XI. — LA RUINE
Le mouvement, la grande loi du monde physique, est aussi la loi du monde moral. Cette société, rendue semblable à un corps affaissé sous le poids des liens qui l'enveloppent, n'agit plus et ne pense pas. Plus d'écrivains, plus d'artistes, plus de poètes qui la charment et l'excitent en lui montrant un idéal, le sursum corda el spiritus qui rend les nations glorieuses. La patrie n'existe pas; les dieux sont morts et, comme une terre usée qui ne donne plus de fruits, le monde païen ne produit plus d'hommes. Une grande leçon sort donc de cette histoire : là où le gouvernement veut tout faire, les citoyens ne font rien. L'Etat s'était proposé d'assurer le travail en l'organisant par des corporations réglementées et par l'établissement de conditions héréditaires, il n'organisa que la misère publique.
Au milieu de ce monde finissant se trouvaient pourtant des hommes qui, eux, agissaient et pensaient, mais en regardant au ciel et non pas à la terre, en se préoccupant de la vie d'outre-tombe et non pas de l'existence d'ici-bas. Les chrétiens ne s'inquiétaient point de toutes les servitudes qui avaient remplacé la libre existence des anciennes villes gréco-romaines; ils n'avaient d'abord souhaité que d'exercer paisiblement leur culte, fût-ce en d'obscures retraites. Pour eux, la société romaine était « la grande prostituée » que leurs Livres saints avaient condamnée. Ils en fuyaient les honneurs; ils ne voulaient pas en remplir les devoirs; ses malheurs les laissaient indifférents; et comme ils ne voyaient pas dans les Barbares des ennemis, ils se refusaient à les combattre. Lorsqu'ils n'eurent plus à craindre la persécution, ils passèrent un siècle en aigres disputes sur leurs croyances, sans aucun profit pour l'ordre civil, et, durant ce siècle, les Germains arrivèrent. L'Evangile avait produit des saints, il n'avait formé ni des citoyens ni des hommes d'État. Pour l'empire païen, les chrétiens avaient été un élément de dissolution; quand ils en furent les maîtres, ils ne surent pas le défendre. Le rôle social de l'Église ne commencera qu'au moyen âge, lorsqu'elle revendiquera, au milieu de la barbarie féodale, les droits de l'esprit, lorsqu'elle opposera l'élection à l'hérédité, la justice à la force, l'étude à l'ignorance, la charité à l'égoïsme de brutales passions, et que, à force de prêcher le perfectionnement des âmes, elle préparera les voies à
RÉSUMÉ GÉNÉRAL
ceux qui réclameront le perfectionnement des sociétés. Ces mérites, qu'elle n'a pas toujours gardés, elle les avait au quatrième siècle, sans que les hommes de ce temps-là y aient beaucoup gagné, hormis ceux qui avaient appris d'elle la résignation dans la douleur, la sérénité au moment du terrible passage de la vie à la mort et l'espoir des béatitudes éternelles. Elle avait peuplé le monde d'anges gardiens qui réjouissaient le cœur des fidèles, mais elle avait aussi semé la
Lampe chrétienne'.
terreur de l'enfer, et le Malin, rôdant partout sous toutes les formes, empoisonnait l'existence. Du mélange de ces terreurs et de ces espérances était né le monachisme : conception de la vie et idéal de perfection, proposés à la société nouvelle, qui étaient en contradiction absolue avec les sentiments dont avait été remplie l'âme patriotique des vieux Romains.
1 Lampe de bronze trouvée à Sélinonte en 1882, portant le monogramme et la légende Deo gralias. (Nolizic decjli Scavi, etc., 1882, p. 552.) Un autre bronze antique trouvé à Syracuse en 1870 et publié par M. Lewis, du Corpus Cliristi Collège de Cambridge, représente une lampe qui, à un de ses bouts, est terminée par une tète de serpent, le principe du mal. Le pied d'une croix surmontée d'une colombe entre comme un glaive dans la tète du monstre, tandis qu'à l'autre extrémité brillait la lumière, symbole de la victoire du Christ. Voy. p. 154.
RÉSUMÉ GÉNÉRAL
Il faut encore, dans l'histoire de celte grande ruine, faire la part des conditions économiques de la société romaine.
Comme le gouvernement demande ses principales ressources à l'impôt foncier et que cet impôt a pour gage les biens et La personne des propriétaires, l'agriculture accablée laisse en friche des provinces entières : l'heureuse Campanie, qui n'a pas encore vu un Barbare, compte déjà 120 000 hectares où ne se trouve ni une chaumière ni un homme. Les contributions indirectes avaient enrichi le haut empire; au quatrième siècle, elles rendent peu, parce que la vie industrielle étant immobilisée dans les corporations, le travail se ralentit, la production baisse et le commerce s'arrête. Les mines épuisées ne renouvelaient pas le numéraire dépensé au dehors pour les importations et les pensions aux Barbares, ou perdu au dedans par les enfouissements de trésors [voire du des Symmaques '. que toute invasion provoquait. Cette raréfaction des métaux précieux donnait au capital une
1 Scène de sacrifice représentée sur la moitié d'un diptyque autrefois conservé à Monlieren-Der et acheté en 1865, par le South-Kensington Muséum L'autre moitié, où se voit une
RÉSUMÉ GÉNÉRAL
prépondérance écrasante. Celui qui le possédait en usait comme l'ancien Romain : la grande industrie était encore l'usure. En trois ans, l'intérêt doublait la dette, et l'emprunteur, bien vite ruiné, abandonnait au créancier sa terre ou sa maison. Du temps de Pline, les latifundia couvraient déjà l'Italie et les provinces : en Afrique, six propriétaires possédaient, à eux seuls, toute la proconsulaire. Il ne pouvait en être autrement dans une société où, le crédit étant nul et le travail précaire, le pauvre devenait toujours plus pauvre, et le riche, qui avait des capitaux disponibles, toujours plus riche. Hérode Atticus l'était assez pour pensionner Athènes tout entière ; Didius Julianus et Firmus, pour acheter la pourpre argent comptant; Tacite, pour payer la solde de toutes les armées; et Symmaque dépensait allègrement, aux fêtes de sa préture, 2000 livres pesant d'or. On voyait donc dans l'empire quelques fortunes colossales et, à côté, une extrême misère, c'est-à-dire, le contraire de ce qui convient à une société bien ordonnée.
La nouvelle doctrine religieuse, réaction énergique et salutaire contre la sensualité païenne et l'égoïsme des grands, avait raison de prêcher la charité. Mais, au lieu de dire, comme Septime Sévère, taboremus, ce qui est le mot d'ordre de la société civile, elle enseignait que vendre son bien et en distribuer le prix aux nécessiteux était un des moyens de gagner le ciel. C'était le plus souvent un gaspillage de la richesse, qui ne soulageait les pauvres qu'un moment et qui, loin de restreindre leur nombre, multiplia la fausse mendicité.
Enlin la population diminuait par les pestes et les famines, par les guerres civiles et les incursions des Barbares, mais aussi par les prédications du nouveau clergé qui, s'imposant à lui-même le célibat, l'encourageait chez les autres et faisait supprimer par Constantin les avantages que le premier empereur avait réservés à la paternité féconde. Il semble même que la durée moyenne de la vie ait diminué au quatrième siècle : presque toutes les impératrices meurent
jeune femme tenant deux torches renversées, avec l'inscription Nicomochorum qu'on n'a pas encore expliquée, est au musée de Cluny. On ne peut dire ni de quelle époque est ce diptyque, ni pourquoi il porte le nom des Symmaques. Ceux-ci étaient une grande famille païenne du quatrième siècle ; on connaît six de ses membres : le plus ancien fut proconsul d'Achaïe en 519; un autre, préfet de Rome en 5G4, fut honoré par le sénat en 577 d'une statue d'or; le troisième est fameux par les Lettres et les fragments de Discours qu'il nous a laissés, surtout par sa lutte contre saint Ambroise pour l'autel de la Victoire. Le dernier connu s'était converti au christianisme et fut mis à mort par Théodoric vers 525. Ce diptyque tout païen semble, par l'élégance de la tète et des draperies, antérieur au quatrième siècle; il fut sans doute la propriété de la famille païenne dont il porte le nom.
RÉSUMÉ GÉNÉRAL
jeunes, et les empereurs qu'on ne tue pas ne peuvent arriver à un grand âge.
Un prince enivre de pouvoir et d'adulations, des courtisans et des eunuques exploitant sa faveur, une administration qui avait déjà les mains rapaces des fonctionnaires orientaux, des cités appauvries, une industrie languissante, le désert gagnant de fertiles provinces et l'abaissement continu de ce qu'on pourrait appeler le recrutement social, sont des maux avec lesquels des Etats vivent misérablement, mais peuvent vivre longtemps. Les causes actives de la perte de Rome sont dans la politique funeste qui durant quatre siècles peupla de Germains les provinces frontières ; dans la force croissante des Barbares qui, n'étant plus contenus, s'organisèrent pour l'attaque, et dans la décomposition de l'armée romaine, qui rendit la résistance impossible.
Quand les Barbares, instruits par tant de guerres, furent en état de combiner des opérations offensives, l'empire aurait eu besoin des soldats de Trajan, et il ne se trouvait sous les enseignes que des mercenaires sans discipline ni fidélité. Les anciens légionnaires avaient conquis le monde avec la pioche autant qu'avec l'épée; leurs indignes successeurs sont incapables de tracer un camp. Les vieilles armes pèsent trop à leur mollesse; ils veulent de petits boucliers et des casques moins lourds ; même en campagne, ils entendent vivre commodément, et, pour n'y pas manquer, ils s'embarrassent d'un train immense de bagages et de convois qui portent les vivres que les soldats ne portent plus. L'armée romaine ne sait plus marcher : il faut des mois à Constance et à Théodose pour joindre leurs adversaires.
Cet affaiblissement des qualités militaires était un mal déjà grave; plus funestes furent les changements dans la composition de l'armée. La crainte des conspirations sénatoriales et le besoin de ne pas laisser le curiale échapper à ses trop nombreuses fonctions avaient décidé les princes à interdire le service militaire à la noblesse d'Etat et à celle des villes. L'armée se recruta d'abord dans les bas-fonds de la population d'où sortaient encore quelques Romains, mais au quatrième siècle elle demanda ses soldats aux Barbares. Un Germain coûtait peu et le gouvernement vendit très-cher aux possessores la dispense de fournir des recrues. Le Trésor fit ainsi double gain ; mais cet expédient financier priva l'empire de troupes nationales. Des Francs, des Alamans, des Goths, des Vandales commandent l'ar-
lu RÉSUMÉ GÉNÉRAL.
mée romaine, et ils commandent à des soldats de même origine qui souvent trahissent le secret des expéditions, tandis que leurs transfuges dressent l'ennemi à la discipline romaine, lui fabriquent des armes et lui révèlent les circonstances propices pour l'invasion d'une province. La garde de l'empire est remise à ceux qui le démembreront. Savons-nous ce qu'il y eut de défections à la journée d'Andrinople, cette seconde bataille de Cannes où une partie de l'armée s'enfuit sans avoir combattu?
Depuis Auguste, les empereurs avaient cru arrêter la barbarie en transportant des Barbares sur la rive gauche du Rhin et la rive droite du Danube. Avec une armée vraiment romaine, le danger aurait pu être conjuré; il devint redoutable avec une armée de Barbares dont les chefs, nommés par le prince, ducs, comtes, membres du consistoire impérial, même consuls, tenaient le sort de l'empire dans leurs mains. L'invasion pacifique était faite dans les provinces et dans les
dignités avant l'invasion violente ; l'une avait préparé l'autre. Jordanès appelle Théodose « l'ami des Goths » ; l'empereur méritait ce titre : Alaric qui prit Rome avait été un de ses généraux.
A l'exemple du prince, l'Église leur ouvrait ses bras; et de ces hommes dont Grégoire de Tours montrera la profonde dégradation, elle faisait déjà une race prédestinée. Bientôt un prêtre éloquent s'écriera au bruit de l'empire qui s'écroule : « Saùl maudit et déchu, voilà Rome! David béni et triomphant, voilà les Barbares! » Nous avons eu longtemps la naïveté de répéter cette parole de Salvien que redisent toujours les descendants de ces grands destructeurs; pour eux, le monde n'a connu que deux civilisations, celle de l'antiquité et le Germanenthum.
Ce destin aurait-il pu être évité? Oui, dans une certaine mesure, si Auguste, Trajan et Hadrien avaient eu des héritiers au lieu de successeurs indignes. Mais il y a dans les affaires humaines une force des choses dont les habiles se servent et qui emporte tout, quand de vulgaires ambitieux ont remplacé les hommes d'expérience. La monarchie orientale du Bas-Empire procède du principal demi-républicain d'Auguste, et la formation d'une administration innombrable fut la conséquence du pouvoir absolu du prince qui, pour mettre l'ordre en tout, mit partout sa volonté, ses agents et la servilité. Les dépenses d'une cour fastueuse, le salaire d'une armée de fonctionnaires, les subsides fournis aux Barbares pour qu'ils se tinssent en repos et livrassent des soldats, enfin l'énorme destruction de capital faite par
RÉSUMÉ GÉNÉRAL
les révolutions et par les invasions, obligèrent d'accroître les impôts. La propriété foncière, le commerce, l'industrie en furent accablés, et l'usure dévorait incessamment ce que le fisc avait épargné. Aussi les populations se désintéressèrent d'un gouvernement qui les ruinait, sans les défendre. Elles avaient montré leur reconnaissance pour cette Paix Romaine, qui permettait à chacun de vivre tranquille à l'ombre de sa vigne et de son figuier; elles eurent de sourdes colères et des malédictions contre des princes qui laissaient les Barbares courir impunément les provinces, comme bandes de bêtes fauves. L'horizon des esprits se rétrécit; on s'enferma dans sa ville. Marc Aurèle eut beau écrire : « L'Athénien disait, : 0 cité bien-aimée de Cécrops! Et toi ne peux-tu dire : 0 cité bien-aimée de Jupiter! » On resta citoyen de Tours, de Séville, d'Alexandrie ou d'Éphèsc, on ne le fut pas de l'empire, et on ne prit nul souci des maux dont les autres souffraient. Un des derniers poètes de Rome se trompe, quand il glorifie la Ville Éternelle d'avoir fait d'un monde une cité : Urbem fecisti quod prius orbis erat. Les mille cités de l'empire, étrangères les unes aux autres, n'avaient point cette communauté de sentiments qui donne un seul cœur à des millions d'hommes inconnus les uns des autres ; mais chacune sentait douloureusement peser sur elle l'omnipotence de l'État. Malgré les liens, tout à la fois fragiles et lourds dont l'administration avait enveloppé la société, tout s'en alla pièce à pièce sous la main des Barbares, et l'empire, colosse fait de grains de sable, tomba. Isolement municipal, centralisation excessive : deux maux également funestes. La Grèce mourut de l'un, l'empire de l'autre, ou plutôt de tous les deux, car il souffrit en même temps de cette double infirmité sociale.
On recule cette fin jusqu'en 476. La vieille Rome est morte beaucoup plus tôt : Théodose fut véritablement le dernier des empereurs romains. Après lui, il n'y a plus que des ombres sur le trône de l'Occident; l'Orient est l'empire Byzantin et le moyen âge commence, car les Germains sont partout et l'esprit des Grégoire et des Boniface règne dans l'Église.