III. — TllÉODOSE, VALENTINIEN II ET MAXIME
Maxime s'associa son (ils Victor auquel il donna le prénom de Flavius consacré par la dynastie consfantinienne. Il aurait voulu pousser sa victoire jusqu'au delà des Alpes; mais il avait besoin d'affermir son autorité et de réorganiser ses provinces. Il envoya un de ses comtes à Valentinicn II, cet enfant de douze ans que nous avons jusqu'à présent oublié dans Sirmium et que sa mère, au bruit des événements de la Gaule, avait ramené à Milan. L'impératrice, justement inquiète pour son fils, avait prévenu l'usurpateur, en lui faisant porter des paroles de paix par un comte que saint Àmbroise accompagna. Un autre messagei de Maxime alla proposer fièrement à Théodose la paix ou la guerre : la paix, si ce prince acceptait les faits accomplis; la guerre, s'il croyait, que les Barbares ne profiteraient pas de cette lutte intestine pour mettre encore l'empire en danger". Maxime entendait rester maître de la préfecture des Gaules, mais promettait, à ce compte, de ne point inquiéter Valentinien II. Les deux adversaires se connaissaient personnellement : ils étaient l'un et l'autre Espagnols et ils avaient servi ensemble dans la Bretagne. Théodose avait-il quelque estime pour les talents militaires du nouvel empereur, et, par suite, quelque doute sur l'issue d une guerre avec le chef des vaillantes légions de la Gaule? Croyons plutôt qu'il fut arrêté par la crainte patriotique de livrer ses provinces aux Barbares, tandis qu'il porterait toutes ses forces au fond de l'Occident. Il n'avait rien à redouter de l'empire persan retombé dans les révolutions, après la mort de Sapor II en 579, ni des Goths, qui, tout à la joie d'un établissement paisible que l'empire acceptait et que les Huns ne menaçaient
Monnaie commémorative des succès de Maxime-.
' D. N. FL. VICTOR P. F. AVG., buste du prince. Au revers, VIRTVS R0MAN0RUM. Rome casquée assise. (Monnaie d'argent.)
2 D. N. MAC MAXIMVS P. F. AVG., et le buste de l'empereur. Au revers, VICTORIA AVGG. Maxime et Victor debout soutenant un globe. (Monnaie d'or.)
5 Zosime, IV, 57.
point, n'avaient pas, en ce moment, de chefs désireux de les jeter eu de nouvelles aventures. Mais la situation, sur cette double frontière, pouvait à chaque instant changer; il était prudent d'y veiller. D'ailleurs Théodose s'était fait à sa nouvelle condition. Tout en gardant son affabilité, il aimait le luxe et les plaisirs de la cour, il y oubliait la rude vie des camps, et il semblait résolu à ne la reprendre qu'autant qu'une impérieuse nécessité l'y obligerait. Quels qu'aient été ses motifs pour oublier Gratien et tendre la main à celui qui avait renversé son
Jeux de l'amphithéâtre : cheval ahattu par un lion1.
bienfaiteur, il accepta les offres de Maxime, et, par son ordre, les statues du meurtrier remplacèrent celles de la victime, ou s'élevèrent à coté d'elles dans les principales cités de l'Orient (584).
Le préfet du prétoire, Cynegius, fut chargé de cette mission; il en eut une autre, celle d'interdire le culte païen. Déjà les sacrifices avaient été défendus. « Il ne s'en fait plus, dit Libanius, si ce n'est à lîoine et dans Alexandrie; cependant il était encore permis d'allumer le feu sur les autels et d'y brûler des parfums. » Le gouvernement qui laissait subsister aussi les jeux et les fêtes n'avait donc jusqu'à présent proscrit qu'une moitié de l'ancien culte : l'immolation des victimes,
Groupe du Vatican, musée Pio-Clémentino, salle des Animaux.
pour empêcher de chercher l'avenir dans leurs entrailles'. Peut-être eût-il laissé aux païens cette dernière et innocente consolation d'un grain d'encens offert aux dieux, si les passions religieuses, qu'il ne contenait plus, ne s'étaient déchaînées'. L'empereur paraissant être avec eux, les ardents se ruèrent sur l'ennemi. Des hommes noirs, dil Libanius, couraient en troupes les campagnes et les villes, renversa ni les autels, brisant les images des dieux et parfois les pontifes*. Les païens défendaient leurs dieux : un évoque d'Apamée périt en cherchant à détruire les temples de cette ville. Pour arrêter ce désordre, Théodose le régularisa. Cynegius eut l'ordre de fermer les temples5; il y mit tant de zèle, qu'il en abattit quelques-uns. L'armée fut employée à cette œuvre de propagande orthodoxe \ comme Louvois chargea les dragons de la conversion de nos hérétiques. Quand Cynegius mourut, en 588, l'empereur, qui, pour reconnaître ses services, venait de le nommer consul, lui fit de solennelles funérailles. Il les méritait. Après lui, surtout après la loi de 591, nombre de temples païens ne furent plus en Orient que des ruines ou les sépulcres vides des anciens dieux5. Que de chefs-d'œuvre périrent alors6! De loin en loin nous retrouvons, sous des amas de décombres, des fragments de statues brisées et quelquefois, en un caveau secret, des images de dieux ou de pontifes et des objets du culte proscrit, qu'on avait précipitamment enfouis pour les soustraire à la profanation7. Trois
1 Code Théod., XVI, 10, 0 : .... futura sub exsecrabili consultatione cognoscat. La vanité faisant rechercher tout ce qui classait à part, des chrétiens sollicitaient des charges païennes de pontifes des provinces pour avoir la présidence des jeux et cérémonies; une loi de 58(> {Code Théod., XVI, I, 112) le leur interdit.
2 Libanius, Disc, pour les temples, t. II, p. 192-195, édit. Reiske. Tillemont (t. V, p. 753-4) met la composition de ce discours au commencement de 584. Saint Jérôme (Ep., 7) parle d'un Gracchus, préfet de Rome, en 576, qui brisa aussi quantité de statues et détruisit un sanctuaire de Mitlira.
r' Zosime, IV, 57 : xXeîfipa tgÎ; TEu.s'vsaiv smâeîva:.
4 Libanius le dit, et Socrate (V, 10) le répète. Cynegius conduisit si bien les choses en Egypte, que les Alexandrins catholiques lui dressèrent une statue. (C. I. L., VII, 19.)
s La loi verbeuse de 581 (Code Théod., XVI, 5, 7 au § 5), parlant des églises des hérétiques, les appelle feralium mysteriorum sepulchra. Pour Rome, saint Jérôme (Ep., 7) écrit que « les anciens dieux des nations n'ont d'autre compagnie, dans leurs niches, que des souris et des hilioux » ; et saint Augustin (Sermo CV, 10) dit qu'en 406 toutes les idoles avaient été renversées.
0 En 594, Théodose supprima les jeux d'Olympie, et s'il ne fit pas briser le Jupiter de Phidias, il le transporta à Constantinople, où la statue fut moins en sûreté qu'aux bords de l'Alphée, car elle périt dans un incendie quatre-vingts ans plus tard (475).
7 Voyez le Cijprus de M. de Cesnola et, dans la Revue arch., de 1862, p. 245, une lettre de M. de Vogué racontant les fouilles qu'il avait faites en Chypre : « Ces" fouilles, disait-il, ont prouvé une fois de plus que tous les monuments antiques ont été détruits, leurs fondements mêmes arrachés. » A une petite distance de Golgos, il trouva « une véritable nécropole de
des plus belles œuvres de la sculpture antique, la Vénus de Milo, l'Hercule Mastaï et la Vénus du Capitule,, ont été découvertes en de
Ruines d'un temple en Syrie1.
pieuses cachettes où les païens avaient enseveli leurs dieux persécutés5
statues.... toutes mutilées à dessein. Ici vingt têtes dans un seul trou, là des bras, des torses, des ex-voto, etc. »
1 Lortet, lu Syrie d'aujourd'hui, p. 48. Je ne puis dire si cette ruine d'un temple de Latakieh, l'ancienne Laodicea ad Mare qui avait le meilleur port de la Syrie, fut l'œuvre des agents de Théodose, des Tartares ou d'un tremblement de terre.
- La Vénus de Milo (voy. notre tome III, p. 589) a été trouvée en 1820, à 7 ou 8 pieds sous terre, dans une niche large de 4 pieds, avec trois petits Hermès; l'Hercule Mastaï (t. VI, p. 535), à 8 mètres de profondeur; la Vénus du Capitole (voy. t. VI, p. 557), dans un trou caché par des décombres. Cf. Rev. arch., 1879, p. 81 et suiv. Gracchus, préfet de Rome sous Théodose,
Les bustes d'empereurs ou de particuliers sout intacts; les statues de dieux et de déesses ont presque toutes été mutilées. Par cette différence, on voit la cause des mutilations, et les faits qui viennent d'être racontés autorisent a croire que beaucoup de ces ruines datent du règne deThéodose. A Sakkara , le colossal tombeau du dernier Apis s'est arrêté au milieu de la galerie souterraine qui devait le conduire à sa chambre funéraire1. Tué par les édits impériaux2, l'animal sacré n'avait pu recevoir les honneurs réservés, après sa mort, au représentant d'Osiris. Un sanctuaire, renommé comme le plus vaste et le plus riche de l'Asie, celui de Sérapis, avait échappé à la colère iconoclaste de Cynegius.
En 591, Théodose profita d'une insulte des Alexandrins pour en ordonner la destruction, et il
Serapis et Isis, sur une lampe du musée du Louvre.
frappa d'une amende de 45 livres d'or le gouverneur de province qui entrerait dans un des
détruisit specum Milhnr ac multa dcorum simulacra (S. Jérôme, Lettre 107). M. P. Allard (l'Art païen sous les empereurs chrétiens) pense qu'on a très-exagéré la colère iconoclaste des chrétiens du quatrième siècle. Que tous les évoques n'aient pas poussé les fidèles à la destruction des temples et des statues des dieux, c'est évident ; mais comme, avant Constantin, il y avait eu contre les chrétiens des émeutes païennes que le gouvernement ne pouvait ni prévenir ni empêcher, il y eut, sous ce prince et après lui, des émeutes chrétiennes contre les temples païens. C'était l'effet de l'inévitable loi des réactions historiques.
1 Chaque pharaon faisait travailler à son tombeau dès le jour de son avènement; on préparait de même celui de l'Apis qui, après sa mort, devenait Osiris sous le nom d'Osar-Hapi ou Sérapis.
2 Deux constitutions de 591 interdisent absolument tous les rites du culte païen et jusqu'à la visite des temples restés debout. Le juge qui en aura permis, l'entrée sera frappé d'une amende de 15 livres d'or et son officium versera pareille somme au trésor impérial. (Code Th., XVI, 10 et 11.) Deux lois, de 589 et de 391 (ibid., XVI, 5, 19-20), interdisent aux hérétiques de tenir des assemblées même en dehors des villes. Une autre frappe d'une amende de 10 livres d'or quiconque ordonnera un clerc ou acceptera une fonction dans une secte hérétique (ibid., 21, anno 592). La même année, la peine de mort fut décrétée contre celui qui offrirait un sacrifice, et la confiscation des maisons ou des terres là où l'on aurait brûlé de l'encens aux idoles. (Ibid., XVI, 10, 12. Cf. Théodoret, V, 20, et S. Augustin, de Civ. Dei, V, 26.)
temples restés debout1; trois ans plus tard, il éteignit à Rome la
flamme du dernier sacrifice sur le dernier autel.
Il le crut du moins; mais si, en matière religieuse, la loi peut, par ses menaces, déterminer des conversions, il est des consciences qui lui résistent et des habitudes qu'elle ne détruit pas. En celte même année 591 , où Théodose défendait, sous peine de la vie, de sacrifier aux dieux2, un taurobole était accompli dans Rome, suivant les anciens rites, et l'initié croyait y trouver la promesse ordinaire d'une renaissance pour l'éternité3. Les collèges sacerdotaux subsistaient, quoique prives de leurs droits officiels. Cybèle gardait ses prêtres mutilés; Vesta, ses vierges, dont une avait été condamnée récemment pour violation de son vœu*, et Ausone, qui mettait en vers le calendrier
Une Vestale. (Statue mutilée, trouvée à Rome en 1883.) .. •. i
' païen, marquait les jours ou devaient s'accomplir, en l'honneur des dieux, les fêtes de l'ancienne
1 Code Thcod., XVI, 10, H. Dans ce cas, Vofficium du juge eut à payer une amende légale, à moins que ces agents n'eussent essayé d'arrêter, de vive force, leur chef.
2 .... divinis alque humanis sanclionibus indulgentiis recognoscat. (Lois 10 et 11 du titre 10, livre XVI, anno 591.)
"• ....per omnia probatissimus (Or.-Henzen, n" 6041). Une inscription de 571 en mentionne un autre (ibid., n° 0040).
4 Symmaque, Lettre IX, 118-119. La date de cette lettre n'est pas donnée. Cf. ibid., 99, où il s'agit d'une autre vestale qui veut quitter avant le terme légal le culte de Vesta. On vient de découvrir, à Rome, dans les fouilles du Forum, en face de Saint-Cosme, l'atrium de la maison des Vestales. Des cippes s'y trouvaient portant les statues des grandes prêtresses de Vesta et des inscriptions. Une de ces inscriptions datée de l'an 564 avait été effacée au ciseau. Était-ce une des Vestales dont parle Symmaque ou une infidèle au vieux culte qui serait passée au culte nouveau? Sur ces fouilles, voyez les Scavi di antichità de décembre 1885.
observance1. Enfin, tandis que Prudence essayai! de lever Je fouet de Juvénal sur les dévots impudiques des Lupercales et des fêtes de Flore8, saint Augustin correspondait tranquillement avec des pontifes païens et voyait, dans Madaure, même à Hippone, les décurions célébrer les
Restes de la maison des Vestales à Rome (fouilles de 1883).
solennités païennes3. Plus tard, le paganisme aura, dans Macrobe, son théologien, dans la belle et savante Hypatie son martyr* ; Proclus, qui donnera sa dernière forme à la philosophie alexandrine, n'est mort qu'en 485, et bien plus longtemps encore les anciens lieux de
1 De Fcriis Romanis Par la constitution de 389 (Code Th., II. 8, 19), Théodose réduisit le nombre des jours fériés à cent vingt-cinq. Cf. le commentaire de Godefroy sur cette loi, t. I, p. 141 . Il restait donc deux cent quarante dies judiciarii, dix de plus seulement que le nombre fixé par Marc Àurèle. (Capitolin, Marc, 10.)
2 Peristephanon, hymne X, vers 161-165. Voyez, dans AVilmanns-, nM 110, 111, 113, 114, pour les années 576 et 577, plusieurs inscriptions de prêtres des mystères mithriaques. Un sénateur se dit lauroboliatus.
r' Œuvres, t. II, p. 22, dans la réponse de saint Augustin à Maxime de Madaure.
4 Hypatie était si profondément respectée, qu'un évèque, à son lit de mort, lui écrivait : « J'ai dicté pour vous cette lettre, ô ma mère, ma sœur, ma maîtresse, vous à qui je dois tant de bienfaits et qui méritez de ma part tous les titres d'honneurs! » (Druon, Synesius, p. 55.) La populace chrétienne d'Alexandrie la mit en pièces (415).
pèlerinage seront fréquentés1. Théodose avait pu détruire les institutions religieuses de l'État, il ne pouvait empêcher l'exercice privé
du culte, et l'immensité de l'empire assurait de nombreux asiles à la liberté religieuse. On verra même ce prince, si dur dans ses lois, être contraint par les nécessités publiques de garder des païens dans son entourage et à la tète de ses armées. Les Arabes, plus forls que lui, extirperont les derniers restes du j aganisme égyptien ; mais, du même coup, ils feront disparaître de ce pays la foi chrétienne.
Théo cl ose avait le ' droit de penser que sa guerre aux idoles lui vaudrait la protection du ciel, et il parait
St.
'"■ l'avoir obtenue. L'année 584 lui apporta une double joie. Le nouveau roi de Perse, Sapor III, lui envoya une ambassade avec de riches présents : gage de paix pour les provinces orien taies r>, et l'impératrice Flaccilla lui donna un second fils, Honorius : promesse de durée pour sa dynastie. De pauvres fous, atteints de la maladie du temps, la pratique des arts magiques, furent
1 Du temps de Zosime (I, 58) il se produisait encore à Aphaca des phénomènes que l'on regardait comme des miracles.
2 Statue de marbre trouvée en 1744 à la villa Hadriana. (Capitole, salle du Gladiateur mourant, n" 11.)
5 Une loi de 587 (Code Théod., XII, 13, 6) montre la Sophène gouvernée par un satrape qui était dans une certaine dépendance de l'empire. C'était peut-être un résultat de l'ambassade de 584.
accuses de complots contre l'empereur et condamnés à mort. Théodosc leur fit grâce. C'était un acte de bon sens qu'il faut complet* au nombre des choses heureuses qui lui arrivèrent en ce temps-là (585). Enfin un de ses généraux cul un important succès sur des Gruthunges qui voulaient chercher fortune dans l'empire. Promotus les trompa, en leur envoyant de prétendus transfuges qui promirent de livrer à leurs coups l'armée romaine sans défense. ,„ Sai,m' ■','• .
1 (Monnaie il or.)
Tandis qu'ils traversaient le fleuve on désordre, il lança ses galères lourdes et rapides au milieu de leurs frêles embarcations qui furent brisées'. Beaucoup de Barbares se noyèrent : parmi eux, le roi Odotheus; ceux qui purent aborder à la rive droite du Danube furent pris ou tués. Théodose n'assistait point à l'action; cependant, selon l'usage, l'honneur lui en revenait, et il rentra en triomphe, dans Gonstantinople, avec Àrcadius (12 octobre 58G). Ce n'était pas assez pour les flatteurs; ils voulurent qu'Odotheus fût tombé sous ses coups, et Glaudien, rappelant à Honorius les exploits de son père, regrette que Théodose n'ait pas donné à la nouvelle Borne le spectacle que la Borne ancienne n'avait vu que trois fois : le triomphateur rapportant les dépouilles opimes qu'il avait conquises sur le champ de bataille, en tuant de sa main le chef ennemi2.
Ce fut sans doute alors que Théodose replaça sur un piédestal, misérablement sculpté par ses artistes, l'obélisque de Constantin qu'un tremblement de terre avait renversé3. Un peu plus tard, mais avant sa mort, son fils Arcadius dressa en son honneur une colonne triomphale [tour rivaliser avec celles qui, à Borne, racontent les exploits des A n tonins.
L'année suivante fut moins bonne. Théodosc voulait célébrer en même temps sa dixième année d'empire, qui approchait, et les quinqiimnalia de son fils aîné. Mais cette solennité ne pouvait s'accomplir sans de fortes dépenses pour les jeux, les fêtes, sans de plus grandes pour les gratifications à l'armée. Le système financier était toujours détestable, les immunités nombreuses, les concussions infinies, malgré les ordonnances répétées des princes1, qui cherchaient,
1 Glaudien parle de trois mille barques ; ce ne serait pas assez de n'ùler qu'un zéro. - ....Odolliœi régis opima retlulit (vers 652).
3 Voyez p. 471. Pour la gravure donnée à la page 467, voyez Banduri, Imperium Orientale, II, p. 515, et d'Agincourt, Histoire de l'Art, t. Il, p. 40 et suiv., et IV, pi. XI, d'après d'anciens dessins. Il ne subsiste que la base de la colonne.
4 Voyez celles de Théodose au Code Théod., X, 24, 5 ; XI, 1, 19 ; XII, 6, 18, 22, etc.
par des menaces, à effrayer les coupables et ne cherchaient point, par des réformes, à rendre les abus impossibles. Théodose mit la dépense des fêtes au compte de ses peuples en augmentant les impôts, sans en défalquer les sommes qui, selon l'usage, devaient lui être offertes en dons gratuits. Lorsque, à la fin de février 587, on lut l'édit au peuple d'Autioche, assemblé dans le Tyckseum1, un grand tumulte s'éleva : « C'est notre ruine! s'écriaient-ils; on ne nous laisse qu'une vie qui ne vaut pas la peine d'être vécue, (3toç àêioro;2; » et peut-être le nom de Maxime fut-il prononcé, comme il le sera quelques mois plus tard dans la sédition d'Alexandrie. Le juge fut contraint de se cacher ; la foule jeta bas les statues de Théodose, de son père,
de ses fils, de l'impératrice Flaccilla; elle les traîna la corde au cou par les rues et elle essaya de mettre le feu aux maisons. Mais un petit corps d'archers survint; quelques flèches lancées au milieu de cette Monnaie de rimpératrice Flaccilla*. mullitude la dispersèrent, et le juge reparut sur son tribunal. Les blessés restés sur la place, des mutins arrêtés au hasard, furent amenés devant lui, mis à la torture, brûlés vifs ou exposés aux bêtes, et les magistrats, les sénateurs de la ville, enfermés à la prison publique, y attendirent dans la plus vive anxiété la sentence de l'empereur.
Les bonnes qualités de Théodose étaient gâtées par un grave défaut : la violence d'un esprit qui, dans les accès de colère, perdait le sentiment de la mesure, même de la justice. Quand les nouvelles d'Antioche arrivèrent à Constantinople, il voulut d'abord exterminer la population tout entière et ruiner la ville de fond en comble. S'il ne céda pourtant pas cette fois à ce premier emportement, les commissaires qu'il envoya furent encore chargés d'ordres bien rigoureux. Ils devaient enlever à Antioche ses revenus et ses terres ; supprimer ses fêtes et ses jeux; la réduire à la condition d'une simple bourgade, en faisant passer à Laodicée le titre de métropole de la Syrie; enfin reprendre l'enquête et frapper ceux qu'ils croiraient coupables. Les
1 Toutes les villes importantes avaient eu un temple de la Fortune, Tù^m, devant lequel les gouverneurs faisaient lire au peuple les actes officiels.
'- Libanius, Disc, XIV et XV, et S. Jean Clirysostome, Disc., V, au peuple d'Antioche. Je note que, comme on faisait dans nos anciennes émeutes, les séditieux d'Antioche commencèrent par briser les lanternes.
» AEL. FLACCILLA AUG. et le buste de l'impératrice. Au revers, SALUS REI PUBLICAE. Victoire assise tenant un bouclier sur lequel est le monogramme. (Monnaie d'or.)
procès, les tortures, les condamnations à mort ou au bannissement avec confiscation des biens, recommencèrent; mais le cœur manqua aux juges pour faire exécuter toutes leurs sentences. Flavianus, évêque de la ville, Libanius, le païen respecté même des empereurs chrétiens, les solitaires du Liban descendus de leurs montagnes, implorèrent la pitié des commissaires impériaux, et un de ceux-ci consentit à se rendre à Gonstantinople pour adoucir l'empereur. Il lit près de trois cents lieues en six jours. Flavianus l'avait précédé. Théodosc, dont la colère était tombée, pardonna. 11 ne pouvait détruire la capitale de l'Orient ; d'ailleurs ne l'avait-il pas suffisamment châtiée par les exécutions déjà faites et par ses menaces d'exécutions nouvelles1? Durant plus d'un mois la folle cité avait vécu dans la terreur, et elle avait eu raison de redouter les emportements de l'homme qui ordonnera bientôt le massacre de Thessalonique.
Valentinien II, le souverain de l'Illyrie occidentale, de l'Italie et de l'Afrique, vivait paisiblement en des provinces qu'aucun ennemi n'était venu troubler2. Il régnait; sa mère, l'impératrice Justine, gouvernait. Elle avait l'esprit tolérant de son époux; restait en bons termes avec Ambroise, qu'elle chargea deux fois d'importantes missions, tout en recevant à sa cour un évêque arien, Auxence, et elle tenait dans les charges d'habiles personnages, sans leur demander compte de leur croyance, comme les comtes francs Bauto et Rumoride, comme le préfet de la Ville, Symmaque, un des derniers écrivains de Rome, et le préfet du prétoire, Prœtextatus, pontife de Vesta et du Soleil5. C'est chez lui que Macrobe a placé le festin des Saturnales, et comme ce prêtre du Soleil avait la foi de Julien, sa femme crut, lorsqu'il fut mort, qu'il avait été transporté au milieu des étoiles de la Voie lactée, in lacteo cxli palatio 4. Pour les chrétiens, il était naturellement « le chef misérable d'une piété sacrilège », et, au lieu de la sphère étoilée, saint Jérôme lui donne pour demeure le bouge ténébreux des enfers, sordentibus tenebris. Ailleurs le saint nous fait comprendre, par une image charmante, le partage qui s'opérait à Rome
1 Grégoire de Naz., Homélies, II, 1-2, V, 5, édit. Migne.et les nombreux écrits de saint Jean Chrysostome, alors prêtre de l'Église d'Anlioche, au tome II de l'édition des Bénédictins.
- Il est seulement question d'une rencontre avec des Sarmates qui laissèrent aux mains des Romains quelques prisonniers qu'on envoya périr à Rome dans les jeux. (Symmaque, Lettre X, 61.)
3 Wilmanns, n° 125G. Sa femme avait été initiée aux mystères de Cérès, de Cora et de Bacchus et elle avait accompli le taurobole. (Gruter, p. 519, n° ].)
* S. Jérôme, Lettre 25, édit. Migne.
entre les deux cultes, lorsqu'il montre un vieillard, pontife de Jupiter, tenant sur ses genoux sa petite fille qui murmure des prières chrétiennes : le passé et l'avenir réunis cette fois en une commune tendresse.
Le paganisme délaissé des empereurs avait reculé lentement, soutenu qu'il était par les habitudes des peuples et par la sagesse de
quelques esprits élevés qui ramenaient tous les dieux à l'unité divine. D'autres étaient frappés par le contraste entre les grandeurs du passé et les humiliations du présent. Rome surtout, pleine encore des monuments de sa vieille gloire, mesurait la décadence de l'empire aux progrès de la foi nouvelle, et les sénateurs païens étaient prêts à croire qu'en exilant la Victoire de la curie, on l'avait bannie des armées. Ils réclamèrent, auprès de Valentinien II, l'abolition du décret de Gratien : ce fut l'occasion d'un débat mémorable entre Symmaque et l'évêque de Milan, saint Ambroise '. Ce patricien, fils d'un préfet du prétoire, lui-même gouverneur de province avant son épiscopat, avait porté dans l'Eglise les habitudes autoritaires de sa maison; l'esprit de domination et l'habileté politique des anciens sénateurs de Rome semblaient passés en lui. Par sa naissance, ses relations et son génie, il s'était fait dans l'État une situation très-utile à ses intérêts religieux, et il avait pour l'Eglise l'ambition qu'il n'avait plus pour le siècle. Il croyaitque tout devait céder à la religion, interprétée par ses ministres ; un jour, il écrivit à Théodosc : « La piété véritable est celle qui préfère le ciel à la terre, les biens éternels à ceux qui sont d'un jour 3, »
Victoire-Fortune-.
' Ils étaient parents. Voy. de Rossi, Bull, di Arch. crist., 1864, p. 7G, et 1865. p. 15.
- La Victoire est désignée par le casque et les ailes, la Fortune par les épis et le gouvernail, sou symbole habituel. Intaille du cabinet de France, n° 1535. (['rase de 12 mill. de hauteur sur 9 de largeur.) Voyez tome I, p. 560, 572, 6C2 ; tome II, p. 597; tome III, p. 48, etc. (pierres gravées ou statues), et tome VI, p. 75 (bas-relief), les diverses Victoires qui marquent par leur comparaison avec celle-ci les progrès de la décadence de l'art.
3 Eu vera pietas quœ prwponit divina humanis, perpétua temporalibus (Ambroise, Lettre 66). Dans le de Obitu Theod., il célèbre le zèle que déploya le roi de Juda, Josias, pour la destruction de l'idolâtrie. Firmicus Maternus, dans son livre de Errore prof, relig., avait montré, vers 545, la même ardeur intolérante. Le doux Augustin applaudit lui-même h la persécution :
Base sur laquelle Théodose plaça un obélisque de Constantin et où il se fit représenter assistant aux jeux
(autrefois dans l'Hippodrome de Constanliiiople).
D'après d'Agiucourt, Histoire de l'Art, tome II, p. 39 et tome IV, Sculpt., pi. X. (P 465.)
et il donnait en preuve le passage des Écritures où Moïse commande aux fils d'égorger leurs pères, aux frères de tuer leurs frères, parce que la religion doit au besoin, briser les liens de l'affection et de la parenté1. Éloquent, hardi, riche, mais n'usant des richesses de son église que pour aider les pauvres, il avait dans Milan, où l'empereur résidait, une popularité qui obligeait la cour de compter avec lui, et, au dehors, une réputation qui lui donnait le premier rang dans la catholicité. Quand Symmaquc avait été chargé par ses collègues de se rendre auprès de Gratien, pour demander le rétablissement de l'autel de la Victoire et la restitution des revenus qui défrayaient le culte païen, le pape Damase s'était contenté d'envoyer à Ambroisc une protestation de la minorité chrétienne du sénat. L'évoque de Milan, plus résolu, était personnellement intervenu pour faire refuser l'audience impériale. Encouragé par les dispositions tolérantes de Justine, le sénat essaya de faire revenir Valentinien II sur la décision de son frère; Symmaque se rendit encore à Milan et remit à l'empereur une supplique éloquente : « Puisque la cause première, disait-il, est enveloppée de nuages, comment peut-on connaître les dieux, si ce n'est par l'histoire et par la tradition des aïeux? Il me semble, excellent prince, que Rome est devant vous et qu'elle vous dit : Père de la patrie, respectez ma vieillesse. Laissez-moi vivre selon mes désirs. Ce culte a mis le monde sous ma loi. Il a repoussé Annibal de mes murailles, les Gaulois du Capitole. Je demande la paix pour les dieux de la patrie et que le trésor du prince s'accroisse des dépouilles de l'ennemi, non de celles des pontifes 2. » Ces paroles étaient de l'éloquence, mais n'étaient pas des raisons. Ambroise qui avait obtenu communication du discours de Symmaque, avant la séance du consistoire impérial, y répondit par un mémoire, avec moins d'éclat et plus d'à-propos. Il montra que les dieux et les vestales n'avaient empêché aucune défaite : il réclama la liberté religieuse pour les sénateurs chrétiens qui, ne pouvant s'associer par leur présence à des rites sacrilèges, seraient contraints de renoncer à leurs fonctions de conseillers suprêmes de l'empire; et s'essayant déjà à l'excommunication contre les princes, il menaça Valentinien, s'il cédait à la demande des
ij uis nonlaudat loges.... adversus sacrificia paganorurn.... illius quippe impietatis capitale supplicium est [Lettre 95).
1 Voyez, ci-dessus, p. 104-195 et 542-550.
- Symmaque, Lettre X, 54. Le fisc n'en profita pas seul, mais aussi les courtisans et leurs valets, ceux du moins que Symmaque appelle « de misérables porteurs de litière ».
païens, de lui fermer l'église. Invoquer les droits de la conscience était plus habile que sincère, car, dans un second mémoire, Ambroise demanda que le prince débarrassât l'empire du culte des Gentils. Mais cette habileté suffisait pour convaincre des esprits d'avance convaincus. Personne, dans le consistoire, ne fut favorable à ce retour offensif du paganisme expirant. Quelques-uns des membres du conseil étaient païens, ou plutôt n'étaient point chrétiens ; la question financière qui se trouvait engagée dans la question religieuse les décida, hes biens confisqués de l'Église païenne avaient été une ressource pour le Trésor, une bonne fortune pour les courtisans, et la restitution eût été pénible. On refusa tout pour n'avoir rien à rendre : Jupiter, Apollon et Yesta furent condamnés. Vingt ans plus tard, Prudence célébrait encore ce triomphe d' Ambroise, en des vers où se trouvent plus de sentiment chrétien que de poésie virgilienne1.
Justine laissa tomber la réclamation païenne, qui ne l'intéressait pas, mais elle essaya de défendre, contre l'intolérance de l'orthodoxie, les ariens qui, sous le prédécesseur d'Ambroise, s'étaient multipliés dans Milan. Leur évêque, Auxence, Goth d'origine, obtint d'elle, dans un endroit écarté du palais, un oratoire qu'Ambroise appela les écuries de l'impératrice. Pour la Pàque de 585, Justine voulut leur rendre une des églises de Milan que Gratien leur avait ôtées. Des comtes vinrent sommer Ambroise de remettre aux ariens la basilique Porcienne (Saint-Victor), qui était hors des murs, puis, dans la ville même, la basilique Neuve, qui était plus grande. Ambroise répondit qu'il ne pouvait livrer un temple de Dieu. Toute la ville fut, durant plusieurs jours, dans un si grand trouble 2, que l'on put craindre une émeute; le peuple entourait son évoque pour le défendre, car les ministres faisaient garder les abords de la basilique par des soldats, qui avaient attaché les panonceaux de l'empire5 sur la façade, comme si l'église faisait partie du domaine impérial4. Les miracles que l'on
1 Les deux livres de Prudence contre Symmaque sont pourtant son meilleur ouvrage.
- Augustin, Confess., IX, 7.
3 Ces panonceaux étaient des banderoles où se voyait l'image de l'empereur. Cet usage s'est conservé, et arborer les écussons, armes ou drapeau d'un prince ou d'un peuple est un signe de prise de possession.
* Sur cette affaire, voyez les longs détails donnés par le chanoine Hermant dans sa Vie de saint Ambroise, d'après les Lettres du saint et le récit de son secrétaire Paulin. Ambroise resta plusieurs nuits enfermé dans la basilique Neuve. On rattache à ces veillées du peuple autour de saint Ambroise l'institution des psalmodies. Les Eglises d'Orient avaient pris l'habitude, pour soutenir l'attention des fidèles, que la prière muette ne pouvait occuper longtemps, de diviser l'assistance en deux groupes qui se répondaient alternativement. (S. Basile,
crut voir, la découverte des reliques de deux martyrs, Gervais et Protais, vinrent très à propos soutenir les ardentes prédications d'Ambroise \ comme la lance qui avait percé le flanc de Jésus, retrouvée à Antioche, ranimera le courage abattu des croisés. La cour fut réduite à demander que l'évèque apaisât lui-même la foule, en lui promettant que la basilique serait laissée aux catholiques.
Cette humiliation blessa même le jeune empereur, qui se plaignit en termes violents d'avoir subi le joug d'un prêtre rebelle. Sa mère prépara une revanche. La tentative isolée n'ayant pas réussi, l'impératrice fît publier, le 23 janvier 586, une constitution exécutoire dans tout l'empire de Valentinien II, qui autorisa les assemblées des adhérents au symbole de Rimini*; mais ce symbole était bien oublié et il y avait peu d'ariens en Italie, si ce n'est à Milan, dans l'entourage de Justine et parmi les Goths des cohortes palatines. Ce décret irrita le clergé orthodoxe dont les lois de Graticn et de Théodose avaient augmenté le nombre et la confiance. Pour lui faire accepter l'égalité avec ses adversaires, il aurait fallu une main plus forte que celle d'une femme.
Maxime vit aussitôt le parti qu'il pouvait tirer de cette provocation impuissante. Il avait déjà donné des gages sanglants à l'orthodoxie. Un Égyptien avait apporté en Espagne un mélange incohérent de doctrines manichéennes et gnostiques qui demandaient beaucoup d'austérités et autorisaient, disait-on, beaucoup de licences. Du moins l'accusateur de la secte, l'évèque Ithacius, qui n'avait aucune des vertus de son
Lettres à l'Église de Nëo-Césarce, 65-64.) Saint Ambroise établit à Milan, d'où elle se répandit dans tout l'Occident, la psalmodie des hymnes, des psaumes et des antiennes (Augustin, Conf., IX, 6 et 7 : Quantum flevi [à Milan] in hymnis et canticis tuis, suave sonantis ecclesue tuœ vocibus commotus acriter). On attribue aussi à saint Ambroise le Te Deum : il ne lui appartient pas. Voyez le chanoine Hermant, ibid., p. 504.
1 Augustin, Conf., IX, 7; de Civ. Dei, XXII, 8. Dieu, disait-on, avait révélé à Ambroise dans un songe que les corps des deux martyrs étaient dans l'église de Saint-Félix et de Saint- Nabor; mais des vieillards avaient lu l'inscription sur leur tombeau. Du reste, il se faisait un grand commerce de reliques. Tillemont (V, p. 255) le reconnaît et le Code Tkéodosien l'atteste au litre </c Sepulcris violatis, IX, 17, 7 : Humatum corpus nemo ad aîterum locum transférât, nemo martyrem distrahat, nemo mercetur ('26 fév. 580).
2 Voy. p. 5i7, et Code Théod., XVI, 1, h. Godefroy, dans son commentaire sur cette loi,
t. VI, p. 10, dit : Justinœ malris impulsu.... et Golhorum consilio prœsidioque, qui tum
Ariani eranl et in comitatu fréquentes, quod ex oratione Ambrosii initio colligere mihi videtiir. Saint Ambroise, en effet, parle, à plusieurs reprises, des Goths au service de la cour de Milan. 11 y avait aussi bon nombre d'ariens dans la ville, car le prédécesseur d'Ambroise sur le siège épiscopal de Milan était arien, et, à sa mort, il y avait eu de grands troubles causés par la diversité des croyances. (Socrate, Hist. eccl., IV, 50.) La persécution de saint Ambroise, comme disent les historiens de l'Église, eut deux actes, avant et après le décret de janvier, mais se rapportant tous deux à la question de l'église à rendre aux ariens. Je les ai réunis en un seul, n'ayant à montrer que le côté politique de cette affaire.
état1, lui reprochait des abominations que les adversaires religieux ont bien longtemps soupçonnées les uns chez les autres. Condamnés, sous Gratien, par le concile de Saragosse (580), menacés plus tard d'une nouvelle sentence par le concile de Bordeaux, les priscillianistes, ainsi nommés d'après le personnage le plus important parmi eux, en appelèrent à l'empereur, qui se constitua juge de la doctrine religieuse. La torture leur arracha les aveux qu'elle arrache toujours : ils furent mis à mort5. C'était le premier sang d'hérésiarques versé par un prince chrétien après condamnation juridique; on remarquera, présage d'avenir, que cette persécution fut provoquée par des évêques espagnols. Pour Maxime, elle était surtout un acte politique : il voulait donner aux catholiques d'Italie, menacés dans leur conscience religieuse par une cour arienne, l'assurance qu'au delà des Aipes régnait un empereur orthodoxe.
Lorsqu'il connut la loi du 25 janvier, il envoya à Valentinien une lettre qui était en réalité à l'adresse des catholiques italiens, et, pour se donner le temps d'achever ses préparatifs, il endormit par de pacifiques messages la vigilance de Justine. Il avait de longue main augmenté ses forces, en appelant d'outre-Rhin dans ses troupes Maxime et son fils5, quantité de Barbares. L'été venu, il surprit les passages des Alpes, sous prétexte d'envoyer à son collègue des auxiliaires pour une campagne en Pannonie, et il descendit rapidement dans les plaines du Pô : Valentinien n'eut que le temps de s'enfuir de Milan (septembre 587), même d'Aquilée; il s'embarqua avec sa mère et sa sœur Galla sur un navire qui les porta à Thessalonique4, pendant que Maxime ajoutait à ses faciles conquêtes la Pannonie, où Emona (Laibach) fit seule résistance. Cette fois Théodose ne pouvait plus hésiter : le meurtrier de Gratien, qui venait
1 Pacatus, Pan. vet., XII, 29. Il ne reste, bien entendu, aucun des ouvrages de la secte; ils ont été soigneusement détruits.
- Malgré la promesse faite par l'empereur à saint Martin, qu'ils ne seraient pas exécutés, sept périrent, parmi eux une femme de haute naissance, Euchrotia; d'autres furent condamnés à la relégation, en 583. Saint Ambroise condamna aussi cette exécution. C'est au doux et tendre saint Augustin que revient le triste honneur d'avoir établi dans l'Eglise la doctrine du compclle intrare, d'après ce texte de l'Écriture qu'il faut donner au sage l'occasion de devenir plus sage. Au temps de la révocation de l'Édit de Nantes, on publia ses deux Lettres à Vincent et à Boniface, sous ce litre : Conformité de la conduite des églises de Fiance pour ramener les protestants avec celle des églises d'Afrique pour ramener les donalistes à l'Église catholique.
3 BONO REI PUBL1CE NATI. Maxime et Flavius Victor assis de face, tenant un globe ; entre eux, une Victoire vue à mi-corps. Revers d'un aureus de l'auguste FI. Victor. (Musée Britannique.)
1 Zosimo, IV, 45; Théodoret, V, 15.
GRATIEN (AOUT 567-AOUT 383); VALENTffllEN II, ETC. 477
de prendre sans combat un second empire, voudrait certainement en gagner un troisième : l'Orient après l'Occident. Il unit irrévocablement sa cause à celle de Valentinien II, en épousant, à Thessalonique, la belle Galla1, qui l'année suivante lui donna une
Placidie cl son fils-.
fille, Placidie, réservée à d'étranges aventures. L'hiver approchant, les hostilités ne commencèrent pas; les deux adversaires avaient d'ailleurs besoin de temps : l'un pour s'affermir dans son nouvel empire, l'autre pour faire les préparatifs d'une grande guerre.
> ....iÇa.cty ,Wpî'-o'j<jxv wéxxei (Zosime, IV, 44). L'impéralrice Flaccilla était morte en 386(?).
'■ Trésor de Monza, pi. IV. Placidie est représentée avec son jeune fils Valentinien III; sur la seconde feuille du diptyque est un personnage en Jiabit militaire, sans doute le général Constance, époux de Placidie.
Théodose avait à prendre des précautions particulières. Une ambassade envoyée à Ctésiphon et beaucoup d'or distribué à la cour du grand Roi assurèrent la tranquillité des provinces orientales; on peut croire que, le long du Danube, les pensions gothiques furent accrues, et une diminution d'impôt accordée au diocèse de Thrace, qui couvrait Constantinople, est sans doute de cette année1. Enfin il espéra faire, dans l'intérieur de l'empire, la paix et le silence, en renouvelant les constitutions sévères déjà rendues contre les hérétiques, et en interdisant, sous peine de la déportation, toute discussion religieuse2. Il ne demanda point de soldats à ses peuples, qui payèrent en or la dispense, mais il en demanda beaucoup aux Barbares, qu'il croyait affaiblir, en prenant à sa solde leurs plus braves guerriers. Les Goths, les Alains, les Huns, lui fournirent une nombreuse infanterie et une cavalerie excellente3 : auxiliaires dangereux dont la fidélité n'était point certaine et qui, transformés en soldats romains, apprenaient, pour s'en servir bientôt contre Rome, ce qu'il restait de science militaire dans l'empire. Deux des principaux généraux de Théodose étaient les Francs Ricimer et Arbogast. L'armée gauloise était composée de môme.
Théodose ca?qué et Durant ces mois de préparatifs et d'attente, les deux
en habit militaire , , , , ,
sur un vaisseau empereurs échangèrent des messages de paix : negodont la Victoire c;atJons menteuses qui cachaient des menées de Ira-
tient le gouvernail. *
(Revers d'un moyen hison. Le panégyriste de Théodose ne le dit pas de son
bronze.) F &J f
héros, mais on l'affirme de Maxime . Je le crois de tous les deux, les nombreuses défections qui eurent lieu dans l'armée gauloise donnent à penser que ces troupes avaient été de longue main travaillées. Arbogast, à qui l'on attribua la défaite de Maxime", et qui avait grand crédit parmi ses compatriotes, aura été le principal agent de ces négociations ténébreuses. Théodose ne devait pas avoir
1 Code de Jusl., XI, 51. Celte constitution sans date de Théodose et de Valentinien II supprima la capitation en Thrace et n'y laissa subsister que la jugatio terrena. Une autre de 494 (ibid., X, 27, 2) parle comme d'une vieille coutume de faveurs accordées aux possessorcs de la Thrace, pour les prestations annonaires. Les empereurs achetaient par ces grâces la fidélité de la nouvelle province suhurbicaire.
'- Code Théod., XVI, 4, 2. Cf. Tillemont, t. V, p. 288, qui dit de cette loi : « Elle a esté renouvellée souvent par les empereurs et par nos rois. » La loi 5, au même titre, montre que la peine édictée était la déportation.
3 l'acalus, Pan. vet., 52 : ....Tua benignitate pellectœ onines Seytlricx nationes tantis examinibus confluebanl ut, quem remiseras tuis, barbaris videreris imperasse delecturn.
4 Zosime, IV, 45.
5 Orose, VII, 55.
oublie comment Constance avait triomphé deMagnence et de Yétranion.
Au commencement de mai 588, Théodose quitta Thessalonique ; il était le 16 juin à Stobi; le 21, au défilé laineux de Scupi (Uschkûb) d'où il descendit dans la vallée de la Save qu'il remonta jusqu'à Siscia (Sisek), le poste le plus avancé de Maxime. Une charge hardie de ses cavaliers huns et alains lui livra le passage du lleuve, la ville et beaucoup d'approvisionnements l. Une seconde action, peut-être à Petovio (Pettau), fut plus sérieuse, et tourna mal encore pour l'empereur d'Occident dont une partie des troupes fit défection. Le vainqueur poussa vivement son succès : Emana lui ouvrit ses portes; il franchit sans combat les Alpes Juliennes et parut devant Aquilée, qui n'était ni en état ni en désir de se défendre. Amené devant Théodose, les mains liées et les pieds nus, l'auguste, qui depuis sa défaite n'était plus qu'un tyran, fut décapité (27 juillet ou 27 août). Les consuls de Home républicaine annonçaient au sénat leurs victoires par des dépèches entourées de lauriers ; la tête de Maxime promenée dans toutes les grandes villes de l'empire apprit aux provinciaux que la lutte entre les deux armées barbares, qui remplaçaient les vieilles légions romaines, était finie. Les partisans de l'empereur gaulois, tombés avec lui aux mains de la soldatesque victorieuse, ses gardes maures, un peu plus tard son jeune fils, furent égorgés. Le meurtrier de Gratien, Andragatlios, n'était pas à Aquilée : il croisait inutilement dans l'Adriatique pour arrêter une descente des Théodosiens en Italie; à la nouvelle de la catastrophe, il se précipita dans la mer.
L'auteur d'un panégyrique de Théodose, avec l'audace de mensonge qui est une des conditions du genre, glorifie la clémence de son héros. « Après ta victoire, lui dit-il en plein sénat, point de confiscations ni d'amendes, point de reproches ni de châtiments, chacun garda ses dignités. A l'exception de deux ou trois victimes expiatoires, tous furent reçus en grâce, comme sur le sein maternel2. » Le Code n'a pas ces complaisances oratoires; Théodosc y parle lui-même et voici ce qu'on entend : « Que personne n'ose conserver les honneurs conférés par le plus abominable des tyrans. Les lois qu'il a promulguées, les jugements qu'il a rendus, sont rapportés3. «Maxime ayant régné
1 Pacatus, Pan. vet., XII, 5i.
- Duobus oui tribus.... in belli piaculum cœsis, reliquos omnes velut quodam materno sinu clausit (Pacatus, Pan. vet., 45). Pacatus prononça son panégyrique devant Théodose en 51)1, par conséquent après le massacre de Thessalonique, dont, bien entendu, il ne parle pas.
3 Code Théod., XV, 14, 6 et 8. Sur la confiscation des biens des partisans et des officiers de Maxime, voyez le commentaire de Godefroy à la loi 3 du titre 22 du livre IV, anno 389.
cinq ans, c'était tout l'ordre social qui risquait d'être ébranlé. Aussi Théodose fut-il contraint, l'année suivante, d'excepter de cette abolition générale les conventions loyalement faites entre les parties, les donations transmises, les affranchissements accordés1. Une autre loi suppose de nombreuses confiscations, et il ne sera pas téméraire de
croire, que le Franc Arbogast, chargé d'aller tuer en Gaule un enfant, l'auguste Victor, n'aura pas tué que celui-là. Saint Ambroise parle de beaucoup de personnes sauvées, à sa prière, de l'exil, de la prison et de la mort '. Il y eut donc des condamnations après la victoire et sans doute aussi des exécutions avant que les prières de l'évèque arrivassent au prince, car en pareilles circonstances l'épée frappait aussi vite que la parole. La mère et les filles de Maxime échappèrent au supplice, mais non pas à la confiscation de tous leurs biens. Exilées d'abord, internées ensuite en Espagne, elles y
vécurent d'une pension que leur fît le Trésor. Claudien, sous Ilonorius, célébrera la clémence de Théodose et nous la vantons encore. 11 importait à la cour et à l'Eglise de faire à ce prince, terrible en sa colère, une bruyante renommée de mansuétude qui étouffât les cris des victimes. Valentinien II était rétabli, son empire parut doublé puisqu'il put croire que la préfecture des Gaules était ajoutée à celle d'Italie; mais il n'avait que dix-sept ans; en fait, Théodose resta, depuis la défaite de Maxime, le véritable maître de l'Occident comme de l'Orient4.
Revers d'un aurais de l'auguste FI. Victor. (Musée Britannique.)
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Valentinien II3.
1 Code Théod., XV, 14, 8. Une loi du 23 janvier 589, sur les legs faits au prince, dont Til- Iemont dit : « Elle est bien glorieuse à Théodose.... » ne fait à peu près que renouveler une prescription de Seplime Sévère. (Hist. des Romains, t. VI, p. 101.) Je ne crois pas devoir tenir compte d'une phrase d'un triste historien, l'auteur de VEpilome, qui raconte en vingt lignes le règne de Théodose et fait restituer par ce prince l'argent que Maxime avait extorqué.
- Lettre 40; Symmaque. Lettres, III, oo.
3 REST1TUTOR REI PUBLICAE. L'empereur debout, nimbé, tient le labarum et relève une femme tourelée. Revers d'un médaillon d'or.
1 Tlicodosius, inlerfeclo per Maximum Gratiano, impcrium Romani orbis solus obtinuil (Orose, VII, 35). Des monnaies montrent Théodose tenant le gouvernail de l'empire.