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les laisse faire. Mis à la torture, qui leur fut donnée en les suspendant par les mains et en faisant tirer leur corps par des poids attachés à leurs pieds , les accusés avouent tout ce qu'on leur impute , disent tout ce qu'ils savent , peutêtre tout ce qu'on veut leur faire dire. Sur leur déposition, le Maire ordonne l'arrestation de plusieurs citoyens issus des premières familles, Guillaume Guy, Regnault, Briault, Guerry, et, après l'interrogatoire de ceux-ci, celle de deux échevins , Jacques Dulion et Claude Huet. Dulion, qui était à sa maison de Saint-Rogatien, résista aux hommes armés qui venaient pour l'arrêter, et fut tué en se défendant. On produisit comme trouvées dans ses papiers des pièces à la charge des accusés : Dulion avait combattu dans les rangs ennemis pendant le siège , et l'opinion ne lui était pas favorable. On remarqua cependant que, quelque grave que fût l'affaire , on n'avait pas fait le procès à sa mémoire , comme si on eût obtenu par sa mort tout ce qu'on désirait. Huet résista aussi , mais d'une manière plus heureuse. Repoussant ceux qui voulaient l'arrêter , il sortit de chez lui , se rendit à rEchevinage , où plusieurs membres du corps de ville interrogeaient de nouveau Guillaume Guy. Interpellé par Huet , Guy démentit le témoignage qu'il avait rendu contre lui , le déclarant arraché par les promesses et par les menaces. Fort de cet aveu , Huet plaida énergiquement sa cause. Il soutint qu'il n'était coupable d'aucune complicité de fait ni d'intention dans la tentative qu'on poursuivait ; que la haine de Salbert et celle de Henri ,. nées d'une vieille rivalité , surexcitées par sa conduite pendant le siège , où il avait été le promoteur de la pétition présentée pour la paix , faisaient tout son crime ; qu'on voulait atteindre en lui le légitime usage de la liberté du citoyen. Il lit prévaloir ces moyens de défense et le Conseil déclara qu'il n'y avait pas lieu à suivre contre lui. Mais ses ennemis avaient agi ; ils avaient soulevé contre lui ({uelques hommes de la populace, et, quand il sortit de l'échevinage, un furieux, nommé Bazas, se jeta sur lui pour
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le frapper d'un poignard. L'énergique Huet reçut le coup dans le bras, saisit l'assassin à la gorge et l'aurait étranglé si son beau-frère Bouliereau ne l'eût retenu. L'assassin prétendit ensuite n'avoir agi qu'à l'instigation du Maire.
Cependant les premiers accusés , les soldats , avaient été remis entre les mains de juges plus réguliers , ceux du présidial. Leurs adversaires pressaient fort le jugement; ils produisaient contre eux , outre leurs aveux arrachés par la torture , et les papiers trouvés chez Duhon , des témoins qui déclaraient avoir vu un gentilhomme du comte du Lude en conférence avec Lazardonnière , désigné comme le principal agent du complot ; bien des gens regardaient ces témoins comme ohjectables , ces indices comme fort insuffisants , ils ajoutaient en outre qu'on ne laissait pas à la justice son libre cours , que les zélés visitaient les magistrats , non seulement pour les hâter , mais pour les influencer par leurs menaces , pour leur montrer parmi leurs soldats exaspérés bien des gens prêts à trouver là un motif pour se porter à toutes les extrémités. Le 14, la sentence fut rendue ; elle condamnait Lazardonnière à être roué vif sur la place du château ; sa tête devait être exposée au bout d'une pique, à la porte de Cougnes. Mis de nouveau à la torture , Laporte et Laplante eurent le même sort le lendemain. Tous au moment du supphce protestèrent de leur innocence ; Laplante ajouta que les tourments lui avaient arraché des déclarations mensongères contre d'honnêtes gens , aussi innocents que lui. On vit alors une chose dont on trouverait peu d'exemples. Le pasteur Dumoulin , de Fontenay , assistait Laplante dans ces terrihiles moments. Irrité de ces désaveux, il lui saisit les bras, pour les élever et les montrer au peuple , en criant : Voyez le grand mal qu'on lui a fait, une mouche n'en fût pas morte ! et il menaça Laplante de la damnation. Sous cette horrible pression , le patient brisé rétracta ou laissa regarder comme rétractée sa dernière déclaration. Peu de temps après , Dumoulin subit à Fontenay un sort analogue à celui de
Laplante , et le peuple y vit la justice de Dieu. Mais Dieu , mon enfant, laisse aux choses de ce monde un libre cours, réglé par des lois qui nous sont peu connues ; il serait plus que téméraire de voir ses jugements dans la fortune des hommes pendant cette vie. Sa justice est patiente , parce qu'elle est éternelle.
Le 19 , Turgier et Lasalle furent condamnés comme leurs coaccusés. Ce même jour , le Maire écrivit au Roi pour lui faire connaître la conspiration qui avait été découverte et la manière dont elle avait été expiée.
Restait à prononcer sur les bourgeois arrêtés. Le 26 , Briault , Guerry , Regnault furent mis en liberté sous caution ; le 28, Guy, mis à la question, avoua tout ce qu'on voulut lui faire avouer contre lui et contre d'autres ; mais lorsqu'on lui lut la sentence qui le condamnait , comme sorti d'une famille d'anciens maires , à avoir la tête tranchée , il déclara que ces prétendus aveux ne lui avaient été arrachés que par sa faiblesse contre les tourments. Ce démenti devait recevoir encore une plus grande solennité. Le lendemain , pendant que , monté sur l'échafaud dressé sur la place du château , il n'attendait plus que le glaive du bourreau , Claude Huet l'interpella à haute voix , le suppliant , maintenant qu'il était en face de la mort , de s'exprimer librement sur son compte. « Monsieur Huet , répondit Guy , je vous ai déchargé par mon procès et je vous décharge encore présentement, comme étant innocent du fait , et pour cet effet je vous ai requis pardon et encore de rechef je vous le requiers , d'autant que je vous ai accusé à tort et que vous êtes innocent. On me l'a fait dire. Je vous prie, pardonnez-moi, comme je prie Dieu de me pardonner mes péchés , mais non pas cette trahison ; car je n'en suis pas coupable. » Quelques minutes après, sa tête tomba.
Ces scènes émurent vivement les Rochelais : ils n'étaient que trop habitués à l'effusion du sang ; mais la justice est chose si sainte pour les hommes qu'un assassinat juridique
les consterne cent fois plus que tous les massacres dos champs de bataille. Les troupes royales ne continuèrent pas leur mouvement vers la Rochelle , et leurs chefs protestèrent de leurs intentions pacifiques. On reçut bientôt des lettres de Charles IX, en date du 2 janvier. Il féhcitait les Rochelais d'avoir découvert le complot ourdi contre eux , y désavouait toute participation , et les louait de la sanglante vengeance qu'ils en avaient tirée. Ces lettres ne concilièrent au Roi ni l'estime ni la confiance. L'opinion générale n'en fut pas moins que les desseins perfides de la cour étaient avérés , le degré de culpabilité des victimes incertain , la tyrannie du Maire et de son parti évidente. Malgré l'impossibilité où se trouve aujourd'hui l'historien de démêler la vérité entre des assertions contradictoires , il lui est difficile de ne pas dire aussi lui que l'instruction juridique fut conduite de manière à assurer des vengeances plus qu'à éclairer la justice. Ces terribles catastrophes eurent au moins le seul bon effet qu'elles pussent avoir , celui d'amener une réaction et d'appeler le choix des électeurs sur des hommes plus modérés. Dans ces dispositions, on ajouta peu d'importance au bruit que le Maire fit courir, de tentatives d'empoisonnement formées contre lui et les principaux de la ville.
Au milieu même de cette émotion , le 3 janvier 1574 , Lanoue arriva à la Rochelle : il y apportait ce triste avis trop facile à croire , que la cour était pleine de mauvais desseins pour les protestants , qu'ils ne devaient compter que sur leurs armes , soit pour maintenir la paix , soit pour repousser la guerre. La brusque manière dont Lanoue avait quitté la Rochelle n'y avait pas laissé de bien grandes rancunes: sa présence, si elle était une annonce de guerre, était une garantie contre les excès des soldats ; en sorte que , lorsqu' après une cène solennelle il eut exphqué sa conduite à l'assemblée du corps de ville , des bourgeois et des habitants réunis, il reprit tout son crédit à la Rochelle. C'était pourtant le moment où la méfiance eût été le plus
justifiée. Car Lanoue lui-même , et c'est un grand signe du malheur des temps , attaché au duc d' Alençon , était devenu un homme de parti.
Résolus à se joindre aux églises et par conséquent à faire la guerre , les Rochelais la commencèrent , au moins indirectement , et ce début fait bien voir quels intérêts matériels secondaient les passions politiques. UnLucquois, Licani , avec une gaiiote et un autre navire nommé VHirondelle, croisait sans cesse de l'embouchure de la Sèvre à celle de la Gironde, gênant, rançonnant, pillant les navires par lesquels se faisait le commerce de la Rochelle. Un jour que ses embarcations étaient à l'ancre en rade de l'ile de Ré, et lui de sa personne à terre , des barques et des pataches rochelaises , montées de trois cents hommes , attaquent et enlèvent les deux navires. L'équipage s'était rendu à condition d'avoir la vie sauve ; on n'en tint compte. Poursuivis comme pirates , devant la justice régulière et au nom du Roi , les captifs furent condamnés comme tels ; dix furent pendus , les autres fustigés. Exécuté lui-même en effigie , Licani réclama vivement à la cour , et prétendit , non sans raison , que ce jugement passionné cachait un acte de corsaire et un fait de guerre. Mais on n'en était plus aux ménagements. On se regardait bien comme en guerre ; on nommait un général , et Lanoue recevait ce titre par la déférence habile d'un homme d'une bien plus haute naissance , d'un Rohan. On entassait les provisions et les munitions ; on réparait les brèches des fortifications , on déblayait les fossés de la vieille fontaine , on relevait le boulevard de l'Evangile , on en élevait de nouveaux sous la direction de Maninville. On publiait et on répandait en France et en Allemagne un manifeste où l'on déclarait ne s'armer que pour une légitime défense , pour réclamer l'exécution des édits partout violés. Les politiques, ou parti du bien public , publiaient en même temps le leur. La Reine-mère et le Roi mourant s'en émurent. Le 26 janvier, Saint-Sulpice envoyé par eux vint à la Rochelle , pour
exhorter la ville à la paix et se plaindre du meurtre des matelots de Y Hirondelle. On lui remit des copies des actes judiciaires et du jugement prononcé contre les pirates ; à ses autres plaintes , on répondit par des protestations d'amour pour la paix et par des récriminations qui lui en déterminaient la portée. Il partit le lendemain, peu rassuré. On ne reçut guère mieux pourtant Lahaye , qui revint provoquer une plus grande liaison avec le parti des politiques. Les Rochelais essayaient de tenir une sorte de balance , de se réserver pour une guerre réellement défensive ; ils ne pouvaient oublier ce qu'ils venaient de souffrir ; comme pour le leur rappeler , les tours du château , ruinées par le canon du siège , venaient de s'écrouler , écrasant la maison du concierge , et il avait fallu transférer les prisonniers aux prisons de l'hôtel-deville. Mais les événements devaient être plus forts qu'eux. L'ambition trompée du duc d'Alençon , le mécontentement inquiet de Henri de Navarre et du prince de Condé, la disgrâce de Montmorency , la fortune croissante des Guises , poussaient le parti des politiques à des tentatives violentes , que les protestants devaient seconder. Ces derniers seuls agirent, en s' emparant, dans des provinces diverses , de plusieurs places , la nuit qui commençait le carême , ce qui fit donner à cette prise d'armes le nom de guerre du mardi gras. Les Rochelais, pour leur part, se rendirent maîtres de Rochefort , qui commandait le cours de la Charente, et par là leur importait autant que Marans ou l'île de Ré. La trahison de Lamelle fit avorter les desseins des politiques. Quelqaes-uns des princes .renièrent la part qu'ils y avaient prise ,- d'autres s'enfuirent en Allemagne. Ce premier échec rejeta les Rochelais dans leurs incertitudes , et ils se remirent à vanter la paix. Mais Lanoue revenant rapidement parmi eux fit sentir au conseil de la ville, et, bientôt après, à tous les habitants convoqués au son de la cloche dans la salle Saint- Yon en assemblée générale , que ces tergiversations étaient ce qu'il y avait
de plus dangereux. On se résolut donc à la guerre , et on nomma pour assister le Maire un conseil extraordinaire composé de quatre échevins , quatre pairs , quatre bourgeois , et quatre des gentilshommes réfugiés. Ceux-ci montrèrent aux Rochelais une grande déférence , en les chargeant de choisir eux-mêmes ceux d'entre-eux qu'ils voudraient appeler à cette honneur.
C'était suivre les errements du siège. Toutefois la Rochelle n'était pas appelée à jouer un rôle aussi brillant ni aussi terrible. Pendant toutes les guerres de la ligue , elle devait être parfois le centre politique , le quartier général, la place de refuge des combattants , mais non plus l'objet ni le prix du combat.
Les attributions du conseil réglées , son premier acte fut , bien qu'on eût contracté à l'assemblée de Millaud une alliance avec les églises , d'en contracter une plus étroite avec les provinces de Poitou, de Saintonge et d'Angoumois, à cause de la solidarité évidente des intérêts. La signature de René de Rohan figure la première sur cet acte daté du 13 mars. Il s'empara de Brouage , sans tenir assez de compte des droits du propriétaire , ce qui faillit amener des divisions sanglantes dans le parti même. Mais l'acte en lui-même était agréable aux Rochelais, ainsi que les mesures prises par Lanoue pour s'assurer de l'Ile de Ré. Maîtres de ces deux points , ils se croyaient libres du côté de la mer, sûrs de la rentrée de leurs corsaires. Aussi se hâtèrent-ils d'en armer un grand nombre. Lanoue et le Maire signaient leurs lettres de marque. Un règlement leur assignait comme amis tous ceux qui commerçaient avec la Rochelle et les autres ports de la Cause , comme ennemis tous ceux qui commerçaient avec leurs adversaires ; usant de la grande latitude que cette désignation laissait à l'avidité , ils infestèrent bientôt toutes les côtes , de Calais à Gibraltar , au grand profit des armateurs , de la ville et de la Cause, qui se partageaient le cinquième des prises , à la grande irritation du parti. opposé ; aussi Strozzi, envoyé par le Roi ,
dans une entrevue à Esnandes , essaya-t-il , mais inutilement , de rappeler les Rochelais à la paix. Le 23 avril au contraire , après l'élection du nouveau maire , Guillaume Texier , réunis en assemblée générale , ils adoptèrent les règlements prescrits pour la guerre. Comme pour entretenir les haines , les adversaires y sont constamment désignés par le nom de massacreurs. Les commissions pour affaires spéciales de guerre devaient porter cinq signatures , celles de Rohan , de Lanoue , de deux autres seigneurs et du Maire de la Rochelle.
La mort de Charles IX , qui arriva le 30 mai , parut fournir un nouveau motif aux amis de la paix. L'énergique Claude Huet , que l'échafaud vu de si près n'avait pas détourné des affaires publiques , vint de Chàtelleraull pour s'en faire hautement l'avocat à la Rochelle. Mais les circonstances le secondaient mal. Les protestants imputaient la saint Barthélémy bien moins au Roi qu'à sa mère , au frère qui lui succédait , aux Guises dont le pouvoir croissait toujours. Parmi les faits qu'on imputait à Montgomery, dans le procès capital qu'on lui faisait malgré la capitulation de Donfront, on faisait figurer sa molle tentative pour secourir la Rochelle ; les députés envoyés de la Rochelle à l'assemblée qui devait se réunir à Millaud, pour chercher les conditions d'une paix solide , Lapopelinière et Lefèvre , avaient été arrêtés à Caussade , malgré un sauf-conduit. Rien ne faisait pressentir des résolutions plus pacifiques qu'auparavant, et, en effet, ce ne fut pas la paix qui sortit de la réunion de Millaud.
Cependant , les efforts de Claude Huet ne furent pas complètement sans résultats. Les intérêts commerciaux balançant les fureurs politiques , on suspendit pendant quelque temps la délivrance des lettres de marque , on arrêta par des règles plus précises et plus sévères la Hcence des corsaires ; on rendit plus sûr et plus facile le trafic avec les catholiques , tout en maintenant comme ennemis les sujets du roi d'Espagne. Une entrevue avec
des députés de la Reine, qui eut lieu à Thairé, le 27 juin, amena même une trêve , à des conditions si favorables pour les confédérés qu'il semble que Catherine ait espéré encore les endormir. Aussi les esprits inquiets s'en montraient-ils mécontents. Ghenevert , du Poitou , ministre réfugié , s'emporta jusqu'à écrire et publier un livre où il accusait de trahison les chefs qui avaient pris la plus grande part aux dernières guerres. vSon procès lui fut fait, et il fut condamné à se rétracter et à voir détruire son livre. On prétend qu'il fut plus tard réimprimé à Bàle. Les mécontents portaient leurs plaintes bien haut , puisqu'ils accusèrent le Maire de la Rochelle lui-même , d'avoir envoyé à Niort l'empreinte des clés de la ville. Une accusation moins grave avait, l'année précédente , coûté la tête à Guillaume Guy ; mais celle-ci n'eut aucune suite. Le corps de ville donna à Texier une garde du corps , pour le garantir de la fureur des fanatiques , dirent les uns , pour le surveiller, dirent les autres. Ceux-ci ajoutent qu'on lui donna dans le même but un conseil ; mais le conseil extraordinaire, nommé avant cette affaire, ne fut renouvelé que sous la mairie suivante , en octobre 1575 , et Texier , après sa mairie, conserva un grand crédit et fut plusieurs fois chargé de missions de confiance.
On dit que le Maire , pour se justifier , déclarait avoir , en envoyant des empreintes de clé , tendu un piège aux ennemis de la ville et cherché à les faire se dévoiler. Cette explication , qui nous paraîtrait si suspecte , était pourtant dans l'esprit de cette époque. Tout alors était ruse, piège, espionnage, entre des hommes de même langue, si voisins, si mêlés entre eux , qui comptaient tant d'anciens amis parmi leurs ennemis politiques , dans une guerre où , lors même qu'on ne servait pas son parti, on servait ses propres intérêts en faisant du butin , en enlevant des prisonniers qu'on mettait à rançon. Les arts même de la paix poussaient à la guerre. Ainsi, cette année, on joua à la Rochelle une tragédie dont le sujet était la mort d'IIolopherne ,
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œuvre , restée inédite , d'une jeune dame de vingt ans , Catherine de Parthenay, veuve alors, et alors à la Rochelle, où elle épousa, au mois d'octobre, le duc de Rohan.
Le prince de Condé, désigné par l'assemblée de Millaud comme chef du parti , écrivait d'Allemagne aux Rochelais pour les y attacher de plus en plus. Lanoue l'appuyait. Il savait , pour y avoir trouvé autrefois des obstacles , que les assemblées générales du peuple résistaient moins que le corps de l'échevinage aux entraînements beUiqueux , et c'est du peuple assemblé dans la salle Saint-Yon qu'il obtint les secours pécuniaires demandés par Condé ; mais les mauvaises récoltes de vin et de sel ne permirent pas de tenir cette promesse. Les instances de la cour , une entrevue avec Laboissière-Brisson à la porte de Cougnes , avec Brantôme à Angoulins , avec Lahunaudaie dans la salle Saint-Yon même , n'entravèrent pas ce mouvement. Des envoyés de la Rochelle avaient été cimenter les liens formés autrefois avec Montgomery ; d'autres partaient pour Nimes , où les protestants se réunissaient pour chercher les conditions d'une bonne paix , et faire des règlements de guerre. Cependant le poids des nécessités militaires se faisait sentir à la Rochelle; la prise de Benon, que Lanoue reprit bientôt , les démêlés entre Plassac et Saint-Gelais , deux hommes du même parti , à propos de Brouage , y avaient causé de grandes inquiétudes ; peu soucieux et peu intelligents des intérêts du commerce , les gentilshommes réfugiés avaient de leur propre autorité mis des impôts sur les denrées qui entraient à la Rochelle. Les commerçants réclamèrent, en gens habitués à être maîtres chez eux , et restèrent maîtres : mais quelques gentilshommes partirent et entre eux le fils de Montgomery.
Par suite de ces divisions et de ces mécontentements , l'île de Ré se trouvait sans garnison ; par un coup de main hardi , Dulandreau la surprit et se logea dans Saint- Martin ; mais les Rochelais furent aussi actifs et aussi audacieux que lui. Le maire , Guiton de la Valade , le fit
attaquer la nuit môme (2 septembre 1575) par trois cents hommes, conduits par deux gentilshommes du Bas-Poitou, Lafromentière et Lapopelinière. Après de grandes pertes, Dulandreau s'échappa presque seul. Ce fut un double triomphe. Dulandreau , qui avait abandonné la Réforme , était fort détesté des protestants , et ils exprimèrent leur haine dans un récit imprimé de cette expédition. Les sectes admettent toutes qu'on ne va vers elles que par conviction , qu'on ne les quitte que par des motifs coupables. Lanoue prit bientôt des mesures pour la conservation d'une position aussi importante que l'ile de Ré.
La joie fut encore augmentée lorsque quelques jours après le capitaine Varlet , commandant le navire le Chien , rentra avec des prises faites sur les Espagnols , qui portaient entre autres choses , assurait-on , de dix à douze quintaux d'or. Rien ne faisait plus de partisans à la guerre. Cependant, il y avait de terribles compensations. Ainsi, ce mois là même , les vendanges ne pouvaient se faire que sous la protection de cavaliers armés , pour écarter ou repousser au besoin les partis ennemis.
Ces luttes avec la noblesse avaient au moins l'avantage de faire sentir aux Rochelais la nécessité de se soutenir les mis les autres ; aussi , le 29 septembre 1575 , les membres de l'échevinage et les bourgeois qui n'en étaient pas rédigèrent-ils solennellement un acte d'union , où ils énumèrent les droits qu'ils s'engagent réciproquement à se maintenir , droits religieux de la secte , droits politiques de la ville, qu'ils jurent de défendre contre tous, de quelque qualité ou condition qu'ils puissent être , fussent-ils leur père ou leur mère ; c'est là un de ces actes qui faisaient dire à un ambassadeur vénitien que le royaume de France tendait à se morceler, et que ceux de la Rochelle étaient rois , non pas de nom , mais de fait. Ce degré d'autonomie était ancien pourtant, mais il avait disparu presque partout ailleurs , et par là paraissait une prétention étrange et nouvelle. Ce qui était plus récent , c'étaient les dange-
reuses dissensions entre le corps de ville et les bourgeois , que cet acte constatait en les suspendant. Le 5 octobre suivant , les bourgeois nommèrent quatre des leurs pour assister au conseil établi près du maire et veiller au maintien de leurs privilèges particuliers. C'est en ménageant ces prétentions à l'indépendance, d'abord dans ses lettres, puis par les discours de son envoyé Larochepot , que le duc d'Alençon, récemment échappé de la cour, se concilie les Rochelais , bien que plusieurs parmi les protestants zélés trouvassent qu'on faisait une part de pouvoir trop grande à un prince catholique. Il obtint des Rochelais un secours de dix mille livres. Il lui envoyèrent des députés munis d'instructions détaillées , où ils protestent de leur dévoùment pour leur religion , de leur respect pour le prince, de leur déférence pour la noblesse, mais en exprimant très nettement qu'ils attendent de celle-ci le respect complet de leurs droits et une contribution pécuniaire aux frais de la guerre. C'était toujours là une des pierres d'achoppement.
Tout ce qui rendait la guerre plus dangereuse disposait la cour à la paix. Aussi, le 5 janvier 1576, une trêve futelle proclamée. Les Rochelais envoyèrent pour traiter de la paix leurs députés, mais avec une procuration très détaillée. Ils n'avaient jamais laissé à leurs agents d'autre rôle que celui de leurs interprètes , et ces précautions défiantes s'étaient plutôt accrues que diminuées par l'immixtion des simples bourgeois dans les affaires. La trêve suspendit l'armement de leurs corsaires , mais elle ne suspendit pas les incursions dont ils souffraient de la part de la garnison royaliste de Marans. Aussi donnèrent-ils commission expresse au sergent-major Gargoulleau de surveiller ces maraudeurs , de les enlever et de les faire juger sommairement et punir, au nom du Roi , comme infracteurs de la trêve. Ils lui donnaient à l'appui de cette commission du canon et de l'argent. Gargoulleau , profitant du passage du capitaine Bourri , avec cinq compagnies de gens de pied ,
les prit à sa solde pour quelque temps , et au bout de six jours se rendit maître de Marans et de son château. Telle était la guerre, telle la paix de cette époi^ue.
La paix était à peine plus sûre entre alliés. Des envoyés du duc d'Alençon étaient venus apporter aux Rochelais un règlement sur la conduite de la guerre , arrêté à Ruffec , qui mettait la Rochelle même dans l'étroite dépendance des princes , et leur demander de l'argent. Le Maire vit et leur fit observer assez sèchement que ce règlement empiétait sur leurs privilèges , annulait le pouvoir du maire et du conseil organisé près de lui , et leur signifia que les choses resteraient comme elles étaient. Quant à l'argent , il parla de la misère , des vignes gelées , des besoins de la ville ; mais ajouta qu'il voulait faire plus que le possible , et qu'en comptant les avances déjà faites sur les dix mille livres , on compléterait une somme de vingt mille livres applicable aux besoins de la guerre. Les députés partirent en maugréant, mais en se laissant défrayer par les Rochelais de leurs dépenses , en acceptant chacun en présent une chaîne d'or d'une valeur de cent écus. Ils s'en allèrent aux conférences pour la paix , où ils retrouvèrent les Rochelais non moins raides. Ils s'en plaignaient fort dans leurs lettres à Lanoue ; mais c'était une tradition pour les Rochelais de défendre leur liberté aussi bien contre leurs alliés que contre leurs ennemis.
La paix fut signée le 14 mai , et publiée avec pompe à la Rochelle le 24. Outre les concessions communes aux protestants , cette ville obtenait la ratification de ses privilèges , et , ce qui en était la plus sûre garantie , de l'exemption de garnison et de gouverneur autre que le sénéchal. En même temps , le roi de Navarre réclamait , comme gouverneur de Guienne , le dixième des prises faites par les corsaires rochelais , et ce droit lui était reconnu sans difficulté. Ce respect du droit écrit amenait quelquefois de singulières contradictions , mais il mainte-
nait seul quelque ordre au milieu de l'opposition des tendances et des idées.
Henri, qui avait repris l'exercice public du culte réformé, craint de la cour qu'il craignait , désirait retrouver son asile de la Rochelle , et avait fait dire aux habitants qu'il comptait y entrer. Mais ils le prièrent de n'en rien fahe , alléguant que leur pauvreté , après une si longue suspension de leur commerce , ne permettait pas de le recevoir avec les honneurs qui lui étaient dus. Henri comprit ; par deux lettres, du 16 et du 26 juin, il protesta de son respect pour leurs privilèges , de son désir de les visiter moins comme gouverneur de Guienne que comme leur ami , d'y être reçu sans solennité, avec une escorte peu nombreuse. Les Rochelais rédigèrent, sous la forme de prières respectueuses , le Roi daigna signer de véritables conditions qui calmaient leurs inquiétudes. Ils demandaient de connivence, croit-on, avec Henri, l'éloignement de quelques-uns de ses compagnons qui avaient pris part à la Saint-Barthélémy, Fervaques entre autres. Ces conditions remplies , Henri entra à la Rochelle , le 28 juin , avec sa sœur , Catherine de Navarre , qui y suivit publiquement les cérémonies protestantes. Il n'y resta que jusqu'au 4 juillet.
Tous les chefs de parti voulaient se ménager les Rochelais. Le duc d'Alençon, maintenant duc d'Anjou, les appelait à l'assemblée qu'il réunissait à Tours, en septembre, et leur demandait de l'argent et du canon. Ils envoyèrent des députés pour lui présenter le tableau de leurs dettes et de leurs dangers. Henri III , de son côté , leur envoyait Laboissière-Brisson , pour réclamer leur confiance et leur obéissance. Ils lui répondirent en protestant de leur fidélité, de leur amour pour la paix, et en l'envoyant entendre la messe dans l'église Sainte-Marguerite, encore encombrée de l'attirail d'une fonderie de canon, mais que, depuis le 22 août précédent, ils avaient rouverte au culte cathohque.
En novembre , ce fut Condé qui voulut venir de Saint- Jean-d'Angély à la Rochelle. Sa conduite à Saint- Jean et
à Brouage annonçait moins de loyauté que de désir de dominer. Il n'avait ni les amis ni l'amabilité d'Henri de Navarre. Néanmoins, on ne lui imposa pas d'autres conditions qu'à celui-ci : venir sans autre escorte que sa maison , respecter les privilèges , ne point faire dans la ville d'assemblée de gentilshommes. Mais le Maire déclara qu'il avait des raisons de croire qu'on voulait attenter à sa personne , et le conseil lui accorda une garde de vingt hommes , dont dix veillaient chez lui la nuit. En effet , Gondé , peu de jours après son arrivée , le 3 décembre , accusa de trahison le Maire et plusieurs des échevins , Jean Pierres , les deux Salbert , Baudoin ; ceux-ci laissèrent immédiatement le conseil , et les échevins se formèrent en tribunal; ils s'adjoignirent six pairs, six bourgeois; ceux-ci simples auditeurs et sans voix consultative ; puis , le dénonciateur produit par le prince n'ayant pu fournir de preuve à l'appui de ses assertions , ils déclarèrent et tirent publier que l'accusation était sans fondement , au grand déplaisir de Gondé, qui comprit, lui aussi, que les Rochelais entendaient n'avoir pas de maître , et ({ue ses alternatives de hauteur et de feinte affabilité ne les avaient ni intimidés ni gagnés.
Gette fierté était soutenue par un grand esprit pratique. A côté des preuves qu'en fournissent les faits, on en trouve dans les articles qu'ils faisaient présenter au Roi , aux États de Blois, où, en demandant la liberté pour les deux cultes, ils signalent les causes et les remèdes des malversations qui appauvrissent l'état. Ils demandaient en outre qu'on obtînt pour eux , du roi de Portugal , des privilèges commerciaux, et ils avaient le tort de solliciter une exemption de subsides pendant dix ans , en considération des maux qu'ils avaient soufferts de la guerre civile. Mais déjà le Roi avait encore moins le pouvoir que la volonté d'accorder de pareilles demandes. La ligue se formait ; le prince de Gondé voyait la nécessité de former une contre-ligue et d'y engager la Rochelle. Graignant , s'il parlait lui-même,
de les inquiéter sur leurs libertés, il eut recours, au nom du roi de Navarre , à la parole de Lanoue , qui fit sentir aux Rochelais , réunis dans la salle Saint-Michel , que l'espoir de la paix ne pouvait plus être qu'un leurre dangereux. Ils le reconnurent et reconnurent aussi Condé pour un de leurs chefs , mais en prenant de grandes précautions. Il leur accorda des conditions stipulées avec détail , qui leur assuraient la haute main chez eux , la surveillance de l'emploi de leurs deniers , une voix délibérative dans toutes les discussions. Une de ces conditions garantissait la tranquillité aux catholiques qui resteraient eux-mêmes paisibles. Condé accepta ces conditions de la meilleure grâce ([u'il put , déclarant qu'il voulait être bourgeois de la Rochelle ; il eut en outre à subir un sermon d'Odet de Nort, qui lui dit que l'armée protestante ne saurait être soutenue de Dieu tant qu'elle ne serait pas purifiée de tout désordre ; ce à quoi le prince promit de s'employer.
Ces articles furent signés le 23 janvier 1577 ; le 2(5, on donnait au maire son conseil extraordinaire pour la guerre, dont le premier acte fut de frapper d'un impôt de quarante sous par tonneau le vin crû hors banlieue.
Condé aurait au moins voulu avoir à la Rochelle un maire à sa disposition , et il croyait pouvoir compter sur Gargoulleau ; mais sa faveur lui nuisait. A ses plaintes , on répondit qu'on le nommerait sans difficulté , s'il était un des trois élus ; mais il ne le fut pas , et le prince dut se résigner à choisir Bobineau , qui , du reste , lui avait antérieurement été favorable. Bobineau mit une grande activité à faire une levée de trente mille livres , qui devait acheter des secours maritimes de la Flandre et servir sur les lieux à l'équipement d'une Hotte. C'est qu'il avait de grandes inquiétudes. Il savait que les royalistes armaient des navires à r embouchure de la Gironde , et il ne doutait pas qu'ils ne dussent agir contre les côtes et les îles de la Saintonge et de l'Aunis. En même temps , Mayenne , déjà maître de
F^ontenay et de Toimay-Charente , s'emparait , dans les premiers jours de mal, de Marans , que sa garnison abandonnait sans coup férir. Les Rochelais irrités fermèrent leurs portes aux soldats , ne recevant que leur chef , Lapopelinière , qui avait lutté de toute sa force contre la lâcheté de ses troupes. Il en résulta que Mayenne , en poursuivant ces fugitifs, vint jusqu'aux portes de la Rochelle, au Treuil-aux-Filles, d'où il fallut bien le repousser. Après cette escarmouche, il se dirigea vers le Poitou. Mais les inquiétudes se portèrent alors sur Brouage.
Je t'ai signalé bien souvent les anxiétés que cette ville causait aux Rochelais. Il leur importait également qu'elle ne s'agrandît pas beaucoup et qu'elle ne fût pas aux mains de leurs ennemis. C'était cette dernière crainte qui les occupait alors. Leur Hotte marcha à sa défense. Mais ce n'était pas un des leurs qui la commandait. Ils avaient d'abord choisi le capitaine Houe , mais Condé obtint qu'on lui substituerait un de ses gentilshommes, Clermont d'Amiboise. Celui-ci rencontra la flotte de la ligue commandée par Lansac, dès le sortir de la rade de Chef-de-Baie , mais il le suivit sans pouvoir l'atteindre jusque devant Brouage ; là encore il ne put rien empêcher et perdit quelques navires dans un combat engagé contre des galères par un temps de calme. Les Rochelais, peu disposés à l'indulgence envers lui, prétendirent qu'il avait combattu à contre temps pour n'avoir pas su combattre à temps, qu'il n'avait, pendant trois mois , rien fait de leur tlotte et que ses lenteurs les avaient ruinés. Pour comble de mécontentement , ils avaient vu attaquer et prendre par Lansac des navires anglais qui venaient commercer avec eux , mais que celuici prétendait venir au secours de Brouage. L'impopularité de Clermont d'Amboise rejaillissait sur le prince de Condé. On accusait aussi ses troupes d'une indiscipline qui les rendait plus redoutables aux amis qu'aux ennemis. On en était à ce point de méfiance que les Rochelais ne voulaient pas laisser un instant les réfugiés auxiliaires en position de
dominer daiir? la ville , ni ceux-ci sortir en grand nombre de la ville , de peur qu'on ne voulût plus les y laisser rentrer.
C'était un cachet de ce temps , de penser à la paix dès qu'on faisait la guerre , à la guerre aussitôt qu'on faisait la paix. Pendant ces combats , Henri de Navarre travaillait à un traité avec le duc de Montpensier , et il adressa aux Rochelais , par le retour de leurs députés , des lettres où il leur montrait moins d'espoir de la paix que de résolution de ne rieji épargner pour l'avoir bonne. Cela n'empêcha pas les ministres d'écrire à Lanoue pour lui recommander de veiller à ce que le Roi ne fit pas trop bon marché des intérêts de la religion. La paix fut cependant faite encore au mois de septembre 1577. Le maire Bobineau n'avait pas pu la voir. Il était mort le 27 août : son enterrement fut fait avec une grande pompe. On attribuait sa mort au chagrin de n'avoir pu apaiser les dissensions qui éclataient au sein même de la ville. On ne peut du moins s'empêcher d'être frappé du grand nombre de maires de la Rochelle morts dans l'exercice si court de ces fonctions.
Il semble que la paix ne lit que redoubler les méfiances entre les partis. Les Rochelais reçurent une lettre de Biron, qui leur exprimait le mécontentement qu'inspirait au Roi leur dessein de se donner à l'Angleterre. Ils envoyèrent aussitôt auprès du Roi , à Poitiers , des députés munis d'instructions détaillées pour protester contre cette imputation et faire connaître que , même en combattant pour la défense de leur vie et pour la liberté de leur conscience, ils avaient toujours professé le plus grand respect pour le roi et rendu la justice en son nom. Ils demandaient en même temps quelques mesures contre la piraterie et la destruction de quelques petits forts bâtis en Aunis , vrais refuges de brigands, qui troublaient toute paix. Le Roi leur envoya, par leurs députés , des lettres bienveillantes , qu'accompagnaient une reconnaissance explicite de leurs privilèges et des instructions pour la restitution des biens ecclésiastiques
qui avaient été induement vendus. La paix fut proclamée nvec fanfares à la Rochelle , le 7 octobre. Le 9 novembre, y arriva un gentilhomme de la chambre chargé de démohr les châteaux de Marans et de Rochefort, ce qu'il fit commencer , mais fort peu continuer , dit un contemporain. Ce gentilhomme était un Richelieu , nom déjà mêlé et qui devait l'être bien davantage à l'histoire de la Rochelle.
La garnison de Brouage et les navires de Lansac les inquiétaient encore davantage. Celui-ci s'approcha de l'île de Ré, et, s'il n'y descendit pas, ce fut, dirent les Rochelais, parce qu'il trouva les habitants sur leurs gardes. Il se contenta de contraindre quelques navires anglais, qu'il y rencontra, de transporter des sels de Brouage à Bordeaux. Il mit pour cela des soldats à bord. Mais ceux-ci ayant eu le mal de mer , ne purent empêcher les Anglais de les emmener en Angleterre , d'où ils les renvoyèrent sains et saufs. Cette mystification amusa fort les Rochelais. Ils aimaient peu Lansac , qui enlevait leurs sels sur leurs marais de Saintonge , sans les payer et sans écouter leurs réclamations. Ce fut le principal objet d'une députation qu'ils envoyèrent au Roi , pour demander l'exécution des promesses faites par la paix. Les députés portaient au monarque en présent un horloge fort singulier et beau, qu'ils avaient acheté quinze cents écus, à l'un des leurs, Michel Esprinchard. Ils obtinrent de fort belles paroles.
Cependant ils jouissaient alors d'une grande tranquillité, au moins relative ; on s'en aperçoit en voyant reparaître les règlements de police , règlement pour les paveurs , pour l'alignement des maisons , pour l'aunage des étoffes , pour la marque des vins étrangers , sur la valeur des denrées, sur la relation des différentes monnaies; l'application des deniers aux dépenses régulières , au paiement des dettes , aux secours à donner aux pauvres , à l'entretien des constructions , à la fondation d'un temple dont Condé pose la première pierre en mars 4577. On le voit aussi au loisir qu'ont les chroniqueurs de noter des minuties , l'ap-
parition d'une comète , l'adresse avec laquelle un homme sans bras use de ses pieds , la vue d'un chameau — ce spectacle coûtait six deniers , — la réouverture du jeu de l'arquebuse en novembre 1578 ; symptôme plus important, puisque ce jeu avait été hiterrompu pendant six années.
Aussi , le maréchal de Cessé , envoyé par le Roi à la Rochelle , la trouva-t-il dans des dispositions pacifiques. Elles étaient telles que le prince de Condé , ayant fait amener dans le port quelques prises faites en son nom , depuis la paix, mais dans les quarante jours de sa publication , fut l'objet d'un blâme sévère et public de la part des ministres. Ce débat fut renvoyé devant le synode qui se tint bientôt à Sainte-Foy. Lanoue , qui vint alors une dernière fois à la Rochelle , essaya de porter l'esprit du prince vers d'autres guerres que la guerre civile.
Une querelle particulière troubla cette paix. Plusieurs gentilshommes poitevins poursuivaient à la Rochelle un capitaine Barrache, basque, qui prévint le maire du danger qu'il courait et se fit accompagner par des hommes de son pays. Les adversaires se rencontrèrent au carrefour de Monconseil, et mirent l'épée à la main. L'échevin Haradener , délégué par le Maire , accourut , s'interposa et fut tué. Le peuple indigné s'arma , deux des gentilshommes furen* tués ; heureusement, le Maire survint à temps pour que les autres ne fussent qu'arrêtés. L'affaire fut portée , l'année suivante, aux grands jours de Poitiers , qui imposa aux coupables , au profit de la veuve d'Haradener , une forte composition pécuniaire. Ce désordre n'était pas alors exceptionnel , et c'est peut-être un honneur pour la poUce rochelaise qu'elle l'ait voulu empêcher.
Les conférences de Nérac, entre la Reine-mère et le roi de Navarre, avaient amené de nouveaux articles de paix, et la commune de la Rochelle en était un des garants. Elle faisait de son mieux pour ne se laisser entraîner par aucun des partis. Henri III , mécontent de Saint-Luc , voulait le remplacer à Brouage par un homme à lui, Lans-
corne , et pour vaincre sa résistance demanda aux Rochelais leur artillerie ; ils refusèrent de dégarnir leur ville , bien avisés, ce semble, car peu de temps après Saint-Luc et Lanscome, réunis, surprenaient Mauzé et menaçaient la Rochelle ; mais elle se tint sur ses gardes et ne remua pas. Les partisans du prince de Condé ne réussirent pas davantage à se servir de la bourgeoisie rochelaise dans un coup de main contre la ville de Montaigu. Ils y avaient envoyé vendre des chevaux , et ils cherchaient à en tirer de l'argent ; des échelles y avaient été préparées par les ordres , disait-on , de M. de Rolian. Quelques ardents du peuple, soulevés par leurs intrigues, résistaient aux ordres plus pacifiques du maire. Ils se groupaient en armes. Le maire , Thévenin, réunit des forces plus considérables, se saisit des cantons , fit placer des soldats , mèche allumée , auprès des canons des remparts ; puis répondit en raillant à ceux qui ne parlaient que de battre le tambour , que ce n'était pas le tambour qui méritait d'être battu. Il fit arrêter les meneurs et les gentilshommes venus du Poitou, et ils ne furent relâchés , sur la prière des ministres, que lorsque tout fut apaisé. Cette échauiïourée ayant eu lieu le mardi 11 octobre , on appela ce jour : le mardi de la folie. Ainsi la Rochelle affirmait de plus en plus son individualité et justifiait ce que Henri de Navarre venait de dire à Nérac : A la Rochelle , je puis tout ce que je veux , parce que je ne veux que ce que je dois. Excellente école , mon Julien , pour un roi constitutionnel , et que la France eût mieux fait de suivre que de détruire.
Cela n'empêcha pas qu'on n'applaudît quand un corsaire, le capitaine Labrune , amena en rade de l'Aiguillon une prise estimée un million et demi livres, qu'il avait faite sur les Espagnols ; premier échec qu'ait reçu la flotte invincible qu'ils préparaient alors. On se ménageait des ressources moins éventuelles pour cette guerre à laquelle on pensait sans cesse, tout en s' efforçant de l'éviter , par l'ordre qu'on mettait dans les finances , par la régularité
des comptes qu'on demandait aux trésoriers ; on obtenait du Roi la réduction des droits qui lui étaient dévolus à l'entrée dans le port des épiceries et drogueries ; on interdisait les achats faits hors ville , à Chef-de-Baie ; on réglementait la vente des vins. On créait de nouvelles maîtrises ; on vendait les matériaux de la démolition des tours ruinées ; on se donnait ainsi les moyens de réparer les fortifications , de renouveler les chaînes qui tendaient les rues, de faire de grands approvisionnements de blé. Il est impossible à l'histoire même la plus étendue d'énumérer toutes ces mesures , sans lesquelles cependant on ne se fait pas une juste idée de la vie quotidienn-e et des soins de l'administration de ce temps.
L'attention n'était pas moins éveillée sur tous les mouvements de la pensée. En juillet 1581, un synode examina l'histoire contemporaine que venait de publier , à la Rochelle , un soldat d'un courage éprouvé, écrivain habile et laborieux, Lapopelinière. Le synode cédait à la pression de Henri de Navarre qui , trouvant ce livre écrit contre la religion réformée , et aussi contre ceux de sa maison , sollicitait une punition exemplaire contre Lapopelinière et contre l'imprimeur. Condé était encore plus irrité et plus menaçant. On éluda leurs demandes, tout en ayant l'air d'y accéder. On se borna à ordonner dans ce livre quelques corrections , dont la plupart laissent encore voir les préventions ombrageuses de l'esprit de parti , bien plus que les scrupules , même exagérés , d'une foi inquiète.
La facilité à s'alarmer , du reste , était telle que ", Strozzi étant venu avec le comte de Larochefoucault à la Rochelle afm d'y surveiller des navires que le Roi y faisait armer pour les mettre au service d'Antoine , roi de Portugal , les habitants s'armèrent tout d'un coup et se répandirent par les rues. Strozzi quitta la ville mécontent , sinon effrayé ; ce fut la dernière fois qu'il la vit (10 août 1581). L'expédition servit peu au roi de Portugal, qui, moins de deux ans après , visitait lui-même la Rochelle en exilé.
Le 13 avril 1582, le roi de Navarre, le prince de Condé, le duc de Rohan, s'y trouvaient réunis et y participèrent à la Cène : dans les rapports entre ces grands seigneurs et les Rochelais , c'étaient peut-être les princes qui étaient les courtisans. Ils laissaient leurs gardes aux limites du gouvernement , pour n'en avoir d'autres que les compagnies de la ville. L'année suivante , au mois d'août, le duc de Rohan pria la ville de tenir son fds sur les fonts baptismaux , et ses députés lui donnèrent au Parc ce nom de Benjamin de Soubise , qui devait plus tard se retrouver si souvent dans l'histoire de ses désastres.
L'intervalle entre ces deux époques fut tristement rempli. Une épidémie, qu'on désigne sous le nom de peste, désola la ville au mois d'octobre 1582 et sévit durant six mois. Une tentative du roi , de lever un sou pour livre sur les marchandises en vente , excita une émeute. Le peuple irrité menaça les jours de Brandon, l'émissaire du Roi. Le Maire maintint le peuple , repoussa , les privilèges à la main , la prétention royale et laissa seulement lever un impôt , bientôt négligé , de deux sous sur les draps venant d'Angleterre. Ce maire , Guillaume Choisy , avait pourtant été élu par un acte d'obéissance à la prérogative royale. Il avait eu', aux élections (1583) , moins de voix que Gargoulleau ; mais le lieutenant Jean Pierres avait repoussé celui-ci, en faisant connaître que le roi lui avait ordonné de ne pas accepter pour maire un homme d'épée.
Cette précaution du Roi ne tranquiUisait pas les Rochelais. Le capitaine Richelieu était revenu dans leur ville , surveiller l'armement de sept ou huit navires de guerre , dont la destination était inconnue. Ils le suivaient d'un œil inquiet ; vers le même temps , d'Aubigné vint de la part du roi de Navarre les avertir que Lansac , à Brouage, faisait des préparatifs contre eux , et leur proposer de laisser avancer cette tentative pour la faire payer cher aux agresseurs. Les magistrats aimèrent mieux la prévenir en laissant voir qu'ils redoublaient de sui^veillance , et il n'y
eut rien d'essayé par personne. Ils en furent quittes pour des précautions rigoureuses et gênantes.
Ils profitaient de ce temps de paix , sinon de calme , pour voir et revoir leurs statuts de finance et de police. Ils voulaient même accomplir une réfonne plus grande et plus utile, celle de la coutume de l'Aunis. A leur demande, Brisson et d'Angenoux , membres du parlement de Paris , vinrent pour procéder à cette révision ; mais le présidial et le corps de ville se disputèrent la préséance aux conférences qu'elle rendait nécessaires. Ils ne purent s'entendre et cette misérable querelle fit avorter un projet utile, pour lequel la commune avait déjà dépensé deux mille cinq cents écus. C'est là sans doute , mon enfant , une chose mauvaise, et il y aurait eu un avantage momentané à trancher ce ridicule débat , par la décision d'une autorité supérieure ; mais ce remède dangereux , en détruisant l'autonomie de ces corps , eût fait un mal plus grand que celui qu'il aurait guéri.
C'est cette année que fut mise une horloge au clocher de Saint-Sauveur.
Les brusques changements du Roi troublèrent ce repos des Rochelais. En mars 1585 , il leur envoyait un député pour les exciter à courir sus aux ligueurs ; en juillet, il se déclarait chef de la ligue et interdisait l'exercice de tout autre culte que le culte catholique.
Cette résolution hostile trouva les magistrats de la Rochelle douloureusement occupés. La contagion avait redoublé , et à de sages prescriptions de propreté et d'hygiène ils joignaient des mesures de police mal entendues. Dès qu'il y avait quelqu'un de malade dans une maison , celle-ci était fermée et marquée d'une croix blanche ; personne n'en devait plus sortir qu'une verge blanche , longue de deux pieds , à la main , pour que chacun évitât sa rencontre ; on n'allait , de ces maisons , puiser de l'eau aux fontaines qu'après le couvre-feu. Les malades étaient évacués sur Mireuil , portés par des hommes au costume
distinctif, barriolé de rouge, de bleu et de blanc. D'autres hommes avec un costume analogue étaient chargés d'ensevelir les morts. Rien n'était plus propre à frapper les imaginations , à accroître la terreur et par là le mal luimême.
Ils n'en furent pas moins prompts à se préparer à la guerre. Du salpêtre et de la poudre furent entassés dans la tour Maubec ; les habitants furent prévenus de se tenir prêts à se réunir à l'appel du tambour et recommencèrent à monter assiduement la garde. On éleva activement deux forts entre la porte de Cougnes et le boulevard des Dames ; on rétablit le conseil extraordinaire qui assistait le maire dans les temps difficiles ; on prit à la solde de la ville la compagnie du capitaine Laboulaie , pour protéger les campagnes contre les incursions de troupes à la solde de la ligue, cantonnées à Niort ; enfin on eut bientôt armé deux galiotes et vingt-deux autres navires pour la défense ou pour l'attaque des côtes. Disposé ainsi à seconder la résistance de Henri de Navarre et de Gondé , on ne se mettait pourtant pas à leur discrétion. On déclarait non avenues , comme contraires aux privilèges , des contributions mises par eux sur les marchandises , des entraves mises au commerce , et le Maire répondait aux marchands bretons et autres qui voulaient venir dans le port , uniquement pour leur trafic , qu'il veillerait à ce qu'il ne leur fût fait aucune avanie.
Cependant Condé voulait reprendre Brouage. C'était là , tu le sais , un point qui intéressait toujours vivement les Rochelais ; aussi leur flotte s'y employait-elle activement ; mais Condé ralentit l'attaque , au moment décisif , pour courir inutilement au secours d'Angers , et l'on ne réussit à rien qu'à encombrer l'entrée de ce port , ce qui indemnisait mal les Rochelais de leurs énormes dépenses. Ils considéraient certainement la guerre d'un point de vue égoïste et étroit ; d'un autre côté les princes n'inclinaient que trop à y voir non un effort momentané , qu'il fallait
promptement rendre efficace , mais un état durable et presque régulier. Les Roehelais appuyèrent aussi fortement Rohan dans ses efforts pour conserver Marans , qui était pour eux d'une si grande importance. Ils en eussent volontiers détruit le château, mais les seigneurs de l'Aunis craignirent des représailles. Ce fut le dernier acte du vicomte René de Rohan , qui mourut à la Rochelle , le 27 avril 1586 , âgé seulement de 38 ans.
Le le'' juin , Henri de Navarre arriva à la Rochelle. La ligue s'était formée contre lui aussi et plus directement que contre les réformés ; aussi dans une lettre à Henri III, comme dans sa déclaration publique, prétendait-il soutenir contre elle les droits de la couronne , autant que la liberté des consciences. Pour rendre sa cause plus juste encore , il venait de publier un règlement où il recommandait à ses troupes une discipline rigoureuse et leur prêchait une moralité sévère , que ne prêchait pas aussi bien son exemple. Il était très aimé à la Rochelle et y fut fort bien accueilli. Il y montra de suite sa puissante activité , se portant sur bien des points , mais revenant toujours dans la ville. Il y reçut, le 16 septembre, comme envoyé du Roi ce môme Chémeraut qui , dix-huit mois auparavant , était venu de la même part signaler la ligue à l'animadversion des Roehelais ; ils voyaient en même temps neuf navires de guerre passer devant leurs rades, s'en allant à Rrouage, mais sans faire aucun acte d'hostilité. On semblait se rapprocher, et à la fm de 1586 une trêve fut publiée. Gomme d'ordinaire , ils en mirent le repos à profit pour réparer leurs remparts ; on revit aussi les canaux des fontaines , qui n'avaient pas régulièrement fonctionné depuis le siège de 1573.
Henri , dont la majesté n'eut jamais rien de farouche , entretenait soigneusement sa popularité à la Rochelle. Les élections pour la mairie ayant eu lieu le 5 avril 1587 , il choisit lui-même pour maire Jean Guiton , dont le fils devait rendre ce nom si célèbre, et voulut dîner avec lui.
Servi par les jeunes gens de la ville , il refusa de laisser faire l'essai. Les princes du reste se rapprochaient volontiers des maires de la Rochelle. L'année précédente, Condé avait été parrain d'un fils du maire Jacques Guiton. Henri le fut l'année suivante d'un fils de l'échevin René Blandin. Malheureusement ce prince avait des familiarités plus dangereuses avec les Rochelaises , et cette même année 1587 il eut un fils d'une demoiselle de Boislambert , que cette faiblesse conduisit à une fin malheureuse. Des comptes conservés ont fait connaître que findustrie rochelaise lui fournissait des objets assez élégants pour que sa galanterie en fît des présents même à de plus grandes dames.
La trêve ne fut qu'un court intermède. Les escarmouches quotidiennes avaient bientôt recommencé. Après avoir pris Saint-Maixent , Joyeuse s'était avancé jusqu'à Croix- Chapeaux, où il massacra avec cruauté une compagnie du roi de Navarre. Henri de son côté, en rentrant à la Rochelle, le 10 octobre , accompagné du comte de Soissons qui avait quitté le Roi pour le joindre, fit présent au corps de ville de quatre cornettes et d'un guidon enlevés aux soldats de Joyeuse et de Mercœur. Centras lui offrit bientôt une plus éclatante revanche. Cette victoire fut célébrée avec une gi^ande joie à la Rochelle, qui n'y avait contribué qu'en fournissant au prince quinze mille écus et de l'artillerie. Elle suffisait aisément à ces dépenses. Son commerce recommençait à pouvoir supporter de nouvelles charges ; ses finances s'amélioraient, et elle éteignait en partie ses dettes.
Un des fugitifs de Centras, Lavardin, réfugié à Niort, en sortit hardiment et attaqua Marans , que deux galiotes rochelaises essayèrent en vain de soutenir par la Sèvre, et que Henri averti ne put secourir par terre , trouvant les marais impraticables et les chaussées bien gardées. La perte de cette place inspira de la terreur aux Rochelais ; ils la montrèrent en désarmant les papistes de la ville et en plaçant chez eux des soldats qu'ils devaient nourrir ; le mois
322 HISTOIRE DES ROCMELAIS
suivant (24 avril 1588) , ils élurent pour maire ce Gargoulleau , repoussé autrefois comme homme d'épée ; Henri voulut encore prendre part au dîner de gala qui suivit l'élection. Celle-ci offrit un incident qui lit grand scandale. Un des bulletins portait pour premier nom : « M. notre minis- » tre Odet de Nort, pape de la Rochelle et mineur d'icelle » par son ambition. » Légalement, c'était une infraction à un règlement du 8 août 1582 qui avait interdit toute autre désignation que les noms du candidat , et à ceux qui n'admettaient au suffrage que les membres du corps de ville ; moralement , c'était un reproche piquant à tout un parti. On rechercha le coupable. Dès le lendemain , Jean Salbert se déclara l'auteur de cette épigramme ; il paya l'amende , et, en outre , il reconnut publiquement sa faute dans une assemblée de l'église, qui lui interdit pour quelque temps la communion.
Au mois de juin , Henri reprit l'attaque de Marans , où commandait Blanchard , sieur du Cluseau ; cinq jours l'en rendirent maître, ahisi que de Charron et du Brault. La joie fut grande à la Roclielle lorsqu'il y rentra , le 30, ramenant prisonnier du Cluseau et faisant porter devant lui huit drapeaux et une cornette. On n'en montra pas moins , mais dans le seul intérêt de la cause protestante, lorsqu'on apprit la destruction de la grande flotte que l'Espagne avait armée contre l'Angleterre. Henri fit célébrer cet événement par un feu de joie , des salves d'artillerie et des actions de grâce rendues à Dieu.
Aux états de Blois assemblés contre lui , Henri opposa une assemblée des églises , qui réunirent leurs députés à la Rochelle , le 14 novembre 1588. Il obéissait en cela à la nécessité des temps ; car il savait bien qu'il aurait et il eut en effet à y subir l'expression de bien des mécontentements. Les plus sévères du parti lui reprochaient d'oubher souvent les afîaires publiques pour ses plaisirs, de se préoccuper de ses intérêts propres plus que de ceux de la rehgion, de ménager ceux des adversaires qu'il comptait
ramener, au détriment de ses partisans. Tous ces reproches étaient fondés. Henri y opposa de la patience et de l'iiabileté. Il répondit en protestant de son zèle pour la religion, en rappelant ce qu'il avait fait , en faisant sentir que la guerre ne permettait pas un pouvoir partagé. Il allait du reste au-devant de toutes les précautions qui, sans l'affaiblir, pouvaient garantir les peuples contre ses excès. Il eut à subir en réalité plus de paroles aigres que de mesures restrictives de son action.
A la Rochelle , on l'aimait. Une vive douleur y éclata lorsqu'on apprit que , le 9 janvier 1589 , il avait été pris par une forte fièvre et qu'il était dangereusement malade auprès de la Garnache, qu'il avait voulu secourir. Le peuple se pressa aux prières que l'on fit pour lui et l'accueillit avec de vifs témoignages d'amour et de joie lorsqu'il rentra à demi-guéri dans la ville. De grands changements cependant s'étaient opérés dans sa fortune. Le 23 décembre précédent il avait fait annoncer à la Rochelle l'assassinat du duc de Guise ; on avait reçu cette nouvelle avec une joie dont l'honnête Duplessis-Mornay avait arrêté l'expression , trouvant cette action trop ambiguë pour ({ue des hommes religieux pussent l'approuver. Les suites de ce crime, qui, comme il arrive presque toujours , était aussi une faute , l'avaient rapproché de Henri III , et bientôt l'assassinat de Henri III lui-même le fit roi de France , du moins aux yeux de ses partisans.
Sans changer beaucoup, au moins immédiatement, l'état des choses , cet événement portait loin de la Rochelle le théâtre de la guerre et ne lui en laissait guère jdus que les charges pécuniaires à supporter. Quelques mois auparavant , en juin , les marchands avaient réussi à soulever le peuple contre un impôt que Dupin , secrétaire du Roi , avait fait établir, avec la connivence et, disait-on, la connivence intéressée du Maire et de quelques autres membres puissants du corps de ville. Dupin avait été menacé et heureux de s'échapper de la ville ; mais on ne vit dans
cette atl'aire qu'une tentative du Maire pour empiéter sur les droits des bourgeois, et elle ne nuisit en rien aux contributions dues à la cause générale ; les Rochelais l'appuyèrent non seulement par le versement des sommes promises , mais aussi par l'envoi en Bretagne de navires et de machines faites dans leur ville et par le prêt de galiotes aux Bordelais pour chasser de Blaye Lansac , qui y commandait au nom de la- ligue. La victoire d'Ivry occasionna de grandes réjouissances.
Rendus à eux-mêmes, les Rochelais cherchèrent à rétablir chez eux des mœurs plus sévères. Ils avaient repoussé la chambre mi-partie , que l'assemblée de 1588 avait voulu y établir, et maintenu la justice sous la seule direction du Roi. Mais c'était surtout par la police qu'ils voulaient agir. On appliqua à des femmes de mauvaise vie le châtiment alors tombé en désuétude , la gourbeille , qui consistait à les plonger plusieurs fois dans l'eau froide; on punit la vente des jeux de cartes : on reprit des moyens réguliers pour assister les pauvres et aussi pour les empêcher de vagabonder. La police de ce temps est active , mais rude , ignorante aussi en bien des points. Deux hommes qui étaient descendus dans un puits y ayant été asphyxiés , au lieu d'y voir des gaz délétères, on y soupçonne la présence d'un l^asdic , animal qui tue par son haleine , ou quelque autre maléfice , et on le comble. La crédulité est grande. En août 1593, on brûle en huit jours, sur la place du château, trois prétendus sorciers, qui ont avoué leur crime. Deux moines espagnols ayant été arrêtés sur une prise faite par un corsaire , en 1588 , le bruit court parmi les catholiques qu'une pierre miraculeuse tombée du ciel est venue aux yeux du Maire frapper le capitaine pendant qu'il l'interrogeait. Les lois de l'hygiène commencent pourtant à s'établir. On commande plus de propreté dans les rues , on force les marchands et les habitants d'en écarter les immondices , on concentre dans des marchés la vente des denrées. On attribue à ces mesures le
moindre développement des maladies qui commençaient à se remontrer.
L'eau potable est l'objet de fréquentes préoccupations pour le Maire. On trouvait depuis le siège, peut-être parce qu'on avait oublié les temps antérieurs , que de temps en temps les canaux qui les amenaient de Lafont fonctionnaient mal ; on s'était flatté d'y avoir remédié en 1587 ; pourtant , en 1591 , Jean Huet les fit encore rechercher et raccommoder depuis les sources jusqu'aux fossés de la ville. Depuis, on y est revenu souvent encore, sans pouvoir parer d'une manière définitive aux inconvénients. La ville fut agrandie (1590) ; un nouveau quartier, commencé dans la paroisse Notre-Dame, en recula l'enceinte du côté de l'Orient ; d'autres constructions s'élevèrent ; la seconde porte Saint-Nicolas et sa voûte , un mur de simple ornement , pour séparer la place du château de la rue ; on lui substitua plus tard une rampe en fer , que j'ai vu enlever pour ne plus laisser qu'une simple marche.
Selon l'esprit du temps , en cela différent du nôtre , on revit les règlements des métiers ; on établit de nouvelles maîtrises. Mais il y a un métier dont il faut signaler les développements , parce qu'ils tiennent à ceux de l'esprit. L'imprimerie prit à la Rochelle une grande importance. Les Haultin , à la fois fondeurs, imprimeurs et libraires, y exercèrent leur profession, de 1571 à 1620 , avec un grand éclat, et par le nombre et la nature de leurs publications méritent une place dans l'histoire politique et dans celle du protestantisme comme dans l'histoire de leur art. Ils n'étaient pas les seuls, et des noms plus obscurs, mais assez nombreux, attestent que la fabrication et le commerce des livres étaient alors fort actifs à la Rochelle.
Ceci suppose des progrès dans l'instruction publique : le protestantisme y pousse , mais les guerres y nuisent , et les résultats n'avaient pas toujours répondu aux efforts. Les fondations de Coligny et de Jeanne d'Albret n'avaient pu être que des promesses. L'assemblée de 1588 reprit le
dessein de fonder une université à la Rochelle , c'est-à-dire des cours de théologie, de grec et d'héhreu, et elle y assigna des fonds. En 1590 , Henri IV accepta et ordonnança le legs de sa mère ; la ville de son côté fit réparer et agrandir les bâtiments du collège, renouvela ses allocations, et l'instruction s'y donna sous la double direction du maire et du consistoire. Quelquefois il y avait accord et soutien mutuel, quelquefois débats ; cependant en général l'assistance des pasteurs, alors au nombre de cinq, fut ici fort utile.
Il y avait quelquefois opposition entre le clergé et le pouvoir civil. Le consistoire exerçait une sorte de judicature morale ; sommé dans quelques occasions de venir faire connaître aux tribunaux les aveux qu'il avait obtenus dans des affaires qu'il n'avait pu réussir à concilier , il se refusait à ces dépositions judiciaires , prétendant , avec raison , qu'elles ôteraient toute puissance à son intervention conciliatrice et réclamant le droit de garder secrètes et comme non avenues ces sortes de confessions. Les officiers du présidial de la Rochelle admettaient cette prétention , mais le parlement de Paris donnait des ordres contraires et le consistoire ne put échapper à ces ordres qu'en obtenant le désistement des particuliers. Il eut même à défendre sa libre action dans des matières purement ecclésiastiques. Deux frères Brochard , dont l'un était régent au collège , dogmatisaient et soutenaient, entre autres opinions, l'innocence de la polygamie ; invités à étudier et à souscrire la confession de foi et la discipline de l'église , ils s'y refusèrent ; le consistoire non seulement les frappa des censures ecclésiastiques , mais encore pria le Maire de les chasser de la ville. Ils se plaignirent au présidial, qui voulut citer devant lui les membres du consistoire ; ceux-ci refusèrent de reconnaître son autorité, et parlèrent de citer au contraire les magistrats devant leur tribunal disciplinaire. Enfin les membres les plus prudents des deux corps assoupirent ces différends, et sur l'injonction du Maire les deux Brochard sortirent de la \ille.
Une autre prétention de ce clergé , c'était d'échapper à toute répartition des impôts , toute part dans les égaleraents , comme on disait alors , pour la levée des sommes consacrées aux causes pour lesquelles il prêchait le plus vivement. 11 y réussit cependant à cette époque , surtout par l'influence de Denort. Ce ministre ferme et éloquent , mais hautain et emporté , mourut au mois de mars 1593 , à l'âge de cinquante-trois ans, estimé et regretté.
Ces questions et d'autres furent traitées , mais sans retentissement au dehors , dans un synode qui réunit plus de soixante pasteurs à la Rochelle, en juillet 1592.
L'exercice du culte catholique avait alors cessé à la Rochelle , l'église Sainte-Marguerite ayant été rendue tout entière à l'artillerie ; mais une église avait été relevée à Laleu. Gênés, sinon persécutés, les catholiques étaient tenus pour suspects. Ainsi, le 2 novembre 1593, un ouvrier ayant été soupçonné de pratiques contre la ville, plusieurs gens de métier furent expulsés sans jugement , et pour cela seul qu'ils étaient papistes.
Pendant que ces petites affaires se passaient à l'intérieur, les Rochelais suivaient les progrès du chef de leur parti , devenu Henri IV, roi de France. Ils se cotisèrent pour lui envoyer vingt mille écus pendant qu'il était à assiéger Rouen (janvier 1592). Ils tenaient à son service leur flotte , accrue quelquefois par de singuliers moyens. En février , une galère d'Espagne leur fut amenée par les forçats qui y servaient , et qui avaient profité de la descente à terre de leurs surveillants. Ils donnèrent aux forçats la liberté , quelque argent, et gardèrent le navire. Un an auparavant, le capitaine Lapierre leur en avait amené un autre , la Marq^lise , sur laquelle il était prisonnier. A l'aide d'un Anglais , prisonnier comme lui , il avait brisé ses fers , s'était armé , avait fait révolter les chiourmes et avait conduit la galère à la Rochelle.
D'un autre côté , ils étaient parfois inquiétés au nom du Roi lui-même. D'Epernon , qui prenait le titre de leur
gouverneur , avait dans le gouvernement des soldats qui , par leur indiscipline, faisaient autant de mal que des ennemis. Les Rochelais se plaignirent à leur chef, mais, voyant qu'il ne les écoutait pas , ils prirent le parti de se protéger eux-mêmes ; ils chargèrent vigoureusement les pillards à Angoulins et ne les revirent plus. Des faits analogues se passaient par mer. A la tête de plusieurs navires , Lalimaille , se disant pourvu d'une commission du Roi , levait des droits sur toutes les marchandises qui entraient à la Rochelle. Ils invoquèrent leurs privilèges et réclamèrent auprès du conseil privé du Roi , qui laissa traîner l'affaire en longueur ; auprès du parlement , qui rendit un arrêt dont Lalimaille ne tint compte. Alors ils envoyèrent , sous la conduite de trois échevins , des galiotes , du canon et des arquebusiers aux pointes de Chef-de-Baie et de Coureilles, et mirent un terme à ces exactions. Ils ne vécurent pas en bonne intelligence avec leur lieutenant-général Sponde , qui resta peu de temps dans leur ville , assez longtemps cependant pour y faire imprimer son édition estimée d'Hésiode ; son successeur Robert de Laroque étant entré avec des provisions qui leur parurent contraires à leurs privilèges , ils ne lui permirent même pas de coucher dans la ville ; il fallut qu'il en partît le soir , acceptant pour asile la maison de campagne de l'échevin Blandin. Mais les termes de sa nomination ayant été rectifiés , il prêta le serment ordinaire des sénéchaux et fut reçu avec de grands honneurs.
Henri IV s'occupait peu de ces tracasseries , bien qu'il songeât peut-être à y mettre ordre plus tard. Dans ces années de 1590 à 1594, il reconnut, interpréta à leur gré , confirma leurs privilèges ; mais il prit quelques décisions qui leur plurent moins sans doute ; il supprima , pour la transférer à Tours , la chambre d'amirauté établie à la Rochelle, et révoqua le second dixième sur les prises, qui avait été accordé à la ville pendant les plus grandes charges de la guerre.
Au mois d'avril 1593, un avis rappela les Rochelais à des dispositions belliqueuses. Le maréchal de Matignon , gouverneur de Bordeaux, qui assiégeait Blaye , alors au pouvoir des ligueurs , leur faisait dire que des navires espagnols venaient au secours de cette ville , et leur demandait de s'y opposer. Ils s'empressèrent d'équiper à grande hâte et à grands frais une flotte de quatorze vaisseaux ; mais elle fut retenue quelques jours par les vents contraires, et elle n'arriva que pour voir les Espagnols avertis sortir de la Gironde sans attendre le combat. Ils passèrent à portée du canon de Lalimaille , sans que celui-ci les attaquât , et à la Rochelle , où on n'aimait ni Lalimaille ni Sponde , on imputa à leur connivence achetée l'avis qu'avaient reçu les Espagnols et la facilité avec laquelle ils s'étaient échappés.
Cette promptitude à agir du maire Jean Dujau se montra moins à propos, lorsque les habitants de Thairé ayant parlé un peu lestement de mesures qu'il avait prises , il voulut faire sortir le canon pour marcher contre eux. Le présidial s'y étant opposé , il menaça de faire tirer sur lui : mais le consistoire intervint et réconcilia les deux autorités. Il n'y eut pas de sang versé.
Cependant plus d'ordre allait renaître en France. Le 25 juillet 1593, Henri IV écrivait aux Rochelais qu'il venait d'embrasser la religion catholique , mais avec la ferme résolution d'entretenir les édits de pacification et de ne pas souffrir que leurs consciences fussent forcées. Il conservait avec eux ses formes de royale familiarité, et signait toujours : Votre bien bon ami. Ces termes , souvent rappelés, ranimaient en effet trop de souvenirs , des bons comme des mauvais jours, pour n'être qu'une politesse banale. Le 22 mai suivant, il entrait à Paris.
Ce n'est pas ici le lieu de discuter la valeur morale de l'abjuration d'Henri IV. Quant à ses effets politiques , ils furent singulièrement heureux pour la France. Ils lui rendirent la paix. La Rochelle , en particulier , rentre , pour ainsi dire , dans sa vie privée , et son histoire , pendant ce règne , se compose du récit de quelques incidents , moins importants par eux-mêmes que comme symptômes.
Dans ses rapports avec le Roi , on peut voir en elle tour à tour la commune et la ville protestante. Sous ce double aspect , elle se mit plus d'une fois en opposition avec la volonté de Henri, et toujours elle trouva dans cette volonté, avec beaucoup de fermeté, beaucoup de patience et même de condescendance.
En octobre 1594, les Rochelais offrirent, dit-on, au Roi, pour l'aider à former la maison d'un de ses bâtards , une somme considérable , qui fit dire à Henri que c'était trop pour avoir de la bouillie à un enfant. La seule autorité de Lestoile est bien légère pour faire admettre cette démarche courtisanesque de la part d'une ville où les ministres avaient blâmé si haut les amours illégitimes de ce prince ; mais ce qu'on saurait moins admettre encore c'est le chiffre indiqué, soixante mille écus, qui égalait trois fois la somme que les Rochelais avaient fournie pour le siège de Rouen. L'année suivante, le 17 septembre 1595 , Henri s'adressait de nouveau à eux , comme à une de ses bonnes villes éloignées des calamités de la guerre et jouissant de liberté et repos , et leur demandait , par forme de subvention et
don gratuit , la plus forte somme qu'ils lui pourraient donner, pour aider à chasser les Espagnols de la Picardie. Je ne trouve malheureusement nulle trace de la réponse que firent les Rochelais dans cette occasion, où l'on a accusé les protestants en général d'avoir montré beaucoup de tiédeur à leur chef devenu Roi.
En mai 1597 , une alarme se répandit tout d'un coup ; on y était prompt encore ; un coup de feu tiré par une sentinelle sur des maraudeurs , une arquebuse qu'on prétendait avoir vue passer par dessus les murs suffisaient pour agiter la ville ; on disait qu'on avait aperçu en mer une flotte espagnole ; les remparts de la Rochelle se couvrirent de canons , les habitants ne laissèrent plus leurs armes ; la noblesse du Ras-Poitou accourut offrir ses services. C'était zèle , c'était aussi instinct beUiqueux ; cet instinct était partout : au mois d'octobre de la même année , une querelle particuHère de Duplessis Mornay eût été, s'il l'eût voulu , le signal d'une véritable guerre , et les prudents Rochelais lui offraient eux-mêmes de faire sortir nombre de leurs bourgeois avec artillerie et munitions pour l'appuyer dans ses desseins. Quant à cette alarme de mai, on apprit qu'elle venait d'habitants de l'île de Ré, qui s'étaient effrayés en apercevant en mer , la nuit , les lumières qui aidaient à la pêche. Quelques citoyens voulaient pourtant qu'on augmentât les fortifications , et même qu'on y employât les deniers dûs au Roi, mais le Maire résista sagement. Les questions de finances étaient toujours en effet la pierre d'achoppement. Les besoins du monarque étaient immenses ; immenses aussi les prétentions , les droits particuliers , les privilèges qu'il avait à ménager , même chez ceux qui ne les alléguaient pas pour cacher un mauvais vouloir systématique. L'impôt d'un sou par livre , appelé impôt de la pancarte , trouva chez les Rochelais une grande opposition. Henri protégea d'abord ses commis menacés par les colères populaires ; puis résista aux députés de la Rochelle assez longtemps pour sauver
les apparences, et reconnut enfin leur droit, qui était réel, recevant l'équivalent de son impôt sous forme de don gratuit ou sous toute autre forme qui ne portait pas atteinte aux privilèges. Ces négociations durèrent jusqu'en 1601 , et, en 1603, les magistrats empêchèrent également par des représentations , M. Monceau , conseiller au parlement , d'établir un impôt de cinq pour cent sur les toiles qui sortaient par le havre, bien qu'il fût venu avec cette mission expresse.
En septembre 1601 , les Rochelais célébrèrent par leur feu de joie la naissance du dauphin , fils de Henri IV , depuis Louis XIII. Les machines pour le dresser se rompirent trois fois et blessèrent deux hommes ; en outre , la nuit de cette naissance, il avait gelé de manière à flétrir le raisin, au moment où on allait le cueillir , chose fort rare. De tout cela on tira, peut-être après coup , cet augure que cet enfant serait funeste à la Rochelle.
II n'y eut de difficulté ni à propos des intrigues de Bouillon contre lesquelles le Roi chercha à prémunir les Rochelais , ni à propos d'une collecte faite pour l'église de Genève , dont il interdit l'envoi. Les Rochelais se résignèrent facilement à appliquer ces fonds à la construction de leur propre temple , et se contentèrent de célébrer un Jeûne solennel en faveur des Genevois. Ils eurent plus de peine à se soumettre à l'interdiction de tout trafic avec l'Espagne ; plusieurs marchands cherchèrent à y échapper par la fraude, ce qui occasionna des poursuites qui n'eurent rien de politique , et auxquelles même Rosny donna une terminaison indulgente lors de son séjour parmi eux.
Ce ministre , favori du Roi , si célèbre sous le nom de Sully , après avoir visité son gouvernement du Poitou , visita les Rochelais en juillet 1604. Ils le reçurent non seulement avec leur pompe accoutumée , mais avec une confiance fort extraordinaire , puisqu'ils laissèrent entrer avec lui une escorte de douze cents chevaux. Rosny était , il est vrai , resté fidèle au protestantisme ; mais dans l'en-
thousiasme d'un grand festin qu'ils lui donnèrent, ils protestèrent qu'ils recevraient de même le Roi avec une armée de trente mille hommes , fallùt-il pour les faire entrer abattre trois cents toises des murailles. Ils lui donnèrent comme spectacle , outre des joutes sur l'eau , un combat naval simulé des Français contre les Espagnols , et bien entendu une victoire. Touché de ce qu'il y avait pour lui de personnel dans cet enthousiasme, Rosny partit bien persuadé que le Roi n'avait pas de plus fidèles sujets.
Tels se montrèrent-ils en gardant , en août 1605 , une stricte neutralité entre les Espagnols et des corsaires commissionnés par Maurice de Nassau , en ne souffrant pas les violences de ceux-ci dans leurs eaux , ce dont le Roi les approuva fort ; tels en acceptant , sans murmure , la substitution de Chàtellerault à leur ville pour la tenue d'une assemblée des protestants ; tels en allant prier le Roi qui était à Poitiers de venir dans leur ville , lui offrir leurs clés et lui répéter ce qu'ils avaient dit à Rosny , de manière à rappeler à son cœur attendri les jours où il marchait par leurs rues si insoucieux de tout danger.
Des discussions avec le concessionnaire du Poids-le-Roi, c'est-à-dire d'un droit sur toutes les marchandises qu'il fallait peser et qui allaient au-delà de vingt-cinq livres , faillirent rompre cette paix et causer une émeute ; mais la ville racheta ce droit du concessionnaire moyennant vingt mille livres, et l'exerça elle-même sans trouver de mécontentements (mai 1608). L'année suivante, le Roi faisait, par des ordres précis, reconnaître par le parlement, qui y résistait, les privilèges des Rochelais et en particulier l'abandon qu'il leur renouvelait des droits sur les épiceries et les drogueries qui entraient par leur port. Il avait peu auparavant rendu à eux et à tout le pays un plus grand service en traitant avec le brabançon Humfroy Bradley , et en lui donnant par des concessions et par des privilèges , par un appui constant, les moyens de dessécher une étendue considérable de marais. Il fallut lutter, de 1599 à 1607, contre
les préjugés et les intérêts particuliers mal entendus, pour donner enfin un commencement d'exécution à ce moyen d'assainir et d'enrichir le pays , que Henri qualifiait luimême , en disant que la France trouverait ainsi dans son sein les trésors des Indes,
Au milieu de ces motifs de confiance réciproque , on ne sait comment expliquer des symptômes, confus mais visibles, d'une méfiance mutuelle. Le 4 février 1609 , le Maire fit arrêter un bourgeois, Chollet, sieur de la Maillolière, et, le 40 du même mois, il envoya des gens armés se saisir du sieur de Saint- Vivien , accusé de complicité avec Chollet , dans un complot contre la ville. Le consistoire assemblé extraordinairement recommande aux magistrats la vigilance et la vigueur dans cette affaire. Le seul grief établi contre les accusés , c'était d'avoir chargé un peintre ilamand de leur dessiner un plan de la ville ; on ajoutait qu'avec des cordes ils avaient fait prendre la hauteur des remparts. On rapprochait de ces faits quelques mots malveillants ou imprudents , qui , à l'aide de commentaires , devenaient de sanglantes menaces contre la ville et contre les protestants. D'un autre côté , ces mesures de police étaient dénoncées à Henri IV comme des empiétements de juridiction, comme des tendances républicaines , par des lettres signées d'un nom supposé , Emmanuel de Lafaye , mais dont le Roi connaît l'auteur , et dont il parle à Sully comme d'une affaire d'importance. Les accusés furent transportés à Paris , après avoir donné caution , et là ils furent élargis par un arrêt de la chambre de l'édit , sans dépens de part ni d'autre, mais aussi sans que , aux yeux des Rochelais , comme dit un chroniqueur contemporain, ce savon les eût bien lavés.
C'est que ces mêmes lettres signalaient à Henri IV une certaine inquiétude des protestants et l'impression de livres d'une polémique agressive contre le catholicisme , le théâtre de l'antéchrist , de Vignier. Ceci nous ramène aux faits de l'ordre rehgieux, que j'ai laissés à part, parce
qu'ici, les faits ne s'engendrant plus les uns les autres, un ordre chronologique rigoureux n'est plus qu'une gêne.
Dès son avènement au trône , Henri IV avait conçu , d'une manière plus ou moins nette , la pensée de faire vivre en paix toutes les sectes de son royaume , et pour cela de chercher ou de créer une unité nationale indépendante de l'unité religieuse ; pensée très haute , mais difficile à réaliser , même de nos jours , parce qu'elle suppose que les vérités morales et les principes politiques se soient assis sur des fondements indépendants des dogmes religieux. Il vit contre quelles convictions et contre quels intérêts il aurait à lutter , et il s'arma de fermeté , de patience et de finesse. Dès les premiers jours , il déclara, d'un ton non seulement résolu mais menaçant , aux protestants qui parlaient de se choisir un protecteur , qu'il était désormais le seul protecteur de tous. C'est dans le même sens , bien que sur un ton léger et plaisant , qu'il renvoya les ministres d'Aunis et de Saintonge, qui lui demandaient des garanties pour leurs pensions , à Madame sa sœur , parce que leur royaume , disait-il , était tombé en quenouille. Mais pour donner à sa résolution personnelle le caractère d'une loi de l'état, il fit l'Edit de Nantes.
Dans nos idées et à la lumière des faits qui ont suivi , nous regardons cet édit comme un bienfait pour les réformés ; mais il est de l'essence des sectes religieuses de ne regarder les plus grands bienfaits que comme un faible à-compte sur ce qui leur est dû. Chacune d'elles n'est-elle pas toute la vérité , la seule vérité , et comment la vérité serait-elle reconnaissante de ce qu'on fait pour elle ? C'est dans cet esprit , que les protestants rochelais acceptèrent l'Edit de Nantes. Lorsqu' après plus de dix mois de luttes , Henri l'eut enfin fait admettre par le parlement de Paris , bien qu'ils l'eussent déjà , puisque c'était chez eux que les Eglises déposaient leurs titres , il le leur adressa , le 7 mars 1599 , par Ducoudray , avec une lettre pour les trois pasteurs , où il les engageait à en assurer la prompte et
entière exécution. Ils lui répondirent par de nouvelles demandes , et en exprimant le vœu qu'il parvînt à établir le règne de Notre Seigneur Jésus-Christ parmi ses sujets. Le 25 juillet , les commissaires du Iloi , Langlois et Parabêre , vinrent à la Rochelle pour faire enfin publier cet édit. Le Maire les reçut avec toutes sortes d'égards , mais il apportait une foule de restrictions à sa promesse d'obéissance et alléguait sans cesse la nécessité de consulter son conseil et les délégués des bourgeois. Voyant bien d'où venaient ces difficultés et ces délais , les commissaires s'adressèrent directement au consistoire ; celui-ci réunit le colloque d'Aunis , rassembla toutes les récriminations que lui fournissait le mauvais vouloir des catholiques dans les lieux où ils dominaient. Les commissaires s'efforçaient de faire comprendre aux pasteurs qu'il fallait bien que quelqu'un commençât , que , pour imposer à tous une stricte observation de l'édit , le Roi avait absolument besoin que les réformés donnassent l'exemple. En fait, on voulait tout recevoir où l'on était le plus faible , ne rien céder où l'on était le plus fort. On tolérait le culte catholique , mais à condition qu'il se montrât le moins possible.
Après une pénible négociation, les commissaires croyaient pourtant avoir tout obtenu , lorsque le Maire leur laissa entendre , plus ou moins volontairement , qu'on ne cédait qu'avec l'intention de protester plus tard , et qu'on se proposait bien de restreindre singulièrement l'exercice des cérémonies papistiques. Bs se fâchèrent alors ; ils déclarèrent qu'ils ne se prêteraient pas à une coupable comédie, qu'ils s'en retourneraient pour faire connaître au Roi qu'à la Rochelle on ne voulait pas recevoir l'édit; mais on n'entendait pas en perdre les bénéfices, ni affronter les dangers d'une résistance ouverte. On céda: sans écouter les nouvelles demandes de délais des pasteurs , le Maire prépara pour la rendre au culte romain l'église Sainte-Marguerite. Des femmes du peuple , des enfants , des jeunes gens , vinrent bien en briser la chaire , y casser des vitres , mais
le Maire survint, lit arrêter, parmi ces agents de désordre, le domestique d'un des pasteurs , qu'il laissa bientôt échapper , et le désordre cessa.
Le 4 août 1599 , l'édit fut proclamé à la Rochelle ; le 6 et le 7 , les églises de Sainte-Marguerite et de Saint-Barthélémy furent remises à lévêque de Saintes , Nicolas Cornu de la Courbe , qui , le 8 , célébra la messe à Saint- Barthélémy , pendant qu'un de ses vicaires la célébrait dans l'autre église. On se rendit processionnellement de l'une à l'autre église , et le soir le curé de Marennes prêcha en toute liberté. Les deux cultes vécurent dès lors l'un à côté de l'autre , non pas sans mauvais vouloir réciproque et sans luttes , mais sans hostilités ouvertes. Dès le mois de mars 1600 , les protestants trouvèrent moyen d'empêcher les processions. Elles ne devaient avoir lieu qu'à condition de n'exciter aucun scandale , de ne causer aucune gêne ; les réformés se trouvèrent très faciles à scandaliser et à gêner. Un corps-de-garde fut placé par le Maire au carrefour des Forges pour empêcher une procession le jour des Rameaux ; un conseiller au présidial , Platet , saisit la bannière et s'avança en criant aux catholiques de le suivre , aux soldats de le tuer ou de le laisser passer. Ils ne firent ni l'un ni l'autre ; les siens moins ardents rebroussèrent chemin et réclamèrent au conseil privé. Celui-ci leur reconnut le droit de sortir , mais en leur traçant un itinéraire qui les forçait de retourner sur leurs pas ; ils aimèrent mieux renfermer dans leurs deux églises les cérémonies du culte.
Les chicanes de ce genre , les accusations réciproques , de la part des deux clergés, de superstitions, d'artifices, de moyens captieux pour obtenir des conversions ; la proclamation de la sincérité de ceux qui viennent , des motifs intéressés de ceux qui s'en vont, et même, dans ces cas-là, de l'intervention constatée du diable , ne sont pas rares dans les écrits du temps ; ces débats allaient jusqu'à troubler la paix publique ; gênés dans la construction d'une
église qu'ils voulaient élever , objets quelquefois de risée quand ils portaient les sacrements aux malades et aux mourants , les prêtres se plaignaient à la cour ; les autres catholiques ajoutaient qu'on les repoussait des charges , que , s'ils étaient de métiers , on leur refusait des lettres de maîtrise ; que, simples ouvriers, on les chassait, directement ou en les bafouant , des boutiques. On ne donna pas sur ces plaintes de décision officielle. Rosny fut chargé de ramener les R.ochelais , au moins leurs magistrats , à de meilleurs sentiments et à de plus justes procédés. Mais ces querelles prirent plus d'éclat lorsque , en novembre 1606 , Séguiran s' étant présenté à la Rochelle pour y prêcher l'Avent, s' annonçant comme membre de la compagnie de Jésus et muni de lettres du Roi , les sentinelles lui interdirent assez brusquement l'entrée de la ville , en lui disant qu'ils savaient que Jésus n'avait pas de compagnons et que lui n'avait pas de lettres du Roi. Il retourna à la cour , faisant grand bruit de cet affront et de ce dédain des ordres de Sa Majesté. Les Rochelais avaient raison pourtant ; le jésuite n'avait pas de lettres du Roi , pas même de lettres surprises ; celles dont il était porteur lui avaient été données par deux secrétaires d'Etat , à l'insu du monarque. Henri n'osa pourtant pas les démentir et dévoiler cette intrigue , de peur qu'on n'en prît texte pour résister sans cesse ; à tort , selon moi , mon enfant. Car je crois que la justice est toujours la meilleure politique et que ces ménagements mêmes faisaient naître et justifiaient bien des méfiances ; il faudrait cependant mieux savoir que je ne le sais ce qui était possible alors pour blâmer un prince aussi habile et aussi réellement bien intentionné que l'était Henri IV. Il fit donc bien le fâché , mais il s'ouvrit de tout à Rosny , en lui disant de sauver les apparences ; Rosny écrivit aux Rochelais , qui , sur ses exhortations , reçurent le jésuite pour prêcher le carême ; mais après quelques jours il fut rappelé.
Le Roi du reste n'avait pas moins de peine à contenir
les protestants dans de justes limites. Ils jouissaient d'une très réelle liberté , non seulement pour l'exercice de leur culte , mais pour leurs assemblées. La Rochelle envoie sans cesse des députés , quand elle n'est pas le lieu de réunion des synodes , comme en 1603 , en 1607 , en 1609. Mais ils comptaient parmi leurs droits celui d'injurier , celui de proclamer que le pape est l'antéchrist , ce que Henri jugeait avec raison peu propre à apaiser les haines : il fallait des négociations pour leur faire garder le silence à cet égard. En 1607 , un ministre écossais , Malwin, avait été emprisonné par le roi d'Angleterre , Jacques , pour des écrits trop violents. Les Rochelais envoyèrent à ce roi des députés auxquels il accorda la liberté de ce pasteur , à condition qu'il quitterait son royaume , et ils voulaient le prendre pour ministre chez eux. Henri voyait là une sorte de défi ; ce fut encore Rosny qui intervint et obtint sans éclat l'obéissance des Rochelais. Par dessus tout, les synodes, qui n'avaient pour but avoué que la discipline religieuse , s'occupaient sans cesse de politique ; c'est pour cela que le corps de ville de la Rochelle avait à celui de 1607 ses représentants , qui sortaient quand on ne traitait que d'affaires ecclésiastiques. Ces empiétements tenaient à des inquiétudes motivées par la violence des discours et quelquefois des actes des catholiques. Les protestants n'avaient que trop droit de croire qu'ils ne jouissaient que d'une trêve , et d'une trêve qui tenait à la vie de Henri.
Ce mélange des choses ecclésiastiques et des choses politiques troublait aussi l'intérieur de la commune rochelaise. Tu as vu que les pasteurs se refusaient à payer leur part des impôts ; leurs prétentions à cet égard étaient si tenaces que M'^^ Denort , veuve , et plus tard même remariée, quoiqu'elle fût riche, réclamait encore cette exemption, et qu'il fallut, en 1594, faire vendre ses meubles à l'encan.
En 1597, l'assemblée de Ghàtellerault ayant réclamé un plus gTand nombre de députés , une réunion se forma à
Bourgneuf qui nomma , à l'insu du corps de ville , des représentants des trois états , de l'église , de la noblesse et du tiers. Informé de cette élection , le corps de ville la regarda comme une usurpation sur ses droits ; ses réclamations convainquirent les membres du tiers-état ; l'envoyé de l'église lui-môme , sans s'y soumettre directement , s'abstint de partir. Seul , le député de la noblesse s'y rendit , et l'assemblée apaisa le différend en déclarant que la ville de la Rochelle seule serait considérée comme une province politique , et que le clergé d'Aunis serait joint au clergé de Saintonge. Mais ces prétentions eurent un contrecoup. La ville avait coutume , lorsqu'elle envoyait des députés aux assemblées, de communiquer aux pasteurs les instructions qu'elle leur donnait. Ceux-ci voulurent , en 1601 , au moment de l'assemblée de Sainte-Foy , que cette déférence fût reconnue comme un droit , et que deux d'entre eux fussent appelés au conseil. Le Maire , qui y avait d'abord officieusement consenti , fut démenti par le corps de ville, et, par suite de ce démêlé, les communications amiables elles-mêmes furent interrompues, mais elles furent faites de nouveau plus tard.
La nomination qu'avait faite la noblesse d'Aunis à la réunion de Bourgneuf n'était pas un fait isolé. Elle avait , cette année même, demandé d'être admise dans un conseil extraordinaire qui aiderait le conseil de la ville dans la gestion des affaires. La maison de ville répondit qu'elle avait suffi aux affaires dans des temps plus difficiles et repoussa cette demande. Elle restait fidèle à l'esprit selon lequel je te l'ai montrée , dans des temps bien antérieurs , soigneuse de s'ai'iranchir de toute aristocratie autre qu'elle même. Jalouse en tout de ses droits , même des droits d'étiquette , elle s'opposa à ce que le présidial fît le feu de joie commandé en 1598 , à l'occasion de la paix avec l'Espagne. Ce corps judiciaire l'ayant néanmoins dressé , des gens du peuple en enlevèrent le bois ; quelques-uns furent mis en prison. Le Maire , moitié séduction , moitié me-
naces , se fit donner les clés et remit les prisonniers en liberté. Le présidial ne parut pas au feu de joie donné par la ville , mais ses efforts pour donner d'autres suites à ce conflit furent impuissants.
On veillait aussi rigoureusement qu'autrefois à la stricte exécution des formalités imposées aux officiers royaux. En 1607 , de Loudrières ayant été nommé sénéchal à la place de Laroque , fut , comme son prédécesseur , obligé de faire changer les passages de ses lettres de nomination qui semblaient lui assurer le pas sur le Maire, et de prêter, avant d'entrer en ville , le serment de respecter les privilèges. Il fut reçu ensuite avec beaucoup d'apparat ; mais il demanda en vain qu'on lui assignât une place d'honneur au temple Saint-Yon. Le consistoire lui répondit par deux fois qu'il n'était pas sûr d'innover en l'ordre de l'église , et qu'il prendrait place où il voudi^ait.
On repoussait au besoin avec vigueur les prétentions qui ne cédaient pas. D'Epernon s'en aperçut. En 1598, ses troupes s'approchèrent encore de la ville ; mais encore une fois les milices sortirent et lui renvoyèrent ses soldats bien battus. Il n'en soutenait pas moins que la Rochelle était de son gouvernement et , en 1605 , il demandait avec hauteur à R.osny à quel titre il se mêlait auprès du Roi des affaires de cette ville ; sur quoi Rosny répondait que c'était comme ami des Rochelais et l'invitait du reste , assez ironiquement , à leur en demander à eux-mêmes des explications.
Et cependant il y avait des symptômes d'une menaçante influence des grands seigneurs. Le dimanche, 5 mai 1596, le Maire céda au temple la première place au duc de Latrémouille , et l'on vit dans cet acte de politesse une infraction aux privilèges et un mauvais augure. Il y en avait un plus grave dans l'émotion que causa l'enlèvement des corps de MM. de Rohan , conservés , embaumés, dans la tour de la Chaîne. Le prince de Soubise, leur fils et leur frère , le filleul de la ville , les vint prendre le 21 octobre
1599 , pour les emporter en Bretagne. La pompe de cette cérémonie dépassa à la Rochelle même la pompe des fmiérailles des maires , et contribua à graver profondément ce nom de Rohan dans les imaginations populaires.
Or, c'était dans le peuple , la force de l'état , qu'étaient aussi les plus grandes menaces pour la constitution rochelaise. Depuis longtemps les bourgeois et les habitants avaient leurs représentants auprès du corps de ville et on leur avait fait, en 1597, cette place qu'on avait refusée à la noblesse ; mais ils aspiraient à l'égalité, à l'assimilation, et les pensées à cet égard se trahissent par une de ces plaisanteries qui sont des mots révélateurs. M. Sarragan, reçu pair , avait donné à la ville , outre la taxe ordinaire , un canon. Cette munificence d'un homme riche fit dire que si on entrait à la maison de ville par le canon, on y entrerait bien aussi à coups de pistolets. En attendant, le peuple se montrait fort exigeant envers ses magistrats. En 1594 , le blé s'éleva à un très haut prix, cinquante sous le boisseau de rive. On imputa cet incident à la mauvaise administration du Maire ; les femmes ameutées voulaient le lapider et il fallut le protéger contre de véritables dangers. Il avait fait des fautes en effet , mais qui tenaient aux idées fausses de son temps. Voyant le blé rare et cher, voyant dans le port des navires flamands chargés de grains, il les avait contraints à les vendre à un prix qu'il appelait raisonnable ; il en résulta qu'il n'en vint pas d'autres , et qu'il y eut disette. On y remédia en empêchant toute exportation des grains par le port ou par les ports de la banlieue ; remède d'un moment. On ne reculait guère en pareil cas devant aucun moyen , et , en 1598 , le maire Thévenin fit occuper par des navires armés , fembouchure de la Sèvre , pour empêcher l'exportation des grains par Marans.
Ces erreurs de la police municipale fourniraient un argument contre l'étendue de son pouvoir , si l'on n'en avait pas d'aussi graves à reprocher , alors et bien plus tard , à des autorités plus haut placées. Ce n'est pas à elle
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seule non plus qu'on doit imputer un règlement (1603) qui a pour but de gêner dans leur industrie , en leur interdisant le commerce de détail, les marchands étrangers qui voudraient s'habituer dans la ville. Malgré ces fautes, le commerce de la ville était florissant ; les guerres qui le gênaient ailleurs l'y faisaient refluer ; l'or et l'argent y furent abondants , jusqu'à ce que la politique du Roi apporta des entraves , mal respectées , au négoce avec ses ennemis. Il avait pour principal objet les vins du pays tant protégés , et encore vantés , même au delà des mers , comme le témoigne un chant du voyageur poète Lescarbot. La vigne dut cependant souvent souffrir à celte époque ; car dans cette courte période de seize ans, les chroniqueurs signalent plusieurs gelées extraordinaires ; celle , entre autres , de décembre 1602 , qui fut telle que , pendant huit jours , par le flux ou par le reflux , on put passer d'une rive à l'autre du havre sur la glace. Il partait alors de la Rochelle une telle quantité de navires pour la pêche de la morue, qu'un étranger dit qu'ils formaient à Chef-de-Baie , une forêt de mâts. C'est aussi de son port que sortit , en mai 1606 , le Jonas , de 150 tonneaux , chétif navire , armé sous le privilège concédé au gentilhomme saintongeais , Pierre Dugua , sieur de Monts , à l'aide des fonds des négociants rochelais Macquin et Georges, pour aller fonder au Canada ce commerce des pelleteries , qui devait lui conserver la richesse quand elle aurait perdu l'importance politique.
Retenus un mois par des accidents de mer dans le port de la Rochelle , les passagers du Jonas y trouvaient une sévérité de mœurs , au moins extérieure , que faisaient ressortir les habitudes tapageuses de matelots à terre. Ils s'étonnaient que les ministres réformés priassent pour eux et pour la conversion des sauvages qu'ils allaient visiter , tandis que les prêtres catholiques ne le faisaient pas. Ils attribuaient à ces ministres autant qu'au maire l'exactitude de la police. Celle-ci, en effet, nous paraîtrait dure en bien
des points. Elle châtiait par la gourbeille des désordres que la nôtre s'efforce bien plus de cacher que de réprimer ; elle punissait l'adultère par le bannissement, précédé d'une triple fustigation publique et d'une amende honorable faite la corde au cou et une torche de cire à la main ; elle flétrissait le suicide, insultant le cadavre, en le pendant par les pieds et en l'enterrant dans le fumier. Le vol était puni par les verges, l'amende, la mort en cas de récidive; le meurtre par la mort. Une police dure annonce des mœurs rudes ; en 1606 , on vit encore une rixe à main armée, en pleine rue, en plein jour , suivie du meurtre du plus faible , dans une maison habitée où il s'était réfugié et où il fut poursuivi. Des meurtriers , tout gentilshommes qu'ils étaient , l'un eut la tête tranchée , deux furent envoyés aux galères. On essayait au moins de prévenir de pareils crimes par l'établissement d'un chevalier du guet , de patrouilles de nuit et même de jour. D'un autre côté , les exemples ne manquaient pas. Parmi eux, on peut citer celui de deux soldats que la paix avait jetés dans le brigandage, qu'ils exerçaient dans le bas Poitou , et dont le nom a gardé une certaine célébrité populaire , les frères Guillery ; ils furent amenés à la Piochelle pour y être l'un pendu , l'autre roué, en mai 1606 et en décembre 1608.
La police avait à combattre d'autres maux que des crimes. Le 29 avril 1599, au canton des Petits-Bancs , dans le voisinage de la Grosse-Horloge , il éclata un tel incendie , animé par des vents de sud-ouest , qu'on craignit pour la ville et que pour faire la part au feu on eut recours au canon. — Elle eut aussi à lutter encore contre des maladies contagieuses , qui sévirent de nouveau de 1603 à 1605 , au temps où la peste ravageait Londres. Elle causa aussi de grandes pertes à la Rochelle, et dans l'été de 1604 les mains manquèrent pour recueillir les fruits et les moissons qui furent abondantes. La superstition populaire remarqua qu'on avait péché en 1603 en grande quantité les poissons appelés maigres, et y vit un signe de peste. On combattit ce fléau
par les moyens dont je t'ai déjà parlé. Mais il fallut prononcer la perte de leurs états contre les échevins, les pairs, les bourgeois qui passeraient sans autorisation , plus de deux nuits en dehors de la ville. A Mirœuil , où on transportait les malades, on manqua d'eau. Chose étrange aune époque où tous les métiers étaient réglementés à l'excès , ce n'était qu'en 1600 , en révisant les statuts , qu'on avait réglé l'exercice de la pharmacie , abandonné jusque là au premier venu. Pour subvenir aux besoins dès pauvres, on institua une collecte hebdomadaire.
Cependant grâce aux soins des maires les finances suffisaient aux dépenses ; elles suffisaient à d'incessantes constructions. Avant tout à celle des fortifications , toujours augmentées pendant la paix : en mai 1596 , on commença les grands boulevards hors la porte de Cougnes, tracés par l'ingénieur du duc de Latrémouille ; passant devant la tour d'Aix et devant Pallerac, ils se dirigeaient vers le boulevard de l'Évangile. Ce grand travail , conçu d'abord dans la maison du Maire, adopté ensuite par le corps de ville, souleva des mui-mures peu accoutumés. Selon les uns, il ferait plus de mal que de bien , il épuiserait les finances, il irriterait le Roi et lui rendrait la ville odieuse. On ferait bien mieux de réparer les remparts vers Saint-Nicolas , ou de bâtir le temple projeté. D'autres disaient que cette entreprise était conforme à l'art des fortifications , qu'on avait l'agrément du roi , et même l'espoir qu'il contribuerait en quelque chose aux frais. Le présidial , les pasteurs se plaignaient qu'on ne les eût pas consultés, pas appelés, ne fût-ce que pour faire la prière ; ce qui ne prouvait que le désir qu'avaient ces corps de se mêler de tout. Quelques hommes du peuple répétèrent ces propos d'une manière plus hardie ou plus grossière. Le maire les fit emprisonner, et tout le monde se tut. Le bastion de l'Évangile, les murs près de l'entrée du havre, le gabut, les remparts près de Saint-Nicolas furent successivement l'objet de réparations, et en 1609 on travaillait encore aux forts entre Saint-Nicolas et Cougnes.
Le temple neuf n'en fut pas moins achevé : commencé en 1577 , longtemps interrompu , il fut repris en IGOO , et Dumont y prêcha le 7 septembre 1603, devant plus de trois mille cinq cents personnes. Ce monument octogone , bâti devant la place du Château , sur les plans de Philibert Delorme, avec luxe et magnificence, n'avait, assure le pasteur Merlin , coûté , la clé en main , que quarante mille livres. — De grands embellissements , de nouvelles salles furent ajoutés à l'échevinage, et, sa cloche s' étant fêlée, on y en mit une autre qui pesait trois mille deux cents livres. Mais il fallut la faire venir de Hollande. La Grosse-Horloge, la fontaine des Petits-Bancs, le collège , reçurent aussi des améUorations. Les fossés de la ville furent réparés et une écluse établie sous le pont Saint-Sauveur pour servir à nettoyer le port. L'usage où étaient alors les maires de faire apposer leurs armes, et , quand cela se pouvait, de donner leurs noms aux parties d'édifices qu'ils faisaient commencer ou achever , comme le relatent soigneusement les chroniqueurs , contribuait certainement à stimuler leur activité et tournait à l'avantage de la ville.
Un établissement s'y était formé, qui prouve encore plus en faveur d'un haut degré de civilisation ; une bibliothèque pubhque, projetée dès 1604, fut ouverte en jamder 1606, et Mathurin Cartier léguait , en mai 1610, une rente annuelle de soixante-deux livres dix sous pour servir à son accroissement. Nous savons que dès 1607 elle était ornée de tableaux. Nous n'avons à la vérité aucune notion des auteurs ou du mérite de ces peintures , mais le soin de les réunir , celui même de les mentionner, dénote une certaine culture des arts. L'enseignement était alors dans tout son éclat, soit au collège , soit à l'école de théologie protestante. Des ministres, plus savants qu'éclairés, car on trouve chez eux trace d'étranges préjugés, mais d'un esprit cultivé, y abondaient. On y imprimait avec soin et rapidité des livres en grec et en hébreu , pour lesquels on n'y trouverait aujourd'hui ni caractères typographiques , ni ouvriers , ni éditeurs , ni au-
teurs. Cet éclat littéraire inspira aux jeunes Rochelais assez de confiance pour que ceux d'entre eux qui étudiaient à Poitiers voulussent , en 1604 , y créer un amiral d'Aunis , prétention que leurs condisciples plus nombreux repoussèrent par la force.
Il est remarquable cependant que la Rochelle accueillait bien plus d'hommes lettrés qu'elle n'en produisait. Apparemment , le commerce et la politique suffisaient à l'activité d'esprit de ses fils , et l'action , remarque-le , mon enfant , car les écrivains , intéressés dans la question , ne le disent pas assez, l'action est en effet supérieure à l'étude et à la méditation. Dans tout le cours du xvi^ siècle , je ne vois guère à citer d'écrivains rochelais que les jurisconsultes Imbert et Jean Pierres, Lahaize qui écrivit en latin, en vers et en prose , avant de composer de vigoureux pamphlets sur la politique de son temps , et Esprinchard , sieur du Plomb , plus exclusivement homme de lettres , d'un esprit assez étendu et qu'enleva prématurément la peste de 1604.
La ville de la Rochelle , avec une véritable armée et une artillerie nombreuse soigneusement entretenue , était sous bien des rapports un petit état , et il était tout simple que sa première dignité , celle de maire , qui avait eu , il est vrai , des analogues dans toutes les communes , mais qui par le cours des choses était devenue une exception unique, eût un grand éclat et fût vivement désirée. Deux choses toutes récentes avaient encore accru son pouvoir. Le sergent-major Gargoulleau, chef réel des troupes de la ville , dont l'influence pouvait par là balancer celle du maire , étant mort en janvier 1596, on ne le remplaça pas. On fit plus. Les capitaines des compagnies qui les commandaient en 1573 n'avaient été remplacés qu'en cas de décès ; ces charges à vie parurent redoutables ; en 1598, on donna de grands éloges à ces officiers, on les remercia solennement, mais on les renouvela tous. On ne laissait ainsi debout que le pouvoir 'du maire , électif et annuel , mais
sans contrepoids , en sorte qu'au dehors on l'appelait le dictateur des Rochelais.
L'éclat d'étiquette n'était pas diminué, et lorsque le maire mourait en charge, ce qui arriva encore trois fois dans cette courte période , la pompe d'un deuil publie frappait les imaginations.
Aussi accusait-on ceux qui désiraient la mairie de s'y jeter avec trop d'ardeur , et l'envie qu'ils inspiraient ne s'était jamais tant montrée. En 1603 et 1604 , le scrutin lit trouver des bulletins qui insultaient les candidats ; cet exemple avait été auparavant donné par un Salbert , et cette fois un Salbert était au nombre des injuriés. Mais on ne l'imita pas jusqu'au bout. Les auteurs de ces votes scandaleux ne s'en confessèrent pas ; on n'en fit pas de recherche ; seulement , à la seconde fois , le pasteur qui fit la prière d'action de grâces demanda au Seigneur de ne pas faire retomber sur tous la faute de celui qui, dans une action si grave, oubliait la sainteté de son serment. Il y eut pis encore en 1607. Le sénéchal Laroque n'ayant pas choisi pour maire celui des trois élus qui avait eu le plus de voix, non seulement on en murmura , mais on désigna tout haut la somme qui avait fait pencher la balance. L'année suivante , les mêmes bruits circulèrent ; on voulut exiger de celui qui avait été choisi pour maire le serment qu'il n'avait pas donné d'argent pour déterminer ce choix ; il repoussait cette demande comme injurieuse , et il y eut des paroles amères , des lettres diffamatoires. Les pasteurs prêchèrent contre ce scandale ; dangereuse immixtion , dangereuse surtout parce qu'elle était justifiée. Et pourtant, en 1608 , un navire anglais ayant été saisi comme pirate , par des chaloupes que dirigeait le maire en personne , condamné par le juge de l'amirauté , puis acquitté en appel à Paris et relâché , le bruit pubUc accusa encore le naaire de n'avoir les mains ni vides ni nettes dans cette affaire ; et en 1609 , après les élections on s'écria que l'un des élus avait compté pour déterminer le choix du sénéchal
sur l'appui d'un grand nombre de nobles; mais qu'un autre l'avait emporté par celui d'une dame.
Fondées ou injustes , peut-être partiellement l'un et l'autre, qu'elles annonçassent la corruption ou l'envie , ces accusations n'en étaient pas moins un grave symptôme ; elles menaçaient au milieu de sa splendeur la constitution rochelaise. Il n'y avait rien là pourtant qui ne pût se guérir et même se tourner en progrès, si la paix et la sécurité se prolongeaient. Mais un des crimes les plus odieux et les plus funestes dont parle l'histoire vint amener de grands malheurs pour la France, de plus grands pour la Rochelle. Le 17 mai 1610 , les Rochelais apprirent à dix heures du matin que , le 14 , Henri IV avait été frappé d'un coup de poignard. Temples protestants, églises catholiques se remplirent d'un peuple effrayé et suppliant. Le soir, à 7 heures, on apprit que ce grand roi était mort.
Quand je n'y serai plus, ils verront ce que je vaux, avait dit Henri IV. L'heure qui suivit la nouvelle de sa mort justifia cette parole. Les Rochelais inspectèrent leurs remparts , comptèrent leurs canons , et envoyèrent des députés vers Louis XIII. Ceux-ci partirent le 19 ; mais, le 20, arrivaient des lettres qui annonçaient que la mère du Roi avait été nommée régente , promettaient le respect des édits et exhortaient à la paix. Plus tard on prétendit que les Rochelais n'étaient pas alors dans des dispositions pacifiques ; qu'au moment même de la mort de Henri ils méditaient de s'emparer de Rrouage. Nul fait, nul intérêt, ne motive cette
imputation ; et tout montre au contraire que, loin de songer à cette inexplicable et folle agression , ils redoutaient singulièrement d'être attaqués. Ils accueillirent avec autant de joie que de surprise les paroles amicales de la cour , et le jour même en rendirent à Dieu des actions de grâces solennelles. Ces actes religieux se renouvelèrent le 6 novembre, après un feu de joie allumé à l'occasion du sacre de Louis ; mais les prières ne firent aucune mention du sacre lui-même, cérémonie que les protestants regardaient comme superstitieuse et dans laquelle le roi jurait l'extirpation des hérésies , c'est-à-dire la violation des édits dont il venait de jurer le maintien.
Le premier acte du nouveau règne relatif aux Rochelais avait été un arrêt du 8 juin , qui reconnaissait leur exemption de tout droit à l'entrée sur les épiceries et drogueries ; et en mars 1614 leurs privilèges avaient été complètement reconnus et ratifiés. Ce même mois ils faisaient une chose qu'Henri IV lui-même n'avait pas tolérée : ils envoyaient dix milles livres à Genève , menacée par le duc de Savoie. Un particuHer en fit l'avance, sous la garantie du corps de ville, et vingt délégués recueillirent, de maison en maison, les bonnes volontés des citoyens pour rembourser cette somme. D'un autre côté, ce même mois encore, Jacques Gasteau , recteur du chapitre des curés des cinq églises parrochiales de la Rochelle , demandait et obtenait de l'assemblée générale du clergé de France des secours pécuniaires, pour assurer l'enseignement du dogme , pour accroître la splendeur du culte à la Rochelle, où, disait-il , la foi catholique commence d'avoir quelque progrès. Il visitait les paroisses rurales , et essayait d'y détruire des habitudes superstitieuses , celle entre autres , qui attribuait à la chapelle de Sainte-Quitaire de Lajon le privilège de guérir les maux de tête. Chose singuhère , le nombre des ecclésiastiques cathohques était alors à la Rochelle plus grand que celui des ecclésiastiques protestants et il tendait à s'accroître. Bien que les gênes imposées cà la pubUcité de
ce culte fussent l'objet de plaintes fréquentes , il y avait donc place pour une lutte loyale et pacifique. Le sénéchal de Loudrières fit demander au corps de ville l'oubli des démêlés passés, union et accord, et ses avances furent bien reçues.
Tout semblait annoncer une ère de paix , mais ce qui rendait vains ces symptômes , c'est que la méfiance était partout , sur tout, entre tous. Le 11 avril 1611, Loudrières choisit pour maire Martin de Berrendy , et , bien que celui-ci fût un citoyen estimé , le bruit courut qu'il avait acheté par un don de trois cents pistoles le choix du sénéchal. La retraite forcée de Sully parut aux protestants une injustice et une menace. Des avis venus de Saumur firent connaître qu'il serait aisé de mettre des pétards sous les portes ; on s'empressa d'y remédier ; quelques navires royaux aperçus en rade de la Palisse accrurent les alarmes ; le Maire écrivait aux députés de la ville à l'assemblée de Saumur qu'on se tenait prêt à tout , qu'on travaillait avec activité aux fortifications sur tous les points , qu'on y travaillerait tant qu'on aurait de l'argent , et il demandait que l'assemblée aidât la Rochelle de deux à trois mille écus par an , ou , en tout cas , d'une somme de dix mille écus une fois donnée.
Des maux plus réels devaient sortir de cette assemblée. La conviction des protestants , et la suite n'a que trop montré qu'elle était fondée, était qu'on ne les aimait guère, qu'on ne s'abstiendrait de les attaquer que tant qu'on les saurait assez forts pour une énergique résistance. Néanmoins c'était alors plus comme parti que comme secte que la cour du moins les craignait et les détestait ; leur liberté de conscience n'était pas actuellement menacée. Le relâchement de ce lien si propre à les tenir unis laissa voir toutes leurs divisions. L'intègre Duplessis put à peine modérer la rivalité haineuse du duc de Bouillon et de Sully , que soutenait son gendre Rohan. Ils ne s'accordaient que pour une chose mauvaise et dangereuse , pour rechercher l'ai-
liance du prince de Gondé , catholique né de pères protestants , qu'à ce titre ils auraient dû craindre plus qu'aimer, quand ils ne l'auraient pas connu pour un brouillon égoïste, et qu'ils ne regardaient comme un ami que parce qu'il était ennemi de la régente. Les Rochelais eurent le tort d'envoyer à Saint-Jean-d'Angély des députés à ce prince , pour lui offrir leurs services.
Ces services étaient fort désirés , l'influence à la Rochelle fort enviée des chefs du parti. Sully y vint le 15 octobre presque sans suite et y resta trois jours. Il y trouva vivants les souvenirs, du temps de Henri IV ; on lui fit un accueil empressé ; le maire le réconcilia avec un des échevins , Rochelle , sieur du Coudray , qui avait parlé de lui peu avantageusement à Saumur. Peut-être cependant resta-t-il quelque chose de ses plaintes. Rohan , qui vint quelque temps après avec sa femme , son frère et un nombreux cortège, y trouva le même accueil. Au contraire, d'Épernon ayant écrit au Maire de lui envoyer quelqu'un pour recevoir de lui une communication , comme il avait pris dans sa lettre le titre de gouverneur de la Rochelle , on ne voulut même pas lui répondre. On refusait de recevoir les commissaires de la régente; malgré ses avis, ses défenses, on envoyait à Paris des députés avec ceux de la Saintonge et du Poitou : on avait un autre débat avec le chancelier. On imprimait à la Rochelle un livre du ministre Thompson, La Chasse à la Bête Romaine. Le chancelier trouvait que le titre même était une impertinence ; que l'esprit du livre était de nature à troubler l'État , et que sa pubhcation était une infraction à l'édit de Nantes. Le Maire , protestait de son respect pour l'édit et pour le chancelier , mais il invoquait les droits de la controverse , le droit de représailles , et le livre ne s'en imprimait pas moins.
Ces difficultés ne portaient pas la cour à une rupture, et, le 17 février 1612 , elle envoyait de nouveau aux Rochelais par leurs députés , Ronhomme et Mirande , des lettres où le jeune roi affirmait son bon vouloir pour les réformés
en général et en particulier pour les privilèges et franchises de sa ville de la Rochelle. Mais la régente et Bouillon, qui était à elle , songeaient à assurer leur ascendant sur ces esprits si difficiles à manier en intervenant dans l'élection du maire. C'était au sénéchal à choisir entre les trois coélus, Pineau , de Laurière et Salbert. La lutte était vive entre les premiers , qui échangeaient l'un contre l'autre des libelles diffamatoires et qu'on accusait de vouloir acheter le suffrage de Loudrières. Rochelle , sieur du Coudray , conseiller au parlement de Paris , mais néanmoins en même temps échevin de la Rochelle , arriva dans cette ville , amené , disait-il , par ses affaires personnelles , mais en fait , croyait-on généralement , envoyé par la régente pour défendre formellement au sénéchal d'accepter Pineau, sous le prétexte d'une accusation criminelle dont il n'était pas purgé. Déjà l'on disait que Mirande , député par les églises successivement à Saumur et à Paris , s'était laissé gagner par l'argent de la régente. On en disait autant maintenant de du Coudray. Le peuple murmurait , s'irritait non seulement contre ces deux hommes , mais contre le corps de ville dont ils sortaient, qu'il accusait tout entier de vénalité ou de tiédeur pour la Cause , comme ce peuple disait encore. Loudrières n'osa braver ces mécontentements, et, éludant le choix entre les deux rivaux , nomma Salbert , qui avait le moins de voix , qui n'avait été désigné que pour remplir le nombre trois. Mais Salbert était favorable à Rohan et sa nomination fut regardée comme un triomphe pour ses partisans.
Ici commence , mon enfant , une série de troubles et de guerre , de fautes et de malheurs , qui conduisirent la Rochelle à sa ruine. Les faits extérieurs sont constatés par les récits habituellement concordants de témoins oculaires ; mais il est plus difficile d'y distinguer les causes et d'attribuer à chaque parti et à chaque homme sa juste part de responsabilité. Je ne puis entrer ici dans les détails, dans les discussions qu'exigerait un tel dessein. Forcé d'abréger,
je ne puis que te mettre en garde contre tout jugement précipité sur les liommes et m'eiïorcer de te présenter les faits sous leur véritable jour. Plusieurs contemporains ont vu dans ces troubles la main de Rohan , uniquement peutêtre parce qu'il y avait intérêt.
Regardé dès-lors comme le chef de ceux qui voyaient dans leurs armes la meilleure garantie^ il était plus que suspect à la régente. Elle voulait combattre son influence à Saint-Jean-d'Angély , dont il était gouverneur , en ayant à sa discrétion et le maire de la ville et le lieutenant même de Rohan. Elle n'y avait pas réussi, mais, prévoyant une attaque plus directe , il voulait se ménager un appui dans une assemblée de cercle , institution nouvelle réglée par l'assemblée de Saumur. Soustraite par ses privilèges à la fois à la surveillance des conseils provinciaux et à l'action de la régente , assurée par ses fortifications du respect de ses privilèges , la Rochelle était le lieu le plus propre à donner à cette réunion une certaine indépendance. Il avait donc besoin non seulement du consentement , mais de l'adhésion complète des Rochelais. Or, il était visible qu'on pouvait bien plus attendre ce zèle dangereux d'un peuple ardent , avide de se faire une part de plus en plus grande dans les affaires , que d'un corps comme celui de l'échevinage , rassis , expérimenté , et qui ne pouvait avoir oublié les souffrances, si vives et si récentes, des dernières guerres.
Pour contrecarrer des desseins qui n'étaient pas un mystère , la reine envoya encore à la Rochelle du Coudray , que ses affections et ses atïaires domestiques y ramenaient chaque année, mais qui cette fois, contre son ordinaire, prévenait la clôture des séances du parlement, ce qui le rendit suspect. Le peuple cria à la trahison , s'ameuta et demanda que du Coudray sortît immédiatement de la ville. Cette demande se faisait le 5 septembre 1612 , par des cris confus dans la cour de l'Hôtel-de-Ville, où le conseil était assemblé. Le Maire vint haranguer ceux qui étaient là , et crut un instant avoir triomphé de leur entêtement ; mais
il apprit bientôt que des gens armés s'emparaient des cantons. Il les parcomait ; la foule ne se dispersait que pour se reformer derrière lui : il prenait des mesures pour protéger du Coudray , lorsqu'on vint lui dire que celui-ci , se souvenant peut-être des dangers que la colère moins motivée de ce même peuple avait fait courir à son père (1594) , demandait à sortir immédiatement de la ville. Charmé d'éviter une ell'usion probable de sang , Salbert alla lui-même le prendre avec un cortège de parents , d'amis et de bons citoyens. Il l'accompagna à la porte de la ville. A mesure qu'il en approchait , la foule qui les suivait s'échautïait ; des pierres furent lancées , dont une atteignit le Maire. Il avait cependant dépassé la porte, alors appelée la Porte-Neuve ; il la fit refermer sur eux : un coup de feu fut tiré ; il ne blessa personne , et du Coudray put se retirer tranquille à sa maison de Périgny.
Du Coudray était venu à la Rochelle , porteur d'une commission d'intendant à la justice et à la police , dont il disait ne vouloir pas se servir , mais qu'il ne faisait pas voir , et qu'on croyait contraire aux privilèges ; il s'était montré par ses propos l'appui et il était l'espérance de ceux qui regardaient toute résistance comme une révolte , et qui désavouaient même le passé de la Rochelle ; une grande partie du corps de ville et le Maire voyaient sans peine son départ : mais il était le résultat d'une émeute triomphante et l'on put bien vite pressentir combien ce désordre en enfanterait d'autres. Le bruit courut que le bailli d'Aunis , que le procureur du roi, voulaient informer sur ces faits ; des délégués des bourgeois vinrent à leur domicile leur faire connaître quels dangers en résulteraient pour eux , c'est-à-dire leur faire poliment des menaces. On sut que le président du tribunal , Pascaud , avait dressé de ces faits un procès-verbal qui les qualifiait sévèrement ; les mêmes menaces le forcèrent de garder ce récit secret , au moins quelque temps ; car il fut envoyé à la cour , et , depuis , publié. Il était clair qu'il y avait une force orga-
nisée en dehors du corps de ville, que ce fût la bourgeoisie ou un parti qui s'en servait.
La reine paraissait cependant disposée à opposer des obstacles plus efficaces à l'assemblée qui se préparait : elle remplissait de ses partisans le plus qu'elle pouvait les places qui bordaient la Charente ; cinq de ses navires de guerre croisaient dans les eaux de la Rochelle , et à ceux qui lui demandaient dans quel but il était là, leur commandant répondait qu'il ne savait et qu'il attendait des ordres. Bien des Rochelais en murmuraient , et un ardent marin , bien célèbre depuis, Jean Guiton , écrivait alors qu'on se laissait mener , et que la chance tournerait si l'armée navale y pouvait remédier. Les députés de la Saintonge, de l'Anjou, du P ériger d , du Poitou, de l'Angoumois, de la Basse- Guyenne et de l'Aunis n'en arrivaient pas moins. L'assemblée de cercle devait s'ouvrir le 22 novembre , et le maire de la Rochelle , bien qu'il n'y fût pas député , devait la présider. La régente avait fait adresser à tous les députés la défense de s'y rendre ; quand elle les vit réunis , elle leur envoya deux protestants , Duplessis et Rouvray , pour leur répéter ses promesses de respecter l'édit de Nantes , leî^ exhorter à se séparer. Ils hésitaient , craignant également de se laisser surprendre par la guerre s'ils obéissaient , et s'ils n'obéissaient pas de provoquer la guerre qu'ils voulaient éviter. Ils craignaient surtout d'abandonner leur chef , Rohan , et de se laisser ainsi écraser l'un après l'autre. L'assemblée, à peine ouverte, fut suspendue ; on la cacha sous le nom de conférence ; les députés s'en allèrent, puis revinrent. Le corps de ville de la Rochelle partageait ces hésitations ; mais elles répandaient de grandes inquiétudes dans la bourgeoisie , plus prononcée dans le désir de ne pas se séparer des églises. Elle avait et énonçait clairement la prétention de surveiller les démarches du conseil; il semble que le conseil, pour y échapper, évitât ces grandes réunions de tout le peuple , que nous avons autrefois fréquemment rencontrées.
Mandé à Paris pour rendre compte des événements du 5 septembre , le président Pascaud en avait rapporté des lettres de la reine, qui avaient été lues au conseil le 4 janvier 1613. Ce jour-là , le peuple afflua encore dans la cour de l'hôtel-de-ville. Informé cependant que le conseil, tout en protestant de sa confiance dans les assurances et les offres de la régente , avait cependant décidé qu'il ne ferait rien que d'accord avec l'assemblée , il consentit à se retirer ; mais il voulait qu'auparavant on lui donnât lecture des lettres de la reine , et il ne se dispersa qu'après que le Maire lui eut indiqué un lieu pour se réunir le soir plus paisiblement et recevoir cette communication. Le peuple demanda en outre et obtint qu'on remît une copie de ces lettres aux cinq procureurs-syndics , un par paroisse , qu'il avait nommés pour le représenter.
Le 9 au soir , Rohan , qu'on avait appelé pour exposer lui-même ce qui le concernait, arriva avec une suite nombreuse. Un cortège imposant alla au-devant de lui , et l'on cria : Vive Rohan ! Bien des citoyens s'alarmèrent de voir des intérêts plus 'chers à beaucoup de Rochelais que ceux de la Rochelle. Le lendemain fut une journée d'alarmes ; le Maire reçut des lettres anonymes qui ne parlaient que de violences et de meurtres ; il fut informé , par des avis plus autorisés et plus précis, du dessein formé par quelques bourgeois de s'emparer le soir des cantons à main armée , et de dicter de là des lois au conseil. D prévint ce complot, en faisant lui-même tendre les chaînes et garder les cantons toute la nuit par une force régulière. Le lendemain, il réunit avec le corps de ville les pasteurs, les membres du consistoire, ceux du présidial, d'autres officiers royaux, et vingtcinq bourgeois, et fit approuver par cette réunion un arrêté qui défendait , sous peine de la vie , tout conventicule séditieux. D'un autre côté, un des ministres, Merlin, avait pressé le duc de Rohan d'employer toute son influence pour maintenir la paix, et peut-être son intervention, dont toutefois il n'est pas resté de trace , fit-elle seule respecter
358 HISTOIRE DES ROGHELAIS
l'arrêté municipal. Les partisans de la soumission s'y trompèrent et publièrent un récit ironique de la tentative de leurs adversaires. Ils triomphaient trop tôt. L'assemblée cependant, cédant à l'impulsion de Duplessis et de Rouvrai, résolut de déclarer qu'elle se fiait aux promesses renouvelées de la reine, et se sépara le 16 janvier.
Elle avait peu fait pour la cause protestante, en quelque sens que ce fût ; mais elle laissait à la Rochelle des germes de dissensions qui allaient promptement se développer. La rivalité était dès lors bien dessinée entre le corps de ville et la bourgeoisie ; elle datait de loin , et il y a longtemps que dans le cours de ce récit je t'en ai fait remarquer la naissance et les accroissements ; mais jamais elle n'avait atteint ce degré , jamais surtout la bourgeoisie n'avait si clairement vu toute sa force , si nettement .prétendu à imposer des lois.
Plusieurs de ses giiefs étaient fondés ; il y avait des siècles qu'elle demandait que les charges du corps de ville fussent incompatilDles avec les offices du présidial et les autres offices royaux ; ces plaintes , si souvent renouvelées , souvent écoutées , avaient toujours été éludées. L'usage pour les membres du corps de ville de ne pas mourir dans leurs charges , mais de les résigner , c'està-dire de se choisir eux-mêmes un successeur , les avait rendues tout- à- fait héréditaires , ou , ce qui était pire , en avait fait un objet de commerce. On n'arrivait plus au corps de ville que par la naissance ou par la richesse ; le temps et les services n'y suffisaient plus pour personne ; et comme il est naturel de chercher à tirer profit de ce qu'on a acheté , bien des membres du corps municipal cherchaient , dans les fonctions qui leur étaient réservées ou dans l'influence que leur donnait leur titre , un moyen de se rembourser. Quelques-uns le faisaient : tous étaient accusés de le faire. Un contemporain grave bien qu'emphatique rappelle l'anathème lancé contre Rome , où il n'y avait rien qui ne fût à vendre.
DE IGIU A 1620 359
Pour remédier à ces abus et pour en prévenir le retour, les bourgeois , par l'organe des procureurs syndics , présentaient au conseil trente-deux articles , réduits ensuite à vingt-huit, dont ils demandaient, ils exigeaient l'adoption. Ce syndicat deviendrait une institution permanente ; les syndics pourraient toujours s'assembler en convoquant tel nombre de bourgeois qu'il leur conviendrait , à la seule charge d'en avertir le maire , et , quand les procureurs ne seraient pas seuls , le procureur du roi. — Ces syndics pourraient toujours assister aux assemblées du corps de ville , sans y avoir voix délibérative , mais pour y prendre connaissance de toutes les résolutions, y faire leurs observations , y mettre opposition , en appeler , au besoin ; et y pour rendre cette surveillance efficace , défense est faite au conseil municipal , à peine de nullité , de s'assembler ailleurs qu'en la maison commune et au son de la cloche, — Les syndics auront une contre-clé du trésor des chartes, et les bourgeois une contre-clé de la chaîne et des portes de la ville. — Les lieux et places d'échevins et pairs seront à vie et non résignables. En cas de vacances , la place d'échevin ira au plus ancien pair; pour celle de pair les bourgeois et habitants désigneront , dans le jour où sera déclarée la vacance , trois des leurs , âgés au moins de trente ans , entre lesquels le corps de ville devra immédiatement choisir. En cas d'égahté de voix les natifs de la ville seront préférés. Toute brigue, tout achat, entraînera déchéance et incapacité des charges pubhques. — Les gages des maires sont fixés à quinze cents livres ; ils devront à la fin de leur mairie donner une pièce d'artillerie , sur laquelle ils pourront faire graver leurs armoiries. — Nulle taxe ne sera mise sur les habitants que de leur consentement , et ils nommeront les répartiteurs. — Nulle arrestation ne sera faite qu'après information préalable , sauf le cas de lèse-majesté et de flagrant délit. — Le corps de ville ne pourra faire de règlement sans les bourgeois qu'en matière de police. — Aucun de ses membres ne prendra
les fermes de la ville , directement ni indirectement. — Les greffiers devront, à toute demande, remettre aux bourgeois une expédition des conseils de la ville, aux frais des requérants. — Tous les comptes seront rendus à jour fixé à l'avance , après que la cloche aura sonné trois jours , et publiquement. Ils seront signés des syndics, mais sans que ceux-ci reçoivent aucun salaire. — Les contrôleurs des bâtiments , des fortifications et de l'artillerie , seront pris parmi les bourgeois et nommés par les syndics. — Les chefs des compagnies sont choisis par elles ; le capitaine en chef doit avoir au moins trente-cinq ans. — Nul habitant de la ville n'est dispensé des gardes, jusqu'à soixante ans; passé cet âge , il peut se dispenser du service de nuit. — • Pour être reçu bourgeois , il faut avoir pignon sur rue valant cinq-cents livres ; avoir supporté les charges de la ville pendant deux ans , si l'on en est originaire , pendant cinq ans, si on ne Test pas. — A la taxe accoutumée , les non-originaires reçus bourgeois ajoutent un cent de rosette ou de salpêtre. — Le serment des bourgeois sera tel qu'il est prescrit par les privilèges. — Les procès qui pourraient naitre des oppositions des syndics seront poursuivis aux frais publics. — Les jurés de commune vendront leurs denrées à qui ils voudront ; — ils feront venir en ville les fruits de leur héritage , pourvu que ce ne soit , quant au vin, que pour leur provision. — Les amendes pour défaut de garde ne seront prises que sur les meubles , sans atteindre les outils des artisans. — Les deniers provenant des charges à vie seront versés au trésor commun, et non au profit du maire. — Les missions publiques autres que celles de trésorier de la ville ou des hôpitaux seront gratuites. Les bourgeois offrent de les remplir à ce titre. — Les adjudications seront faites publiquement et sous les yeux des syndics dûment appelés. — Les procureurs de la police ne prélèveront rien sur les amendes ; les bourgeois offrent de remplir ces fonctions à cette condition. — Le maire n'exigera des pairs qu'il recevra aucune promesse
en sa faveur. — Nul bourgeois ne sera poursuivi pour la part qu'il aura prise dans ces débats avec le corps de ville.
Les bourgeois avaient pris entre eux , pour faire prévaloir ces articles , une mesure qu'ils voulaient rendre permanente et qui les aggravait singulièrement. Les cinq procureurs-syndics s'étaient fait nommer un conseil spécial, composé de six bourgeois désignés par chacune des huit compagnies et qu'on nommait les quarante-huit, bien plus facile à manier, bien plus propre à agir qu'une assemblée générale des habitants. Aucun des cinq ni des quarantehuit ne devait être présenté pour le corps de ville. De sorte qu'en peuplant à la longue le conseil municipal de gens de leur choix , les syndics s'assuraient en outre , par leur quarante-huit , une action indépendante. C'était en réalité leur domination qu'organisaient ces tribuns. Ils manquaient non de justice , mais de modération ; ce qui les rendait singulièrement dangereux , parce qu'il est bien plus facile d'entraîner le peuple dans des excès que dans une injustice patente.
Pour décider ces questions si graves , il y avait deux voies : le recours à la justice royale ; c'était un parti extrême , auquel répugnaient également les deux factions , car toutes deux pensaient , ce qui échappa à l'un des membres du corps de ville pendant la lutte , que le roi et son conseil étaient les ennemis capitaux de la Rochelle ; il est vrai qu'un autre répliquait que cela valait mieux encore que de vendre la ville à M. de Rohan. L'autre voie, c'était de se mettre d'accord , par la discussion , ou par quelque moyen de persuasion que ce fût , y compris la violence. Deux corps, indépendants des deux adversaires, assez peu sympathiques aux bourgeois , mais jaloux , l'un certainement , tous deux peut-être , du corps de ville , le présidial et les pasteurs appuyés sur le consistoire , pouvaient en s'interposant adoucir ces chocs , mais sans pouvoir mettre un terme à la lutte.
Presque au lendemain de la dissolution de l'assemblée , le 3'J janvier 1613, le procureur de la ville eut recours au présidial pour mettre fm à des conventicules ; mais le corps de ville récusait l'un des membres de ce tribunal , Raphaël Colin ; les bourgeois en récusaient le président , Pascaud. Le Roi ayant adressé aux présidiaux une lettre de cachet qui leur recommandait de respecter les privilèges, mais d'interdire toute réunion ilhcite, le corps de ville demanda que cette lettre fût enregistrée et publiée ; les bourgeois s'y opposèrent , alléguant qu'elle avait été surprise par des rapports calomnieux contre eux. D'un autre côté, les membres des familles municipales présentaient une requête pour le maintien des résignations , se donnant le nom d'originaires et réclamant comme tels des droits dont ne jouiraient pas les bourgeois , la plupart nouveaux venus dans la ville. Par toutes ces procédures , les passions s'échauffaient , et , le 16 avril , bourgeois et originaires en vinrent aux coups sur la place du château.
Cette rixe sans résultats inaugurait la mairie de Jean Thévenin ; le duc de Rohan vint le lendemain pour assister au festin municipal, mais il partit le 19. Dès le même jour, le consistoire intervenait pour réconcilier le corps de ville et les bourgeois ; mais ceux-ci ne voulaient entendre à aucune négociation qu'on n'eût au préalable renoncé à toute résignation , et les échevins et les pairs s'y refusaient absolument. Le présidial au contraire se mêlait à la querelle et prenait sa part de ces divisions. Le 20 mai, le procureur du roi, Bourdigalle, assignait le président Pascaud , devant le parlement , pour qu'il s'y vît contraint d'opter entre son office municipal et son office de judicature royale. Le 8 juillet , Bourdigalle opposait directement l'autorité du présidial à celle du maire. Ce jour là , Thévenin , informé que les bourgeois , au nombre de vingt-cinq ou trente , s'étaient réunis chez l'un d'eux , pour lire des lettres de leurs agents à la cour , se rendit sur les lieux pour dissiper cette assemblée ; un débat s'en-
gagea ; de part et d'autre on fit écrire ses raisons ; mais , le procès-verbal rédigé , le Maire s'en empara et l'emporta sans vouloir le signer. Le procureur du roi lui défendit de donner suite à l'affaire , la réservant au présidial. Le lendemain, le Maire, s'entourant de conseils, voulut s'adjoindre les pasteurs ; mais ceux-ci s'abstinrent, craignant de paraître prendre parti contre les bourgeois , et de s'ôter ainsi les moyens de parvenir à une conciliation. Le 10 , le corps de ville décréta l'arrestation de Bernard de Marsan , dans la maison duquel s'était tenue une première réunion des bourgeois ; mais ceux-ci firent prévenir le consistoire qu'ils ne laisseraient pas exécuter cet ordre , et le consistoire engagea fortement le Maire à ne pas braver cette résistance. Le Maire répondit qu'il ne chercherait pas Marsan, mais que s'il le rencontrait il l'arrêterait. Le 15, cependant, soit que cette promesse eût fait naître de nouvelles bravades, soit tout autre motif qui nous échappe , il se rendit chez ce bourgeois et l'emmena en prison. Mais les bourgeois se pressèrent en grand nombre sur sa route ; quelques-uns d'entre eux réclamèrent Bernard d'un ton encore respectueux, mais commenté par l'attitude de la foule ameutée. Le Maire céda ; grave faute ; les contemporains le reconnaissent, voyant bien qu'il ne fallait point entreprendre une pareille chose , ou qu'il fallait l'achever à tout prix.
Les conséquences ne s'en firent pas attendre. Le corps de ville fit une nouvelle faute en ordonnant de rayer de la matricule des bourgeois ceux qui avaient enlevé Bernard de Marsan des mains du Maire ; une discussion sur cet acte amena, le soir, une rixe entre deux citoyens ; falarme se répandit ; des deux côtés on courait aux armes ; mais les bourgeois, plus prompts ou plus forts, se saisirent des cantons , empêchèrent tous les hommes armés et même d'autres de se rendre auprès du Maire. Celui-ci en fut réduit à se promener de rue en rue avec quatre ou cinq des principaux du corps de ville , prêchant la paix , et l'inégalité des forces empêcha probablement seule l'effu-
sion du sang; mais amis et ennemis purent dès lors juger qu'une prochaine déchéance du corps de ville était inévitable. Les bourgeois cependant, croyant en fmir plus vite, adressèrent au conseil d'état une requête qui le priait d'évoquer l'affaire.
En admettant, avec quelques contemporains, que Rohan et les protestants les plus ardents du parti eussent poussé à ces troubles , il est évident du moins que la direction leur en échappait , et qu'ils avaient fort à craindre de voir par là le parti catholique et le parti royal reprendre l'ascendant à la Rochelle. Aussi les pasteurs se consommaient-ils en harangues et en efforts pour amener les partis à un arrangement: mais aux difficultés de fond se joignaient des difficultés de forme. Les bourgeois demandaient que le corps de ville déléguât quelques-uns de ses membres pour entrer en conférence avec lem^s syndics ; le corps de ville s'y refusait, alléguant que c'était là reconnaître que l'échevinage ne représentait plus la ^ille , reconnaître la bourgeoisie comme un corps distinct , c'est-à-dire lui donner gain de cause. Les pasteurs allaient vainement des uns aux autres, sans pouvoir rien gagner d'aucun côté ; une lettre anon^iTTie qui leur fut adressée disait que les bourgeois voyaient bien que mieux vaudrait pour eux avoir un gouverneur qu'un maire ; enfin pourtant il fut convenu que six membres du corps de ville sans caractère officiel recevraient les demandes des bourgeois.
Les chefs les plus éminents des protestants s'étaient aussi émus. Il y avait eu à Nismes contre Ferrier un soulèvement analogue à celui qu'avait excité à la Rochelle la présence de Ducoudray ; plus violents, les Nismois avaient pillé la maison du ministre suspect et bravé par des jactances offensantes l'autorité royale. L'unité du parti se brisait. Sully, Duplessis-Mornay , Lamilletière , Dumoulin, écrivaient au consistoire de tout faire pour arrêter des désordres qui réjouissaient leurs ennemis, qui les rendaient non seulement odieux, mais contemptibles. Aux magistrats,
ils prêchaient la complaisance pour le peuple ; au peuple , le respect envers les magistrats. Sans cela, disaient-ils, il est nécessaire que la société civile dégénère en tyrannie ou en licence et confusion , lesquels deux maux étant si grands , si est-ce que le dernier est pire , lorqu'il n'y a point de maître pour ce que chacun l'est. Une extrême licence est une extrême servitude. Ils ajoutaient qu'ils ne doutaient pas que du dehors on ne soufflât ce feu ; et peutêtre disaient-ils vrai ; tu as vu cependant que toute l'histoire de la Rochelle n'avait que trop préparé cet incendie.
Soit pour venir à un arrangement , soit pour plaider , il fallait consulter toutes les pièces qui formaient les privilèges de la ville et qui étaient sous la clé du corps de ville , et celui-ci avait encore la maladresse de ne pas s'y prêter. Il fallut bien pourtant en venir à confier cette compilation à un arbitre, et on s'accorda (21 août 1613) pour choisir Bruneau , conseiller au présidial , qui , se transportant tour à tour àl'Hôtel-de-Ville et à la tour de Moureille, faisait faire des extraits des diverses pièces sous les yeux des délégués des parties adverses. Les froissements continus qui avaient lieu pendant ce long et minutieux travail étaient loin d'aider à une conciliation ; sans cesse on s'accusait réciproquement de chicane et de mauvaise foi ; le Maire ne pouvait oublier un instant la dignité dont il était revêtu , ni ses adversaires s'en souvenir. Dans l'une de ces altercations , il leur demanda avec colère s'ils ne le reconnaissaient pas pour leur magistrat. Nous vous reconnaissons pour notre partie adverse, répliquèrent les procureurs. Le conseiller Bruneau ayant dit qu'il était dans cette affaire le seul magistrat , et menacé de dresser procès-verbal , un des échevins lui fit remarquer qu'il n'était pas si aisé de faire le procès à un maire de la Rochelle. Tant on puisait de fierté, bonne et mauvaise, dans cette dignité populaire ! Le procureur du roi ayant par son absence retardé une de ces vérifications , et pris un prétexte pour s'excuser , le Maire demandait. acte de cette fausse excuse ; les bourgeois
répondirent en demandant acte du propos d'un des échevins qui avait taxé d'hostilité pour la Rochelle le conseil du roi. Ce mélange d'une guerre de chicane avec une guerre de violence, est aussi bizarre que triste.
Sur ces entrefaites , une commission obtenue pour un moulin et pour certains droits ayant été portée au corps municipal , le Maire le convoqua chez lui et lui adjoignit un grand nombre de bourgeois des cinq paroisses ; les procureurs se plaignirent vivement que cette assemblée eût lieu hors de la maison commune , sans l'appel de la cloche , à dessein de séparer d'eux leurs commettants ; cette grande et constante crainte des chefs de faction. Le Maire répondit que c'était à eux que les conventicules étaient interdits, mais qu'il avait, lui, le droit d'assembler le peuple où et quand il le jugeait à propos.
Quand enfin les deux parties eurent pris des extraits vidimés des différents titres , quand elles les eurent commentés et interprétés contradictoirement dans des mémoires, le consistoire, intermédiaire obligé, essaya d'établir entre eux des pourparlers. Une difficulté de forme s'y opposa encore. Les syndics voulaient être reconnus comme tels sans aucune restriction ; le corps de ville ne voulait pas laisser passer ce titre sans protestation ; et tout s'arrêtait là. On ne put être distrait de ces luttes si vives même par la déclaration que vint faire un citoyen , le 10 février 1614 , que , pendant qu'il se trouvait à Angoulême , trois gentilshommes avaient voulu l'embarquer dans une entreprise contre la Rochelle. Le lendemain , le présidial faisait signifier au corps de ville qu'il venait d'obtenir contre lui un décret de préséance , et , le 13 , les troubles arrivaient à leur paroxysme. Les bourgeois croyaient qu'un des leurs , qu'ils avaient envoyé à Paris , en rapporterait un arrêt en leur faveur ; il en revenait sans avoir rien de nouveau. Irrités des lenteurs qu'ils rencontraient partout , ils résolurent de se mettre en possession des droits qu'ils réclamaient. Ils demandaient des contre-clés de la chaîne
et des portes ; pour y suppléer, ils posèrent des cadenas à la chaîne et à la porte Maubec.
Ils sortaient ainsi des voies légales pour entrer dans les voies de fait ; le corps de ville en profita ; il appela le présidial à constater les faits avec lui et on verbalisa activement. Les bourgeois récusèrent ceux des membres du présidial qui étaient en même temps membres du corps de ville , et résistant à toutes les représentations que leur faisaient les pasteurs , soit en chaire , soit dans des entrevues particulières , déclarèrent que leur voie de fait ne faisait que les mettre en possession de leur droit , qu'elle était nécessaire à leur sûreté , en empêchant que leurs ennemis du corps de ville ne fissent entrer des troupes mercenaires pour leur faire un mauvais parti, et que, si on tentait d'enlever les cadenas qu'ils avaient mis, ils soutiendraient par la force ce qu'ils avaient fait. L'un d'entre eux dit plus crûment encore qu'ils avaient agi ainsi par le conseil de leurs juges mêmes , du conseil d'état , qui leur avait assez fait comprendre que pour gagner leur cause il fallait qu'ils fissent voir qu'ils étaient les plus forts. Le Maire n'essaya pas de faire exécuter par la force l'arrêt favorable qu'il avait obtenu du présidial , mais il envoya porter ses plaintes à la cour.
Cependant le corps de ville proposa encore des conférences verbales, où l'on pourrait éluder de s'expUquer sur les qualités ; Papin et Tharay , au nom des bourgeois , y consentirent , mais en posant ces conditions : qu'il n'y aurait rien d'écrit en ces conférences ; que les bourgeois y seraient représentés par treize des leurs ; que le corps de ville n'y aurait pas un plus grand nombre des siens et que le Maire n'en serait pas. Le corps de ville s'y soumit. L'entrevue fut retardée par l'arrivée de Lachesnaie qui apportait des lettres du roi. Elles devaient être reçues et lues en plein conseil, et, sur la demande des bourgeois, le Maire décida qu'elles le seraient à portes ouvertes et dans la salle Saint- Yon , plus grande que celle de la maison
commune. Le présidial , le consistoire y étaient convoqués comme les bourgeois , mais le présidial refusa d'y assister parce que les premières places étaient occupées par les échevins et les pairs. Les lettres du Roi annonçaient le mécontentement mal fondé du prince de Gondé et des autres princes et l'assemblée prochaine des États généraux ; elles recommandaient aux Rochelais de ne recevoir dans leur ville personne qui pût s'y rendre plus fort qu'eux. Après le corps de ville , un des bourgeois , Bernardeau , protesta en leur nom de leur fidélité au Roi , puis, se retournant vers les assistants , il leur demanda s'ils l'approuvaient , et ils l'approuvèrent de leurs clameurs. Il demanda ensuite que copie de ces lettres leur fût remise , et même que l'original lui fût confié, pour le montrer à ceux des habitants qui n'avaient pu assister à cette assemblée. On satisfit à toutes ces demandes.
Le lendemain , 22 féviier , eut lieu la conférence. Le corps de ville faisait beaucoup de concessions ; mais il refusait de renoncer aux résignations et d'admettre le syndicat comme institution , offrant d'étabhr une sorte de conseil composé d'un échevin, un pair, deux pasteurs et deux bourgeois , pour recevoir les plaintes des habitants. Bien que les bourgeois apprissent que le conseil d'état était peu disposé à satisfaire à leurs demandes et comptait tout éluder par des lenteurs , et plus tard qu'il avait rendu un arrêt contre eux dans l'affaire des cadenas et en ordonnait l'enlèvement, ils ne voulurent céder sur rien. Ils trouvaient une compensation dans un autre arrêt qui, approuvant la récusation qu'ils avaient faite des membres du présidial, membres en même temps du corps de ville , attribuait au conseil d'état le jugement de ces différends. Ils se plaignaient aussi que de Mirande, député du corps de ville, eût dit à la reine que, le syndicat une fois reconnu, ils secoueraient toute obéissance au roi pour se mettre en république comme Genève , et envoyèrent des députés pour démentir cette calomnie.
Le 10 mars , ils se réunirent chez Bernard de Marsan pour délibérer sur la conduite qu'ils devaient tenir ; le Maire ayant le même jour réuni dans sa maison plusieurs membres du corps de ville , ils le surent et vinrent se plaindre que cette assemblée fût irrégulière et qu'on y cherchât les moyens de faire exécuter l'arrêt sur l'enlèvement des cadenas, ce qu'ils étaient résolus à ne pas souffrir. Le Maire répondit qu'il n'avait pas cet arrêt, et que, s'il était rendu , il ne doutait pas qu'ils ne voulussent obéir au Roi. A quoi ils répliquèrent que toutes les fois que le roi avait voulu porter atteinte aux privilèges des maire , échevins et pairs , ceux-ci avaient bien su résister , et qu'ils aimaient mieux suivre cet exemple que ces conseils. Ils passèrent la nuit sous les armes. L'arrêt tant annoncé arriva le 16 mars 1614. Le présidial recevait en même temps l'ordre d'en appuyer l'exécution , mais d'aider le plus qu'il pourrait à rétablir l'union entre les parties ; un des pasteurs , Colomiès , prêcha contre les voies de fait , destructives de toute loi divine ou humaine. Le lendemain, le Maire délibérait avec son conseil sur la manière dont on exécuterait cet arrêt, convenant lui-même que la demande d'une contre-clé était juste au fond , lorsque des députés des bourgeois arrivèrent, se plaignant que le corps de ville se fût assemblé sans qu'on sonnât la cloche , ajoutant que si cela se renouvelait, le peuple y mettrait ordre. Le Maire releva cette menace , et voulut leur faire lire l'arrêt du conseil. Mais ils se retirèrent sans consentir à l'entendre , et l'un des syndics dit tout haut que , si on tentait de l'exécuter, on allait voir beau jeu, et qu'on étendrait sur le carreau le premier qui y mettrait la main.
La délibération reprise , le corps de ville recula devant les extrémités qui s'annonçaient et résolut d'entrer encore en négociations ; les pasteurs s'y prêtaient : ils ne demandaient presque que des délais ; mais alors ils apprirent que les syndics eux-mêmes n'étaient plus maîtres de s'arrêter; qu'ils n'oseraient pas ne pas exiger leur entrée au prochain
conseil , parce que le peuple qui le voulait les lapiderait. C'est à ces conditions qu'on mène les foules. Le corps de ville murmura encore , mais céda , et entama une discussion écrite sur le fond même des articles. C'était reconnaître la victoire des bourgeois, et cependant, le 22 , le Maire fit signifier aux syndics , Bernardeau , Grenot et Tharay , l'arrêt du conseil d'Etat. Aussitôt le peuple armé se saisit des cantons ; Tharay eut peine à sauver de sa fureur le sergent qui avait porté l'assignation; le Maire faillit être tué , pendant qu'il allait priant , le chapeau à la main , le peuple de défaire les barricades qu'il avait rapidement élevées : heureusement deux mousquets ratèrent. Seuls les pasteurs étaient encore écoutés avec quelque respect. Ceux du parti municipal qui sortirent armés ne purent même pas se réunir et la bourgeoisie, sans verser de sang, manifesta clairement sa force.
Il était visible qu'après cela aucune discussion n'était possible. Les bourgeois firent pourtant imprimer les articles qu'ils proposaient; le corps de ville leur remit des réponses écrites , en admettant quelques-uns , modifiant les autres ; il espérait obtenir quelque influence dans les délibérations de la bourgeoisie même par ceux des" siens qui y entraient, qu'on appelait les originaires ; mais on repoussa ceux-ci en leur présentant à signer des plaintes contre les chefs de leur famille à propos des cadenas ; ils s'y refusèrent et perdirent ainsi toute action. Le corps de ville déclara alors qu'il admettait les vingt-huit articles , tels qu'on les lui imposait , sous le bon plaisir du Roi , et reçut le serment des cinq procureurs syndics, Bernardeau , Chaton, Grenot, Torterue et Tharay. Ceux-ci réglèrent immédiatement que, des quarante-huit chargés avec eux de désigner à l'avenir les candidats à la pairie et qui ne le pouvaient être , la moitié serait prise parmi les bourgeois , fautre moitié parmi les simples habitants. Le lendemain, 30 mars , jour de Pâques , un des pasteurs , Lhoumeau , ne put s'empêcher de déplorer en chaire ce triomphe obtenu non par
transaction , mais par des violences, et de prédire qu'il ne saurait donner une paix durable. Un autre pasteur , Merlin , le caractérise de ce mot : l'abaissement du corps de ville.
La modération qui avait manqué aux bourgeois dans la lutte leur manqua dans la victoire. Ils se montrèrent au conseil les surveillants inquiets du maire, et devinrent par là l'appui de tous ceux qui craignaient une police trop sévère. Même dans le sein de la bourgeoisie , les plus turbulents en prirent pour quelque temps l'ascendant sur les plus paisibles. Ils se plaignirent aigrement des allusions des pasteurs à leur conduite , sans réussir à les intimider : mais ils firent nommer deux des leurs , députés au synode provincial , pour empêcher qu'on ne les présentât sous de fausses couleurs aux églises , auxquelles ils attestaient par là même leurs divisions. Aux élections pour la juridiction consulaire , ils firent désigner pour juge et pour consuls , trois bourgeois , sans un seul membre du corps de ville , ce qui ne s'était jamais vu. Enfin ils empêchèrent qu'on ne reçût comme bourgeois un habitant qui y avait tous les droits , mais qu'ils regardaient comme peu dévoué à leur cause. Tout ceïcf était loin d'aider à l'oubli et à une fusion réelle et préparait encore une rude année au nouveau maire.
Ce lut Louis Berne qui fut promu à cette dignité : il était à sa maison d'Angoulins et l'on ne pensait pas qu'il fût choisi , mais le sénéchal le fit appeler et le nomma. Peu de jours après son installation , le décès de Maynard , l'un des échevins , qui , disait-on , était mort de chagrin de ne pouvoir résigner son office , donna lieu au nouveau mode d'élection ; tout se passa fort bien ; mais il s'éleva des difficultés à la seconde vacance ; le père du mort lui avait autrefois donné son heu de pair , et il prétendait avoir le droit de le reprendre. La discussion s' échauffant , le syndic Tharay dit qu'il voyait bien qu'il fallait procéder autrement, et en effet on courut aux armes et l'on entoura
le conseil, n'en laissant sortir personne. Le conseil nomma alors l'un des trois qui lui étaient présentés. Un autre débat s' étant élevé à })ropos de la taxe à faire payer à ceux qu'on recevait bourgeois , que les pairs voulaient proportionnelle à la fortune , que les syndics voulaient la même pour tous , ceux-ci eurent encore recours à la menace et à une prise d'armes. Le corps de ville était opprimé et dégradé , et des violences , dont le plus emporté des syndics, Tharay , fut l'objet de la part des particuliers, étaient loin de rien réparer. Le 30 juin , le consistoire essaya encore d'intervenir : ses délégués représentèrent aux syndics qu'en établissant un nouveau gouvernement ils donnaient un exemple dont la cour pourrait bien profiter , qu'il s'en était fallu de peu qu'elle ne vînt à la Rochelle le mois précédent , et qu'alors on eût couru un risque égal, soit à la recevoir, soit à lui fermer les portes, au milieu de si grandes divisions , et dans un cas où on n'aurait aucun secours à attendre des églises , puisqu'il ne s'agirait pas de la foi. Les syndics* répondaient qu'ils étaient pour eux fort amis de M. le maire et du corps de ville , que tout allait au mieux , que tout avait été réglé de consentement commun , et qu'eux-mêmes n'oseraient proposer au peuple de rien changer à ce concordat.
Il fallut en rester là , mais un nouvel abus de pouvoir des syndics renouvela toutes les querelles. MM. de Mirande et Prou avaient été envoyés à Paris pour soumettre à la cour les arrangements nouveaux ; ils en revinrent le 13 juillet. Tharay prétendit qu'ils en revenaient avec des menaces; ils les désavouaient: néanmoins le peuple s'ameuta , le soir, à la porte de Mirande, demandant à grand cris qu'il sortît de la ville. Le Maire , les pasteurs intervinrent , représentant que les bruits étaient faux , que Mirande était auprès d'un de ses enfants mourant , qu'il fallait au moins attendre au lendemain matin. Cicéron compare avec raison la fureur d'une foule soulevée à celle de la mer ; elle est comme elle , sourde et irrésistible. Le procureur
du roi intervint et déclara que nul ne pourrait contenir le peuple , qu'il fallait lui céder si on ne voulait qu'il mit le feu à la maison. Mirande sortit; deux des syndics l'accompagnèrent et le conduisirent sain et sauf à la porte de la ville. La même chose arriva pour Prou , qui était déjà couché et que sa famille éplorée croyait envoyer à la mort.
Les pasteurs cependant crurent devoir encore faire des représentations ; on leur répondit assez brusquement que ce n'était pas là affaire d'église et qu'ils eussent à se mêler de ce qui les regardait. Ils rédigèrent un blâme de ces voies de fait , conçu en termes assez modérés, qu'ils firent lire au prêche. Le prêche avait lieu alors trois fois par semaine et devant un assez grand nombre de fidèles. Mais Colomiès ajouta à cette lecture un commentaire animé. Les syndics portèrent plainte au consistoire , prétendant que les pasteurs voulaient gouverner le temporel autant que le spirituel. Ils osèrent même demander que deux des pasteurs quittassent la ville. Le consistoire se prononçant contre eux , ils appelèrent de sa sentence. L'assemblée provinciale de Saintonge prit connaissance de l'affaire , et partagea son blâme entre les syndics et les ministres ; mais ceux-ci à leur tour déclinèrent la compétence de cette assemblée. De Mirande et Prou étaient bien rentrés sans opposition de personne ; mais maintenant l'accessoire l'emportait sur l'affaire primitive. Tout était trouble et confusion.
Tant d'excès appelaient une réaction ; elle eut lieu, mais elle fut impuissante et ne fit qu'ajouter au mal. Les syndics avaient nécessairement des adversaires parmi les bourgeois eux-mêmes , et ces violentes altercations ne pouvaient qu'en grossir le nombre. Ceux qu'avaient blessés les vingthuit articles crurent qu'il y avait là une belle occasion de tout remettre en question. Le 8 août 1614 , pendant que les députés du synode provincial semblaient enfin réconcilier les pasteurs et les syndics , il circule en ville une
pancarte (on l'appela ainsi) , dont on ne connaît pas les auteurs , sur laquelle on avait inscrit la formule de blâme lue le 15 juillet précédent au prêche , et au bas une protestation contre la demande d'expulsion des deux pasteur.-;, l'approbation de leur conduite , l'engagement de leur obéir et de les soutenir. Cette pièce se couvrait de signatures. Les syndics protestent , s'irritent , flétrissent leurs adversaires du nom de Trépelus, mot déjà suranné qui signifiait vieux , usé , ici rétrograde (c'est du moins le sens que donnent les dictionnaires ; il y a cependant un mot du vieux français trépel, trêpeil, qui fournirait le sens de tapageur), et préviennent les leurs de se tenir prêts à s'armer et à se saisir des cantons. Mais cette fois les Trépelus avaient formé le même dessein ; en sorte que , le 9 août , à neuf heures du soir , les deux partis se rencontrèrent en armes au canton de la Caille. Blandin , sieur des Herbiers , commandait les trépelus. Des coups de feu furent échangés , sans qu'on sût bien qui avait commencé ; mais ils ne firent heureusement que de légères blessures. Bientôt les rangs populaires se grossirent tellement que Desherbiers et les siens ne purent songer à résister et cherchèrent dans les maisons voisines un asile qu'on n'attaqua que par des cris. Le peuple passa la nuit en armes.
Le lendemain , le Maire ne put refuser aux syndics de reconnaître que les réactionnaires avaient contre eux la légalité et de procéder à leur arrestation , en présence d'une foule en armes. Les syndics , les pasteurs, l'accompagnaient , en sorte que , bien que ce fût un dimanche , il n'y eut ni prêche, ni catéchisme ; mais aussi n'y eut-il pas d'autres violences. Le lundi 11, on arrêta ceux qui, n'ayant pas pris les armes , étaient accusés d'avoir dressé la pancarte. Deux de leurs femmes, Mt^c Vacher et M™e d'Haraneder, ne craignirent pas de traiter rudement en paroles ceux qui procédaient à ces arrestations , de sorte que l'un d'eux, Dehinsse , s'écria qu'il fallait aller couper la gorge aux prisonniers enfermés à l'hôtel-de-ville et dans les
tours. Les syndics le calmèrent" Le mardi , le Maire et le corps de ville déclarèrent qu'ils désavouaient la pancarte , qu'ils avouaient le peuple de sa prise d'armes , que le procès à faire aux prisonniers serait suivi par les voies de droit , au nom et aux frais de la commune. Ensuite les autorités municipales, populaires, religieuses, invitèrent le peuple à défaire les barricades et à se retirer.
Pendant que le Maire y veillait , un des hommes du peuple se plaignit tout haut qu'on ne pendît pas les prisonniers, et tua d'un coup d'épée un de ses voisins qui lui représentait qu'il fallait bien obéir à Monsieur le maire. Lui-même fut blessé d'un coup de couteau , arrêté et condamné, mais s'échappa, de connivence , pensa-t-on , avec ceux qui le gardaient. Ce meurtre est le seul qu'on signale dans toutes ces scènes de désordre , et les cln^oniqueurs remarquent au contraire qu'à l'exception d'un petit nombre de blessures faites par des coups de feu tirés au hasard il n'y eut pas de sang répandu ; pas de ces duels, non plus, si chers à la noblesse ; seulement quelques coups de poing et de bâton échangés. Il y a lieu de s'étonner de ces heureux résultats au milieu de ces colères de gens armés, dont un gi-and nombre avaient fait la guerre , et qui tous se préparaient à la faire. La violence semble tenir à ne paraître qu'un auxiliaire de la légalité ; mais les partis s'emparent de celle-ci avec àpreté et noient leurs querelles dans d'interminables chicanes. Le procès qu'ouvrait l'arrestation des Trépelus devait durer dix mois.
Dès le 13 cependant le présidial commença l'interrogatoire des prisonniers ; c'étaient des juges réguliers ; ce qui donne à toute cette affaire un caractère révolutionnaire , c'est que ces prisonniers étaient sous la garde, et, par là, à la discrétion de leurs adversaires; c'est qu'à tout instant la justice était arrêtée par la crainte d'exciter un massacre. Au milieu de cela , le syndic Bernardeau mourut et fut enterré , le 18 , avec une pompe qui semblait vouloir rivaliser avec celle qui entourait les funérailles des maires. Il
376 HISTOIRE DES ROGHELAIS
ne s'y mêla cependant aucun désordre. Le 19, arriva un homme qui portait un nom cher aux Rochelais , Lanoue. De Nantes où il était , le Roi l'envoyait à la Rochelle dire qu'informé de ce qui s'y était passé il se réservait la connaissance de cette affaire ; mais on l'en dissuada , par la peur que cette sorte d'évocation n'excitât le peuple à égorger les prisonniers. Il ne remplit qu'à moitié sa mission , et le Maire ayant voulu atténuer l'affaire et dit qu'il y avait là surtout des querelles particulières , Tharay s'écria que la tentative du 9 était une trahison contre le Roi et contre Dieu , et Lanoue retourna dire au Roi qu'à la Rochelle il n'y avait plus de magistrature qu'en apparence et que le caprice populaire y gouvernait tout. Le colloque d'Aunis , le synode de Saintonge intervinrent tout aussi inutilement; les syndics répondaient toujours qu'ils voulaient une justice rigoureuse, mais qu'ils ne voulaient que justice ; ce qui , en vérité, devrait paraître tout simple, mais ce qui paraissait un fléau aux hommes calmes de ce temps , qui auraient préféré un arrangement.
Bien des choses très constatées dans ces procédures nous sembleraient impossibles. Ainsi , l'un des prisonniers , de Lisleau, récuse les juges ; les quarante-huit, de leur propre autorité , le font sortir de prison , mais aussi de la ville : Duprince fait les mêmes récusations ; on le met au cachot, puis on lui met les fers et on le fait garder par trois hommes ; puis on le met hors de la ville. Dinematin tombe malade; sur les instances de sa femme, on s'occupe de lui; on trouve qu'il a été arrêté dans son lit , qu'il n'y a nul témoignage contre lui , et on le met tout simplement en liberté. Les pasteurs sont autorisés à voir , comme pasteurs, les prisonniers ; mais Tharay leur refuse la clé et leur dit des injures. Les pasteurs en corps menacent de se retirer et restent. Ils ouvrent de nouveau des voies d'arrangement. Les syndics posent des conditions , ou plutôt infligent des peines, comme si tout dépendait d'eux ; ils exigent que les prisonniers reconnaissent leur faute, c'est-à-dire demandent
grâce, qu'ils se démettent de leurs offices au corps de ville, qu'ils s'exilent de la ville pour quelques années, après quoi ils voudront bien entrer en accord. Les pasteurs s'indignent; l'un d'eux prêche contre l'orgueil et l'arrogance, et, dans la prière qui termine son sermon, accentue encore plus fortement ses allusions ; les syndics portent plainte au consistoire. Celui-ci , maintenant mieux sa dignité que le corps de ville , soutient ses ministres et finit par déclarer qu'il écoutera les plaintes des syndics comme particuliers , non comme formant un corps , ou comme représentant tout le peuple ; et il fait enfin prévaloir ce droit de porter aux prisonniers les consolations de la religion et de prêcher dans leur prison. Tharay se dédommage en criant qu'il faudra se faire justice soi-même , en étendre quarante ou cinquante sur le carreau, en dominant par la terreur, sans essayer toutefois d'aller au-delà de la menace.
Cependant le Roi avait envoyé des commissaires , entre autres Gallant, qui écrira plus tard comme publiciste contre les prétentions des Rochelais à l'indépendance ; il avait chargé ses officiers du présidial d'instruire l'affaire , mais pour la soumettre à son conseil privé, qui s'en réservait le jugement, ce que voyaient avec peine les plus ardents des bourgeois , privés ainsi d'influence sur les juges. Mais là même la gravité manquait. Pendant qu'on le confronte aux témoins , un des prisonniers , Bounin , récuse le procureur du roi , récapitule sa conduite antérieure et lui montre qu'il a donné des preuves de partialité. Le procureur du roi se met en colère , veut tout laisser là et aller à Paris prendre Bounin à partie. Pourtant il achève l'instruction et part le 16 janvier 1615 pour la porter au conseil du roi; les deux parties y envoient des délégués pour solliciter, et l'on met presque aussitôt en liberté sous caution toute une catégorie des prisonniers.
Enfin , le 11 mars , un arrêt est rendu ; il interdisait l'entrée de la Rochelle, pendant un an, à six des accusés, à quatorze pendant six mois , et renvoyait les autres ; les
dépens restaient aux frais de la commune. Il parvint à la Rochelle le 2G. Ce résultat , si disproportionné à tant de bruit et de violences, ne satisfaisait pas les poursuivants, et Torterue, l'un des deux qu'ils avaient envoyés pour suivre l'affaire à Paris , n'osait avouer qu'il n'eût pu mieux faire et disait que ce n'était pas le véritable arrêt, qu'il y en avait un autre. Mais Tharay étant aussi revenu , il fallut bien convenir que c'était là une véritable décision. Tharay sauva même son amour-propre en disant que c'était lui qui , par le souvenir qu'il avait gardé des services qu'ils avaient rendus à M. de Rohan pendant l'assemblée de cercle, avait empêché Desherbiers etDuprince d'être, l'un décapité, l'autre pendu. Ses ennemis disaient au contraire que c'était en évoquant ces souvenirs qu'il avait obtenu leur exil pour un an. Les familles des condamnés pressaient le Maire de signifier l'arrêt aux syndics et d'ouvrir les prisons. Mais les syndics ne parlaient de rien moins que de tuer le sergent qui leur apporterait cette signification , et se répandaient encore en menaces. Le Maire prit le temps de leur faire comprendre qu'il y avait grand risque pour eux à heurter ainsi de front un arrêt du Roi. Ils exigèrent au moins que le peuple fût consulté ; les quarante-huit d'abord , puis les compagnies réunies entendirent la lecture de l'arrêt , délibérèrent sur cette question , s'il fallait l'exécuter , et voulurent bien déclarer qu'oui. Alors seulement , le 3 avril , les prisonniers furent élargis ; ils quittèrent immédiatement la ville et s'en allèrent tous dîner à la Genette.
Cette affaire ainsi terminée, une meilleure pensée se fit jour. On proposa d'en bannir autant que possible le souvenir, en interdisant l'emploi de ces mots de parti, francsbourgeois , originaires , trépelus : il y eut bien encore quelques débats violents ; un des échevins, Joël de Laurière, ayant vivement repoussé quelques mots, on le força de sortir de la ville ; pour retourner à sa maison de Laleu , il est vrai ; mais enfin l'intervention du consistoire fut ici plus heureuse. On lui laissa rédiger une formule d'oubli
acceptable pour tous. Elle fut adoptée d'un commun accord et consignée sur les registres le 41 avril. En même temps les vingt-huit articles furent jurés par tous et regardés dès lors comme une loi définitive pour la ville , et l'on rendit publiquement grâces à Dieu.
On n'était pas encore rentré cependant dans l'état ordinaire ; aux élections de la Quasimodo, le 27, les bourgeois pressaient le sénéchal, qui leur était favorable , d'accepter parmi les trois élus Jacques David , et celui-ci priait qu'on ne le choisît pas. Il fut maire malgré lui. Son entrée en charge attira à la Rochelle le duc de Rohan , qui demanda aux syndics d'effacer les dernières traces des querelles en permettant la rentrée des absents. Il trouva chez ses partisans mêmes toute la rudesse populaire ; mais enfin ils cédèrent ; le peuple consulté accéda avec acclamation aux demandes du duc ; il fit grâce sur l'arrêt du Roi , et les absents en effet rentrèrent immédiatement.
Le 28 mai amenait une fête toujours célébrée avec grande pompe à la Rochelle , l'Ascension. On voulut lui donner un éclat encore plus grand que d'ordinaire, comme pour annoncer à tous qu'un bon accord avait mis fin à ces troubles auxquels , dit Duplessis-Mornay , les voisins soufflaient leurs haleines. On promena des monstres chargés de feux d'artifice ; on fit le siège d'une ville , mais d'une ville turque , qui fut prise , bien entendu , et pourtant le Maire , craignant qu'on ne prît le jeu trop au sérieux , fit abréger la lutte , en détruisant la forteresse entre deux attaques. Un contemporain prétend que cette fête avait coûté cinquante mille écus aux particuliers.
Il était temps que la paix se rétablît à la Rochelle , pour la Rochelle et aussi pour la cause protestante. Les affaires ne pouvaient qu'assez mal marcher , quand des négociants comme Prou , Tallemant , ne pouvaient entrer dans la ville , pour recevoir ou expédier leurs navires , sans être menacés et forcés de sortir aussitôt ; quand la moindre querelle particulière , le moindre propos plus ou moins
380 HJSrOIRE DES ROCHELMS
mal rapporté devenait ailv? affaire publique. Les puissants du jour eux-mêmes renconi>ient bien des obstacles. Le 25 novembre 1614 , les quarantc^-^^uit et les syndics résolurent d'arrêter par la force un navire appartenant an sénéchal de Loudrières , qui leur était pourtant favorable , parce que ce vaisseau se préparait à allei' comme corsaire attaquer les navires de commerce espagnOi..^ au-delà de la ligne et que, par suite d'exploits de ce genre, x^^ navires et les marchandises des commerçants rochelais étaient saisis en Espagne. Mais les ouvriers et les hommes du peuple refusèrent de se prêter à cette expédition , parce que , disaient-ils , tout ce commerce avec l'Espagne ne servait qu'à faire monter le prix du pain , et le corps de ville rit un peu de la déconvenue des syndics. Il avait, lui, mieux réussi à faire lever des contributions volontaires pour les pauvres, à repousser les prétentions des fermiers des traites de Marans , contraires aux privilèges ; il avait achevé de grandes constructions ; le Palais de justice , commencé sous Henri IV , avait été ouvert avec de belles harangues et une consécration religieuse , le 9 juin 1614. L'enceinte de la ville avait été agrandie , et des quartiers , assez importants pour mériter le nom de ville neuve, avaient été créés. Du côté de la porte Maubec, de la porte de Cougnes à la porte Saint-Nicolas, on avait d'abord songé à porter les fortifications loin dans le fief de Faye et dans les marais ; mais on craignit de ne pouvoir défendre un si grand développement de murs et l'on se restreignit à la ville , telle à peu près qu'elle est aujourd'hui. On projetait d'autres agrandissements du côté de la Porte-Neuve et de la porte des Deux-Moulins ; mais les événements les firent abandonner. Quant à la ville neuve , le tracé en était fait , et les places pour y bâtir furent données à rente le 15 septembre 1615.
La nouvelle porte de Cougnes avait reçu les armoiries du faible maire Thévenin, qui avait heureusement combattu des accidents et des fléaux , un commencement d'incendie
du Temple neuf , des maladies nombreuses pendant l'été , un hiver rigoureux et signalé par des neiges extraordinaires , ;où plusieurs personnes se perdirent , assure Guillaudeau. J'ai signalé le relâchement de la police ; je trouve pourtant un trait d'une police sévère : un homme qui avait séduit une fille par une promesse de mariage fut forcé , sous peine de mort, de tenir sa promesse.
Les affaires générales, ce qu'il faut bien appeler la politique extérieure de la Rochelle , avaient eu peu d'activité et peut-être ce repos avait-il contribué à prolonger les dissensions intérieures. Le 13 février 1614 , le bruit répandu qu'un particulier venu de Bayonne recevait des lettres chiffrées, avait amené une perquisition qui ne donna aucun résultat , et qui ne prouva que l'inquiétude des esprits. En juin, la régente informa le corps de ville de la convocation des Etats à Sens ; en juillet , se mettant en route pour Orléans, Poitiers et la Bretagne, elle crut devoir lui écrire pour qu'il n'en prît point ombrage et protester de ses intentions pacifiques ; en novembre, quelque émotion plus vive se fit sentir : l'assemblée générale, qui désirait ne pas se réunir à Grenoble , lieu qui lui avait été assigné , mais où elle craignait la surveillance hostile de Lesdiguières, gourmandait les Rochelais qui n'avaient pas envoyé de députés à Paris, et qu'elle accusait de tiédeur. Le corps de ville hésitait à s'engager. Les syndics consultés disaient qu'ils étaient là pour écouter et non pour opiner , trahissant ainsi leur peu d'habileté aux grandes affaires : cependant le corps de ville ayant nommé , sans attendre la convocation des Etats d'Aunis , son député pour les Etats généraux, les bourgeois voulurent aussi avoir le leur , et nommèrent Tharay, auquel le corps de ville refusa d'allouer une indemnité pour les frais de cette députation. Mais, après avoir eu la maladresse de faire ce refus , il eut la faiblesse de le retirer devant des menaces. Le procureur du roi , Bourdigalle , se fit aussi nommer par les paroisses de la banlieue , en les faisant prévenir par le sergent qui les
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convoquait qu'il sulnàendrait seul à ses dépenses, mais on touchait à de plus graves événements.
Le 25 septembre 1615 , Rohan partait pour prendre le commandement des troupes protestantes de Gascogne ; en môme temps ceux de la Rochelle s'assuraient des différentes localités de l'Aunis, et prenaient, conformément à l'invitation que leur adressait l'assemblée de Grenoble , la résolution de soutenir leurs coreligionnaires. Il se présentait à eux un allié moins naturel et peut-être plus dangereux. Le prince de Condé les informait qu'il venait d'écrire à l'assemblée de Grenoble pour faire cause commune avec elle, et qu'il comptait sur les services qu'ils lui avaient autrefois offerts. Bien des gens à la Rochelle inclinaient à repousser ces avances ; Merlin nous a conservé leurs raisons et celles qu'on leur opposait , le tout soutenu , selon l'usage du temps , par force passages de l'Ecriture ; mais l'assemblée de Sainte-Foy s' étant prononcée en faveur du prince , la Rochelle se trouva entraînée. Le peuple surtout s'élançait vers la guerre : Huet, assesseur au présidial, qui avait été député à l'assemblée de Grenoble, lui ayant été signalé comme favorable à la cour et comme ayant fait connaître à Lesdiguières les délibérations de cette assemblée , il cria qu'il fallait le jeter à la mer. Gomme d'ordinaire , il se borna à des cris, mais les syndics interdirent à Huet l'entrée du corps de ville et du présidial, et, comme, pour ce dernier corps du moins , il niait tout à fait leur autorité , ils lui montrèrent le peuple furieux ; il céda , et le tribunal n'osa même pas dresser de protestation.
Pour la guerre , l'argent manquait ; le Maire assembla le peuple ; il lui dit qu'on avait grand besoin de la paix, mais que, puisqu'on se décidait à soutenir des frères qui avaient pris les armes , il fallait s'attendre à de nouveaux impôts , à de nouvelles corvées qu'il indiqua. Le peuple accepta le tout par ses acclamations , et le pasteur Merhn ferma l'assemblée par une prière adressée au Dieu de paix, où il le suppliait de les seconder dans leur légitime défense, et,
comme premier bienfait , de répandre parmi eux l'esprit de charité et d'union. Ces dispositions belliqueuses étaient tellement populaires , qu'un navire rochelais , qui était à Bordeaux au moment où l'on célébrait par des salves d'artillerie la double alliance par mariage de la cour de France avec l'Espagne, refusa, en bravant toutes les menaces, de tirer son canon. Mais comme, tout en s' armant contre le Roi , selon une ancienne fiction , c'était dans son intérêt qu'on s'armait , on saisit les deniers qui lui appartenaient chez Royer et chez Razin , les receveurs des tailles et des domaines , et on leur en donna quittance. Ce dernier résista jusqu'à se laisser mettre en prison. On a pourtant une lettre imprimée sous cette date (19 novembre 1645), du Maire au prince de Condé , où il ne parle que de paix et semble refuser de se joindre à lui. Peut-être , malgré la contradiction, fut-elle écrite ; mais on se fait à cette époque une guerre de plume autant qu'une guerre de mousquet ; dans toutes deux on a recours à la ruse et à pis que la ruse, et il ne faut accepter qu'avec de grandes précautions tous ces petits écrits. En fait , il n'y avait pas encore de guerre ; il n'y avait encore que des mouvements de troupes ; mais ils n'allaient pas sans ravage des campagnes et même sans meurtre des moins patients parmi les paysans.
Pour décider les Rochelais , Condé vint lui-même chez eux le 10 décembre. Il y fut reçu avec de grands honneurs ; outre l'ascendant naturel des princes sur les bourgeois , il avait pour lui le souvenir de son père et de son grand'père, la secrète confiance des protestants de le voir revenir à la vraie religion , c'est-à-dire à la leur , qu'on lui avait fait quitter dès sa naissance et à son insu. Tout en se rendant publiquement à la messe , il ne démentait pas trop cette espérance ; il recevait avec de grands égards le consistoire , voyait les ministres , convenait qu'ils avaient chez eux d'excellentes choses , mais aussi leur demandait si , au cas où ils seraient les plus forts , ils n'interdiraient pas l'autre culte , question à laquelle , même alors , ils ne
faisaient qu'échapper par des phrases vagues. Les Rochelais néanmoins ne se hvraient pas : très humbles dans les formes , ils étaient très fermes sur le fond des choses. Leurs divisions ne leur avaient pas fait perdre de vue leur tradition capitale , rester maîtres chez eux , maîtres en n'admettant pas dans leur ville des forces qui pussent balancer les leurs , maîtres en maintenant même pendant la guerre leur port ouvert à tous les commerçants, maîtres en gardant la libre disposition de leurs finances , leurs droits et leurs exemptions au dehors. Ils les gardaient même contre Rohan qui avait en vain demandé une exemption d'impôt pour les vins de Saint-Jean d'Angély. Ce fut dans cet esprit qu'ils négocièrent avec Condé , ou , pour mieux dire, qu'ils lui imposèrent leurs conditions ; ce ne fut qu'après les avoir signées qu'il reçut d'eux des secours en artillerie , en munitions et en argent.
Cette présence d'un prince rendit à la Rochelle ce mouvement et cet éclat qu'elle avait déjà eus et payés si cher. Condé y établit une chambre souveraine pour l'amirauté , dont il prit les magistrats parmi les officiers du roi , dans le corps de ville et dans la bourgeoisie. D'autres princes , le duc de Longueville , le duc de Mayenne , y vinrent avec lui. Cependant ni Condé ni la ville n'avaient beaucoup de confiance l'un dans l'autre , et , pour cela , tous deux inclinaient à accepter la paix que semblait leur offrir la cour , et pour laquelle se préparaient les conférences de Loudun , qui s'ouvrirent le 21 février 1616. L'assemblée protestante s'en rapprochait, en se transférant successivement , avec l'assentiment tacite du Roi , de Grenoble à Nismes et de Nismes à la Rochelle , où elle tint sa première séance le 3 mars. Ses premiers actes furent peu favorables à la paix. L'un des fils du duc d'Epernon , Caudale, avait renoncé au catholicisme, et le parlement de Toulouse avait, par un arrêt, fait brûler sa déclaration à cet égard. L'assemblée ordonna que cet arrêt serait à son tour brûlé par la main du bourreau , sur la place du château ,
et la sentence fut exécutée publiquement , mais sans que le Maire ni aucun des membres du corps de ville ou du présidial y assistât. L'assemblée prenait en outre vivement les intérêts des églises de Béarn, ceux de Laforce, dans la Basse-Guyenne ; Rohan , dont l'influence y dominait , était un de ceux auxquels les dispositions pacifiques qui se prononçaient de plus en plus à Loudun ne plaisaient pas. Comment la Rochelle si divisée , et où le parti le plus fort était à la disposition de Rohan , pouvait-elle maintenir la paix? Ces symptômes menaçants n'aboutirent cependant pas à la guerre.
Gondé envoyait fréquemment des députés à l'assemblée pour lui représenter que le redressement des abus dont on se plaignait demandait du temps , qu'on y parviendrait plus sûrement en s'accordant avec la cour que par les armes. Duplessis Mornay avait dans toute sa correspondance donné les mêmes conseils. Sully , l'ambassadeur d'Angleterre Edmondes, le duc de Luxembourg, vinrent à la Rochelle pour appuyer dans le même sens , et l'assemblée conclut enfin à la paix. Elle fut signée le 2 mai. Amnistiant, comme d'ordinaire , tous les actes commis à la Rochelle qui pouvaient paraître contraires à l'autorité royale , elle reconnaissait la validité des quittances données aux deux receveurs ; elle accordait en outre une somme de quarante-cinq mille livres , payable en trois années , pour être employée aux fortifications. Le 16 , elle fut célébrée en ville par de gi'ands feux de joie. Le 18 , Rohan et Caudale revenaient à la Rochelle , où s'assemblait un synode provincial. Enfin, le 2 juin, les députés des églises se séparèrent, et, le 13 , un édit du Roi ratifiait les conventions échangées à Loudun.
Tranquilles de ce côté , les Rochelais ne retrouvèrent que trop vite les traces de leurs dissensions intérieures. Elles éclatèrent sur un point qui fait bien voir que tout peut servir d'aliment aux factions. Le principal du collège était mort. Quelques bourgeois présentaient pour le rem-
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placer le médecin Gohier , qui ne plaisait pas au corps de ville : celui-ci aurait voulu que le consistoire désignât pour cet emploi un des pasteurs , ou du moins choisît entre les candidats. Le consistoire répondait que les pasteurs suffisaient à peine à leur propre mission , et déclinait le choix qu'on lui remettait , ne voulant pas , avouait-il , s'attirer des haines. Soixante ou quatre-vingts des partisans de Gohier ne craignii'cnt pas de se rendre chez le Maire pour le lui imposer. Le Maire, c'était, depuis le 10 avril lOlG , Yvon de Laleu , qui se montra parfois bizarre jusqu'à la folie, mais à qui l'énergie ne manquait pas , leur répondit avec dignité et vigueur qu'il consulterait le conseil , et exécuterait ses décisions , fût-ce contre eux. D'autres citoyens intervinrent et les importuns se retirèrent; Gohier ne fut pas nommé.
Le 23 juin , Rochelle , sieur du Coudray , qui avait été chassé de la ville en 1611 , y entra, parce que sa femme s'y trouvait gravement malade. Quelques-uns de ses anciens ennemis demandèrent à grands cris qu'on ne l'y tolérât pas , et les quarante-huit décidèrent qu'on obéirait à ces exigences. Le Maire fit sonner le conseil , y fit ordonner qu'il serait libre de rester et mis à l'abri de toute violence, et déclara qu'il ferait respecter cette résolution à tout prix. On prenait les armes des deux côtés , lorsqu'on apprit que du Goudray venait de partir pour sa maison de Périgny. Il y mourut le 2 octobre suivant , et son convoi fut suivi d'une grande foule de citoyens. Mais les troubles de la Rochelle ne franchissaient jamais les murailles.
Le 4 juillet , le Roi fit demander par un exprès que , vu la paix , les Rochelais remissent le château de Rochefort à sa propriétaire , en détruisant les fortifications qu'ils y avaient ajoutées. Le Maire fit décider qu'on obéirait purement et simplement ; les quarante-huit voulaient que, sans refuser cette remise, on la différât. Le Maire les fit assembler avec le conseil , et les obligea de convenir que leur proposition n'était ni juste ni sage. Il refusa de soumettre
au peuple assemblé la ratification de cette mesure. Les mécontents (entèrent en vain de soulever le peuple ; ils n'obtinrent que quelques murmures sans résultat.
Malgré la paix , bien des corsaires usaient encore de leurs lettres de marque et amenaient leurs prises dans le port de la Piochelle. Le Maire fit décider (ju'on ne les y recevrait plus : il porta son ordonnance aux quarante-huit, qui n'osèrent refuser de la ratifier. Il pria les pasteurs de l'appuyer par leurs prédications ; ils le promirent , mais ajournèrent ; c'était froisser des intérêts peu légitimes , mais aussi des gens prompts à la violence. Les gens froissés crièrent , voulurent s'opposer à la lecture au coin des rues de la proclamation du Maire. Le Maire la fit faire malgré eux : ils allèrent chez lui demander avec menaces qu'on leur remît les pièces de finformation commencée contre eux ; il les leur refusa. Ils crièrent aux armes ; mais ils ne rencontrèrent qu'un petit nombre d'adhérents, et laissèrent les cantons. Ils eurent alors recours à la soumission. Les quarante-huit vinrent en corps supplier le Maire d'oublier ces offenses , promettant de ne prêter aucun appui à ceux qui désormais lui manqueraient de respect. Devant ces triomphes d'une volonté ferme, on se demande ce qui serait arrivé, si Yvon de Laleu eût été chargé, en 4G13, d'arrêter Bernard de Marsan. Les hommes ne maîtrisent pas les événements sans doute , mais ils peuvent beaucoup les modifier.
Tout à coup une brusque nouvelle vint rappeler les Rochelais à des intérêts plus généraux. Le 4 septembre au soir , ils apprirent que la cour avait fait arrêter le prince de Condé ; ils virent là une menace de guerre. Leur première pensée fut pour le château de Rochefort qui commandait la Charente et d'où l'on pouvait tant leur nuire. Ils crurent qu'ils pouvaient s'en assurer sans commencer pour cela les hostilités : le corps de ville voulait même envoyer aussitôt un député au Roi pour l'assurer de leur fidélité , mais l'opposition des quarante-huit lit échouer
cette proposition. Ce n'était pas du Roi qu'ils craignaient une guerre immédiate , mais du duc d'Epernon , gouverneur de Saintonge , qui se prétendait aussi gouverneur de l'Aunis et même de la Rochelle. Ils s'aimaient peu ; l'année précédente il avait été fort malade et il disait que c'était à cause de la joie que le bruit de sa mort avait causé aux Rochelais que Dieu s'était décidé à le guérir. Une occasion de se tenir en armes convenait à ses intérêts et à ses vues. Il jeta sous dilYérents prétextes des troupes dans Surgères et dans Tonnay-Charente , et somma les Rochelais d'évacuer le château de Rochefort, qui était de son gouvernement. L'officier qui y commandait répondit qu'il le gardait pour le Roi et pour le corps de ville de la Rochelle , et qu'il ne recevrait d'ordres que d'eux. Les Rochelais envoyèrent un navire flamand, qu'ils louèrent pour cette guerre, soutenir leur garnison , et firent sortir leurs troupes commandées par des Herbiers , l'un des bannis de 1614.
Alors commença une guerre de pamphlets. D'Epernon en publia contre les Rochelais , qui lui répondirent , et ni la verve ni la causticité ne manquent à ces écrits, dont nos chroniqueurs ne parlent guère et dont ils ne nous font pas connaître les auteurs.
Les Rochelais s'aperçurent bien vite que, si leurs murs étaient plus que suffisants pour arrêter d'Epernon , leur armée ne pouvait pas tenir la campagne contre la sienne, plus nombreuse et plus disposée à vivre de guerre et de pillage. Ils eurent recours à leurs alliés. Latrémouille arriva de suite avec plus de trois cents chevaux ; Rohan , moins zélé, leur promit bien de les soutenir, mais en ajoutant que rien ne pressait, qu'il fallait, pour le moment, compter sur l'intervention du Roi. En effet , le Roi ne se souciait nullement de voir les armes aux mains de d'Epernon ; il envoyait un exempt de ses gardes pour imposer la paix aux deux partis. Les Rochelais remirent Rochefort aux mains de cet officier : mais d'Epernon se montra moins docile et plus hautain. Ils envoyèrent alors vers le Roi
pour lui faire connaître l'état des choses ; en même temps ils écrivirent de nouveau à leurs amis , Rohan, d'Aubigné, Constant , Duplessis , Parabère , et nommèrent un conseil de guerre où ils appelèrent des gentilshommes du pays , et où ils eurent soin de faire entrer des catholiques. Le corps de ville et les quarante-huit marchaient d'accord , mais ils évitèrent de convoquer l'assemblée générale du peuple , qui aurait pu les engager plus qu'ils ne voulaient. La princesse de Condé étant alors venue à la Rochelle, ils la reçurent honorablement, mais sans députation officielle, de crainte de paraître prendre parti pour le prince , et de gêner la mission du conseiller d'état Boissise , que le Roi envoyait pour arrêter ce conflit. Bien des soldats de d'Épernon ne l'auraient pas suivi contre des ordres précis du Roi ; il avait dans son arméo. des réformés qui , tout en obéissant à ses ordres , ne lui dissimulaient pas qu'ils ne s'engageraient qu'à bon escient plus avant dans cette guerre. Il fut forcé de céder , et la paix fut conclue.
Elle ne rendit pas la sécurité aux Rochelais , d'autant plus qu'elle mettait fm aux attaques, non aux bravades du duc. Ils avaient, eux, remis Rochefort aux envoyés du Roi ; ils avaient remis en liberté , après les avoir très bien traités , quatre officiers qu'ils avaient arrêtés , et le duc , lui , ne déposait pas les armes , ses coureurs enlevaient encore des gens pacifiques. Il avait fait prévenir qu'on ne s'alarmât pas si ses troupes passaient du côté d'Aigrefeuille, pour se rendre à Tonnay-Charente , parce qu'elles avaient tant passé de l'autre côté qu'elles n'y trouvaient plus moyen de vivre ; mais il faisait pis , et venait jusqu'à Aytré. Le peuple s'en alarmait , s'en irritait , voulait sortir pour lui apprendre sa route à coups de mousquets. Le Maire le contenait à grand'peine. Il avait refusé , quelques jours auparavant, de croire à un projet d'incendie de la ville que dénonçaient des lettres anonymes , et , comme le bruit courait qu'on avait trouvé des pétards au fond d'une patache qu'on n'avait pas laissée entrer en ville , on y voyait une
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preuve de ce complot ; on accusait le Maire de trahison , de complicité avec d'Epernon : on disait que c'était lui qui avait contremandé les auxiliaires déjà en marche et qui s'étaient arrêtés au bruit de la paix ; que l'ennemi ne serait pas si audacieux s'il ne comptait sur quelque aUiance du dedans ; il fut insulté , menacé ; une main cachée lui tira un coup de pistolet. Il tint bon , gagna du temps , évita une collision. D'Epernon se borna à parader , à lâcher un tiercelet sur quelques perdrix , comme pour faire acte de souveraineté , et à loger deux jours à la Jarrie. Cependant Yvon de Laleu avait fait rappeler M. de Boissise, qui était déjà à Surgères ; ce conseiller et d'envoyé de la Rochelle , Papin , allèrent trouver le duc à la Jarrie et lui demander s'il respectait ou non sa promesse. Il s'emporta en reproches et en menaces contre les Rochelais, mais, au fait, promit que le 9 novembre il n'y aurait plus un de ses soldats en vue de la Rochelle , et cette fois il tint parole.
Somme toute , cet homme de guerre , qui raillait des bourgeois , avait fait flamboyer sa grande épée , sans en rien faire ; son expédition méritait le nom que lui donne d'Aubigné, la Piaffe de la Rochelle, et l'épigramme qui le louait de son entrée devant la Rochelle.
Latrémouille , qui s'était montré le plus actif entre les alliés des Rochelais, partit presque aussitôt. Le marquis de Bonnivet, officier de Condé, qui, quelques mois auparavant, avait embrassé à la Rochelle même le culte réformé , et avait appuyé les soupçons émis contre le Maire , laissa la partie avec plus de regret ; l'obstination de son lieutenant amena même une effusion de sang à Laleu. Mais enfin tout s'apaisa.
Cette lutte semblait n'avoir eu pour objet que la violation et la défense des privilèges de la Rochelle , sans aucun caractère religieux , et d'Epernon s'était en elYet vanté de l'écraser sans que les églises s'en mêlassent ; mais cette place leur importait trop pour que ce qui la menaçait leur fût indifférent. On avait d'abord pensé , puis renoncé à
convoquer une assemblée générale. Mais on avait du moins formé une assemblée de cercle, et les députés des six provinces de Bretagne , Anjou , Guienne , Poitou , Saintonge et Aunis , se réunirent à la Rochelle , le 17 novembre , pour veiller à l'exécution des conventions qui venaient d'être faites. D'Epernon , en eifet, peut-être avec la connivence de la cour , cherchait à les éluder. Pendant que les fortifications de Rochefort étaient déjà détruites , celles de Surgères n'étaient pas touchées et renfermaient toujours une garnison. L/assemblée envoya des députés à Louis XIII, qui refusa de la reconnaître , mais qui écouta ses plaintes transmises par les députés généraux , et envoya le baron de Vignolles pour faire démanteler Surgères. L'assemblée se sépara le 9 janvier 1(317 , mais elle fut retenue un jour de plus par une prière du consistoire relative à un incident tout rochelais.
Le 7 janvier , le maire , Yvon de Laleu , avait annoncé cette prochaine séparation au baron de Vignolles , en le chargeant de porter au Roi les assurances les plus respectueuses de la fidélité de la Rochelle ; mais le bruit s'était répandu que le corps de ville voulait forcer l'assemblée à se dissoudre , et le Maire à son retour s'était vu entouré d'une foule ameutée ; il lui donnait des explications qu'il fallait recommencer à chaque pas, lorsque le syndic Tharay survint. Le Maire , qui avait eu déjà d'assez vives altercations avec lui , lui ordonna de se retirer. Il répondit qu'il n'en ferait rien , appela Yvon hérétique , méchant, traître. Le Maire ordonna à ses gagés de l'arrêter , et, comme ils ne l'osaient pas , le saisit lui-même par le manteau. Mais on le tira de ses mains , et Tharay , traversant un couloir du Poids-le-roi , se réfugia dans sa maison. La foule cependant insultait le Maire de ses cris et défiait qu'on allât prendre son syndic. Le Maire fait sonner le conseil , et exige qu'on fasse arrêter l'insolent. La paix entre le corps de ville et les bourgeois était mal consolidée. Déjà , quelques jours auparavant , dans une querelle qu'on avait
apaisée à grand'peine entre ce même Tharay et Dujau , celui-ci avait dit qu'il faisait froid et qu'il ferait bon se chauffer ; dans de pareilles dispositions un pareil choc effrayait les gens pacifiques ; on hésitait. Yvon déclara que, puisque le corps de ville ne savait pas défendre son maire , lui du moins ne mangerait ni ne boirait que Tharay ne fût mis en prison , et il en fit serment.
Malgré toutes les représentations , il tenait ce serment depuis trois jours; le présidial informait; Tharay s'effrayait bien des suites d'une telle affaire : il offrait d'entrer en prison , mais à la condition qu'il saurait d'abord comment il en sortirait. Le Maire rejetait une transaction de ce genre. C'est alors que le grand conciliateur, le consistoire, essaya de faire intervenir l'assemblée ; mais celle-ci, après délibération , s'y refusa , pou7' de grandes considérations ; enfin , sur les instances de ses collègues , les quarantehuit , Tharay se constitua sans conditions prisonnier à l'échevinage. Le Maire, qui en fut informé, se promena dans la cour. Tharay vint en présence de beaucoup de personnes lui demander humblement un pardon qu'il accorda. Alors il rentra chez lui et mangea. Tharay lui-môme mettait fin par là à des poursuites fort sérieuses.
Le mois suivant , le 11 , survenaient des troubles analogues. Un pâtissier , Vilain , avait injurié le Maire , disant que c'était un traître pensionné par d'Epernon. Le Maire défère l'affaire au présidial , qui condamne Vilain à être pendu , et il l'est en effigie , pendant que ses amis le font échapper. Mais le soir le tableau représentant son exécution est arraché et brisé. Le savetier David est arrêté pour ce fait. Un capitaine de compagnie , Laroze , le délivre de force et veut qu'on lui remette les procédures faites contre Vilain et contre David. On les lui refuse et lui-même est décrété.' Le peuple prend parti pour lui ; en Saint-Nicolas et en Saint- Jean on dresse des barricades. Le Maire rassemble des forces plus régulières et annonce le dessein d'aller forcer les barricades. On le supphe de n'en rien
faire , il insiste , mais cède enfin à une décision de la majorité du corps de ville , et aux prières officieuses du présidial , qui consent à interrompre toute poursuite , pourvu que Laroze disparaisse pour six mois. Laroze , en etïet , après avoir fait des excuses au Maire et au corps municipal , sortit de la ville.
Il n'est que trop visible , mon cher enfant , que les quarante-huit ne dominaient pas le peuple qu'ils représentaient , qu'ils n'avaient brisé l'autorité du maire qu'au profit de l'anarchie, et qu'ils avaient exposé le petit état rochelais à se dissoudre par ses propres désordres , s'il ne puisait dans ses maux la force de se reconstituer. Mais le temps manqua et une catastrophe violente résolut la question.
Il faut noter aussi comme symptôme de désordres dans les idées des discussions théologiques de peu de portée. Yvon de Laleu soutenait que la parole de Dieu ne servait au salut qu'entendue dans un esprit dont il était , lui , le grand interprète ; que la tour de Babel n'était qu'une allégorie , qu'il n'y a pas d'enfer , que tous les réprouvés seront un jour sauvés , que le fils n'est pas égal au père. Le consistoire , voyant là des erreurs monstrueuses , leur attribuait une grande partie du mécontentement populaire, quand Yvon fut devenu maire , et le menaçait d'excommunication s'il n'y renonçait ; Yvon discutait longuement , promettait au moins de se taire , manquait à sa promesse. Après la prise de la Rochelle , il finit par se faire catholique. Un autre inspiré, un ministre déposé, Lanagerie , annonçait la fm du monde , accusait les pasteurs d'idolâtrie , appelait de leurs erreurs au peuple , qui , selon lui , constituait véritablement l'éghse. Plus visiblement fou que Laleu , il interrompait le prêche pour s'adresser lui-même aux fidèles assemblés. On le mit hors de la ville, il rentra. On le mit sur un navire ; en rade , il se jeta à feau pour revenir ; il fallut le repêcher et l'emmener de force.
L'assemblée de cercle s'était séparée au premier coup
de pioche porté contre les fortifications de Surgères ; mais aussitôt après son départ , on avait interrompu ces travaux de destruction et d'Epernon avait renforcé sa garnison. En revenant à la Rochelle , le 10 février , les députés firent entendre leurs plaintes et arrêtèrent qu'une assemblée générale se réunirait au mois d'avril suivant. Le bruit courait que des levées , faites en Angleterre , ne demandaient qu'un libre accès au port de la Rochelle pour se joindre aux mécontents. Le Roi alors reprit l'exécution de ses promesses, fit justice à leurs réclamations pécuniaires, accorda au gouvernement de la Rochelle la remise de quarante-deux mille livres d'impôt : il envoya à la Rochelle Villette , gendre de d'Aubigné , pour porter ces bonnes nouvelles et pour assurer les réformés de son bon vouloir: il demandait en revanche que les Rochelais promissent de ne point prendre le parti des princes, et qu'ils le lui fissent dire par deux députés qui resteraient en otage. Le conseil se partagea sur cette proposition en deux partis égaux ; et le Maire avait déjà dit à Villette qu'elle serait acceptée lorsque les protestations des quarante-huit firent prendre une résolution contraire. 11 fallut que le Roi se contentât de lettres de remerciement et d'assurances un peu vagues de fidélité et de dévouement.
Rohan lui-même du reste rencontrait en ce moment peu de docilité chez les Rochelais. Il s'était plaint dans ses lettres des remuements et des brouilleries qu'il y avait chez eux. Ils lui répondirent assez aigrement que, pour eux, ils ne s'étaient mêlés d'autres remuements que de ceux dont il avait été l'auteur et le promoteur. Mais Rohan, qui se fiait peu à Condé , et aux autres princes et que la cour inquiétait dans sa propre ville de Saint-Jean , ne pouvait pas se montrer trop difficile envers ses alliés.
Les députés des six provinces , qui n'avaient passé que peu de jours à la Rochelle , y revinrent , en partie , le 15 mars , et apprirent que les promesses qui leur avaient été faites relativement à Surgères et à d'autres points, avaient
été tenues. Ils refusèrent d'admettre parmi eux la députation du Poitou , dont le personnel avait été changé , et trouvèrent là un motif ou un prétexte pour ne pas se reconnaître le droit de contremander l'assemblée générale, comme le voulaient plusieurs personnages , entre autres Duplessis , et comme le demandait vivement le Maire de la Rochelle. Ils lui refusèrent même d'écrire au Roi, et se contentèrent de lui faire témoigner verbalement par les députés généraux leur reconnaissance ; puis ils se séparèrent. Ainsi se terminait l'orageuse mairie d'Yvon de Laleu , personnage bizarre , dont la fermeté ne servit qu'à faire éclater des maux qu'elle eût peut-être prévenus quelques années auparavant.
Le 2 avril 1617, Martin Berrandy, déjà maire en 1611 , était , en son absence et malgré lui , appelé de nouveau à cette pénible dignité. A son installation , le présidial , au nom du Roi, les pasteurs, au nom de la religion, prêchèrent l'amour de la paix et le respect du devoir. Cette double recommandation fut presque suivie , et cette mairie fut calme. A la réunion de l'assemblée générale , le 18^ avril , les quarante-huit s'opposèrent , il est vrai , au séjour en ville de M. de Genoillé , qu'ils accusaient de s'être enrichi aux dépens des églises et de ne venir que pour corrompre les députés ; ils n'écoutèrent pas les représentations du Maire , mais ils firent connaître discrètement leur résolution à celui qui en était l'objet , et celui-ci ne demanda d'autre délai qu'une journée qu'on lui laissa. M. de la Trémouille fut au contraire accueiUi avec de grands honneurs. L'assemblée était à peine réunie qu'elle apprit la mort du maréchal d'Ancre. Elle le regardait comme son principal ennemi , et elle en témoigna une grande joie : elle fit rendre grâce à Dieu du succès de cet assassinat ; elle s'en félicita et en envoya féhciter le Roi, comme si des sujets pouvaient sans folie applaudir leur roi d'un crime. Du reste , le Roi refusant de reconnaître cette assemblée , elle-même se trouvant sans objet, elle se sépara le 9 juin ,
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sans avoir fait autre chose que rédiger des cahiers pour les remettre aux députés généraux de la religion. Elle avait cependant autorisé d'Aubigné , auquel elle ne fournissait plus de subsides , à disposer de ses places de Maillezais et du Doignon , qui couvraient la Rochelle , mais qu'il ne pouvait plus entretenir. Après des négociations compliquées, il les céda au duc de Rohan.
Une dangereuse tentative des quarante-huit avorta aussi. Ils ne dominaient pas assez encore à leur gré , et ils voulaient imposer au corps de ville deux nouveaux articles : 1° qu'à tous les commissaires nommés par le conseil ils en adjoindraient un nombre égal ; 2° qu'ils seraient juges de toutes les oppositions qui surviendraient au conseil , c'està-dire juges et parties. Le Maire se préparait à la résistance, mais il réussit à leur faire persuader par les pasteurs de s'en remettre là-dessus au Roi , ce dont ils comprirent le danger assez tôt pour y renoncer.
Un capitaine Blanquet avait reçu du prince de Gondé l'autorisation de s'armer en corsaire sous le bon plaisir du corps de ville de la Rochelle. Il se passa de ce bon plaisir, et il rançonnait tous les navires qui entraient à Bordeaux ou en sortaient. Les Bordelais le firent attaquer , poursuivre jusque dans la Seudre, prendi^e et rouer, sans que la Rochelle intervînt le moins du monde. Il se trouva néanmoins un ministre pour louer la constance de ce bandit devant la mort , par un livre que le parlement fit brûler.
Cette mairie tranquille fut riche en constructions utiles , aux remparts , au collège , aux cimetières , aux hôpitaux. La porte de Maubec , qui séparait la vieille ville des nouveaux quartiers , fut enlevée. Bernard de Marsan , mort d'une chute du haut des remparts , légua à l'hôpital Saint- Barthélémy (Aufrédi) son hôtel de la rue Dompierre.
On ne cherchait plus la dignité de maire, on s'y résignait, et c'est ainsi que Piguenit y arriva , le 22 avril 1618. Cette mairie s'use encore en troubles stériles. De vagues avis
font craindre une surprise et doubler les gardes ; des bruits semblables courent sur Saint-Jean-d'Angély ; toujours les mêmes inquiétudes. L'assemblée qui tend à se réunir à Castel-Jaloux , à Tonneins , et enfin à Orthez , accuse des divisions croissantes entre les protestants. A la Rochelle aussi les opinions sont partagées sur le degré d'appui qu'il faut prêter aux églises du Béarn, alors l'objet le plus direct des ordres et des sévérités du Roi. Les quarante-huit en embrassent chaleureusement la cause , et une défense du Roi étant venue de recevoir l'assemblée si elle se transférait à la Rochelle , sous leur influence , on se borne à répondre d'une manière évasive qu'on n'a aucune raison de croire à ce transfert et à protester en général de son obéissance au Roi.
Le Roi cependant semblait attaquer directement ce gouvernement irrégulier des quarante -huit. Les vingt-huit articles n'avaient été adoptés que sous son bon plaisir. Le 29 juillet, il adresse aux bourgeois et au corps de ville des lettres , par lesquelles il leur demande de lui envoyer des députés pour lui faire connaître les points qui les divisent. Le corps de ville aurait volontiers profité de cette ouverture pour remanier ces articles , soit d'accord avec les bourgeois, soit par une décision royale ; mais les quarantehuit voulaient que sans envoyer vers le Roi on lui répondît qu'il n'y avait point de débats à régler, qu'on était d'accord en tout. Ils s'opposaient à toute autre réponse , et terminaient toujours le différend en déclarant que, les compagnies ayant juré les vingt-huit articles , ils étaient obligés de les assembler. Le Maire en refusait l'autorisation : ils menaçaient de passer outre; c'est-à-dire d'en appeler à l'émeute. Le consistoire intervenait : les pasteurs prêchaient la paix dans des entrevues particulières , ils la prêchaient dans leurs sermons ; cinq mois s'écoulèrent ainsi , sans qu'on fit rien , c'est-à-dire en cédant aux menaces des quarantehuit.
Le 30 décembre , les députés , réunis à Orthez , ne s'y
trouvant pas en sûreté , se transportaient à la Rochelle. Personne n'eût pu ni voulu leur refuser asile. Le corps de ville leur fait dire , aussi bien que les quarante-huit , qu'ils sont les biens venus. Cependant, le 7 janvier 1619, arrivent des plaintes du Roi contre cette contravention à ses défenses. On s'avise de lui répondre que les députés sont venus à la Rochelle , non pas comme assemblée , mais individuellement et par crainte pour leur sûreté personnelle. Le Roi, sans s'y arrêter, déclare qu'il regardera la continuation de l'assemblée comme un acte de rébellion et un crime de lèse-majesté , et ordonne à ses officiers du présidial de procéder à sa dissolution. Ceux-ci eux-mêmes se divisent , les uns voulant surseoir , les autres obéir immédiatement et exécuter dans toute leur rigueur les ordres qu'ils ont reçus. Le Heutenant criminel , Voyon , insiste surtout dans ce sens, et dresse procès-verbal contre ceux de son corps qui lui font opposition. Mais les quarante-huit interviennent ; ils déclarent à Voyon qu'il faut qu'il quitte la ville , et , en effet , il monte à cheval en leur présence et part. Il est probable que le corps de ville n'eût pas été aussi loin : un agent qui semble surveiller l'état des choses de la part du roi d'Angleterre , Boisserée , lui écrit en février : « Le peuple seul est disposé à la guerre pour la religion. »
Il semble que ce dénoûment fût désormais inévitable , et l'on prenait en effet des mesures pour approvisionner la ville ; mais les divisions de la cour vinrent le retarder. A la nouvelle de la fuite de la Reine-mère , l'assemblée s'empresse d'envoyer assurer le Roi de son dévoûment ; les Rochelais en font autant ; le Roi accueille bien ces députés , leur promet , puisqu'ils lui sont bons serviteurs , de leur être bon roi , et autorise une assemblée générale des protestants à Loudun. Heureusement on s'était pressé, car trois jours après le départ de ces envoyés , un émissaire, M. de Chambret, arrivait à la Rochelle , promettant aux réformés l'appui de la Reine et de d'Épernon , qui ,
selon lui, avait tout prévu, tout combiné. Qui sait ce qu'il eût obtenu, si l'on n'eût pas été ainsi engagé ?
L'assemblée se résolut donc à se dissoudre et se sépara en effet le 20 avril. Elle avait fait naître ou fait éclater plus de divisions que jamais entre les protestants. Laforce, le grand instigateur des troubles du Béarn , se plaignait que Rohan se voulait entremêler de ses affaires avec le Roi. Rohan prédisait que la turbulence de quelques grands gâterait tout. Il écrivait aux Rochelais de s'en fier à lui pour Surgères et pour Tonnay-Charente , et de ne délivrer ni armes ni munitions que sur un ordre signé de sa main. Les Rochelais trouvaient qu'en cela il empiétait sur leurs privilèges. Cependant , sur sa demande , le corps de ville lui députait quelques-uns des siens, mais les quarante-huit refusaient de s'y joindre. Rohan ne les en faisait pas moins assurer de son amitié. Il savait où était la force.
Depuis le 7 avril 1619, Piguenit n'était plus maire ; c'était Jean Berne. 11 eut dans sa mairie un instant de vigueur contre les quarante-huit. Leur greffier lui ayant signifié , sans l'en avoir prévenu auparavant, un arrêt touchant les aluns, il le fit mettre dans la prison de l'èchevinage; mais il n'y avait pas là d'intérêt politique.
Deux faits relatifs au commerce avaient trouvé place au milieu de tant de débats.
Il y avait, depuis 1613, un procès pendant au conseil du roi entre la Rochelle et Rayonne , pour les droits à payer dans chacun de ces ports. Il fut établi que les deux villes étaient réciproquement exemptes de ces droits.
Les Rochelais répondirent aux avances que le Roi leur faisait par ses lettres du 6 décembre 1618 , relativement à l'établissement d'une compagnie pour le commerce des Indes orientales.
L'assemblée en se retirant laissait aux Rochelais une grande difficulté , l'expulsion de M. de Voyon ; c'était là une insulte directe au Roi et il ne pouvait la souffrir. Aussi
avait-il , dès le 23 mars , ordonné son rétablissement dans sa charge et dans son poste. Le corps de ville s'y fût volontiers prêté , mais il craignait les quarante-huit , et les quarante-huit craignaient le peuple. Le roi écrivit trois fois , le 3 août on délibérait encore ; enfin , Voyon put rentrer dans la ville ; les prédicateurs avaient fortement rappelé au peuple que son obstination était aussi contraire à la loi de Dieu qu'à la loi humaine , et pourtant le Maire crut devoir conduire lui-même des patrouilles pour veiller à la sûreté de ce magistrat. Le 7 mai 1620 , les quarantehuit le prévenaient encore que le peuple murmurait de sa présence et que , s'il ne partait sous huit jours , avec sa famille , il courrait risque de la vie , et il partit , et les jussions du roi recommencèrent le 24 juin.
Je te fatigue, mon Julien, je le sens, du récit monotone de ces agitations stériles , et cependant rien ne fait mieux comprendre le fâcheux état où était la Rochelle. Rien n'était plus possible avec un corps de ville seul responsable et impuissant. Un édit du roi met un impôt de cinq sous par livre sur les petits sceaux des contrats passés par devant notaire. Autrefois le maire eût résisté au nom des privilèges ; mais , le 19 août 1619 , il se borne à dire à l'homme chargé de le publier qu'il ne pourra garantir sa vie des colères populaires ; l'homme remonte à cheval et décampe. Le 8 mars, d'autres édits du roi sont envoyés au présidial pour qu'il les fasse pubher ; cette fois les quarante-huit font prévenir le présidial qu'il n'est pas du bon service du roi qu'on publie ces édits, et, comme ils n'avaient pas encore remis hors de la ville M. de Voyon, ils l'envoient chercher pour qu'il entende bien ces injonctions. Le pasteur Golomiès qui avait, sur les prières du corps de ville, accepté la direction du collège, trouvant trop pénible de joindre ces fonctions à celles du ministère , on ne peut venir à bout de le remplacer. L'administration , la vie sociale devenaient impossibles.
Il n'est pas étonnant qu'au miheu de cette anarchie , la
minorité catholique se plaignit souvent de ce que ses droits fussent méconnus et sa liberté religieuse entravée ; pas étonnant non plus que la brillante imprimerie des Haultins ne soutînt pas son éclat, ce que constate trop la ruine du gendre du dernier d'entre eux, de Corneille Hartmann, qui meurt en juillet 1620 , laissant des dettes , et dont les héritiers sont forcés de vendre à divers acquéreurs , hors de la Rochelle , la plus grande partie de sa fonderie , de son imprimerie , de sa librairie.
Plusieurs hommes de la Rochelle et de l'Aunis s'étaient embarqués sur un vaisseau qui exerçait la piraterie sur les côtes mêmes de leur pays; mais les Rochelais trouvèrent bien assez d'énergie pour équiper un navire qui lui donna la chasse et prit ces forbans de toutes nations. Ils furent suppliciés à la Rochelle et à Saintes. Un autre criminel , d'un grand nom , échappa à la mort : c'était M. de Surimeau , indigne fils de d'Aubigné. Déjà condamné pour le meurtre de sa femme et de son amant , coupables d'adultère , mais qu'il avait tués dans un guet-apens , il osa essayer de surprendre le fort du. Doignon , que son père avait vendu à Rohan. Il fut pris et amené dans la tour à la Rochelle : il échappa, à l'aide des troubles , à cette double poursuite.
Faut-il encore rapporter comme preuve des grossières erreurs qui régnaient jusque dans un temps où l'esprit était très cultivé, le bruit ridicule qui courut en juin 1619, et qui trouva créance , qu'on devait prendre la ville par magie , en empêchant la poudre de prendre feu et en rendant les habitants malades et stupides ; mais nous nous remimes en la protection de Dieu , dit Merlin.
Les affaires générales du protestantisme , encore plus menaçantes pour la Rochelle que ses propres troubles , n'avançaient guère plus. L'assemblée autorisée de Loudun, du 28 septembre 1619 au 18 avril 1620 , avait rencontré chez le roi une alternative de rudesse et de douceur, de
promesses et de menaces , qui ne pouvait certainement pas faire naître la confiance. Elle se séparait sans avoir amené ni la paix ni la guerre. Une véritable paix n'eût pu naître que de la sincérité de la cour , et personne n'y croyait. Dans les jours de franche mauvaise humeur, les députés du roi , en janvier, avaient dit qu'ils voyaient bien que ceux de la religion voulaient se faire trépasser et commencer jmr la Rochelle ; au mois de mars, le Roi avait signifié aux Rochelais sa déclaration de considérer comme crime de lèse-majesté toute prolongation ou toute nouvelle réunion de l'assemblée, et l'assemblée en se séparant avait aiTêté que , s'il n'était pas fait droit à ses demandes dans le délai de six mois , ses membres se réuniraient au lieu et au jour qui leur seraient désignés par la province de la Rochelle. Il était bien visible que c'était la Rochelle qui aurait à supporter les premiers coups.
En attendant , le principal ministre , Luynes , prodiguait les paroles pour dissimuler l'attaque qu'il préparait : il chargeait son beau-père, Montbazon, d'attester à l'honnête Duplessis ses bonnes intentions , et , le 25 juillet 1620 , les Rochelais recevaient du Roi des lettres où il les louait de leur fidélité et les assurait de son atYection. Quelques jours après, ils s'entremettaient pour apaiser des troubles qui éclataient à Saint-Jean-d'Angély. Tout-à-coup ils apprirent que le Roi se dirigeait vers le Réarn avec une armée, qu'il allait trancher par la force toutes les questions , objet de tant de représentations , attenter à la fois aux droits des Églises et aux privilèges nationaux. Les protestants hésitèrent ; de leurs chefs , les uns étaient vendus , les autres trop convaincus de leur faiblesse ; ils cédèrent sans lutte , ce qui n'eût été sensé que s'ils eussent été décidés à céder jusqu'au bout. Ils réclamèrent cependant ; ils firent valoir les promesses qu'on leur avait faites ; ces promesses étaient verbales , on les nia ; on fit pis , selon eux , on les railla de leur confiance ; on leur cUt ironiquement qu'il était bien étrange qu'eux, qui, en matière religieuse, ne s'en rappor-
talent qu'à ce qui était écrit, se fussent si naïvement passés d'écrit en matière politique.
Une nouvelle assemblée des protestants était la conséquence logique de ces événements ; peut-être cependant n'eùt-elle pas eu lieu, si l'achat de quelques-uns des chefs eût pu se faire sans en léser quelques autres, et parmi eux Favas, un des députés généraux. Soit dépit, soit conviction, en transmettant aux Rochelais l'ordre du Roi de ne pas convoquer l'assemblée , il ajouta qu'il s'en remettait néanmoins à leur prudence et qu'il ne devait pas leur dissimuler que leur cause ne pouvait être sauvée que par les armes. En conséquence, le 14 octobre, les députés de la Rochelle assignèrent rendez-vous aux autres députés des provinces, à la Rochelle, pour le 25 novembre. Le 15, un envoyé du roi venait leur faire des représentations , sans pouvoir ébranler leur résolution ; le 22 , par la déclaration de Grenade , Louis XIII qualifiait d'illicite la future assemblée , défendait à ses sujets de s'y trouver , aux Rochelais de la recevoir, sous peine d'être responsables en leur propre et privé nom et traités comme coupables de lèse-majesté. Cette déclaration fut apportée à la Rochelle par un huissier du roi, en novembre ; quelques jours après, un pan de murailles s'ébranla sans cause visible, et l'un ne manqua pas d'y voir un présage.
Les députés n'en arrivèrent pas moins, et le 24 décembre s'ouvrit cette assemblée, la source de tous nos maux, dit Rohan. Quarante députés y assistaient ; dix-sept s'y joignirent plus tard ; huit n'y vinrent jamais.