Al ARC AL'ULLE
Oiio ce tilre il<> philosophe ne nous trompe pas. Nous aHous passer il'iiii règne silencieux à une histoire orageuse. Dans l'inlérieur du palais, -Marcus n'aura pas he.soiu, quoiqu'on en ait dil, de la patience
de Socratc ou de raveuglenient imbécile de Claude; mais cet ami des dieux et de l'humanité verra se déchaîner sur l'empire tous les Iléaux : les inondations, la peste, la famine; ce pacifique vivra au milieu de guerres continuelles qui coùteronl aux ])rovinces d'innombrables captifs ravis par les Barbares; enfin ce débonnaire aura d'implacables sévérités, ce juste versera le sang innocent. Le contraste entre les sentiments du philosophe et l'existence du prince donne à la vie \n\bliqiie de Marc Aurèle un intérêt singulièrement tragique.
Sa famille était originaire du municipe de Succubo' en Espagne; lui-même naquit à Faiisiinc la joiine, (îiio dAnionin Rome Ic 20 avril 121 . Sou aïcul, fait patricien
el fciiiiiii' lie M.nc Aurèle-. . . , , , „ .
jiar vesjiasieii, avait ete deux lois consul et préfet de la Ville. Il n'eut jioint d'enfance. Dès l'âge de douze ans, il prit le manteau des philo.sophes et montra l'austérité du plus sévère stoïcien, travaillant .sans relâche, mangeant peu et couchant à terre, sur la dure; sa mère Domitia Lucilhr eut besoin de beaucoup d'inslances pour le faire consentir à user d'un lit sur lequel on étendis des |>eaux de mouton. Après son adoption par Antonin, à dix- Iniit ans. il eontiuna de se rendre chez ses maîtres; empereur, il leur prodigua les honneurs, les récom})en.ses ; plusieurs furent con-
' La Roiirhi on Sm-ubi <\n\)> In province do Greiinde, près do Cordone. Son nom ôliiil Marcus Anniiis Vents; après son adoption, il s'appela i€/»(.s Auvelius Verus Cinsor ; après son avéncmonl. Marais Aiireliiis Auloiiiniis Augitslus.
* Stalnollt; de bronze de provenance romaine, trouvée dans i'ilc snédoise d'OeJand (communicalion de M. Léouzon Le Duc). On a trouvé en Finlande une monnaie de Sabine femme d'Hadrien. Cf. Bu//, de FAssor. srieiilif.. IS.janv. 1879.
i Lucilla descendait de Domilius Al'er. CI. liorghesi, Œuvres, 111, 35.
suis * ; à d'autres, il éleva des statues. Leurs portraits étaient placés au milieu de ses dieux lares, et, à l'anniversaire de leur mort, il allait sacrifier sur leurs tombeaux, qu'il tint toujours ornés de fleurs.
Un d'eux, le philosophe Rnsticns, lui avait rendu le service de combattre le goût détestable que Fronton avait d'abord inoculé à son élève, ces mignardises, ces mièvreries qu'on trouve dans les lettres de Marc Aurèle à son premier maître. «J'ai beauconp In ce matin, lui écrivait-il un jour, et j'ai noté dix images ou suiets de comparaisons; » et ^ .. , ,
^ '' ^ Doniilia Luoill.i, milm-p tic
une autre fois : « Je t'envoie une idée que j'ai Mme Amèio. (Monnaie de
,, 1 , ... ,. ,, . bronze frappée à NicOe.)
développée ce matin et un heu commun d avanthier... ; aujourd'hui il me sera difficile de faire autre chose que la pensée du soir. Envoie-moi trois pensées et dix lieux communs ^ » Quelle éducation de prince ! Plus tard il disait : « Rusticus m'a détourné des fausses voies où entraient les sophistes et des élégances affectées de la rhétorique; je lui dois ■de ne jamais donner à la légère mon assentiment aux habiles discoureurs; et c'est lui qui m'a mis dans les mains les commentaires <^Épictète^ »
Sa complexion étant faible, il régla minu- Marc Auièie. (Caud bœnze.) tieusement sa vie pour ne pas l'user plus vite
■que la nature ne le voulait, et il suivit les prescriptions de ses médecins, au nombre desquels se trouvait Galien, comme une obligation qui lui était imposée de conserver à son âme l'enveloppe temporaire dont les dieux l'avaient revêtue. Chaste et sobre, il ne connut j)as ce qu'on appelle le plaisir; ou mieux, il en trouva un, supérieur à tous les autres, dans l'accomplissement du devoir*, dans cette perpétuelle étude qu'il faisait de lui-même pour s'élever à un haut degré de perfection. Marc Aurèle est le héros moral de l'antiquité païenne.
Il avait un frère d'adoption, Lucius Aurelius Yerus, fils de cet /Elius
* Ainsi le piulosophe Junius Riisticus fui deux fois consul et préfet de Rome; Fronton avait eu déjà les faisceaux.
2 Epist. ad Marc, II, 0, et V, 59.
' Pensées, I, 7.
* 11 écrit à Fronton : Vcrecuiidia officii res est imper iosa (Epist. ad M, Ant., de fer. Ah.). C'est d'ailleurs la pensée constante du Ta eî; éauTo'v.
Veriis à qui la succession d'IIadricn avait été d'abord réservée. Au lieu de le rclrnir dans le demi-jour où ce jeune homme était jusqu'alors resté, il en fit son collègue et son gendre, de sorte que l'Etat eut pour la première lois deux maîtres, « quoique le sénat n'eût déféré l'empire
(ju'ànn seul. » Du resle, Yerus prit le rôle d'un lieutenant, non (l'un égal. 11 y trouvait son compte, ayant plus de goût pour le plaisir que pour le pouvoir.
On dit que par lui Uome revit quelquesunes des scènes de débauche de Néron : les orgies dans les tavernes de bas étage; les rixes nocturnes dans les rues ; les profusions dans les spectacles, le jeu et les festins : jusqu'à 0 millions de sesterces dépensés en un jour; heureusement i)oint de cruauté. D'ailleurs la gravité de Marc Aurèle réparait tout et couvrait l'honneur de la maison impériale, qui peut-ètrecouraitmoins de dangers qu'on ne le prétend. Fronton et Dion Cassius donnent, en effet, une tout autre idée de Lucius'; et, dans une de ses lettres, ce prince se félicite
Jïlnrti.
teft
Lucilla, fille de Marc Aurèlo et fvmmc de Lucius Vcrus, en Cérès. (Copilolc, Salon, II" 19.)
1 Fronton, Episl. ad Ver., liv. I et II ; Dion, LXXI, i : eppuro te xat vsÙTspc; ■«v.toîç oTpanMTtxoi; re IfYAi r.t'xiXrj.'J-i^^',. Eulrope (VIII, 5), Sextus Rufiis (20), ne relèvent aucun reproche contre lui, et, si ses lettres ii Fronton [ad Ventm ivip., lib. Il, opist. 2, p. 129, édit. deNaber) sur la guerre l'intliique mollirent peu de modestie, elles prouvent aussi qu'il ne passa point tout le temps de l<i lampagne dans les jilaisirs.
ANTONIN ET MARC AURÈLE (138-180). i79
d'avoir appris de son maître la franchise et l'amour du vrai plus encore que la science du beau langage.
Les deux empereurs avaient accordé aux armées, en don de joyeux avènement, l'énorme somme de 20 000 sesterces par soldat'. Ce rachat de l'empire était une nécessité à laquelle le meilleur prince ne pouvait plus se soustraire et, pour le moment, un acte de prudence, car Antonin avait légué à son successeur la guerre sur toutes les frontières. Ses derniers moments avaient été troublés ])ar des visions menaçantes : « Dans le délire de la fièvre, dit son biographe, il ne parlait que de la république et des rois qui voulaient l'assaillir. » A peine, en effet, s'était éteint le bruit des l'êtes célébrées pour l'avènement des deux princes, qu'ils apprenaient l'invasion des Maures dans l'Espagne, déjà troublée par une insurrection des Lusitaniens. En Gaule, des séditions agitaient la Séquanie; en Bretagne, les Pietés couraient le pays, et, chose plus grave, les légions voulaient contraindre leur chef, Statius Priscus, à prendre la pourpre. Enfin, de l'Orient arrivaient des nouvelles alarmantes. Yologèse y faisait depuis longtemps des préparatifs de guerre; en 162, il jeta ses Parthes sur l'Arménie, où ils détruisirent toute une armée romaine, et sur la Syrie, dont les légions furent vaincues; cette province était compromise, la Cappadoce menacée, l'Asie Mineure ouverte, sans défense, avec toutes ses richesses, aux rapides cavaliers du grand roi".
Devant ces périls, Marc Aurèle montra de la résolution et de l'activité. Statius Priscus, rappelé de Bretagne, afin que son désintéressement n'y restât pas exposé à de tro}) dangereuses tentations, fut remplacé par un chef dont le nom était de bon augure pour un commandement dans ce pays, Calpurnius Agricola*. Lui-même fut envoyé
Vologèsc III (liice el revers)-.
« ProLablemeiit 20 000 sesterces ou 5000 francs pour cliaque prétorien; mais beaucoup moins pour les l(^gi( nnaiies.
2 Au droit: lèlc de Yologèse 111; derrière, lî. Au revers : BASIAEns BASIAEnN APSAKOr OAArAiOï MKAIOï Eni<t>ANOï2 <t>lAEAAHN02. Tétradrachme du roi des rois, Alsace Voloçièse, le juste, niluslre, Vami des Grecs. Yologèse assis auquel la Ville présente un sceptre. Monnaie d'argent; les Parthes n'en frappaient point d'or.
s On ne peut donner la dale de tous ces mouvements.
* Le nouveau général semble pourtant s'être replié du rempart d'Anfonin sur le indlnm Hadriani, où l'on a trouvé une inscription à son nom (Orelli, n° 58C1). Plus tard Mare
180 LES ANTOMNS (96-180).
on Cappadoce, (aiulis qu'un général habile formait, avec l'élite des K'I^ioiis du Danube et du Rhin, des bataillons de guerre {vexillationes), qu'il se hàla d'y conduire'. Un autre alla relbuler les Cattes, et le gouverneur de la Belgique, Didius Julianus, qui fera un si triste empereur, chassa les Chauces de sa province. A Rome, le roi fugitif des Aiiiu'iiic'iis avait été reçu avec honneur; on lui avait donné le laticlave sénatorial et le consulat : c'était une promesse de secours. De grandes forces, en effet, furent dirigées sur l'Orient; Marc Aurèle voulut mèuîe que son collègue s'y rendit.
Au lieu de se mettre à la tète de l'expédition avec la juvénile ardeur et l'inexpérience qui auraient gêné les vieux généraux, Verus demeura, par ordre de son fi'ère, à Antioche, pour réunir les réserves et les munitions*, pour surveiller et contenir les provinces voisines, tandis <|ue ses lieutenants poussaient en avant. Le principal d'entre eux, Avidius Cassius, était un Syrien, homme dur et ainbilicux qu'on disait descendant du meurtrier de César"; il ne lui déplaisait pas (le s'entendre appeler Catilina, et il aurait voulu qu'on le regardât au moins comme un nouveau Marius. Il était impitoyable quand il s'agissait de la discipline. En expédition, point de bagages; il punissait sévèrement ceux qui avaient emporté autre chose que du lard, (lu biscuit et du vinaigre. Pour une violence commise contre les habitants de la province, les coupables, attachés au-dessus d'un grand léu, |)érissaienl à la l'ois asphyxiés i)ar la fumée et brûlés par les llainni(->. Aux déserteurs, il faisait couper les jarrets ou les cuisses. Un jour des auxiliaires surprennent un corps de Barbares et le déli-uisent. Ils avaient attaqué sans ordre; Cassius fait mettre les centurions en croix. « Oui vous assurait, leur dit-il, (|ue ce n'était pas un piège et que riiouiieui' de l'armée romaine ne serait j)as compromis? » Ou s'intligne de celte sévérité; une sédition éclale, et l'armée entière entoure, menaçanle, le prétoire du général. Il en sort sans armes : « Tiappez-moi, dit-il, et ajoutez ce crime à celui du renversement de la discipline. » Tout rentra dans l'ordre. L'écrivain de qui nous tenons ces détails termine son récit par ces mots : « Il mérita d'être craint, parce (|iril ne craignait pas. »
Aurèle fit i)asscr ciii(| mille tiiK] cents cavaliers jazyges dans cette province. (Dion, LXXI, 14 et 16.)
• Cf. L. Renier, Mél. d'épiyr., p. 12.".
* Dion, l,\\l, 2 : Ta; TcO iroXs'u.ou yopr.Yt'/; àOpoî^ojv.
"• Il l't.iit ori','in;iiri' de Cyrrlius, et son père, le rhéteur lléliodoros, avait été, SOUS Hadrien etAiilonin, pr.'fet d'É^ple. Cf. Lctronne, Inscr. d'Egypte, \, 129.
Lucius Verus jeune. (Vatican, musée Pio Clementino, Galerie, n" 420-)
ANTONIN ET MARC AURËLE (Io8-I80). 185
Tel était l'homme que Marc Aiirèle avait donjié pour lieutenant à son frère et tel qu'il en faut à la tète des troupes. « Je lui ai confié, écrivait-il à un préfet, ces légions de Syrie qui vivent dans les délices de Daphné. Vous le connaissez ; il a toute la sévérité de ceux dont il porte le nom, et il rétablira cette ancienne discipline sans laquelle il n'y a point d'armée. Vous vous rappelez ce vers de notre vieux poëte : « C'est « par les mœurs antiques et par ceux qui les suivent que la république « se conserve. » Assurez bien les ai)provisionnements : il saura les utiliser. » Et le préfet répond : « Le choix est excellent, car il fallait à ces soldats un chef sévère, capable de leur fermer la porte des thermes et -d'arracher ces fleurs dont ils se couvrent la tête, le cou et la poitrine. »
Le lendemain de son arrivée, Cassius fit annoncer à son de trompe que le soldat vu à Daphné serait ignominieusement cassé, et il chassa du camp tout ce qui sentait le luxe ou la mollesse. Des exercices continuels, des revues fréquentes, non d'apparat, mais d'inspection sévère, la menace de tenir tout l'hiver l'armée sous la tente, eurent, en peu de temps, rendu à ses troupes efféminées l'aspect de vieilles légions, et Cassius, maître d'elles, prit l'offensive. Nous ignorons les incidents de cette guerre, qui paraît avoir duré quatre ans et s'être étendue le long de la frontière orientale, depuis l'Euxin jusqu'au golfe Persique. On parle de nombreux succès remportés par les Romains, de la prise, par l'habile Priscus, d'Artaxata, principale forteresse de l'Arménie, dont le roi rentra dans ses Etats comme vassal de Rome, et d'une grande victoire près de Zeugma sur l'Euphrate, qui ouvrit aux légions l'empire parthe jusqu'au cœur'. Ce fut comme l'expédition de Trajan renouvelée : mêmes triomphes, mêmes conquêtes : celle du nord de la Mésopotamie avec Edesse et Nisibe, invasion de l'Assyrie et de la Médie, prise de Ctésiphon et incendie du palais du roi, destruction de Séleucie après un immense massacre de ses habitants; mais aussi même retour attristé par la faim, la soif et la mort d'un grand nombre de soldats. Cassius avait-il pris de meilleures mesures que Trajan, ou la guerre d'extermination faite aux Juifs par Hadrien avait-elle supprimé une des causes les plus actives de révolte dans ces régions? On ne sait, mais Vologèse demanda la paix (105), qu'il avait dédaigneusement refusée avant l'ouverture des hostilités ; et il céda la partie septentrionale de la Mésopotamie, que les Romains gardaient encore à la iîn du règne de Commode. Par cette acquisition, la seule
* Lucien {Sur la manière d'écrire riiisluire. 111-21 et 28-9) parle de plusieurs batailles.
Lucius Verus l'Arméniaque'.
ISi LES AiMOiNINS (90-180).
(ju'il importât de faire à l'orient do rEujtlirate, leur influence en Arménie, où régnait maintenant leur vassal, était consolidée. On a déjà vu comment de là ils tenaient en échec, par les Arméniens leurs alliés, les j)euples du Caucase, et par eux-mêmes l'empire des Parlhcs. Les deux empereurs célébrèrent un triomphe où ils prirent
les titres de Parthiquc, d'Arméniaque et de Médique.
Ces succès retentirent au loin dans l'Asie, et le commerce romain en profita pour étendre ses relations. Les annales chinoises mentionnent vers ce temps une ambassade envoyée par un empereur Antonin au Fils du Ciel. Ces ambassadeurs, inconnus des écrivains de Rome, étaient, selon toute apparence, des marchands qui, dans un intérêt de négoce, s'étaient donné un rôle politique. En échange des dents d'éléphant, des cornes de rhinocéros, des écailles de tortue, offerts à IIouang-Ti, ils reçurent beaucoup de
cette soie qu'ils vendaient dans l'empire son poids d'or^
Durant la guerre Parthique, Marc Aurèle était resté au centre de l'empire, afin de poui'voir ra})idement à tous les besoins. 11 avait montré beaucoup de déférence aux sénateurs, venant du fond de la Campanie pour ne pas manquer une de leurs séances et ne sortant TriompLc de Marc Aurèi. et do ^^^ la curic qu'après quc Ic cousul avait proi.niiis V(>n.s. (Médaillon de noucé l'anticiue fomuilc : « Pères conscrits,
broiiïe. Cohei), tv 388.) '
nous n'avons ])lus rien à vous proposer. » Comme tous les empereurs qui j)rirent leur fonction au sérieux, il remplit exactement sa charge de justicier; il écoutait les parties, décidait selon le droit, surtout selon l'équité, sans hâte, mais aussi sans retard; et, pour que les juges fissent comme lui, il les força de siéger deux cent trente jours dans l'année ^
« l. AI.'REL. VERUS AUG. ARMEMACUS IMP. II. TR. P. IIII. COS. II. Buste de Lucius Verus, sur un l)p;ui inêd.iillon de bronze, récente acquisition du cabinet de France.
* Lelronne, Mém. de l'Acad. des inscr., t. X, p. 227. IIouang-Ti, qui régna de 147 à 168, fut donc conleinporain d'Anlonin et de Marc Aurèle.
» Canitoiin, M. Ant., 10.
A.NTONIN ET MARC AURÈLB (158-180). 185
La société ancienne avait de la haine et de la colère contre le coupable; elle se vengeait en le torturant; il lui fallait des supplices et aussi des douleurs, une lente et cruelle agonie. Marc Aurèle ciilrevit, |)ar instinci de clémence, plutôt que par principe arrêté d'intérêt social, la doctrine moderne du châtiment appliqué de manière à amender le coupable : « Nous devons, disait-il, chercherpar les châtiments à faire éclore le bien qui st cache souvent au fond du cœur des coupables. » Il adoucit les peines sans avoir de faiblesse pour le crime', mais avec beaucoup de sévérité jionr les delà teurs cou v.iiucus de caloujnio '. Il recommande l'humanité : dans les cas
douteux, le juge ren- LucIus Verus portant la Vicloue. (Vatican, braccio Nuovo, 11° 125.)
dra la sentence la plus
douce"'; il veut, comme Hadrien*, que les gouverneurs saisis d'une
* Oinnia crimina minore suppUcio puniret (Capitoliii, .1/. Anl., 2i); ajregia rattone huma-
nUatis{Dig., XLVIII, 18, I, § 27). « Cela ne serait pas liumain, » dit-il ailleurs (ibià.,\L, 5, 57).
- Tertullien, Apol., b; Eusèbe, Hisl. eccL, V, 5.
' .... Humanior sententia a prsetore eligcnda est. Hoc ex D. Marci rescnido colliyi polest. Ce devint un principe des jurisconsultes qu'on retrouve dans les fragments de PauI,d'Ulpien, de Gaius, de Marcellus, etc. Dig.,XXVI[I, 5, 84; XXXIV, 5, 10, § 1 ; L, 17, 5G : Semper in duhiis beni(jniora pnefcrcnda sunl, elc.
* Divus Hadi\anus lucc rescripsU : in maleficiis volunlus spectalur, non exilas (Dig., XLVIII, 8, 14. CI. ibid., I, § 5; XLVm, 19, 16, §8: L, 17, 79, et Code, IX, 16,1).
accusation recherchent le fait, mais aussi l'intention, parce que c'est la volonté de nuire qui fait le criminel. Un fils tue sa mère, mais on le soupçonne d'avoir agi sous l'influence d'un accès d'aliénation mentale; Marc Aurèle consulté répond : « Il sera suffisamment puni par son mal. Cejjendant, pour sa propre sûreté et pour celle des autres, qu'on le donne en garde aux siens, dans sa propre demeure. Les gardiens des fous doivent veiller à ce que ces malheureux ne commettent rien contre eux-mêmes ni contre les autres. S'ils le faisaient, ce sont les gardiens qu'il faudrait punir'. » Il disait encore : « On ne doit point se fâcher contre les méchants ; au contraire, il faut prendre soin d'eux et les supporter avec douceur. Si tu le peux, corrige-les; dans le cas contraire, souviens-toi que c'est pour l'exercer envers eux que t'a été donnée la bienveillance". »
Hadrien avait partagé l'administration de l'Italie entre quatre consulaires, Marc Aurèle les remplaça par des juridici dont l'intervention restreignit la juridiction municipale, et il admit les préteurs à cette fonction, afin d'élargir le cercle où il pourrait choisir". Il développa l'institution des curateurs, qui était née sous Trajan : « Beaucoup de villes, dit son biograjjhe, en reçurent de lui; » et, pour en relever l'éclat, il les prit souvent dans l'ordre sénatorial. Ces curateurs jouèrent dans l'Italie ancienne, pour l'administration financière, le rôle remj)li par les podestats dans l'Italie du moyen âge pour la justice. Aux deux époques, les villes n'espéraient échapper au désordre que par l'intervention de personnes étrangères à la cité; mais dans l'une les citoyens sauvèrent leur autonomie, parce qu'ils élurent le podestat; dans l'autre ils la j)erdirent, parce que le prince nomma le curateur \ Des décurions fléchissaient déjà sous le poids des honneurs municipaux; il interdit de confier ces charges à ceux qui ne pouvaient les porter sans dommage pour eux-mêmes, et il défendit qu'on forçât les autres de vendre à leurs concitoyens du blé au-dessous du cours*.
' Dig.J, 18, /•(■. li.
* Pensées, IX, 5 et 1 1
' Dans une inscription d'.Vriininum(Orelli,n" 3177),lf'jMm/(CM.s de la Flaniinie et del'Oml)rio est loué ob eximiam moderalioncm cl in steiililale annoiiœ luboriosam fidcm et induslriam ut et civibus annona superessel et viciais civilalibus snbvenirelur ; même (.iioso à Concordia. lies juridici n'étaient donc pas seulement des juges, mais au besoin des administrateurs, comme nos anciens parlements. Du reste, les Romains ne comprenaient pas ce que nous avons appelé la séparation des pouvoirs.
* .\près Marc Aurèle, la i)lu])art des curateurs furent pris dans l'ordre équesire, ce qui prouvf! que leur nombre augmenta; voy., ci-dessous, au chapitre lxxxiu, § 2.
» Dig., l, 1, 0.
Il établit autour de Rome une ligne de douane qu'Aurélien transformera en ligne de rempart '.
Pour assurer l'état des citoyens, Marc Aurèle ordonna que tous les enfants nés libres fussent, dans les trente jours, inscrits, à Rome, chez
Marc Aurèle. (Buste du Capitule, salle des Empereurs, n° 38.)
les préfets du trésor de Saturne ; dans les provinces, chez les greffiers publics : ce sont nos registres de l'état civil; et, afin de donner plus de garantie aux mineurs pour leurs biens, il créa le préteur des tutelles, charge que nous n'avons pas encore, mais que le Danemark, la Norvège, une partie de la Suisse et l'Angleterre ont empruntée au grand Antonin. Les tuteurs rendaient auparavant leurs comptes aux consuls, qui changeaient souvent et avaient mille autres soins; une administration
* Cf. de Rossi, les Plans de Rome,
I8S LES .VM'OMNS (96-180)
spéciale, par conséquent éclairée et vigilante, examina désormais leur «iestioii. Cette même sollicitude pour l'intérêt des familles lui fit étendre le droit de donner des curateurs aux adultes âgés de moins de vingt-cinq ans qui comi)romettaient leur fortune', et il commença la reconslitulion de la famille naturelle, dont les facilités reconnues à l'adoption rompaient si souvent les liens, en édictant que les enfants, filles et garçons, seraient admis à la succession de leurs mères mortes sans avoir testé, lors même qu'ils seraient entrés par adoption dans une autre famille".
L'institution alimentaire in\ encore développée et devint un des plus importants services de l'ordre civil. Elle avait été jusqu'alors dirigée j)ar de simples chevaliers ou procurateurs. Marc Aurèle, pour montrer i'imi)ortance qu'il y attachait, en confia la surveillance à des personnages prétoriens ou consulaires qui prirent le titre de prxfecti ali)ncntorum'\
Les esclaves avaient, comme les fils de fjnnille, leur part dans ses préoccupations d'équité. Afin de gagner un dernier applaudissement du |)('uple en pourvoyant môme après leur mort à ses plaisirs, des citoyens inséraient dans leur testament la clause que certains de leurs esclaves seraient vendus pour combattre dans l'amphithéâtre contre les bêtes; Marc Aurèle frappa de nullité ces clauses testamentaires*. D'autres, aliénés sous condition d'affranchissement dans un certain délai, étaient retenus par leur nouveau maître; il déclara la liberté acquise de |)l('ia droit à l'esclave pour l'époque fixée, même sans niaiMiuiissioii. l'eut-être est-elle encore de lui la décision qui donne à Viuinlla la liberté actjuise sous la condition ne prostituakir, et que son maître livre à l'impudicité publique \ Enfin il mit à la charge de rijat les frais des funérailles ])()ur les citoyens pauvres, et comme les collèges ou sociétés particulières avaient principalement |)()iii- Imt d'assurer à leurs membres les derniers honneurs et un Idiiiltciii. il les autorisa à recevoir des legs". C'était les constituer
' Slaliiil ut omnes aihtili ciiraloves accipercnl , non reddilis cauds [Ç.a\)\[*i\\n, M. AnL, \()).
« C'est le sénaliis-foiisiillo Oriiliitioii de l'année 178. {InsliL, 111, 4.)
î De aliinoilis piililicis mnlla prudenler i//i'c)(/7(Cn|)ilolin, jl/. /4)/Z., 11). Ilpromulnua, au sujet de rinslifution aliuienlaire, un édil dont Fronton nous n conservé les premiers mots: F/orere inlibalam juvenlulem, qu'il explique par le désir de voiries villes d'Italie se remplir d'une jeunesse nombreuse.
♦ \)\<:., XVIIl, 1, 42 : .... ni cntn henCùs pwjmirent.
« ripien, au Dig., Il, 4, 10, § 1.
c Djg., XXXIV, 5. 20.
en personnes civiles, capables de posséder des propriétés, des capitaux ou des esclaves. Aussi se trouva-t-il amené à leur reconnaître encore le droit d'affranchir, manwnittendi potestatem'. Ces privilèges étaient considérables et contraires au vieil esprit de la politique romaine. Il crut parer aux périls de cette décision en établissant que nul ne
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Marc Aurèle donnant nn congiaire. [Allas du Bull, arch., tome IV, pi. 4.)
pourrait être membre de deux collèges à la fois', ce qui devait maintenir l'isolement des corporations.
Le père avait le droit de briser les plus chères affections du fils en obligeant celui-ci à répudier sa femme ; Marc Aurèle supprima ce
« Dig., XL, 3, 1.
- Ibid., XLVII, 22, 1,
pouvoir tvrannique, on du moins ne j)ei'mit de l'exercer que pour des motifs très-graves'.
Il est inutile d'ajouter que plusieurs impôts furent diminués, des misères secourues, des désastres réparés. Il aida Smyrne, Ephèse, Nicomédie, Carthage, détruites par des incendies ou des tremblements de terre, à sortir de leurs ruines, et fit remise aux provinces, aux villes, aux particuliers, de tout l'arriéré dû au fisc ou à l'œrarium depuis quarante-six ans, et il permit aux condamnés d'échapper par une mort volontaire aux tortures d'un supplice crueP.
On voit donc, par l'ensemble de la législation des Antonins, qu'au deuxième siècle de notre ère le gouvernement impérial, qu'il fût dirigé l)ar un soldat, comme Trajan, par un artiste, comme Hadrien, par un sage, comme Marc Aurèle, peut revendiquer l'honneur d'avoir fait, pour défendre les faibles et secourir les malheureux, d'aussi généreux efforts qu'il n'en a jamais été accompli à aucune époque.
Une peste du caractère le plus meurtrier sévissait en Orient. Avenue d'Ethiopie ou de l'Inde, elle envahit l'Egypte et le pays des Parthes. On raconta que les Romains l'avaient prise à Séleucie, dans un coffret d'or ravi au temple d'Apollon, et d'où le miasme funeste s'échappa, lorsque des mains sacrilèges eurent violé le secret du dieu. Verus, revenant en Italie avec une partie de l'armée de Syrie, répandit le mal sur son passage ; même à Rome, où beaucoup de monde périt: on y enlevait les morts par charretées, et quelques-uns disaient que la fin du monde était proche. Embarrassés d'expliquer l'audace et les succès des Rarbares dans les années suivantes, les historiens postérieurs prétendirent que l'armée romaine avait été comme détruite par ce fléau". Pour apaiser la colère des dieux, Marc-Aurèle recourut à toutes les expiations recommandées par les rituels. Il en est une que la passion populaire réclama et qu'il eut la faiblesse d'accorder ou de laisser s'accomplir : les chrétiens, dont Hadrien et son successeur avaient dédaigné ou respecté les croyances, furent de nouveau inquiétés. On veria que quelques-uns, à Rome et dans certaines provinces, périrent ou furent envovés aux carrières.
Un autre ciillc fut j)ersécuté, celui de Sérapis à Péluse, sans doute à raison de circonstances locales que nous ignorons. Ce n'était pas seulement le souverain jiontife de l'empire qui condamnait des reli-
• Ex magna et jusla causa (Piiiil, V, fi, Sj ib; Dig.. XXIV, 2, 4; Cod., V, 17, 5).
» F);..ii, LXM, :>'.>, a Di^ , xlviii, 19, s," § i.
* Ul ....muxiinu liominumpars, mililum omnes fcre copia: languore defecerint (Eutrope, VIII, 12).
gions étrangères au polythéisme gréco-romain, c'était aussi l'homme qui, par une singulière réunion de défauts et de qualités contraires, se montrait, sans hypocrisie, dans ses méditations, le philosophe le plus dégagé des liens confessionnels et, dans sa vie publique, le plus superstitieux des princes. Nul ne fatiguait les dieux par de plus fréquents sacrifices ; on faisait courir une supplique des victimes : « A Marcus César, les bœufs blancs. C'est fait de nous si vous revenez vainqueur. »
Il ne semble pas que depuis l'époque où Tacite traçait le tableau de
Pierre commémorative des sacrifices offerts par Jlarc Aurèle pour conjurer la peste*.
la Germanie, de grands changements se soient produits au milieu de ses peuples; mais cette race prolifique s'était accrue dans la paix, et ses convoitises avaient augmenté avec sa force. Au spectacle des richesses que l'activité industrieuse des Romains entassait de l'autre côté de la frontière, leurs yeux s'enflammaient d'une féroce cupidité; leurs cœurs s'emplissaient de haine et d'envie. Ces belles villas du Danube et du Rhin, qu'ils apercevaient de leur rive sauvage, leur semblaient une insulte pour leurs cabanes de chaume; ces arts, un
• Pierre gravée (jaspe sanguin) publiée dans l'Histoire de l'Acad. des inscr. et belles-lettres, t. I, p. 279. Marc Aurèle en souverain pontife ; sur sa tète voilée, un globe, signe de sa souveraine puissance ; derrière lui, un bâton augurai ; en face de l'empereur, Rome casquée et Esculape cornu (voyez à notre tome III, p. 105, n. 2); sous Marc Aurèle, Hygie ou la Santé, enfin la tête de Faustine. Le Sagittaire qui occupe le centre marque l'époque de ces sacrifices, faits en novembre ou en décembre.
reproche pour leur grossièreté ; cette politesse des mœurs, une corruption; surtout le brillant éclat de l'or les fascinait, et, en volant cet or, ils croyaient emporter sous leur ciel froid et sombre comme un rayon du soleil d'Italie qu'ils se consolaient de ne pas avoir en couvant des yeux le métal fauve. Dans leur poëme national, dans les IMbelungen, l'()i)jct lie la poursuite ardente des héros, la conquête au nom de laquelle les peuples s'égorgent et les rois périssent, n'est pas la femme, fille de Jupiter et de Léda, comme pour les Grecs sous les murs de Troie, ni un tombeau, connue pour les hommes de France devant Jérusalem : c'est le trésor ! Au milieu de ses landes stériles et de ses lorèls sauvages, cette race sensuelle, avide et pauvre, murmurait déjà les vers de Mignon sur les pays où les pommes d'or mûrissent, et qui, durant dix-huit siècles, ont excité sa convoitise. Au temi)s des Césars, ils Iroublaienl par de continuelles attaques l'empire civilisé, riche et j)aisible, qui, sous les Antonins, donna à l'humanité la fête d'une paix séculaire; à la lin, ils réussirent à jeter bas le colosse, et ils précipitèrent le monde dans l'abîme de douleurs et de larmes du moyen âge.
Si jamais la guerre a été une impiété, c'est alors que régnait le prince qui fut par excellence l'honnête homme au pouvoir; qui regardait son peuple comme sa famille et eût volontiers tenu tous ses voisins pour des amis. Habitué à soumettre le corps à l'âme, ses passions à la raison, Marc Aurèle faisait de la vertu l'unique bien, du mal runi(|ur peine; le reste lui était indifférent. Aussi la peste, la famine, les tremblements de terre, une guerre terrible se déchaînèrent contre lui sans l'intimider, et lljracc l'aurait pris pour le sage qu'il montrait calme et sans peur au bruit du monde croulant. Au milieu des plus graves ])érils, à deux jias des Barbares, Marc Aurèle éciivait tranquillement l'Evangile du monde pa'ien.
Le philosophe dut se faire soldat, mais avec quelle répugnance et quel mépris de la gloire des conquérants! « Une araignée, dit-il, se glorilie d'avoir pris une mouche, et parmi les hommes, l'un est her de prendre un lièvre, l'autre un poisson, celui-ci des sangliers et des ours, celui-là des Sarmates'! Aux yeux du sage, ne sont-ils pas des brigands?» Il n'en fallut pas moins endosser la cuirasse, tout aussi birii qu'un belli<jueux. Sous Trajan, les Barbares du Nord avaient cHlielenu avec ceux de l'Est des relations (jui subsistaient cerlaine-
ANTONIN ET MARC AllRELE (158-180). 195
ment, et Vologèse comptait sans doute sur une puissante diversion lorsqu'il franchit l'Euphrale. Mais des bords de la Saale à ceux du Tigre, la route était difficile et longue; les Germains laissèrent à l'empire le temps d'accabler les Parlhes. Cependant ils achevaient leurs
Marc Aurèle. (Buste du musée du Louvre.)
préparatifs : de nombreux espions les renseignaient sur l'état des forteresses romaines, et, aux marchés communs, ouverts le long de la frontière, ils achetaient tout ce qui pouvait leur servir à la guerre*. Ils
* La principale préoccupation de Marc Aurèle dans les traités qu'il conclut avec ces peuples fut d'établir une bonne police de la frontière, en interdisant à quelques-uns d'en/re eux la fréquentation des marchés communs, fva y.-h.... rà twv 'PujaxÎuv xa-aoxs-TwvTsti :cai t« èmTri^eta à-^opotÇuotv (Dion, LXXI, 11).
semblent avoir voulu, cello fois, s'entendre et réunir le plus grand nombre de leurs tribus, comme au temps d'IIermann et de Marbod; mieux même qu'en ce temps-là, car ces deux cbefs étaient rivaux et leurs peuples divisés. A voir avec quel ensemble le monde barbare s'ébranla le long des frontières romaines, depuis les terres décumates jusqu à l'Huxiii, on supposerait que quelque grand conseil dirigea le mouvement national. Cela peut être vrai pour les tribus de la Germanie
Conseil tle cliefs germains. (lîas-relieC de la colonne Anlonine.)
méridionale', Marcomans, Narisques, Ilermundures, Quades et lazyges; mais les nations sarmales et scythiques, Victovales, Uoxolans, Costobocques, Alains, d'autres encore, agissaient cerlainemenl pour leur compte et suivant les inspirations de leurs cbefs. Quant aux peuples du .Nord, ils se tinrent à l'écart (105).
Un mot de Capitolin semble annoncer, dans l'intérieur de cette (itliiic barbare, des oscillations de peu})lcs qui jetaient quelques tribus siii' les frontières de l'empire, où elles demandaient, comme les
' Ainsi les Qn.'idcs, les Mnrcomans el les lazyges s'claieiit alliés, car, dans les trailés faits avfc eux. MarcAiirèic défondit aux Quades, placés entre les deux autres peuples, toute relation avec leurs voisins. (Dion, ibkl.) Suivant CapKolin (cliap. 22), tous les peuples, do l'Illyricuni à la (jaulo, .s'eii'endiroiil.
Cimbres à Marins, que Rome leur donnât des terres, à condition de faire pour elle toutes les guerres qu'on voudrait. Marc Aurèle refusa une assistance qui pouvait devenir fort dangereuse; alors solliciteurs et ennemis se ruèrent ensemble sur l'empire, où ils causèrent des maux infinis. Des armées furent détruites ; deux préfets du prétoire tués ; nombre de villes pillées ; des provinces mises à feu et à sang. « Ce fut, disent les écrivains du temps, une nouvelle guerre Punique. » Marc Aurèle renonça un moment à sa modération habituelle : il promit 500 pièces d'or pour la tète d'un chef barbare; le double, il est vrai, à qui lui livrerait ce chef vivant.
Les garnisons de la Dacie, protégées par les Carpathes et par la forte assiette de leurs citadelles, semblent avoir fait bonne contenance, quoique des Barbares aient traversé la province et brûlé la ville d'Alburnus (Verespatak), où les avait attirés la richesse de ses mines. La Rhétie, le Norique, que défendaient leurs montagnes et l'habileté de Pertinax \ subirent des incursions, mais l'ennemi ne put y tenir.- Ce fut par les plaines de la Pannonie que le gros de l'invasion passa, afin de traverser les Alpes Juliennes, la moins haute des chaînes de montagnes que la nature a données à l'Italie pour remparts. Les Marcomans et leurs alliés assiégèrent Aquilée, le boulevard de Rome de ce côté; ils allèrent même plus loin, jusqu'à la Piave, où ils saccagèrent Opitcrgkim (Oderzo) .
La péninsule hellénique était menacée comme la péninsule italienne, et la barbarie essayait de mettre la main sur Athènes et sur Rome, pour y saisir les richesses entassées par les siècles dans ces deux sanctuaires de la civilisation du monde. Les Costobocques arrivèrent, sans qu'on puisse suivre leur route, au centre de la Grèce, à Élatée, dans la Phocide, où Pausanias retrouva le souvenir de leurs ravages et la statue d'un vainqueur aux jeux Olympiques, tombé en combattant contre eux'. D'un autre côté, des émeutes de soldats et de populace agitaient l'Egypte, et les Maures continuaient à ravager l'Espagne. Seules, les frontières de l'Euphrate et du Rhin restèrent paisibles, celle-ci gardée par les légions, que les Germains du Nord n'inquiétèrent pas, l'autre défendue par le vigilant et habile Avidius Cassius.
Le péril était grand; Marc Aurèle ne s'en émut pas et franchit avec Verus, en l'année 167, le Pô et l'Adige, à la tête de ce qu'il avait pu
• Capifolin, Pertin., 2.
- Pausanias, X, 54.
108 LES ANTOMNS (90-180).
i-amasser de forces. Les Barbares, que ce grand nom d'empereur intimidait encore, reculèrent à sou api)roche, pour mettre en sûreté leurs eaptil's et leur butin. Les Quades mêmes, dont le roi avait péri, consentirent, selon une coutume qui pour eux datait d'Auguste, à ce que leur nouveau clief sollicitât l'agrément de l'empereur avant d'exercer sa eliargc.
Les deux Irères seml)lent être rcveuus passer l'hiver (107-108) dans In capitale de remj)ire, ])Our y préparer un armement considérable. .Mais, comme après le désastre de Yarus, les hommes libres se refusèrent à l'enrôlement'. Il fallut armer jusqu'à des esclaves et des gladiateurs, exemple que la république avait d'ailleurs donné ; attirer dans les rangs, à prix d'or, les bandits de l'Apennin, de la Dalmatie et de la Dardanie; mettre le sagum du légionnaire sur l'épaule des soldats d(^ l)olice chargés de garantir la sûreté des routes dans les provinces, et soudoyer partout ceux des Barbares qui se trouvèrent disposés à vendre leur courage. On voit en quel état étaient les forces militaires de l'empire trente ans ai)rès Hadrien. L'organisation donnée par Auguste à son armée et conservée })ar ses successeurs avait son inévitable conséquence : la société civile, déshabituée des armes, ne fournissait |)lus un soldat et, même pour se sauver, était incapable d'un géiiércMix elTort. Lorsque Marc Aurèle emmena de Bome à l'armée les gladiateurs, peu s'en fallut (pi'une émeute n'éclatât. « 11 nous enlève nos amusements, criait la foule, pour nous contraindre à jdiilosojilier'. »
L'argent avait manqué aussi bien que les hommes. Plutôt que d'augmenter les impôts, Marc Aurèle épuisa d'abord toutes les ressources de l'épargne ; puis, durant deux mois, il Ht mettre aux enchères, dans le forum de Trajan, les statues, les tableaux, les coupes mur- I liines, les meubles précieux, les mille curiosités du palais impérial, même les robes, les manteaux tissés de soie et d'or des impératrices. L'armée réunie au prix de si durs sacrifices s'avança au delà d'Aquilée, et rendit quelque sécurité à l'IUyric, mais n'osa ou ne put frapper sur les Barbares un coup retentissant et décisif. Au retour de cette campagne sans gloire, Yerus mourut d'apoplexie dans le char même qui le ramenait à Rome avec Marc Aurèle (109) \ H n'avait jamais donné à
' Capilolin, M. Ànt., 23. 11 y eut cepeiuiaiil des levées faites en Italie. (Wilmaiiiis, 656.) C'est le seul exemple que Ton connaisse pour le deuxième siècle. '- Capitolin, ibUl., 21.
"^ Dion ou \ipiiilin le fait périr de poison, et, à les lire (LXXl, 2), on croirait volontiers que
Ai\TONL\ ET MARC AURÈLE (158-180),
son frère et collègue un bien utile concours, jamais non plus un sérieux embarras.
Nous manquons de détails sur cette guerre qui retint durant plusieurs années Marc Aurèle aux bords du Danube, habituellc-
Lucius Verus. (Buste du Capitole.)
ment dans la forte place de Carnuntum '. L'empereur n'y montra point de talent militaire; car si quelque grande opération avait été entreprise, il en serait resté souvenir; on ne parle que de com-
Marc Aurèle s'était débarrassé de son collègue, ce qui est absurde. Marc Aurèle lui reproclia seulement d'être remissior. Mais il ne fallait pas beaucoup de mollesse pour mériter de la part du sévère stoïcien une pareille épithète. (Capitoliu, M. AnL, 20.) * Hainburg, ou Petroncll, aux environs d'Hainburg.
bats meurfriers, quelquefois sur le Dauube même pris par les glaces', qui valurent à nombre d'ofriciers, tombés devant l'ennemi, riionneur d'une statue dans le forum de Trajan\ Un jour que les IJomains, cernés par les Quades, manquaient d'eau et allaient périr, une |)luie abondante tomba sur le camp, tandis que la foudre, frappant à coups redoublés l'armée barbare, y jetait le désordre et l'effroi. Le fait est vrai, tout s'est bien passé ainsi, et se passe de la
Jupiter faisant tomber la pluie sur l'arnice romaine''.
même manière, chaque jour d'été, dans quelque coin du monde. Mais les choses naturelles ne font pas le compte des superstitieux, qui dans fous les temps ont voulu mêler la divinité aux affaires humaines, oubliant qu'elle nous a faits libres pour n'être })oint responsable de •nos sottises. Les Romains avaient aussi un Dieu des armées, et les païens ne doutaient pas que, touché par les prières de Marc Aurèle, Jupiter, qui avait déjà rendu le môme service à Trajan, n'eût fait le miracle. Terlullien le revendiqua pour la légion Fulminante, qu'il
" Rcllori, la Colonne Anloninc, pi. 15. Jupiter Pluvius sous la figure d'un vieillard ailé élend ses lon^'s l)r.is d'où là pluie tombe à torrents. Les soldats la recueillent dans leurs casques et leurs boucliers, et des IJarbares gisent à terre frappés de la foudre.
'- Capitolin, M. Anl., 22.
s Dion, LXXI, 7.
représente comme composée de chrétiens S et les deux légendes subsistent : l'une dans les traditions de l'Église, l'autre sculptée sur la colonne Antonine, où l'on voit encore le maître de l'Olympe lançant, du haut du ciel entr'ouvert, la pluie qui sauve les légions et le tonnerre qui écrase les Barbares. 11 en est de la légende comme du grain que l'oiseau laisse tomber sur la montagne neigeuse : il roule, grossi de la neige qu'il emporte à mesure qu'il descend, et arrive dans la vallée en masse bruyante : à l'origine, fait très simple; plus tard, prodige retentissant.
Il faut cependant que Marc Aurèle ait imposé quelque réserve aux Germains, puisqu'ils lui laissèrent le temps d'aller remettre l'ordre dans l'Orient troublé par la révolte de Cassius^
Dans sa jeunesse, Cassius avîil déjà conspiré contre Antonin, et il excitait les soupçons même de Yerus, qui, durant la guerre de Syrie, avait écrit à son frère : « Surveillez-le ; tout ce que nous faisons lui déplait. Jl se ménage des amis, des ressources, et cherche à nous rendre ridicules aux yeux
' La le(jio XII" Fulminata, cantonnée en Orient, n'a probablement jamais été dans le pays des Quades. Cf. Letronne, Inscr. d'Êcjijple, II, n" 525, et Noël des Vergers, Essai sur Marc Aurèle, p. 90-95. Les fraudes pieuses commencèrent de bonne heure : ou fit courir des lettres de Marc Aurèle attribuant le salut de son armée aux prières des chrétiens. (Eusèbe, Hist. ceci, V, 5.) Pour l'intervention de Jupiter dans la guerre Dacique, voy. Hist. des Romains, t. IV, p. 761.
* Le traité mentionné à la page 196, note ï, et page 211, fut peut-être conclu en ce moment (175). Capitolin (M. Ant., 22) parle de Marcomans transportés en Italie et distribués sans doute comme colons aux propriétaires ; i^a Dion (LXXl, 2), de Germains répartis dans les armées et les colonies ; ceux qu'on établit près de Ravenne essayé- colonne Antonine ou de Marc Aurèle rent de s'emparer de cette ville pour la piller. (d'api-ès Canina).
(les soldats, en nous api)clant, vous une vieille qui philosophe, et moi 1111 écolier qui court les tripots. » Marc Aurèle répondit : « Vos jilainles ne sont dignes ni d'un empereur ni de notre gouvernement. .Si les dieux destinent reinpire à Cassius, nous ne pourrons nous délaiie de lui; car vous savez le mot de votre bisaïeul' : « Nul n'a « jamais tué son successeur. » Que le ciel, au contraire, l'abandonne, et il se prendra de lui-même dans ses pièges, sans que nous nous mollirions cruels en l'y poussant. D'ailleurs, comment faire un coupable d'un homme que personne n'accuse et qui est aimé de ses soldais? Vous savez que, dans les causes de majesté, celui môme dont le crime est prouvé passe toujours j)our innocent. Hadrien avait couliini;' de répéter : « Quelle misérable condition que celle des c princes! On ne les croit sur les complots de leurs ennemis qu'a- « près qu'ils en ont péri victimes. » Le mot est de Domitien ; mais j'ai niitnix aimé l'emprunter à votre aïeul, jiarce que les meilleures maximes perdent leur autorité en passant par la bouche des tyrans. (JiianI ;'i ce (pie vous me dites de pourvoir i)ar la mort (h^ Cassius à la sûreté de mes lils, j'aime mieux qu'ils périssent, si le bien de l'État exige que Cassius vive i)lutôt que les enfants de Marc Aurèle. »
Voilà une noble lettre; cependant Verus avait raison, et l'avis qu'il aviiil donné exigeait autre chose que cette résignation commode aux volonlés du ciel.
.Marc Aurèle avail investi Cassius du commandement supérieur des provinces orientales qui faisaient face à l'empin» i)artliique. depuis le iiiDiil Amanus jusqu'à Péluse, et une révolte ayant éclalé en Kgypie, il l'aiilorisa à entrer avec ses trouj)es dans ce pays, où l'habile général eut vite raison des insurgés (170). Ainsi, tandis que les empereurs défendaient péniblement la frontière du Danube et que l'un d'eux, comme épuisé par l'effort imposé à sa mollesse, tombait mort sur la route de Home, leur lieutenant en Orient humiliait le grand roi, conqiK'rait des provinces et domptait les rebelles. Il semblait que toute la virilité de l'empire se fût comme retirée dans les cannis de Cassius. Ces succès lui portèrent à la tète. Il croyait être sûr de son armée, du peuple d'Ail! ioclie, de l'Kgypte, (jiie son père avait gouvernée longtemps et d)iil II' piérel lui était dévoué; il se disait qu'il alhiit recommencer riiistoiie de Ves|)asien. Sur un bruit qu'il lit courir de la mort de Marc Aurèle, (juehpies soldats le proclamèrent empereur.
* Uadricn.
ANTONIN ET MARC AUniaE (158-180). 203
Nous avons une lellre de Cassius adressée par lui à son gendre el qui peut être regardée comme son manifeste. « Marcus, dit-il, est sans doute un homme de bien; mais, pour faire louer sa clémence, il laisse vivre des gens dont il condamne la conduite. Où est ce Cassius dont je porte inutilement le nom? Où est Caton le Censeur? Où sont les mœurs
Mnrc Aurèle recevant les liomninp:es des Parlhes'.
antiques? Marcus fait de la philosophie; il disserte sur la clémence et sur l'àme, sur le juste et l'injuste, et il ne pense pas à la république. Ne vois-tu pas ce qu'il faudrait d'édits, de sentences, de glaives, pour rendre à l'État son ancienne force? Ah! malheur à tous ces hommes qui se croient les proconsuls du peuple romain, parce que le sénat et
' Bas-relief de l'arc de triomphe qui fut élevé à Marc Aurèle sur la voie Flaminienne. (Capitole, palais des Conservateurs.)
'20i LES ANTONINS (90-180).
Marciis ont livré les provinces à leur luxure et à leur avidité! Tu connais le j)réret du prétoire de notre i)lulos()plie; la veille, il mendiait ; le lendemain, il était riche. Comment cela s'est-il fait, si ce n'est en rongeant les entrailles de la république et des provinces? lis sont riches! Eh bien, le trésor va se remplir; et, si les dieux lavoriseiit la bonne cause, les Cassius rendront à la république sa graïuieur '. »
Qneh]ues-unsde ces reproches sont justes : Marc Aurèlc philosophait tro]), et ces rhéteurs, ces philosoi)hes auxquels il donnait les faisceaux consulaires, devaient être de singuliers hommes d'État, si nous en jugeons par ce (pii nous reste du plus célèbre d'entre eux, Cornélius Fi'onto". On dil (|ii"au moment de partir pour sa dernière campagne, l'empereur lit, à Rome, durant trois jours, de longues conférences sur les doctrines des diverses écoles. Beaucoup de philosophie dans la vie intérieure et à la veille de la mort, c'est excellent; mais d'autres soins devaient occuper un prince à l'ouverture d'une grande guerre.
I.a Icllre de Cassius accuse aussi un relâchement d'autorité que j'ai signalé sous Antonin et qui continuait probablement sous Marc Aurèle; mais elle montre en même temps quel gouvernement implacable et dur le descendant « du tyrannicide » rêvait d'établir. Les soldats n'avaient pas besoin de lire ce manifeste })our se douter des sévérités qui les attendaient. Leur attitude et celle des provinces obligea Cassius à décréter d'avance l'apothéose de celui qu'il voulait tuer. C'était de mauvais augure pour le succès de son entreprise. Mais à violer le droit, après l'avoir si bien défendu, on perd la moitié de sa force, lorsqu'on ne la perd pas tout entière. Cassius, obéi, malgré sa sévérité, tant qu'il était resté dans le devoir, cessa de l'être dès qu'il en fut sorti. Tout ce qu'il avait fait pour la discipline tourna contre lui, et les soldats qui avaieiil -^i longtemps tremblé devant le lieutenant légitime du prince, massacrèrent le général usurpateur, trois mois et six jours après que son pi(Trt (bi |>réloire l'eut revêtu des ornements impériaux ^
' i)ioii lui rc|)io(lic, coiiiinc Cassius, d'avoir lolcn'; des malversalions, probabicniont par (k'faiit dn vigilance.
* lu de ses éditeurs, Mcliulir, dit de ses lellrcs : Pravum et jmlidum (jeniis! et le dernier, Naljer : Veibu vciuliUil cl voces, cl prxlcrea niliil
^ M. Waddinglon a trouvé dans le llaouran cinq inscriptions avec le nom d'Av. Cassius, et datées dt 168, 169, 170 et \1\. Or la durée des fonctions d'un légat dans les provinces consulaires étant de cinq ans, Cassius était, en 172, dans la dernière année de son commandement; de là sa révolte. {Inscr. de Syrie, n° 2221. Voy. L'orgliesi, V. 407, n° H.) Cependant, d'après une inscription du C. I. L., lil, n° 13, Marc Aurèle ne serait arrivé à Alexandrie iju'cn 170.
tJ^O^Jyif.
Statue équestre de Marc Aurèle. (Place du Capitole, à Rome.
A la première nouvelle de cette révolte, les sénateurs avaient proclamé Cassius ennemi public et confisqué ses biens. Cet effort épuisa leur courage, et plusieurs croyaient déjà entendre les légions de Syrie franchissant les Alpes, comme un siècle auparavant l'armée flavienne, lorsqu'on apprit que la lète du coupable avait été apportée à l'empereur. En la voyant, Marc Aurèle s'affligea que la république eût perdu un bon général et lui l'occasion d'un généreux pardon.
« Mais, lui disait-on, Cassius vainqueur vous eût-il épargné? » Et il répondait : « Notre piété envers les dieux et notre conduite à l'égard des hommes nous assuraient la victoire. » Puis il passa en revue tous les empereurs qui avaient été tués, et prouva qu'il n'en était pas un qui, par sa faute, n'eût mérité ce destin; tandis qu'Auguste, Trajan, Hadrien, Antonin, n'avaientpu être vaincus par les rebelles, et que plusieurs mêmes de ceux-ci avaient péri, comme Cassius, à l'insu et contre le gré de ces princes.
Ainsi, par une étrange et Marc Aurùle portant la cuirasse. (Slatuc du Cnpllole )
heureuse inconséquence qui
se produit souvent, Marc Aurèle, tout en acceptant la fatalité stoïcienne, entendait qu'à force de sagesse on pouvait contraindre la destinée et se la rendre favorable. C'est que le caractère, qui est la substance même de l'àme, fait l'homme, bien plus que les croyances, qui ne sont qu'une des applications de l'esprit; et comme on reçoit l'un de la nature, les autres des circonstances, le successeur d'Antonin, quelque doctrine qu'il eût embrassée, aurait toujours été Marc Aurèle.
LES ANÏONINS (90-180).
Faustine, les amis du prince, le sénat, demandaient des sévérités*; il les refusa : quelcjnes centurions seulement furent sacrifiés à la
discipline. Quant aux enfants de Cassius, ils gardèrent la moitié des biens de leur père et ne perdirent pas la faculté d'aspirer aux charges publiques. Mais Marc Aurèle décida que nul, à l'avenir, ne gouvernerait une province où il aurait pris naissance, et cette interdiction est restée une des règles de notre ancien droit administratif.
L'empereur crut nécessaire d'affermir j)ar sa présence l'ordre dans les provinces orientales. 11 visita Antioche, (pi'il [umit de sa fidélité à Cassius, en lui interdisant, ))our un temps, tout spectacle et toute fête; Alexandrie, qui le vit sans cour, sans gardes, couvert du manteau des ])lii]osoplics et vivant comme eux; Athènes surtout, où il admira -■ ^-^ moins les monu-
ments de l'art que ceux de la pensée , et où il chercha les traces de Platon et de Socrate plutôt que celles de Phidias et de Périclès. Il y institua des cours en
Fausiine. femme de Marc Aurèle-.
Marc Aurèle et Commode ■
(médaillon de bronze; Cohen, n° 5G0).
diverses langues pour renseignement de toutes les .sciences* et se fit
' Vulcaliiis Gallicaiiiis donne, dans la Vie d'Avidius Cassius, une lettre de Faustine, la réponse de Marc Aurèle et un extrait du message de celui-ci au stinat pour arrêter les poursuites contre la ramille et les complices de Cassius ; il ajoute que Commode, après la mort de son père, fit brûler vifs les enfants et les proches du rebelle. Tillenioiil (II, (iil) croit que les leilres de Marc Aurèle et de Faustine sur Cassius sont fausses.
= l'ii'rre frravée (cornaline de 12rnill. sur 10) du rabinel de France, n° 20Ï).").
• COMMObUS CAKS. GKHM. A.NTOMM AVG. GKliM. FIL., autour du buste de Commode enfant. Au revers, M. ANTOM.\VS AVG. TR. P. XXVII, et Marc Aurèle cuirassé. Médaillon de bronze de la plus grande rareté. Cabinet de France.
♦ nâciv àv6f (Û77f.;. . . . e'ttI r.iit.i, /.c'-jw Tvat^eîa; (liioil, LXXl, 51).
initier aux mystères d'Eleusis, seule institution du pnganisme qui supposât un examen de conscience, repoussât le coupable et n'admit que l'homme sans tache'.
De retour à Rome, il y célébra un triomphe pour les succès remportés sur les Germains, donna à son lîls le consulat, la puissance tribu-
Triomphe do Marc Aurèle. (Bas-relief de l'arc do Marc Aurèle. Capitule, palais des Conservateurs.)
nitienne et partagea avec lui le titre d'imperator. Huit fois déjà les légions, avec un zèle intéressé, lui avaient décerné cet honneur, qui s'explique mieux par les gratifications dont il était suivi que |)ar des victoires décisives qui l'auraient précédé. Des médailles tout aussi véridiques promettaient à l'empire une paix perpétuelle. Elles jetaient à peine frappées, que Marc Aurèle dut repartir (5 août 178)
* .... Ut se innoceniem probarel (Capitoliii, M. AiU., 27)
1)1(11 1- la frontière de Paiinouie, où les Barbares, contenus et non (loiiii)lés, remuaient toujours. 11 avait exigé, ])ar un traité qui paraît être (le 175', (jue les Marconians se retirassent à 5 milles du Danube dont ils n'approeberaicnl ([u'anx jours de marcbé ; des lazyges ,
tf,^Mifr--Yu^^>XC^^v?]-^;:,;>^rl^(î^r^\v*^^
Rome, (Ir hiillc ^iirliiini:iini\ j \i\yp iliviiiilr (Idiiiic lo [^IdIicmIu monde à Marc Aiirolc. (Bas-relief; ihi<L)
(|ii'ils ne mcllraicul pas iiu bateau sur le Meuve; des Quades, qu'ils relùcberaieiit leurs cai>li('s. VA Von peut mesurer rétendu(> des ravages (ails par ces peuples dans l'cuiiiire au cliilTre de leurs ])risonuiers l'ouiaius : les Oiiadcs avaient jji-omis d'en délivrer 5U000, et les lazyges en icndiicul le double'. Autre danger: la grande nation des Gollis
' Il .'ivait pris, di'is r:iiiiic(; 172, le litre de Gt-riiiaiiicus. (Kckliel, I. \ll, p. 75.) - I)i()ii, ]j\\\, 1.>I9. Les Inzyges oblinrent alors de commercer avec les lîoxolaiis, à (ravers la l)aeie, à coiidilion de demander cliaiiiic fois l'aiilorisalioii du gouverneur de celle iirovince. Voy. ci-(i('ssus, p. ]!((>. f:,i|)iloliii dil (pi'à raison de ces nondtreiises guerres, Marc Anrèh; donna :i des consulaires, nia^iislrats supposés plus capables, di^s gouvernenienls confiés jusqu'alors à des prétoriens. Un i)rétenr rein])laça aussi le iirociirateur de la Uliélie et du Norique.
s'était mise eu mouvement du nord vers le sud, el, depuis qu'elle se rapprochait de renijjire, les peuplades qui bordaient la frontière romaine pesaient sur cette barrière jusqu'à menacer de la rompre ^ Rome aurait eu besoin d'un Trajan qui, par des coups vigoureusement frappés, eût fait rebrousser chemi-i à ce monde baibare, et elle n'avait fju'un honnête homme sacliant supporter la fortune ennemie, mais ne sachant pas la contraindre à changer. Après vingt mois passés au milieu des travaux, <les inquiétudes et des fatigues, qu'il oubliait pour s'entretenir avec lui-même, et; éccvTôv, il mourut à )7/idobona (Vienne) le 17 mars 180, à l'âge de cinquanteneuf ans.
Tous les historiens reprochent à Marc Aurèle une faiblesse, honteuse à l'égard de sa femme, couj)able au sujet de son fils. Mais les misérables anecdotiers qui ont écrit, au troisième siècle, l'histoire des Césars se
plaisaient au scandale et ne reculaient pas devant l'absurde'. Les infortunes conjugales ont malheureusement fourni, dans tous les temps, un inépuisable sujet de gaieté ; celles des princes ont même un attrait particulier, parce qu'elles semblent une rançon de leur grandeur et qu'elles les rapprochent des misères humaines. Malgré
Commode enfant. (Iius(e du musée du Louvre.)
• A en croire Pausanias, qui écrivait sous Marc Aurèle, ce prince aurait cloniplé Germanis et Sarmates. C'est ce qu'on lit aussi dans l'inscription n° 801 du recueil d'Orelli. llérodicn, plus exact, se contente de dire : « Il avait vaincu une partie de ces peuples et traité avec les autres; le reste s'était réfugié dans ses forêts. Sa présence les y retenait et les cmpêcliait de rien entreprendre. »
- L. Vidcatius Gallicanus (Avid. Cass., D) nous apprend que l'écrivain qui a été la source principale pour les Scriptores Hist. Aug., Marins Maximus, avait cherché à diffamer Faustjne, infamari eam cupiens. Capitoliu dit seulement [M. Ant., 23) : De amalis panlomimis ah uxore fuit senno; sed Iiœc omnia pev cpislolas suas pwcjavit.
laiisliiie, niÙTc des camiis'.
la longanimité de quelques anciens à cet endroit, je ne crois pas au mot prèle à Marc Anrèle qu'on pressait de répudier sa femme et qui aui-ait i-éj)ondu : « Alors il faut que je rende aussi la dot; » il voulait parler de remi)ire. Mais l'empire n'avait point été la dot de Fanstine, puisque Marc Aurèle était César avant de l'épouser. La loule rêve plus (ju'elle ne pense; or, dans le rêve, il suffit d'un bruit pour donner une direction iniuvelle aux pensées que la volonté ne gouverne pas. Aillai riniagination de la foule et celle des écrivains qui la suivent n'ont besoin que d'un mot pour faire sortir de ce mot tout une liistoire. Le 'p\ lils de Faustine, Commode, ayant été moins un prince (pi'un gladiateur, on le sup|)osa nis d'un héros de l'arène; de -là le récit dtsa naissance, (jui ne peut se faire qu'en laliu. cl (jue les bustes et les médailles démentent par la ressemblance (pi'ils étal)lissent entre Marc Aurèle et lui'. Avec toutes ses vertus, rem|)ereur avait un dangereux défaut : il était ennuyeux. L'ennui cansa-f-il des fautes? Cela se voil, mais n'arrive pas toujours. La belle impi'ialrice trouvait sans doult^ que les austères personnages dont son époux vivait eniouré n'étaient que des i)édants, et la grande dame marquait sou (b'dain aux petites gens (ju'il favorisait. Ceux-ci se vengèrent par de sourdes nn'Mlisances qui, après sa mort, éclatèrent en calomnies (pie les folies, les cruautés de Commode, ]):irnrent légitimer : la mèrt^ paya })Our le (ils. Diirn, presque un c;)nlemj)orain, es! muet, du moins dans ce qui nous resie de lui, au sujet de ces liisloii-es. (>e n'est (pi'en passant, et par un uu»l, (jue lui-nH''me ou sou abr(''viateur fait allusion « à des fautes »; et les Icllics de Faustine à Marc Aurèle. conservées par Yulcatius Calli-
' Ail liroil. I;i li-lo «Je F;iiisline jeune ; au revers, la légende MATIll C.VSTRORIJM et Faustine assise tenant rl'unc main ini glol)e surmonlé d'un pliéiiix, e( de l'Mulie un sceptre; devant, trois onsei^rnes. Grand hronze. Colien, i\° lilt.
- Cette resseml)lance est attesd'c par Fronton. « J'ai vu les (ils. éciil-il à l'eniperenr ....tam simili facie liln iil uiliil sil hoc simili siiniliiis « (ad M. Anl., l, 7>). Capilolin Jni-mènie traite lie fable populaire Fliistoire de la naissance de Commode (tnlem fabellam vuUjari scrmone conlexiinl) et relie des relations de Faustine avec Verns, (in'ensnite elle aurait empoisonné. Faiislino avait eu deux fils nés avant Commode, qui moururent jeunes, et quatre ou cinq tilles, dont fainée, Annia Lncilla, épousa il'aliord Verus. puis l'onipeianus. Trois sœurs de Coinmodi- lui survécurent. (Lampride, Comm., 18: llérodien, 1. l'i.)
canus, sont bien d'une inii)ératrice, d'une épouse et d'une mère. Elle avait suivi son époux dans la plupart des expéditions, ce qui lui avait valu des soldats le titre de « mère des camps », et elle l'accompagnait encore en Orient, lorsqu'une maladie l'emporta au pied du Taurus. Ceux qui avaient calomnié sa vie calomnièrent sa mort, en répandant
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Apothéose do Fausline, femme de Marc Aiirèle. (Musée du C:\pitole.)
le conte absurde qu'elle avait poussé Cassius à la révolte par l'offre de sa main, et qu'elle s'était tuée, dans la crainte que son époux ne découvrît cette complicité^ Marc Aurèle lui fit bâtir un temple au lieu où elle était morte ; à Rome, il voulut que sur un bas-relief on représentât l'impératrice enlevée au ciel par un génie, et lui-même suivant d'un regard affectueux l'apothéose de « sa chère Faustine ».
' Le biographe d'Avidiiis Cassius nie ceUe complicité, que le bon sens repousse. Voyez la IcUre qu'il cite de Faustine. Remarquez dans le bas-relief donné ci-dessus la décadence sculplurale qui commence.
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Dans lo toniplc tle Vénus ol tlo Roiuo, il drossa un autel où, le jour de leurs noces, les jeunes filles et leurs fiancés offraient un sacrifice ; au théâtre, sa statue d'or fut mise à la place (ju'elle avait riiabilude d'occnp(>r, et les plus grandes dames de l'empire venaient, au moment des jeux, s'asseoira renlour^ Marc Anrèle aurait-il fait cette injure à la |)iideur piilili(|iu> s'il avait eu des doutes sur la mère d<^ ses sept
(niants, et aurait- il écrit sur elle ce rpi'on lit dans les Pensées ?
11 dissimulait, assiiiet-on. Cequele Véridùjiue a écril, il le croyait.
Quant à soutenir qu'il n'a rien su de pareils déportements, c'est faire de lui un sot de comédi(% el les ennemis qu'avaient donnés à l'im j)érati'ice sa l)eaulé, sa grâce, peut-être son orgueil, au milieu (l'une cour de parveuus, auraient bien Irouvé un moyen d'avertir le mari lromj)é^ Quant à son fils, on accus(> Marc Aurèle d'avoir reconnu, sans oser les combattre, les mauvais iMsIiiicIs de celle nature perverse. A la mort de son père,
l;iu<liiit', roiniiic de Mari- Aiiivlr. (biisie du musée de Maples.)
' Il ècriviiil à Fronton (V, 2.")) : « Tons les in;itins, jo prie les dieux ])onr Fanstine. » l'our honorer sa niénioirc, novas puellas FausHnianas instiiuil, (Capilolin, M. Ant., 26.) Voy. I. IV, i>. 787, n. 2. In Itas-relicf de la villa Alliani représiMitc FansUne an iniiien de jeunes Mlles el leur donnani dn liK- rpie cclles-ri reçoivenl dans nu jdi de leur ro])e.
- Sur eelte (pii'stion, voyez un nK'nioire de M. Renan, aux Comptes rendus de VAcad. des inscr., 1867, p. 205-21.">. Wieland a soutenu la même tiiésc avec une moins grand(! abondance de preuves, dans ses Sdmmtliclic Weike, t. XXIV, p. 378. Spon avait déjà inventé, il y a |)rès <li' deux siècles, le genre faux, liruyamment retrouvé de nos jours, de faire l'histoire d'm>e ])ersonn(,' d'après les traits de son visage, dans sa disserlalioii sui' Vlltilité des médailles pour l'élude de la pliiisiono))iie {UeeherrUes eurieuses d'aiilhjuilés, XXIV' disserl., \). ."nSli; 168.'). Il dit di' Fauslini' la jfune : « Ahnsant di' la honh' de son mari, elle s'ahandomia à une vi(> libertine. Sa physionomie fait assez connaître mui iirnclianl. Klle ('(ail jolie, avait I'omI fripon et la mine d'une étourdie dont la tèt(! allait jtins vile cpie les j)ieds. Elle a même l'air d'un oiseau, el particulièrement de ces oiseaux chanteurs qui ne s'occupent qu'à voler, chanter
Commode n'avait que dix-neuf ans, et, malgré les récits qu'on fait de sa jeunesse licencieuse et féroce, il n'avait sans doute pas encore montré les vices qui lui ont fait une place à part parmi les tyrans. Tous les Antonins étaient arrivés tard à l'empire, dans la pleine maluilté de la vie; Commode en prit possession presque à l'âge de Néron.
Pour expliquer qu'il ait vécu comme lui, il n'est pas nécessaire d'accuser Marc Aurèle; la jouissance du pouvoir absolu, à l'âge des passions, suffit à tout faire comprendre.
Mais si l'on ne peut lui demander compte des cruautés de son fils, on a le droit de lui reprocher d'avoir rendu ces cruautés possibles, en renonçant au système qui, depuis quatrevingt-trois ans, prévalait pour la succession au principal.
Pendant toute sa durée, l'empire a oscillé entre deux principes contraires : ïhé- J'^n^-'-uj^ redite royale, qn i est toujours ^,j,jjyg Yp,.,,^^ P,,g ^^ jjgj,^, ^^^.^ig p, ^^ paustine' . dans le cœur du prince, souvent dans la complaisance des sujets, et Véledion populaire, qui était dans tous les souvenirs, dans l'esprit de la constitution, dans la nécessité, reparaissant sans cesse, de choisir un chef, puisque les fa-
et badiner; Ctir cette petite tète, ces petits yeux, ce petit visage avancé, ce cou long, ont assez de rapport avec une linotte. » Je ne serais pas étonné que ds là vint cette phrase d'Ampère : « Ses bustes ont toujours l'air de vouloir entrer en conversation avec le premier venu.... et sa tête un peu ])encliée semble écouter une conversation. » Avec ces procédés, on fait peutêtre de l'esprit, mais on ne fait pas de l'iiistoire.
' Statue trouvée aux environs de l/tuuivium {Civila Lavinia). Musée Cainpana. II. d'Escamps, op. cit.. n" 96.
2lfi LES AXTONINS (OG-180).
iiiillos impérialos avaient été impuissaules à se reproduire et à durer. Mais la loi et les mœurs romaines (lonnai(Mit un moyen de concilier ces deux systèmes opposés par l(;s iacilités laissées à l'adoption. Aucun peuple n'a pratiqué ce régime dans la proportion que Rome lui donna : ses grandes maisons ne s'étaient continuées (pfen appelant à elles des étrangers (jui, dans cette filiation légale, avaient trouvé tous les droits attachés à la lilialion nalurelle. D'autre part, rempereur représenlait le j)euple, demeuré théoriquement le souverain véritable; dé |)lus. en vertu de la prétendue délégation originaire qui lui avait ét(' l'aile el (pi'à l'avènement de chaque prince la lex Regia semblait i'eii(Mi\('lei-. le liibnu perpétu(d exerçait légalement tous les pouvoirs (le rasseiiilil(''e pnbliqu(>. Il en résultait cpie le choix du lnliir empereur, hiiil en étant décidé par un seul homme, ])araissait une élection iiidiiccle (In |)euple. La conlirmation donnée ensuite parle sénat el les nniK'es élail l'assentiment de la noblesse et de ceux que l'on cniisi(l('iail, bien mieux (pie la populace de Rome, coninu' le vrai [leiiple roiii.iiii. Tel était le droit constitutionnel de remj)ire, et, grâce ,in icspeel religieux que les Romains accordaient aux Ibrmules et aux apjiai'ences, il suflisait de (juebpies paroles, prononcées selon le riluel el les vieux usages, pour donner la force du droit à ce qui n'était, ;ni Fond, que le droit de la force.
Avec ces moeurs privées et publiques toutes particulières à la Rome ini|M''riale, avec cette facilité pour h; prince, (]e choisir, comme et (jnand il vonlail, le llls et l'héritier qu'il lui plaisait de prendre, les einpei'enrs avaient le moyen d'assurer toujours de bons chefs à l'empire. Ainsi tirent, pour le bonheur du -monde, Nerva, Trajan, Hadrien, Vntonin. Deux princes, Galba et Hadrien, avaient môme donné la raison de ce sysième' (pii venait de faire ses ])renves; il avait assez longtcm))s (lni('' pour «pTou fut prêt à accepter comme loi de YVAid ce (pii n'élail |»as seulement la loi des familles, mais avait été, de r.iil, dniant deux siècles, la loi de l'emiu're. Sur dix-sept empereurs, (in n'en Ironve qne deux, Titus et Doniitien, qui fussent les héritiers n;ilnr( I^ de lenr prédécesseur. Si donc Marc Aurèle avait eu un ferme e^pril poliliipie, il aurait « sacrifié, comme disait Auguste, ses affections pnleinelles an bien public% » et laissé son pouvoir à quel-
' Voy. Tricilo, Hml., I, 10, i!t ^-^(^ssiis, p. 140.
- Auguste, ([iii liii-iiKMiK; (;l;iil fils adoplif de Ciisar, av.'iil jjn'ipani l'avtiiiPiiicnt (hi son gendre. Je urand A[.'ri|)pa. aux (ji'pcns de ses pc^lils-lils, t'A, en adoptant Tilx'-re an dc'triinent de son ln-riliiT h'gal, Agripi)a l'oslliuine, il avait forcé le (ils de Livie d'adopter Germanicus, bien qne
ANTOMN ET MARC AURÈLE (1.j8-I80).
que consulaire éprouvé. Tout près de lui se trouvait un sénateur qui avait été deux ibis consul et commandant d'armée, son gendre Claudius Pompeianus; dans les Cémfs, Julien lui reproche de n'avoir pas désigné pour l'empire cet homme d'action et de bon conseil : « Pompeianus, dit-il, aurait bien gouverné. » Le système de l'adoption eût été alTermi par ce nouvel exemple d'un libre choix; et l'empire aurait peutêtre légué à l'Europe moderne un principe de gouvernement supérieur à celui de l'hérédité. Mais, par la plus étrauge inconséquence, le philosophe qui, pour se gouverner lui-même, regardait le monde de si haut, ne voulut pas, pour 1 e gouvernement de quatre-vingts m il lions d ' h 0 m m e s , r e ga r d e r
hors de sa maison; et
le sage aux yeux de
qui s'elïaçaient tous les
privilèges crut que
son fils, en naissant
dans des langes de
pourpre, y avait trouvé le sceptre de l'univers. Celte faute rejeta au
milieu de tous les hasards des naissances royales et des émeutes de
caserne une société qui, n'ayant pas, pour se défendre contre les
témérités d'un maître absolu, ces institutions prévoyantes dont les
liens élastiques et souples contiennent sans blesser, recommença à
vivre au jour le jour, selon que la fortune mit à sa tête un sage ou
un fou. Sévère fera pour Caracalla ce que Marc Aurèlc fait pour
Tibère eût liii-nième un fils en ;ige d'homme. .V son tour, Tibère laissa le pouvoir, non pas à son propre sang, mais à Caligula. Claude, par l'adoplion de Néron, déshérita son fils Britannicus. Enfin l'adoption de Clodius (Cicéron. pvo Domo, 15) prouve que, dès le temps de Cicéron, les anciennes conditions de l'adoption étaient, suivant les circonstances, observées ou laissées à l'écart.
* Musée Campana. II. d'Escamps, op. cit., n° 100.
Commode jeune. (Cus(c trouvé à Otricoli'.)
Commode; les Antoniiis seront remi)lacés par les Trente Tyrans, et une mauvaise eonlnnie de suc(^ossioii augmentera les eauses de ruine qui vont se développer au sein de cette monarchie naguère si forte cl si heureuse.