‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des Barbares (volume 2)Chapitre 37 sur 112 · LE PAGANISME ET LES DEVINS · texte numérisé non relu

LE PAGANISME ET LES DEVINS

La réaction païenne que Julien essaya de faire réussir est le fait le plus considérable de son règne. Pour comprendre cette erreur, il faut se souvenir de la vie qui lui avait été imposée jusqu'à son avènement, et connaître l'état religieux de l'empire durant le règne de Constance. Nous avons montré que les périls qui menacèrent la jeunesse de Julien, sa haine pour la religion de ses persécuteurs, son amour des lettres grecques et de la philosophie, l'avaient de bonne heure gagné à l'hellénisme. Il reste à faire voir comment, au spectacle des déchirements de l'Église et des audaces de langage de certains évêques, le païen convaincu, devenu le maître du monde romain, put croire que la tranquillité de l'empire exigeait qu'il combattît la révolution chrétienne et l'esprit d'indépendance du clergé, par une restauration de l'ancien régime et de l'autorité impériale.

Pour l'histoire religieuse du règne de Constance, la question est double, car il y a deux religions dans l'empire; nous pourrions dire trois : le paganisme, l'orthodoxie de Nicée et l'arianisme avec toutes ses nuances. Constance en persécuta deux. Ce n'est pas que les païens s'agitassent. Ils avaient la possession légale et historique : un préfet de Rome appelait leur culte la religion de l'empire, et ils ne formaient nulle part des communautés organisées pour la résistance ou pour le sacrifice. Mais le gouvernement était contre eux, et Constance n'avait pas l'esprit assez ferme pour se tenir à la politique tolérante de son père. Du palais impérial partaient de temps à autre des paroles menaçantes qui autorisaient, sinon la persécution contre les personnes, au moins, çà et là, le pillage et la destruction des édifices de l'ancien culte. Libanius prétend que Constance interdit les sacri-

lices et qu'il renversa les temples1. C'est un rhéteur, et la règle du genre qu'il cultivait si bien est de transformer les faits particuliers en faits généraux. Comme il y avait eu durant deux siècles des violences locales contre les chrétiens, il s'en commit sous Constance contre le culte païen, et probablement en nombre considérable. Mais que penser de plusieurs lois conservées au Code Théodosien et qui proscrivent formellement le paganisme? On a longuement discuté à leur sujet. Celle de 541 inspire bien des doutes. Les constitutions de 546 (?) et de 556 (?) sont tout aussi suspectes2. Je les admets cependant [tarée que trop de témoignages attestent leur existence et qu'Ammien Marcellin y fait allusion en parlant de décrets contraires rendus par Julien3. Ces lois étaient données en pâture à ceux des chrétiens qui, comme Firmicus Maternus, réclamaient des spoliations, des ruines et l'anéantissement de l'impiété idolàtrique. « Renversez les temples, disait-il à Constance, et, à leur place, élevez les trophées de la victoire. » Mais l'exécution ne suivit pas la menace, si ce n'est en certains lieux, et, malgré leurs termes redoutables, ces lois restèrent sans efficacité. Les armées de Magnence et d'Eugène furent composées surtout de païens, et les troupes de Julien montrèrent leur joie quand il fit profession publique de paganisme. En 555, Constance supprima les sacrifices nocturnes, que Magnence avait autorisés4; il ne parla pas des sacrifices publics, que Constantin avait conservés, que l'usurpateur n'avait certainement pas interdits, et qui scandalisaient bien davantage les chrétiens. Lorsque, peu de mois après la loi de 556, l'empereur vint à Rome, il ordonna d'enlever de la curie l'autel de la Victoire, pour qu'on ne fit pas en sa présence

1 'O (j.Èv fàp [Constantin] s-py.vwcjE wû uXcûrou to!j; ôcoô;- i Sk [Constance] x.%1 /.-/.TsaxaiE tcù; vacù; t.iX r.à.i-0. hçhv fl&ktfyaj; vc'|tov êSiaxtt aÙTov cl- ïaj/.sv (tome II, p. 591, édit. (Je Venise. Cf. id., Lettre 1080, et le Discours pour Aristophanès).

i Code Thcod., XVI, 10, 4 et 6. Lusaulx (Untergang des Hellenismus) et Ilœnel (Corpus jur. antejusiin.) tiennent pour authentiques les deux lois de 346 et de 556 qui prescrivaient la fermeture des temples et interdisaient les sacrifices sous peine de mort. Beugnot et le duc de Broglie (III, 564) acceptent les conclusions de La Bastie, qui pensait que, si ces lois ont été rédigées, elles n'ont certainement pas été exécutées.

5 XXII, 5. Lorsqu'il dit de Julien : Sut pectoris palefecit arcana et planis absolulisque decrelis aperiri templa, arisque hostias admoveri ad deorum staluit cultum. Au chapitre h du même livre, il dit que le temple de Sérapis fut menacé d'être détruit, « comme tant d'autres », ne illud quoqjie tentaret everlere, et dans son traité Contre Heraclius, § 17, que les enfants de Constantin renversèrent les temples nationaux qui avaient déjà été dépouillés par leur père; enfin on lit dans Sozomène (III, 17) : vaoù; â-avTax,&û xeiasvtu; èv no'Xemv, èv sfyeoïs xs/àEicSai -pcaE'TrÇav.

* Code Théod., XVI, 10, 5.

les libations accoutumées1 ; mais il ne toucha point aux privilèges

des vestales ; il distribua des sacerdoces, alloua de l'argent pour les cérémonies, et, accompagné de tout le sénat, il visita les sanctuaires des dieux, lut d'un œil tranquille les inscriptions gravées en leur nom, se fit raconter l'histoire de chaque temple et loua ceux qui les avaient fondés.

« Malgré son attachement à un autre culte, il respecta celui de l'empire8. »

Symmaque avait le droit de parler ainsi : le paganisme était encore si puissant dans cette ville qu'un sophiste de grand renom, le familier de toute la

1 Julien rapporta cet ordre.

'- Symmaque (Lettres, X, 54), A. Marcellin (XVI, 10) et l'auteur anonyme d'une description du monde qui visita Rome en ce temps-là parlent de même.... Colent et deos, ex parle Jovsm et Solem. (Hudson, Geogr. minor., III, 15.) 5 FL. IVL. CONSTANTIUS NOB. CAES. Buste lauré de Constance avec le paludamentum et la cuirasse, tenant une haste et un bouclier sur lequel est représenté l'empereur ga-

Médaillon d'or de Constance II s. (Musée de Vienne.

noblesse romaine, perdit sa popularité du jour où il se fit inscrire parmi les catéchumènes1. Pour Constance, le collège des pontifes avait toujours les pouvoirs des magistrats religieux du culte national2, et une loi de 558 réglemente l'élection du grand prêtre de la province d'Afrique3. Constant, si plein de zèle pour l'orthodoxie.... dans les États de son frère, donna la préfecture d'Illyrie à un païen très-dévot aux dieux, et il interdit la destruction des temples au

Monnaie de Julien portant au revers le bœuf Apis *.

voisinage de Home 6. Dans

la ville, tous restaient debout, et Memphis, Alexandrie, Antioche, en gardaient, comme la vieille capitale du monde. L'une avait son bœuf Apis toujours vénéré, l'autre son grand temple de Sérapis encore plein des belles choses que Marcellin y admira, et la statue d'Apollon Daphnéen, qui le disputait en magnificence aux œuvres les plus renommées de l'art païen, se dressait aux portes de la grande cité syrienne, celle qui avait eu les premiers chrétiens. Lorsque Julien entrera dans Antioche, il verra la fumée des sacrifices s'élever sur de nombreux autels, et les habitants célébrer pompeusement la mort triomphante d'Adonis, symbole de la moisson tombant sous la faucille, pour renaître quelques mois après en une moisson nouvelle6. « A Alexandrie, dit un contemporain, les dieux sont adorés avec ferveur; les temples, richement ornés; les prêtres et les aruspices, nombreux.... Héliopolis, Olympie, Athènes, Eleusis, Amyclées, gardent leurs sanctuaires7, etc., » et l'on continue d'interroger l'avenir

lopant à droite, précédé de la Victoire, suivi d'un soldat et mettant en fuite une foule d'ennemis. Au revers, GAVDIUM ROMANORVM. Constantin de face entre deux de ses fils, tous trois debout, en habit militaire et s'appuyant sur leur sceptre; Constantin est couronné par une main céleste ; son fils, placé à gauche, est couronné par un soldat ; celui qui est à droite est couronné par la Victoire, marche à droite et retourne la tête. A l'exergue, M. CONS. Mod. 18 1/2 sans le cercle. Poids 253 grammes 72 centigrammes. (Musée de Vienne.)

1 S. Augustin, Confessions, VIII, 2 : Superbi irascebantur, denlibus suis slridebant et tabescebanl. Sous Julien, il fut obligé de fermer son école. {Ibid , 5.)

- Code Tlicod., IX, 17, 2, loi de 549. Il appelle les tombeaux œdifwia manium.

3 lbid., XII, 1, 46.

4 Grand bronze du musée de Lyon. (Comarmond, Descript. des Antiques, pi. 216, n° 13 )

5 Code Théod., XVI, 10, 3.

6 A. Marcellin, XXII, 11, 13, 14 et 16. Julien (Misop., 8) dit qu'à Antioche il sacrifiait dans les temples de Jupiter Philius, de Cérès et de la Fortune.

' Vêtus orbis desciiptio, p. 15, 17, etc.

au bord du lac sacré d'Aphaca. Le Jupiter de Phidias est toujours à Olympie, la Minerve Poliade au Parthénon, et les Grecs célèbrent encore leurs quatre grands jeux ', menue leurs mystères. L'orateur officiel de Constance, Themistius, un païen qu'il avait fait sénateur, comme d'un autre païen il fit son ambassadeur en Perse2, représente l'Egypte resplendissant, aux fêles de la Minerve de Sais, du feu des illuminations ; et les païens d'Alexandrie seront assez nombreux en 362 pour provoquer une sanglante émeute, sur un seul mot de mépris que l'évêque jettera en passant contre le temple de Sérapis5. À Bostra, le nombre des idolâtres égalait celui des chrétiens \ et le plus célèbre des païens de ce temps, Libanius, tint successivement une école à Gonstantinople, Nicomédie et Antioche, sans y être jamais inquiété. Cette persistance du vieux culte ne doit pas surprendre ; le contraire étonnerait, car il n'y a pas de changements à vue dans l'histoire : les révolutions, celles mêmes qu'on a comparées à des coups de tonnerre, ont été lentement préparées et ne s'achèvent qu'avec le temps. Le philosophe Chytras, d'Alexandrie, accusé, en 559, d'avoir interrogé les devins, fut laissé libre quand il eut démontré que, depuis son enfance, il sacrifiait aux dieux et qu'il consultait l'oracle non par ambition et curiosité sacrilège, mais pour se rendre la divinité favorable5.

Le dernier de ces faits confirme les précédents et nous conduit à ce qui fut la vraie persécution sous Constance, à la guerre qu'il fit aux fous que les arts magiques ou l'astrologie attiraient. Dans ces hommes cherchant à pénétrer les destins de l'empire, il voyait, comme son père, comme tous ses prédécesseurs, des artisans de conspiration, qu'il appelle du nom que trois siècles plus tôt Néron donnait aux chrétiens, des ennemis du genre humain. Il décréta la mort avec toutes les tortures contre ceux, quelque élevés qu'ils fussent en dignité, qui demanderaient l'avenir aux devins et aux augures : sileat.... perpétua divinandi curiositas (558) 6. Dans les mains avides et

1 Julien, Lettres 8 el 55.

* A. Marcellin, XXII, 5. Eunape parle aussi (p. 466) de l'ambassade du sophiste Eustalhius, en 358

"• De l'aveu même de l'évêque. (Julien, Lettre 52.)

* À. Marcellin, XXII, 11.

» A. Marcellin, XIX, 12.

0 Code Théod., IX, 16, 4, 5 : ....sit equuleo deditus ungulisque sulcantibus latera, et 6, ann. 357 et 358. Pline l'Ancien (XXX, 1 et suiv.) ne croyait pas à la magie, et il se moque des gens qui pensaient qu'en avalant un cœur de taupe, « animal si maltraité par la nature », on avait la révélation de l'avenir. Lucien (le Faux Prophète) pense comme lui. Mais tous deux

Cirque d'Aphaca (Afka) où commence le fleuve Adonis (d'après une photographie du docteur Lortet).

méchantes des délateurs, ces lois furent un instrument précieux pour trouver des coupables et des confiscations. Amiuien Marcellin dit de Constance : « Ce faible esprit, incapable d'application aux choses sérieuses, avait une peur singulière des oracles.... La bride une fois lâchée à la calomnie, une foule d'hommes nobles ou obscurs, accusés d'avoir consulté l'Apollon de Claros, les chênes de Dodone ou le trépied de Delphes, pour savoir quand le prince mourrait, furent traînés de tous les points de l'empire vers une commission judiciaire établie à Scythopolis en Palestine. Gomme ili s'agissait d'un crime de majesté, l'exemption de la torture accordée aux honorati était suspendue; aussi beaucoup succombèrent en route sous le poids des chaînes, ou au fond des cachots dans les tourments. » Telle fut donc la condition du paganisme sous Constance : « Le culte païen était à la fois officiellement conservé, souvent même honoré, et impunément outragé. Tout dépendait de la disposition des peuples ou des magistrats, de la force des partis, souvent du hasard des lieux1.

Cette inquisition à l'égard de coutumes qui, dans une certaine mesure, faisaient partie du culte national et ces menaces suspendues sur la tête des fidèles à l'ancienne religion troublaient la société païenne. L'autre, la chrétienne, l'était bien davantage, mais le trouble venait d'elle-même. Jamais pareil désordre moral ne s'était vu dans l'empire,

sont des sceptiques et ils n'avaient point fait école. Tout le monde, païens, chrétiens, philosophes même, croyait à la magie. Voyez Y Apologie d'Apulée, qui eut à se défendre d'une redoutable accusation de ce genre, et Maury, la Magie et l'astrologie; de Vogué, Inscr. araméennes, p. 81, et Hist. des Romains, t. V, p. 22G ; t. VI, p. 106, 108. « L'astrologie, dit M. de Vogué, originaire de la Ghaldée, attribuait aux planètes un rôle spécial. Les étoiles à révolution périodique, ou errantes, étaient considérées comme des divinités de premier ordre, les unes bienfaisantes, les autres malfaisantes : elles servaient d'intermédiaires visibles entre la terre et la puissance supérieure invisible, incompréhensible, fatale, dont l'âme remplissait toute la nature, dont le siège spécial était dans les régions inaccessibles de l'empyrée, au-dessus de la zone des étoiles fixes. Les planètes, agents de cette puissance, exerçaient leur action sur tous les phénomènes du monde visible, les uns comme démiurges, les autres comme source de vie ou de mort, de bonheur ou de malheur; elles présidaient à la succession des temps et des événements, aux moindres détails des existences terrestres. Le zodiaque était leur domicile sidéral : chacune d'elles avait sa résidence normale dans un des signes; c'est là que sa puissance était la plus grande, réciproquement sa puissance était affaiblie ou modifiée quand elle passait dans les autres signes ou constellations. La marche des planètes à travers les corps célestes déterminait donc une foule d'actions et de réactions, les unes favorables, les autres défavorables, dont l'étude et l'application aux faits humains étaient la matière de l'astrologie. Certaines conjonctions d'astres étaient regardées comme très-heureuses : on les représentait sur des amulettes pour en appliquer la vertu à ceux qui les portaient. On adressait en outre des vœux et des prières à ces divinités sidérales; malgré le caractère fatal de leurs mouvements, on leur reconnaissait une volonté propre, qu'on pouvait se concilier par des hommages et des offrandes. » 1 J'emprunte ces paroles judicieuses à M. le duc de Broglie, t. III, p. 155.

et Constance sembla prendre plaisir à l'augmenter. « Il défigura, dit Ammien Marcellin, par une superstition de vieille femme, la religion chrétienne, qui en elle-même est simple et claire; il excita les controverses, au lieu de les apaiser; les grands chemins furent couverts de bandes de prêtres qui allaient disputer sans fin dans les synodes1. »

II. — LUTTES ENTRE ARIENS ET ORTHODOXES; CONCILE DE SARDIQl'E.

On ne discute pas sur les vérités mathématiques, parce qu'elles sont certaines ; mais la démonstration des doctrines religieuses étant impossible, on se querelle et l'on s'égorge à leur propos. Aussi, dans tous les temps, le pouvoir civil a-t-il cherché à prévenir ces disputes. Pour mettre dans l'Eglise la paix qu'il avait mise dans l'Etat, Constantin avait fait rédiger à Nicée un formulaire de croyance qu'il s'était chargé d'imposer à tous les évêques, car il voulait gouverner le nouveau clergé, comme il gouvernait l'ancien, avec une autorité souveraine. Les orthodoxes, surtout leur chef Athanasc, lui avaient bien vite montré qu'ils entendaient être les seuls maîtres de la conscience chrétienne ; il avait, au contraire, trouvé dans les ariens une docilité qui plaisait à son esprit impérieux, et il

Constant I, troisième . .

fils de Constantin, était mort dans la foi arienne après avoir envoyé les

FL.IVL. CONSTATS , „ , . , .,

p. f. avg. (Mon- chels des orthodoxes en exil.

La situation ne fut pas la même pour ses fils. Constantin II et Constant régnaient en des pays où le Credo de Nicée avait été accepté sans résistance; rien n'y troublait la paix religieuse, et les princes partageaient naturellement la foi de leurs sujets : c'était pour eux affaire de politique et non pas de conscience. Aussi avaient-ils fait décider, à Sirmium, le rappel des évêques bannis (558). L'arianisme, au contraire, en ses différentes formes2, dominait dans l'Orient, parce

* XXI, 16. Voy. plus loin.

- Les ariens stricts, repoussant le mot éjwoôoio;, qui exprimait pour les orthodoxes l'identité de substance, établissaient une différence substantielle entre le Père et le Fils ; les semi-arien» admettaient leur ressemblance substantielle, éf/.cicûaf.ç ; les anomêens ou dissemblables n'admettaient ni unité, ni égalité, ni même similitude entre le Père et le Fils. L'évècpie semi-arien de Constantinople, Macedonius, déposé en 560, se fit le chef d'une nouvelle hérésie, celle des vneumalomaques, qui faisait du Saint-Esprit une simple créature semblable aux anges. Saint Athanase les appelle des tropiques, parce qu'ils prétendaient, disait-il, expliquer l'Écriture par des tropes ou figures.

que les évoques de ces provinces voulaient conserver leur indépendance religieuse et l'autorité de leurs conciles. Rome les inquiétait depuis longtemps par ses prétentions discrètes, mais persévérantes, à se faire le centre de l'unité catholique. Pour lutter contre elle, ils avaient besoin de l'assistance de leur prince, qu'ils s'étaient assurée par leur soumission; et le prince était favorable à un clergé qui semblait rester national, en refusant de reconnaître une autorité étrangère. Constance était en Orient partisan des ariens par les mêmes motifs qui retenaient les empereurs de l'Occident dans l'oiihodoxie. Ainsi agiront plus tard Valentinien et Valens, deux frères élevés de même et qui cesseront d'avoir la même croyance, quand l'un régnera à Milan et l'autre à Constantinople1.

Constance dut être fortifié dans ces dispositions par l'instinct monarchique, quand il sut qu'Athanase, rentré dans Alexandrie, avait appelé autour de lui quatre-vingts évêques d'Egypte et de Libye; qu'il leur avait fait rédiger une lettre circulaire condamnant en termes violents le concile assemblé jadis par Constantin2 ; qu'enfin, il s'adressait pour réclamer justice à un sujet de son frère, l'évêquc de Home, dont l'approbation, d'avance assurée, déterminerait celle de la prélature d'Occident.

Le dernier conseiller de Constantin, Eusèbe de Nicomédie, continuait de diriger la politique religieuse de son fils. Quand le pape Jules fit convoquer le synode demandé par « les Égyptiens », Constance autorisa leurs adversaires à en tenir un autre, en sa présence, à Antioche (341). Quatre-vingt-dix-sept évêques y assistèrent. Ils rédigèrent vingt-cinq canons que l'Eglise a reçus et une profession de foi très-orlhodoxe, sauf que le mot qui, à Nicéc, avait attesté la consubstantialité du Père et du Fils ne s'y trouvait pas. Un des canons, le vingt-quatrième, portait que les biens de l'Église étant le patrimoine des pauvres, l'évêquc ne prendrait sur eux, pour ses besoins personnels, qu'autant qu'il ne pourrait subsister autrement. Deux autres, le quatrième et le douzième, étaient dirigés contre Athanase, qui, déposé par un concile, conservait le siège d'Alexandrie, Les Pères faisaient appel, pour l'exécution des sentences conciliaires, à la puissance extérieure, ou, comme on dira plus tard, au bras séculier3. Le

1 Magnence chercha aussi à gagner les orthodoxes d'Orient; voy. ci-dessus, p. 226. - Voyez, page 125, un extrait de cette lettre.

5 Cependant eux aussi sentaient l'inconvénient de provoquer à la légère l'ingérence impériale; tout en la sollicitant pour les affaires d'Alexandrie, ils condamnaient par leur

Cappàdocien Grégoire, ordonné évoque d'Alexandrie, se rendit en Egypte avec une escorte de soldats conduite par le duc Balac. Un homme de main, le préfet Philagrc, les précéda, afin de préparer les voies. A en croire les récits ecclésiastiques, tirés des lettres du principal intéressé, Athanase1, Philagre déchaîna les païens et les Juifs contre la communauté chrétienne ; l'église fut saccagée, les fidèles insultés, battus, et une sorte de persécution s'étendit à l'Egypte entière. Je ne vois pas l'intérêt qu'auraient eu le gouvernement et l'évèque à susciter des désordres qu'on n'est jamais sûr d'arrêter au point voulu. Athanase était aimé dans Alexandrie, et la turbulente population de cette ville, formée de païens, de Juifs et de chrétiens, toujours en guerre les uns contre les autres, se plaisait aux émeutes. 11 y eut certainement des rixes, des coups donnés et reçus qui, poulies partisans d'Athanase, furent plus nombreux et plus rudes, parce que le soldat qu'on mêlait à l'affaire y mit sa brutalité habituelle. C'était un étrange spectacle que cette entrée épiscopale changée en guerre civile; les vieux païens devaient se dire que leurs dieux avaient été plus pacifiques.

Athanase s'était enfui à Home, en jetant un éloquent cri de combat, sa Lettre aux orthodoxes, où il se compare au lévite qui, trouvant sa femme victime des plus indignes outrages, coupa son corps en douze morceaux qu'il envoya aux douze tribus d'Israël2. A Rome étaient alors réunis cinquante évèques, mais pas un des Pères d'Antioche (347). Ceux-ci avaient répondu, à une lettre de convocation du pape, que Jules avait tort de recevoir dans sa communion Athanase, condamné par deux conciles ; que tous les évèques ayant un pouvoir égal, leur autorité ne se réglait pas sur l'étendue des villes; et qu'on devait se souvenir que la prédication de l'Evangile avait commencé en Orient; par quoi ils voulaient faire comprendre que la vraie tradition se trou-

H" canon l'évoque [ou le prêtre] qui s'adressait directement à l'empereur, sans le consentement de son métropolitain et des évèques de sa province.

1 L'axiome juridique, unus teslis, mdlus teslis, est applicable, en histoire, dans les cas où il est légitime de soupçonner soit la passion, soit l'intérêt. Comparez, par exemple, dans les Monumcnta mis à la suite des œuvres de saint Optât (Migne, Patrologic, t. XI. p. 1179), ce que l'évoque de Cartilage dit du « très-religieux Constans » et de ses deux envoyés Paul et Macaire, venus en Afrique « comme ministres d'une couvre sainte », et comment l'auteur donatiste de la Passion de Marculus parle de Constanlis régis tyramtica domo et des deux bêtes fauves » qu'il avait chargées de déclarer « une guerre exécrable à l'Église ». Même chose eut lieu pour les troubles d'Alexandrie. Dans leur lettre circulaire aux évèques, les Pères de Philippopoiis les mirent au compte d'Athanase et de ses partisans, ce qui ne veut pas dire qu'on l'en doive personnellement accuser.

- Œuvres d'Athanase, t. I, p. 110, éd. de 1008.

LA QUESTION RELIGIEUSE PENDANT LE liÈCNE DE CONSTANCE. 507

vait là '. Dans sa réponse, Jules reprocha aux eusébiens de ne s'être pas mis en rapport avec lui et avec les évoques d'Occident, au sujet d'Athanase, pour que « le jugement fût rendu par tous; c'est la coutume, » dit-il2. Lorsqu'on effet un évèquc avait élé retranché de la communion d'autres évoques, il était nécessaire (pic la sentence fût communiquée aux absents : acceptée par ceux-ci, elle devenait l'arrêt de l'Eglise; sinon un autre concile décidait. Quarante ans plus tard, Ambroisc, écrivant à Théodose, soutiendra la même doctrine", et deux empereurs l'avaient appliquée : Aurélien pour l'évêque d'Antiochc, Constantin pour celui de Carlhage *. Païens et chrétiens reconnaissaient au siège romain une dignité supérieure à celle des autres sièges épiscopaux ; mais tous aussi pensaient que, dans l'exercice de la juridiction, les évèques d'Italie et de l'Occident devaient être associés à l'évêque de Rome. A cette époque, la monarchie pontificale n'était pas encore née; les synodes et les conciles, c'est-à-dire le régime représentatif, étaient le véritable gouvernement de la république chrétienne.

Des désordres plus graves que ceux d'Egypte eurent lieu dans la capitale de l'empire. En 540, Eusèbe de Nicomédie et Paul de Thessalonique s'étaient disputé le siège épiscopal de Gonstantinople. Eusèbe avait contre lui les canons8; Paul, l'empereur. Le premier l'emporta, et le second fut chassé. Mais Eusèbe mourut peu de temps après le concile d'Antioche; Paul reparut dans la ville pour prendre possession de son évêché, et une partie des fidèles lui promit obéissance. Les eusébiens n'entendaient pas abandonner une place si lucrative; ils firent consacrer le diacre Macedonius, et le maître de la cavalerie, Hermogène, reconnut l'élection au nom du prince absent. Deux évoques dans la même ville, c'était la guerre : on en vint aux mains. Les partisans de Paul ayant eu le dessus, brûlèrent le palais d'Hermogène,

1 Ce sentiment était si répandu en Orient, qu'on le retrouve au concile de Constantinople (581), au moment même où Théodose cherchera à réunir les deux Églises. Voyez, dans Grégoire de IS'azianze, le poëme Ilsft tov éaurcù pîcv, vers 1560.

2 7:àt;iv yiiuv ht. cjtk; irapà irâvTu-/ ôptcrÔY) ro âfaatev. Cette- longue lettre se trouve dan?

YApologie d'Athanase contre les ariens, dans ses Œuvres complètes, t. I, p. 125 et suiv. Le passage cité est au § 54.

s Lettre 14, édit. des bénédictins.

4 Voy. Hist. des Romains, t. VI, p. 475; t. VII, p. 98 et suiv.; et pour In juridiction volontaire dans l'Église, ibid., p. 80; pour le recours contre une excommunication, le b" canon de Nicée, ibid., p. 118.

5 Ceux de Nicée, le 15% et d'Antioche, le 21% défendaient qu'un évêque passât d'un siège à un autre. L'empereur n'avait pas été consulté sur l'élection de Paul.

se saisirent de sa personne et le traînèrent par les mes jusqu'à ce qu'ils l'eussent mis en pièces. Le meurtre d'un lieutenant de l'empereur en suppose beaucoup d'autres que nous ne connaissons point, parce que les vainqueurs n'ont rien laissé subsister de ce qui pouvait avoir été écrit sur l'émeute de Constantinople. C'était donc la répétition des scènes d'Alexandrie, mais en sens inverse, puisque la sédition avait été faite cette fois par les orthodoxes, et avec aggravation, car la mort d'Hermogène était un attentat à la majesté impériale. Sur cette nouvelle, Constance accourut d'Antioche avec ses gardes; la populace effrayée le reçut à genoux et en pleurs. Contrairement à ses habitudes d'extrême sévérité,- l'empereur pardonna : les coupables étaient de petites gens dont il n'avait rien à craindre. La ville, toutefois, perdit la moitié des distributions qui lui étaient faites, et Paul, enlevé par surprise, fut jeté sur un vaisseau qui l'emporta pour un second exil. Mais quand le préfet du prétoire, escorté d'un gros de soldats, voulut conduire Macedonius à l'église et jusqu'à la chaire épiscopale, où la main de l'empereur le faisait asseoir, il fallut ouvrir au milieu de la foule irritée un chemin sanglant : plus de trois mille personnes périrent1.

Cette double intronisation manu militari de Grégoire et de Macedonius montre l'importance de la lutte engagée dans les deux capitales de l'Orient. Elle se reproduisait en d'autres cités : Athanase, qui n'a ni tout connu ni tout dit, atteste qu'il y eut des émeutes en plusieurs villes de la Thracc. La race disputeuse des Grecs avait trouvé dans la théologie chrétienne d'inépuisables sujets de discussion. Comme on allait jadis aux solennités littéraires, aux lectures publiques et aux improvisations méditées des rhéteurs, on se rendait aux assemblées où les nouveaux docteurs dissertaient sur l'essence du Père et du Fils; et ces assemblées se renouvelaient incessamment. Ammien Marccllin montre les routes couvertes de prêtres qui courent à leurs assemblées, et chacun, dit-il, veut tout y ramener à son sentiment2.

1 Socrate (II, 16) dit trois mille cent cinquante.

2 Conslanlius.... excitavil discidia plurima, aux progressa fusius aluil concertatione verborum :

ut catervis antistitum jumentis publias ultro citroque discurrenlibus per synodos dvm rilum

omnem ad suum trahere conanlur arbilrium, rci véhiculons succidercl nervos (A. Marcellin. XXI, 16, ad fui.). — Le 20" canon d'Antioche avait décidé que, dans chaque province ecclésiastique, il y aurait deux synodes par an, et les bénédictins de Saint-Maur en ont compté, pour le règne de Constance, plus de quarante, dont un, celui de Milan en 555, réunit plus de trois cents évoques. On a vu (p. 99) que Constantin avait mis le cursus publicus, avec tous les

L'Occident, où les tètes n'étaient point brûlées d'un soleil si ardent, avait une foi pins calme, mieux arrêtée, et le clergé de Morne, qui semble avoir hérité déjà de l'esprit politique du sénat républicain, prenait peu à peu la direction du mouvement religieux. Sou chef ne s'était jamais commis dans un concile tenu hors de son diocèse, pour n'avoir pas à vider des questions de préséance et d'autorité doctrinale, qu'il aimait mieux laisser dans un vague lointain d'où, en d'heureuses circonstances, pourraient sortir un jour des droits incontestés. En ce moment, il profitait habilement des déchirements de L'Eglise orientale, pour montrer Rome comme le centre de l'orthodoxie et le refuge de ceux qui souffraient en son nom. Avec une hardiesse qui a de l'habileté et aussi de la grandeur, le pape protégeait Paul de Constantinople, Athanase d'Alexandrie, Marcel d'Ancyrc, Asclépas de Gaza, Lucius d'Andrinople, tous les persécutés des eusébiens1. Mais défendre, dans les grandes villes de l'Orient, les droits nouveaux auxquels prétendait l'Église, c'était lever la main contre Constance. Il était donc nécessaire de disposer aussi d'une épée. L'empereur d'Occident fut adroitement circonvenu. Ce jeune homme 2, faible d'esprit et de mœurs grossières, était incapable de comprendre qu'il s'agissait de décider si les évêques seraient, dans l'empire, de simples fonctionnaires religieux ou, dans leurs églises, des chefs spirituels librement élus et indépendants du pouvoir laïque. Il était alors dans le nord de la Gaule, occupé à combattre ou à négocier avec les Francs. Le pape lui écrivit longuement; il lui envoya Hosius de Cordoue, le conseil du grand Constantin, et il chargea l'évèque de Trêves, qui avait recueilli Athanase durant son exil, de retenir Constant dans l'orthodoxie. Le prince, qui voyait ses évèques d'accord et ses peuples suivant leurs évêques, resta avec eux. A la demande du pape, il proposa à son frère la tenue d'un concile général à Sardica (Sofia), sur les confins des deux empires; Constance y consentit et expédia les lettres néecs-

avantages qu'il procurait, à la disposition dos évèques et des prêtres qu'il appelait à la cour ou envoyait à un concile. L'évèque de Cenlumcellœ fait aussi allusion, en 555, à l'énorme» dépense qu'entraînait ce service. (Théodoret, II, 16.)

1 Ceux-ci, s'étant réunis à Antioche, lui répondirent par une lettre fort vive, où ils disaient « qu'il ne lui appartenait pas de faire une enquête sur ce qu'ils avaient chassé quelques évèques de leurs églises, parce que, lorsqu'il avait chassé Kovat, eux n'avaient point réclamé contre cette décision ». (Socrate, II, 15. Cf. ci-dessus, p. 505.) Dans ce passage et au chapitre xvu, Socrate invoque en faveur de l'intervention du pape des canons qui n'existaient pas. Voyez à ce sujet la discussion du président Cousin en tête de sa traduction de Socrate.

- Il était né en 320.

saires (544) ' ; cent soixante-dix évêques se rendirent dans la ville désignée, Jules n'y parut pas : il se fit représenter par deux prêtres; et Ilosius, qui avait toute sa confiance, dirigea, comme à Nicée, les débats.

Le jugement qui allait être porté était décidé d'avance : les uns entendaient casser l'arrêt des conciles de Tyr et d'Antioche ; les autres, le maintenir. La question était donc au fond très-politique : les Églises de l'empire oriental seront-elles subordonnées à celles de l'Occident? C'est pourquoi Constance restait si fermement attaché à son clergé arien. Quand les Orientaux virent Athanase admis au concile, ils refusèrent de siéger « avec les excommu- CoHstanceii (fl. ivl. constantivs niés » et, au nombre de quatre-vingts, ils pivs felix avg.). (Médaillon d'ar- se retirèrent à Philippopolis. De là le combat s'engagea et les foudres s'échangèrcnt; les deux conciles fulminèrent l'un contre l'autre : les Pères de Sardique déposèrent onze Orientaux; les Pères de Philippopolis excommunièrent de nouveau Athanase et, avec lui, huit de ses adhérents, parmi lesquels Ilosius et le pape Jules. La division était complète : la limite des deux empires marquait celle des deux Eglises.

Ce concile, qui commençait le schisme dont la chrétienté souffre encore, était un malheur pour la religion, mais il fut un bienfait pour la papauté. Les évêques d'Occident, menacés par les Orientaux dans leur foi et dans leur désir de conserver l'unité de l'Église, sentirent plus vivement que leurs prédécesseurs la nécessité d'un chef, et ils se serrèrent autour de celui qui, occupant le siège le plus illustre, semblait le plus autorisé pour faire prévaloir le principe de l'unité.

1 Pour les affaires religieuses de ce temps, la chronologie est très-confuse. Socrate (II, 20), Sozomène (III, 12) et après eux Tilleinont, Fleury et ['Art de vérifier les dates, mettent en 547 li; concile de Sardique, que Hefele et le duc de Broglie reculent jusqu'en 345. Je le place en 344, à cause du motif donné par les eusébiens pour leur départ de Sardique. Us étaient rappelés, dirent-ils, par Constance pour la célébration de son triomphe sur les Perses; or cette solennité, que l'empereur voulait rendre éclatante, doit avoir eu lieu pour la bataille de Singare (voy. p. 222, n. 1). La date de 344 s'accorde d'ailleurs avec la Chronique de saint Jérôme, qui met le retour d'Athanase à Alexandrie en 346, et l'on sait que. ce retour eut lieu deux ans après le concile. Le savant P. Mansi, archevêque de Lucques, dans son Supplem. ad collect. concil., 1748, avait adopté cette même date de 344.

A toutes les époques, le péril accroîtra, au sein de l'Eglise, l'esprit de discipline et la concentration des forces. Dans une lettre adressée au pape, les Pères de Sardiquc lui rendirent compte de ce qu'ils avaient fait, parce que, disaient-ils, il convient que les évoques rapportent les affaires au siège de saint Pierre ; et comme les empereurs ont permis que tout fût examiné de nouveau, ils ont recommencé le procès d'Athanase, pour le justifier, et l'enquête sur les partisans d'Arius, pour les condamner. En terminant, ils priaient le pape de donner par écrit connaissance de leurs actes aux Eglises d'Italie, de Sicile et de Sardaigne; une autre lettre était, suivant l'usage, envoyée directement aux évèques absents, afin que tous ceux qui donneraient leur adhésion aux décisions conciliaires se trouvassent « en communion » avec les Pères de Sardiquc. Ainsi se constituait le grand corps de l'Église orthodoxe.

Trois points sont à considérer dans la lettre au pape : le droit encore reconnu au pouvoir civil d'autoriser et par conséquent de limiter les délibérations du concile; la juridiction particulière du pape sur les églises suburbicaires comprises dans le vicariat de Ilome; la déférence des Pères pour le siège romain, où les appels des évoques condamnés dans leur province pourront, « en honneur de la mémoire de Pierre », être portés et examinés par de nouveaux juges, si le pape l'ordonne1. En conseillant ce recours aux évèques que ne satisferait pas le jugement rendu par leurs collègues coprovinciaux, le concile ne faisait qu'attribuer au pape la juridiction volontaire reconnue par Constantin aux évèques dans leurs diocèses2; mais ce canon était la pierre sur laquelle allait s'élever l'immense édifice d'où la papauté gouvernera souverainement la catholicité tout entière.

Les Orientaux avaient aussi rédigé une lettre circulaire dans laquelle ils racontaient et expliquaient leurs actes. Nous y relèverons seulement leur doctrine touchant les conciles et leur opposition au rôle que la papauté s'essayait à prendre. En mettant Jules hors de leur communion, ils avaient voulu frapper à la tète cette Eglise. occidentale, qui leur paraissait si disposée à accepter un maître, et, en repoussant la sentence des Pères de Sardique, ils entendaient maintenir l'autorité de leurs conciles, seul gouvernement spirituel qu'ils voulussent recon-

1 Lettre au pape et canons 5, 4, 5 et 10 du concile de Sardique, texte latin. - Voy. ci-dessus, p. 80.

naître. Les Occidentaux avaient le même principe, mais, parmi les conciles, ils en trouvaient qui étaient légitimes et d'autres qui ne l'étaient pas; ceux de leurs adversaires avaient naturellement ce dernier caractère. « Ils ont jugé les juges, disaient les Orientaux, et réformé les sentences de ceux qui sont déjà avec le Seigneur. Ce que des conciles légitimes ont ordonné doit demeurer ferme : l'Église n'y peut toucher; elle n'a pas reçu de Dieu un tel pouvoir. » Refuser à l'Église le droit de réformation équivalait à nier que la révélation se continuât en elle par le Saint-Esprit, et à lui ôter ainsi le principe qui sera sa force contre le pouvoir civil.

On impute à Constance d'avoir, après le concile de Philippopolis, continué la persécution contre les orthodoxes1. Plusieurs évêques furent déposés et bannis; il était difficile qu'il en fût autrement. Les quatre-vingts évoques qui avaient rompu avec le concile de Sardique ne pouvaient pas, dans leurs provinces, ne point rompre avec les alliés des Églises d'Occident; et le prince chassait de la maison épiscopale ceux à qui ses évêques refusaient le baiser de paix. Si l'on en juge par ce qui se passa dans Andrinople, il est permis de supposer que çà et là éclatèrent des troubles qui étaient inévitables, au milieu des passions surexcitées par la crise religieuse. Lorsque des eusébiens, au retour de leur synode, arrivèrent dans la capitale de la Thracc, l'évêque de cette ville refusa de communiquer avec eux, et le peuple, prenant parti pour son clergé, fit une émeute dont dix monétaires furent les victimes : cette mort leur a valu le titre de martyrs. Quant à l'évêque, on l'envoya en exil, les chaînes aux mains. Un contemporain, saint Cyrille de Jérusalem, s'écrie douloureusement : « Des évêques s'élèvent contre des évêques, des prêtres contre des prêtres, des peuples contre des peuples, et ils en viennent jusqu'à verser le sang2. » Mais il se rappelle que la trahison s'était glissée parmi les apôtres et il se console en songeant que les troubles de l'Église avaient été annoncés par les Écritures3.

Constance avait pris de grandes précautions pour empêcher Atha-

1 Socrate ne connaît pas cette persécution, mais Sozomène et Athanase en parlent longuement.

2 ....pixpi? cim.x7iùi (Instructions sur la religion, XV, 7).

3 Socrate (II, 25) dit que tous les évêques d'Orient, justifiés par le concile de Sardique, furent rétablis sur leurs sièges, que Lucius d'Andrinople recouvra le sien et que Paul partagea avec Macedonius celui de Constantinople, chacun d'eux ayant dans cette ville son église et ses assemblées particulières. Le clergé arien d'Alexandrie conserva aussi ses immunités.

LA QUESTION RELIGIEUSE PENDANT LE REGNE DE CONSTANCE. r>13

nase de rentrer dans Alexandrie; mais des lettres pressantes, puis des menaces de son frère, ébranlèrent la résolution d'un homme dont le courage n'était pas la qualité dominante. « Recevez Paul et Athanase, lui écrivait Constant, et punissez ceux qui les ont injustement tourmentés. Si vous ne le faites, j'irai moi-même les rétablir sur leurs sièges1. » De peur d'être pris entre deux guerres, celle de Perse qui recommençait et celle que son frère annonçait, l'empereur d'Orient profita de la mort de Grégoire, survenue à ce moment, pour permettre à Athanase de rentrer dans Alexandrie (546).

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