‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des Barbares (volume 2)Chapitre 55 sur 112 · IV. — SAINT AMBROISE; LA PÉNITENCE DE THÉODOSE · texte numérisé non relu

IV. — SAINT AMBROISE; LA PÉNITENCE DE THÉODOSE

Depuis quinze ans, Anibroise régnait à Milan. Courtisé par Gratien, écouté de Valentinien II et de Maxime, vainqueur de l'hérésie arienne et de l'impératrice Justine1, il avait bien vite gagné la confiance de Théodose. Mais ce n'était pas assez : il aurait voulu diriger la conduite du prince en même temps que sa conscience, être initié à ses desseins, et, l'habitude n'étant pas prise encore de mettre des évêques dans le conseil, il se faisait tenir au courant de tout ce qui s'y passait. Cette ingérence d'un prêtre dans les affaires publiques déplaisait à beaucoup de membres du consistoire impérial, même à l'empereur, qui menaça les indiscrets des plus sévères châtiments. L'évêque osa lui écrire pour se plaindre que, seul de tous les amis du prince, il ne pût rien entendre2. Quarante ans à peine après la mort de Constantin, Ambroise rêvait d'une société qui, pour trouver les voies du salut, serait dirigée par les évêques, médiateurs nécessaires entre le ciel et la terre.

A l'extrémité orientale de l'empire, une petite cité des bords de l'Euphrate, Callinicum, avait une synagogue, que l'évêque du lieu fit brûler par ses moines. Aucune loi n'ayant interdit le culte hébraïque3, l'empereur devait aux Juifs protection, et, comme ils étaient nombreux sur cette frontière, il pouvait être dangereux de la leur refuser. Théodose décida que l'évêque rebâtirait le temple détruit et que les incendiaires seraient punis. Cette infraction à la paix publique était une affaire d'ordre civil, Ambroise en fit une question religieuse, « parce qu'il faut que la discipline de l'Etat se subordonne à la religion4 ». Dans une longue lettre adressée au prince, il appelle la synagogue de Callinicum une maison d'impiété, un réceptacle de folies, quoiqu'il en existât une dans Milan même, à côté de sa cathédrale, et

1 Cette impératrice semble être morte durant la guerre contre Maxime.

- Ambroise, Ep., 51 : Solimihi in tuo comitatu jus naturx ereptum videbam audiendi.

3 Code Théod., XVI, 8, 9 : .... Judœorum sectam nulla lege prohibilam. Dion Cassius (XXVII, 17) l'avait déjà dit au commencement du troisième siècle, et cette tolérance datait de la république. Cf. Hist. des Romains, t. VI, p. 87, n. 3. Il y avait, hors de Callinicum, un temple des Valentinieus, sorte de chrétiens judaïsants. Il fut pillé et brûlé comme la synagogue.

4 Quid est amplius, disciplinas species an causa religionis? Cedat oportet censura devotioni (Ambroise, Ep. 40, § H). Il avait dit au concile d'Aquilée (Lettre 1) : « C'est aux évêques à juger les laïques et non aux laïques à être juges des évêques. Cf. le chanoine Hermant, Vie de saint Ambroise, p. 141.

il termine sa dépêche à l'empereur par une menace. « Je vous écris, lui dit-il, pour que vous m'écoutiez dans votre palais, afin que je ne sois pas forcé, peut-être, de me faire écouter dans l'église1. » La menace s'accomplit. Théodose étant venu faire ses dévotions dans la cathédrale, l'évêque le somma, en présence de tout le peuple, de révoquer la sentence. Tant que le prince hésita, il suspendit l'office. Debout devant lui, il disait : « Je suis dans le trouble et l'inquiétude ; rendez la liberté à mon esprit ; mettez-moi en état d'offrir pour vous le sacrifice. » Théodose, faible comme tous les violents, finit par céder2. Petite affaire, mais de grande conséquence. La lutte du sacerdoce et de l'empire n'avait eu lieu jusqu'alors qu'en paroles : voici que les deux partis en viennent aux actes, et c'est l'empire qui s'humilie. Cet évêque, qui estime que des moines ont eu raison de brûler des temples, est déjà sur la voie qui conduira l'Église à trouver bon que les hérétiques soient brûlés \

Dans cette affaire, Ambroise eut tort; dans une autre, il eut raison. Une faute de Théodose, qu'il faut appeler de son vrai nom, un crime, révéla à l'Église qu'elle pouvait se faire juge des princes et se servir contre eux d'une arme redoutable, l'excommunication.

Thessalonique, sur son golfe magnifique et profond, était, après Constantinople, la plus grande et la plus riche cité de Ylllyricum oriental. Le préfet du prétoire y résidait; chaque jour, des marchands étrangers y arrivaient : par mer, de l'Hellespont, de l'Asie et de l'Égypte ; par terre, de l'Adriatique qu'une grande voie militaire (via Egnatia) reliait à l'Archipel. Des Goths, commandés par Bothéric, y tenaient garnison ; mais Grecs et Barbares ne vivaient pas en bonne

4 Feci ut me tnagis audires in regia, ne necesse esset audires in ecclesia (Ambroise, Ep. 40 ; cf. ibid., 41).

- Ambroise écrivait à Tbéodose : Habes naturx impetum, quem si quis lenire velit, cilo vertes ad misericordiam, si quis stimulet, in majus exsuscitas, ut eum revocare vix possis (Ep. 51, § 4). Cette inconsistance de caractère, si fâcheuse dans un prince, se voit dans sa conduite et dans ses lois. Presque au même jour, Symmaque est exilé et gracié. (Symmaque, Ep., II, 31 ; Tillemont, V, 500.) Suivant saint Ambroise, les habitants de Thessalonique, condamnés le matin, sont pardonnés le soir et de nouveau condamnés le lendemain. Proculus est envoyé au supplice, puis rappelé, mais trop tard. Dans l'affaire d'Antioche, mêmes alternatives. Sous l'influence de l'évêque de Milan, il prive les Eunomiens du droit de tester et d'hériter (Code Théod., XVI, 5, 17); sous celle de ses conseillers habituels, pleniore consilio, il les rétablit dans leurs droits civils. (Ibid., 25.) Il légifère sur les diaconesses, d'une façon à Milan (XVI, 2, 27), et d'une autre à Vérone, trois mois après (ibid., 28) ; en 590, il interdit aux moines, à la demande des juges, de quitter la solitude, déserta loca et vastas solitudines, et, en 592, il autorise leur résidence dans les villes (XVI, 5, 1-2). Sur l'inégalité de son humeur, voyez Zosime, IV, 51.

3 On a vu (p. 475) que déjà les priscillianistes avaient été mis à mort.

intelligence; la rusticité des uns déplaisait à l'esprit raffiné des autres, qui s'indignaient d'avoir pour maîtres ceux dont autrefois ils faisaient leurs esclaves. Un cocher du cirque, favori du peuple, ayant été jeté en prison, une émeute éclata dans laquelle périrent Bothéric et plusieurs de ses officiers. De chers souvenirs attachaient Théodose à Thessalonique : c'était la ville de son baptême et des premiers actes

Thessalonique, vue de la mer*.

de sa vie d'empereur ; il y avait longtemps vécu ; il en connaissait beaucoup d'habitants. Cependant, à la nouvelle de l'émeute, il ordonna de venger ses Goths par l'extermination du peuple. Ambroise, informé de la résolution prise en conseil, plaida auprès du prince le pardon des coupables, et, si nous devons l'en croire *, il réussit à l'obtenir. Mais le châtiment, qui fut tramé comme un complot, prouve que l'empereur se délivra de sollicitations importunes par une vague promesse de clémence. Une fête fut annoncée au peuple, qui accourut en

1 Cousinery, Voyage en Macédoine, t. I, p. 25. Ep„ 51, et de Qbitu Theod., 34.

foule au cirque. Tandis que tous les regards étaient fixés sur les jeux, la soldatesque entoura l'édifice en silence, et, sur un signal, pénétrant par toutes les issues, elle se rua sur la multitude désarmée. Durant trois heures elle tua sans merci; personne, ni femmes, ni enfants, ni vieillards, ne fut épargné. Un marchand étranger, arrivé peut-être après l'émeute, offrait toute sa fortune pour racheter la vie de l'un au moins de ses deux fils; pendant qu'il hésitait à faire le terrible

Athlètes et juge (Aselius, Constantius et Ilarus)1.

choix, les Goths, pour qui ce massacre était une fête, les égorgèrent tous deux. Quel fut le chiffre des morts? Sept mille selon les uns, quinze mille selon d'autres. Sozomène prétend que, d'avance, on avait réglé combien de têtes chaque assassin rapporterait : le prix du sang leur fut donc payé (390).

La première fois que Théodose se rendit à l'église, après qu'on eut appris à Milan le massacre de Thessalonique, Ambroise, l'arrêtant sur le seuil, lui reprocha son crime et lui interdit l'accès du saint lieu, où ne pouvaient entrer ceux qui avaient versé le sang innocent. C'était mettre l'empereur hors de la communion des fidèles. Le toutpuissant monarque recula devant ce prêtre désarmé et, à en croire les

1 Achille Deville, Histoire de la verrerie dans l'antiquité, pl. XXX.

historiens de l'Eglise, il resta durant huit mois dans son palais, dépouillé des ornements impériaux, gémissant et pleurant, parce que « la maison du Seigneur, ouverte môme à des mendiants, était fermée pour lui, comme l'étaient aussi les portes du ciel ». Lorsqu'il lui fut permis de revenir au temple, après cette pénitence publique, il se prosterna contre la terre qu'il trempa de ses larmes et, devant tout le peuple, il demanda le pardon de son péché, en disant à l'évêqùe avec le psalmiste : « Redonnez-moi la vie selon vos promesses1. »

Sarcophage de Vérone : Jésus bénissant le démoniaque2. (P. 486.)

La scène est belle, et, de ce jour, l'Église eut à présenter aux princes un exemple fameux de la puissance des remords et de la soumission à ses ordres. L'histoire a des raisons de penser qu'il y eut, au palais, moins de larmes, de soupirs et de gémissements. Théodose, zélé catholique, habitué par Ambroisc à l'obéissance, accepta la sentence prononcée sur lui et s'abstint de l'assistance aux offices. Mais il n'était pas encore, malgré sa docilité, un moine que des" évèques pussent reléguer dans une cellule, comme le sera Louis le Débonnaire. Il continua d'accomplir les actes souverains, car il nous reste beaucoup de

1 Ambroise, de Obitu Theod., 34; Théodoret, V, 18; Sozomène, VII, 24; Rufin, II, 18; Augustin, de Civ. Dei, V, 2G. Voyez le chanoine Hermant, op. cit., p. 414 et suiv. 4 Maffei, Verona illustrata, pars III, p. 54.

486 L'EMPIHE CHRÉTIEN (306-395).

lois de cette année, et il ne s'enferma point dans son palais, puisque trois de ces lois sont datées de Vérone. La primitive Église ne réconciliait l'homicide que sur son lit de mort. Saint Basile, au quatrième siècle, exigeait encore vingt années de pénitence, Ambroise abrégea ce temps d'épreuve, trop long pour un prince ; il en fixa le terme à la Noël de 590, quand revenaient pour les chrétiens les jours de joie et que Jésus semblait renaître.

Ambroise, par sa fermeté courageuse, Théodose, par son humilité, venaient d'accomplir, chacun, un acte mémorable qui grandissait l'évêque et abaissait le prince, tout en le relevant comme chrétien. Puisque, au milieu de l'universelle servilité, il n'y avait pas d'opinion publique, capable de prévenir ou de châtier les crimes des puissants, il était nécessaire que l'autorité morale, disparue de la société civile, se conservât dans la société religieuse. C'est une force nouvelle qui apparaît et que, pour une pareille société, l'histoire approuve. Comme toutes les forces, celle-ci produira, selon les temps et selon les hommes, des effets utiles ou détestables, car les puissances s'élèvent par leurs services et tombent par leurs abus, et, un jour, il faudra rendre à la société civile la plénitude de ses droits. Mais, dans cette fin lamentable du monde antique et au commencement de cet âge où se déchaîneront toutes les brutalités, il était bon que la conscience humaine, partout ailleurs étouffée, se retrouvât vivante au cœur de l'Église1.

Un contemporain, un historien catholique, Socrate, aura beau dire : « Les empereurs se sont rendus maîtres des affaires de l'Église ; ils ont disposé, avec un pouvoir absolu, des plus grands conciles, comme ils en disposent encore aujourd'hui2 » ; en face de ce droit impérial, que confirme l'histoire religieuse du quatrième siècle et dont il subsistera des restes jusqu'au concile de Constance (1414), s'élèvera le droit nouveau qui attribue à l'Église un pouvoir de correction sur le prince. Ce n'était pas une prétention inattendue : l'Église en avait eu la pensée au sortir même des catacombes, et, avec son principe, elle ne pouvait point ne pas l'avoir. Vingt-sept années auparavant, Grégoire de Nazianze avait osé répondre à un préfet impérial : « La loi

1 Les historiens de l'Église, Sozomène, Théodoret et Rufin, disent qu'Ambroise exigea de Théodose une loi qui mît un intervalle de trente jours entre l'arrêt et l'exécution. Cette loi, au sujet de laquelle il existe des difficultés (voy. Haenel, ad leg. Cod. Theod., IX, 40, 15, p. 939), ne fut d'ailleurs que le renouvellement et l'extension d'une loi de Tibère qui avait donné aux condamnés à mort un sursis de dix jours.

4 Socrate, Hist. ceci., V, 1.

du Christ te soumet comme les autres à ma puissance et à mon trône ; car nous aussi nous sommes des rois ; nous gouvernons un empire supérieur et plus parfait que le votre, à moins qu'il ne soit juste de dire que l'esprit le cède à la chair et le ciel à la terre » Sans la pratiquer toujours, l'Église a toujours honoré cette liberté religieuse. Dans la préface de l'office célébré pour saint Hilaire de Poitiers, on disait : « Il est resté sans crainte devant César » ; et, au moment de ses démêlés avec Justine, l'archevêque de Milan avait prononcé une parole qui ouvrait la voie à toutes les prétentions théocratiques : « L'empereur est dans l'Église, il n'est pas au-dessus d'elle ; imperator intra Ecclesiam non supra Ecclesiam est2. » Treize siècles après saint Ambroise, Bossuet écrira encore : « L'Église a appris d'en haut à se servir des rois et des empereurs pour mieux servir Dieu r>. »

L'exemple d'Ambroise fut suivi. Sous le fils de Théodose, l'évêque de Ptolémaïs excommunia le président de laPentapole. Ce gouverneur, coupable d'exactions et de cruautés, méritait d'être puni par le prince: ce fut l'Église qui le frappa4; et ce fait, que nous apprenons par hasard, a dû se renouveler fréquemment. La tentation d'affirmer le pouvoir de l'Église sur l'autorité civile était trop forte pour que les évêques n'y aient pas souvent cédé5, et plus l'Église prenait de force, plus les populations l'obligeaient à défendre leurs intérêts temporels. Saint Jean Chrysostome, saint Augustin, se plaignent de passer leur vie à s'occuper des choses de la terre. De ce double principe, défense du faible et défense de la foi, admis par les intéressés eux-mêmes, rois et peuples, dérivera, pour les évêques, le droit d'examiner et de punir tout acte de la vie qu'ils voudront considérer comme un péché, et,

1 Grégoire, Aux citoyens de Nazianze et au préfet irrité, irpb; ?ov âp^evra ôpyi&jwMOv. Kal 6 toù Xpiirroû vo'jao; Û7torî8riaiv ûu.à; tyî èu.fi Swturrsict x.aù 7<j> èjaû ftaiu,XTt. x. t. X. (Disc. XVII, § 8, 1. 1, p. 271 , édit. Billy, anno 575.) Quelques années plus tard, Théodoret (Hist. eccl., IV, 5, ad (in.), mettant dans la bouche de Théodose un discours qu'il n'a pas tenu, lui fait dire ce que l'Église dira à tant de princes du moyen âge : « Baisse la tête : r^ii; oE tt.v (îaaiXsiav îôûvovre; eiXtxpivû; «ùtû [à l'évêque] -îx.- îôu.ETspa; ÛTCOicXîvoipv xECpœXà;, xoù toi»; irap' Èxsîvou ■jsv&j/.svgu; iXéyymç.,.. <o; ixrpixïiv àaîraÇot'u.sOx Oepaireîav. » Voy. t. VI, p. 594, n. I, et t. VIT, p. 514 et suiv.

2 Ambroise, Lettre 21. Cependant, dès les premiers siècles de l'ère chrétienne, des prières liturgiques furent instituées pour l'empereur et les magistrats romains, dans toutes les communautés chrétiennes de l'empire. (Mangold, de Ecclesia primœva. Bonn, 1881.)

3 Sermon sur l'Unité de l'Église.

* Synesius, Contre Andronicus et Lettres 129, 152, édit. Druon. Pourtant cet évêque disait : « Dieu a séparé le sacerdoce et l'administration des affaires publiques; » et il fut contraint de s'en mêler sans cesse.

3 Socrate (VII, 15-15) dit, à propos de la rivalité de saint Cyrille etd'Oreste, préfet d'Egypte, que les empiétements des évêques sur la juridiction des gouverneurs étaient habituels.

après avoir fait du souverain son justiciable, l'Église essayera, pour mieux gagner les âmes, de subordonner la loi civile à la loi religieuse. Les deux termes de l'antagonisme sont donc posés; et ce que le grand Arnauld appellera « l'hérésie de la domination cléricale » commençait. C'est l'annonce des événements qui troubleront profondément le moyen âge, la lutte du sacerdoce et de l'empire; lutte qui n'est pas finie : l'Encyclique de Grégoire XVI et le Syllabus de Pie IX l'ont renouvelée.

La pénitence de Théodose fut d'un bon exemple, mais elle lui profita peu. Le ministre Rufîn, qu'Ambroise accuse d'avoir été le conseiller funeste du massacre, conserva la confiance de son maître; deux ans plus tard, après la disgrâce du préfet Tatianus et de son fils , originaires de la Lycie, l'empereur nota tous leurs compatriotes d'infamie et priva de leurs charges les Lyciens qui en possédaient1. Le mal était moins grand qu'à Thessalonique ; la faute était la même, puisqu'elle rendait encore les innocents solidaires des coupables. Aussi n'aurait-il pas fallu se fier plus que de raison aux promesses d'un rescrit sans doute inspiré à cet esprit mobile par quelque pieux sermon. « Nous défendons qu'on punisse celui qui usera de médisance contre nous ou contre le temps présent. Si les paroles proviennent de légèreté, qu'on les méprise; de folie, qu'on en ait commisération; de méchanceté, qu'on les pardonne ~. »

V. — MEURTRE DE VALENTINIEN II (592); ARBOGAST ET EUGÈNE; RÉACTION PAÏENNE; DERNIÈRE VICTOIRE ET MORT DE THÉODOSE (17 JANVIER 595).

Théodose demeura trois ans en Italie, jusqu'en juillet 391, remettant l'ordre dans les provinces troublées3 et ôtant ce qu'il y restait de paganisme officiel, môme celui qui ne l'était pas : une constitution de 591 interdit les sacrifices accomplis aux frais des particuliers, même le culte des Lares et des Pénates1. 11 repoussa une troisième de-

1 Code Théod., IX, 38, 9. Tatien, accusé de concussion, fut exilé; son fils Proculus décapité (6 déc. 592). Ce procès donna lieu peut-être à la loi portant peine de mort contre ceux qui pillaient les peuples. (Ibid., IX, 28, 1.) Auparavant, la peine était une restitution au quadruple.

- Code Théod., IX, 4, 1, anno 595.

5 Loi du H mars 591 (Code Théod., III, 5, 1), qui rend à la liberté sans rançon les enfants que leurs pères, sous le coup de la misère, avaient vendus; Trajan avait fait même chose (Pline, Ep., X, 72); loi du Ier juillet 591 permettant de tuer les voleurs nocturnes (Code Théod., IX, 14, 2), etc.

* Ibid., XVI, 10, 10 et ibid., loi 12. Cf. notre t. IV, p. 19 et n. 2.

mande du sénat de Home pour le rétablissement de l'autel de la Victoire, et, par son exemple, par ses paroles, il décida beaucoup de personnages considérables à croire ce que croyait leur prince- Mais, s'il était l'ennemi du vieux culte en tant qu'institution publique, il ne l'était pas de ceux qui restaient fidèles à la foi de leurs pères ou qui ne passaient pas à la sienne, quand il trouvait utile de leur demander des services. Il gardait des païens dans son entourage et les élevait aux plus hautes charges, comme Arbogast, le maître de la milice en Occident, comme Tatianus, le préfet du prétoire en Orient'. Il donna le consulat à celui qui était dans Rome le défenseur officiel des dieux, Symmaque ; il paya les éloges du rhéteur Drcpanius par le proconsulat d'Afrique, et il n'est question pour l'Italie d'aucune des violences commises en Orient, où la guerre contre les temples continuait par la destruction du plus célèbre d'entre eux, le Sérapéion, et le pillage de la bibliothèque d'Alexandrie2. Une partie des chefs-d'œuvre de Rome et de la Grèce fut alors anéantie.

Théodose voulut voir Rome, la vieille capitale du monde romain : il y entra le 13 juin 589, avec Yalentinien II. Pour ce voyage, il avait fait venir de Constantinople son fils Honorius, afin de le montrer au peuple et au sénat, sans doute dans le secret dessein de reléguer plus tard le docile Yalentinien en Gaule et d'assigner la préfecture d'Italie à Honorius 3.

L'exécution de ce plan commença après l'hiver, que Thôodose passa dans Milan avec son fils et son beau-frère. En se séparant de Valen-

' Le consulaire Ricomer, le préfet Flavianus, Albinus, le gouverneur d'Antioclie, en 587, etc., étaient païens

2 Cf. ci-dessus, p. 461; Socrate, V, 16-17; Théodoret, V, 21, et Sozomène, VII, 15. Les païens d'Apamée, dont le grand temple de Jupiter avait été renversé, se vengèrent en tuant l'évêque de cette ville. Les temples de Pétra, d'Aréopolis sur l'Arnon, de Gaza en Palestine, et sans doute bien d'autres, restèrent debout.

3 Théodose demeura à Rome jusqu'au 1er septembre. Il y rendit plusieurs lois. Nous mentionnerons seulement celle qui, renouvelant une loi de Marc Aurèle (Hist. des Romains, t. V, p. 261, n. 5), réduisit à cent vingt-cinq le nombre des jours fériés (Code Thcod., II, 18, 19), et une autre obligeant quiconque découvrira un magicien de conduire au juge « cet ennemi du salut commun », avec défense, sous peine de la vie, de tuer secrètement les auteurs de maléfices, de peur qu'on ne s'autorise du prétexte de magie pour assouvir ses haines particulières. Cette loi et le chapitre où Socrate (V, 18) parle de certaines réformes faites à Rome par Théodose donnent une triste idée de l'état des esprits dans cette ville où le christianisme était aussi impuissant que l'avait été la philosophie à agir sur les mœurs de la population. La communauté chrétienne de cette ville, comme celle de Constantinople et de bien d'autres cités, se partageait alors entre deux évèques, l'orthodoxe Sirice et le novatien Léonce. Celui-ci obtint de Théodose la grâce de Symmaque, un moment compromis pour un éloge qu'il avait fait de Maxime. (Socrate, Hist. ecci, V, 1 i.)

tinien (juillet 591), il l'engagea à se rendre à Trêves pour veiller sur cette frontière que, durant la guerre contre Maxime, les Francs Ripuaires avaient encore ravagée, sous la conduite de leurs chefs Génobaud, Marcomer et Sunno. Une partie des envahisseurs avait été détruite dans la forêt Charbonnière, entre la Sambre et l'Escaut; mais les autres étaient rentrés avec leur butin en Germanie. Les Romains avaient voulu les y suivre; surpris dans un bois marécageux, ils y avaient presque tous péri1. Il était nécessaire que l'empereur se rapprochât de cette frontière en y ramenant des troupes et un bon général. Ce bon général fut le Franc Arbogast, qui, dans les derniers mois de 592, passa le Rhin et vengea la récente défaite des légions, sans pousser trop loin les hostilités, parce qu'il cherchait moins à vaincre qu'à traiter, pour obtenir des Francs une bonne paix et des auxiliaires2. Il avait besoin de l'une, et les autres lui étaient nécessaires, car, lui aussi, venait de faire une révolution.

Cet Arbogast, le personnage le plus considérable de l'empire d'Occident, avait été chargé par Théodose du commandement des forces cantonnées en Gaule; il était maître de l'armée, bien plus que Yalentinien, et ses compatriotes, ses créatures, remplissaient tous les emplois. Quels furent ses desseins? Se proclamer empereur? C'est douteux, puisqu'il ne l'a point fait quand il le pouvait faire. Avoir une grande influence dans le gouvernement? Assurément; et le faible prince de vingt ans qui avait été ballotté par tant de fortunes diverses, sans avoir su en dominer une seule, aurait dû prendre pour guide cet habile homme de guerre dont les talents et la fidélité avaient été éprouvés sous deux empereurs. Mais ce n'était pas le compte de ceux qui l'entouraient. Le vieux soldat, qui avait une vertu inconnue en ce temps-là, le mépris de l'or, les effrayait3. Il parlait librement au prince des affaires publiques et il repoussait toute mesure qui lui paraissait contraire aux intérêts de l'État *. Une influence si grande et qui se cachait si peu était intolérable pour des courtisans : ils persuadèrent à Valentinien qu'il était captif dans son palais de Vienne,

1 ....perturbatis onlinibus cœsœ legiones. Dans ce récit, Sulpice Sévère montre les Francs se servant de flèches empoisonnées et la Loi salique (tit. XX. 1, 2) mentionne cet usage.

2 Grégoire de Tours, II, 9.

3 Les dilapidations des courtisans continuaient, car saint Àmbroise (de Jos., 7) parle, pour les premières années de Valentinien II, de vaches grasses auxquelles avaient bien vite succédé les vaches maigres.

4 ....xsv.y-*Twv ÛTr£jci}.!av ttsû; tgv $a.aikix irappïimafcsôai, xal o'ca |ati y.a,X£>; aùîù p.r,Sk 7tpoa»ixdv-

tu; ï-/î:v è^o'kei y.uXûciv (Zosime, IV, 53).

et ils le poussèrent à se délivrer d'un tuteur incommode qui ne respectait pas assez la fiction d'un jeune homme de vingt ans exerçant la plénitude du pouvoir souverain. De secrets messages furent même adressés à Théodose pour qu'il vint tirer son beau-frère de servitude. L'empereur d'Orient savait ce qu'il devait penser de ces colères juvéniles ou intéressées : il n'intervint pas. La cour se résolut alors à agir. Comme Arbogast entrait un jour au consistoire, Valentinien lui tendit un rescrit qui le destituait. La séve barbare remonta au cœur de ce Franc civilisé : il jeta dédaigneusement à terre la lettre impériale en s'écriant que, nommé par Théodosc, il ne pouvait être révoqué que par lui. Valentinien, en qui reparaissait parfois la violence paternelle, saisit l'épée d'un de ses gardes pour en frapper Arbogast. On se jeta entre eux, mais, avec les mœurs de l'Orient qui régnaient dans toutes ces cours, une pareille scène équivalait à un arrêt de mort pour le lieutenant ou pour le prince. Ce fut le prince qui périt; peu de temps après, on le trouva pendu à un arbre, ce qui permit de représenter sa mort comme un suicide (15 mai 592). Son corps fut rapporté à Milan, où Ambroise, dans une oraison funèbre, assura que le ciel s'était ouvert pour le recevoir. Valentinien n'avait pas encore été baptisé, et, pour les théologiens, le salut sans le baptême est impossible; mais ce genre de discours autorisait, même un saint, à prendre beaucoup de liberté1.

Arbogast choisit pour le remplacer un Romain, Eugenius, qui doit avoir eu quelques talents puisqu'un ancien consul, le Franc Richomer, partant pour Constantinople, le lui avait recommandé2. C'était un personnage d'obscure naissance, ancien rhéteur, qui s'était élevé assez haut à la cour pour que saint Ambroise fût en correspondance avec lui et que Symmaque lui donnât le titre de clarissime; on croit qu'il fut chef de la chancellerie impériale 3. 11 était chrétien, ainsi que devaient l'être beaucoup d'hommes de ce temps-là dans le monde officiel, par convenance et sans ardeur; Arbogast, resté païen, eut cependant quelque peine à lui faire restituer les revenus des temples, tant de fois redemandés par le sénat romain, afin de se donner l'appui de

1 De Obilu Valent., 51, et Ep. 55. Saint Augustin (de Civ. Dei) déclare ne pas savoir si Valentinien fut assassiné ou s'il périt par accident. Beaucoup crurent à la fable du suicide répandue par Arbogast et ses amis. Cf. Rufin, II, 51; Sozomène, VII, 22; Socrate, V, 25.

2 Claudien (IV consul. Honor., vers 67 et 74) l'appelle « le client et le serviteur de l'exilé barbare ».

3 Ambroise, Ep. 15; Symmaque, III, 60, 61 ; Socrate, V, 25.

ceux qui n'étaient pas encore ralliés de cœur à la foi nouvelle1. Il se produisit alors une curieuse réaction païenne, mais elle n'eut de vivacité qu'en deux points : à l'armée, qui, composée de Barbares, n'était chrétienne ni par les idées ni par les mœurs, et à Rome, la ville des souvenirs, où tout parlait des dieux et de la gloire dont ils avaient récompensé leurs adorateurs. L'image de l'Hercule invincible rem-

L'Hercule invincible2.

plaça la croix sur les enseignes ; et les défilés des Alpes par où pouvait venir une attaque furent solennellement mis sous la protection de Jupiter représenté par des statues dont la main tenait son foudre d'or3 : De Jove.... Latio, dit un mauvais poète contemporain, voluit sperare salutem. À Rome, où se trouvaient plus de païens qu'on ne pense1, le chef du parti était un personnage considérable, Flavianus,

1 Ambroise dit (Ep. 57) qu'Eugène n'accorda qu'à la troisième ambassade du sénat cette restitution.

2 Le dieu vainqueur terrasse la biche Cérynitride aux cornes d'or et aux pieds d'airain. La massue d'Hercule est sur le sol. Groupe de bronze trouvé en Bourgogne au dix-huitième siècle. Hauteur 14 centimètres, largeur 16. (Cabinet de France, n° 5036.)

5 Théodoret, V, 24, et S. Augustin, Civ. Dei, V, 26 : .... Jovis simulacra nescio qtribus ritibus velul consecrata et in Alpibus constituta.

4 Cf. Henzen, Bull, de VInst. de corresp. arch., 1867, p. 174; 1868, p. 90. Dans sa seconde lettre à Valentinien II, saint Augustin dit : [Romae] omnibus in templis arœ, sacrificia sua [gentiles] ubique concélébrant. Il en était de même dans toutes les grandes villes. Pour l'Afrique au cinquième siècle, voyez la lettre de saint Augustin à Pammachius, § 5, et, dans

qu'Eugène nomma préfet du prétoire. Il proclama un justitium de trois mois, ou la suspension, pour ce temps, de la justice et des affaires, afin de procéder à la purification religieuse de la ville, selon les anciens rites. Il célébra toutes les fêtes inscrites au calendrier païen; lui-même se soumit au baptême sanglant du taurobolc qui devait le rendre pur et saint pendant vingt ans, viginti mundus in annos1. La statue de la Victoire, tant de fois chassée du sénat, y reparut triomphante.

Les catholiques, étonnés de ce réveil d'un mort, gardèrent le silence. « J'ai été seul, dit Ambroise, à résister au décret2; » et il le fît avec une modération qui n'était pas dans ses habitudes. Il ne pouvait avoir de doutes au sujet du meurtrier de Valentinien II ; mais Arbogast n'était pas le docile Théodose. Dans l'oraison funèbre prononcée par Ambroise aux funérailles du malheureux prince, pas une parole ne fut blessante pour l'assassin, et, tout en évitant de se rencontrer avec Eugène, l'évêque lui écrivit comme à l'empereur véritable.

A quel titre d'ailleurs refuser obéissance au nouvel élu des soldats? La seule légitimité reconnue était celle du succès.

Théodose, qui avait hésité quatre ans à s'engager contre Maxime, eût hésité bien davantage devant un général renommé, comme l'était son nouvel adversaire. Mais ce qu'il n'aurait peut-être pas fait pour Valentinien, malgré les instances de l'impératrice Galla, il le fera pour sa religion. Eugène espéra quelque temps le gagner. Il mit l'image de Théodose avec la sienne sur les monnaies, et, tandis que, à Constantinople, l'empereur d'Orient se désignait consul, pour

saint Avitus, Homilia de Rogationibus, la vive opposition que les païens de Vienne firent à cetévèque contre l'établissement d'une fête chrétienne dans cette, ville. Voy. p. 87, n. 1.

1 Sur ce dernier effort du paganisme, voyez la curieuse et savante étude de M. de Rossi dans le Bull, di archeol. crist., t. VI, juillet-août 1808.

2 Ambroise, Ep. 57.

3 Statuette de bronze du cabinet de France, n" 5047.

La Victoire3.

Honorais

l'année 593, avec un de ses officiers, Eugène, à Rome, écrivait le nom de Théodose à côté du sien, dans les Fastes consulaires.

L'année 595 fut, des deux parts, employée aux préparatifs. Eugène grossit ses forces d'un grand nombre d'Alamans et de Francs ; Théodose appela aux armes ses Goths, des Alains, des Huns, des Ibères et des Sarrasins : ses principaux officiers furent : Gaïnas, Saul, Alaric, l'Ibérien Bacuve et le Vandale Stilichon, qui avait épousé sa nièce Serena ; Timasius est le seul de ses généraux qui porte un nom romain. Gildon, riche et puissant prince maurétanien à qui Yalentinien avait donné le gouvernement de l'Afrique, refusait de reconnaître Eugène, mais il refusa aussi les secours que lui demanda Théodose : il se proposait de

prendre l'Afrique pour sa part dans le déchirement de l'empire5.

A la fin de mai 594, l'empereur quitta Constantinople, où il laissa ses deux fils, Arcadius et ïïonorius, sous la garde du ministre Rufin : l'impératrice venait de mourir. Il mit trois mois à atteindre les Alpes. Arbogast n'avait pas voulu lui disputer la Pannonie, si fatale à Magnence et à Maxime; il espérait que les troupes ennemies, fatiguées et diminuées par la longueur du chemin, arriveraient en désordre, et il avait tenu son armée repue et reposée derrière les Alpes Juliennes. Ces montagnes ne sont pas pour l'Italie une barrière sérieuse. Théodose, venu iYjfiniona (Laibach). en força aisément le passage, dans un combat d'avant-garde où Flavianus périt.

La bataille décisive se donna le 5 septembre, dans le voisinage de Heidenschaft, non loin d'Aquilée, sur les bords du Frigidus (Wippach) \

Médaillon d'or d'Eugène 3.

* Médaillon d'or portant, au revers, Rome casquée assise tenant un globe et une haste renversée. (Cohen, t. VI, pl. XVII, n° 2.)

- Théodose, pour le gagner à ses intérêts, lui demanda la main de sa fille Salvina pour Nébride, un neveu de l'impératrice.

3 D. N. EUGENIUS P. F. AVG. et le buste de l'empereur. Au revers, GLORIA ROMANORUM. autour de Rome et Constantinople personnifiées.

4 Ce combat eut lieu peut-être ad Pijrum, près de Hruschizza, où se trouve le passage le plus bas du Birnbaumerwald. Cf. von Czoernig, das Land Gorz und Gradisca, p. 162.

Le premier jour 10 000 Goths tombèrent sous les coups d'Arbogast, et la situation parut si compromise que les généraux de Théodose lui conseillèrent la retraite, pour qu'il se donnât le temps de refaire une armée. Reculer, c'était s'avouer vaincu et l'être en effet : Théodose se résolut à un nouvel effort. Dans la nuit, Arbogast fit occuper par un de ses lieutenants, Arbitrio, les collines situées en arrière des Orientaux, afin de fermer à ceux-ci les passages ou de prendre l'ennemi à dos si l'action recommençait. Mais la fidélité des Barbares était bien chancelante, et Théodose avait passé un an à ramasser, dans ses opulentes provinces, un trésor assez riche pour se mettre en état d'acheter des conversions. Magnence et Maxime avaient été probablement vaincus par l'or plus que par le fer. Le moyen fut-il cette fois encore employé? On ne sait. Ces marchés ne sont pas

1 L'empereur, en habit militaire, tient d'une main le labarum, et de l'autre un globe surmonté d'une Victoire. Moitié du diptyque d'Aoste sur lequel Honorais est deux fois représenté. (L'abbé Gazzera, Mémoires de i Académie de Turin, XXXVIII.)

Ilonorius 1

publics; les effets seuls les révèlent. Or Arbitrio passa du côté de Théodose et, par cette défection, le délivra d'un grand péril. Lorsque le combat s'engagea dans la plaine, un vent violent, descendu des montagnes, enveloppa de tels tourbillons de poussière l'armée d'Eugène, qu'elle cessa d'apercevoir l'ennemi dont tous les traits, au contraire, tombaient dans ses rangs. C'était le phénomène qui avait donné à Marius la victoire sur les Cimbres ; il assura le succès de Théodose. Eugène, saisi par ses propres soldats, fut amené au vainqueur; tandis qu'il était à ses pieds, implorant la vie, sa tète fut abattue : deux jours après, Arbogast, traqué dans les montagnes, se tua1.

Théodose ne survécut que cinq mois à son triomphe : il mourut d'une hydropisie de poitrine, le 17 janvier 595 2. Remarquez que ceux des successeurs de Constantin qui ne sont pas tués ont peine à vivre. Constance meurt à 44 ans; Valentinien . Ier à 54; Théodose à 50, et ses deux fils mourront L'un à 51 ans, l'autre à 59. Les impératrices n'ont pas une plus longue existence : les deux premières femmes de Constance, la mère et l'épouse de Julien, Constantina, Flaccilla, Galla, meurent jeunes. On dirait une race dégénérée. Il eût fallu, pour la renouveler, revenir au système de Diocléticn : l'élection selon le mérite et non pas selon le sang. Théodose oublia que la pourpre lui avait été donnée comme au plus digne, et combien étaient fragiles les couronnes placées sur de trop jeunes têtes. Mais, avec l'établissement d'une cour orientale, l'hérédité était nécessairement devenue le principe de l'empire byzantin. Théodose partagea son héritage entre ses deux fils : l'Orient à Arcadius, l'Occident à Honorius. L'un avait dix-huit ans à peine, l'autre en comptait dix, de sorte que ce sceptre, qui eût été si lourd à porter pour la main la plus virile, fut remis à des enfants5.

L'Église catholique lui a donné le surnom de Grand. Il le mérita d'elle, car il lui sacrifia toute opposition religieuse et il montra

1 Saint Atnbroise, dans sa Lettre 62, demande à Théodose la grâce de partisans d'Eugène qui avaient cherché un asile dans l'église.

- L'arien Philostorge (XI, 2) l'accuse d'avoir causé sa mort par son intempérance. Zosime est quelquefois très- dur pour le destructeur du paganisme; mais, parmi les reproches qu'il lui adresse, n'en est-il pas qui pourraient être fondés?

3 Deux fervents apologistes de Théodose, Gûldenpfenning et Ifland, dans leur livre do- Kaiser Theodosius der Grosse, sont obligés de dire, p. 258 : « Unter Theodosius Regierung, muss man annehmen herrschte dieselbe Bestechlichkeii, Grausamkeit, Verworfenheit der Beamten, dieselbc sunehmende Entleerung der Cnrien, dieselbe Verôdnang fruchlbarer Landslriche und ungesundc Vertheilung von Geld voie fr&her. »

aux évêques une déférence qui leur permit d'élargir le cercle de leur action morale jusqu'à y (aire rentrer le jugement et la condamnation des empereurs. L'histoire, moins généreuse, ne voit en Théodose qu'un prince ordinaire, parce qu'il ne fit rien de considérable pour l'État. Il grossit le Code d'un grand nombre de constitutions, mais il ne mit pas l'empire dans une voie meilleure. Les choses suivirent leur train accoutumé. Peut-être n'était-il plus au pouvoir d'un homme d'en changer le cours, car les Etats ont leur destin, et il faut de bien puissantes mains pour les arrêter sur la pente où leur histoire les a conduits'. Théodose n'en eut pas la pensée, il n'en aurait pas eu la force, et le choix qu'il fit de ses successeurs montre sa confiance aveugle dans la solidité de l'édifice qu'il laissait à la garde de ses deux fils.

On vante sa clémence. Il n'a pas eu la cruauté de Constance, qui se complaisait aux meurtres ; cependant il voulut un moment faire égorger les habitants d'Antioche; il ordonna le massacre de Thessalonique et, en renonçant à la tolérance de Valentinien 1er, il mit beaucoup de trouble dans les âmes et de ruines dans les cités. S'il eut quelques années de paix, à partir de 583, c'est que la cour de Ctésiphon ne fut point en ce temps-là d'humeur guerroyante et que. le pillage, durant quatre années, des provinces euro-

L'impératrice JFAia Flaccilla, femme de Théodose2.

1 Théodose n'aurait pu changer, en quelques années, les mœurs administratives de son empire; mais l'emploi des Barbares dans l'armée romaine datait surtout de Constantin et de Valens. Les vieilles lois sur le recrutement n'étaient donc ni oubliées ni tombées en désuétude; on les appliquait encore, mais pour tirer de l'argent des provinciaux. (Voy. Synesius, Lettre 75.) Au lieu de s'en servir pour reconstituer une armée nationale comme Synesius le demandera au fils de Théodose, il s'entoura presque exclusivement de Barbares.

2 Statuette de marbre blanc, coiffée d'un diadème de perles, trouvée dans l'île de Chypre (hauteur 77 centimètres). Cabinet de France, n° 5503. L'attribution à l'impératrice Flaccilla est autorisée par la comparaison des traits de la statue avec la tète reproduite sur les monnaies de cette princesse.

péennes avait assouvi la grosse faim des Goths. N'avaient-ils pas tout ce qu'ils souhaitaient : un établissement en de fertiles contrées, des pensions pour leurs chefs, des soldes militaires pour leurs guerriers, des dignités pour leurs plus habiles capitaines? « L'ami clés Goths » ne leur refusait rien. L'empire était donc tranquille, non parce qu'il était fort, mais parce que les Barbares étaient pour le moment rassasiés. Le danger subsiste; même il est plus grand qu'il n'a jamais élé, car les Goths sont dans l'empire; et cet empire où il ne reste rien qui puisse le faire tenir debout, ni soldats, ni citoyens, par conséquent plus de qualités militaires1 ni de vertus civiques, a pour gouvernement une administration vénale qui corrompt tout, et, pour défenseurs, ceux qui demain le démembreront. L'invasion pacifique, celle de l'armée et des emplois publics, est faite; quelques semaines après la mort de Théodose, un de ses anciens lieutenants, Alaric, commencera l'invasion violente dans les provinces européennes, tandis que l'Asie sera ravagée par les Huns, et l'Afrique par les nomades du désert. « Cyrène, écrit Synesius, Cyrène, jadis l'objet des chants de mille poètes, n'est plus qu'un amas de ruines2; » et un autre témoin oculaire s'écrie : « Nous voyons tomber la puissance et la gloire de l'empire. Antioche et toutes les villes qu'arrosent l'Halys et le Cydnus, l'Oronte et l'Euphrate, furent assiégées. L'Arabie, la Pjiénicie, la Palestine et l'Egypte étaient dans l'épouvante.... Les Romains craignent, tremblent et succombent devant de méprisables ennemis, et, selon la parole du prophète, « devant un seul homme, « mille se sont enfuis" ».

Ainsi la révolution politique qui va substituer les Barbares aux

1 Sur le misérable état de l'armée romaine, voyez page 547.

- De la Royauté, 5. Voyez aussi son discours, Catastase H, et ses lettres 72-75, 85-87.

3 La lettre de saint Jérôme, n° 37 de l'édition de dom Roussel, est de 595 ou de 396. Ces Huns, venus par mer, ne devaient pas être nombreux. Mais les provinciaux n'avaient point d'armes, et l'année d'Orient était en Italie. La lettre 25, à Agerequia, trace un tableau encore plus sombre de la Gaule, mais elle est de 409, après la grande invasion, et saint Augustin, épouvanté du spectacle qu'il avait sous les yeux, écrivait : « Encore des guerres ! Guerres entre les nations pour l'empire: entre les sectes, juifs, païens, chrétiens et hérétiques. Partout des guerres, ici pour la vérité, là pour l'erreur. » [Œuvres, t. V, p. 172, édit. de 1577.) La lettre. 59 de saint Ambroise, qui est d'une date bien antérieure, montre la dévastation de l'Italie du ÏNord, où ne se voyaient plus que « des cadavres de villes ». M. Villemain termine sa belle étude sur les Pères du quatrième siècle par ces mots : « On oubliait les fortes vertus pour les abstinences monacales, la patrie pour le cloître, et la guerre pour la controverse. Ce siècle de splendeur théologique fut Pavant-scène de la barbarie : tant il est vrai que la religion, secours des âmes, n'est pas un instrument politique qui suffise à tout, et ne peut suppléer, pour les États, ni le travail, ni la liberté, ni la gloire! »

Romains, dans une moitié de l'empire, est en voie de s'accomplir, et la révolution religieuse est achevée. Le retrait par Théodose du rescrit d'Eugène touchant les revenus des temples marque la fin du paganisme officiel, dont le christianisme a depuis longtemps pris la place en l'élargissant. Athanase, Amhroisc, Grégoire de Nazianze, ont mis les droits de l'Église en dehors et quelquefois au-dessus des droits de l'Etat. C'est une société nouvelle qui se forme, et elle aura deux âmes, l'une civile, l'autre religieuse, qui souvent se combattront. L'ancien inonde, où cette division avait été inconnue, est donc bien mort ; il ne reste plus à son historien attristé qu'à coucher le Génie de Rome au sépulcre, où le moyen âge le tiendra dix siècles enfermé.

1 Cette statuette de bronze vert, que notre gravure représente dans sa dimension réelle, a été trouvée à Étaples, en 1868. (Collection de M. Danicourt.)

Hypnos, le dieu du Sommeil, répandant ses pavots

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