X. — LA DÉCADENCE
Rome a eu d'abominables tyrans, comme Caligula, Néron, Caracalla, Élagabal, dont les vices et les cruautés ne sont comparables qu'aux sanglantes orgies de certaines cours asiatiques; mais elle a eu aussi de bons princes qui ont jeté sur elle un nouvel éclat et retardé son déclin. Au début, le prince gouvernait, il n'administrait pas, et le régime municipal florissant préparait les hommes de talent et d'expérience dont l'empire avait besoin pour conduire ses grandes affaires. Après les premiers Flaviens, l'Italie épuisée ne donna plus un empereur, et le règne des provinciaux commença.
Ces héritiers d'Auguste, nés loin de la vieille terre de Saturne, sont d'abord les glorieux Antonins, venus de l'Espagne et de la Gaule, puis l'Africain Septime Sévère. Récemment appelées à la vie romaine, ces provinces l'avaient embrassée avec tant d'ardeur, qu'elles avaient déjà envoyé, aux bords du Tibre, des orateurs, des poètes, des philosophes, et qu'elles ont gardé, cachet ineffaçable mis sur elles par le génie de Rome, les ruines les plus nombreuses et les plus belles qui se puissent voir hors de l'Italie. Le règne de ces princes est la brillante époque de l'empire; l'humanité n'en a pas eu de plus heureuse. La charité,
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si peu connue des anciens Etats, entrait même dans les mœurs publiques : la grande institution alimentaire de Trajari fut un noble effort de bienfaisance officielle que nombre de villes et de particuliers imitèrent. C'est que les empereurs étaient alors les serviteurs du pays (jui, au quatrième siècle, sera le serviteur des princes. Ils maintenaient la discipline dans l'armée, la liberté dans les villes, la justice dans l'administration, les Barbares dans le respect d'une domination qui semblait inébranlable; leurs jurisconsultes s'appelaient les prêtres du droit, et le sénat était recruté de tous les talents qui se révélaient dans les cités, dans les charges, dans les légions. Aussi, à la pensée d'une fortune contraire, Tacite s'épouvante. « Si les Romains disparaissaient de la terre, veuillent les dieux empêcher ce malheur! qu'y verrait-on désormais sinon la guerre universelle entre les nations? » Et ce fut, en effet, ce que l'on vit lorsque le colosse tomba.
Vers le milieu du troisième siècle, des circonstances malheureuses firent passer la dignité impériale à des hommes nés en des pays de vieille culture ou de grossière barbarie, à des Syriens pourris de luxure ou de caractère efféminé, et à un Goth, à un fils de voleur arabe. Avec eux commencèrent, dans l'ordre politique, les convulsions qui menacèrent l'empire d'une prochaine dissolution, et, dans l'ordre religieux, l'invasion des cultes orientaux qui changèrent l'âme de la société romaine. Après les Trente Tyrans, de rudes soldats, venus des belliqueuses régions de VWyrkum, parurent rendre à l'État son ancienne vigueur. Mais que de ruines! Ruine des cités et des campagnes; ruine aussi de l'esprit qui s'affaisse ou s'égare! Pourquoi de vaillants princes, tels que Claude, Aurélien, Probus, Dioclétien, Constantin, ne purent-ils arrêter la décadence politique? C'est qu'une révolution silencieuse, dont le germe était dans la constitution d'Auguste, s'était produite au cœur de l'empire et en avait vicié tous les organes.
L'empereur n'était plus le magistrat qui vivait en simple citoyen, avait des amis et s'en allait dîner sans gardes là où il était prié; qui s'habillait de la laine filée par sa femme et sa fille, et dont la demeure n'était reconnaissable qu'aux branches de laurier qui en décoraient la porte. Son palais est une ville; son costume est de soie, de pierreries et d'or; ses serviteurs sont une armée, et on ne l'approche qu'en adorant sa majesté redoutable. Cet homme, entre les mains de qui le peuple, le sénat et les dieux ont abdiqué, est un monarque de l'Orient, in Tiberim dcjluxit Orontes; et, à son tour, il
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abdique entre les mains des courtisans et des eunuques qui lui cachent l'empire, dirigent sa volonté et réduisent toute sa politique à exiger chaque jour des peuples de nouvelles ressources pour des dépenses chaque jour croissantes.
Le sénat, d'abord grand conseil de l'empire et incomparable école d'administration, mais trop nombreux et trop peu sûr pour que toutes les questions lui fussent soumises, avait cessé, dès le temps des Antonins, d'être le centre du gouvernement, le pivot de l'État. Ce rôle était passé au conseil du prince, qui devint plus tard le consistoire impérial, et les sénateurs, exclus de l'armée, par suite des fonctions actives, n'avaient plus que des charges d'apparat sans pouvoir.
Tandis que l'assemblée qui avait conquis le monde descendait peu à peu dans l'ombre et le silence, l'administration impériale se développait et envahissait tout.
L'empire n'avait eu, à l'origine, qu'un très-petit nombre de fonctionnaires; et si, dans les villes stipendiants, rien ne se faisait que sous le bon plaisir du gouverneur, les villes privilégiées, qui étaient en très-grand nombre, s'administraient en toute liberté. Mais, obéissant aux tendances instinctives du pouvoir absolu, le gouvernement se trouva conduit à regarder de près aux choses que d'abord il avait regardées de loin. Il crut qu'il ferait mieux les affaires des sujets que les intéressés, et il multiplia ses agents; il accrut leurs droits, favorisé qu'il fut, dans ses empiétements involontaires, par le mouvement de concentration qui, de Rome, avait gagné les provinces. Sous la pression des officiers impériaux, mais avec le concours inconscient des populations, surtout des notables, qui visaient à constituer une noblesse urbaine, comme Rome avait constitué une noblesse d'empire, le régime municipal du premier siècle fut profondément altéré.
De très-vieilles coutumes exigeaient que les fonctions municipales fussent gratuitement exercées. Quand les villes, à la faveur de la sécurité croissante et de la prospérité générale, voulurent s'embellir; lorsqu'elles bâtirent des aqueducs, des thermes, des cirques et des amphithéâtres; lorsque enfin elles devinrent de grandes cités, ayant chacune un vaste territoire à administrer, les citoyens se disputèrent les titres de décurions et de duumvirs qui pouvaient mener à de plus grands honneurs, et ce furent l'argent offert, les statues promises, les spectacles et les festins donnés qui l'emportèrent. Les riches seuls purent faire ces sacrifices et s'exposer aux graves responsabilités financières que le magistrat encourait pour sa gestion. Le caractère aristo-
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cratique de la société romaine se marqua donc chaque jour davantage dans les provinces : les mœurs et les institutions y portaient, et dans les cités, comme à Rome, le peuple finit par n'être plus rien. Peu à peu les anciennes libertés disparurent : l'assemblée publique et les élections tombèrent presque partout en désuétude ; la curie, qui se recruta par cooptatio, nomma les duumvirs; la condition des curiales devint, en fait, héréditaire, et le pauvre fut enfermé dans son humble condition par la loi politique, qui lui interdit les honneurs municipaux, par la loi pénale, qui lui réserva des supplices que le riche ne subissait pas. Quoique l'édit de Caracalla parût établir l'égalité entre tous les Romains, la très-grande majorité des habitants de l'empire continua de former la classe des humiliores, que leur condition méprisée préparait à toutes les servitudes, celles de l'âme, comme celles du corps.
Mais quelques-uns de ceux qui achetaient les dignités municipales entendaient se ménager des compensations. Les abus qui s'étaient produits à Rome, quand l'oligarchie avait eu le pouvoir, se renouvelèrent dans les cités : l'empire eut ses Verrès municipaux, comme en eurent nos communes du moyen âge et les villes libres de l'Allemagne, comme l'Irlande en avait encore, il n'y a pas longtemps. Les uns commettaient des malversations; d'autres s'allouaient des indemnités prises sur les fonds de la commune, malgré le caractère absolument gratuit de leurs fonctions, et cet usage était ancien, car il est interdit par la lex Genetiva Julia, qui est du premier siècle de notre ère.
Cette noblesse urbaine que séparaient du peuple sa fortune, ses privilèges et son orgueil, provoqua, par sa mauvaise gestion, l'ingérence progressive du gouvernement dans les affaires de la cité. Déjà les Antonins avaient donné à de certaines villes des curateurs, afin de remettre l'ordre dans leurs finances dilapidées; la juridiction municipale fut restreinte, pour soustraire la justice aux passions locales; des taxes ne purent être établies, des travaux exécutés, qu'avec l'autorisation du légat impérial, et les nominations faites par la curie, les décisions prises par elle, furent cassées quand elles déplurent au gouverneur, ambitiosa décréta. Au lieu des fières paroles de la loi de Genetiva Julia, qui permettait aux décurions de faire sortir les citoyens en armes, pour la police du territoire, sous la conduite d'un duumvir investi des pouvoirs du tribun légionnaire de Rome, le Code Justinien renferme des prescriptions qui obligent la curie à soumettre la désignation du gardien de la paix, irenarcha, à l'approbation, c'est-à-
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dire au choix du magistrat impérial. Los désordres de la liberté avaient rendu la tutelle administrative nécessaire, et celle-ci, exagérant son rôle, changea des cités autrefois vivantes en des corps sans âme. il faudra que l'empire tombe, et avec lui celle administration Iracassière, pour que le régime municipal, comme un tronc robuste qui, après l'orage, pousse des branches nouvelles, retrouve en beaucoup de lieux d'Italie et de France son ancienne vigueur.
Ces villes où le forum était pacifié et le sénat docile, parurent à l'autorité centrale pouvoir servir d'utile instrument pour une fonction d'État. Les curiales, qui devaient déjà pourvoir aux travaux publics, aux besoins de la poste impériale, à la perception de l'annone ou impôt en nature, même à la levée des recrues lorsque le gouvernement en demandait, furent encore chargés de recouvrer l'impôt foncier payable en espèces, avec la condition menaçante qu'ils prendraient sur leur fortune pour combler le déficit quand il s'en produirait. A ces services d'Etat s'ajoutaient ceux qu'imposait la cité : administration financière du municipe, entretien de ses édifices, des ponts et des routes, célébration des jeux et des fêtes, acquisition du blé et de l'huile nécessaires à la ville et surveillance des distributions faites à prix d'achat ou à prix réduit, hébergement des magistrats impériaux et des troupes de passage, défense des intérêts de la cité en justice ou par-devant le prince, et, dans ce dernier cas, voyage pénible et coûteux; en un mot, les innombrables obligations coni.prises sous les mots de munera personarum, qui devaient être personnellement remplies, et de munera palrimonii, qui imposaient des dépenses parfois considérables. Cette longue énumération prouve que toute la vie sociale de l'empire élait dans les curies. De là deux conséquences qui se produisirent, l'une dans le haut empire, l'autre au quatrième siècle : les curies sont-elles florissantes, tout prospère; sont-elles dans la gêne, tout décline.
L'empire souffrit doublement du malaise causé par ses exigences : les villes s'appauvrissant, la richesse générale diminua; et du jour où les curiales eurent à garantir la meilleure partie des revenus du prince, ils devinrent l'objet de son infatigable sollicitude. Le Code Théodosien contient, à lui seul, au titre de Decurionibus, cent quatrevingt-douze décisions qui ont pour but de faire entrer dans la curie quiconque a du bien et de l'empêcher d'en sortir. Le curiale fut enchaîné à sa condition. Il ne put se faire soldat ou prêtre qu'à la condition de laisser son avoir au corps qu'il abandonnait. L'accès de
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l'administration impériale lui fut interdit; une loi l'empêchera même d'arriver au sénat de Rome ou de Constantinople. De toutes ces mesures il résulta que le mouvement ascensionnel qui, aux deux premiers siècles, renouvelait, par un afflux de sang nouveau, le sang appauvri de la classe dirigeante, s'arrêta; que les fonctions publiques ne se recrutant plus d'hommes préparés à les bien remplir, l'empire perdit ses meilleurs auxiliaires, et que la valeur morale de l'administration baissa. L'histoire de l'empire répèle ainsi celle de la république : après les lois Liciniennes, l'avènement des plébéiens et la grandeur de Rome; après les premiers empereurs, l'avènement des provinciaux et la prospérité de l'empire; puis le refoulement des uns par l'oligarchie consulaire, et celui des autres par le despotisme liscal; mais au bout de l'une de ces périodes s'était trouvé César; au bout de l'autre se trouvèrent les Rarbarcs.
Dioclétien et Constantin n'accomplirent pas une révolution politique; les changements opérés par eux ne furent que de grandes mesures administratives. Ils coordonnèrent les éléments qui leur avaient été légués, en ajoutèrent quelques-uns et donnèrent à la monarchie impériale sa forme dernière, celle de l'empire byzantin. Alors parurent deux choses qu'on voit souvent ensemble : la faiblesse avec la cruauté, et le peuple qui avait eu la législation pénale la plus douce finit par avoir la plus atroce1.
Le nouveau gouvernement s'appuya comme l'ancien sur l'armée, mais plus encore sur une administration qui pénétra partout, afin de tout surveiller et de tout contenir. La vie active et féconde était jadis éparse sur la surface entière du territoire, une centralisation extrême la concentra dans les bureaux, officia, que remplirent les agents de l'empereur : armée innombrable dont la principale fonction fut de faire de l'or pour le prince par l'impôt, et qui en fit pour elle-même par la vénalité. Cette froide main, étendue sur l'empire, glaça les sources delà vie, et tout s'immobilisa. Comme lecuriale était devenu le serf de l'État et le colon celui de la terre, l'ouvrier des manufactures impériales le fut de son métier, le soldat de sa cohorte, l'artisan de son collège; et pour qu'on les pût aisément retrouver, s'ils s'échappaient du camp ou de l'atelier, on les marqua, sur le bras ou la main, d'un signe indélébile, comme le bétail que le fermier parque dans son enclos. Les servitudes du moyen âge commençaient.
1 Nulli gentium miliores placuisse pœnas (Tile Live, I, 28). Sous la république, ta peine de mort avait été abolie pour les citoyens. Cf. Hist. des Rom., t. II, p. 280 et 417 ; t. VI, p. 652.
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