le Maire rejeta l'entrevue , et fit répondre par le trompette même qu'on avait promis et donné la liberté aux forçats , qui pourraient , s'il leur plaisait , rejoindre les galères du Roi ; que pour le capitaine de la galère , on le gardait pour guérir ses blessures ; qu'en attendant on laissait libres ses serviteurs. . Il fallut donc faire remettre aux Rochelais la pièce qu'on voulait leur communiquer dans l'entrevue refusée. C'était une lettre du Roi au maréchal de Riron , en date du 6 novembre , par laquelle il s'indignait de la méfiance des Rochelais , et lui ordonnait , s'ils persistaient à ne pas le recevoir , d'entrer de force dans leur ville. Pour réponse , les Rochelais firent démolir toutes les maisons assez voisines de leurs remparts pour être favorables à l'assiégeant.

Cependant le Roi fit encore une tentative pacifique. Celui qu'il y employait cette fois , c'était un protestant zélé , le plus honnête homme de son royaume , l'homme du monde qui avait le plus de droit à la confiance des Rochelais : c'était Lanoue , qu'accompagnait , il est vrai , l'abbé Gadagne , Florentin. Lanoue, qui était en Flandre le jour de la saint Rarthélemy , avait été forcé de se rendre lors de la capitulation de Mons , à la fin de septembre : envoyé en France , il y avait été assez bien accueilli par le Roi , qui maintenant le chargeait d'engager les Rochelais à la paix. Lanoue y inclinait, et par amour pour la France , et par amour pour son parti, qu'il voyait bien être le plus faible. Il ne pouvait guère d'ailleurs refuser la mission qu'il accepta. Il demanda une entrevue. Personne à la Rochelle ne pensa qu'on pût se fier à celui au nom duquel Lanoue portait la parole , mais personne non plus ne crut que Lanoue pût être l'instrument volontaire d'une trahison , ni

qu'on pût refuser de l'entendre. Quatre députés allèrent le recevoir à Tasdon : La Roche-Esnard, Maizeau , Denort et Salbert.

L'imagination émue de quelques historiens a donné à cette entrevue un caractère singulièrement dramatique. Les Rochelais , selon eux , refusèrent d'abord de reconnaître Lanoue , et comme il leur rappelait les combats qu'il avait livrés pour eux, qu'il leur montrait le fer qui tenait la place du bras qu'il avait perdu pour eux : Oui, dirent-ils, nous reconnaissons bien le bras, les traits, la voix du Lanoue que nous avons connu ; mais nous ne reconnaissons pas ses conseils , nous ne le reconnaissons pas dans le camp des assassins. Cette scène est grande, mon Julien, et empreinte de la vérité d'interprétation que demande le drame. Mais le récit des chroniqueurs rochelais est plus simple et bien probablement plus vrai.

Lanoue , remplissant sa mission , mit sous les yeux des quatre députés les forces qui les menaçaient , le peu de secours qu'ils avaient à attendre du dehors , la probabilité qu'il y avait qu'ils succomberaient, et la position déplorable où ils se trouveraient alors. Il leur demanda s'il ne valait pas mieux prévenir ces dures extrémités en acceptant les propositions du Roi , qui offrait à ceux qui voudraient se retirer en Angleterre ou en Allemagne , des saufs-conduits avec la promesse qu'en cas de retour leurs charges et honneurs leur seraient réservés pendant deux ans ; à ceux qui aimeraient mieux rester , une amnistie complète pour le passé , la liberté de leur culte célébré .dans deux temples de la ville , par trois ministres , mais sous ces conditions que ce nombre ne serait pas dépassé , qu'une église et la liberté du culte seraient garanties aux catholiques, que l'on ferait sortir de la vihe tous ceux qui s'y seraient établis depuis 1567 ; le respect et la confirmation de leurs privilèges , pourvu qu'ils reçussent dans la ville Riron avec sa compagnie et une garde suffisante pour les tours du Garrot et de la Chaîne. Les Rochelais répondaient que c'était là

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une complète violation de ces privilèges qui les dispensaient en temps de paix de tout gouverneur et de toute garnison : et ils mettaient leurs titres sous les yeux de Lanoue. Car c'était là le point où ce gentilhomme et ces bourgeois s'entendaient le moins. Ils lui demandaient en outre s'ils pouvaient se fier aux paroles du Roi, et ils ajoutaient par une allusion qui revient sans cesse dans les discours et les écrits de ce temps qu'ils aimaient mieux avoir affaire à ce roi et aux siens sous leur cuirasse qu'en habits de noces. Il est visible qu'en effet la difficulté était bien moins dans les conditions que dans les garanties de la paix.

Quand des deux côtés on eut rempli sa mission officielle, les Rochelais demandèrent à Lanoue, au nom de leur vieille amitié , ce qu'il pensait qu'ils dussent faire , et force lui fut bien de leur dire qu'U les engageait à faire la paix , mais à ne la faire qu'à bon escient , en stipulant soigneusement pour tous et avec toutes sortes de précautions. Alors deux ministres, que leurs confrères avaient obtenu de faire partir avec la députation, intervinrent avec Denort pour faire appel aux sentiments religieux de Lanoue et pour l'engager à venir avec eux défendre la Rochelle. Il leur répondit qu'il devait d'abord rendre compte de la mission qu'il avait reçue, qu'il consulterait ensuite sa conscience et tous ceux qui pourraient la guider, pour savoir s'il ne pouvait pas tirer l'épèe dans cette guerre purement défensive. En effet, après avoir été à Saint-Jean-d'Angély porter les réponses qu'il avait reçues à l'abbé Gadagne, son collègue , peut-être son surveillant, et au maréchal de Biron , il revint à la Rochelle , le 23 décembre. Deux jours auparavant , le baron de Lagarde avait écrit aux Rochelais des lettres où il les louait des soins qu'ils avaient donnés à Fiesque et aux blessés pris sur sa galère et où il les engageait à la paix d'un ton bien plus doux que d'ordinaire. Les Rochelais lui avaient répondu assez durement que ses paroles pacifiques étaient trop démenties par ses actes pour qu'on put s'y fier. C'est

dans le moment où des hostilités sourdes allaient décidément se changer en guerre ouverte , que Lanoue rentrait dans la Rochelle , et il y rentrait avec deux desseins presque contradictoires, tout faire pour engager les Rochelais à la paix , tout faire pour les mettre dans un état tel qu'on ne pût pas la leur imposer.

Biron , voyant qu'il avait assez et trop temporisé , se mit d'abord à resserrer la Rochelle. Il enleva Marans que Normand ne put défendre ; il poursuivit ce capitaine qu'il canonna dans la maison de la Grémenaudière ; mais Normand mit le feu à des fourrages et protégé par cette fumée et par la nuit put se retirer dans la Rochelle. On s'y préparait à une vigoureuse résistance. On venait de confier l'organisation des réfugiés à Lanoue , le seul homme peutêtre qui put inspirer une égale confiance à ces gentilshommes et aux bourgeois de la ville. Il fit entrer vingt hommes de plus dans les compagnies formées ; il en forma deux autres, de cent vingt hommes chacune , qui furent commandées par Lamusse et par Virolet. Comme Biron et ses lieutenants prenaient leurs quartiers, lui à Saint-Xandre, eux aussi ou plus près des remparts, on acheva de démolir toutes les maisons des faubourgs qui pouvaient fournir des abris, des postes avancés.

L'armée royale n'était pourtant pas encore complètement prête , ni , ce semble , la cour complètement décidée au siège. Il est impossible de douter qu'elle désirât sincèrement alors , au moins pour un temps , la paix et une soumission volontaire de la Rochelle. Le 9 décembre , Biron faisait encore présenter aux Rochelais des lettres du Roi où les menaces , il est vrai , tenaient au moins autant de place que les promesses. Ils répondirent comme d'ordinaire en protestant d'une obéissance dont ils donneraient des preuves aussitôt qu'on leur aurait donné liberté en leurs consciences , sûreté pour les églises et garanties pour leurs privilèges. D'autres lettres du Roi s'adressaient en particulier à la Rochesnard et à Languillier , et ten-

taient , par un appel à leur loyauté de gentilshommes et par des menaces de confiscation , de les détacher du parti de la résistance. Languiilier lui répondit en opposant à ses devoirs envers le roi ses devoirs envers Dieu. Quant à la confiscation, il n'en parlait pas, mais il savait bien que c'était du succès des combats que ce point dépendait.

Les auteurs protestants ont conservé avec admiration cette lettre de Languiilier. Les sentiments religieux qu'elle exprime étaient beaucoup moins communs , la séparation entre les deux partis beaucoup moins tranchée que nous ne sommes disposés à le croire. Ces jours là mêmes, deux officiers protestants, Guimenière et Saint-Étienne, trouvant qu'on leur gardait trop longtemps rancune de leur violation du droit des gens à Sigogne , passèrent de la ville dans le camp du Roi. Dans ce mois même , un autre capitaine , Virolet, qui avait été fait prisonnier par Biron , parce qu'il n'avait pas voulu perdre ses chevaux, pendant que Normand s'échappait en abandonnant les siens , écrivit ironiquement, naïvement peut-être , au Maire , qu'il savait qu'on lui gardait sa compagnie et qu'on s'occupait de le racheter, qu'il l'en remerciait , mais qu'on était un peu lent à trouver sa rançon , que Strozzi avait été plus prompt , qu'il l'avait payée et qu'ainsi il entrait à son service. On crut qu'il donnait volontiers à son nouveau maître tous les renseignements qu'il possédait sur la Rochelle et même qu'il la calomniait.

Aussi la crainte de la trahison était-elle une préoccupation constante dans les deux partis. C'est par elle sans doute que le Maire et son conseil excusèrent à leurs propres yeux une mesure singulièrement tyrannique. Ils chassèrent de la ville les papistes trop pauvres pour se suffire à euxmêmes , les femmes et les enfants de ceux qui avaient abandonné le protestantisme , les papistes étrangers. Ils confisquèrent les biens de ces deux dernières séries , pour être employés à la défense. Quelques jours auparavant, un des officiers réfugiés , dont on avait surpris des lettres à

l'ennemi , avait été roué et sa tête avait été exposée audessus de la porte de Cougnes. Il ne faut pas , mon cher enfant, que l'admiration due à l'héroïsme cache ces tristes .spectacles. Le conseil extraordinaire en même temps préparait la défense avec la plus grande énergie. Accablé d'affah'es , il se partagea en trois commissions , chargées spécialement de la police , des finances et de la guerre , les deux premières formées uniquement de Rochelais , la troisième de quatre gentilshommes réfugiés , sous la présidence et sous la direction du maire.

On envoya une nouvelle députation presser les secours qu'on espérait recevoir d'Angleterre ; on chargea, en attendant, des corsaires d'approvisionner la ville , en pillant sur mer tout ce qu'on pomTait regarder comme ennemi, et on élargissait volontiers cette désignation , et en bravant à la sortie et à l'entrée les galères de Lagarde. Jean Boisseau fut nommé amiral de cette flotte , plus brave que disciplinée. On organisa un hôpital supplémentaire pour les blessés dans l'église Sainte-Marguerite. Pour attirer sur ses armes la faveur de Dieu, on célébra un jeûne solennel le 16 et le 18 décembre.

C'est au 10 de ce mois que les auteurs placent l'ouverture du siège. C'est le 13 qu'eut lieu la première escarmouche à portée des remparts. Ce jour là, Biron, qui par lui et par les siens , comiaissait la Rochelle aussi bien que les assiégés, sachant de quelle utilité leur sont les sources d'eau de Lafont, tenta d'en couper les canaux. Les Rochelais interrompirent ses travaux. Il perdit plusieurs hommes en soutenant ses travailleurs ; ceux de la ville en perdirent un moindre nombre , parmi lesquels un lieutenant de Normand, détenu depuis plusieurs jours sous l'accusation de meurtre , relâché le matin même sans jugement. On craignit que Biron n'eût pas seulement coupé , mais empoisonné ces fontaines. Mais au bout de peu de temps , on vit que ses efforts n'avaient pas dérangé le cours de l'eau, dont la marche a conservé jusqu'à nos jours quelque chose

d'inexpliqué, et qu'elle n'était pas moins salubre qu'auparavant. Du reste , on avait constaté que beaucoup de puits en ville fournissaient de l'eau douce. Le 16 , c'était sur mer, ou plutôt sur les vases, que Boisseau, sur un navire qui ne marchait plus , résistait avec succès à une attaque de galères et de pataches qui tiraient moins d'eau. Le 25, au contraire, les Rochelais, occupés dans les moulins les plus voisins de la ville , s'y laissent surprendre , y perdent tout sangfroid, ne savent pas même se défendre, et paient cette faute par la perte de leur blé , de leur liberté ou de leur vie. On se crut par là réduit à se servir de moulins à bras , et , par suite , on chassa de la ville tous les pauvres qui , en ne communiant pas, s'étaient rendus suspects au moins de froideur. Alors le fanatisme était partout ; je n'ose pas ajouter la religion n'était nulle part , quoique j'aie bien peur que ce ne soit vrai.

Quel que fût le succès de ces rencontres, de ces sorties, de ces escarmouches continuelles , elles avaient l'incontestable avantage d'aguerrir les bourgeois , de les préparer à de plus rudes attaques , et ces leçons profitaient vite à des gens moralement bien résolus , commandés par un chef aussi habile que Lanoue , le plus pacifique des conseillers, le plus brave des soldats et qui n'était plus que soldat dès qu'il entendait un coup de feu. Elles avaient fait sentir aussi l'inconvénient de ne pas distinguer à quelques pas l'ami de l'ennemi, entre gens de môme langue, de même pays, qui ne connaissaient pas nos uniformes militaires, et l'ordre fut donné de se revêtir de casaques distinctives , noires pour les cavaliers, jaunes pour les fantassins.

Cependant , Biron , espérant apparemment que ces préludes auraient épouvanté messieurs de la Rochelle, comme on disait dans son camp , leur fit de Bouveau demander s'ils voulaient lui rendre l'obéissance qu'ils lui devaient. Ils lui firent répondre qu'ils n'espéraient plus de sûreté ni de salut que de leurs armes. A l'appui de cette réponse , ils décrétèrent une nouvelle levée de quinze mille hvres

sur les habitants ; ils signifièrent avec fermeté aux réfugiés qui prétendaient tous être logés , nourris , payés comme des auxiliaires, qu'on n'accorderait ces avantages en totalité qu'à ceux qui les auraient mérités par des services signalés, en partie qu'à ceux des autres pour lesquels ils seraient reconnus nécessaires ; mais qu'en général ils devaient savoir qu'ils combattaient pour eux-mêmes et songer à se pourvoir. C'est encore une chose à remarquer dans cette guerre, qui semble avoir dû être toute de dévoûment , que ces gentilshommes, comme de vrais soudards de louage, étaient d'ordinaire aussi avares de leur argent que prodigues de leur sang.

Le 4 janvier 1573 seulement, Biron reçut son artillerie de siège, soixante pièces, parmi lesquelles on en citait une nommée la Frezaie , pour la terreur qu'inspirait son sifflement, et un canon double, appelé Mitaine, qui faisait dire qu'on ne prendrait pas la Rochelle sans mitaine. Il y a longtemps qu'en guerre comme en paix les jeux de mots ont di^oit de bourgeoisie en France. Pendant qu'à la Rochelle on s'apprêtait à répondre vigoureusement à la Frezaie et à Mitaine , on n'avait garde de méconnaître l'autorité du Roi ; on accueillait avec un profond respect un arrêt de son conseil privé , du 30 décembre 1572 , qui maintenait contre les prétentions de l'échevinage a juridiction du juge ordinaire et prévôt dans les causes civiles. On cherchait aussi à s'attirer par des actes religieux la faveur du roi des rois. Le 4 décembre , la Gène fut célébrée dans les trois temples , et il y eut une telle affluence de communiants qu'il fallut la prolonger pendant trois jours. Pendant cette cérémonie, un petit navire, chargé de harengs saurs, dont on estimait la cargaison plus de trois mille livres, entra dans le port malgré la poursuite des galères royales, et on releva soigneusement cette coïncidence.

Biron , alléguant toujours le grand intérêt qu'il portait aux Rochelais, les suppliait encore de ne pas le contraindre à user contre eux de toute sa force , et d'écouter au moins

260 HISTOIRE DES ROGHELAIS

les propositions que l'abbé Gadagne était chargé par le Roi de leur faire. Eux ne voulaient plus d'entrevue ; ils refusaient de donner des otages , ils refusaient de recevoir l'abbé , ajoutant que le choix même d'un négociateur tout dévoué au pape , ne leur permettait pas d'attendre de lui rien de favorable à la rehgion. Gadagne insistait auprès d'eux , auprès de Lanoue. Biron leur remontrait que des rois mêmes ne refusent pas d'entendre les ambassadeurs d'un roi. Ce fut en vain ; il fallut qu'il se résignât à traiter par écrit , à leur envoyer des lettres du Roi qui ne faisaient guère qu'accréditer Gadagne auprès d'eux et qu ils renvoyèrent avec raison comme insignifiantes. Bientôt ils donnèrent à leur refus un terrible commentaire. On jeta par dessus les remparts de la Porte-Neuve les cadavres de sept soldats que le peuple en fureur venait de massacrer. C'étaient des soldats récemment entrés dans la ville sous prétexte de la servir , mais envoyés par Gadagne pour la trahir. On venait d'être informé du complot par un gentilhomme saintongeois , La Thibaudière , qu'on avait inutilement essayé d'y entraîner. Plusieurs des complices s'étaient échappés en franchissant les remparts. Trois seulement avaient été arrêtés dans leur fuite et préservés de la fureur populaire. Ils furent interrogés et avouèrent tout ; mais ils avouèrent à la question , en sorte qu'il est impossible de savoir si le peuple obéit à un aveugle soupçon ou si l'excès de sa colère eut au moins de justes motifs.

Ces actes déplorables n'étaient pas du moins ceux d'une lâche populace. Ces hommes étaient aussi prompts à braver la mort qu'à la donner. Le conseil, les croyant suffisamment aguerris et sachant combien il importait de ne pas perdre sans nécessité des soldats qu'on ne pouvait pas renouveler, voulait au moins éloigner les sorties. Le 13 janvier , il les interdit pour quatre jours. Il ne fut pas écouté. Des soldats , trouvant les portes fermées , descendirent par des échelles qu'on avait mises le long des remparts , parce qu'il y avait des travailleurs occupés dans

les fossés. Ils furent suivis et leur ardeur amena une action si chaude , que Lanoue se vit obligé d'aller soutenir ceux qui avaient enfreint ses ordres. Biron comparait cette escarmouche à celle de Jaseneuil , célèbre dans ces malheureuses guerres. Un trait d'audace encore plus stérile , mais plus bizarre , attira l'attention des deux armées. Le moulin de la Brande était presque le seul qui fût resté debout près de la ville , et on en avait concédé les droits au capitaine Normand, à la charge de le défendre. Strozzi le fit attaquer le 23 jan^ier au soir ; on lui répondit par une succession de coups d'arquebuse ; on entendait la voix du chef encourageant ses soldats , et du haut du rempart celle de Normand les excitant à la défense et annonçant qu'il allait les secourir. Il fallut faire approcher deux coulevrines , et ce n'est que le matin et après le seizième coup que le chef capitula et dut sortir avec les honneurs de la guerre. On s'aperçut alors qu'on avait eu affaire à un seul homme. Strozzi, furieux de cette ruse , oublia sa parole, et voulait faire pendre ce drôle. Biron intervint et se contenta de l'envoyer aux galères. Il s'échappa ou on le laissa échapper et il revint dans la ville. On n'a pas conservé le nom de ce brave ; il était de l'île de Ré et chaudronnier de son métier.

Les rencontres se répétaient tous les jourS , avec des succès différents. Volontiers chaque narrateur mentionne les avantages et tait les revers de son parti dans ces engagements, sans autres résultats que le sang versé, la dévastation et l'incendie. Les chefs des deux côtés voyaient bien que tout cela ne terminerait rien , mais Biron n'était pas maître de pousser comme il l'aurait voulu un siège dont le duc d'Anjou allait venir prendre la direction ; Lanoue et le Maire ne sentaient que trop qu'ils ne pouvaient enchaîner, sans courir risque de l'éteindre, l'ardeur de leurs troupes. L'un et l'autre montraient sans cesse au conseil le danger toujours croissant, Lanoue dans son impuissant désir de la paix , le Maire pour faire sentir la nécessité de nouveaux

efforts. On décréta une nouvelle levée de cinquante mille livres , mais on exempta de cette contribution les réfugiés entrés en ville seulement pour la guerre. Il fallait maintenant ménager ces défenseurs dont on avait besoin.

On forma deux compagnies de pionniers , de cent vingtcinq hommes chacune, toutes composées d'ouvriers et à la solde de la ville, mais le Maire pliait sous tant de travaux. Le conseil extraordinaire décréta qu'on élirait un chef spécial, qui, sous son autorité, aurait pourtant la direction générale de la guerre. Un danger commun peut bien rapprocher un instant des factions opposées , mais il ne les réconcilie pas. Le péril suprême qui pressait la Rochelle n'y empêcha pas les dissensions. L'élection proposée n'était pour les uns qu'une occasion d'augmenter le pouvoir de Lanoue ; quelques-uns prétendaient même qu'il était indigne de lui et de ses antécédents de n'avoir qu'une autorité subordonnée, et voulaient qu'on en fît un véritable gouverneur. D'autres ne lui pardonnaient pas ses exhortations continuelles à la paix ; ils lui reprochaient de la tiédeur pour la ville et pour la reUgion ; n'osant le taxer de perfidie , ils l'accusaient de faiblesse partout ailleurs qu'au combat. Ceux-là lui opposaient Montgomery , qu'on attendait de jour en jour d'Angleterre et qu'on lui croyait antipathique. Soldats et bourgeois se divisaient sur cette question : Lanoue l'emporta , sans qu'on en puisse rien conclure sur la force relative de l'opinion ardente et de l'opinion modérée : car il était peu sensé de nommer pour soulager le Maire dans sa tâche un général absent.

Les approvisionnements diminuaient. On mit hors de la ville les bouches inutiles , ceux qui , ne combattant pas , n'avaient pas de quoi se nourrir. On autorisa à en sortir , après toutefois qu'ils auraient payé la taxe qui leur était imposée , tous ceux que la guerre effraierait. On envoya en Angleterre une troisième députation pour presser ce secours tant promis. On était informé cependant que la reine Elisabeth paraissait alors loin de vouloir rompre avec

Charles IX , qu'elle désavouait toute entreprise formée contre lui , qu'elle était particulièrement irritée de ce que lord Winchester , qu'elle envoyait en France , eût été attaqué sur mer, et pillé par des navires anglais, français, vallons , que n'avouait aucune nation, mais qui se disaient du parti protestant. On croyait plus à la politique tortueuse qu'à la parole des têtes couronnées , et l'on espérait que , sans agir directement , elle faciliterait du moins en secret les efforts de ses coreligionnaires pour résister à leur roi. Lanoue eût volontiers accepté cette mission , qui l'eût tiré d'une position dont les difficultés le lassaient quelquefois ; mais ses adversaires eux-mêmes sentaient combien il était nécessaire. On lui préféra Languillier et le bourgeois Mairaut. Ils échappèrent sans combat aux galères royales. C'était encore un affaiblissement pour la ville.

On coml)attait cependant tous les jours , et de plus en plus près des murs. Le mois de février vit de sanglantes escarmouches à Tasdon, à Rompsay, à Coureille, à la corderie où est aujourd'hui le mail, et le lendemain plus près encore de la porte des Deux-Moulins. Les assiégeants voulaient rendre plus difficile l'entrée ou la sortie du port: le chenal était alors en partie comblé par les vases , et un historien assure qu'on vit des soldats du camp traverser à pied ou à cheval d'une pointe à l'autre ; on amena de Brouage la grande caraque vénitienne , enlevée autrefois aux protestants , avec le dessein de la fixer pour obstruer tout-à-fait le passage. Elle était en outre comme un fort avancé d'où l'on inquiétait la ville. Elle causait plus d'effroi aux habitants qu'aux chefs ; aussi vers la fin du mois, des femmes, des enfants se joignirent à quelques soldats dans une tentative de nuit pour mettre le feu à ce ponton mal défendu. Ils s'avancèrent par les vases ; mais la vieille carcasse humide , limoneuse , résista aux efforts faits pour la brûler , assez de temps pour que la marée en remontant forçât les incendiaires de fuir après avoir perdu quinze des leurs.

Tour ces combats ne pouvaient servir de rien ; mais les dépenses s'accumulaient. II lallut frapper d'un impôt les réi'u^àés qu'on en avait juscpi' alors dispensés ; d'un autre , sous forme d'emprunt , les habitants aisés. Il fut décrété le 4 février. Le même jour on fit un règlement sur les soins à donner aux blessés , sur la nourriture , fort abondante , qui leur serait due ; et aussi , ce qui est une assez triste note, pour prévenir leurs plaintes non fondées d'avoir été volés. On fixa un prix maximum à la vente du blé , trente sous le boisseau, mesure de rive, on rechercha tous ceux qui , pouvant porter les armes , n'étaient pas enrôlés et on trouva un certain nombre d'hommes aguerris , la plupart ayant commandé , qui n'avaient pas trouvé leur place dans les compagnies. On en forma une nouvelle , la xix^, dite de volontaires. Elle comptait vingt mousquetaires, trente-cinq piquiers pourvus de bomies cuirasses et trente arquebusiers.

C'est qu'on s'attendait à un redoublement d'efforts de la part des assiégeants. Le duc d'Anjou s'approchait ; il avait été reçu à Saint-Maixent comme en triomphe , triomphe prématuré. De là il adresse , le 2 février , des lettres à Lanoue, pour assurer les Rochelais de toute sa protection, s'ils voulaient se soumettre et le recevoir dans la ville. Une correspondance du Roi avec son frère , récemment publiée , montre qu'en effet Charles IX désirait vivement une soumission amiable. Ne recevant pas de réponse , le Duc écrivit de nouveau , de Mauzé , à la noblesse réfugiée à la Rochelle, au Maire et aux échevins. Le Maire répondit, sur un ton très respectueux, que le mal que leur faisaient depuis dix mois les troupes royales dont ils étaient environnés , celui qu'ils apprenaient (^'avaient souffert leurs coreUgionnaires sur plusieurs points de la France , ne leur permettaient pas de porter la soumission jusqu'à se laisser ôter leurs moyens de défense. Il protestait du reste de son amour pour la paix , de sa reconnaissance pour le prince.

Le 12 février, le duc d'Anjou arriva devant la Rochelle , accompagné d'un brillant état-major ; il longea les remparts en s'en approchant de très près , il fit tirer contre la ville une salve de vingt-neuf coups de canon ; puis il alla se loger à Nieul , où il garda son quartier jusqu'à la fin du siège. Dès le lendemain , pour profiter du trouble que cet événement n'avait pu manquer de mettre dans l'armée , et peut-être pour donner idée au prince de ses adversaires , Lanoue fit une sortie. A l'aide d'une brume épaisse il vint enlever des chevaux et cinq prisonniers. Il rencontra le duc d'Anjou avec son escorte , et il eût pu l'erdever. Il craignit, dit-on, que la brume ne favorisât une embuscade : peut-être aussi pensa-t-il que le moins embarrassé de cette capture ce serait le captif. Le surlendemain , le 14 , nouvelle sortie. On y prit un gentilhomme de la maison du duc de Longueville, qui paya sa rançon, mais ne voulut pas sortir de la ville et resta pour partager la fortune des assiégés. Le 15 , un capitaine de navire , Mirant , profitait du vent pour introduire en ville, sous le feu de la caraque, deux pataches chargées de vivres. Le 16 , le duc d'Anjou était à dîner auprès du fort qu'on élevait à Coureille, qu'il visitait , lorsque Lanoue fit par la porte Saint-Nicolas une sortie sans résultat , mais pendant laquelle les royalistes enlevaient à Lafont quelques chevaux et quelques hommes. Ces rencontres si rapprochées étaient, pour les deux partis, une manière de fêter l'arrivée du prince.

Le duc d'Anjou n'ignorait pas qu'il fallait autre chose que ces jeux sanglants pour lui donner la Rochelle. Il jouissait alors d'une réputation que son règne a bien ternie. Il arrivait avec une brillante escorte de princes et de généraux, qui étaient ou qui allaient devenir très et trop célèbres ; son frère , le duc d'Alençon , Henri de Navarre, Condé, les princes de la maison de Lorraine, Gonzague de Nevers, Retz, Monluc, magnifique cortège, qui lui apportait plus d'embarras que d'appui ; les uns plus habiles que subordonnés , d'autres plus favorables qu'hostiles à la Ro-

chelle ; tous braves , jaloux de gloire, mais peu disposés à se faire valoir les uns les autres ou à faire briller leur chef. Il trouvait une armée où Biron n'avait pas pu maintenir la discipline , et où le désordre avait amené sinon la famine, au moins la rareté de vivres , tout en affamant le pays à l'entour, jusqu'au nord de la Sèvre. Le boisseau de froment valait alors deux livres quatorze sous à Fontenay, il coûtait trois livres dix sous dans l'intérieur de la Rochelle.

Dès le 15 févi^ier , le duc d'Anjou rendit , pour la police de son armée, une ordonnance très sévère et où la menace de mort est singulièrement prodiguée. La rigueur du remède fait juger de la gravité du mal. La protection qu'elle assurait aux vivandiers les ramena au camp et produisit l'abondance , sinon le bon marché des vivres. Les pratiques rehgieuses y sont rigoureusement prescrites. Elles ne l'étaient pas moins dans l'autre parti. Nous avons ses formules de prières pour toutes les circonstances de la vie du soldat , même pour l'heure de la défaite , et l'on ne peut nier que ces prières spéciales, bien qu'elles respirent plus l'enthousiasme que la tolérance , n'aient parfois un grand caractère. On aspirait à maintenir dans la ville une grande sévérité de mœurs , et trois femmes , coupables de débauche, furent fouettées publiquement.

Le duc songea ensuite à resserrer de plus en plus la ville. On commença à construire le fort de la Brande ou de Saint-Martin , à quatre cents pas du boulevard de l'Evangile. On résolut de couler des navkes à l'entrée du port pour la rétrécir et venir en aide à l'obstacle impuissant de la caraque. C'est le premier essai de la digue. Et pourtant on en revint encore à ces inutiles tentatives de paix , à ces éternelles conférences dont Gadagne était le principal agent. Il demanda encore d'entrer dans la ville , on le lui refusa encore ; on eut encore recours à des négociations par écrit , à des entrevues hors de la ville entre des commissaires sans pouvoir, qui n'étaient chargés que d'entendre et de rapporter ce qu'on leur proposait.

Trois généraux de l'armée royale, Biron, Strozzi, Villequier, servaient comme d'escorte à Gadagne qu'écoutaient , sans lui répondre , les principaux de la Rochelle , Lanoue , Jean Pierres, Desmortiers, Morisson. Moins patient, ou dissimulant moins que ses chefs , le peuple murmurait de tous ces pourparlers, qui ne lui paraissaient propres qu'à semer la trahison , qui l'étaient du moins à énerver toute résolution. Soit qu'en effet Gadagne , n'espérant rien de ces démarches , n'en fît qu'un moyen d'intrigues , soit que la méfiance éveillée fût plus habile à saisir , peut-être plus prompte à supposer des complots , il y en eut encore un de découvert à cette occasion. Un gentilhomme angevin , Desbruères , fut arrêté sous l'accusation d'avoir tenté de séduire deux chefs de compagnie. 11 fut mis en prison et y resta jusqu'à la paix , à cause , dit-on , de la promesse de vie-sauve qu'avaient exigée les révélateurs de ses tentatives, Lamusse et Larivière.

Les promesses de Gadagne étaient toujours les mêmes , la paix , la sécurité , la liberté de conscience , à condition que les Rochelais traitassent pour eux seuls , c'est-à-dire laissassent séparer leur cause de la cause générale des réformés , et reçussent le gouverneur militaire que leur avait nommé le Roi. La lassitude d'un siège déjà long , la probabilité que les assiégés succomberaient , donnaient à ces propositions une force croissante. Toujours disposé à la paix , voyant mieux que tout autre , au moins au point de vue militaire , la puissance de l'attaque , la faiblesse relative des moyens de défense, Lanoue appuyait fortement sur ces motifs. Beaucoup commençaient à se ranger à son opinion : mais le peuple tout entier étant convoqué pour en délibérer , le 26 février , les ministres firent valoir fortement ce qu'on devait à l'union avec les autres réformés et surtout le peu de confiance qu'on pouvait avoir envers ceux avec qui l'on traitait. Ils l'emportèrent. Dans leur réponse , véritable manifeste , où ils rappelaient tous les pièges qu'on leur avait tendus, tout le mal qu'on leur avait

fait, les bourgeois de la Rochelle refusèrent décidément de se soumettre. Le duc n'avait plus à choisir qu'entre vaincre et se retirer.

Tous le virent, et nul avec autant de peine que Lanoue. Sa vraie mission , celle d'engager les Rochelais à la paix , était finie. Il eût dès lors dû se retirer. Il ne le fit pas. On prétend que, pliant sous la fatigue et le dégoût, il dit qu'il voudrait mourir ; il agit du moins comme s'il l'eût voulu. Le lendemain de cette décision , il conduisit dans une sortie quelques cavaliers, attaqua un groupe d'ennemis en nombre double du sien, et les mit en fuite. Mais il y serait resté sans le dévouement d'un habitant de la Rochelle , Marsault, qui lui sauva la vie aux dépens de la sienne. Le lendemain , il fit une nouvelle sortie à Lafont , et l'affaire , qui dura de midi à six heures, fut plus chaude que jamais. La force de sa cuirasse le préserva encore. Voyant le combat si animé , les femmes vinrent au secours de leurs défenseurs ; elles leur apportèrent des rafraîchissements , et enlevèrent les blessés au miheu du feu. L'une d'entre elles osa même prendre et emporter les dépouilles et les armes d'un ennemi mort. Comment abandonner de pareils soldats ?

Lanoue qui menait les Rochelais à ces rudes escarmouches n'était pas rebelle au Roi, Pour ne pas le devenir dans sa propre pensée, pour ne pas se tourner contre ses compagnons d'armes , il tâchait de se persuader que tout espoir de paix n'était pas perdu. Ceux qui l'entouraient voulaient lui ôter cette illusion et l'engageaient à passer dans le camp du duc. Le Maire étant venu le voir avec David et Rouchet, sieur des Mortiers, il y eut entre celui-ci et la Sausaie , devant Lanoue incertain et désolé , une altercation de paroles où ils se reprochaient mutuellement de sacrifier le peuple à leurs passions.

Le 28 février , le duc d'Anjou fit jouer avec vigueur sa batterie de dix pièces de canon contre la ville ; il endommagea gravement le clocher de Cougnes. Après quelques

heures, il lit adresser à Lanoue et à la ville une sommation de se rendre. On y répondit par une double sortie. Ces dangers étaient le seul repos de Lanoue. Celle qu'il commandait fut malheureuse ; il fut repoussé avec perte par les ducs de Guise et de Mayenne. Normand au contrau-e , sorti par la porte Neuve , fit à l'ennemi bien plus de mal qu'il n'en reçut. En rentrant, Lanoue obtint qu'on reprît les délibérations sur la paix , et les conférences. Strozzi étant venu se mettre en otage, trois membres du conseil accompagnèrent Lanoue chez le duc d'Anjou. Celui-ci reproduisit ses propositions , en les appuyant par des lettres de LanguilUer aux Rochelais , qu'il avait interceptées et qui ne laissaient guère d'espoir de recevoir des secours d'Angleterre.

Le 2 mars , les assiégeants recommencèrent la canonnade ; le clocher de Cougnes en fut en partie abattu. Il avait reçu en ces deux jours plus de cinq cents boulets. Il y eut une sortie le lendemain , et un coup de coulevrine, tiré de la ville pour protéger la rentrée de ses troupes , alla tuer le duc d'Aumale derrière un gabion. Cette mort produisit une grande consternation dans l'armée, de la joie à la Rochelle; car le duc d'Aumale passait pour avoir été un des plus ardents aux massacres de la Saint-Barthélémy. Les ministres voulurent y faire voir le doigt de Dieu : la coulevrine qui l'avait tué, qui s'appelait alors la Vache , ne fut plus connue que sous le nom de la d'Aumale. On dit que ce prince avait prédit qu'il mourrait à ce siège. Ce fait et d'autres que je te citerai semblent annoncer que la nuit du 24 août avait laissé un trouble vengeur dans l'âme de plusieurs des meurtriers.

Les obsèques du duc d'Aumale amenèrent une trêve, pendant laquelle les Rochelais veillèrent soigneusement à ce que les assiégeants ne vissent pas de trop près leurs fortifications. Ils eurent un autre spectacle. Plusieurs dames de la Rochelle se montrèrent sur les remparts , vêtues du costume de toile blanche qu'elles avaient adopté

pour prendre part aux travaux de terrassement. Elles bravaient, elles cherchaient peut-être les regards de cette cour galante.

Cependant les conférences se mêlaient toujours aux batailles. Le duc d'Anjou avait fait dire aux Rochelais qu'il y avait dans son camp un député de Montauban et que ceux de cette ville se montraient disposés à faire isolément leur paix. C'était là un dangereux appât. Aussi les ministres soutenaient-ils qu'ils étaient sûrs du contraire. Leur crédit croissait tous les jours. Ils avaient accès dans les conseils ; ils s'étaient , au nombre de cinquante-sept , dont trois seulement de la ville , distribués entre les compagnies et les suivaient aux combats. Enfin ils avaient certainement la raison pour eux lorsqu'ils demandaient que , décidé à ne pas accepter des conditions toujours les mêmes , on cessât de se prêter à ces continuelles entrevues , qui n'avaient plus que des dangers et ne pouvaient amener qu'incertitude et découragement. L'un d'entre eux, Giraud, racontait que sa ville, Saint-Jean d'Angély, avait péri pour avoir écouté des propositions de paix. Ils assuraient qu'on avait encore de grandes ressources pour se défendre ; mais que, n'en eût-on plus aucune, il valait mieux se fier aveuglément aux secours de Dieu qu'à des promesses perfides. Ils firent repousser d'une manière de plus en plus décidée les derniers efforts de Lanoue. Ils étaient arrivés contre lui au paroxysme de la colère. Un d'entre eux, Laplace, le suivit un jour jusque chez lui, en l'injuriant, et furieux de ne pouvoir le faire sortir de son sang-froid , lui donna un soufflet. Retenant du geste ceux qui l'entouraient : « Ramenez ce veilllard à sa maison , dit le grand capitaine , et dites à sa femme de veiller sur lui ; assurément il n'est pas dans son assiette. » Empire sur soi-même d'autant plus admirable que tout ce qui se passait devait plus disposer Lanoue à l'irritation. Mais de pareilles scènes ne pouvaient se renouveler.

Quelque décidé qu'on fût à cesser toute négociation , on

ne l'était pas à faire signifier brutalement cette résolution par un tambour au premier prince du sang en personne. Quelques-uns des ministres voulaient pourtant qu'il en fût ainsi, mais les formes respectueuses envers les rois étaient dans les traditions rochelaises. Il fut donc décidé qu'on rédigerait des contre-propositions et qu'on les ferait remettre par des envoyés au duc d'Anjou. Les commissaires du prince avaient promis qu'on offrirait à Nîmes et à Montauban les mêmes conditions qu'à la Rochelle , refusant de les étendre à Sancerre , qui, selon eux , dépendait de son comte particulier et non pas du Roi. Les Rochelais demandaient que les conditions arrêtées fussent communes aux quatre ^villes , qu'on leur laissât la faculté , avant qu'elles fussent définitives , de les envoyer communiquer non seulement à ces villes , mais aussi à Montgomery. Leurs conditions du reste plaçaient les protestants dans la meilleure situation qu'ils eussent jamais occupée et sanctionnaient les privilèges de la Rochelle dans l'interprétation la plus large qu'ils eussent reçue. C'était un traité tel qu'on eût pu le dicter après la victoire.

Le même jour, et comme par défi, on fit pendre trois des soldats arrêtés pour un des complots précédents. Pendant qu'on menait ces malheureux au supplice, on canonnait la ville ; on remarqua que ces hommes qui marchaient vers la potence , à chaque coup de canon baissaient la tête comme pour éviter les boulets qu'ils auraient dû souhaiter : tant l'amour de la vie est instinctif.

Les commissaires royaux avaient déjà dit à Lanoue que, sa mission pacifique ayant décidément échoué , il n'avait plus rien à faire à la Rochelle ; les faits le lui disaient plus puissamment encore. Le 12 février, deux de ses collègues dans le conseil extraordinaire , La Roche-Esnard et Saint- Etienne , deux de ses officiers , Champagne et Lasalle , quittant la ville pour le camp du duc ; Lanoue les accompagna jusqu'aux portes , puis jusqu'au camp , et ne revint plus. Les chefs étaient sans nul doute prévenus de cette

résolution ; le peuple qui l'avait rendue nécessaire en fut cependant d'abord stupéfait, effrayé ; on cria à l'apostasie et à la trahison. Des hommes plus mûrs ont jugé diverse ment la conduite de ce capitaine : on l'a accusé de faiblesse , de crédulité , de tergiversation. La mission que le Roi lui avait confiée et qu'il avait acceptée, annonce chez tous deux de singulières illusions. Le Roi ne pouvait songer à en faire un instrument de trahison, et le duc d'Anjou répéta souvent qu'on n'avait rien à espérer, rien à craindre de Lanoue qui ne fût parfaitement loyal. La plupart des militaires ont écrit que la ville eût cédé dès les premiers mois sans la vigoureuse organisation que Lanoue donna à la résistance. J'ai essayé de te faire comprendre les mobiles de ses actions ; aucun ne fut personnel , intéressé. Ce fut un sacrifice complet, perpétuel de lui-même. En un mot, si beaucoup disent qu'ils eussent compris leur devoir autrement que Lanoue , nul n'a osé dire que Lanoue eût fait autre chose que ce qu'il regardait comme son devoir. Motif suprême d'estime, et, puisqu'il est si rare, d'admiration.

Quoique Lanoue n'eût réellement plus de place à la Rochelle , son départ fit voir combien était grande celle qu'il y occupait. On a dit que ceux mêmes qui l'avaient chassé , désespérant dès lors de la défense , les ministres avaient fait sortir comme transfuges trois soldats chargés d'assassiner les ducs d'Anjou , de Nevers et de Guise. Un d'entre eux l'alla dire au duc de Nevers ; mais comme il ne put retrouver ses prétendus complices , il est bien probable que cette inculpation d'un crime , dont , d'ailleurs , l'inutilité était visible pour tous , n'est qu'une de ces calomnies trop facilement accueillies par tous les partis. On ne put trouver personne à qui confier les fonctions de Lanoue. Il fallut les partager. Après avoir complété le conseil extraordinaire , on en créa un autre qu'on appela conseil des armes , composé de six membres , Chaillou et des Essarts, réfugiés , Larivière-Sis et Normand, capitaines

à la solde de la ville , Gargoulleau et la Rivière , du corps de ville. La garde de trente-sept hommes , qu'on avait donnée à Lanoue , fut dévolue au maire. Le 14 , on reçut des lettres de Montgomery , qui annonçait qu'ayant pu emprunter quarante mille livres sur le crédit de la ville , il les avait employées à l'achat de munitions de toutes sortes , et qu'il allait venir lui-même , avec quarante-cinq navires , les apporter. On apprit aussi que Sancerre tenait bon et avait repoussé trois assauts. Ces nouvelles ranimèrent le courage.

Dès la nuit , on fit une sortie , et , pour se reconnaître , les soldats protestants avaient mis sur leur armure leur chemise blanche. Ils firent beaucoup de mal à l'ennemi , avant que la noblesse , conduite par Cossein, fût venue les repousser. Le lendemain , l'armée royale ayant passé le jour à des travaux pour dresser les batteries , à des transports de canons , on fit le soir une nouvelle sortie. Lafont , qui la commandait, surprit les ennemis occupés à manger, et profita de cette surprise pour en tuer un grand nombre. Quelques-uns demandaient quartier, offraient une rançon. Il refusa tout , il tua tout. Ce terrible gage ne put dissiper les soupçons dont il était l'objet. Il fut arrêté , et le 21 on commença son procès. Il avoua , mais à la question , avoir eu des intelligences avec les assiégeants , et avoir été un instant séduit par leurs promesses. On ne prononça pourtant contre lui aucune condamnation ; mais il resta suspect , et son lieutenant , le rochelais Bonneau , prit le commandement de sa compagnie. Cette méfiance amenait quelquefois le mal qu'elle voulait prévenir. On disait que Duchaillou, offensé de celle que le Maire lui avait montrée, avait demandé des passeports au duc d'Anjou ; il l'avoua et sortit de la ville , avec ses chevaux et ses armes ; un des habitants les plus considérés , Claude d'Angliers , fut mis en prison , ses biens furent séquestrés. On défendit sous peine de mort aux soldats qui étaient sur les remparts d'avoir aucune conversation avec les assiégeants. Ces con-

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vei'sations avaient lieu tous les jours entre les soldats , familières et amicales ; les relations n'étaient pas autres entre les officiers , quand on ne se battait pas. Même dans cette guerre , les haines des partis n'entraînaient pas les haines entre individus.

Malgré les sorties multipliées , souvent heureuses , les travaux des assiégeants avançaient ; ils canonnaient la ville de plus près. Ils apprirent que , le 21, quelques bourgeois avaient été tués dans leur lit, et se flattèrent que les autres allaient se rendre. Mais ils virent qu'ils ne songeaient qu'à fortifier les endroits faibles. Ils renouvelèrent des attaques qui furent repoussées , une canonnade qui fit du mal sans résultat ; ils préparèrent des mines qui mal dirigées éclatèrent prématurément et firent plus de victimes parmi eux que parmi leurs ennemis. De son côté, la Reine-mère, Catherine , effrayée par la mort du duc d'Aumale , avait écrit au duc de Nevers d'engager , de contraindre au besoin ses fils de se tenir loin du danger. L'eùt-il voulu , il ne l'eût pas pu. Le courage militaire était une vertu , la seule peut-être , dont l'absence était bien rare dans la noblesse de cette époque. Cette recommandation était pourtant une gêne pour les officiers qui surveillaient, en le secondant, le duc d'Anjou. C'en était une autre que l'opposition qui existait entre ce prince et son frère , le duc d'Alençon, l'espoir d'un parti modéré, que Lanoue était venu grossir.

Cependant les Rochelais firent une chose vraiment digne de remarque. Au milieu de tant de dangers , de craintes , de soupçons , leur sûreté parait reposer tout entière sur leur maire , Jacques Henry. Dans des circonstances bien moins graves , le roi , les chefs protestants n'avaient pas laissé changer l'homme dont ils se croyaient sûrs. Les Rochelais voulurent laisser un libre jeu aux institutions pour lesquelles ils combattaient. Ils firent leurs élections , au temps accoutumé , le jour de la Quasimodo , le 29 mars. Le lieutenant Jean Pierres , au nom du Roi , accepta pour maire Jean Morisson ; il avait pour coélus Jean Bouchet ,

et Pierre Mignonneau. Aucun d'eux ne devait atteindre la fin de l'année. La veille, le sergent-major Méry, dit le Sauvage, avait été tué. Il fut remplacé par Louis GargouUeau. On comptait que la ville avait essuyé , jusqu'alors , quatorze mille sept cent quarante - cinq coups de canon.

Les passions combattaient encore avec d'autres armes. Au mois d'avril , on répandait à la Rochelle un pamphlet qui faisait un crime de toute pitié envers les ennemis vaincus , un devoir de les massacrer tous, sans jamais faire de prisonniers. On frémit à voir une plume évidemment sacerdotale établir méthodiquement , avec un calme qui en fait mieux ressortir la fureur , cette épouvantable doctrine. La dernière phrase ne l'excuse pas , il n'y a pas d'excuse possible , mais l'explique. Il a pour but , dit-elle , de répondre aux murmures de ceux qu'on reprenait d'avoir , sous espérance de rançon , amené plusieurs prisonniers en la ville, qui n'y servaient que de manger les vivres, pratiquer aucuns, faire perdre le cœur aux autres et avertir V ennemi de tout ce qui se faisait au dedans. De l'autre côté , il n'y avait pas moins de violence de paroles. Dans un Vrai discours sur les rébellions des Rochelais , il n'est pas de reproche qu'on ne leur fasse. Ce discours avait pour but d'exciter à s'armer contre eux tous les bons chrétiens, tous les bons Français.

C'est que l'armée royale , elle aussi , avait besoin de renforts. Au milieu des marais , alors négligés , des privations, des désordres, les maladies, commençaient à s'y faire cruellement sentir. Elles amenaient la désertion. C'était pour le duc d'Anjou une raison de se hâter ; il y en avait une autre dans l'impatience des princes qui l'accompagnaient , habitués à ne voir dans la guerre qu'un tournoi plus sanglant où il ne s'agissait que d'avoir du courage , pendant quelques heures à un jour donné, et de gagner de la gloire. La canonnade qui redoublait de vivacité annonçait un assaut. Le Maire aussi s'y préparait ; le 3 avril il publia

un règlement qui assignait à chacun sa place , aux uns pour combattre , à d'autres pour observer , à d'autres pour prendre à temps la place de ceux qui succomberaient au feu ou à la fatigue.

Le 7 , la brèche se trouva praticable de la tour d'Aix à la vieille fontaine , vis-à-vis le jardin du collège , de la 'vieille fontaine au boulevard de l'Evangile. Le premier assaut fut donné. Deux choses le firent échouer ; l'indiscipline de la noblesse assiégeante, qui, en cherchant le danger et l'occasion de se distinguer , contraria toutes les manœuvres commandées ; le courage des assiégés que secondèrent les prêtres, les femmes, les enfants. Femmes et enfants faisaient jouer l'encensoir , longue et forte perche pivotant sur un poteau , qui versait sur les assaillants de l'huile et du goudron bouillants. Le prince irrité donna du 8 au 42 trois autres assauts. Le quatrième fut précédé par l'éclat d'une mine , qui, mal dirigée, tua deux cents hommes aux assiégeants , douze aux assiégés , mais parmi ceux-ci un des coélus du Maire , Bouchot , sieur des Mortiers. Ces assauts furent inutiles ; pendant même qu'ils les repoussaient , et aussitôt qu'ils avaient cessé , les Rochelais , à l'abri d'une grande fumée qu'ils faisaient, réparaient leurs fortifications ou en élevaient de nouvelles en arrière. Trois jours après, ils allèrent eux-mêmes chercher l'ennemi dans des sorties. Les femmes s'y firent encore remarquer , poursuivant les soldats dans leur retraite , et rapportant les armes qu'elles leur enlevaient. La sortie du 16 coûta la vie à Lamusse , un des plus sûrs parmi les braves capitaines des réfugiés. Le surlendemain Cossein et Scipion Vergano furent tués dans les fossés, grande joie pour la ville : Scipion qui l'avait autrefois fortifiée l'attaquait maintenant , ce qu'on regardait comme une trahison : Cossein avait été un des massacreurs ardents à la Saint-Barthélémy, et , prétendait-on , plus par avidité que par fanatisme. Aussi , au rapport de ses amis , ce souvenir lui pesait et devant la Rochelle il en avait perdu jusqu'à son courage.

Le 19 , une joie plus grande encore anima les Rochelais. Ils virent en rade cette flotte tant attendue que leur amenait Montgomery. Chétive flotte toutefois : ce n'était pas un secours de l'Angleterre ; Elisabeth restait l'alliée de Charles IX. Seulement quelques marchands anglais avaient vendu des navires à Montgomery , celui qu'il montait entre autres, un vaisseau amiral de quatre cents tonneaux , imparfaitement armé en guerre. D'autres étaient des marchands anglais qui comptaient vendre cher leurs denrées. Une douzaine de ces navires avaient de trois cents à cent tonneaux. Les autres , tous au-dessous , étaient des barques parties en différents temps de la Rochelle et qui y revenaient prendre leur part du combat et du danger. La flotte royale était bien autrement équipée , bien plus forte , prévenue d'ailleurs et coupant résolument toute communication. Montgomery s'avança pourtant pour forcer le passage. Mais tout d'abord les marchands anglais se retirèrent ; ils étaient venus pour vendre , non pour combattre ; l'espérance de gain ne compensait pas les risques de perte. Seize autres navires seulement le suivirent. Il profita du reflux pour se retirer sans être poursuivi. Il ne partit pas cependant ; il attendit en rade de Chef-de-Baie. Un pêcheur gascon , Mirault , eut l'audace de sortir du port de la Rochelle , de traverser l'escadre royale , pour lui porter des lettres du Maire. Celui-ci lui disait que les forces étaient trop inégales entre les deux flottes , qu'il ferait bien de ne rien risquer ; de s'en aller pour revenir avec des navires plus forts et mieux armés ; que la ville avait des munitions et du courage pour l'attendre encore pendant trois mois ; qu'il serait bon seulement , surtout pour l'effet moral , qu'il leur fit parvenir par un coup hardi quelques munitions de bouche et de combat , avec quelques soldats frais et une couple de bons ofliciers. Montgomery rassembla son conseil de guerre , et on adopta, peu généreusement, de ce généreux avis la première partie seulement. Languillier offrait bien d'essayer d'en suivre la seconde , de conduire aux

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Rochelais ce qu'ils demandaient ; mais la majorité pensa que puisque les Rochelais pouvaient attendre, on ne devait songer qu'à s'en aller pour revenir en force. Montgomery, docile à ce conseil égoïste , ne voulut ni tenter ni seconder aucune folie héroïque. 11 trouva plus facile et plus avantageux d'aller piller Belle-Isle. Ah ! si du moins les Rochelais eussent appris par là ce que pouvait leur apporter le vent qui souffle d'Angleterre !

Le lendemain de la fuite de Montgomery , le 23 , le duc d'Anjou lit de nouveau canonner la place , puis lui adressa une sommation , espérant la trouver plus faible après cette déception. On répondit à ses envoyés en leur remettant une nouvelle copie des conditions qu'on avait déjà posées à la paix. Puis on revint à des combats , aussi inutiles que les négociations. Les Rochelais firent éclater une contremine , le lendemain les assiégeants une autre mine plus avancée ; une attaque du comte du Lude vers Saint-Nicolas eut d'abord quelque avantage , puis fut repoussée. On s'agitait sans faire aucun progrès.

Malgré la confiance qu'ils avaient montrée , les assiégés craignaient plus la disette que l'ennemi ; beaucoup de gens s'emparaient des provisions de leurs voisins par ruse ou par force , le jour ou la nuit. Il fallut prononcer la peine de mort contre ce genre de vol , et autoriser ceux qui en seraient les victimes à se faire immédiatement justice par eux-mêmes. D'un autre côté, on fit faire des visites domiciliaires , en autorisant les commissaires à forcer au besoin portes et serrures , pour connaître exactement les ressources que l'on avait.

Un sixième assaut général fut donné le 28. Battue par le canon des lignes assiégeantes , et par des coulevrines qu'on avait placées sur la caraque , la ville offrait une brèche immense ; le boulevard de l'Evangile était presque ruiné ; l'attaque fut reprise à différentes fois pendant cinq heures, et toujours repoussée par le courage des assiégés des deux sexes. L'ardeur belhqueuse des femmes, due probablement

au caractère religieux de la guerre , est un des traits saillants de ce siège. Il semble aussi que les combats de cette époque fussent peu meurtriers. Cette lutte acharnée de cinq heures ne coûta , selon un chroniqueur , que douze morts et trente blessés aux assiégés, quatre fois autant aux agresseurs. Le surlendemain ceux de la ville prirent l'offensive. Sortant par les brèches de leur boulevard de l'Evangile, ils surprirent le fort construit vis-à-vis , en massacrèrent les défenseurs et l'ouvrirent du côté de la ville. Aussi leurs succès inspiraient-ils l'enthousiasme jusque dans le camp ennemi , à ceux du moins qui leur étaient favorables , et deux gentilshommes des assiégeants, arrivant par les vases jusqu'à la porte des Deux-Moulins , vinrent se joindre à eux.

Ils s'enivraient de ce succès, jusqu'à faire de dangereuses bravades. Le i^"^ mai était d'ordinaire consacré à des danses joyeuses autour d'un mât couronné de fleurs, qu'on appelle encore un mai. Ils ne voulurent pas que la guerre interrompît cette coutume , et la célébrèrent avec grand bruit. En même temps, quelques hommes hardis tentèrent d'incendier un pont jeté par l'ennemi et qui menaçait la ville ; mais ce pont garni de bandes de fer résista. Les Rochelais faillirent payer cher leur joie intempestive. Lorsqu'elle eut fait place au repos , la nuit , des soldats ennemis escaladèrent le bastion de l'Évangile : mais ils ne furent pas soutenus ; ce n'était encore qu'une bravade faite au hasard; ils se retirèrent emportant une bannière pour tout fruit d'un coup de main qui eût pu leur livrer la ville. Deux attaques simultanées de l'armée sur la vieille fontaine, des Rochelais sur le pont furent encore inutiles. Si les attaques des royalistes étaient mal combinées , leur camp était plus mal gardé. Quotidiennement les sorties des assiégés les surprenaient et leur faisaient du mal. Biron fut blessé à celle du 10 mai.

Ils se flattaient cependant de la reddition de la place. Il semble que leurs attaques fussent plutôt un passe-temps

qu'un moyen d'amener immédiatement un résultat qu'ils attendaient moins d'une victoire que de l'épuisement des assiégés. A cet égard , ils étaient bien informés : la ville souffrait. Les plus intrépides pour eux , tremblaient pour les leurs. Un sieur Laffameur fut emprisonné , parce qu'il avait fait sortir son fils de la ville pendant qu'ils étaient ensemble de garde à la porte des Deux-Moulins. On trouva cependant chez lui un amas de blé. On y trouva aussi des cartes à jouer : les Rochelais s'amusèrent à les jeter aux soldats royalistes, qui leur envoyèrent en échange des heures et des chansons. On rencontre ainsi à tout instant des goguenarderies qui contrastent avec le caractère sombre de ces guerres de fanatisme. On signala à ce moment comme un prodige un secours fort inattendu contre la famine. On trouva à mer basse une quantité de coquillages appelés sourdons , tout à fait extraordinaire , peut-être parce qu'on y fait moins attention dans un moindre besoin. Hommes et femmes allaient les chercher jusque sous le canon de la caraque.

A tant d'attaques inutiles , on mêlait tout aussi inutilement de continuelles propositions de paix. D'Ouarti, Brantôme , en apportèrent de nouvelles , ou plutôt les mêmes déguisées sous d'autres mots , pour remporter toujours des réponses équivalentes. On trouverait aisément tout cela ridicule , si le sang versé et les souffî'ances endurées ne forçaient de voir par deriière beaucoup de résolution et de courage. Par une nouvelle ordonnance , du 11 mai , le Roi appelait tous ses sujets à se joindre à l'armée devant la Rochelle. C'est que cette armée elle aussi s'épuisait et se démoralisait. Le 12 , elle avait éprouvé un échec plus honteux que les précédents ; car il était dû au découragement , à la mauvaise volonté des soldats ; une revanche prise le lendemain , par l'enlèvement d'une casemate dans les fossés , ne le répara pas. L'ardeur et la confiance manquaient aux soldats retenus malgré eux , la constance à la noblesse , la discipline à tous.

Un septième assaut fut donné le 17 mai , toujours sans résultat. Deux officiers d'un haut rang , Sainte-Colombe et Etienne Castrioto , y furent blessés. Celui-ci avant de se remettre aux mains des chirurgiens , traça un dessin des fortifications de la ville qu'il venait de voir de si près, et le donnant à un soldat: Va, dit-il, porter cela au duc d'Anjou et dis lui que c'est le dernier service que je puisse lui rendre ; car ces messieurs vont me couper la cuisse.

On recommença , dès le lendemain, une vive canonnade, à laquelle la ville répondit fort mollement ; la poudre lui manquait. Pour favoriser la pêche des sourdons en gênant le feu de la caraque , les Rochelais avaient placé auprès de la Chaîne un navire qui tirait sur elle. Les assiégeants l'attaquèrent , et y eut là une escarmouche où les femmes se distinguèrent encore. On en vit plusieurs faire des prisonniers. Montgomery avait envoyé de Belle-Ile cinq navires chargés d'introduire à défaut d'hommes au moins de la poudre et des vivres ; ils ne surent rien faire. Un seul capitaine de barque , Arnauld du Halde , osa faire passer sous la caraque même son embarcation de trente-cinq tonneaux et en amena la cargaison dans le port. Ce fut un grand sujet de joie pour la ville , de colère pour le duc d'Anjou , et cependant, quand on eut vu ce que c'était, ce fut aussi pour la ville une grande déception. Plusieurs citoyens cherchèrent à sortir , d'autres parlèrent plus hardiment de paix. Il fallut sévir , menacer les uns comme déserteurs , les autres comme traîtres, des derniers châtiments.

L'armée royale reçut , le 23 , un renfort de Suisses. C'étaient les troupes par excellence. Les Français qu'on regarde aujourd'hui comme une des nations les plus belliqueuses du monde passaient alors, à l'exception des Gascons, pour incapables de fournir des soldats. Ce sont , au dire des ambassadeurs vénitiens , excellents observateurs , les guerres de religion qui leur ont donné leurs qualités militaires. Cette arrivée des Suisses excita dans l'armée royale

une grande curiosité , un grand mouvement. On eût dit qu'on n'en avait jamais vu , dit un témoin. Les Rochelais s'en aperçurent , ils en profitèrent pour faire une sortie qui surprit les ennemis et jeta parmi eux un grand trouble et une grande terreur. Ils leur enlevèrent plusieurs enseignes qu'ils étalèrent comme un trophée à la vieille fontaine.

Pour se venger de cet outrage , on donna deux jours après un nouvel assaut , repris cinq fois , cinq fois abandonné. Un moment pourtant du Lude crut entrer dans la ville , en escaladant le mur du Gabut : mais les assiégés accourant en foule sur ce point le repoussèrent. Ce qu'il y eut de plus grave c'est que dans cet assaut , sur plusieurs points , les soldats de l'armée royale ne suivirent pas leurs chefs. Cette démoralisation croissante n'échappait pas aux assiégés. A leur courage incontestable , ils joignaient évidemment le goût de la bravade. Ils osèrent faire faire une feinte sortie par les goujats de leur armée ; et cette insolente démonstration jeta une terreur panique parmi leurs adversaires. La disette , la maladie qui ravageaient l'armée ajoutaient à ce découragement , et étaient la cause ou le prétexte de la retraite de beaucoup de gentilshommes. Le mécontentement, les accusations réciproques étaient partout. Cependant le duc d'Anjou sentait son honneur engagé et comme signe de sa résolution de prendre la ville , faisait recommencer activement les travaux.

Des effets de la lassitude , moindres, mais analogues , se manifestaient dans la Rochelle. En vain Montgomery avait-il fait dire qu'il allait lui-même se rendre auprès de la reine Elisabeth , pour en solliciter un secours décisif ; peu de gens s'y fiaient ; beaucoup rappelaient qu'on avait autrefois permis à ceux qui le voudraient de quitter la ville et demandaient d'user de ce droit. Il y avait parmi eux des personnages importants. Le Maire et le conseil sentirent qu'en un pareil moment tout relâchement deviendrait vite une débâcle. Ils rejetèrent rudement ces demandes ; ils imposèrent une nouvelle taxe , ils firent faire de nouvelles

sorties. Les mécontents prirent alors un autre moyen. Ils présentèrent au conseil une pétition pour la paix. Le conseil , effrayé par ces tentatives dissolvantes , les voulut refouler à tout prix. Trois cents personnes furent arrêtées. Des deux côtés donc l'épuisement était le même ; il ne s'agissait plus que de savoir qui y céderait le premier. Dans cet état de choses, les combats étaient le point le moins important. Le 7 juin, à six heures du matin, un hardi soldat des assiégeants arriva sur le faîte du mur de la vieille fontaine, la sentinelle l'aperçut et donna l'alarme. On accourut. L'agresseur vit alors qu'aucun des siens ne l'avait suivi, et se retira à la hâte.

Le lendemain, on apprit dans la ville que le duc d'Anjou avait été élu roi de Pologne, mais que les Polonais avaient mis pour condition à leurs suffrages la cessation de toute persécution contre les protestants. On apprit aussi que des députés des villes de Montauban et de Nîmes étaient arrivés dans le camp du duc. On entrait évidemment dans une nouvelle période , on pouvait croire à la paix. Le conseil comprit cependant que pour l'obtenir, une des conditions était de n'en pas trop montrer le désir. Il interdit , sous des peines rigoureuses , toute communication de la ville avec le camp , toute conversation du haut des murailles avec les assiégeants. Il était clair, en effet, que si cette issue mettait un terme aux maux de tous , elle laissait singulièrement en souffrance l'orgueil militaire du duc. Aussi essaya-t-il de tout fmir par un assaut avant l'arrivée des ambassadeurs polonais ; il le fit donner le 12. La noblesse s'y portait avec une grande ardeur. Les princes donnaient l'exemple. Mais les soldats ne le suivirent pas. Ils marchèrent mollement , s'arrêtèrent promptement , et après deux heures d'efforts, où les pertes portèrent presque uniquement sur les chefs , il fallut encore reculer. Le duc d'Anjou , irrité , punit sévèrement les gens de pied sans la lâcheté desquels il croyait que son succès eût été certain ; mais ce fut un dernier effort, sinon le dernier danger. En

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effet , quoiqu'on traitât , on ne déposait pas les armes. Le 14 , le duc d'Anjou , visitant une mine qu'il faisait encore creuser , faillit être tué d'un coup d'arquebuse tiré de la place. Il ne fut sauvé que par le dévoùment de Devins , son grand écuyer , qui le couvrit de son corps et reçut pour lui une blessure dont il ne guérit que par miracle , dit Barbot. Le duc lui-même fut atteint , mais légèrement , et continua avec sang-froid son inspection.

Il y eut encore une escarmouche qui tourna à la confusion des royalistes. Les femmes allaient toujours pêcher les sourdons. Les soldats ennemis qui l'avaient remarqué se mettaient en embuscade et en saisissaient quelques-unes dont ils faisaient les victimes de leur luxure. Des soldats de la ville cachèrent leurs armes sous des habits de femme et firent payer cher aux agresseurs leurs caprices.

Cependant les négociations, depuis le 8 , prenaient enfin un caractère sérieux. Une entrevue avait d'abord eu lieu entre les Rochelais et les députés de Montauban, mais , en quelque sorte , sous la surveillance de quatre officiers du duc , Beauregard , Fizé , Retz et Lanoue. Leur présence n'empêcha qu'à demi les Rochelais d'exprimer le peu de confiance que leur inspiraient les promesses du Roi. Le duc leur faisait proposer une entrevue avec six personnes chargées de ses pouvoirs , à Huré , au Plessis , ou dans quelque autre lieu hors de portée du canon de la ville. Ils ne voulaient pas, eux, aller plus loin que Cougnes , offrant pour gage de sécurité leur parole et n'acceptant pas comme tel les otages qu'on leur proposait. Ils cédèrent pourtant sur ce doute injurieux : ils choisirent , le 13 , des députés, mais ils ne leur donnaient pour mission que d'écouter les propositions du duc pour les rapporter au Maire et au conseil , qui seuls se réservaient de les accepter ou d'y demander des modifications. Le duc délivra donc des saufsconduits , mais il y désignait les Rochelais sous le nom de rebelles. Ils lui furent renvoyés ; on lui déclarait qu'on n'accepterait jamais cette quaUfication. Force lui fut d'accor-

der des saufs-conduits purs et simples. Il les signa, le 14, quelques heures avant d'être blessé à la main par une arquebuse rochelaise.

Des débats s'élevèrent sur les conditions préliminaires du traité. Le duc voulait être reçu dans la ville ; on lui objectait que , dans les circonstances présentes , la ville ne pourrait le recevoir avec les fêtes et les honneurs qui lui étaient dus , que malaisément pourrait-on empêcher que les murmures et les soupirs de tant de veuves et d'orphelins qu'il y avait dans la Rochelle n'allassent jusqu'à lui. Ils étaient nombreux en effet; pendant ce terrible semestre, le registre de la cour de la mairie n'offre qu'une lugubre série d'actes de renonciation , de reprises de droits par les veuves, de nominations de tuteurs et de curateurs. C'était un r€ lus très respectueux mais très positif de le recevoir. Il demandait des otages de la soumission des Rochelais. On repoussait cette demande comme contraire aux privilèges, qui ne voulaient de cette soumission d'autre garantie que le serment. On priait en particulier Lanoue , qui avait repris son importance depuis qu'il s'agissait de paix , de faire comprendre au duc la légitimité de ces scrupules. Cependant le peuple murmurait de la longueur de ces pourparlers , qui n'interrompaient ni les i ravaux des assiégeants , ni les combats quotidiens. Il recommençait à demander si ce n'était pas encore un moyen d'endormir son activité et de le surprendre. Le Maire le réunit, le 19 , en assemblée générale , aux Saintes-Claires , et lui soumit ces difficultés. L'assemblée persista à s'opposer à l'entrée du duc ; elle refusait de donner des otages , contrairement aux privilèges ; mais elle pensa qu'on en pourrait donner , comme garants de l'intention qu'on avait de faire vivre en paix les deux cultes. Le Roi , sur une certaine liste , en choisirait deux de chaque culte ; ils vivraient dans des villes peu éloignées de la Rochelle et seraient renouvelés tous les trois mois. Cette transaction fut acceptée. En même temps on décida que les confiscations faites sur

ceux qui avaient quitté la ville , pendant le siège , demeureraient irrévocables.

Ces résolutions paraissaient assez favorables à la paix pour que le Maire permît que les vivres , dont la vente était jusque là soigneusement surveillée, fussent désormais exposés publiquement et fussent l'objet d'un libre débat entre le vendeur et l'acheteur. Le boisseau de froment était monté de deux livres à six. Il valait à la même époque de quatre livres dix sous à cinq livres à Fontenay. Le tonneau de vin , qui coûtait quinze livres , s'éleva à cinquante , lorsque la paix eut été publiée. Les besoins du camp égalaient ceux de la ville. Ce même jour, 19 juin, les ambassadeurs polonais arrivèrent au camp du duc d'Anjou, désormais leur roi. Ils furent salués par une salve innocente des canons de l'armée. Le 24 , comme pour leur en donner le spectacle , le roi de Pologne lit jouer une dernière mine. Elle manqua tuer quelques-uns des spectateurs, et rejeta les terres de telle manière qu'elles eussent rendu l'assaut plus difficile si on eût dû le donner.

Le lendemain, les Rochelais remirent, rédigées en trentedeux articles, les conditions auxquelles ils acceptaient la paix. Comparées à celles qui avaient été antérieurement proposées, elles constituaient des concessions réciproques. Les Rochelais traitaient pour eux et pour ceux qui avaient combattu dans leurs rangs, pour Nîmes et pour Montauban : mais ils reconnaissaient que Sancerre , dépendant d'un seigneur particulier , ne pouvait être comprise dans ce traité. Ils réclamaient la pleine liberté du culte pour les trois villes , pour les seigneurs protestants la liberté de conscience et celle du culte dans leurs maisons. Ils faisaient couvrir tout le passé d'une amnistie , reconnaître comme bien fait ce qui avait été fait pour leur défense , déclarer que les dettes contractées pour cet objet seraient payées par tous les Rochelais , à quelque culte qu'ils appartinssent , et par tous ceux des réformés qui voudraient y contribuer , consacrant ainsi le double caractère

de leur résistance , à la fois politique et religieuse. Les prisonniers seraient mutuellement relâchés sans rançon. Les privilèges de la ville étaient maintenus ; la garde en était laissée aux citoyens. Le roi pourrait nommer un gouverneur, mais il n'entrerait qu'après que les forces armées qui entouraient la ville se seraient retirées. Le culte catholique devait être rétabli à la Rochelle , sans que l'exercice de cette religion put en rien restreindre les droits de ceux qui le pratiquaient. Des otages étaient donnés par la ville , avec l'interprétation qu'y avait attachée l'assemblée du peuple rochelais. Les clés de la ville seraient remises au Duc. Mais il avait , assure-t-on , secrètement promis de n'y pas entrer. En fait, du moins, il n'y entra pas. Les Rochelais lui savaient peu gré d'une paix qu'ils considéraient comme plus nécessaire pour lui que pour eux. Un résumé de l'histoire du siège , probablement dicté par un ministre du culte et qui fut gravé sur une plaque de cuivre, rapporte à Dieu seul la délivrance de la ville et respire , même dans cette action de grâce, une implacable rancune. Telles étaient, dans leur ensemble et dans leur esprit, les conditions exprimées avec beaucoup plus de détails qui furent signées le 26 , par les princes , pour être soumises à la ratification du Roi.

On ne doutait pas de cette ratification, mais elle pouvait seule donner à ces transactions le caractère définitif d'une paix. On proclama donc une trêve. Elle fut reçue dans la ville avec de grandes acclamations : on fit de grands feux de joie. Cette joie était sans doute sincère ; la trêve mettait fin à tant de maux ! On courut du camp à la ville , de la ville au camp. Les survivants s'embrassèrent. Il y avait sans doute de grands motifs de haine entre les deux partis ; il est pourtant impossible de ne pas voir que ces haines n'étaient pas à beaucoup près aussi vives entre les combattants qu'elles le paraissent chez les écrivains qui les représentent pour nous. Le fanatisme des populations n'eût certainement pas fait seul les guerres reUgieuses, et la plus

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lourde part de cette immense responsabilité pèse sur les hommes politiques de cette époque. Le 30 juin , le peuple convoqué désigna cinquante des principaux citoyens pai^mi lesquels le Roi choisirait quatre otages.

Cette assemblée fut présidée par le coélu Mignonneau. Le Maire, Morisson, se mourait, et, en effet, le 2 juillet, il succombait à tant d'angoisses et de fatigues. Les devoirs funèbres lui furent rendus avec la pompe accoutumée. Puis Mignonneau prit sa place à ce poste d'honneur et de danger. L'autre coélu, Bouchet, était mort sur les remparts.

Les ambassadeurs polonais avaient voulu visiter cette ville , célèbre alors dans toute l'Europe , et que leur intervention avait délivrée. Ils y furent reçus avec solennité le l^"" juillet. Le 6, Lanoue y vint pour recevoir la formule du serment que le maire prêtait au roi. On se plaignit à lui du retard mis à la publication de la paix ; le duc n'ayant pas cru pouvoir la faire tant qu'il n'aurait pas reçu la ratification du Roi , on lui demanda du moins et on obtint la publication d'un ordre à tous de respecter dès lors les conventions inscrites au traité , ce qui permit aux marchands de venir à la Rochelle avec quelque sécurité et au commerce de reprendre. Enfin, le 10, Biron entra dans la ville avec quatre trompettes et un héraut d'armes , et après avoir été reçu avec de grands honneurs , après .avoir accepté , chez Mignonneau , un dîner que lui offrait la commune , publia solennellement un édit du Roi qui reproduisait le traité. Aussitôt, une députation de la ville se rendit au camp pour prêter serment entre les mains du roi de Pologne , lui remettre la Uste des citoyens parmi lesquels devaient être pris les quatre otages et lui présenter les clés de la ville. Ce roi les prit, mais déclara que ses affaires, qui le pressaient de partir, ne lui permettraient pas d'entrer à la Rochelle. On lui présenta aussi quelques menus présents, entre autres des guenons et des perroquets ; comme par une raillerie du hasard, une petite perruche mordit fortement le doigt du prince. Il dissipa ,

en riant de cet accident, l'embarras des assistants. Ce roi, si justement flétri par l'histoire, avait pourtant du courage, de l'éloquence et de l'esprit. Le dimanche 19, les Rochelais célébrèrent la levée du siège par une cène solennelle.

Le roi de Navarre , le prince de Condé , qu'on soupçonnait fort d'être de cœur avec les Rochelais , étaient partis avant le roi de Pologne ; les principaux officiers le suivirent. Humiliés de cette issue du siège, ils s'en vengèrent en soutenant , verbalement et dans leurs mémoires , qu'il ne leur fallait plus que quelques jours pour prendre la Rochelle , non pas sans exciter parfois les railleries de ceux de leur parti qui n'avaient pas la même responsabilité. On répandit aussi ce bruit sans vraisemblance , que le Duc avait vendu la paix aux Rochelais. Assez d'autres causes expUquent son échec. Les hésitations politiques , les lenteurs , les tâtonnements , les approvisionnements incomplets , la faiblesse des moyens d'attaque, et par dessus tout l'indiscipline de l'armée. Ces faits ressortent des nombreux détails donnés par les militaires de cette époque , des études faites par ceux de la nôtre. De grands efforts furent déployés des deux côtés ; on estime à trentequatre mille les coups de canon tirés contre la place ; neuf assauts furent repoussés ; huit mines éclatèrent peu à près sans résultats. Les assiégeants perdirent dix mille hommes par le feu ou le fer de leurs ennemis , vingt mille par les maladies , parmi lesquels il y eut proportionnellement un nombre considérable d'officiers et d'hommes d'un haut rang. La suspension du commerce , la dévastation des campagnes , d'autant plus sensible que des vignes arrachées sont plus lentes à remplacer , causèrent des pertes énormes aux assiégés , mais leurs pertes en hommes ne furent appréciées qu'à cinq cents habitants et à huit cents réfugiés. Cette disproportion excessive démontrerait à elle seule que les conditions de l'attaque et de la défense étaient bien autres qu'elles ne sont aujourd'hui.

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J'ai abrégé, mon cher Julien; j'ai omis beaucoup de ces détails militaires dont je ne suis ({u'un juge fort incompétent , qui eussent allongé le récit déjà si long que je t'ai fait de ce siège , et qui eussent bien peu servi à te faire connaître les Rochelais. J'ai tâché , au contraire , de faire ressortir les mobiles de leurs actions. Leur courage fut incontestable ; il n'y a pas besoin de l'attribuer aux vignes que, selon un médecin, Charles IX leur eût ôtées, s'il eût vécu, pour les dompter plus aisément. Ils étaient excités par les plus puissants motifs : l'indignation , la conviction qu'ils avaient tout à craindre , pour eux et leur famille , d'ennemis acharnés et perfides , la ferveur religieuse , la pleine confiance en leur droit. Ces sentiments les animaient et les unissaient. Rien de tout cela n'existait chez les assiégeants. Les soldats firent avec répugnance, et bientôt avec lâcheté, une guerre où ils n'avaient aucun intérêt; les gentilshommes, toujours occupés des souvenirs et des désirs de leur vie licencieuse et désordonnée , n'avaient pour stimuler leur bravoure que le point d'honneur ; beaucoup étaient indifférents ; beaucoup , retenus par les circonstances dans un parti qui n'était pas le leur, étaient favorables à ceux qu'ils combattaient , et les soutenaient de leurs vœux et de leurs avis, tout en les attaquant de leurs armes ; beaucoup , et cette considération morale si importante ressort clairement d'anecdotes rapportées par un moraliste fort peu sévère , par Brantôme , étaient troublés par les remords de la part qu'ils avaient prise aux assassinats de la Saint- Barthélémy ; beaucoup enfin, se croyant supérieurs par les connaissances et à peine inférieurs par le rang au prince qui les commandait, ne lui prêtaient qu'une obéissance fort imparfaite. Cette dernière cause toutefois eût dû agir plus fortement encore à la Rochelle , où des soldats , gentilshommes d'un rang élevé , eurent à obéir à un maire bourgeois , et Lanoue fut peutêtre aussi utile par l'exemple qu'il donna à cet égard que par son courage et par ses talents. Ce n'en est pas moins

un grand titre d'honneur pour les deux maires , Jacques Henry et Jean Morisson , que d'avoir su jusqu'à la fin repousser leurs ennemis et dominer leurs alliés.

L'édit de juillet ne fut enregistré en parlement que le 13 août; c'est à cette date que partirent les otages de la Rochelle, que rentrèrent les catholiques. Les Rochelais ne l'avaient pas attendue pour envoyer le traité à leurs coreligionnaires , en leur faisant connaître que leur fatigue , la disette de vivres et de poudre qui s'annonçait, la certitude qu'ils avaient de n'avoir désormais de secours à attendre ni d'Angleterre ni d'ailleurs, les avaient forcés de se relâcher en quelque chose des conditions qu'ils avaient d'abord posées. Mais ni les catholiques ni les protestants n'acceptèrent franchement cet édit. Malgré les promesses faites aux ambassadeurs polonais, le siège de Sancerre fut poussé jusqu'à ce que cette malheureuse ville succombât à la famine. Les protestants du Dauphiné et des Cévennes , pressés de moins près, ne déposèrent pas les armes.

Pour la Rochelle même , la levée du siège n'était pas la paix ; elle ne ramenait ni sécurité ni confiance , et à ces difficultés du dehors se joignaient celles du dedans. Les soldats réclamaient leur paie , des récompenses , et menaçaient, si on ne les leur donnait, de se faire leur part. Le Maire avait bien pour leur résister une population alors singulièrement belliqueuse ; mais dans celle-ci même une partie , la plus pauvre , était accoutumée à vivre de la guerre et retournait difficilement au travail. Une lutte était d'ailleurs un malheur qu'il fallait éviter à tout prix. Mignonneau, à son tour, succomba à la peine, le 14 août. Les trois coélus étaient donc morts , et ce fait inouï jusqu'alors posait cette redoutable question : Dans quelles mains passait l'administration? Toute hésitation était dangereuse dans de telles circonstances. Jacques Henri se rendit immédiatement dans la maison de Mignonneau , se fit remettre , en en faisant dresser un acte solennel , les livres des statuts, les clés des tours, s'empara des insignes

et des fonctions du maire. Il agit , on le laissa faire, et on discuta à loisir. Fallait-il procéder à une nouvelle élection? fallait-il reconnaître le maire de l'année précédente par continuation ou comme premier échevin. Les statuts consultés , on décida que dès-lors et à l'avenir , pareil cas échéant , les fonctions de maire seraient exercées par le premier échevin ; à son défaut , par le premier conseiller ; au défaut de celui-ci , par le second échevin , et ainsi de suite. Cependant l'action ferme, mais violente d'Henri ne devait que trop se ressentir de la façon brusque dont il avait saisi le pouvoir.

Ce rude et long siège laissait les Rochelais appauvris et endettés. Il était tout simple qu'ils eussent recours , pour le paiement de leurs dettes, à ceux pour lesquels, en partie du moins , ils les avaient contractées , et ils envoyèrent Dartigues à Montauban demander des secours aux députés des églises qui y étaient réunis. Cette démarche si naturelle eut des suites funestes , et ils payèrent bien cher la faute de n'avoir pas su volontairement accepter le sacrifice déjà fait. Ils n'obtinrent que des promesses qui restèrent complètement vaines , mais ils se trouvèrent de plus en plus engagés dans les projets de la faction protestante , dans les projets d'une guerre juste peut-être , mais qui n'était cependant imposée ni par la nécessité de repousser un grand danger actuel , ni par la défense de droits précis et reconnus.

Au parti protestant commençait alors à s'en joindre un

autre , d'une légitimité bien plus douteuse ; celui où l'ambition du duc d'Alençon se cachait derrière le nom si souvent usurpé du bien public. Malheureusement, la mauvaise foi notoire de la cour légitimait tous les moyens de résistance aux yeux même des plus honnêtes gens. Ces partis attachaient un grand intérêt à s'assurer cet asile de la Rochelle , dont le succès venait encore de relever l'importance ; aussi y faisaient-ils colporter avec soin les bruits les plus inquiétants , les plus propres à empêcher les habitants de s'abandonner avec confiance à l'espoir et aux habitudes de la paix. Le lieutenant général de Poitou , Lahaye , essaya même de les faire déclarer immédiatement pour la guerre ; mais il n'y réussit pas. Son action n'en fut pas moins funeste , elle ne pouvait qu'inspirer un grand mécontentement à ceux chez qui l'esprit rochelais l'emportait tui' l'esprit calviniste , un bien plus grand à ceux qui étaient restés catholiques , et par cela même qu'aviver les méfiances et les divisions. Bientôt le bruit se répandit qu'on venait d'apprendre par la dame de Brisembourg , qui était calviniste , que des Rochelais avaient proposé à son beau-frère , le maréchal de Biron , de remettre la Rochelle entre ses mains , s'il voulait y faire entrer secrètement des troupes , ce qui était facile en les faisant cacher dans des barques qui viendraient de Saintonge, des charentaises, comme on les appelait , en apparence chargées de bois. Biron n'avait attaché à cette ouverture assez d'importance ni pour la suivre ni pour la taire. Les magistrats prirent très ostensiblement des précautions pour faire avorter cette intrigue et l'imputèrent à deux échevins, Amateur Blandin, qui, de protestant devenu catholique, avait par cette révolte, selon le mot du temps , perdu tout crédit dans la ville , et Jacques Dulion , qui avait été banni de la ville pendant le siège. Tous deux, disait-on, espéraient par là tout à la fois se venger et reconquérir le pouvoir. Toutefois on n'exerça pas contre eux de poursuites. Blandin quitta la Rochelle , Dulion y resta.

Mais peu après, le 10 décembre , les zélés , les ministres et plus qu'eux tous Denort , le plus passionné et le plus inlluent , s'en eillaient colportant par la ville une lettre datée du 8 , qu'on venait de leur remettre. Elle ne portait d'autre signature qu'un cœur traversé d'une épée , ce qui fit donner aux troubles qui s'en suivirent le nom de faction du cœur navré. Celui qui l'écrivait disait que , huguenot de culte et de cœur , il était pourtant par les circonstances forcé de servir sous le comte du Lude , et que par les ordres reçus pour son service il avait appris que la Reine mère , espérant devoir à la trahison ce que n'avait pu faire la force ouverte, avait chargé Biron, du Lude, Puygaillard et Dulandreau , de surprendre la Rochelle à l'aide d'intelligences qu'ils s'étaient ménagées dans la ville. On désignait les traitres, Lazardonière , Laporte, Laplante, Turgier , Lasalle ; c'étaient des officiers mercenaires qui avaient combattu avec bravoure pendant le siège, mais qui, à la paix, n'avaient pas voulu rentrer dans leur patrie dofit les éloignaient des accusations que ne couvrait pas l'amnistie ; des hommes , par conséquent dont la moralité était plus suspecte que le courage, Bs se plaignaient qu'on n'eût pas assez reconnu leurs services , que la ville ne les gardât que comme malgré elle. Ces dispositions les avaient rendus très accessibles à la corruption. Déjà, pour seconder leur dessein , des soldats royalistes s'étaient logés à Saint- Vivien et à Nuaillé, et l'exécution n'en pouvait être éloignée.

Cette lettre anonyme parut d'abord" n'être qu'un piège et trouva peu de confiance ; mais un mouvement des troupes de du Lude l'ayant confirmée ou paru confirmer , la peur amena la crédulité. Des officiers qui commandaient un corps posté à Mauzé, Gargoulleau, Normand, Campet, reviennent en ville , s'écriant qu'ils ne peuvent souffrir que , pendant qu'ils veillent en avant sur la patrie, des traîtres travaillent à la livrer. Dirigés par l'ardeur aveugle des pasteurs , ils arrêtent eux-mêmes les conspirateurs désignés, et le Maire

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