‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des Barbares (volume 2)Chapitre 34 sur 112 · Gentilium reclor (Amm. Marcellin, XV · texte numérisé non relu

Gentilium reclor (Amm. Marcellin, XV

'- .... quasi pabula quœdam animo ad sublimiora scandendi conquirens (Amm. Marcellin,

XXI, 5) rectœ pcrfectieque ralionis imagine congruens Marco (ibid., 1). Dans son VII0 Discours,

au § 17, ad fin., Julien dit : « 0 Jupiter! ou quel que soit le nom qui te plaise, montre-moi la route qui mène là-haut vers toi ! »

3 Lettre à Themistius. Il lui écrivait encore : « 0 mes amis, j'aurais voulu n'avoir eu jamais qu"à causer avec vous, comme les voyageurs chargés de bagages chantent le long du chemin pour alléger leur fardeau ! »

se perdre souvent dans la région des rêves, et la solitude, où la politique le confina longtemps, avait développé cette disposition naturelle. Il aimait, dans ses méditations nocturnes, à écouter les voix intérieures de sa pensée incertaine et flottante que la poésie de la nature et le mystère attiraient. Il raconte que, tout jeune, il quittait ses livres pour suivre d'un regard pieux la marche triomphale du soleil, ou contempler, la nuit, les splendeurs de la voûte étoilée1. Dans le culte « de l'astre divin », la plus noble des idolâtries, il reconnaissait la religion de ses pères2, et dans le christianisme, il haïssait déjà la religion de ses persécuteurs3. Cependant il prenait aux livres des chrétiens, qu'il étudia longtemps, des conseils de vertu qui s'accordaient avec sa philosophie : pour lui-même la pureté de l'âme et du corps; envers les autres la bienfaisance *. Même empereur, il préférera Socrate à Alexandre, la vie de l'esprit à celle de l'action6. Tout ce qu'il y avait d'affectueux dans ce cœur froid qui connut l'amitié, mais ne connut jamais l'amour0, sera pour l'humanité, qu'il voudra rendre heureuse, pour les dieux qu'il adorera d'une piété ardente, pour ce culte des forces de la nature auquel l'attachait son imagination rêveuse, malheureusement aussi pour des pratiques superstitieuses que la philosophie avait depuis longtemps condamnées. L'élévation de son frère n'avait fait qu'allonger « ses chaînes dorées ». Il fut autorisé à quitter sa prison cappadocienne pour se rendre à Constantinoplc, où il suivit, en simple étudiant, les cours d'éloquence qu'on y donnait. Sa réserve calculée, sa vie laborieuse et modeste, n'empêchèrent pas les gens en quête de toutes les chances d'avenir de rechercher l'amitié du jeune prince. Constance le trouva bientôt trop entouré, et un ordre impérial le relégua encore à Nicomédie, avec recommandation de ne pas assister aux leçons du plus

1 Julien, Sur le roi Soleil, § I.

4 Voy., ci-dessus, p. 51.

5 Dans sa lettre aux chrétiens d'Alexandrie, il dit avoir suivi leur culte jusqu'à vingt ans, c'est-à-dire jusqu'en 350. (Lettre 51.) Il faut lire, dans son Discours contre Heraclius, l'histoire de son enfance, racontée par lui-même en des pages charmantes.

4 Dans sa lettre à un pontife, écrite peu de temps avant l'expédition de l'erse, il rappelle que dans son enfance, tout pauvre qu'il fût, il donnait aux pauvres. On verra plus loin les institutions de bienfaisance qu'il voulut fonder.

5 Lettre à Themislius, 7.

G Dans le Misopogon, aux §§ 8, 1 1 et 27, Julien parle de sa couche toujours solitaire, de son cœur insensible à l'amour, et de son aversion pour les plaisirs de Vénus. Un mot des lettres 40 et G8 a très-embarrassé les commentateurs. S'il s'agissait vraiment d'enfants naturels de Julien, Amm. Marcellin les aurait connus et il n'aurait pas écrit (XXV, 4) : ita inviolata caslilate eniluit, ut posl amissam conjugem nihil unquam venercum agilaret.

célèbre des rhéteurs et des païens de ce temps, Libanius, qui professait dans cette ville. Constance soupçonnait déjà la sincérité de sa foi chrétienne et n'entendait pas laisser grandir, pour les partisans de l'ancien culte, un chef qu'ils pourraient rendre redoutable. Il avait raison de le craindre. Julien lisait en secret les discours de l'éloquent rhéteur qu'il ne lui était pas permis d'entendre; V Iliade était son Évangile; Homère et Platon les enchanteurs de son esprit1, et il se faisait secrètement initier à Pergame, par un élève de Jamblique, aux doctrines néo-platoniciennes; à Ephèse, par un thaumaturge, aux mystères de la religion condamnée2. Il s'était d'abord adressé au vieil i'Edisius : « Mon corps est en ruine, avait répondu le sage, c'est un édifice qui tombe; interrogez mes enfants. » Les fils de son âme étaient Maxime et Priscus, que Julien gardera près de lui jusqu'à sa mort.

Il divisait sa vie en deux parts : l'une pour l'empereur et sa cour soupçonneuse; l'autre pour lui-même, cachant avec soin ses préférences et, sous cette contrainte, s'enfonçant de plus en plus dans sa haine pour le culte qui lui imposait ce mensonge. Ce n'était pas l'héroïsme des chrétiens allant à la mort plutôt qu'au parjure. Mais le paganisme n'a jamais fait de martyr, et Julien ne croyait pas qu'il dût

1 Julien, qui écrivait et qui parlait en grec, excepté dans ses fonctions officielles, semble ne pas connaître la littérature latine, quoique Libanius dise qu'il avait lu un petit nombre d'auteurs latins. Ce fut un contre-poids utile dont son esprit manqua ; mais il manquait même aux plus illustres docteurs de l'Orient, à Grégoire de Nazianze, à saint Basile, à presque tous les Pères du concile de Nicée, auxquels il fallut traduire en grec le discours d'ouverture de Constantin. Je ne veux pas dire que le latin aurait guéri l'esprit dispuleur des Grecs; mais je remarque que la plupart des hérésies, et la plus grande de toutes, l'arianisme, sont nées dans l'Orient hellénique, tandis que l'Occident latin n'en fut pas sérieusement troublé. Si les Grecs du quatrième siècle avaient entretenu un commerce familier avec Cicéron, Salluste, César, Tite Live, Tacite et les grands jurisconsultes de Rome, leur subtilité loquace se fût changée en une éloquence contenue. Ils auraient eu le sentiment du réel et le patriotisme, qui leur manqua absolument et que l'on retrouve au moins dans quelques paroles désolées du Pannonien saint Jérôme. La littérature latine est une grande école de raison et de patriotisme; la littérature grecque du quatrième siècle ne le fut pas. Ce n'est point que les peuples de l'Occident aient eu en ce temps-là plus de dévouement à la chose publique. Leur langue et leur esprit se prêtaient mal aux discussions métaphysiques, el, sans avoir des vertus sociales plus actives, ils demandaient moins à leur religion des sujets de controverse que des consolalions et des espérances. Cependant le plus grand docteur de l'Église latine, saint Augustin, semble, par ses subtilités, avoir respiré quelque souffle venu de l'Orient.

- Grégoire de Nazianze (Invect., I, 55-56), qui recueille soigneusement tous les contes faits sur Julien, prétend que, au milieu de la cérémonie, le néophyte, effrayé par les apparitions, fit instinctivement le signe de la croix et qu'aussitôt les fantômes disparurent. Nous avons déjà vu (t. VI, p. 599) cette croyance au pouvoir du signe de la croix pour chasser les démons.

soumettre sa conscience religieuse aux actes extérieurs qui lui étaient imposés. Il s'agissait d'ailleurs de la plus grave des questions politiques : les dieux seront-ils décidément vaincus et Jésus à tout jamais triomphant? Dans la lutte contre les Galiléens, Julien vit une cause sacrée dont il était le défenseur désigné par les oracles qu'on faisait déjà courir parmi les païens1. Avec cette pensée, la dissimulation

Pergame. — Restauration de l'autel de Zeus cl d'Alhèna8.

n'était plus une honte : personne n'a jamais flétri la folie feinte par Solon ou parle premier Brutus ; Platon, qui ne croyait pas aux dieux d'Athènes, en avait parlé de manière à éviter la ciguè, et Libanius loue Julien « d'avoir obéi à la prudence » 3.

Appelé à Milan, après la mort de son frère, comme un suspect que Constance voulait tenir sous sa main, il y vécut sept mois sans être un seul jour assuré du lendemain'*. Quand les courtisans aperçurent cet homme petit, trapu, à l'air gauche, la barbe taillée en pointe, avec un manteau grec sur les épaules, les sarcasmes éclatèrent d'autant plus librement que le nouveau venu paraissait fort mal en cour.

', Sozomène, V, 2 ; Tliéodoret, III, 5. - 0. Rayet, Monuments de l'art antique.

3 Libanius, t. II, p. 270, édit. de 1627.

4 ....csal tm logâ-cùv.... xiv&wsôav (Julien, Lettre à Thcmistius).

VU. — Zl

Une femme, l'impératrice Eusebia, le sauva1. Fut-elle touchée de pitié en voyant ce dernier rejeton d'une race illustre réduit à supporter silencieusement les insolences des eunuques et des gardes du palais, ou, n'ayant point d'enfants, voulut-elle se préparer un appui en cas de mort de son époux? Les natures élevées sont si rares dans cette famille, que, pour en trouver une, je veux croire à la générosité de celle que Julien appelait « la belle et bonne Eusebia » 2. Elle obtint pour lui de l'empereur une audience : Julien y gagna la permission de retourner vivre obscurément en Asie, sur un petit bien de sa mère, dont il lit une agréable description, lorsqu'il le donna plus tard à un de ses amis. « Il n'est pas, lui écrit-il, à plus de 20 stades de la mer, et on n'y est point étourdi par les clameurs des marchands et des matelots. En montant sur un tertre voisin de la maison, tu verras la Propontide, ses îles, la cité qui porte un nom illustre; et, couché avec un livre au milieu du thym et des herbes parfumées, tu auras pour reposer tes yeux le spectacle de la mer et des vaisseaux qui la traversent. Dans mon enfance, ce lieu faisait mes délices, et j'y suis maintes fois retourné. Tu y trouveras une petite vigne que j'ai plantée : elle donne un vin qui n'a pas besoin du temps pour être d'une saveur délicieuse. Pourquoi, me diras-tu, ne pas en avoir planté davantage? Je fais plus volontiers la cour aux Nymphes qu'à Bacchus; et il y avait toujours sur ma table assez de vin pour moi et pour mes convives dont le nombre, tu le sais, n'est jamais grand3. »

Tandis que Julien se faisait vigneron, afin d'échapper aux regards de Constance, celui-ci vivait au milieu des soupçons et en crainte perpétuelle. D'imprudentes paroles, qu'un gouverneur de la Pannonie laissa échapper dans un festin, furent transformées en un complot que l'empereur punit par d'atroces tortures et des exécutions ; dans le même temps, Sylvanus était poussé en Gaule à se révolter. L'empire parut à Constance plein de trahisons, et, de peur que le frère de Gallus ne soulevât les provinces orientales qu'il avait habi-

1 Après la mort de sa première femme, sœur de Julien, Constance avait épousé, à la fin de 352 ou au commencement de 553, Eusebia, qui était de maison consulaire.

- Je ne parle pas d'une thèse ridicule : celle de l'amour d'Eusebia pour Julien que, dans toute son existence, elle ne vit qu'une fois au commencement de 555 et quelques jours seulement à la fin de cette même année. Eusebia était fort belle (Amm. Marcellin, XVIII, 3), mais Julien, personnage austère et froid dont loules les passions étaient dans la tète, ne pouvait être le héros d'un roman d'amour. Libanius (II, 325) le disait plus continent qu'llippolyte.

5 Lettre 4G.

tées longtemps, il lui envoya l'ordre de passer en Grèce, où Julien ne possédait pas un champ et ne connaissait pas un homme1. Le prince se rendit à Athènes (juillet 555).

La prudence de Constance n'était point de la sagesse. Depuis qu'Alexandrie et les grandes cités asiatiques étaient occupées des querelles suscitées par la nouvelle théologie, Athènes était redevenue le centre le plus vivant de l'hellénisme. « Chaque terre, disait Ilimerius, porte son fruit; celui d'Athènes est l'éloquence. » On y croyait aux dieux, du moins on en parlait avec l'art des rhéteurs ou la subtilité des sophistes, et le christianisme y était soumis, dans ses dogmes et dans son histoire, à une critique animée et brillante. Quand, au milieu de cette foule de maîtres et de disciples, Julien parut avec le manteau des philosophes, lorsqu'on le vit chercher à tout connaître et bientôt lutter avec les plus habiles, beaucoup de païens mirent en lui leurs espérances, tandis que les chrétiens, devinant leur secret ennemi, disaient : « Quel monstre Rome nourrit-elle ici2? » Cependant il ne montrait à personne le fond de sa pensée, si ce n'est à l'hiérophante d'Eleusis qu'il alla secrètement consulter5; et ces ardeurs de lettré, cette curiosité sincère, qui le faisaient vivre en un passé lointain et dont, à Milan, les courtisans se moquaient, lui servaient de sauve-garde contre les soupçons de l'empereur.

Depuis la défaite de Magnence , Constance résidait à Milan. La guerre avec la Perse, guerre de surprises et de pillages, pouvait être laissée, sans grave inconvénient, aux généraux qui commandaient en ces quartiers; sur le bas Danube rien ne bougeait encore. De sérieux dangers, au contraire, se montraient en Occident et faisaient oublier à l'empereur Antioche et Constantinople, pour rester au voisinage de la Gaule et de YIllyricum. La frontière pannonienne était toujours inquiétée par les Quades et les Sarmates. Constance avait dû, en 55i, courir aux Alamans qui, maîtres des Terres Décumates, cherchaient à s'établir dans le nord de l'Helvétie ; et de la Gaule arrivaient de désastreuses nouvelles. Pour augmenter ses forces, Magnence avait dégarni la frontière rhénane que la révolte de Sylvanus n'avait pas fortifiée, et, à la mort de ce chef, les Barbares avaient combiné

1 Julien, Lettre à Tliemistius.

- Paroles de saint Grégoire de Nazianze, qui était alors à Athènes et qui regretta que Constance n'eût pas tué Julien, comme les autres, en 557 : .... xacû; cuOs'vtx. Saint Basile se trouvait aussi dans cette ville, et Julien eut des relations avec eux.

5 Eunape, Maximus, p. 475-476.

une attaque générale. Les Alamans s'étaient jetés sur la Pe et la IIe Germanie, les Francs sur l'intérieur de la Belgique, et quarantecinq villes avaient été saccagées : parmi elles, Mayence, Strasbourg, Trêves, l'orgueil de la Gaule du Nord. Toute la rive gauche du Rhin, depuis le lac de Constance jusqu'à la Batavie, fut occupée à demeure par ces Barbares; et, tandis qu'un immense butin, une foule de captifs, étaient emmenés dans les forêts germaines, les routes qui menaient vers le centre de la Gaule se couvraient de troupes misérables : la femme traînant l'enfant, le fils soutenant le vieillard et, avec eux, quelques lourds chariots où étaient entassés les débris sauvés du pillage. Ils allaient maudissant les Germains, et l'empereur, et l'empire; leurs récits répandaient l'effroi, et souvent, sur leurs pas, arrivaient, comme une meute de loups suivant la piste du troupeau qui fuit, les bandes farouches aux longues moustaches fauves, à l'œil bleu irrité, aux cris sauvages, qui détruisaient hommes et choses, poulie seul plaisir de détruire. « Comment rendre son nom fameux? » demandait un chef barbare à sa mère : « Brise et tue. »

Tandis que ces désastres s'accomplissaient, le maître unique du monde romain assemblait des conciles, discutait avec les docteurs sur la consubstanlialité du Fils et du Père, exilait les évêques dont la théologie ne ressemblait pas à la sienne et risquait de perdre la terre en prétendant régler les choses du ciel. Le cri de la Gaule désolée perça cependant au-dessus des disputes sur Y b^oo-ùaioc et l'é/wioûo-io;; Constance se décida à envoyer un général en Gaule. Mais lequel choisir? Ceux que leurs services mettaient en vue lui inspiraient des soupçons. Il craignait que les forces confiées au capitaine chargé de défendre les provinces occidentales ne lui donnassent la tentation à laquelle Magnencc et Sylvanus avaient succombé. « Mieux vaut, lui disait Eusebia, un parent qu'un étranger. » Sur les instances de l'impératrice, il résolut de recommencer avec Julien l'épreuve qu'il avait faite en Orient, lorsqu'il avait appelé un membre de sa famille à occuper la première place, de peur qu'elle ne fût prise par un autre. L'épreuve n'avait pas réussi; mais Gallus avait été frappé pour sa mauvaise administration, non pour une révolte. Et qu'aurait-on à craindre de ce lettré d'Athènes dont l'esprit, toujours dans les nues, n'avait pas d'ambition terrestre, que de près ou de loin on tiendrait en laisse et qu'au besoin on précipiterait aussi facilement qu'on avait précipité son frère? Il lui donna avec le titre de césar la préfecture des Gaules (Gaule, Espagne, Bretagne). « Ce n'est pas un souverain

Julien César:

que j'envoie aux Gaulois, disait-il, c'est un mannequin portant l'effigie impériale. »

Julien voulait refuser. Le sentiment de la mission qu'il croyait tenir des dieux le retint1. Dès qu'il fut arrivé à Milan (oct. 555), les eunuques d'Eusebia s'emparèrent de lui; on lui rasa la barbe3, on lui ôta son manteau et on le revêtit d'une ehlamyde militaire sur laquelle on attacha une image de l'empereur qu'il dut toujours porter, afin que les peuples n'oubliassent pas quel était le maître véritable. « Sous cet accoutrement, dit-il luimême, je faisais la plus triste figure de soldat. » Constance le présenta à l'armée, qui applaudit moins son nouveau chef que le donativum promis pour cette solennité.

Le héros de la journée gardait ses craintes. Lorsque les deux princes rentrèrent sur le même char au palais, Julien, poursuivi par le souvenir de son frère, répondit aux acclamations de la foule en se répétant à lui-même ce vers d'Homère : « Le Destin invincible et la Mort aux mains rouges l'ont saisi *. » Dans son manteau de pourpre, il voyait un linceul sanglant (6 nov. 555).

Constance lui fit épouser sa sœur Hélène, triste union qui ne lui donna point de fils et que la mort rompit de bonne heure. Cette fille de Fausta, plus âgée que Julien, semble n'avoir eu place ni dans son cœur ni dans son souvenir; ses nombreux ouvrages parlent

quelquefois de l'Hélèlie d'Homère, jamais Monnaie représentant Julien et Héli , . T. , . (Cohen, t. VI, pi. XII, n° 12.)

de la sienne. 11 était pauvre; son mariage lui valut de riches présents : le plus précieux pour lui fut une collection des meilleurs écrivains grecs, don particulier et délicate attention d'Eusebia. Cette bibliothèque ne le quitta plus : dans ses expéditions, il emporta toujours quelques-uns de ces livres. Il

1 Théodoret, III, 3.

- Il la laissa repousser après son avènement.

s FL. CL. IVLIMUS KOB. CAES.et la tète nue de Julien. Au revers, GLORIA REI PUBLICAE et deux figures supportant un écusson sur lequel se lit la légende : V0TIS. A l'exergue, KONS XI. (Monnaie d'or.)

4 Iliade, V, 85.

5 Julien et Hélène avec les attributs de Sérapis (le modius) et d'Isis (la fleur de lotus). A la face : DEO SARAPIDI; au revers, le Nil, tenant un navire et un roseau, accoudé sur une urne d'où les eaux s'écoulent. (Petit bronze.)

y prenait instruction et plaisir ; il y trouva de plus ce qu'il n'y cherchait pas : la popularité qui, malgré les passions religieuses, reste attachée à son nom. Par ce goût des lettres, Julien est des nôtres; et les poètes, les orateurs, les philosophes, qu'il aima, ont plaidé

pour lui dans la postérité. La réputation d'écrivain qu'il avait déjà lui fit pourtant commettre une mauvaise action. Il se crut obligé, ou on lui persuada de répondre aux soudaines faveurs dont il était l'objet par un témoignage public de gratitude. Feignant d'accepter la thèse officielle que les massacres de 557 étaient l'œuvre d'une soldatesque mutinée, et la mort de son frère Livres [voiumina] trouvés à iicrcuiarmm. un châtiment rigoureux, mais légitime,

(Musée de Naples.) ... . . „. ., P1 , ,

il lut, dans une des têtes célébrées a l'occasion de son avènement, un discours adulateur sur les vertus et les exploits de Constance qui dut singulièrement coûter à sa franchise : c'était sa rançon ; nous aurions aimé qu'il la payât autrement. Le 1er décembre 555, le césar quitta Milan avec l'empereur, qui l'accompagna jusqu'à Pavie et voulut partager avec lui le consulat de l'année suivante. Constance l'appelait son frère; Julien portait sur sa poitrine l'image de Constance, et la foule admirait cette concorde fraternelle : « amitié de loup », dit Julien1, qui cachait une méfiance réciproque. Sous prétexte d'organiser le service, autour du nouvel imperator, d'une manière digne de son titre et de sa naissance, Constance avait éloigné de lui ses amis et ses serviteurs2; de minutieuses instructions réglèrent son état de maison, jusqu'au menu de sa table; et les généraux de l'armée des Gaules « reçurent l'ordre écrit d'avoir toujours l'œil ouvert sur sa conduite »; Marcellus, leur chef, eut plein pouvoir sur l'armée. Afin que les soldats ne pussent voir en Julien le distributeur des grâces, il ne fut pas autorisé à leur faire la gratification habituellement accordée pour la nomination d'un césar, et il fut tenu, comme un officier en sous-ordre, de rendre compte de tous ses actes à l'empereur3. C'était le système qui avait été suivi à

1 Lettre 69.

2 Moins le médecin Oribase, qu'il lui fut permis de garder.

3 .... tanquam adparilorcm, super omnibus geslis ad Augusli scientiam referri (A. Marcellin, XVII, 11). Voyez, ci-dessus, p. 255-254.

Antioche; on a raison d'y reconnaître l'esprit défiant de Constance; il faut y voir aussi des précautions justement prises contre l'inexpé-

Vienne : Monument antique dit le Péan de l'aiguille.

rience d'un jeune prince en qui personne ne pouvait soupçonner un grand général.

Julien s'arrêta à Vienne, qui, par ses somptueux monuments, méri-

tait encore l'épithète que Martial lui donne : « Vienne la Belle » '. Le l"r janvier 550, il y prit les insignes du consulat, et, quatre mois durant, il étudia, dans l'histoire des grands capitaines, la stratégie; au camp, le maniement des armes et la gymnastique militaire. « 0 Platon, disait-il, vois ce que l'on fait d'un philosophe! » Au bout de ce temps, le philosophe était un soldat; il savait, du moins, tou! ce que les livres peuvent enseigner; la pratique du commandement en fera bientôt un général tout à la fois audacieux et prudent. Dans la Gaule entière, personne peut-être ne connaissait son nom. Mais la venue d'un prince de la famille impériale parut à ces populations affolées une promesse de sérieuse assistance; les soldats étaient ravis de voir un césar se mettre à leur école, et de vieux généraux se prenaient d'affeclion pour ce jeune homme austère qui sollicitait leurs récits de guerre, écoutait leurs conseils et ne croyait pas avoir tout appris, le jour où il avait revêtu la robe impériale.

L'état de la Gaule était lamentable. Cologne, un des boulevards de l'empire, venait d'être saccagée; le Rhin, les Vosges, n'étaient plus pour les Germains une barrière; ils pénétraient impunément jusqu'au cœur du pays : Autun, qu'ils assiégèrent, fut difficilement sauvé par sa garnison et par les vétérans qui s'étaient jetés dans la place. L'été venu, Julien se rendit dans la vaillante cité pour en féliciter les défenseurs (25 juin); puis il gagna, en se battant, Auxerre, Reims et les villes de la Moselle. Les Barbares reculèrent devant cet élan que, depuis Constantin, ils n'avaient pas vu aux troupes romaines. En Alsace, ils subirent un sérieux échec qui permit au césar de rentrer dans Trêves et dans Cologne, dont il releva les murs. De là il remonta la vallée du Rhin pour appuyer les opérations de Constance, qui faisait dans la Rhétie une expédition heureuse contre les mêmes adversaires; puis il revint à Sens passer l'hiver de 35G-557.

Pour donner à ses troupes de meilleurs quartiers, il les répartit en plusieurs villes et ne garda que peu de monde avec lui. Ces dispositions faillirent être cause d'un désastre. Dispersés pour le pillage, les Barbares avaient été surpris et refoulés au delà du Rhin par une attaque résolument conduite; lorsqu'ils apprirent, par des transfuges, la faiblesse du corps que le césar avait conservé près de lui, ils for-

1 On y trouve fréquemment des débris de marbres précieux et des tronçons de corniche taillés en d'énormes blocs de marbre blanc magnifiquement ouvragés. (Allmer, Revue épigr. du midi de la France, 1882, p. 518.)

nièrent le plan audacieux d'enlever Julien au milieu de ses canton-

ir*v .«.-.Si*

Bas-relief du musée de Sens.

nements. Se glissant entre les postes romains, ils parurent soudainement au pied des murs de Sens ; mais on y faisait bonne garde. Durant un mois, ils tinrent la ville assiégée, sans que Marcellus, qui se trouvait dans le voisinage, essayât de la secourir. Le césar se défendit bravement et lassa les Barbares, qui se retirèrent. Soit trahison, soit incapacité, Marcellus était coupable; il fut rappelé, et l'empereur, comprenant que son excès de prudence pouvait devenir un excès de témérité, rétablit l'unité du commandement, en plaçant toute l'armée gauloise sous les ordres de Julien. Le césar, enfin investi de réels pouvoirs, reconnut cette grâce par

Bas-relief du musée de Sens.

un nouveau panégyrique de Constance, qui ne lui fait pas plus d'honneur que le premier. Ce genre faux, où domine une rhétorique verbeuse hérissée de citations classiques, était fort à la mode ' et ne gênait pas plus la conscience des rhéteurs, habitués à soutenir les thèses les plus extravagantes, que la défense de grands coupables

I, ThuiDii!i?,Dell

àoMut'ÙMTlètrBS

Carte pour les campagnes de Julien en Gaule, en Germanie et dans la Pannonie.

n'embarrasse certains de nos avocats. C'était une question d'art et une seule chose importait : que les périodes parussent bien cadencées. Julien lui-même se moque de cette éloquence mensongère qu'on admire « quand elle a su grandir ce qui est petit2 ». Il se dédommagea par un éloge véridique qu'il envoya en même temps à Rome, celui de sa bienfaitrice, l'impératrice Eusebia \

1 Quelques années auparavant, Rome avait dressé une statue au rhéteur Anafoliiis, avec cette inscription : H BA2IAEOT2A POMH TON BASIAEYONTA TON AOraN (Eunape, Vies des jjliilos. et des sophistes, p. 402, édit. Didot).

4 Dans le 2e Panégyrique, § 23.

T' Julien chargea sa femme Hélène d'aller remettre elle-même ces deux éloges. Elle venait

L'armée des Gaules ne montait pas à plus de 13000 hommes1, mais il s'y trouvait de vaillants soldais, comme ce tribun légionnaire qui fut plus tard l'empereur Valentinien. Klle se dirigea, dans l'été de 557, sur les Vosges pour donner la main au maître de l'infanterie, Barbation, que Constance avait envoyé d'Italie vers Mâle avec de plus grandes forces2. Un parti d'Alamans se coula entre les deux armées et courut sur Lyon qui les repoussa. Quand ils revinrent, chargés de butin, Julien avait fermé les défilés des Vosges et pas un de ces pillards ne passa. Mais Barbation ne sut pas arrêter ceux qui arrivèrent de son côté; il ne fut pas plus habile en essayant de jeter un pont sur le

HEc^<f3^^s>r^^^iP

Mosaïque de Grand dans les Vosges5.

Rhin et perdit beaucoup de monde dans une rencontre avec les Barbares. Ces échecs relevaient la gloire de Julien. Avant de descendre

d'accoucher d'un fils mort en naissant. Elle en eu! un autre qui ne vécut pas. On prétendit qu'Eusebia, jalouse de l'affection de Julien pour Hélène et ne voulant pas qu'elle eût les honneurs et les avantages de la maternité, quand elle-même ne les avait pas, l'avait fait avorter par des breuvages qui la rendirent à toujours stérile. C'est l'honnête Amm. Marcellin qui nous le dit. Je n'en crois rien pourtant. Dans ces révélations de manœuvres ténébreuses, provoquées à trois ou quatre cents lieues de distance, sous les yeux du fidèle ami de Julien, le médecin Oribase, je ne vois que les médisances d'une cour frivole et méchante.

1 C'est le chiffre qu'un transfuge révéla aux Alamans et que Marcellin tient pour véritable (XVI, 12).

- Barbation était sous les ordres directs de Constance et non pas sous ceux de Julien. 11 y eut donc de sa part incapacité, mais non trahison à l'égard du césar. Il avait 25 000 hommes, d'où il résulte que l'armée de l'empire d'Occident ne pouvait disposer, pour un grand effort contre les Germains, que de 58 000 hommes.

3 Sur la récente découverte de cette mosaïque représentant la scène d'un théâtre, voyez les Comptes rendus de l'Acad. des inscriptions et belles-lettres, t. XI, p. 211, 1885.

en Alsace, qui était menacée d'une invasion formidable, il avait pru< demment fortifié Saverne, une des portes de la Gaule, et assuré de trouver, au besoin, ce refuge derrière lui, il était allé à la rencontre de l'ennemi dans la direction de Strasbourg. Presque toute la nation alamannique s'était levée; sept rois avaient franchi le Rhin à la tête d'une élite de 55 000 guerriers '. C'était le plus grand effort que la barbarie eût encore fait, de ce côté, contre l'empire. Lorsque les Alamans, dans leurs combats contre Barbation, avaient vu fuir les soldats qu'aux insignes des boucliers ils avaient reconnus pour ceux qui les avaient jadis vaincus2, leur cœur s'était enflé de confiance et d'orgueil. Aussi le prirent-ils de très-haut avec Julien. Avant l'action, ils le sommèrent d'évacuer un pays qu'ils disaient leur appartenir, tant il s'y était infiltré déjà de sang germanique", et ils lui montrèrent les lettres de Constance qui avait paru leur abandonner cette province, lorsqu'il les sollicitait d'y entrer pour faire une diversion contre Magnence. La réponse fut terrible : six mille d'entre eux restèrent sur la place. Julien, reconnaissable à l'enseigne portée derrière lui, un dragon de pourpre, s'était montré partout et, au

Monnaie d'or de l'empereur Gordien frappée chez les Barbares.

1 Une parlie de ces guerriers servaient en vertu de traités d'assistance mutuelle convenus entre les tribus; les autres étaient soldés. Voilà donc les Germains en possession de corps

réguliers. (Amm. Marcellin, XVI, 12.) Un peu plus loin (XVII, 1), le même auteur montre les Alamans se bâtissant des demeures à la mode romaine, ritu romano, au milieu de champs bien cultivés, et nous avons des monnaies d'or frappées chez les Barbares, à l'imitation des monnaies impériales. Cf. Eckhel, t. VII, p. 510, 550, etc. Enfin certains usages des nations civilisées s'établissaient en Germanie : la commune frontière des Alamans et des Burgondes était marquée, dit A. Marcellin, par des bornes, terminales lapides.

Ce sont ces efforts pour sortir de la barbarie qu'il eût fallu encourager, et non pas la

transplantation des tribus germaniques dans les provinces romaines.

2 Amm. Marcellin, XVI, 12 : scutorum insignia contuentes norant eos etc. Ailleurs

(XXXI, 10) il parle désarma imperatorii eomitatus auro colorumque micantia claritudine. L'usage de placer sur les boucliers des signes de reconnaissance est fort ancien. Il existait chez les Grecs. Cf. Pausanias, Messénie, 28, § 5. Bôcking (Nol. dign., t. I, Einleilung, p. 95 et suiv.) en cite beaucoup d'exemples. Dion Cassius (LXVII, 10) dit que, durant la guerre Dacique, un général romain fit mettre sur les boucliers des soldats leur nom et celui de leur centurion. Végèce (II, 18) le répète en ajoutant que, pour se reconnaître dans la mêlée, les soldats peignaient de certaines figures sur leurs boucliers. On régularisa cette habitude, et chaque corps eut ses armes parlantes qui restèrent sa propriété, comme au moyen âge chaque chevalier aura ses armoiries héréditaires. La Notifia dignitalumen donne de nombreux exemples.

3 .... barbari qui domicilia fixere cis Rhenum (Amm. Marcellin, XVI, H).

moment décisif, avait ramené au combat ses cataphractaires ébranlés. Un grand nombre de fugitifs se noyèrent dans le Rhin, ou furent tués en essayant de se sauver à la nage; parmi. les captifs se trouva le plus fameux de leurs rois, Chnodomar, qui avait été la terreur de la Gaule. Au lieu de le jeter aux bêtes, Julien l'envoya à Constance (août 557)'. Le vieux guerrier, interné à Rome, y vécut six ans.

Cette victoire mit la joie dans l'empire et l'effroi. dans la Germanie. Julien en profita pour franchir le fleuve et porter le ravage chez ces éternels pillards; il ne sortit de leur pays que quand la neige commença de couvrir les hauteurs. Avant de repasser le Rhin, avec 20 000 captifs romains qu'il avait délivrés, il releva les défenses du fort construit par Trajan au confluent de la Nidda et du Mein2. C'était rendre à l'empire défaillant la fière attitude que, dans les jours heureux, Trajan lui avait donnée. Les Alamans effrayés sollicitèrent la paix; Julien ne leur accorda qu'une trêve de dix mois, à la condition qu'ils approvisionneraient de vivres le fort bâti contre eux.

Après cette brillante campagne, les soldats avaient droit à un repos bien gagné ; mais leur jeune chef pouvait maintenant leur demander tous les sacrifices; quoiqu'on fût en plein hiver, il les conduisit sur la basse Meuse, où des Francs paraissaient vouloir faire un établissement durable. Les Alamans n'aimaient pas à s'enfermer dans les villes, qu'ils regardaient comme des tombeaux5; aussi une bataille en plaine, où l'avantage était à la tactique et à l'armement des Romains, avait suffi pour les chasser de la Gaule. Doués peut-être d'un esprit plus militaire, les Francs s'étaient fixés à demeure, depuis vingt ans, entre les embouchures de la Meuse et de l'Escaut, sur des terres à demi noyées, qui leur assuraient des refuges inexpugnables, et, pour s'étendre plus loin, ils comprenaient l'importance des positions fortifiées. Pendant que l'armée était au delà du Rhin, ils étaient venus relever deux vieux forts sur la Meuse, qui les rendaient maîtres de son cours, et d'où ils seraient partis au printemps pour pénétrer dans

1 Amm. Marcellin raconte longuement et confusément cette bataille dont Julien parle avec modestie, se contentant de l'appeler une heureuse journée. On a accusé Constance de s'être ridiculement attribué l'honneur de cette victoire. 11 n'a fait que suivre en cela un vieil usage romain. Le vainqueur véritable, fût-il resté bien loin du champ de bataille, était toujours relui sous les auspices duquel l'armée avait combattu, et le christianisme n'avait pas changé ce sentiment païen. Seulement Constance dépassa la mesure en rendant compte de cette bataille, comme s'il y avait assisté, et sans nommer Julien.

2 Hist. des Romains, t. IV, p. 759.

5 .... Oppida ut circumdata retiis busla déclinant (Amm. Marcellin, XVI, 2).

l'intérieur du pays. Julien ne voulut pas laisser derrière lui ces hardis aventuriers. Durant cinquante-quatre jours des mois de décembre et de janvier, il les y tint assiégés, malgré la pluie, le froid et la neige. Des barques toujours en mouvement sur le fleuve y brisaient la glace et l'empêchaient d'y former un pont par où l'ennemi aurait pu s'échapper. La faim obligea les assiégés de se rendre. « On s'étonna, dit un contemporain, de les voir captifs, car la loi des Francs leur commande de vaincre ou de mourir. » Julien les envoya encore à Constance, qui les enrôla dans sa garde.

L'an d'après (558), bien avant que les blés ne fussent mûrs, il se remit en campagne en faisant porter à ses soldats pour vingt jours de biscuit, buccellatum \ Les Francs Saliens que les Quades avaient chassés naguère de la Batavie, surpris par une marche rapide, se reconnurent sujets de l'empire et s'engagèrent à lui fournir un corps de cavalerie. En retour, Julien leur abandonna la Toxandrie entre les embouchures de la Meuse et de l'Escaut 2. Même succès avec les Chamaves, autre tribu franque qu'il força de retourner au delà du Rhin. Il avait exigé d'eux comme otage le fils de leur roi; mais le jeune chef avait disparu dans la bataille, et son père, le croyant mort, déplorait le malheur qui frappait sa race et son peuple. « Ton fils est vivant, » dit Julien, et lui montrant le captif il ajouta : « Je le garde, rien ne lui manquera, tant qu'il restera fidèle à mon amitié. » Ces hommes, habitués au meurtre, furent touchés d'un trait qui leur parut généreux et qui était habile. Longtemps après, on trouve encore des auxiliaires chamaves dans l'armée romaine.

Afin d'ôter aux Francs la tentation ae sortir de leurs limites, Julien bâtit, sur la Meuse, trois châteaux forts qu'il approvisionna avec des blés tirés de la Bretagne. Une flottille nombreuse alla les chercher, et, en les rapportant, montra les enseignes de Rome le long des fleuves gaulois qui descendent à la mer du Nord, où depuis longtemps on ne les avait pas vues. Le préfet Floreutinus avait proposé d'acheter aux Germains la liberté du passage, en leur donnant 2000 livres d'or; Julien s'y était refusé, et tel était l'ascendant pris par lui sur les Barbares, qu'ils n'osèrent rien tenter pour saisir cette riche proie. Une reconnaissance vivement poussée, durant l'automne, en Germanie, fit comprendre aux tribus d'outre-Rhin la nécessité de la

1 Amm. Marcellin, XVH, 8. Les opérations militaires ne commençaient habituellement en Gaule qu'en juillet.

2 Brabant septentrional, province d'Anvers et une partie du Limbourg.

prudence, eu face d'un général si aclif. Aussi n'cut-il besoin, l'année suivante (559), que d'une promenade militaire au delà du fleuve, pour s'assurer que tout était tranquille sur cette frontière. Les Alamans apportèrent euxmêmes les matériaux nécessaires à la reconstruction de sept villes, parmi lesquelles Bonn, Bingcn, Andcrnach et Nuys, qui allaient être, avec Maycncc et Cologne, les sentinelles de l'empire sur le Rhin.

. ,,. ,1. , !• « t î- • Monnaie de Julien avec

Dans 1 intervalle des expéditions, Julien passait ia légende : nrius Cala mauvaise saison à Lutèce2. Assise au milieu Sflm ' du fertile pays si bien nommé l'Ile-de-France, presque au point de rencontre des trois vallées de TOise, de la Marne et de la Seine3, sur les bords d'un fleuve aux paisibles allures, qui tombe dans la mer en face de la Bretagne, et naît non loin des lieux d'où la Saône et le Rhône descendent à la Méditerranée, Lutèce avait trouvé dans sa position géographique toutes les conditions d'une grande place de commerce, et elle l'était. Dès le temps de Tibère, la riche corporation des bateliers de la Seine, Naulx Parisienses, s'était établie

1 Julien tenant une haste et un globe ; de chaque côté, à ses pieds, un captif. (Moyen bronze.) La face, que nous ne donnons pas, porte en légende Nobilissimus Cxsar. La monnaie est donc du temps du gouvernement de Julien en Gaule.

2 II a fait, dans le Misopogon, une description véridique de cette ville. Il remarque que rarement le lleuve grossit ou diminue; qu'il garde presque dans toutes les saisons le même niveau, et que l'hiver y est très-doux à cause du voisinage de l'Océan, qui répand jusque-là une douce chaleur. « Les habitants ont des vignes, dit-il, même des figuiers que l'hiver ils enveloppent de paille. » Il constate l'influence de la mer sur la température des contrées voisines, ou ce que nous avons appelé le climat marin, et il parle, dans les Césars, § 2, des dieux qui sont soutenus au plus haut des airs par la légèreté de leur corps et par la révolution de la lune.

s « Le Plan de Paris et de ses environs au temps de Julien, que nous donnons hors texte, a été dressé d'après le Plan de Lutèce de M. Albert Lenoir, dont une nouvelle édition complétée par M. Jacquer a été jointe en 1882 à la 14" livraison de Paris à travers les âges. On y a cependant introduit un certain nombre de modifications, dont la plus importante est la distinction de Lulelia et de Lucotecia, qui remonte, comme l'indique Strabon, aux premiers temps de l'empire. Lulelia désignait l'île de la Cité où s'élevait l'ancien chef-lieu des Parisii, tandis que Lucotecia était le nom d'un vicus situé en grande partie sur la montagne Sainte-Geneviève. On n'a pas reproduit l'indication faite par M. Lenoir d'antiquités trouvées rue Vivienne, et sur l'existence desquelles le savant académicien s'appuie pour faire suivre à la voie de Rouen un trajet différent de celui de la rue Montmartre : M. de Longpérier a prouvé que ces antiquités avaient été apportées d'Italie au dix-septième siècle. En revanche, on a indiqué sur le parcours de la voie de Dreux (rue de Vaugirard) les découvertes de sépultures qui ont été faites en 1644 eten 1873. Enfin, on a substitué aux noms modernes du bois de Boulogne, de Passy et de Chaillot les noms latins qui désignaient ces localités. » (iïote de M. Longnon, qui a bien voulu dessiner pour nous cette carte.)

SCO L'EMPIRE CHRÉTIEN (506-595).

dans l'île de la Cité, comme en un navire à l'ancre au milieu du fleuve. Deux ponts de bois réunissaient les rives opposées, sur lesquelles s'étendaient : au nord la ville gauloise, au sud la ville romaine. Lutèce était aussi une importante position. militaire. César s'y était souvent arrêté; les derniers empereurs en avaient fait une résidence impériale et ils y avaient formé des établissements militaires,

Arènes de Lutèce. (Entrée par la rue de Navarre.)

parce que cette ville devenait ce que Paris est aujourd'hui, le centre de la résistance à l'Allemagne. Une pointe hardie menait aisément les Barbares, du Rhin aux portes de Trêves, la capitale gauloise de Maximien Hercule et de Constantin, et ils en avaient plusieurs fois insulté les murailles. Pour eux, Lutèce était alors trop loin. Sur les pentes du coteau Lucotecius, qui porte le Panthéon, se trouvaient : au nord-est, une construction municipale : les arènes et un théâtre que l'on vient de retrouver; au sud-ouest, le camp des légions; entre les deux, le palais impérial, où un aqueduc amenait l'eau fraîche et pure des sources d'Arcueil1; sur l'emplacement de notre

1 Un autre aqueduc amenait dans la ville gauloise les eaux des collines de Passy.

Portion des Arènes de Lutéce.

Autre portion des Arènes de Lutèce.

ancien Hôtel-Dieu, les restes d'un monument triomphal probablement

Plan des Arènes de Lutéce.

postérieur à Julien; enfin, au mont Lucotccius, une grande manufac-

L'aqueduc ou égout des Arènes de Lutôce.

ture de poteries. On jugera du goût de nos vieux artistes parisiens par les deux vases que nous avons fait dessiner1.

1 GrivauJ, dans ses Antiquités gauloises et romaines (1807), a donné un très-grand nombre

Chaque automne, Julien arrivait au palais des Thermes, qui a gardé son nom, et l'on voyait avec étonnement ce jeune victorieux mener dans la résidence impériale l'existence d'un sage*. Au plus fort de l'hiver, point de feu dans sa chambre ; son lit était une peau de bête; son repas, la ration des soldats; et il partageait sa vie chaste et laborieuse entre les affaires et les livres. Il pourvut au besoin le

Vases de terre cuite de la fabrique de Lulèce-

plus pressant des provinces, celui d'une administration intègre et bienveillante aux contribuables2. Il empêchait le préfet du prétoire, Florentius, d'augmenter l'impôt; et pour lui prouver qu'il demandait trop, il refaisait ses comptes. Jamais un délateur à sa porte; mais qui venait réclamer justice était sûr de gagner sa cause, si elle

de fragments trouvés dans les fouilles faites pour la construction du Panthéon et du palais du Luxembourg. On en peut voir un certain nombre au musée Carnavalet. Je donne plus loin, à propos de la victoire gagnée par Maxime sur Gratien, les débris de l'arc triomphal (?) découverts tout récemment, quand on a fait disparaître les derniers restes de l'IIôtel-Dieu. M. Cousin les a réunis au Musée municipal.

1 Amm. Marcellin parle « de la chasteté de ses nuits » (XVI, 5), et Julien s'en fait gloire [Misopog., 8).

- Voyez sa lettre 17 à Oribase.

Vue intérieure du palais des Thermes, à Paris. (État actuel.

était bonne1. Le soir, il réunissait près de lui les savants, les philosophes venus à son quartier, ou il se reposait des affaires avec la bibliothèque d'Euscbia. Il ne dédaignait pas d'écouter les conseils du sage Euthère, son chambellan, fidèle serviteur qui, au lieu de travailler à corrompre son maître, comme les eunuques ses pareils, mettait à son service une longue expérience et la passion du bien \

Restes des Thermes de Julien, à Paris. — Vue extérieure. (Voy. p. 2G0.)

Euthère était-il païen? Je ne sais, mais deux des amis particuliers du césar l'étaient : son médecin. Oribasc, et Salluste, le meilleur de ses lieutenants. Il encourageait le premier à faire un abrégé des écrits de Galien'% et il s'entretenait avec le second de leurs campagnes ou,

1 Amm. Marcellin raconte qu'un avocat s'étant écrié : « Quel coupable ne passera point pour innocent, s'il suffit de nier! » Julien lui répondit : « Et quel innocent ne passera point pour coupable, s'il suffit d'accuser ! »

2 .... bcncficicndi avidus ctiam Julianum aliquoties corrigebat (A. Marcellin, XVI, 7). Julien

avait eu pour précepteur un autre eunuque, très-honnête homme, qui lui avait communiqué sa passion pour les lettres grecques.

r' Les 'IxT;t/.ai owa.far[*[, dont il reste près de la moitié. C'est une sorte d'Encyclopédie mé-

/— /Z^Ek.O a -^^

quand ils étaient seuls, de leur commune divinité, le dieu Soleil. Sur ce sujet, il était avec les autres « plus silencieux que Pythagore », et personne ne voyait les secrètes dévotions qu'il faisait chaque matin à Mercure, « le moteur suprême du monde et le principe de toute intelligence1 ». Souvent il écrivait; ses Mémoires de la guerre des

Gaules sont perdus, mais nous avons beaucoup de ses livres, entee autres l'Ennemi de la Barbe, satire composée plus tard, où se trouve un souvenir de « sa chère Lutèce » et des Gaulois.

« S'ils rendent un culte à Vénus, dit-il, sans que nous puissions le croire sur parole , c'est qu'ils considèrent cette déesse comme présidant au mariage.

S'ils adorent Bacchus et usent largement de ses dons, ce dieu est pour eux le père d'une joie innocente. » Un autre de ses ouvrages, les Césars, est un petit drame satirique qui contient beaucoup de vérité avec un peu de malice. Puisque nous allons quitter bientôt l'empire, voyons ce que Julien pensait de ses prédécesseurs.

On était aux saturnales, la plus grande fête du paganisme. Pour égayer ces jours voués au plaisir, Julien raconte à son ami, le préfet Salluste, une scène de l'Olympe : Romulus, qui apparemment s'ennuie au ciel, fait préparer un magnifique festin et y invite tous les dieux. Il veut avoir aussi les Césars pour convives. Ceux-ci arrivent l'un après l'autre; mais, avant de les faire asseoir, il les soumet au jugement de Silène, bouffon officiel de l'Olympe, qui, avec son gros bon sens, trouve le défaut de chaque cuirasse et y enfonce un trait acéré.

A peine la table est-elle servie que Jules César entre, la tète haute, le regard fier. Silène crie aussitôt à Jupiter : « Voilà un gaillard

I Sis

Débris de colonnes trouvés dans les fouilles des arènes de Lutèce.

dicale formée d'extraits textuels de Galien et des médecins les plus renommés. En tête de son premier livre, Oribase dit : « Empereur Julien, j'ai achevé, suivant votre désir, pendant notre séjour en Gaule, l'abrégé que Votre Divinité m'avait commandé. » * .... ilundi relociorem sensum, molum menlium (A. Marcellin, XVI, 5).

qui paraît d'humeur ù te disputer l'empire; il aime à être le mailre et il est de taille et d'air à le devenir. » Octave le suit doucement. A voir les couleurs qui se succèdent sur son visage, on l'eût pris pour un vrai caméléon : pâle d'abord, puis rouge, puis noir, brun sombre, enfin l'air serein et gracieux. « Sans mentir, dit Silène, voilà un animal bien changeant, voudrait-il nous jouer quelque mauvais tour? — Ne plaisante pas, s'écrie Apollon, je vais le confier à Zenon, qui m'en fera un prince sans défaut. » En effet Zenon alla marmotter tout bas à l'oreille d'Octave quelques mots de philosophie, et, en un tour de main, celui-ci devint un homme sage et modéré.

Entre Tibère; il a l'air grave, fier et terrible; mais, en se retournant pour s'asseoir, il montre sur son dos des plaies et des cicatrices, témoignage honteux de ses vices. Silène, qui en a peur, le renvoie tout bas à son île de Caprée.

Lorsque Caligula s'avance, les dieux en ont horreur, et Némésis le livre aux Furies vengeresses, qui le précipitent dans le Tartare : la chose est faite si vite, que Silène n'a pas le temps d'ouvrir la bouche.

Mais quand l'oncle Claude survient, il se dédommage, l'appelle stupide, bredouilleur, et s'étonne que RomulusJ'ait invité sans ses affranchis Narcisse et Pallas. « Envoie-les bien vite chercher, ainsi que Messaline; quand le pauvre homme ne les a pas, c'est un vrai garde de tragédie, un corps sans âme. »

Arrive Néron couronné de laurier, la lyre en main. Silène pousse du caude Apollon et lui dit : « En voilà un qui t'a pris pour modèle et qui tâche de te ressembler. » Apollon trouve que Néron n'est qu'un mauvais singe; il lui arrache sa couronne, et le tyran est englouti dans le Cocyte.

Après lui accourent des gens de toute espèce, un peuple de monarques; Silène ne se donne pas la peine d'en dire grand'chose. Titus est renvoyé à ses amours, et Domitien, comparé à Phalaris, est enchaîné. La dignité de Nerva impose au loquace inspecteur, qui s'en prend cette fois aux dieux : « Vous donnez quinze années de règne à un monstre et une seulement à ce bon prince! » Lorsque vient Trajan portant sur ses épaules la dépouille des Gètes et des Parthes, Silène crie à la cantonade : « Que le seigneur Jupiter veille sur celui qui nous verse à boire! » Hadrien le suit avec une longue barbe et la mine fière; il se pique de vers et de

musique, regarde le ciel à toute heure, donne dans les curiosités défendues et cherche probablement Antinous son mignon. Arrive, après, un modéré en politique, mais non à l'endroit de Vénus, le minutieux Antonin, qui voudrait couper en deux un grain de

cumin. A la vue du vertueux Marc Aurèle, Silène se tait, quelque envie qu'il ait de parler. Il ne juge pas Commode digne d'un bon mot et insinue à Pertinax qu'il avait connaissance de la conspiration par laquelle périt son prédécesseur.

Voici venir Sévère le terrible ; Silène en a peur. « Pour celui-ci, dit-il, je ne m'y frotte pas : il n'entend pas raillerie. » On chasse du festin Caracalla, Macrin, Élagabal ; on accueille Alexandre Sévère, à qui Silène reproche de s'être laissé conduire par sa mère.

Mais Jupiter fait sortir Valérien, qui apparaît chargé des fers de Sapor, et son fils, l'efféminé Gallien, tout ruisselant de parfums. Les dieux, très-aimables pour Claude II le Gothique, lui promettent de placer sa postérité sur le trône et de l'y maintenir longtemps. On sait que Julien était son petit-neveu. Aurélien entre hors d'haleine ; il venait d'échapper aux

Jupiter1

1 Statuette de bronze (hauteur 16 centimètres et demi), trouvée aux environs de Chalonsur-Saône en 1705, dans un état parfait de conservation. (Cabinet de France, n° 2922.)

mains des geôliers qui l'avaient conduit devant Minos pour une foule d'aceusations de meurtres, dont il s'élait. assez mal tiré.

Pendant que les dieux admirent l'énergique Probus, Silène lui fait une petite leçon sur sa dureté, et étonne Bacclius par sa gravité d'un instant. Carus et ses fils, Carin et Nuraérien, sont mis à la porte par Némésis ; Dioctétien s'avance avec aisance cl dignité, débarrassé d'un fardeau qu'il a mis sur les épaules de Maximien, de Galère et de Constance Chlore. On les place trèshonorablement au festin, sauf le brutal Maximien, qui en est exclu. Constantin et ses fils ferment la marche des élus.

La table des dieux est servie avec magnificence.

Ils ont tout à souhait :

Julien se tire ainsi du menu qu'il ne décrit pas.

Mais un siège est vacant dans l'Olympe, à qui le donner? Cinq candidats y prétendent : César, Octave, Trajan, Marc Aurèle et Constantin. Un sixième survient; Hercule le présente : c'est Alexandre. Quand Silène le voit entrer, il crie à Romulus : « Prends garde que tous tes Romains ne puissent tenir contre ce seul Grec! » Romulus en devient tout pensif.

Chacun expose ses droits, et Silène ne manque pas de les interrompre par quelque saillie qui, remettant le panégyrique dans la

Sitène

1 Statuette de bronze de travail romain (hauteur 5i centimètres). (Cabinet de France, n° 5015.)

voie de l'histoire, ramène l'éloge à la vérité. En fin de compte, Marc Anrèle l'emporte sur les batailleurs et sur les politiques. Mais, pour consoler ces grands ambitieux, Mercure leur permet de vivre auprès du dieu qu'ils préfèrent. Alexandre court à Hercule; Octave à Apollon; .Marc Aurèle à Saturne, le père des dieux; César errait à l'aventure : Vénus, son aïeule, et Mars, qui la suit encore, l'appelèrent; Trajan rejoignit Alexandre, qui, comme lui, savait se battre et boire; Constantin alla trouver la Mollesse et la Débauche. — Ici l'on sent la rancune de Julien contre celui qui avait fait triompher le culte des Nazaréens.

Gagner des victoires, délivrer vingt mille captifs, relever des cités et ménager les ressources du trésor de telle sorte que les superindictions furent remplacées par des dégrèvements qui réduisirent l'impôt par caput de 25 à 7 aurei1, enfin occuper par des travaux littéraires le temps pris sur le sommeil, c'était vraiment d'un homme supérieur. Les peuples qu'il protégeait contre le fisc et contre les concussionnaires, après les avoir délivrés des Barbares, bénissaient le jeune imperator. Mais les hommes mis autour de lui pour le régenter étaient pleins de colère contre un prince qui les rendait inutiles, regardait à tout, et, sur toutes choses, portait une vue si nette qu'il allait droit et vite aux solutions les meilleures. Le préfet du prétoire Florentius, réduit au rôle d'un comptable surveillé et contenu, se vengeait par des lettres outrageantes ou moqueuses envoyées à la cour. « Par lui-même, écrivait-il, Julien est incapable de rien faire; c'est Salluste qui mène tout, et avec ce général il deviendra dangereux. » A Milan, on renchérissait sur ces mauvais propos. Les courtisans, tout disposés à dire que Constance avait gagné en personne la bataille de Strasbourg, tournaient en dérision les bulletins du petit vainqueur, victorinm, ce singe habillé de pourpre, cette taupe ba-

1 S'il réduisait l'impôt, il en exigeait la rentrée avec sévérité et ne permettait pas qu'il se formât des arriérés, cette plaie des finances romaines. (A. Marcellin,«XVI, 5, et XVII, 2.) La laxe de 25 aurei levée sur un capital de 1000 aurei, ou 2 1/2 pour 100 du capital, était exceptionnelle et due à quelque circonstance que nous ignorons. Lorsque, par suite des guerres civiles ou des invasions, l'industrie et le commerce languissaient, les impôts indirects et li' clirysargyre rendaient peu. Pour combler le déficit, le gouvernement chargeait la propriété foncière. C'est ce qui a dû arriver en Gaule. La taxe de 7 aurei semble avoir été la taxe normale, puisqu'on la trouve en 445. (Nov. Valent., III, tit. V, § 4.) Si le fonds rendait 5 pour 100, il ne restait au propriétaire, comme revenu, dans le premier cas, que 1/2 pour 100, soit, en francs, 50 centimes; dans le second, il gardait 2 francs 50 centimes, puisque 7 pour 1000 ne représentait que 70 centimes. C'était donc pour les Gaulois un dégrèvement considérable qui devait garantir à Julien leur dévouement.

varde. Au fond l'empereur savait que penser de ces méchancetés qui lui plaisaient; mais il était (aligné de cette renommée croissante; et, puisque Florentius croyait que Sallusle faisait toute la force de Julien, il rappela Salluste, qui fut relégué dans un obscur commandement en Thrace. Julien en conçut une vive douleur; nous avons la lettre désolée qu'il écrivit « à son cher ami », au compagnon de ses travaux, au confident de ses pensées, et qui se termine par

comor

(1ÊSS

/fR\

wm

Wm

lf%

Insignes du vicaire du diocèse de Tlirace1.

des paroles vraiment sorties du cœur : « Puisse la divinité propice guider partout tes pas! Que le dieu des hôtes te fasse bon accueil; que le dieu des amis te soit bienveillant, qu'il aplanisse la route où tu marches et calme les flots où tu navigues; qu'il y ait joie à ton arrivée, regrets au départ, et aime-nous toujours! »

De plus graves soucis viendront bientôt l'assaillir : Constance va lui demander la moitié de l'armée des Gaules.

1 Nolitia dignilatum. Bôcking, p. 6.Ï

IV. — RENOUVELLEMENT DE LA GUERRE PERSANE; JULIEN PROCLAME AUGUSTE MORT DE CONSTANCE (361).

Ce prince était resté à Milan d'où il ne s'éloignait que rarement, soit, en 557, pour une entrée triomphale clans la vieille capitale du monde, qu'il admira beaucoup, mais où le Perse Hormisdas, qui l'accompa-

Lc triomphe de Constance à Rome1.

gnait, trouva que l'on mourait autant qu'ailleurs2; soit pour une

1 Collection Tobie Biehler de Vienne. Ce camée sur agate-onyx, publié par le Révérend C. W. King, de Trinity Collège, dans le tome IV des Cambridge Anliquarian Society's communications, mai 1880, a le onzième rang, comme grandeur, parmi les camées connus, mais il est au dernier pour l'art. Comparez-le à ceux- d'Auguste, de Tibère et de Septime Sévère que nous avons donnés, l. IV, p. 127, 152, et t. VI, p. G8, et vous verrez l'effroyable décadence. Le triomphateur est-il Constance ou Constantin? Je penche pour Constance, qui entra en triomphe à Rome en 557, tandis qu'il n'est point question d'une pareille solennité pour Constantin.

2 A. Marcellin (XVI, 10) donne de curieux détails sur cette entrée triomphale de Constance à Rome, où depuis trente-deux ans aucun empereur n'était venu, et Symmaque (X, 54), sur ses visites aux temples païens, son respect pour les Vestales, ses libéralités pour les fêtes et les sacrifices publics, les sacerdoces conférés par lui à de nobles Romains, etc. Afin de récompenser les Romains de leur accueil, il fit venir d'Egypte l'obélisque qui s'élève encore sur la place de Saint-Jean-de-Latran. Notons que, malgré son zèle arien, Constance n'entreprit rien à Rome contre le paganisme, si ce n'est de faire ôter de la curie, pendant qu'il s'y trouvait, l'autel de la Victoire. Il avait nommé sénateur de Constantinople le païen Themistius, et il envoya un autre païen, le philosophe Eustathe, comme ambassadeur auprès de Sapor.

course rapide contre les Akimans de la Rhétie et pour une courte campagne contre les Barbares du Danube moyen, dont la facile défaite

Entrée triomphale de Constance à Home'.

lui valut le titre de Sarmatique (558). Les querelles religieuses

1 Gori, Diplychon Barber iuu m, publié dans son Thésaurus diplychorum velerum, t. II, pi. L,

278 I/EMPIUE CIIMÉTIEN (306-7)95).

l'occupaient bien davantage. Il voulait, comme son. père, gouverner l'Église. Pour y réussir, il faut être un puissant monarque : Constantin lui-même n'avait obtenu qu'un calme relatif. Sous Constance, l'empire fut continuellement troublé par les contestations des ariens et des orthodoxes, dont il sera plus loin question : disputes toutefois plus bruyantes que dangereuses. Il se proposait aussi de supprimer les curiosités indiscrètes. Les magiciens semblent lui avoir fait grand'peur : il ordonna une véritable persécution contre ceux qui interrogeaient les étoiles ou les oracles. En 559, le maître de l'infanterie, Barbation, fort troublé par l'arrivée d'un essaim d'abeilles dans sa maison, consulta les devins sur ce présage et apprit d'eux qu'il annonçait un événement mémorable. Cet événement dont le Destin s'occupait parut au général ne pouvoir être que la mort prochaine de l'empereur, suivie, pour lui-même, de son élévation à l'empire; et sa femme Assyria, le voyant déjà revêtu de la pourpre, le supplia, dans une lettre chiffrée, de ne pas lui préférer l'impératrice Eusebia, à cause de sa beauté. Une esclave infidèle fit parvenir à Constance une copie de la lettre. D'après les anciennes croyances qui, en abandonnant les esprits, y avaient laissé quantité de superstitions, une mauvaise pensée était un commencement d'attentat, et l'on avait toujours fait de ces puériles espérances un crime de majesté1. Barbation et sa femme furent décapités; selon l'usage, les amis des deux époux partagèrent leur sort.

Ces prétendues conspirations qui troublaient la cour n'agitaient pas l'empire ; mais un danger inattendu le menaçait en Orient.

Sapor, débarrassé des guerres qui l'avaient longtemps retenu dans ses provinces orientales, réclamait de nouveau l'Arménie entière et la Mésopotamie2. En 559, guidé par un transfuge qui lui avait livré le

p. 1C8. En haut, deux Victoires soutenant chacune un bouclier; entre elles, le Christ bénissant de la main droite et portant de la gauche un sceptre orné de la croix. Au milieu, l'empereur à cheval et un Barbare suppliant; le cheval porte des phalères, ornements du poitrail dont nos collections possèdent beaucoup d'exemplaires; une femme soutient le pied du prince et, par ce qu'elle tient dans sa robe, symbolise sans doute l'Abondance. Au-dessus de l'empereur, à droite, ui\e Victoire tient une palme et a les pieds posés sur le globe terrestre, traduction plastique des mots : Mo orbe recepto, mis par Constance dans une des quatre inscriptions de l'obélisque qu'il fit dresser à Rome. A gauche, un personnage portant une Victoire et ayant un sac d'or à ses pieds. Dans le registre inférieur, encore une Victoire et des Barbares qui offrent des présents. Dans le compartiment effacé de droite, on lit les mots : Conslantius Domitius noster.

1 Voyez, dans A. Marcellin (XXIX, 1), combien cette passion de pénétrer l'avenir était répandue et que de victimes elle fit sous Valens. Dans celte circonstance, la consultation du sort eut lieu à l'aide d'appareils qui rappellent la folie de nos tables tournantes.

- A. Marcellin (XVII, 5) a conservé la lettre de Sapor, qui s'intitule « frère du Soleil », et la

plan des forteresses, l'état des arsenaux et la distribution des différents corps de l'armée d'Orient, il passa le Tigre à Ninivc avec une année qu'on porte à cent mille hommes. Nous avons pour cette campagne le récit d'un témoin oculaire, Amm. Marcellin, qui nous fera connaître comment, en ce temps-là, un grand siège était conduit. « Je fus dépêché, dit-il, avec un centurion, au gouverneur de la Corduène, qui me fit conduire sur un rocher très-élevé, d'où, avec de bons yeux, on peut voir jusqu'au cinquantième mille. Nous y restâmes deux jours en observation. Au troisième, tout l'espace qu'embrassait le regard se couvrit d'escadrons ennemis : Sapor venait de traverser le Tigre à Ninive. Jugeant qu'il faudrait au moins trois jours au reste de ses troupes pour passer sur la rive droite du fleuve, nous retournâmes en toute hàtc vers les nôtres. On donna l'ordre de faire rentrer le bétail dans les villes et d'incendier les campagnes où déjà le blé jaunissait (mai). Du Tigre à l'Euphrate, ce ne fut bientôt qu'une mer de flammes. Les Perses voulaient tirer droit sur la Syrie pour en piller les riches cités. Sur la nouvelle que le fleuve avait subitement grossi par la fonte des neiges (juillet ou août), ils s'arrêtèrent dans la Mésopotamie et s'emparèrent sans combat de plusieurs villes, où ils trouvèrent des machines de guerre que des transfuges leur apprirent à utiliser. Aux environs d'Amida (Diarbekir)1, nous fûmes surpris par leurs cataphractaires et acculés aux rives escarpées du Tigre. Ursicinus, notre général, un moment enveloppé, put, grâce à la vitesse de son cheval, franchir le cercle des ennemis. Quant à moi, je pris ma course vers la ville et j'y pénétrai par une poterne. Sept légions, dont deux gauloises, s'y trouvaient, avec le corps des sagittarii comités recruté de Barbares très-habiles à lancer leurs traits.

« Le lendemain, au lever de l'aurore, tout l'horizon resplendissait de l'éclat des armes; une innombrable cavalerie bardée de fer couvrait les collines et la plaine, et le drapeau couleur de feu était déployé2. En avant des escadrons apparaissait Sapor, reconnaissable à sa tiare d'or semée de pierreries et au cortège de rois et de princes qui l'entourait. Il s'avança si près du rempart, qu'une flèche traversa

réponse de Constance « à son frère le roi Sapor ». On voit que la formule dont usent les rois modernes à l'égard les uns des autres est bien ancienne. Le style de Marcellin est souvent diffus; j'abrège beaucoup le récit qu'il donne du siège d'Amida.

1 Saint-Martin, dans ses Mémoires historiques, t. I, p. 1G6-175, met Amida sur l'emplacement de l'ancienne Tigranocerle.

- A. Marcellin. X\, G. J'ajoute au récit du siège d'Amida quelques détails donnés par A. Marcellin pour les sièges de Singare et de Bézabde.

son manteau. Il regarda ce coup comme un attentat contre la majesté des rois; un autre redoubla sa colère : le roi des Chionites, Grumbatès, envoyé pour sommer la place de se rendre, s'approcha de la ville, précédé, suivant l'usage, d'hommes qui portaient des caducées. La garnison répondit par une grêle de traits dont un perça de part en part le fils de Grumbatès. Sept jours durant, le camp perse fut en deuil : deuil étrange marqué par des festins1, des danses et le chant d'hymnes funèbres qu'entrecoupaient les sanglots des femmes. On jura que l'entière destruction de la ville serait l'expiation offerte aux mânes du jeune prince.

« Durant la nuit qui précéda la première attaque, l'armée enveloppa toute la ville, et au point du jour nous vîmes cinq lignes d'infanterie couvertes par des boucliers, derrière les fantassins un nombre infini de cavaliers, des éléphants qui portaient des tours remplies de soldats, et les machines de guerre prises par les Perses dans nos villes. Au signal donné par Grumbatès, qui lança en l'air un javelot sanglant, l'armée entière se précipite vers les murs, comme un tourbillon formidable : les traits volent et frappent; les blessés, les morts, sont nombreux ; mais, des deux côtés, l'ardeur est égale, et le combat continue jusqu'à l'approche des ténèbres. Le lendemain, avant l'aube, les trompettes sonnèrent, et l'action recommença ; il en fut ainsi chaque jour. Les flèches grêlaient dans l'étroite enceinte où vingt mille personnes étaient agglomérées, et y faisaient des victimes dont les cadavres décomposés causèrent un nouveau fléau, la peste.

« Cependant l'ennemi préparait activement ses moyens d'attaque; mais nos sorties et les coups de nos machines gênaient les travaux. Un jour' nous aperçûmes une foule de captifs amenés au camp ennemi.

1 Nous donnons, hors texte, une coupe d'argent massif, qui montre le progrès de l'art sous les Sassanides. Offerte par le duc de Luynes au cabinet de France, où elle peut être comparée à celle de Chosroës, notre coupe, en argent fondu et ciselé avec figures dorées et niellées, représente, en bas-relief, un roi de Perse chassant. Le monarque, sur un cheval lancé à toute vitesse, décoche une flèche ; devant lui fuient deux sangliers et leur marcassin, un buffle, un axis, une antilope. Plusieurs victimes du royal chasseur sont étendues sur le sol. Le costume du prince est de grande richesse, la tiare est sur sa tête, des pierreries ornent ses oreilles, son cou, sa double ceinture; la tunique et les anaxyrides ou pantalons sont brodés ainsi que le harnachement du cheval qui est orné comme l'arc de deux nœuds flottants. Ces nœuds ou bouts du kosti sont un attribut divin qui, de la personne royale, s'étendait jusqu'aux objets à son usage. M. de Longpérier attribue notre coupe au roi Pérose (V siècle de notre ère); M. Chaboùillet incline à faire remonter ce joyau d'orfèvrerie orientale jusqu'à Sapor II, l'adversaire de Constance. Cf. Catalogue général, etc., n° 2881, p. 468-!), et Annales de l'Institut archéol., t. XV, p. 98.

C'était la population de la ville de Ziata que les Perses avaient réduite en esclavage. Quand les forces manquaient à ces malheureux, épuisés par la longueur du chemin, ils leur coupaient les jarrets et les laissaient mourir sur place. Ce spectacle exaspéra nos Gaulois, qu'on avait toujours beaucoup de peine à contenir. La nuit venue, ils sortirent silencieusement de la ville et pénétrèrent dans le camp ennemi, où ils firent un grand carnage; ils seraient arrivés jusqu'au quartier royal, si, les blessés ayant donné l'éveil, toute l'armée ne s'était réunie contre cette poignée de braves. Ils reculèrent en marchant au pas et sans tourner le dos. Pour arrêter la foule armée qui se ruait sur eux, nous usâmes d'artifice : les trompettes sonnèrent dans la ville, appelant toute la garnison au rempart, et les balistes, les scorpions, les catapultes, mis en mouvement, jouèrent à vide; le bruit de la détente des machines inquiétait l'ennemi, et on ne les chargeait pas, de peur que les traits n'allassent tomber au milieu des nôtres. La ruse réussit : les Gaulois, moins vivement pressés, purent rentrer au petit jour dans la place. Ils avaient perdu quatre cents d'entre eux; mais ils avaient tué tant de monde, même des personnages de haut rang, des satrapes, que les Perses demandèrent un armistice de trois jours pour pleurer et ensevelir leurs morts. Longtemps on parla de cet exploit, dont l'empereur consacra le souvenir en dressant sur la place publique d'Edesse les statues des officiers gaulois qui commandaient cette troupe intrépide.

« Chez les Perses, au deuil succéda la colère, et les travaux d'approche furent repris avec vigueur. Ils poussèrent devant eux des mantelets en claies d'osier pour atteindre à couvert et saper le pied de nos murs, des béliers pour battre en brèche la muraille, enfin des tours revêtues de lames d'airain ou de cuirs frais et surmontées de balistes qui, plongeant sur le rempart, devaient en écarter les défenseurs. Autour de la ville, on ne voyait qu'un horizon de fer. Nos machines pourtant mirent le désordre dans les rangs ennemis; tous les coups portaient, mais les projectiles partis de leurs tours nous faisaient aussi beaucoup de mal. Durant une nuit obscure, nous réussîmes, au prix de grands efforts, à mettre en batterie quatre scorpions dont les frondes de fer lancèrent, contre les balistes des tours, d'énormes boulets de pierre qui les rompaient, tandis que des vases remplis de poix ardente et de bitume enflammé incendiaient les ouvrages, et que les éléphants, atteints par nos torches, reculaient en désordre, sur leurs gens, malgré les efforts des conducteurs. Quoique

Page 1