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dans la mémoire des hommes que par les grandes œuvres qu'ils ont accomplies. Sanctuaire de l'art et de la pensée, la Grèce, comme son poëte,
est jeune encor de gloire et d'immortalité.
Rome mérite moins d'admiration et son peuple n'est pas de ceux qu'on aime; mais elle reste pour le monde l'école de la politique, du droit, de l'administration et de la guerre.
Dans la première partie de son histoire, on voit les heureux effets d'une politique progressivement libérale; dans la seconde, les conséquences funestes du pouvoir absolu gouvernant une société servile avec une administration vénale.
C'est l'âme même de l'empire qui a passé dans les monarchies du moyen âge; qui, après l'émiettement féodal, a reconstitué les grandes sociétés, en donnant l'idée d'une organisation supérieure; qui lit prendre aux descendants d'Àlaric et de Radagaise le titre de chefs du saint-empire romain et dire par saint Louis : « Si veut le roi, si veut la loi; » paroles que des souverains répètent encore. Deux principes romains ont rendu les rois maîtres de la justice, par les appels, et de la loi, par la puissance législative : constitutio principis legis vicem habet.
Dans l'Europe moderne on a imité son organisation administrative, qui apprit à conduire de grandes multitudes d'hommes; et certaines royautés ont copié la cour de Ryzance, qui les enveloppa, elles aussi, comme d'un suaire. Mais d'autres se souvenant d'une des plus vieilles institutions de Rome, ont pris en main le protectorat populaire, tribu nici a potestas.
Les anciennes légions de Rome, par leur discipline et leurs travaux, auraient encore des leçons à donner aux nôtres; il n'en faudrait pas demander à celles de Théodose, qui étaient une cohue de barbares et n'étaient plus une armée.
Son droit survécut à l'invasion et dépassa les anciennes frontières de l'empire : les rois barbares le laissèrent à leurs sujets, comme loi personnelle; l'Allemagne lui garde encore une valeur juridique, et il a inspiré beaucoup de nos lois.
Ses jurisconsultes ont posé les réels fondements de la justice et de la morale sociales, lorsqu'ils ont mis en tête de leurs livres cette définition du droit par Celsus : Jus est ars boni et xqui, ou les trois préceptes d'Ulpien : Honeste vivere, altcrum non lœdere, suum cuique
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tribucre. Ils ont pris en main la cause dos faibles, donné des droits à ceux qui n'en avaient pas, flétri, quinze siècles avant nous, la loiturc, et déclaré l'esclavage un état contraire à la loi naturelle.
Son régime municipal, qui nous a transmis des règles administratives encore appliquées, a duré plus longtemps qu'on ne pense. Les consuls de Marseille, d'Arles, de Nîmes, Narbonne, Toulouse, Périgueux, etc., étaient les héritiers des duumvirs qui, eux-mêmes, avaient pris le nom et les insignes des consuls de Rome. Et n'y a-l-il rien de commun, pas même un lointain souvenir, entre les états de nos provinces du Midi, au moyen âge, et les assemblées provinciales dont nous suivons l'existence des premiers aux derniers jours de l'empire? Une de nos récentes lois, qui autorise plusieurs départements à se concerter en vue d'un intérêt commun, se trouve au Code Théodosien. Par une heureuse inconséquence, c'est de l'amas de ruines faites par le despotisme que sont sorties quelques-unes de nos idées de justice sociale et peut-être nos premières libertés.
Nous ne pouvons revenir à la constitution de la famille ni à celle de la cité, telles qu'elles existaient chez les Romains. La cité des premiers siècles de l'empire était encore une république cl la famille un royaume que le père, prêtre pour tous les siens par les sacra privata, gouvernait absolument. Mais que d'exemples de dévouement patriotique, d'obéissance à la loi, de généreuses libéralités envers les concitoyens, on trouve dans l'histoire de leur régime municipal; et comme la famille était forte, le père respecté, malgré les transformations de l'ancien droit! Certaines vertus qui diminuent de nos jours pourraient se ranimer au foyer de ce vieux peuple.
L'étendue de la domination romaine, l'esprit que la philosophie grecque y avait répandu, le mouvement monothéiste qui entraînait les intelligences éclairées, et la misérable condition de la classe innombrable des Immiliores, avaient facilité la propagande chrétienne. Les premières communautés de fidèles vécurent à l'abri de la loi sur les collèges funéraires, et l'Église utilisa le moule des institutions impériales pour établir sa hiérarchie, comme elle conserva tant de coutumes païennes qui lui amenèrent doucement les peuples. Les cités devinrent des évêchés; les provinces des circonscriptions métropolitaines; les assemblées provinciales, des synodes; plus tard, enfin, le pape héritera de l'infaillibilité légale des empereurs. Rome a fourni bien des matériaux à la construction de l'immense édifice
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qui devait abriter- tant de générations et où règne encore son esprit dominateur.
Pour la science théorique Rome n'a rien fait : le temps des grandes conquêtes sur la nature n'était pas arrivé ; pour les arts et les lettres, butin de guerre rapporté au bord du Tibre, elle est au second rang, du moins l'occupe-t-elle honorablement. Phidias n'est pas né sur l'une des Sept Collines et il n'y a qu'un Parthénon; cependant, tout en copiant les temples, les statues et les médailles de la Grèce, les Romains ont donné une grande importance à des éléments d'art qu'Athènes et Corinthe négligeaient ou ignoraient, l'arc et la voûte, par exemple, qui, aux beaux jours du développement de l'art hellénique, ne furent pas employés1. Les Romains ont bien élevé, comme les Grecs, des temples quadrangulaires; mais, pour leurs grands capitaines, pour les besoins de leur empire et les plaisirs de leurs cités, ils ont construit des arcs de triomphe, le dôme du Panthéon, des aqueducs, des cirques, des amphithéâtres; et ces voies militaires qui portaient si rapidement leurs légions et leur volonté aux extrémités du monde; et, sur de grands fleuves, ces ponts que nous n'avons pas tous rétablis; et le Colisée, les Thermes de Caracalla, montagnes de pierre qui pèsent lourdement, mais avec tant de majesté, sur le sol, qu'on pourrait les prendre pour une figure de la domination romaine. Dans ces œuvres, la Grèce n'a rien à réclamer, tout au plus la main qui exécutait, non l'esprit qui avait conçu. Elle avait créé, après l'Egypte et l'Orient, une nouvelle architecture religieuse; Rome créa l'architecture civile et elle a fait comprendre la nécessité des grands travaux publics. La mosaïque est aussi un art romain \
1 La voûte exige des culées puissantes, des massifs inertes où se dépensent, inutilement pour l'effet général, de la force, de l'espace et des matériaux. Le sobre génie de la Grèce s'était refusé à cette prodigalité.
2 Les mosaïques découvertes en France, en Angleterre, en Afrique sont déjà nombreuses et, fréquemment, on en trouve de nouvelles. Nous donnons hors page celle de Nimes qui a été mise au jour cette année même. Elle mesure 6 mètres de largeur sur 8 de hauteur. Des caissons à dessins très-variés entourent une composition centrale, de lm,60 sur chaque côté, qui représente le mariage d'Admète et d'Alceste. Pélias, roi de lolcos, avait promis de prendre pour gendre celui des prétendants à la main de sa fille qui viendrait la demander monté sur un char traîné par un lion et un sanglier. Apollon, chassé de l'Olympe pour un meurtre et condamné à une servitude d'une année, gardait alors les troupeaux d'Admète, roi dePhères en Thessalie. Grâce à son berger divin, Admète put remplir la difficile condition. L'artiste nimois a représenté l'arrivée du roi de Phères : Pélias, cuirassé et assis sur un trône élevé, tient le sceptre à la main. A côté de son père est Alceste, dont la tunique a glissé jusqu'aux genoux. Admète a quitté le char traîné par les deux fauves et s'avance
istoirc des Romains. T. VII
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Si, dans les lettres, elle ne fut qu'un écho de la Grèce, elle a civilisé tout l'Occident pour lequel les Grecs n'avaient rien fait. Sa langue, qui a donné naissance aux idiomes des nations latines, est, au besoin, un moyen de communication entre les savants de tous les pays, et ses livres seront toujours, à les bien choisir, les meilleurs pour la haute culture de l'esprit. Ils ont mérité, par excellence, le titre de litterx humaniores, les lettres qui font les hommes. Un cardinal lisant les Pensées de Marc Aurèle, qui sont en grec, mais écrites par un Romain, s'écriait : « Mon Ame devient plus rouge que ma pourpre au spectacle des vertus de ce gentil. » Supposez Rome anéantie par Pyrrhus ou Annibal, avant que Marius et César eussent refoulé les Germains hors de l'Occident, l'invasion germanique s'accomplissait cinq siècles plus tôt, et, comme elle n'eût trouvé devant elle que d'autres Barbares, quelle longue nuit sur le monde!
Il est vrai que, lorsque ce peuple eut mis la main sur les trésors des successeurs d'Alexandre, le scandale des orgies romaines dépassa, durant un siècle, ce qu'on avait pu voir au fond de l'Orient; ses plaisirs furent des jeux sanglants ou des représentations immondes ; son esprit que la philosophie grecque avait un moment raffermi alla se perdre dans le mysticisme oriental; enfin, après avoir aimé la liberté, il accepta le despotisme, comme s'il avait voulu étonner le monde par la grandeur de sa corruption autant que par celle de son empire. Mais d'autres temps n'ont-ils pas connu la servilité dans les âmes, la licence dans les spectacles, la bruyante dépravation des mœurs que l'on rencontre partout où se trouvent réunis l'oisiveté et l'or?
Aux legs de Rome qui viennent d'être énumérés, il faut en ajouter un que nous placerons parmi les plus précieux. Malgré la piété poétique de Virgile et la crédulité officielle de Tite Live, la note dominante de la littérature latine est l'indifférence d'Horace, lorsqu'elle n'est pas l'audace de Lucrèce. Pour Cicéron, Sénèque, Tacite et les grands jurisconsultes, le plus impérieux des besoins fut la libre possession d'eux-mêmes, l'indépendance de la pensée philosophique, qu'ils devaient à la Grèce. Cet esprit, fils de la raison pure, fut à peu près étouffé durant le moyen âge. Il reparut quand l'antiquité eut été retrouvée; de ce jour le monde renaissant se remit en marche, et,
suivi de deux de ses gardes revêtus de cuirasses. Vingt animaux se jouent dans les feuilles et les ornements du rinceau.
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dans la voie nouvelle, la France, héritière d'Athènes et de Rome, fut longtemps son guide : pour l'art, en ses formes les plus charmantes; pour la pensée, éclose dans la lumière.
Sur une médaille de Constantin, son fds lui présente un globe surmonté d'un phénix, symbole d'immortalité. Cette fois, les courtisans avaient eu raison. L'oiseau sacré qui renaît de ses cendres est bien l'emblème de cette vieille Rome, morte depuis quinze siècles et vivante encore par son génie • Siamo Romani1.
1 C'est le nom que se donnent avec fierté les Trastévères. — Les deux premiers volumes de cet ouvrage furent publiés pour la première fois en 1845 et 184i, le troisième était prêt à paraître en -1849; mais il montrait l'établissement de l'empire par César et Auguste comme une conséquence nécessaire, par conséquent légitime, des fautes de l'oligarchie romaine. Je craignis qu'il ne parût un livre de circonstance et je l'enfermai dans un tiroir. Le professorat de l'Ecole normale et celui de l'École polytechnique, l'Inspection générale et de plus hautes fonctions, dues à une auguste confiance dont je garderai toujours le reconnaissant souvenir, m'empêchèrent de reprendre ce travail avant le A septembre. Cette histoire des Romains m'a donc occupé bien longtemps. Gibbon termine son grand ouvrage par un adieu mélancolique et fier à l'ancien compagnon de sa vie. Je n'ai pas son légitime orgueil, mais je n'ai pas non plus sa tristesse, car je ne me sépare pas encore de ce livre qui m'a été aussi un ami fidèle, il faudra l'améliorer sans cesse : l'histoire n'est-elle pas, par les découvertes qui se font chaque jour, un continuel renouvellement?
2 Constantin II, debout, lient un trophée et présente à son père un globe surmonté d'un phénix. A ses pieds une panthère dans l'attitude de la soumission et symbolisant les Barbares. Revers d'une médaille de bronze de Constantin I. (Cohen, VI, p. m, n° 164.)
GLORIA SAECULI YIRTUS CAES. 1