I. - COMMENCEMENTS DU RÈGNE; FORTIFICATION DES FRONTIÈRES
Cousin et pupille de Trajan', Hadrien avait été élevé avec soin, selon les meilleures recettes de l'éducation du temps, peut-être à Athènes, où il prit un goût si vif pour la littérature de ce pays, qu'on l'appelait le petit Grec. On croit môme qu'il eut Plutarque pour maître. Esprit curieux, il voulut tout connaître : la médecine et l'arithmétique, la géométrie et la musique, l'astrologie judiciaire et les mystères des initiations religieuses^ Il étudia toutes les philosophies, même celle d'Épictète, qu'il aima sans suivre ses conseils, et il fit des tableaux et des statues, des vers et de la prose ; mais il est probable que sa peinture valait sa poésie % dont il nous reste quelques échantillons. Ces études variées ne lui avaient pas donné, dans les lettres, un jugement sain; il préférait Antimaque à Homère, Caton à Cicéron, Ennius à Virgile, quoiqu'il consultât, comme un oracle assuré, les sorts virgiliens; et l'on pourrait craindre qu'ayant le goût faux en littérature, il n'eût pas l'esprit juste en politique, si l'on ne savait que les grands écrivains sont souvent de pauvres hommes d'Etat, et que Richelieu mettait Chapelain au-dessus de Corneille.
Tout le monde lui reproche, sans en donner de preuves bien sérieuses, sa vanité et sa jalousie à l'égard des hommes supérieurs : défauts avec lesquels un prince ne fait rien de bon, et l'on verra qu'Hadrien fit de
• Publius MVms Hadrianus. Sa famille, originaire du pays des Piccntini, était cVIlalica, en Espagne; mais il était né à Rome, le 24 janvier 76. Sa mère était de Gadès, et son aïeul Marcellinus avait le premier porté dans cette maison le laticlave sénatorial. Les inscriptions donnent toujours Hadrianus et non pas Adrianiis.
- Curiosilatum omnium explorator, dit Tertullien. « Il aimait les joueurs de flûte, riait aux bouffonneries des mimes, amorçait l'Iiameçon et était assidu à la palestre. » (Fronto, ad M. Ant. de fer. Als., 3.) Eleusinia sacra.... stiscepit (Spartien, Hadr., 13).
' .... de suis dilectis limita vcrsibus composuit, amaloria carmina scripsit.... cum profcssorihus et philosophis, libris vel carminibus invicem edilis, sœpe certavit (Spartien, Hadr., lA-lh).
5 Li:S AMOMNS (Ofi-lSO).
graiulos choses. Ce qui est plus siir, c'est ([ue ee lettré d'un goût douteux ])ossédait toutes les (jualités inilitaiies qu'un ])rince peut utiliser dans la paix, car il u'eut j)oiiit, connue enq)ereur, à les montrer dans la guerre; et il gouveiua Mcu, puisque renq)irc lui dut vingt et un ans de prospéi'ité. De sa })ersonne, il était grand et bien lait, avec
l'air intelligent et doux. Coninie François 1'", il commença la mode de laisser pousser sa barbe pour cacher des cicatrices qu'il avait au visage.
Aussi, lorsque dans la galerie des bustes d'empereurs on a étudié cette physionomie originale qui ne parait pas ajtpartenir à la race des Césars, on s'attend bien à trouver dans son règne une histoire lujuvelle. Sa tète ])enchée comme pour mieux entendre, ses yeux de marbre dont le regard est encore si pénétrant, ses lèvres à demi ouvertes qui semblent asi)irer la vie, annoncent I honiuic (pii vouLiit (pic licn n'écliap|)àt à sa vigilance ou à sa curiosité. Les coiil('iiip(nains furent fra|)|)és comme nous de cette figure élrauge; d, jioiir exposer ses doctrlucs gnostiques, cpii pénétraient alors dans lic;iiic(nip d'csju'its et dans tous les cultes, l'auteur inconnu d'un livre loujitcmpsIÏMneux eu Orient' imagina un entretien du prince qui (h'-sirait tout savoir avec le |tliilosophe qui ])rétendait tout révéler.
' Les SdUciwcn (!(,■ Srciiinlii-.. Cl. 1,. mi^inoiiii de M. Rcvilloul, Luiuples rendus de l'Avad. des iiisir., \X'ii, \i. tiUVt
S.'ibino en Côrùs. (Musée du Louvre, W ôO.I.
HADRIEN fH7-iô,S). T)
Il monta un à un les degrés de la hiérarchie, fut vigintivir, tribun légionnaire, questeur (101), charge qui lui ouvrait le sénat, tribun du peuple, préteur, légat légionnaire, enfin consul quelques mois avant l'Age légal'. Il suivit Trajan dans toutes ses expéditions et s'y montra dur à la fatigue, brave au danger, mais, de plus, intrépide à table : ce qui était une autre manière de faire sa cour au prince'. Chargé du commandement des légions de Pannonie, il imposa aux Sarmates
Matidie. (Buste du Capitole.)
Marciane. (Buste du Capitole.)
Je respect de son nom, aux soldats celui de la discipline, aux agents du fisc la modération.
Trajan lui avait fait épouser Sabine, fille de Matidie et petite-fille de sa sœur Marciane : mariage qui rapprochait encore du pouvoir son pupille, devenu son neveu. Après quelques combats heureux dans la seconde guerre Dacique, il lui avait envoyé l'anneau orné de diamants
' C'est le citrsns Iwnorum ordinaire. La iisie de ses titres est plus complète dans l'inscription du C. I. L., t. m, n° .^50, qu'on a trouvée à Athènes, au théâtre de Bacchus. Moninisen propose les dates suivantes : pour h' Irihuuat, 105; pour la préture, prohahlement 107; pour la légation de Pannonie Inférieure, au commencement de 108. Son premier consulat a pu être fixé, au moyen d'un diplôme militaire récemment découvert, à l'année 108, c'est-à-dire quand Hadrien n'avait encore que trente-deux ans, et il en fallait trente-trois pour être dans la règle; Trajan eu avait trente-huit lorsqu'il avait reçu l(>s faisceaux
- « II tenait bien sa place aux diners opimes. » (Fronton, ihid.)
4 LKS ANTONINS (06-180).
que lui-même avait reçu de NeiTa au moment de son adoption, et il le mettait eu étal de faire honneur aux charges dont il l'investissait : ses libéralités, par exemple, permirent à Hadrien de donner au peuple, durant sa i)réture, des jeux magniliques. Enlin, se liant à son talent d'écrivain autant qu'à son habileté politique, il le chargea de rédiger
les discours impériaux prononcés devant le sénat et que Licinins Sura avait jusqu'alors composés. Ces faveurs étaient ]dus que des promesses. Un second consulat et le gouvernement de la Syrie fortifièrent les espérances d'Hadrien, qui, de plus, comptait sur l'impératrice, dont l'aflection aida beaucoup à sa fortune, et, au dernier moment, la décida. On prétendit que Plotine avait arraché à l'empereur expirant l'adoption de son neveu ; d'autres croyaient même que cette adoption n'avait jamais été faite, et le père de l'historien Dion Cassius, qui fut gouverneur de la Cilicie sous Marc Aurèle, racontait à son fils que hîs lettres adressées par Plotine au sénat, pour lui apprendre le choix du udiivcau |)rince, étaient supposées. Un homme, disait-on, placé dans le lit de Trajan, avait, derrière les tentures et dans les ténèbres, murmuK' (Tune voix mourante qu'il adoptait Hadrien pour fils et pour successenr.
I.es pauvres esprits auxquels nous avons affaire maintenant pour nous renseigner sur l'histoire de ce temps se plaisent à chercher en d(; petites choses la cause des grands événements, qui d'ordinaire ne
rlotiiif^. fMU';(''n du Loiivro, n" 692.)
se trouve pas là. Aussi ce gouverneur, qui en savait si long sur une intrigue nécessairement très-secrète, me semble avoir ramassé, un demi-siècle après l'événement, dans les on-dit d'une province écartée, un conte fait pour les amis toujours nombreux des aventures merveilleuses. Mais ce récit, comme tant d'autres qu'on fit courir par un
Hadrien cuirassé. (Musée de Naples, n» 14.)
système de médisance dont nous apprécierons les motifs, ne peut prévaloir contre la vraisemblance. Trajan a dû léguer l'empire à celui que, dans ses entretiens intimes, il désignait pour son successeur. Il s'en était ouvert au confident de toutes ses pensées, à Licinius Sura, qui répéta la confidence, et, pour faciliter à son neveu l'accès du principat, il avait d'avance disgracié ceux qui auraient pu lui faire
6 LES ANTOiMNS (96-180).
obstacle, entre autres deux sénateurs, l'aima et Celsus, qu'on va bientôt voir consi)irer contre le nouvel empereur. I)e])nis la moi't de Snra, Hadrien était l'homme de l'empire qui tenait de plus près à Trajan par le sang, par les honneurs dont il avait été revêtu, par les pouvoirs (pii venaient encore de lui être conlerés, avec le commandtMiiciil de l'armée la ])lns nombreuse et de la province la plus importante. (Choisir un autre successeur après avoir éveillé tant d'espéraïu-es et remis tant de forces aux mains de l'intéressé, c'eût été décider la guerre civile, et l'on n'a pas le droit d'imj)uter cette faute à Trajan. Si l'acte d'adoi)ti()n écrit à Sélinonte n'avait pas été Caii à Antioclie, c'est qu'il répugnait à Trajan, tant ([u'il n'avait |)as désespéré de ses forces, de paraître avoir besoin, comme Nerva, d'un collègue j)lus jeune pour apaiser les séditions; d'ailleurs, désireux Monnaio rniiimémo- jusfpi'au deruicr mouieut de ménager le sénat, il avait
r,iliviMli'r;idoi)lioii " , , i . •■• , • i
tiiiadiieii». voulu uc proclamcr son héritier qu au sein de cette
assemblée, où il se rendait lorsque la mort l'arrêta. Onaut à l'idée que, en négligeant de désigner son héritier, Trajan s'était |)romis d'imiter Alexandre, sans avoir comme lui pour excuse la jeunesse (pii |)erinettait au héros macédonien les longs espoirs, c'est une antre puérilité qu'on ne saurait prêter à un aussi terme es|M'it\Lerel.ird à léglei- la succession impériale n'en fut pas moins un malheur, cai- la redoutable conjuration qui menaça Hadrien dès l'année 119 eut pour cause la façon dont il parut s'être glissé au pouvoir, dans l'ombre et par la main d'une femme, au lieu d'y entrer la tête haute, |)résenlé par le glorieux empereur au sénat, au peuple, à l'armée. Hadrien apprit à Antioclie la mort de son oncle par une dépêche (jui |ii(''(tMl;i de deux jours l'arrivée du courrier officiel : chose qui se com|)rend sans qu'il y ait besoin de supposer un mystère (0 et Il août 117). Il eut donc le temps de tout préparer juuir un succès.
• Trajan et Hadrien se donnanl la main; revers d'un denier. (Colien, n° 52.) On a di! aussi (|ue i'afrcction iiiaternelie de la sévère l'iotine pour Hadrien provenait il ifwTDcr; ot/.ia; (Dion, LMX, 1 et 10). Contre cette accusation prolestent l'àofe de Plotine, sa ri'inilalion aUcsIéc par Pline {stnnliHHima fcmiua), par les iiii'dailles (Cf. Franl<e, op. cit., |). '2!»-."»i, et Cohen, t. IF, p. !I0), par Dion liii-nM''irie. qui onlilie, LXiX, 1, ce (pi'il a dit, LXMII, .') : K».'; CJ76I "^e éauTT,'/ 'îii 7râ<nr,; Tviî àp7'^; i^iiifaiEv, wute ^.f\^i\t.[a.'i èTnn-^spi'av (syjXi; enfin par l'auteur de VEpilome, \\A\, qui, deux siècles plus tard, l'honorait comme la digne com pagne de Trajan. On ifjnore la date de sa naissance, mais on sait qu'elle avait épousé Trajan lorijgteinps avant l'aviMieiueiit de ce prince; elle mourut en 120. Vopiscus (Aiir., 1i), rajjpclant les diverses adoptions failt-s par les empereurs, cile celle d'iladricu par Trajan.
d'ailleurs certain. Son procédé fut très-simple : aux soldats, il promit un double donativum^; aux sénateurs, il écrivit la lettre la plus modeste. Les uns n'étaient pas plus capables de résistera l'argent que les autres à de belles paroles soutenues de sept légions : chacun avait sa part, et se tint pour satisfait.
Hadrien avait longtemps vécu dans les camps. Allait-il continuer le règne belliqueux de son prédécesseur? Il n'en fut rien : Auguste succéda encore une fois à César, le génie de l'administration à celui des conquêtes. Tandis, en effet, que l'urne d'or qui contenait les restes du héros était solennellement portée à Rome et que le sénat votait au prince mort l'apothéose, un temple et des jeux Parthiques, Hadrien abandonnait les pays que Trajan avait cru conquérir en les traversant. Des quatre provinces récemment formées en Orient : Arménie, Mésopotamie, Assyrie, Arabie, il n'en garda qu'une, la dernière, parce qu'elle était hors de l'atteinte des Parthes. C'était sagesse de ramener les aigles romaines en arrière de l'Euphrate et de reprendre, de ce côté, l'ancienne frontière; mais ce fut une faute de renoncer à faire de l'Arménie l'inexpugnable rempart que ce pays, aux mains de Rome, aurait été pour les provinces orientales ^ L'Arménie rentra dans la dépendance incertaine où elle avait toujours été à l'égard des deux empires qui l'enveloppaient.
On a accusé Hadrien d'avoir cherché, par cette conduite, à ternir la gloire de son prédécesseur : cependant on était si bien convaincu de l'inanité des dernières expéditions, que pas un murmnre ne s'éleva contre la nouvelle politique; et lorsqu'il rentra dans Rome, au milieu de l'année 118, il y fut reçu avec les acclamations accoutumées. Le sénat voulait même qu'il célébrât en son nom le triomphe voté pour son prédécesseur. Il se refusa à cette double injustice, et l'on porta triomphalement la statue de Trajan au temple de Jupiter; c'était déjcà trop, puisqu'il n'y avait point eu dans la guerre Parthique de succès durables. Quant à l'insurrection juive, en Chypre, aux bords du Nil et à Cyrène, Hadrien en avait étouffé les derniers restes; mais ce succès n'était qu'une grande mesure de police : la répression d'émeutes qui,
' Le jour de ravénement de l'empereur équivalait pour le nouveau prince à un jour de triomphe; et comme les généraux républicains distribuaient aux soldats, quand ils rentraient à Rome sur le char triomphal, une partie de leur butin de guerre, Yimperator, lorsqu'il allait au Capitole remercier les dieux de l'avoir choisi, faisait largesse au peuple et aux soldats d'une portion du tribut des provinces.
2 Spartien dit : Armeniis regcm habere permisU.... Mesopotamenos non cxecjit tributum.,,, Parthos in amicitia semper liabuit, quod inde regem rctraxlt, quem Trajanus imposuerat.
8 LKS ANTOMNS (1)0-180).
sur les lieux, paraissaient formidables et dont, à Rome, on ne parlait même pas.
Les soldats avaient reçu leur ilunativu)n, le peuple eut le sien : d'abord trois pièces d'or (75 l'r.), et après la conjuration de Nigrinus un double congiaire. L'Italie lui dispensée de fournir l'or coronaire; les provinces n'en donnèrent qu'une partie, et le Trésor lit remise des arrérages qui lui élaient dus depuis seize années '.
A l'égard des sénateurs, Hadi'ien tint la même conduite que Nerva et Trajan; il assistait régulièrement à leurs séances, et, à la curie, au palais, en toute circonstance, il leur j)rodiguait les niardoiinè par Hadrien-, 'l"""^ extérieures dc cousidératiou. 11 avait renouvelé le serment de ne point en coiulamner un seul à iihmI: il cniiiiilrla le cens sénatorial à tous ceux qui l'avaient ])erdu sans (|uil y eût de leur faute, et défendit qu'un membre de la liaute assemblée comparût devant des juges qui ne seraient point de son ordre. Un jour qu'il aperçut ^ un de ses esclaves se piomenant entre deux sé-
Doiilile coiitriairc
Ileinise des arrérages"'.
nateurs, il envoya quelqu'un lui donner un soufflet pour lui apprendre à marquer la distance qu'il y avail de lui à ceux qui pouvaient devenir ses maîtres. Lorsqu'il recevait les sénateurs, il se tenait debout, se souvenant que César avait donné des coinplices à ses assassins en ne daignant pas se lever devant le sénat. 11 admit les plus distingués d'entre eux parmi ceux qu'on appelait aloi's les amis ou les comjmgnom du prince, et que l'on désignera plus tard par le titre {\q comtes; il en honora plusieurs de deux, même de li(ii> coir-^ulals; il renvoya à la curie, au lieu de; les traiter dans son conseil privé, les plus im|)ortantes affaires, et défendit d'en apjteler à l'empereur d'un jugement du .sénat'* : décision ti'ès-flatteuse
' Hioti, \j\\\, 8. Le passapro rlo Dion est incompr(''liciisil)le ; mais la inrdaillo doiiiiôc au n" 3 aUeslo la remise des '.tOO millions de sesterces. Quarante-six ans après, Marc Aurèlc remit égalemonl tout co f|iii (•(ait dû au fisc dej)nis Iladrifn.
» l'ONTIF. M\\. TR. l'OT. COS. II. .\ rcxer^un, LIliKRALIT.VS .\V0. S. C. Hadrien assis sur iinc estrade; devant lui, uti homme faisant la dislriliulion ; derrière, la Lilniralilé assise. Grand bronze. (Cohen, n" 95i.)
^ MKLIQV.V VETKR.V HS NOVIES MILL. ABOLITA S.C. Un licteur mettant le (eu à un amas de papier*. (Irand bronze. (Cohen, n° 1046.)
* 1)1''., XblX, % '2.
Rome et Hadrien sedonnantlamain:
Monnaie d'or.
•(Cohen, n" 172.)
pour les Pères et sans danger pour le prince, qui n'avait pas à craindre que la curie rendit jamais une sentence contraire à son avis. En signe de cette parfaite union entre les deux pouvoirs, Hadrien faisait frapper des médailles où l'on voyait Rome contemplant le Génie du sénat et le prince qui se donnaient la main '; d'autres avaient la légende : Libertas publlca, avec l'image de la Liberté portant le sceptre et le bonnet phrygien. Vimperator se dissimulait derrière le princeps senatus, et ces dehors républicains étaient confirmés par des déclarations républicaines : « Je veux, répétait-il souvent, gouverner la république de façon qu'on reconnaisse qu'elle est le patrimoine du peuple et non le mien^ » Il parlait ainsi, sans persuader à personne qu'il n'était point le maître; le consulaire Fronton, l'ami de Marc Aurèle, avouait plus tard qu'il avait toujours eu grand'peur d'Hadrien ; mais personne ne demandait qu'il en fût autrement, tout le monde étant d'accord pour se contenter de paroles.
n aimait à rendre la justice, et, pour les cas ordinaires, il remplissait en tous lieux et en tout temps, comme nos anciens rois, sa fonction de justicier, assis sur son tribunal, le public admis alentour. Une femme l'arrête un jour dans la rue et veut lui soumettre une affaire. H refuse de l'entendre et la renvoie: « Pourquoi es-tu empereur? » lui demande-t-elle; aussitôt il l'écoute. Pour l'instruction et le jugement des causes graves, il s'entourait des magistrats' les plus élevés en dignité, de sénateurs du premier rang et des plus célèbres jurisconsultes, qu'il demandait au sénat l'autorisation d'adjoindre à sa cour de justice" : demande qui était encore un hommage rendu à l'ordre « amplissime ». Aussi, à la première conspiration qui se forma, les Pères montrèrent leur zèle à défendre l'ami du sénat.
Le complot était dangereux, car il avait pour chefs quatre consulaires, personnages considérables dans l'armée ou à Rome. Pourquoi ce complot s'était-il si vite formé? Au lendemain de son avènement,
Hadrien et la Liberté.
Monnaie d'or. (Cohen, n" 516.)
' Je suis l'interprétation de M. Cohen [Méd. imp., Hadrien, n' 172), contraire à celle de Mionnet qui, dans le personnage en toge de cette médaille, voit un Jupiter, que rien n'indique. - Exsccratus est principes qui minus scnatoribus delulissent (Spartien, Hadr., 8). 5 Quos tainen senatus omnis probasset {ihid., 17).
Trajan avait un j)anégyriste, comme s'il eût accompli déjà beaucoup (le choses mémorables; à peine arrivé à Rome, son héritier y trouva des assassins. C'est (jn'lladrien, tenu par son oncle dans une demiobscurité qui s'au[;inenlait de tout l'éclat jeté par la grande figure (lu cMMKiiierant de la Dacie, n'était (>ncore connu que pour un esprit élégant: et. depuis son avènement, il n'avait eu ni le temps ni l'occasion de montrer l'énergie qui commande l'obéissance ou la résignation. Trajan. vieux général renommé, avait dès le commencement de son règne inspiré à la lois le respect et la crainte; son successeur, au dél)ul, n'im|»()sait pas; il ne manquait pas de gens jjour dire que « l'élu (l(> IMoliiie » ne méritait point la place où la ruse l'avait fait mou ter, cl les chefs militaires qui avaient traversé les Carpatlies ou i'ranchi le Tigre dédaigiuiient « le j)etit Grec » farci de toutes les sciences de l'école, dont le premier acte de gouvernement avait été l'abandon de leurs dernières con([uètes. La conspiration doit avoir été la réaction de l'esprit militaire du dernier règne contre l'esprit civil (lu lèj^uc nouveau. Deux généraux destitués, Cornélius Palma, le v;iiu(pieur des Arabes, et Lusius Quietus, le meilleur capitaine de l'armée d'Orient, furent l'.ànie du complot. Le premier, qui était de vieille date ennemi d'IIadrien, avait été disgracié par Trajan; le second, Maure d'origine, esprit inquiet et violent, s'était fait chasser de l'armée S mais avait reconquis par d'importants services dans les gueires de Dacie et d'Orient la faveur de Trajan. Il reçut de ce |iiince le lilre de préteur, les faisceaux consulaires, et, au moment de la révolte des Juifs d'Egypte, le gouvernement de la Palestine, sans doute avec celui d'Arabie, pour empêcher la rébellion de gagner les jjrovinces orientales'. Hadrien, (jui redoutait sa tui'bulence et son auildliou, l'avait d'abord r(dégué dans l'obscur gouvernement de 1,1 M;iiir(''l;inie, |)uis révoqué à la suite de nouvelles intrigues qui avaient agité celle piovince.
Lusius et Palma, vieillis dans les commandements, n'avaient pas, •luoique consulaires, leurs habitudes à Rome. Ils avaient donc besoin, pour iv/w dans la ville, de s'adjoindre des hommes qui y fussent iiillueuls : deux autres consulaires, Publilius Celsus et Avidius Nigri-
' KaTapMîôîl; Sk ètîI rcvy.iîa ToTê (aèv rni oTpareîa; à,T:cXkx^n xaî vÎTiu-oiOri (Dion, IjWIII, 52).
* l)ioii, LXVIII, .32. Une Irarlition rabbinique met Quielus en rapport avec deux Juifs d'Alexandrie, qui élaienl venus en Palestine pour y propager la rcîvolte. (Derenbourg, Hist. de la l'alegliiw, p. iO(î.) Mais je suis forcij de dire (pie l'iiisloirc de Quielus d'après les sources juivi-sesl en désaccord avec celle (juc donnent Icîs sources romaines.
nus, s'associeront à leurs desseins. Nous ne savons rien du premier, si ce n'est qu'il avait obtenu pour la seconde fois le consulat en Mo, avant le second consulat d'Hadrien. Quant à ÏNigrinus, il devait être fort en vue, quoique jeune encore, car Trajan lui avait donné en Acliaïe une de ces missions extraordinaires' qui n'étaient confiées qu'à d'importants personnages, et Spartien, qui écrivait la biographie d'Hadrien avec les Mémoires de cet empereur sous les yeux, assure que le nouveau prince, dont le mariage était resté stérile, avait songé à ce personnage pour la succession à l'empire -. Mais Hadrien n'avait que quarante-trois ans; sa santé était bonne; l'attente eût donc été longue. Nigrinus, que Spartien appelle «un dangereux intrigant, insidialor », aura pensé qu'il ferait plus vite ses affaires par une conjuration.
A ces quatre consulaires se joignirent beaucoup d'individus ' incapables de résister à la tentation de machiner dans l'ombre quelque belle entreprise de meurtre et de révolution. Leurs pères n'avaient cessé d'agir ainsi sous les Flaviens, surtout sous les Jules, et quelquesuns d'entre eux étaient encore, au temps de Nerva et de Trajan, restés fidèles à cette tradition de l'assassinat. Chaque époque a sa maladie morale qui provient des institutions ou de l'état social: à nos chevaliers du moyen âge, il fallait des guerres privées; aux nobles de Henri IV et de Louis XIH, des duels, comme il faut aux agitateurs modernes des émeutes. Pour les oisifs du sénat romain, la grande distraction et la plus sérieuse affaire était un conï])lot. On convint de tuer Hadrien, soit pendant un des sacrifices que sa dignité lui imposait, soit à une de ses chasses qu'il aimait à prolonger jusque dans les endroits dangereux.
L'empereur venait d'être appelé sur le Danube par un mouvement des Barbares. Les conjurés furent donc obligés d'attendre son retour, mais des paroles imprudentes mirent sur la trace de la conjuration. Le sénat instruisit rapidement le procès, et, sachant bien que dans un État despotique tout compétiteur est un condamné à mort, il rendit à l'empereur le service de faire exécuter les coupables, sans lui demander
• Ad ordinandum statiim civitatum. Cf. le mémoire de M. Wescher sur Je Monument bilingue de Delphes, p. 21 et suiv. M. Wescher établit que Nigrinus fut tribun en l'année 105, consul suffccius entre 109 et \\k, légat entre 114 et 1 17. Il était donc bien près d'avoir l'âge d'Hadrien, s'il ne l'avait déjà. Quant à l'assertion que l'empereur avait songé à lui pour la succession à l'empire, elle doit être d'Hadrien, qui continua, en écrivant ses Mémoires, à vouloir se disculper de la mort des conspirateurs.
- Lucius Verus. adopté plus tard par Hadrien, était gendre de Mgrinus.
' .... multis a/j'is (Spartien, Hadr., 7).
12 LES ANTOMNS (ÎMI-ISO).
lies ordres. Après son retour précipité, lo ])i'incc se plaignit d'iine justice si prompte, en déclarant qu'il aurait fait grâce, au moins de la vie. On peut soupçonner la sincérité de ces ])aroles dites après l'exécution; cependant lorsqu'on voit Hadrien changer, peu de temps ajM'ès, les deux préfets du j)rétoire qui avaient poussé le sénat aux résolutions extrêmes, et |)lus lard choisir ])our fils adoptif le gendre d'une des victimes, on est porté à croire, avec Marc Aurèle, que les i'ères mirent trop de hàfe à témoigner de leur lidélité. « Hadrien oublia, raconte son biographe, ceux(pi'il avait eus pour ennemis avant de devenir le maître. » — « Te voilà sauvé! » avait-il dit à l'un d'eux 11' joui' de son av('iitMueiit ; et j)ressé par son ancien tuteur, Caîlius Alliauus, (h' se débarrasser de gens très-justement susj)ects, notamment du prélet de la ville, le plus important personnage de Rome, il s'y était réfusé'. Toute son histoire montrera qu'il n'avait pas le goût du sang.
Ainsi, dès les premiers mois de son règne, Hadrien avait renouvelé cl alTcrmi raliiaiice de .Nerva et de Trajan avec l'aristocratie sénatoriah'. (iejiendaut il conserva contre elle certaines défiances, que la récente conjuration n'était point faite pour diminuer, et il garda toujours présent à res|)rit le souvenir de Domitien et de la misérable existence passée i)ar ce prince, à Home, au milieu des terreurs et des J)érils^ Au lieu de rester enfermé dans la capitale, avec ses affranchis, dont la piiiuipale étude était de corrompre leur maître pour ])rotiler de ses vices % et en face du sénat, auquel il n'était pas prudent de montrer de trop près et trop longtemps le souverain, quand le prince entendait l'être, Hadrien vécut partout, excej)té à Rome. Ce n'est point qu'il comptât borner ses soins à garantir sa sécurité |)ersonnelle. Au contraire, nous trouvons en lui le ])rince qui a compris mieux qu'aucun des empereurs romains tous les devoirs de sa charge. « S'il m'arrive inallinir, je te recommande les provinces, » avait dit Trajan au jurisconsulte Priscus qu'il jugeait digne de rem|)ire. Hadrien n'oublia jamais ce mot, et puisque, en tout, sa volonté était souveraine, il ])ensa qu'il devait tout voir, avant de tout décider. Son règne n'est, à vrai diic, (jii'nii long voyage à travers les provinces, dont il voulut connaître
• Tantum aiitem slalim clemenlix studium liahuit.... (Spartien, Hadr., 2). Col, Attianus, si prévoyant ci. si dur, était un «Ips doux i)réfots du prétoire destitués.
* ....qutMllimerel ne sibi idem qnoil Doiniliaiio accidil evenirel (Spartien, il>i<l., ]'.)).
' lladrif-n lui nièrne le disait : omiiihus supcrioribus principiha vilia imptilana liherlovuin 'Spartien. ibid.. '20).
les besoins en les étudiant sur place, et les fonctionnaires, en les voyant au milieu de leurs fonctions, afin d'éviter les erreurs, les oublis, les injustices que causait le voile épais de la cour et du monde officiel s'interposant, à Rome, entre l'empereur et l'empire. Avec cette manière de vivre, il déjouait les intrigues qui ne pouvaient le suivre partout, et, en même temps, il s'assurait de la fidélité des légions, qu'il visita tour à tour; de sorte qu'il trouvait doublement son compte à bien faire son métier d'empereur.
La chronologie de ces voyages est difficile à établir', et nous avons sur chacun d'eux très-peu de renseignements, bien que Hadrien y ait employé les deux tiers de son règne, treize ou quatorze ans sur vingt et un. Avant d'exposer son administration intérieure, en le suivant dans les provinces, pour y recueillir le maigre butin de faits particuliers à chaque pays que nous fourniront les médailles, les inscriptions ou les histoires% allons, comme lui, d'abord sur la frontière et voyons de quelle façon il entendait pratiquer la politique de paix, dont il avait fait, dès les premiers jours de son règne, la règle de son gouvernement.
Cette politique usa de deux moyens : au delà de la frontière, le régime des subsides, auquel fut donnée une large extension, afin de retenir les Barbares chez eux; sur la frontière môme, une puissante défensive, constituée par d'immenses travaux de fortification et par l'établissement dans les armées de la plus sévère discipline.
L'usage des subsides inauguré par Auguste, continué par ses successeurs, mais au hasard des circonstances, devint pour Hadrien un
' M. Julius Diirr {Die Reisen des Kaisers Hadrian] a essayé d'établir la suite chronologique de ces voyages, mais il a été contraint d'y mettre beaucoup de points d'interrogation. Voici la conclusion de ce savant travail : 117, en Syrie, Palestine et Égypte(??), au commencement de novembre dans la vallée du Danube; — 118, dans la vallée du Danube et arrivée à Rome au commencement d'août; — 119, séjour à Rome et dans l'Italie méridionale; — 120, séjour cà Rome; — 121, départ pour la Gaule, la Rhétie et le Dorique; — 122, en Gaule, en Bretagne et en Espagne; — 123, en Maurétanie, Afrique, Asie Mineure et Syrie; — 124, dans le Pont, la Bithynie, la Mysie et les îles; —125, en ïhrace. Macédoine, Épire, Thessalie et Grèce centrale;— 126, à Athènes, le Péloponnèse, les îles et la Sicile; — 127, séjour à Rome; — 128, en Afrique ; — 129, retour à Rome, voyage en Grèce et séjour à Athènes; — 130, séjour à Athènes, voyage en Asie Mineure, en Syrie, à Palmyre, Jérusalem, Pétra et en Egypte; — 131, séjour à Alexandrie, retour par la Syrie; — 132, en Palestine; — 133-138, séjour à Rome.
* Nous avons les médailles de vingt-cinq provinces visitées par Hadrien. Pour les historiens, il ne reste que Spartien, écrivain confus qui n'a pas plus d'art que de critique, et qui est à Suétone ce que Suétone lui-même était à Tacite, et Xiphilin, l'inepte abréviateur de Dion Cassius. Mais le siècle des Antonins est la plus brillante époque de l'épigraphie romaine, et les médailles d'Hadrien sont peut-être les plus belles de la suite impériale.
fi LES ANTONINS (00-180).
principe de gouvernoniont, dont malheurcuscnient. rnpj)lication se laisse deviner plutôt qu'elle ne se révèle par des faits nombreux. On a vu (pTau lieu d'aveulurer ses forces au cœur de l'Asie, il les avait repliées sur la frontière cpie la nature elle-niènic avait marquée en ;in ièie du grand désert de Syrie; il fera de même en Bretagne, « afin, (lit son biographe, de ne rien garder d'inutile. » Puis, sa frontière ui'tlement tracée et les enchevêtrements de limites, qui auraient produit des contacts dangereux, soigneusement évités, il agit au delà j)ai' la persuasion, les conseils, les présents, ])our établir de bons rapports entre les Barbares et l'empire. Il })ensionna un roi des Roxolans et bien d'autres, car ou lit dans Spartien « qu'il s'attacha tous les lois par ses libéralités ' » : |)arole que Dion et Aurélius Victor réi)ètenl et qu'Arrien rontirme'. « Au prince des Ibériens, raconte le premier, il envoya un éléphant, nnc cohorte de cinq cents hommes armés et de riches cadeaux. Quand il passait au voisinage des Barl)ares, il invitait leurs chefs à se rendre près de lui, et il échangeait avec eux (b^s présents, en ayant soin que les siens lussent dignes de la main (pii les olliait. » Aussi, lorsque Spartien nous dit qu'il donna un idi à des Germains, nous pouvons être assurés que ce chef revint au mibeu des siens, suivi de conseillers qui devaient le maintenir dans la lidélité à l'empire, et avec les moyens d'apaiser la turbulence guerrière de son peuple. Du côté de la mer Noire, Arrien nomme six rois ([iii leiiiijenl d'Hadrien leur pouvoirs
Si nous connaissions mieux la diplomatie de ce prince, nous le verrions certainement exercer sur les peuples établis le long de ses frontières nue action multiple et continue, avec de l'or, du commerce, peut-être des intrigues, c'est-à-dire en essayant de lier à l'empire, par les intérêts, cette première barbarie, qui aurait servi de rempart contre la b.nbaiie pbis dangereuse échelonnée derrière elle.
Olle politi(pie, (\\\\ prévenait les difficultés extérieures, est celle don! les Américains, les Anglais elles Russes ont, de nos jours, tiré lant d'avantages sans y voir de la honte, comme on a voulu en mettre flans la condnile des empereurs romains*. Plus tard, ce moyen de diTense deviendra fatal en irritant les appétits des Barbares, que l'em-
• SpailiiMi. Ilarir., Ki; cf. Vl et 20.
* Xyf.y.i-7. nij.PA-i'yi--i (Dion, lAIX, tl) ; cf. Aiir. Viclor on l'aiiffiir inronnn do VEpitome, XIV. ^ .... £/. ucO {'jhoùAj.! l/y. (l'crip. Pont. Eux., cliap. il l'I passim).
♦ \U' là j'an-usalioii ridicule (|ii'il acliela la paix des \i;n]t:ii'c<, : A rrtjilms inullis pacc ocailti!! uiinnribiis iinpclraln (Aiir. Viclnr, l'!pit., MV).
pire ne sera plus en état de contenir; mais, au temps d'Hadrien, il était habile et sage, parce que derrière cette niodératiou se trouvait la force. Dion Cassius n'est pas un grand esprit, mais, mêlé, comme consul, aux grandes affaires, il a compris ce système : « Il combla, dit-il, les rois de ses largesses; les étrangers ne tentèrent aucun mouvement contre lui, parce qu'il ne les inquiéta jamais, et aussi parce qu'ils connaissaient bien la puissance de ses préparatifs. Beaucoup même se laissèrent gagner au point de le prendre pour arbitre dans leurs différends. »
Toute l'histoire extérieure de l'empire pendant ce règne est dans ces mots. Rome eut alors la paix : non la paix lâche et sans prévoyance qui acce})te la honte ou prépare les désastres, mais la paix active et résolue qui ne craint pas la guerre, parce qu'elle a organisé de grandes forces toujours prêtes. Sous Hadrien l'empire eut l'aspect d'un soldat au repos sous les armes, mais les tenant d'une main virile.
On sait que l'armée romaine n'avait point de garnisons à l'intérieur. Le plus grand général de l'époque impériale, Trajan, avait formulé le principe d'une bonne administration de la guerre : « N'éloignez pas le soldat des enseignes ; les petites garnisons détruisent l'esprit militaire. » Toute l'armée était donc retenue à demeure au voisinage de la frontière. Elle couvrait l'intérieur de l'empire et n'y résidait pas. En arrière, elle défendait la civilisation qui, à l'abri de cette protection, poursuivait paisiblement son œuvre; en avant, elle contenait la barbarie et les flots agités de cette mer toujours menaçante. La vie était pour elle rude et austère, car ses campements s'élevaient dans des solitudes brûlantes ou glacées, au milieu de marais qu'elle desséchait, de forêts où elle ouvrait des routes, de plaines incultes qu'elle rendait fécondes; et comme, le Barbare était à deux pas, guettant toute occasion de meurtre et de pillage, il fallait avoir la main au glaive en même temps qu'à la cognée, et l'œil partout.
Cependant, avec le temps et la sécurité croissante, la mollesse s'était glissée dans les camps. Une foule d'industriels étaient venus s'établir à l'ombre du rempart pour exploiter les besoins et les vices du soldat, l'élégance et le luxe des chefs. Auguste avait réservé aux fils des sénateurs et des chevaliers les grades de tribun et de préfet. Ces jeunes élégants, condamnés à passer cinq années au camp, avant d'arriver aux charges civiles et aux honneurs, y avaient porté leurs habitudes, et les caatm stalka étaient peu à peu devenus des villes où se trouvaient tous les agréments des cités.
Hadrien marcliaul
suivi (le trois soiilats-.
18 LKS ANTONIXS (Ofi-lcSO).
lf;i(lri(Mi fut sans i)ilié pour collo niollcsso. Il fit détruire, dit son hioyr.iplic, les grottes artilieielles et les portiques construits pour abriter contre la pluie ou la chaleur du jour, les salles de festin et les maisons de plaisance où l'on oubliait les rudes devoirs du service. Il chassa les mimes, les baladins, tous les artisans de la vie facile qui énervent le coi'ps et l'àme du soldat', et pour consacrer le souvenir de ce retour à l'austérité des mœurs militaires, il lit frap])er des médailles qui le montrent marchant à la tète des soldats avec ces mots à l'exergue: DISCIPLINA AVG., comnic si une nouvelle divinité était descendue du ciel pour le salut de l'empire.
Le camp rendu à sa i)reinière sévérité, il y garda tout le monde, refusant les congés qui n'étaient pas rendus nécessaires i>ar (rini|)rrieux motifs, alin (jue les légions fussent toujours
au complet, et les officiers, les soldats toujours en haleine. D'ailleurs il croyait (jue riiomme de guerre se fait au camp, comme l'ouvrier à rat(,'lier, le laboureur dans la ])laiii(; : chacun dans le milieu qui lui convient.
Il modifia l'aimcment des soldats et fit de nouveaux règlements pour les bagages. Sur ce double i)oinl, nous sommes réduits aux conjectures. Mais le prince qui faisait exécuter chaque mois trois grandes marches à ses soldats'', et suivait lui-niéme leurs (•i)l(iiiii('s, n'a dû s'occu|)cr des impedimenta que |)our en diminuer le iiDiiiliic cl doubler la force de l'armée, en augmentant la rapidité de ses mouvements. Si les logis fastueux lui paraissaient mauvais au
Suldat (lorlanl suii bagaj^e (col. Trajane).
boltlal sans batîagc (cul. Trajane).
Labanlein disciiilinain incnria Hiiperiumm principum rctinidl (Sparlien, Iladr., 10). Moiiiiaii! coiniiiâiioralivi,' (lu leloiirà ladiscijiliiii' iiiililairc. Monnaie d'or. (Cohen, n° 210.) Vi'gèce, I, '27.
HADRIEN (117-158). d9
camp, les embarras de bagages devaient lui sembler dangereux en campagne ; et, puisqu'il avait supprimé les uns, il est certain qu'il réduisit les autres*.
Pour les armes, nous ignorons aussi les changements qu'il opéra ; mais il nous reste l'ordre de service donné par son lieutenant Arrien, gouverneur de la province de Cappadoce, que les Alains menaçaient d'envahir\ Ce sont des instructions aussi minutieuses et précises que pourraient l'être celles du meilleur général moderne; elles règlent la composition de l'armée, sa marche, les dispositions h prendre sur le champ de bataille, pendant l'action et après la victoire. Comme Arrien y parle de corps de toute espèce, il est évident que les Romains avaient pris aux Barbares leurs armes, afin de réunir aux moyens d'action propres aux légions tous ceux dont l'ennemi disposait. Je trouve d'ailleurs dans un autre passage d'Arrien l'ordre de l'empereur à tous les généraux d'étudier les armes et la tactique des Parthes, Arméniens, Sarmates et Celtes ^
Cette attention k améliorer sans cesse l'armement des soldats et les évolutions des troupes était du reste une vieille et heureuse tradition de la politique des Romains. Les guerres contre les Gaulois d'Italie leur avaient enseigné l'avantage des casques d'airain et des boucliers bordés d'une lame de fer; pour combattre les Cimbres ils avaient changé la hampe du javelot, l'arme de jet des légionnaires; aux Espagnols, ils avaient pris leur courte et forte épée; aux Grecs, peut-être la disposition de leurs camps, certainement leur artillerie de siège et leur poliorcétique. Un vaisseau carthaginois échoué au rivage avait été le premier modèle de leurs galères de combat. Ainsi, ce peui)le qui se croyait le premier peuple du monde, et qui l'était, ap])renait toujours et perfectionna sans relâche la science qui lui avait soumis l'univers. Aucun service n'échappait à la surveillance d'Hadrien et à ses réformes, ni celui des ambulances, qu'il visitait chaque jour, lorsqu'il était au camp, ni celui des vivres, qui ne manqua jamais, ni les arsenaux, les magasins d'armes et d'habillement, qu'il tint toujours
' On verra plus loin ce qu'Apollodore écrit à l'empereur sur la nécessité de donner aux hommes et aux machines la phis grande mobilité.
- "EzTaÇi; y.ai' 'AXavûv. Les cohortes d'infanterie et les turmes de cavalerie portaient, comme nos anciens régiments provinciaux, des noms de pays.
5 BaCTiXeù; 8ï TrpodêÇsùpev xa-. rà Papêapixà èxu-eXeràv aùrcûç [Tact., 44). Ces deux livres d'Arrien, du reste assez courts, sont pleins de curieux renseignements sur la tactique et l'armement des Romains. Pour les opérations, les engins et les travaux de siège, voyez l'élude de M. de Saulcy : les Derniers jouis de Jérusalem.
romplis. Un ordre sévère dans les dépenses ' permettait de faire face à Ions les besoins.
« 11 contrùlait par Ini-niènie, dit riiislorien Dion Cassius, tont ce qni se rapporte à l'arniée, comme les machines, les armes, les fossés, hs retranchements, les palissades, et anssi tont ce qni tient à chacun, c'est-à-dire la manière de vivre, les habitai ions et les mœurs. Il corligea i)lusieurs abus introduits par la mollesse et exerça tout le monde, chefs et sohiats, à divers genres de con)bat, récompensant les uns, réprimandant les autres, enseignant à chacun son devoir. Enfin, par ses actes et par ses ordonnances, il mit en si bon état la discipline et les exercices, qu'aujourd'iiiii encore ses règlements font loi dans rariuée*. »
Ces réformes pouvaient exciter des plaintes; il les prévint en se soumettant lui-même aux |)lus sévères exigences de la vie militaire. Lors(iu'il venait au camp, l'armée ne comptait qu'un soldat de plus. Son costume était sévère, sans or ni pierreries dans l'armure, seulement une i)oignée d'ivoire à sa lourde épée ; son repas, frugal, fait avec les provisions des légionnaires : lard, fromage, piquette, et toujours pris en public^; sa façon de vivre, celle du meilleur officier. Si l'armée était en marche, une traite de 20 milles (50 kilomètres), à pied et sous les armes, au milieu des cohortes, ne l'effrayait i)as, et je ne suis pas sûr que lorsqu'il faisait traverser le Danube à la nage à toute .sa cavalerie, il ne se trouvait |»as avec elle*. Plus dur pour luimême que le dernier des soldats, il allait tète nue sous les neiges de la Calédonie comme sous le soleil de la haute Egypte; jusque dans les dernières années de sa vie, il s'exerça à lancer le javelot, à manier les arnu^s, et jamais, au camp ou dans les marches, il ne voulut se servir de voiture ou de litière.
Voilà d'irrécusables témoignages qui changent quelque peu la physioiioiiiie de l'ami d'Antinous, mais l'histoire sérieuse a encore bien des corrections à faire dans l'histoire traditionnelle.
' Ordinnlk impendiis . . . . (Kjchat ni semper mililum numerus scirehir (Spartien, HnrJr., 10). CpI aiilciir ajoiilf; (11) fjirHadricii était Irés-écoiiome pour Iciiit ce (\\\\ ne rp^^ardait rpio lui.
* LXIX, ît. Vi-f^r-cn, (|ui citi' ces règlements, en tira Imn ]iarti pour son ouvrage de lie mil., \, 8. L'empereur Valcrien s'autorisait encore, cent cinquante ans plus tard, des règlements inililaires d'Hadrien. Cf. Vospicus, Prob.,i.
* Il gardait cette frugalité même au palais. Jamais, au dire de Dion (LXIX, 7), il ne buvait de vin au repas <|ue les liomains appelaient le jjmiidinm.
* I)n moins Suidas (x. v. 'A'îp.) raHirnii', et l'on a l'inscription fiuKMaire du soldai hafave (pii avait le i)remier atteint de cette façon la rive gauche du Dannhe. (C. I. L., t. III, n-SOTG.)
Quand on demande leur vie à des soldats pour des querelles qui leur sont étrangères, il faut au moins leur donner l'exemple des qualités et des vertus qu'on exige d'eux. Hadrien comprit cette vérité de bon sens et de justice. Il en résulta qu'en voyant le prince attacher une telle importance aux exercices virils et veiller avec une telle attention à tous les services, il n'y eut pas de centurion, de tribun, de légat, qui crût pouvoir rien négliger. Alors l'empire posséda une armée qui fut comme un corps robuste, aux membres souples et vigoureux, capable de supporter toutes les fatigues, de braver tous les dangers, et prête, du jour au lendemain, à sortir de ses campements pour une expédition ou pour la bataille.
Mais elle fut aussi une armée docile. 11 n'y avait pas de soldat qui pensât à marchander l'obéissance à un chef qui ne commandait aux autres que ce qu'il s'imposait à lui-même, et qui à toutes les qualités militaires joignait l'esprit de justice.
Hadrien ne donnait le cep de vigne, insigne du grade de centurion, qu'aux plus braves des légionnaires; il renvoyait du camp les officiers imberbes à qui Auguste l'avait ouvert, les soldats qu'on y recevait trop jeunes, et ceux qu'on y gardait trop vieux, afin de n'avoir pas à leur payer la vétérance. Pour nommer un tribun, il n'exigeait plus de la naissance, mais de l'âge et du mérite. C'était l'accès des hautes charges facilité aux bons soldats; et comme ils le voyaient encore visiter leurs malades dans les quartiers, veiller, sans dédaigner aucun détail, à leur bien-être et à leur sécurité, s'occuper de leurs intérêts et de leur avenir jusqu'à connaître tous les vétérans par leur nom, ils montraient pour cette sollicitude une reconnaissance qui empêcha toute mutinerie durant ce règne de vingt et un ans, où l'armée n'eut cependant ni un jour de butin ni un jour de victoire ^
Lorsque l'on se rend de Constantine à l'oasis de Biskra, on trouve à Lambessa, au pied de l'Aurès, un camp romain qui garde encore son rempart de pierre, celui de la légion ///" Augmta, \e prxtorium ou résidence du légat qui la commandait, et à 2 kilomètres du camp, au milieu d'autres ruines, un piédestal qui porte une allocution adressée aux troupes par Hadrien. Il vante leur zèle à exécuter tous les exercices prescrits, même les plus difficiles ; à faire, en un jour, des travaux où
' A militibus, propier ciiram exercitus nimiam, muUum amatus est (Spartien, Hacir., 21). Il donna anx vi'lérans licenciés le privilège concédé par Auguste aux soldats sous les drapeaux (t. IV, p. 255, n. 5) de disposer de leur pécule, même lorsqu'ils étaient encore in potestate parenlum. (Inst., Il, 12, proœm.)
22 LES ANTOXINS (06-180).
d'antres emploieraient nne semaine; à porter des fardeanx énormes; à se livrer des combats simulés qui sont une image de la guerre et qui y préparent, etc. '.
Celle inscription, tonte mutilée qu'elle est, en dit assez pour montrer qu'Hadrien n'avait pas oublié même une poignée d'hommes perdus au bord du grand désert, et nous en concluons que sa vigilance se portait sur chacun des points de l'immense circonférence tracée autour de l'empire par les postes militaires des légions.
Il nous reste un antre document contemporain, un fragment de la Poliorcélique d'Apollodore. Hadrien, qui savait utiliser tous les talents, avait demandé au grand architecte de rédiger un traité sur les machines de guerre. Apollodore fit mieux; en peu de temps il écrivit le traité, et, de plus, il dessina les machines et les exécuta ; puis il envoya au prince dessins et explications, avec les nombreux ouvriers qu'il avait formés'. C'était ce que nous appellerions une nouvelle artillerie de siège et de campagne, puisque Apollodore paraît avoir fait peu do cas de celle qui était en usage : « Les anciens, dit-il, n'ont pu me servir. » Et ses engins nouveaux, il les fit légers, quoique puis- .sanls, et très-mobiles, levés et veloces; car, ajoute-t-il, a lorsque j'étais avec toi aux armées, j'ai appris ce que les nécessités de la guerre exigent de mobilité pour les hommes et i)Oiir les machines. » Toutes ces vieilles choses sont encore, sous d'autres formes, des vérités aujourd'hui.
Mais à quoi servirent tant de préparatifs et de dépenses? Pourquoi tant de soin à mettre en état un instrument qu'on n'employa point? Il;i(lrirn prépara la guerre pour avoir la paix. Avec une armée si par-
' Voy. L. Renier, Inxcr. d'Algérie, p. 5, ot Wilmanns, mémoire sur Lambèse, dans les Commenlationesphilol., 1877. La légion ///" Auij., aillée de ses auxiliaires, avait construit une voie Miiiiliiiie (le Lamhùse àCartliage (0relli,n''.wfi4,rtnno 12.')), des postes dans toutes les gorges de J'Aun-s et une rout" qui en longeait le pied; c'est par ces immenses travaux d'utilité publique et milit;iire, autant que par li; nombre et la variété des exercices, que les Romains chassaient l'ennui de leurs camps.
* Mm quoque fahros indkjcnas et rcUquos (uiifices oc operarios (Poliorcelica, texte grec et latin avec figures, dans la magnifique édition princeps de 1003, inproœmio). La portée maxima des mailiines anciennes était de MO mètres, selon M. de Rochas, Balistique de l'antiquité, dans {'Annuaire de la Société pour l'encouragement des éludes grecques, 1877, p. 275. M. de Rricjias rappelle qu'Archimède lançait des pierres de 2.')n kilogrammes, et qu'à Carthagène, quand Scipion prit la place, il y trouva cent vingt oxybèles (catapultes à lancer des traits) de gros calibre et deux cent quatre-vingt-un de petit; vingt-trois grandes lithoboles (catapultes à lancer des pierres) et cinquante-deux petites : en tout quatre cent soixante-seize pièces d'arlilli-rie, sans compter deux mille cinq cents armes de jet dites scorpions et analogues, pour l'usage, à nos fusils de riTuparf. Un pétrobole de 50 mines (20 livres) coirespondait pour l'effet il noire ancien canon de 12 livres.
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HADRfKN (HT-ioS).
f'aitement exercée et si docile, toujours prête par conséquent pour une action foudroyante, il put, sans péril, inaugurer une politique pacifique. Personne, au dedans ou au dehors, ne considéra cette résolution comme un aveu de faiblesse, et il ne se trouva pas plus d'ambitieux pour exciter une sédition, que de roi ou de peuple assez hardi pour attaquer une frontière si bien gardée.
Mais regardons à la frontière même; le spectacle y est aussi curieux que dans les camps.
La première dont Hadrien s'occupa fut celle du Danube. A peine arrivé d'Orient à Rome, il avait été rappelé dans la Mœsie par une incursion des Roxolans. Le roi de ce peuple s'était irrité de ce qu'on avait réduit la pension que ïrajan lui faisait S et des nuées de cavaliers barbares, ancêtres des Cosaques d'aujourd'hui, s'étaient abattues sur la Dacie orientale, tandis que les Sarmates lazyges, qui étaient de leur sang, attaquaient la province à l'occident. Ces tribus prenaient, au contact de Rome, certaines habiletés des gouvernements bien assis. Sous Trajan, le Décébale étendait de tous les cotés ses intrigues et envoyait des émissaires jusque chez les Parthes. Quand les légions se furent établies dans cette province de Dacie qui, par la disposition de ses montagnes, semblait une grande forteresse, coupant en deux une partie du monde barbare, les Sarmates de la Theiss continuèrent à s'entendre, par derrière les Carpathes, avec ceux du Dnieper % et ils attachaient tant de prix à conserver ces rapports, qu'on les verra, sous Marc Aurèle, consentir à ne pas mettre un bateau sur le Danube, à la condition de pouvoir trafiquer entre eux à travers le pays des Daces. C'est qu'ils cachaient, sous ces relations de commerce, des relations politiques qui facilitaient les coalitions par lesquelles l'empire fut si souvent assailli et enfin précipité.
Celle qu'Hadrien avait alors devant lui ne parait pas avoir été très-redoutable. Cependant il accourut au milieu des légions de Mœsie, et il faisait déjà de grands préparatifs, quand lui parvint la nouvelle de la conspiration de Palma et de Quietus. En de telles conjonctures sa présence était nécessaire à Rome;
Hadrien liur.uiguaiit les légions (le Mœsie. (Grand bronze; Cohen, n" 799.)
• Rex Roxolanorum qui de imminulis stipcndiis querebaiur [Spavlien, Hadr., 6). On a vu, p. IC>, n. 1, que M. Julius Dûrr suppose que le séjour d'Hadrien en Mœsie précéda son arrivée à Rome, ce qu'il nie parait dilïicile d'admettre.
* Cf., sur la parenté de ces peuples, Schafarik, Slav. AllcrUi., t. 1, p. 355-575.
26 LKS ANTONINS (OO-ISO).
dii li(Mi de comballre, il rétablit l'ancien subside, se fit un ami du roi des lloxolans, qui semble avoir pris sou nom', et le renvoya au plus vite, avec son j)euple, à leurs cauij)enients, sur les rives du Boug et du l)iiie|)er. Pour ii'avoir pas à revenir sur. cette frontière, nous en iiii)iitr(M(»us dès maintenant l'organisation défensive, à laquelle Hadiicii travailla sans doute durant tout son règne.
I.c territoire situé au nord des boucbes du Danube, entre le Sereth et le Dniester (Bessarabie), par lequel les Roxolans venaient de passer el par où passeront toutes les invasions ultérieures, faisait partie, sous l'autorité d'un procurateur, du gouvernement de la Mœsie inférieure. C'était inu! possession importante, quoique l'empire n'y eût point jivculuré de colonies, parce (jue les troupes cantonnées dans la I)obrouteha |)ouvaient s'y porter rapidement et fermer la large ouverture qui, de ce côté, s'étend des Carpatbes à la ]]ier. Ainsi, une légion, la V" Maeédouique, avait été établie à Troesmis (Iglilza)", non loin de la tète du delta danubien et des lieux où s'élèvent aujourd'hui, sur l'autre rive, les grandes villes de Braïla et de Galalz. Parmi les noudjreuses inscri|)tions qui y ont été trouvées, une, du lemj)S d'IIadrien, montre la future cité encore à l'état de village [vicm) formé par les bara(pies des vivandiers. Pour le camp, il avait été habilement placé sur ce promontoire haut de 100 j)ie(ls, d'où l'on domine au loin le cours du Danube, i)arsemé d'îles nombreuses qui eu facilitent à la fois le passage et la défense. Au moindre bruit d'invasion, la légion accourait au delà du fleuve, derrière le Sereth, et barrait la route aux envahisseurs, ou, par la menace de coupei' leur retraite, les forçait à une fuite préci|)ité(;. D'ailleurs, les Romains s'étaient depuis longtemps donné, à l'extrémité de cette région, un point d'a[)pui, la ville de Tyras, ancienne et riche colonie de Milet, fondée aux bouches du lluirsler, dans le voisinage de la ville actuelle d'Akkerman\ Ils en avaient même un second en Crimée [Chenonène Tauriquc), à Kertch (Pdiillnijicr), où régnait un roi des Sarmates qui se disait grand ajui
' Du moins on a um; inscription ainsi conçue : P. AUin Rnapammiui n'(ji Roxoianornm (C. I. L., t. V. .32; cf. 33).fini prouve tpie ce nom d'/Elius, (pii é(;iit celui ii'll;i(lrien, avait été pris et porté dans cette lainilie royale.
* Nous donnons hors i)a;,'e la l'eslain'alion de Troesmis par M. Anibr. Baudry. Nous en devons la communication à M. Kugelhanlt, ancien consul général de France à Belgrade, (pii avait soigncnsemenl étudié les ruines de cette forteresse. Voy. L. lienier, /««tr. de Troesmis.
* Or.-llenz., n° 042'.). Cette inscription, qui relate une lettre de Seplime Sévère confirmant des privilèges anciemiement accoidés à Tyras, montre la persistance de l'empire à protéger ces villes gri'Cfpies rie la cote se))tentrioiia|e de l'Euxin d'où, par elles, il surveillait et coatenail les Barbares de l'intérieur.