‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des Barbares (volume 2)Chapitre 35 sur 112 · VII. — 5G · texte numérisé non relu

VII. — 5G

l'usage retienne le roi loin de la mêlée, il s'était jeté au plus fort de l'action1. Ses machines étant brisées, il revint au moyen plus lent, mais plus sûr, d'une terrasse élevée contre la muraille. Pour la contre-battre nous dressâmes des ouvrages qui en dominaient la plateforme. Malheureusement, un jour, cet échafaudage s'écroula, et ses débris comblèrent l'intervalle qui séparait le mur de la terrasse; les Perses se précipitèrent sur ce passage inattendu et pénétrèrent dans la ville, où l'on se battit encore longtemps. Ceux des assiégés qui survécurent au carnage furent emmenés captifs, à l'exception du comte /Elianus, des tribuns et des protectores, que Sapor fit pendre : c'était l'expiation promise aux mânes du fils de Grumbatès. » Ammien Marcellin réussit à s'échapper (559) 2.

Amida avait tenu soixante-treize jours, et sa prise coûtait aux Perses trente mille hommes; Sapor ne se trouva plus en état de rien entreprendre; il rentra dans son royaume. Mais, encouragé par le succès, il en sortit de nouveau, après l'hiver, avec une puissante armée et s'empara de Singare, qu'il détruisit, et de Bézabde, qu'il fortifia. Les

transfuges romains accourus dans son camp lui avaient fait comprendre que la prise de villes importantes valait mieux, pour l'extension de son empire, que des victoires en rase campagne et que le plus riche bu-

Monnaie de Singare*. • ^ i ••.

tin. Constance, alarme, se rendit en Orient et commanda à Julien de lui envoyer la plus grande partie de ses auxiliaires, avec trois cents hommes d'élite pris dans les autres corps4. La demande était juste; l'intérêt de l'empire exigeait que les légions des Gaules, qui n'avaient plus d'ennemis devant elles, contribuassent à sauver les provinces orientales; mais l'ordre de l'empereur jeta la consternation dans l'armée et dans les provinces. Les auxiliaires s'étaient enrôlés à la condition de ne point servir au

' Sapor était brave ; il s'était conduit de même au siège de Bézabde. Constance avait beaucoup plus de prudence.

a Tous les captifs qu'une recherche sévère fit reconnaître comme nés au delà du Tigre furent égorgés. (A. Marcellin, XIX, 9.) La ville fut prise quand l'automne finissait, autumno prœcipili. L'invasion avait donc duré au moins six mois.

3 AVl'OKP. M. ANT. roPAtANOC CEB. Buste de Gordien. Au revers, AVPr,).ia CEnTi(xiaKOAuvia CUntapa; personnification de la ville tourelée et surmontée du sagittaire. Monnaie de bronze.

* Au dire de Julien, il avait déjà envoyé quatre cohortes de fantassins, trois ailes de cavalerie et deux légions. {Lettre aux Alh., 10.) A. Marcellin rencontra vers les bords du Tigre un Parisien qui avait déserté chez les Perses.

delà des Alpes, et les légionnaires, nés pour la plupart en Gaule, s'effrayaient à l'idée d'aller au fond de l'Asie, d'où, même vainqueurs, ils ne reviendraient pas. Bientôt on murmure ; des libelles contre Constance circulent « dans les deux légions des Celtes et des Pétulants » : on y lit « les plaintes de la Gaule abandonnée ». Julien, prévoyant une résistance, conseille à ceux qui lui ont apporté le rescrit impérial de ne pas réunir les troupes, surtout de ne les point faire passer par Lutèce, où il réside1. Ils croient qu'un piège se cache sous cette prudence, et ils demandent que ce soit le césar lui-même qui signifie l'ordre du départ. Julien engage les soldats à l'obéissance; il leur fait de touchants adieux; il leur donne de vastes chariots qui emporteront, avec les bagages, leurs femmes et leurs enfants, et il rentre au palais bien décidé à déposer la pourpre pour n'avoir pas à répondre des malheurs qui allaient fondre sur la Gaule dégarnie de soldats. Le reste du jour se passa bien, sans cris ni tumulte, seulement on voyait l'agitation croître dans le camp, des groupes se former autour d'orateurs improvisés, puis se rompre et se reformer encore. Au coucher du soleil, une décision semble arrêtée, tous se réunissent, descendent au palais, l'entourent, et des milliers de voix poussent le cri redoutable : « Julien auguste ! »

Quand ces clameurs arrivèrent jusqu'à lui, Julien était enfermé dans une chambre écartée, très-irrésolu, voyant à deux pas de lui le trône ou la mort : celle-ci certaine s'il refusait. Pour terminer ses hésitations, il s'adressa aux dieux. « Par une étroite ouverture, dit-il, je levai les yeux au ciel et, me prosternant devant Jupiter, je suppliai le dieu de m'envoyer un signe, qu'il m'accorda sur-le-champ. » Il sentit, après sa prière, descendre en lui une force nouvelle qui fit fléchir sa résistance. C'était la résolution vers laquelle il penchait qui se décidait dans son esprit, et, comme il arrive toujours, il prenait les secrètes impulsions de son cœur pour le signe de la volonté des dieux2. Il se présenta aux soldats, leur promit à chacun 5 pièces d'or

1 En 1 784, on trouva dans les fondations du Palais de Justice de Paris un cippe antique de 5 pieds 10 pouces de hauteur, sans inscriptions et portant, en grand relief, une divinité sur chacune de ses faces. Nous les donnons page 285. Cf. Dulaure, Histoire de Paris, t. I, p. 75 et pi. 4.

2 L'extrême anxiété où il était alors augmentant les dispositions enthousiastes et mystiques de son esprit, il regarda comme un signe céleste, ainsi que l'eût fait un vieil augure romain, n'importe quelle chose passant devant ses yeux. Plus tard, le signe inconnu dont il parle dans sa Lettre aux Athéniens, § 14, devint une apparition du Génie de l'empire qui lui prédit

avec 1 livre d'argent, et, comme on n'avait point de diadème, un porte-enseigne lui attacha son collier sur le front.

La révolution ne coûta pas une goutte de sang. Il laissa les aftidés de Constance fuir librement, et envoya à la femme du plus dangereux de ses adversaires, le préfet Florentius, le diplôme nécessaire pour qu'elle se servit de la poste publique (mars ou avril 560). C'était une usurpation; Julien ne l'avait ni énergiquement combattue ni artificieusement préparée. Les demandes de Constance avaient fait des rebelles; la gloire et la popularité du césar firent un empereur. Après une résistance qui sauve son honneur et sa philosophie, il céda ; mais on ne peut dire, avec Grégoire de Nazianze, qu'il s'était couronné luimême pour tout envahir1. Quand on pénètre au fond de cet esprit, on voit bien qu'il n'a jamais désiré le pouvoir. Toutes ses lettres l'attestent. « Trois ou quatre philosophes, écrit-il, peuvent rendre plus de services au genre humain qu'un grand nombre de rois2. » Son ambition suprême était la philosophie: mais déjà s'y mêlait le désir de faire triompher cette philosophie et la religion qu'il en avait tirée. Julien espérait que Constance ratifierait le vœu de l'année et que la guerre civile pourrait être évitée. Il lui adressa un récit véridique de ce qui s'était passé. Sa lettre était ferme et digne. Il promettait de

lui rester fidèle, d'accepter de sa main un préfet du prétoire et de lui envoyer quelque secours militaire 3. Les légions , de leur côté, avaient écrit pour supplier l'empe-

Julicn auguste*. rcur de ]aisser au cesar \e titre

d'auguste. Comme il était arrivé un siècle plus tôt, la Gaule, par l'organe des soldats dont la plupart étaient ses enfants, demandait un gouvernement national. L'empereur reçut ces missives au milieu de l'année 500, à Césarée de Cappadocc, où il se préparait à marcher

obscurément sa fin prochaine. Cette prédiction donne la date du récit d'Amm. Marcellin (XX, h). On arrangea cette histoire après la mort de Julien, pour que l'empereur païen ait eu sa vision céleste, comme on contait que le premier empereur chrétien avait eu la sienne. Amni. Marcellin (XXV, 2) fait apparaître de nouveau le Génie de l'empire à Julien, la veille de sa mort. Voyez la fin du chapitre suivant.

' Invect., I, 46.

'■ Lellre à Themislius, § 8.

3 Amm. Marcellin (XX, 8) parle d'une seconde lettre dure et menaçante, qui devait être remise à Constance en particulier.

4 FL. CL. IYLIAMVS P. F. AVG. Buste de Julien barbu et diadème. Au revers, V1RTUS EXER- CITUS R0MAN0RUM. Soldat saisissant un prisonnier par les cheveux. (Monnaie d'or.)

contre Sapor. . Afin de gagner du temps, il répondit avec modération, engagea Julien à se contenter du titre de césar et à bien recevoir ceux qu'il lui envoyait pour remplir diverses charges dans l'administration et l'armée d'Occident. Quand son messager, le questeur Léonas, fut entré dans Lutècc, Julien, sans rien discuter avec lui, réunit les soldats et commanda qu'on leur fit lecture de la lettre impériale. Ils l'interrompirent par les cris unanimes de « Julien auguste! » « Vous le voyez, dit-il à Léonas, c'est l'armée et non pas moi qui refuse d'obéir. » En réponse aux reproches d'ingratitude contenus dans la lettre impériale, il se contenta de dire : « Il est vrai, j'étais orphelin lorsque Constance est monté sur le trône, et il en sait quelque chose. »

Cependant, pour marquer sa déférence et son désir de paix, il accepta l'officier qui lui était imposé comme préfet du prétoire, mais il renvoya les autres, « ayant besoin, écrivit-il, de choisir lui-même ceux qui devraient servir sous lui. La rupture était inévitable. Eusebia venait de mourir; nous voudrions, et il se peut, qu'elle n'ait point vu la rupture des liens qu'elle avait formés '.

Après une inutile campagne en Mésopotamie, où il avait essayé sans succès de reprendre Bézabde, Constance revint passer l'hiver à Antiochc. 11 occupa ses loisirs par des travaux pour achever les embellissements de cette capitale des provinces syriennes et les bassins de Séleucie qui lui servaient de port, mais aussi par les fêtes d'un troisième hyniénée et par des querelles avec ses évoques : déposant celui-ci, exilant celui-là et ne voyant pas que, à l'approche de la guerre civile, il eût été de son intérêt d'assurer la paix des âmes2. Cependant il était décidé à commencer au printemps la campagne contre le nouveau Magnence : il rassemblait des troupes; il ordonnait de faire de grands approvisionnements dans les forteresses des Alpes occidentales, et, par de secrets émissaires, il essayait de jeter les Alamans sur la Gaule3; il voulait enfermer Julien dans ses provinces. Une dernière lettre impériale promit « au césar » la vie sauve en échange d'une soumission absolue.

1 Amm. Marcellin, parlant du mariage de Constance avec Faustine, à la fin de 560, dit : amissajampridem Eusebia (XXI, 6).

2 Socrale, IV, 7; Sozornène, VI, 2G et 28. Quant aux travaux de Séleucie, Constance les avait commencés depuis longtemps. Il avait fallu couper une montagne et creuser un bassin

r' Voyez, dans A. Marcellin, XXI, 5, l'histoire du roi alaman Vadomar, qui s'entendait avec Constance pour trahir Julien et dont une lettre fut interceptée. Julien, dans sa Lettre aux Athénien*, et Sozornène (V, 2) attestent les sollicitations adressées par Constance aux Alamans pour les décider à attaquer la Gaule.

Ce fier langage n'était pas pour intimider l'auguste gaulois. Il prépara la lutte avec une fermeté calme et prévoyante. Il accorda une amnistie générale aux partisans de Magnence qui, depuis sept années, vivaient cachés en Gaule ou chez les Germains avec la

Upponcou : ruines romaine?, au square de Saint-Jean.

haine de Constance : c'était se donner des auxiliaires ardents à soutenir sa cause. Afin que ses provinces n'eussent rien à craindre durant son absence , il employa trois mois à parcourir les bords du Rhin, fortifiant les villes et châteaux, les garnissant de vivres et d'hommes, et montrant d'assez près aux Barbares les enseignes de Rome pour avoir le droit de penser qu'ils en garderaient une crainte respectueuse1. Il revint par la vallée du Doubs en visitant les fortes places de Mandeure et de Besançon qui défendaient, contre les

1 Arara. Marcellin, XX, 10; Julien, Lettre 38, et Misop., § 22.

Le Saut du Doubs.

Alamans, l'accès de la vallée du Rhône l, et il s'arrêla à Vienne, d'où il surveilla, durant l'hiver, les passages des Alpes. Les Gaulois lui donnaient tout: de l'argent, des provisions, des soldats; il allait leur laisser, pour les défendre, son ami Sallustc qui, à la nouvelle des événements de Lutèce, était accouru près de lui. Résolu à prendre l'offensive, il se fit précéder d'un manifeste qui devait rallier à sa cause tous les païens de Grèce et d'Asie2. Nous avons celui qui fut adressé au sénat et au peuple d'Athènes. Il y racontait sa vie, ses campagnes, son élévation, les meurtres de Constance; et il y attestait nettement sa foi aux anciens dieux.

En ce temps-là, un oracle courait parmi les païens, annonçant que les sortilèges dont Pierre s'était servi pour faire adorer le Christ perdraient leur pouvoir au bout de trois cent soixante-cinq ans3. Cette date approchait, et l'oracle n'était sans doute pas ignoré de Julien, qui put se croire désigné par la sibylle pour être le vengeur promis aux dieux.

Les soldats s'étaient révoltés afin de n'être pas arrachés à la Gaule : ils consentirent joyeusement à passer les Alpes et le Rhin à la suite de celui qu'ils avaient élu. Julien fit de sa petite armée trois corps : l'un prit au travers des Alpes et par la haute Italie; l'autre par la Rhélic et le Norique ; avec le dernier, trois mille hommes d'élite, il s'enfonça dans le Schwarzwald et gagna le Danube. Sirmium était le point désigné pour la concentration. Chaque corps devait s'y rendre à marches forcées, afin de ne pas laisser à l'ennemi le temps d'organiser la défense. La flottille du Danube surprise et enlevée le porta en onze jours sans combat jusque dans la Pannonie4. Les populations riveraines, accourues pour voir passer ces soldats de la Gaule, saluaient de leurs acclamations le jeune général déjà fameux par ses victoires. Sirmium même ne lui fit pas résistance; son avantgarde, conduite par Dagalaïf, alla y saisir le maître de la cavalerie de Constance, et, quand Julien approcha, le peuple et les

1 11 a laissé, dans sa lettre 58, une très-exacte description de Besançon.

2 A Vienne, où il passa l'hiver de 360, il avait encore assisté, dans l'église de cette ville, à la fête chrétienne de l'Epiphanie: (Amm. Marcellin, XXI, 2.) Quelques semaines après, il offrait un sacrifice secret à Bellone, placata ritu secretiore Bellona. (Ibicl., 5.)

3 S. Augustin, Civ. Dei, XVIII, 53.

4 Zosime, III, 10, et Mamertinus, Paneg. vêler., XI, 8. Voyez, dans Sozomène (V, 2), quelles puérilités les chrétiens acceptaient avec confiance : la rosée qui tombe en Pannonie sur les vêtements du prince et de ses soldats y trace des croix, et, dans les entrailles d'une victime, une croix couronnée apparut à Julien. La crédulité, mise au service de la passion, était la maladie de ce temps.

292 L'EMPIItE CHltÉTIEN (506-395).

soldats sortirent à sa rencontre avec des flambeaux et des fleurs. Il arrivait avant qu'on sût qu'il était parti : c'était la rapidité du premier César.

11 se hâta de faire occuper fortement Naïssus, où il s'établit, et le pas de Sucques (Succos), défilé qui sépare le Ilhodope de l'Haemus et Vlllyricum de la Thrace1. Chose étrange, Constance n'avait rien préparé pour tenir cette position importante, pas plus qu'il n'avait fermé les passages dans les Alpes de l'Italie et du Norique8. Assuré de sa fortune dans les guerres civiles, où il avait toujours triomphé, il s'était inquiété peu de son nouveau rival, estimant que la guerre des Gaules ne serait qu'une partie de chasse3, et il avait rempli son devoir d'empereur en employant l'été de 361 à une dernière expédition en Mésopotamie contre l'ennemi de l'empire. Il était à Édesse quand lui arriva la nouvelle que Julien s'était emparé de l'Illyrie. Il revint en toute hâte à Antioche et, quoique de santé chancelante, il se remit en route pour l'Europe. A Tarse, la fièvre le prit ; à Mopsucrène, il expira quelques jours seulement après avoir reçu le baptême : il était dans sa quarante-cinquième année (3 nov. 361) \ Grégoire de Nazianze accuse Julien de l'avoir empoisonné : calomnie qui plaisait à l'irritable évêque, mais que les historiens de l'Eglise n'ont même pas osé reproduire.

Ammien Marcellin reconnaît à Constance quelques bonnes qualités qui sont plutôt de l'homme que du prince : des mœurs honnêtes, de la sobriété et le goût des lettres; mais aussi, une superstition de vieille femme5 et de verbeuses subtilités avec les prêtres; une avidité fiscale que n'arrêta jamais le cri des provinces écrasées d'impôts ; une politique soupçonneuse qui donnait la mort, même aux innocents; une cruauté, enfin, qui surpassait celle des pires tyrans et se plaisait aux plus ingénieux raffinements de la torture, pour faire durer le supplice jusqu'aux limites extrêmes de la vie 6. Voilà le portrait de ce prince, tracé par un contemporain qui aima Julien, mais qui aimait plus encore la vérité.

1 Entre Sophia et Philippopoli.

* Deux légions de Paimonie, restées fidèles à Constance, 'se réfugièrent dans Aquilée, mais en ouvrirent les portes à la nouvelle de la mort de l'empereur. r' .... tanquam venaticam piaulant caperel (Amm. Marcellin, XXI, 7).

4 Dès l'année 359, on avait parlé de sa fin prochaine, (lbid., XVIII, 5.) L'impératrice Faustine était enceinte et accoucha d'une fille, Constantia, qui épousera l'empereur Gratien.

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