‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des Barbares (volume 2)Chapitre 38 sur 112 · III. — LES ORTHODOXES PERSECUTES; ATHANASE; LUCIFER; HILAIRE · texte numérisé non relu

III. — LES ORTHODOXES PERSECUTES; ATHANASE; LUCIFER; HILAIRE

Rendus pacifiques par la crainte que leur inspirait le protecteur des orthodoxes, les eusébiens laissèrent tomber, pour un temps, la question religieuse, et l'empire eut cinq ans de tranquillité. Mais Constant mort, la guerre recommença. Durant l'hiver qui précéda la bataille de Mursa (550-551), vingt-quatre évêques, qui avaient suivi la cour, réunis en concile à Sirmium, accusèrent l'évèque de cette ville, Photin, de nier toute distinction entre les personnes divines, et le condamnèrent comme sabellien. C'était un coup habilement porté aux orthodoxes qui, avec leur dogme de la consubstantialité du Père et du Fils, semblaient pencher vers l'hérésie sabellienne et détruire V humanité de Jésus. Magnence abattu et le prince selon leur cœur devenu maître de l'Occident, ils reprirent, avec une singulière persévérance dans la haine, l'éternel procès contre leur grand ennemi. Outre les anciennes accusations dont ils prétendaient qu'Athanase n'était point lavé, ils lui imputaient de troubler l'Egypte entière et de faire des ordinations hors de son diocèse2. Constance, alors dans la ville d'Arles, y assembla un concile qui condamna de nouveau Athanase (555). Saint Paulin de Trêves, ayant refusé d'y souscrire, fut

1 Socrate, II, 22. Cf. Tillemont, Mém. ecclés., t. VIII, p. 695. Constance et ses courtisans accusaient Athanase d'avoir excité Constant contre son frère, et, après la" mort de l'empereur d'Occident, ils lui reprocheront de s'être mis en rapport avec Magnence. Athanase, dans son Apologie, appelle ces bruits des calomnies. Mais le seul fait qu'on les répétait autour de Constance nous autorise à dire que l'on redoutait à Antioche une entente des orthodoxes d'Orient avec les Occidentaux. Dans sa lettre, Constant avait demandé à son frère une enquête sur ies crimes d'Etienne, évèque d'Antioche, et de ses partisans. Cette ingérence devait être singulièrement déplaisante pour Constance et lui montrait des adversaires dangereux dans ceux qui dirigeaient la politique de son frère.

2 Socrate, II, 24 et 26.

exilé au fond de l'Asie Mineure. Mais il restait des réfractai res ; l'empereur, décidé à finir la guerre religieuse, comme il avait terminé la guerre civile, lit venir dans Milan plus de trois cents évèques, presque tous occidentaux, pour les contraindre à signer l'acte de déposition (555). Il n'y réussit qu'après de vives discussions. L'Évangile recommande la soumission aux puissances, mais l'Ancien Testament con-

?RAE$Eâ

Un concile1.

seille souvent la révolte, et ses livres étaient lus dans toutes les communautés. Des orateurs, animés de l'esprit des prophètes d'Israël, firent entendre de très-libres discours. Quand on leur parla des droits du prince que le ciel avait consacrés en le couvrant de sa constante protection, ils rappelèrent le souvenir de ces rois dont Jéhovah avait toléré quelque temps l'injustice, pour les précipiter d'une chute plus retentissante. Un d'eux, Lucifer de Cagliari, se moquant de la prétendue science théologique de Constance, osa prononcer tout haut le mot que les orthodoxes murmuraient tout bas : « Il est, comme l'avait été son père, un de ces ariens qui sont les précurseurs de l'Antéchrist2. »

1 Martigny, Dict. des Antiquités chrétiennes, d'après une peinture très-ancienne.

- Voy. Lucifer Calantanus, Duo Libri pro Alhan. ad Const. imper., son Moriendum esse pro Fdio Dei, et le De non parcendo dclinquentibus in Dcum (édit. de Venise, 1778), où il dit à Constance : « Nous connaissons l'obéissance que nous devons à loi et à tous ceux qui sont en dignité, mais nous la devons seulement pour les œuvres qui sont bonnes. » Mais quelles sont

Le Gaulois Ililairc de Poitiers répétait ce mot1, avec une éloquence orientale, pleine de mouvement, mais aussi de colère : il appelait Constance un chien, un loup ravisseur, immanis fera. Mais il a aussi de belles paroles. Reprochant à Constance les nombreux symboles rédigés par ses évoques d'Orient, il leur dit : « La même chose vous est arrivée qu'aux ignorants architectes, à qui leurs propres ouvrages déplaisent toujours. Vous ne laites que bâtir et détruire : au lieu que l'Église catholique, dès la première fois qu'elle s'assembla, fit un édifice immortel et donna, dans le symbole de Nicée, une si pleine déclaration de la vérité que, pour condamner éternellement l'arianisme, il n'a jamais fallu que la répéter2. »

Les évèques de Milan et de Verceil avaient été presque aussi durs que Lucifer, et les impérieuses exigences de l'évêque de Tripoli à l'égard de l'impératrice Eusebia montrent avec quelle hauteur ces pontifes parlaient aux successeurs de ceux qui s'étaient crus jusqu'à présent les maîtres incontestés de la terre5. Voilà les tribuns populaires, depuis près de cinq siècles oubliés, qui reparaissent, menaçant l'oppresseur non de l'irritation d'un peuple impuissant, mais de la colère divine, procédé nouveau pour susciter des révolutions. Une émeute fut, en effet, sur le point d'éclater dans Milan. Constance avait assisté au concile en abritant derrière un voile sa majesté impériale ; lorsqu'il entendit les paroles de Lucifer, il entra lui-même en scène, et répondit au fier langage du prêtre chrétien : « Ce que je veux, vous devez le regarder comme la règle*. Mes évêques de Syrie trouvent bon qu'il en soit ainsi, et Dieu est avec moi, puisqu'il a mis tout le monde romain en ma puissance : ceux qui n'obéiront pas seront condamnés à l'exil. » Hosius de Cordoue, Paulin de Trêves, Denys de Milan, Eusèbe de Verceil, Lucifer de Cagliari, un grand nombre de clercs, y furent conduits, et avec eux Libère, le successeur du pape Jules, qui, enlevé de Rome et amené dans Milan, ne plia pas devant la volonté souveraine. Comme le prince lui reprochait d'être seul à défendre un grand coupable et

les œuvres bonnes? Les évèques s'établissaient donc juges de la loi civile et des mesures prises par l'autorité temporelle. Tertullien avait déjà parlé comme Lucifer; on verra plus loin comment parleront Grégoire et Atlianase.

1 Hilaire, Contra Constant, imper., 5 et 11 et passim; édition des bénédictins, 1G93.

- Bossuet, dans sa préface à l'Histoire des Variations.

r' Fleury, Hist. ecclés., III, p. 445, 451, 531 ; Tillemont, IV, p. 581.

4 ôr.to è-yù fiçùlcy.y.: tcûto xavmv, e).e-ye, vcu.^saûu (Athanase, Hist. des Ariens écrite pour les moines, I, 53).

à refuser de rendre la paix à l'empire, il avait répondu : « Trois jeunes hommes d'Israël ont résisté au plus redoutable des monarques de l'Orient, et la fournaise ardente a été impuissante contre eux1. » L'Église aimait ce symbole de la foi triomphant des rois

Les trois jeunes hommes dans la fournaise2.

et de leurs tortures : on l'a retrouvé parmi les peintures des catacombes3.

Constance, si prompt à frapper des hommes isolés, retrouvait sa

' Théodoret, II, 16; Sozomène, IV, 11. Amni. Marcellin, qui servait dans les gardes, protcciores, et qui était alors à Milan, parle de cette conférence entre le pape et l'empereur et de l'ardent désir qu'avait celui-ci de faire accepter la déposition d'Athanase par I'évêque de Rome, .... aiiclorilale qua potioves œternx Urbis episcopi (XV, 2). Ces paroles ne doivent pas surprendre dans sa bouche. Quand les païens connurent l'organisation épiscopale de l'Église, ils considérèrent toujours, par des raisons tirées de leur propre histoire, I'évêque de Rome comme supérieur aux autres en dignité.

- Montfaucon, Antiquité expliquée; supplément, tome III, pi. XVIII.

:> Le mot : « il faut d'abord obéir à Dieu, » a été le cri éternel de toutes les minorités religieuses, comme les minorités politiques ont fait si souvent de l'insurrection « le plus sacré des devoirs ». Origène (Contra Cels., V, 57) avait cherché à donner au mot de saint Pierre (Actes, v, 9), que tant d'évêques ont répété, une base rationnelle en opposant la loi de nature qui vient de Dieu à la loi écrite qui vient des hommes. Sans doute, la loi n'est pas toujours d'accord avec la raison et avec la conscience ; mais si l'on n'admet pas le principe qu'il faut obéir à la loi tant qu'on n'a pas réussi pacifiquement à la faire changer, il n'y a plus de société, et la société est d'ordre divin, puisqu'elle dérive de la loi de nature.

prudence quand il pouvait craindre que l'exécution d'un arrêt ne provoquât une émeute. 11 aurait voulu qu'Athanase prit de lui-même le chemin de l'exil; mais l'évêque ne se prêtait pas à ce calcul, résolu qu'il était de ne céder qu'à la force. Saint Antoine et ses moines étaient descendus de leurs montagnes pour attester, devant le peuple d'Alexandrie, la pureté de sa doctrine, et Athanase remplissait tranquillement sa fonction épiscopalc, tandis que ceux qui avaient combattu pour lui à Milan, saisis à l'improviste, loin de

Insignes du Président de la Thébaïde'.

leurs églises et de leurs fidèles, étaient dispersés en des régions différentes.

Après d'astucieuses tentatives pour le décider à s'éloigner, le duc Syrianus recourut à une exécution militaire, qui fit encore des blessés et des morts. Athanase, « fuyant comme David devant les satellites de Saùl », se réfugia dans les monastères de la Thébaïde, où les moines d'Antoine et de Pacùme lui furent une garde plus sûre que les protectores de Constance ne l'étaient pour leur prince. Georges de Cappadoce prit sa place sur le trône archiépiscopal d'Alexandrie. Les orthodoxes chassés des églises que les ariens occupaient essayèrent de s'assembler dans les faubourgs ou hors des murs; des soldats les dispersèrent blessant et tuant, selon la coutume. Seize évèques furent

1 Notitia dignitalum, Bôcking, p. 11 '2.

déposés, trente s'enfuirent; ils se cachaient dans les cavernes des montagnes et dans les anciens tombeaux'. Au dire des auteurs ecclésiastiques, la persécution de Diocléticn avait été moins cruelle. Athanase, dont les lettres couraient partout, malgré la police impériale, appelait Constance le bourreau de sa famille, le. tyran de la république et véritablement pour l'Église l'image de l'Antéchrist*. Lucifer de Cagliari, interné en Palestine, faisait arriver môme à la

La Palestine consulaire personnifiée :

cour un pamphlet où le prince lisait ces mots : « Si tu étais tombé aux mains de Matathias ou de Phinée, tu serais mort sous le glaive, et tu dis que moi je te fais injure, parce que je blesse de ma parole ton esprit trempé du sang des chrétiens. Empereur, pourquoi ne te venges-tu pas de moi? Pourquoi ne frappes-tu pas ce mendiant qui t'insulte?... Tu le voudrais bien, mais tu n'en as pas reçu le pouvoir de Celui qui me permet de te reprocher tes crimes.... Penses-tu que nous respecterons ton diadème, tes pendants d'oreilles, les bracelets et tes habits précieux au mépris du Créateur? Que tu es peu sensé de dire : Je suis injurieusement traité par un misérable, moi qui suis empereur; et tu ne te dis point : par un évèquc qui m'a reconnu

1 Cf. Athanase, son Apologie et sur sa Fuite; Théodoret, II, 14; Tillemont, Mém. ecclésiastiques, t. VII, passim.

- Dans sa lettre A ceux qui mènent la vie solitaire. s Notitia dignitatum, Bôcking, p. 110.

Constance en costume impérial et tenant une Victoire. (Copie d'une •miniature de la Barberine par Kondakoff, auteur d'une Histoire de la minialun

byzantine; en russe)

pour un loup ravisseur! » Et Constance, intimidé par le mendiant du Christ, n'osait frapper1. A Constantinoplc, une émeute éclata ; à Rome, ta Naples, les évoques qui tenaient la place des exilés étaient abandonnés d'une partie de leurs clercs; en Gaule, Hilaire de Poitiers rejetait de sa communion les accusateurs d'Athanasc, et ceux-ci obtenaient contre lui un arrêt d'exil. « L'enfer était déchaîné2. » On s'égorgeait alors et l'on s'égorgera longtemps pour la religion; plus tard, ce sera pour la politique. Les motifs sont différents, le résultat est le même. Si l'homme, comme d'aucuns le prétendent, est un animal perfectionné, il lui reste de bien grands progrès à faire pour devenir un animal humain.

Lorsque Constance visita Rome après le concile de Milan (357), des matrones lui demandèrent le rappel de Libère. Il répondit qu'il y consentirait si l'exilé voulait partager ses fonctions avec Félix, son successeur, de sorte que chacun des deux évêques gouvernât en paix sa congrégation3. Ainsi avaient fait Macédonius et Paul à Constantinople; à Alexandrie, même en face d'Athanase, un clergé arien s'était maintenu ; à la mort de Constance, Antioche n'avait pas moins de trois évêques, chacun entouré de ses fidèles qui, pour les autres, étaient des hérétiques. Plusieurs communautés rivales devaient subsister ainsi en beaucoup de villes. Les orthodoxes de Rome, mieux disci-

1 Les Œuvres de Lucifer renferment le plus riche vocabulaire d'injures qui aient jamais été adressées à un prince (voy. à YIndex de l'édition de Venise, 1778, le mot Constantius). Athanase, Hilaire de Poitiers, Grégoire de Nazianze, n'ont pas plus d'égards pour les empereurs. Naturellement les hérétiques sont encore plus malmenés. Un livre fameux d'Athanase, l'Histoire des Ariens, n'est, dit le savant biographe du saint, qu'un « pamphlet oratoire » (Fialon, Saint Alhanase, p. 207). Mais évêques et docteurs ne s'épargnent même pas entre eux. Jérôme a de mordantes paroles contre Ambroise (voy. le chanoine Hermant, Vie de S. Ambroise, p. 128-9), Athanase contre tous ses adversaires, Grégoire de Nazianze contre les Pères du concile de Constantinople, qu'il appelle une bande de geais et un vol de guêpes bourdonnantes. Une autre fois, il reproche à Basile, qui l'avait désigné évêque de la bourgade de Sasime, de ne lui avoir donné cette triste résidence qu'afin que le nouvel évêque veillât, pour le métropolitain de Césarée, sur les passages des monts par où les redevances arrivaient à la maison épiscopale. (Voy. son poëme Sur sa vie, vers 400 et suivants.) Dans sa lettre 49, il dit : « Se renvoyer des injures, c'est s'agiter épiscopalement, » imax.omx.ut xtvoûpôa. Si nous relevons ces faits, ce n'est point pour abaisser de grands esprits et pour le triste plaisir de trouver du plomb vil dans l'or pur, mais parce que ce ton de polémique devint habituel et que la violence des paroles, dans les discussions théologiques, prépara celle des actes dans la répression des hérésies et dans les guerres religieuses.

* Bossuet, Discours sur l'Hist. univ., 2e partie, chap. xx.

5 Théodoret, II, 17. On voit par cette singulière proposition combien l'empereur était loin de l'idée que les évêques d'Occident se faisaient de l'importance et du rôle unitaire du siège romain. Sozomène {Hist. ceci., IV, 15) dit que Libère et Félix gouvernèrent conjointement l'Église romaine.

plinés, refusèrent le partage. Mais Libère céda aux ennuis de l'exil ; il écrivit à l'empereur une lettre de soumission et adhéra à une formule de foi qui ne contenait pas le mot sacramentel de consubstantialité. Le grand Hosius fit comme lui. Les conciles de Rimini et de Séleucie, tenus en 559 par ordre de l'empereur, sous la surveillance de ses comtes, parurent assurer le succès de la politique religieuse de Constance. « Le monde, dit saint Jérôme, s'étonna de se trouver arien1 », et un contemporain s'écrie : « Tandis que Barrabas délivré triomphe, Jésus est crucifié encore une fois! » Mais l'union et la paix imposées par le pouvoir civil n'existaient qu'à la surface, et, quoique la foi, orthodoxe ou arienne, continuât de s'étendre, puisque, en cette même année 559, le préfet de Rome Junius Bassus se fit baptiser sur son lit de mort, plus que jamais la confusion était dans les idées, le trouble dans les églises8. Mélèce, consacré évêque d'Àntioche, était, un mois après son élection, privé de son siège par un concile qui promulgua une nouvelle profession de foi : la seizième depuis celle de Nicée! Une autre encore allait être nécessaire, car après les adversaires du Fils se levaient ceux du Saint-Esprit3, qui ne recouvra ses droits qu'au concile œcuménique de 581. Et puis le sang coulait. Paul, l'évêque orthodoxe de Constantinople, quatre fois déjà dépossédé de son siège, avait été traîné chargé de chaînes jusqu'au pied du Taurus, enfermé dans un donjon, privé de nourriture et enfin étranglé. Son compétiteur, le semi-arien Macédonius, avait fait une guerre acharnée aux orthodoxes et aux novatiens, chrétiens rigides qui rendaient le chemin du ciel très-étroit* : il avait abattu leurs églises et déposé leurs évêques. Socrate raconte de lui d'abominables cruautés qu'on aurait peine à croire, si l'on ne savait que de toutes les haines sociales les plus violentes ont été longtemps les haines religieuses. Macédonius fut à son tour déposé après qu'un combat acharné eut inondé de sang le parvis de l'église des Saints- Apôtres (560) s.

Quand, le 2 août 558, Libère rentra dans Rome, un tumulte populaire en chassa Félix. Peu de temps après, ses clercs et ses fidèles le rappelèrent; une autre émeute le força encore d'abandonner la ville,

1 Ingeîituit tolus orbis et Arianum se esse miratus est (S. Jérôme, Adv. Luciferianos). - Socrale, II, 37, ad fin.

3 Tillemont (Mém. ccclés., t. VI, p. 477) compte dix-huit symboles.

4 A Nicée, Constantin, après avoir écouté un de leurs chefs, Acesius, lui aurait dit : « Prenez une échelle et montez tout seul au ciel. » Sozomène, I, 22.

s Socrate, II, 58 et 42.

O bO

en laissant beaucoup de morts derrière lui1. Dans Alexandrie, mêmes scènes de violence ; contre l'évêque qui a pris sa place, Athanasc retourne les accusations de rapine, de vol et de simonie dont les ariens l'avaient lui-même chargé2. Ainsi, tandis que les vrais chrétiens, ceux qui avaient hérité en esprit de la grande pensée du Maître, beau pacifia, vivaient dans l'ombre, le silence et la prière, cherchant Dieu et le trouvant dans la charité et le sacrifice, les hommes de combat portaient partout les paroles de colère, et l'on s'égorgeait pour un mot dont le plus grand nombre ne comprenait pas l'obscure profondeur. Mais ce mot était, au sens des docteurs orthodoxes, le point capital de la doctrine; aux yeux des docteurs ariens, une inutilité; à ceux des philosophes, une impertinence envers le Créateur à qui ces hommes prétendaient faire sa condition ; et la foule menée par les habiles ou les violents ajoutait aux arguments théologiques la sédition et le meurtre. C'est que ce mot servait de ralliement aux partis qui, dans la société nouvelle, se disputaient les honneurs et les biens temporels de l'Eglise, avec le pouvoir de conduire les fidèles au salut par des voies déterminées. Ce droit de commander, qui est la suprême ambition de tant d'hommes, qui avait été jusqu'alors réservé à l'autorité civile, pour le compte de l'État, l'Église venait de s'en saisir, au nom du ciel, et elle le donnait à ses ministres. Une ambition très-résolue ou inconsciente se mêlait chez les uns aux calculs les plus intéressés, che'z les autres à la foi la plus vive, de sorte que la terre et le ciel s'unissaient pour exalter les passions qui se disputaient ce gouvernement nouveau des âmes, ce second empire établi au sein du premier 3.

A Constantinople, à Rome, à Alexandrie, la police était fortement organisée, et pourtant on y tuait impunément; qu'était-ce dans les villes où aucune force armée ne maintenait la paix publique ? « Sous Constance, écrit Julien, des citoyens étaient emprisonnés, persécutés et bannis. A Cyzique, à Samosate, on a égorgé des multitudes d'hommes qu'on disait hérétiques; dans la Paphlagonie, la Bithynie et

* Socrate, II, -42.

2 Athanase, Hist. de Varianisme adressée aux solitaires, § 75. Épiphane, Hser., LXXYI, 1, édit. de 1622, t. I, p. 913.

3 II était inévitable que, dans ce corps de l'Église devenu si nombreux et déjà si riebe, il ne se mèlàt aux querelles de doctrine des querelles d'ambition et qu'on ne se disputât des places lucratives. Grégoire de Nazianze (t. I, p. 5 et 555, édit. de l'abbé de Billy) se plaint « des bommes sans vertu qui se précipitaient sur l'autel pour se faire un revenu de la table sainte », et saint Basile (Lettre 54) parle de ceux qui se faisaient clercs pour n'être pas faits soldats. Ces misères sont de tous les temps.

le pays des Galates, des villes entières ont été ravagées et détruites. » Un écrivain ecclésiastique parle d'un combat pour cause religieuse où 4000 soldats périrent, chiffre qui autoriserait à supposer un bien grand carnage des adversaires. Ammien Marcellin, sortant de sou calme habituel, s'écriait : « Les bêtes fauves ne sont pas plus cruelles à l'homme que la plupart des chrétiens ne le sont entre eux; » et Grégoire de Nazianze déplorait que le royaume du ciel fût un chaos où s'agitaient toutes les fureurs de l'enfer1. Les vertus cachées au fond de beaucoup de maisons chrétiennes n'éclataient pas à tous les yeux. Tous, au contraire, voyaient les conversions intéressées des fonctionnaires et la société profondément troublée par les aigres disputes des docteurs, par les émeutes des hérétiques ou des orthodoxes. Aussi est-il permis de penser que la ferveur païenne de Julien s'accrut au spectacle de cet immense désordre et au bruit des prétentions de l'Église qui, mettant déjà l'évêque au-dessus du prince, menaçait de renverser du même coup la religion et les institutions politiques de l'empire.

Cependant si cette ambition épiscopale était mauvaise, la théorie contraire de la subordination de l'Église à l'État n'était pas meilleure. Lorsque Constantin et son fils faisaient de leurs évêques des fonctionnaires obéissants, ils préparaient cette Église d'Orient, asservie au pouvoir civil, dont le rôle a été stérile pour l'œuvre générale de la civilisation. Si l'autre, devenue la maîtresse des peuples et des rois, a fait verser bien du sang et comprimé pendant des siècles l'essor de la pensée, elle a du moins payé cette domination par des œuvres magnifiques dans les lettres et les arts, par des fondations utiles et des dévouements héroïques. Au milieu du quatrième siècle, elle réclamait la liberté et ne prétendait pas encore au pouvoir que les circonstances mettront un jour dans ses mains2. Aussi sommes-nous pour Athanasc et pour son Église libre, contre les eusébiens et leur clergé, instrument docile de l'autocratie, comme nous serons contre ceux qui, plus tard, voudront réduire l'État à n'être que le bras de l'Église. L'antiquité, si ce n'est au temps des persécutions, avait vécu, sans en souffrir, de ce mélange adultère de la religion et de la politique qui fit

1 Julien, Lettre 52; Socrate, II, 58; Amm. Marcellin, XXII, 5 : ....nullas infestas hominibus bestias, ut suntsibi ferales plerique christianorum. A ces troubles dans les provinces orientales, il faut ajouter ceux d'Afrique où continuaient les fureurs et les crimes des circoncellions. Voyez ci-dessus, p. 127.

- Dans son Histoire des Ariens, qui est dirigée tout entière contre Constance, Athanase ne. réclame que la liberté religieuse; Ambroise ira plus loin.

la force des anciennes cités. Le moyen âge en vivra encore et, à son tour, persécutera. Nos sociétés modernes veulent rendre la liberté aux deux adversaires. Ce serait la fin d'une des grandes étapes de l'humanité. Pour être juste, ajoutons qu'au quatrième siècle ni princes ni pontifes ne pouvaient songer à reconnaître l'indépendance de ces deux puissantes forces sociales; mais elles luttaient avec tant de violence l'une contre l'autre, que « ce siècle de splendeur théologique fut l'avant-scène de la barbarie1 ».

Dans les récits qui précèdent, on a lu des paroles de combat et l'on a vu des violences : c'était l'histoire de l'Église militante ; elle satisfait la conscience religieuse des uns, mais elle blesse la conscience politique des autres. Si nous avons montré ce que d'ordinaire on cache, si nous passons, sans nous y arrêter, à côté de vertus privées qu'on célèbre et que nous honorons, c'est que notre tache est l'étude de la vie publique du peuple romain et la recherche des causes qui ont ruiné l'État. Aux agiographes de présenter, comme la rançon des malheurs de l'empire, la pureté de vie, la charité de pieux évêques, de saints personnages et de nobles matrones ; à nous, qui depuis si longtemps vivons avec ce peuple et qui le voyons mourir, de traverser tristement ce quatrième siècle où le bruit des disputes religieuses empêche d'entendre les pas des Barbares qui approchent, où Dieu a eu beaucoup d'adorateurs intéressés, la patrie pas un.

1 Yilleinain, l'Éloquence chrétienne au quatrième siècle, p. 515.

'- Sur la base se lisent des mots inintelligibles : IAlHXnïOlH IT0ESA.I xxxSEe'l*. Pierre gnostique sur calcédoine saphirine de 20 millimètres de hauteur sur 16 de largeur. (Cabinet de France, n" 2185.)

L'épervier mystique sur la tète d'un Génie tenant un serpent2.

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