‹ Histoire des rois d'YvetotChapitre 2 sur 5 · LE ROYAUME · texte numérisé non relu

LE ROYAUME

Le touriste que la vapeur emporte à travers les riches plaines du pays de Caux, ne peut se défendre

de sourire, en entendant annoncer la station dTvetot.

YvETOT !... comment en effet, ne pas se rappeler alors, qu'il était un roi d* Yvetot, que par conséquent, la modeste ville que Ton aperçoit à peine, cachée qu^elIe est derrière un immense bouquet d'arbres vigoureux, fut autrefois non seulement la capitale d'un royaume, mais encore et pendant longtemps à elle seule le royaume presque tout entier ?

Pour le plus grand nombre, nous le savons, ce royaume lilliputien est tout simplement légendaire, en d'autres termes, pour les profanes, il n'a dans le passé d'autre base historique qu' une tradition douteuse

rajeunie par une des plus populaires chansons de Béranger.

Rien de plus vrai cependant . // / avait une fois, non pas un, mais des rois d'YpetoL Seulement, si le nom du royaume est demeuré, qui se souvient aujourd'hui du nom de ses anciens souverains ! . . .

Hélas, à part quelques vieux familiers du passé, personne n'en a gardé mémoire, personne, pas même les descendants de ceux qui furent leurs sujets ! Et si par exception un seul de ces monarques débonnaires, le dernier, est resté dans leur souvenir, si son nom vit toujours dans son ancien royaume, ne serait-il point permis de croire que

c'est giâce à la précaution qu'il a prise de le faire inscrire sur le fronton d'une église, et sur la façade d'une halle, deux édifices dus à sa royale munificence.

Quoiqu'il en soit, et à l'encontre de quelques érudits qui s'acharnent de temps à autre à rayer cet inofifensif petit royaume de la carte de l'Europe du moyen-âge, nous tenterons d'établir qu'il y avait sa place légitime, et qu'au moins pendant un certain nombre dç siècles, ses princes ont très -légitimement pris et reçu le titre de Roi.

Au dire de Robert Gaguin, général de Tordre des Mâthurins, qui écrivait au XV« siècle, Torigine du royaume d'Yvetot serait presque contemporaine de celle de la monarchie, puisqu'elle ne remonterait ni plus ni moins qu'au roi Mérovingien Clotaire i®% un des fils de Clovis.

S'il fallait l'en croire, Gaulthier, seigneur d'Yvetot, ayant excité la colère de ce prince, passa dans les

pays étrangers où il Jit la guerre aux ennemis de la religion catholique.

Après dix ans d'un exil prudent, il revint en France par Rome, muni d'une lettre du pape Agapet, dans laquelle ce souverain pontife le recommandait à la clémence de Glotaire, dont Gaulthier pensait d'ailleurs que la colère devait être calmée.

Arrivé à Soissons un vendredi- Saint, et ayant appris que le roi était à réglise, il va Ty trouver, et se jetant à ses pieds, il le conjure de lui rendre ses faveurs. Mais Clotaire, prince farouche, tirant son épée, la lui passe à travers le corps.

A la nouvelle de ce meurtre commis dans une église et un pareil jour, le Pape indigné, menace le meurtrier des foudres spirituelles s'il ne répare immédiatement sa faute.

Alors Glotaire, justement intimidé, ne voyant rien de mieux à* faire jt70wr réparer sa faute, érige la terre d*Yvetot en royaume, en faveur des héritiers de la victime.

L^auteur ajoute qu'il a trouvé, par une autorité constante et indubitable, que cet événement extraordinaire s'est passé en Van de grâce 536, et sans indiquer quelle est cette autorité constante et indubitable, il se réjouit d'être le pre-

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rnier des historiens français qui ait fait cette découverte.

Robert Gaguin, ainsi que la plupart des chroniqueurs de Gestis francorum, n'avait pas plus de méthode que de critique*, comme eux il mêle une foule de fables à ses précieux récits, mais comme eux aussi, il est de la meilleure foi du monde, et c'est là son excuse.

Au reste, après avoir été cru sur parole par Robert Ginnalès, évêque d'Avranches, Baptiste Fulgose, du Haillan , Baronius , Sponde , Gabriel Dumoulin, Chasaneus et Chopin, il a été réfuté par de trèsbonnes raisons dans une dissertation du Journal des Savants, de

l'année 1694, n^ xi, et par de trèsmauvaises émanées de Tabbé Verlot, qui tout en falsifiant le texte qu'il réfute, n'hésite pas néanmoins à traiter Fauteur de ^«wa/re ignorant.

Verlot, avec sa légèreté habituelle, s'inscrit d'abord contre la date de 536, prétendant qu'à cette époque Clotaire ne régnait pas encore, tandis que ce roi Mérowingien ayant succédé à Clovis en 5 1 1 , et régné cinquante ans, était par conséquent dans toute la plénitude de son pouvoir royal en 536.

Il suppose ensuite que Gaguin fait partir Gaulthier d'Yvetot pour les Croisades, ce qui lui permet de

s^écrier ironiquement : des Croisades au VI^ siècle ! tandis que le texte porte que Gaulthier quitta la France pour combattre les ennemis de la religion catholique : Derelicta francia in militiam in adversus religionis catholicœ inimicos pergit : Or, comme au VI® siècle, les Ariens, ennemis de la religion catholique, étaient en armes et triomphants sur plusieurs points de r Europe, la version du vieil annaliste, prise dans son intégrité, n'a toujours jusqu'ici rien d'invraisemblable, et n'autorise point les aménités littéraires de l'écrivain superficiel dont on a dit, avec raison, quil considéra r histoire comme une matière à roman véridique.

Continuant avec le même sansfaçon^ il fait dire à Gaguin que le fief héréditaire de Gaulthier fui érigé en royaume. Mais Gaguin connaissant le régime des fiefs infiniment mieux que Verlot, qui ne paraît pas y avoir entendu beaucoup plus que le premier venu de nos publicistes modernes, Gaguin savait à merveille que les fiefs qui étaient Tessence même de la constitution féodale, ne pouvaient exister à une époque antérieure de cinq siècles à la féodalité. Aussi ne rencontre-t-on pas dans son récit un seul mot qui puisse excuser une plume qui se respecte de lui imputer une telle énormité.

Toutefois, si les procédés de la critique de Verlot sont détestables, sa conclusion porte juste, car bien évidemment l'érection de la terre dTvetot en royaume ne remonte point aussi haut que le W siècle.

Il serait incroyable en effet que le plus ancien de nos historiens, r Hérodote français, Grégoire de Tours, qui écrivait sous le règne des enfants de Clotaire i*% n'eut point parlé du meurtre commis par ce prince dans une église, un jour de vendredi-Saint, meurtre en réparation duquel se serait passé un fait aussi singulier que celui de l'établissement d'un royaume en plein Pays-de-Caux !

Il ne serait pas moins surprenant qu'Athanase, qui écrivait au IX* siècle l'histoire très - détaillée du pape Agapet, lequel joue un rôle si important dans le récit de Gaguin, n'ait pas dit un seul mot des faits qui y sont rapportés. Puis comment admettre qu'Agapet, qui avait eu tant de motifs de menacer des foudres de réglise ce Clotaire, assassin des trois enfants de son frère Clodomir et de Chramme son propre fils, et qui cependant avait paru ignorer ces crimes, se serait tout à coup réveillé à propos du meurtre vulgaire de Gaulthier dTvetot ?

D'un autre côté, comment croire que le meurtrier ait été intimidé

— iodes menaces du souverain-pontife au point de créer un royaume, si exigu qu'il fût d'oilleurs, au profit des descendants de sa victime ? Que pouvaient en effet redouter de l'excommunication les enfants de Clo- ▼is, à une époque où leurs sujets n'avaient, comme eux, de chrétien que le baptême ? Cela est si vrai, que réglise n'usa chez nous des armes spirituelles que beaucoup plus tard. Et puis la terre d'Yvetot était-elle bien dans les états de CIotaire? sans doute, quoiqu'en ait dit Verlot, la Neustrie était comprise dans le royaume de Soissons qui lui fut attribué lors du partage de l'héritage de Clovis, mais k

Pays-de-Caux ayant été distrait de ce partage insensé, faisait partie du royaume de Chiidebert, de sorte que la terre dTvetot se trouvant au centre même de ce territoire, il aurait fallu de toute nécessité, pour rériger en souveraineté indépendante, le concours de ce même Chiidebert.

Il est remarquable au surplus, que cette terre ne se trouve mentionnée nulle part avant la fin du XI® siècle, de sorte que tout se réunit pour rejeter la version de Gaguin du véritable domaine de Thistoire.

C'est d'ailleurs à cette opinion que se rallient les savants modernes

qui ont fait des annales normandes l'objet spécial de leurs études. ;^i'

(i)'Au nombre de ceux-ci, nous citerons M. A. Canel. Seulement, en ne se bornant pas à repousser la légende du général des Mathurins, et en soutenant que même après 1892 Yvetot n'a jamais porté le titre de royaume, il nous semble aller contre l'évidence des faits qu'il constate lui-même, avec tant d'autorité.

Yvetoi est un nom composé de deux mots : Ype ou Yvo, nom propre d'homme, fort usité dans les familles appartenant à la race des conquérants germaniques, et tôt, nom essentiellement celtique, qui se prenait dans le même sens que maison, emplacement , habitation.

ilommt nous venons de le dire, ce n'est qu'à partir seulement de la tùi du XI" siècle que la terre

d'Yvetot figure dans la nomenclature des fiefs normands.

Ainsi, en 1066, époque de la conquête d'Angleterre par Guillaume, les annalistes mentionnent un sieur d'Yvetot du nom de Jean, comme faisant partie des nombreux seigneurs normands qui se trouvèrent à la bataille d'Hastings.

En 1 1 47 , Gaulthier ' dTvetot accompagne à la croisade Henri II, duc de Normandie et roi d'Angleterre.

En II 52, ce même Gaulthier cède à Tabbaye de Saint- Wandrille les deux tiers -de la dîme de son église.

Selon Moréri, ce serait pour le

récompenser du courage qu'il avait montré dans, la guerre-sainte, que Henri II, après l'avoir comblé de faveurs, aurait affranchi son fief.

Mais c'est là une hypothèse que rien ne justifie et que tout dément, au contraire.

En 1206 en- effet, sous le règne de Philippe- Auguste, après la réunion de la Normandie à la France, oh voit figurer le nom de Robert d'Yvetot parmi ceux des propriétaires de fiefs nobles et militaires dans cette province, et à cette date son fief était si loin d'être affranchi, qu'il est porté sur les catalogues comme étant tenu de fournir au roi la troisième partie d'un homme

d'armes, c'est-à-dire de contribuer pour un tiers à son équipement :

Robertus de Yvetot tertiam partem militis.

Ajoutons, afin de démontrer de plus en plus que la version de Moréri n'a qu'une valeur historique égale à celle de Gaguiri, i° qu'en i3i3 les chroniques mentionnent un Jean d'Yvetot, comme descendant d'un des trente-six nouveaux chevaliers que Philippe -Auguste avait créés en Normandie, 2^ que dans les archives de la cour des comptes de Paris, sont conservés plusieurs états des différentes revues de la noblesse normande passées par le connétable du Guesclin, sous

le règne de Charles V, entre les années i36o et i366, et qu'on y trouve le nom de Périnet d'Yvetot, sans aucune attribution de qualité ou de titre particulier (i).

Mais, ce qui est hors de question, c^est qu'entre les années 1372 et 1392, sans qu'il soit possible de préciser davantage, un arrêt de la cour de l'Échiquier de Normandie, cité notamment par de La Roque dans son traité de la noblesse, donne

(i) Les comptes de Jean Luissier font mention d'une somme de 3o fr. payée à Périnet d'Yvetot pour bons et agréables services. Il s'agissait de services rendus à Charles V, qui paraissait aimer beaucoup ce seigneur.

à Jean dTvetot IV la qualification de roi (i).

Roi, Royaume, sont des noms

(i) Ce Jean IV, successeur de Périnet, fut comme lui et plus encore, dans les bonnes grâces de Charles V.

Ainsi les comptes de Jean Luissier relèvent :

I" Pour une haquenée que le rqy a acheptée et a donnée à Jehan d'Yvetot son maistre d'hostel, qu'il a envoyé èsparties d'Avignon, en la compaignie du comte d! Estampes, vi-xx/r.

2° A messire Jehan d Yvetot, chevalier maistre d'hostel, pour une croix d'or que le rqy a donnée à la chapelle d Yvetot, et pour autres choses , au profit dudit chevalier, i6o/r.

3® A messire Jehan d' Yvetot, chevalier maistre d'hostel du rqy, pour ses bons et agréables services, 1 6 a fr., et pour deux chandeliers qu'il a donnés à l'église collé-

bien gros, sans doute, appliqués le premier à un simple maistre d'hostel de Charles V (car telle était la

giale faite et fondée à Yvetot par ledit seigneur, en l'honneur de Saint-Jean- Baptiste, 40 fr.

4" Par mandement à Paris le g mars i368, 200 fr.

5° Au roy, 12 fr. qu'il a donnés à messire Jehan d' Yvetot, pour faire le service de son fils.

69 Au roy, 200 fr. qu'il n donnés à Jehan, sire d' Yvetot, pour l'aider à payer une maison acheptéepar lui à Paris, par mandement du i^ mars iSji.

Toutes ces mentions étant antérieures à r époque où , selon toute évidence , Jehan ï V fut qualifié de roi d' Yvetot, il n*y a, par conséquent, rien à conclure de ce que Jean Luissier ne lui donne jamais d'autre titre que celui de messire ou de seigneur.

fonction de Jean IV) ; et le second à un si mince territoire que la seigneurie d'Yvetot. Néanmoins ce sont les noms qui conviennent.

Ce qui caractérisait en effet sous le régime féodal, la plénitude de suzeraineté, ce qui constituait ce qu^on appelle parfois un franc-Jief, faute d'une dénomination plus exacte, c'était d'être le siège d'une juridiction avec droit de hautsjours où les causes prenaient fin, c'était pour le suzerain, en cas de minorité, de ne point tomber en la garde noble du roi, de n'être tenu envers lui ni à service militaire, ni à foi et hommage, m à payer aucun impôt de quelque nature que ce fût;

en un mot de ne relever que de Dieu et de son épée.

Or si tels ont été, comme nous pensons pouvoir rétablir, les privilèges attribués à la terre d'Yvetot au plus tard en 1392, pourquoi, à partir au moins de cette époque, les seigneurs de Tancien petit fief normand n'auraient-ils pas eu le droit de prendre une qualification royale? ils avaient dans leur petit domaine tous les attributs du pouvoir suprême, ils en cherchèrent le titre le plus élevé, ce qui fut certainement très-drôle, à cause de Texiguité de leurs États, mais ce qui néanmoins fut très-logique.

Au reste, le royaume d'Yvetot

n^était pas le seul de son genre au moyen-âge, et en y regardant de près, de très près sans doute, on pourrait en citer un certain nombre de la même dimension territoriale, notamment en Flandres, dans le Hainaut et dans le Brabant.

Or, comme souverain de ces petites principautés, Jean IV, premier roi d'Yvetot, n'a jamais eu besoin d'une charte qui Tautorisât à prendre la qualification qui lui est donnée par Tarrêt de l'Échiquier de Normandie, si à son fief étaient attachés, vers la fin du XI V^ siècle, tous les droits régaliens qui étaient propres à une terre royale.

Toute la question de la légitimité

du titre transmis par Jean IV à ses successeurs est là et ne saurait être ailleurs. A Tépoque à laquelle nous venons de faire allusion, sa terre avait-elle tous les droits régaliens (droits royaux), sans exception, et dont l'efficacité était sous le régime féodal d'opérer le plein affranchissement du fief ? Si oui, il était roi, pouvait en prendre le titre et le transmettre. Voyons donc de quelle nature étaient \&s franchises et privilèges de la terre d' Yvetot, et s'ils constituaient bien la plénitude des droits régaliens.

-»o>Ko«-

I " Très-antérieurement à Tannée 1392, les Espagnols, après avoir débarqué leurs marchandises à Harfleur, les dirigeaient sur Yvetot où les marchands de France venaient faire leurs échanges comme sur une terre neutre, ce qui, selon la remarque de M. Emmanuel Gaillard, mettait la douane dans la main du seigneur de ce fief, et constituait un droit régalien de premier ordre T.

(, i) Dom Duplessis. — Enquête faite au XV* siècle.

2° Les seigneurs d'Yvetot qui s'intitulaient jt?ar la grâce de Dieu, plus de douze ans avant Tarrêt de rÉchiquierde 1392, possédaient au XIP siècle un droit de bac ou de péage sur la Seine, en vertu duquel ils prélevaient une taxe sur tous les voyageurs se rendant de Pont-au- Dumer (Pontaudemer;à Caudebec, droit que l'un d'eux, Richard, fils de Gaulthier, céda à l'abbaye de Saint- Wandrille en i2o3, moyennant 10 livres, avec réserve du libre passage pour le cédant et les siens sans payer. Excépto passagio sibi et hominibus ipsius , de libéra feodo de Yvetot {^i).

(i) Dix livres étaient alors une somme

3° La terre d'Yvetot, à Tépoque de Tarrêt, était exempte de toutes tailles et de tous subsides envers le roi de France, c'est ce qui résulte de rinformation faite le 7 février 1675, parles commissaires délégués pour la vérification des abus et malversations commis aux finances du roi en Normandie.

4° Les seigneurs d'Yvetot prélevaient sur leurs sujets le droit de quatrième, comme faisaient les fermiers royaux en Normandie, droit qui dans tout fief non pleine-

importante, puisqu'elle représentait la centième partie des i ,000 livres que valait un comté en Angleterre.

— usinent affranchi, appartenait au roi seul(i).

5® Ils étaient en possession d'octroyer grâce aux criminels et de battre monnaie (2).

6° Ils avaient, et ont gardé jusqu'en 1 553 la plénitude du pouvoir judiciaire, c'est à dire une juridiction dç hauts-jours où les causes prenaient fin (3).

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