PRINCE AMI DES LETTRES
AU SACRÉ Sénat et .w Peuple Piomain tout entier,
AU NOM DE CEUX QUI, PARMI TOUS LES HOMMES, SONT INJUSTEMENT HAÏS LT PERSÉCUTÉS ; MOI, l'un d'eux,
Justin,... j'ai écrit ce discours'.
Cette façon de supplier, ce mot emprunté aux stoïciens, mais qu'il retrouvait dans son âme virile : « Vous pouvez nous tuer ; vous ne pouvez nous nuire », étaient d'un croyant résolu à donner sa vie pour sa foi et qui la donnera.
Depuis Trajan, le christianisme avait pris assez d'importance pour que la première Apologie de saint Justin ait pu parvenir à l'empereur, sans le déterminer cependant à violer les lois de l'empire, dont il avait la garde, par la publication d'un édit de tolérance. Les chrétiens restèrent donc exposés aux violences de la populace dans les villes où ils montraient trop de zèle contre les idoles, trop d'ardeur pour le marlyre, et, sous ce prince débonnaire, des chrétiens périrent. Une lettre des fidèles de Smyrne aux églises d'Asie, qu'Eusèbe a conservée, est la vivante peinture d'une de ces scènes abominables et sublimes. Un homme de Phrygie, de ce pays où Cybèle exigeait des dévotions sanglantes, Quintus, décida quelques Smyrniotes et Philadelphiens à provoquer leur supplice pour jouir plus tôt des béatitudes éternelles. Ils étaient douze et montrèrent un courage héroïque au milieu de tourments atroces que les bourreaux s'ingénièrent à varier. Un d'eux, Germanicus, se signala entre tous par son mépris des tortures. Le proconsul répugnait à frapper des hommes qui ne lui paraissaient coupables que d'entêtement religieux; il aurait voulu les sauver : « Aie
' On place la rédaction de la première Apolorjie vers 150, celle de la seconde à la fin de 160 ou au commencement de ICI.
168 LES ANTOM.NS (90-180).
jutié (le ta jeunesse, » disait-il à Cicrinanicus; et lui, avide de la MKuî, irritait les hèles pour être plus vite mis en pièces. Au moment du combat, le Phrygien tremhla et renia sa foi. Il manquait une victime à la joie du i)eui)le, on cria qu'il fallait remplacer Quintus par Polycarpe. C'était un vieillard de quatre-vingts ans et le plus illustre des évè(iues d'Asie. Le gouverneur impérial qui le connaissait bien ne l'avait jamais inquiété, et il avait pu, sans cacher sa foi, atteindre à ce grand âge. Il ne croyait pas qu'on dût chercher le martyre; au moment où avait éclaté la fureur po})ulaire, provoquée par les témérités de Quintus, il avait quitté la ville et s'était retiré dans une maison écartée. On alla l'y prendre; il aurait j)u fuir encore, mais ne le voulut pas. Le proconsul essaya longtemps d'arracher un mot qui lui permit de l'épargner : « Jure, lui dit-il, par la fortune de César; (lis : « Ôtez du monde les impies, » et je te renverrai absous, » et lui, répondait : « Je suis chrétien, si tu veux connaître ma religion, donne-moi un jour : je t'en informerai. » Le proconsul ayant répliqué que c'était le peuple qu'il fallait convaincre, Polycarpe répondit : « Jt; ne refuse i)as de l'instruire, toi, parce que j'ai appris à rendre aux hommes en dignité l'honneur qui leur est dû, mais cette tourbe ne mérite pas que je me défende devant elle. »
Comme le peuple demandait qu'on jetât aux lions cet ennemi des (lieux (pii voulait abolir leur culte et leurs sacrifices, le gouverneur objecta que cela ne lui était pas permis, parce que les jeux étaient terminés. « Alors, au bûcher! » hurla la foule, et elle courut chercher du bois aux bains, aux boutiques, i)uis elle dressa le bûcher pendant que le vieillard se déshabillait tranquillement i)Our y monter. Quand le feu eut été mis, le vent emporta derrière lui la flamme, qui s'arrondit en voûte au-dessus de la tête du martyr, « ainsi qu'il enfle la voile d'un vaisseau; et il nous sembla voir comme de l'or ou de l'argent éprouvé (l;ins la fournaise. En même temps nous sentions une agréable odeur (h; i)arlum précieux. » Le bourreau l'acheva d'un coup d'épée*.
La procédure établie par Trajan : « S'ils sont accusés et convaincus, qu'ils soient punis, » avait été suivie. Le gouverneur n'en avait point référé à Rome et n'avait pas eu besoin de le faire. Le peuple avait crié :
' La flate liii niaiiyro de sain! l'olycarpe a doimé lien à lieaiudiiii de discussions. M. Waddinglon (Vie d'Aristide, p. 235) le met au 2.> février 155. M. J. lléville [Revue de l'histoire des religions, t. Ill, p. 569) le reporte à raiiiiée 1C6. Pour cette question de date, le doute subsiste; mais il importe peu à l'histoire générale que Polycarpe soit mort sous Antonin ou sous Marc Aurélf. Les empereurs sans doute n'eu eurent jamais connaissance, et le ugemeiit à porter sur eux n'en peut être modifié.
« Les chrétiens aux lions ! :> et les chrétiens s'offrant d'eux-mêmes à satisfaire la joie de la foule, leur sang avait rougi l'arène.
Au dire de Justin, de pareilles scènes eurent lieu en divers points de renij)ire. Son Apolayie (erail croire à plus de supplices qu'il n'y en eut, car l'exagération est un des caractères de ce genre d'écrits'. Mais il est
Antonin. (Buste du musée de Najiles.)
certain que la haine contre « les blasphémateurs des dieux » croissait dans le peuple, avec leur nombre; que la foi, plus confiante, devenait téméraire, et que les officiers impériaux doivent avoir eu la main forcée, plus que ne l'auraient voulu des administrateurs intelligents et sceptiques, peu préoccupés de Jupiter et beaucoup de la paix publique.
• Apol., I, 59 ; II, 12; Dial., 59, 110, 151.
L'empereur sut-il quelque chose de ces lointaines affaires? On peut eu douter; il n'est pas mcMUC sûr qu'il ait connu dans les dernières années de sou règne l'exécution du Grec Ptolémée et de deux autres chrétiens, ordonnée par le préfet de Rome. C'étaient de petites gens, (pi'oii ifavait point recherchés et qui s'étaient encore livrés eux-mêmes. Leur sort n'intéressait personne, et, dans ce monde si dur, si prodigue de la vie linmaiiu?, un supplice n'était point un spectacle assez rare pour (pi'il ait fait quelque hruit dans la ville.
Aux coups qui les frappaient les chrétiens répondaient par de sourdes et irritantes menaces. La Sibylle n'accordait à Antonin que trois successeurs et annonçait, pour l'année 195, la desiruction de Rome, de l'Italie et de l'empire : « Oh! comme tu })leureras alors, dépouillée de ton brillant laliclave et revêtue d'habits de deuil, ù Rome orgueilleuse, nile du vieux Lalinus ! Tu tomberas pour ne plus te relever. La gloire de tes légions aux aigles superbes disparaîtra. Où sera ta force? Quel peuple sera ton allié parmi ceux que tu as asservis à tes folies' »? A voir tant de haine amassée des deux parts, on comprend qu'entre l'ancienne et la lujuvelle société il s'était creusé un abîme où des victimes devaient tond)er.
Si nous savons mal ce que fit Antonin comme empereur, nous savons bien ce que firent après lui les ennemis de l'empire; alors une question se pose : Antonin ne doit-il pas être rendu responsable d'une partic des malheurs de Marc Aurèlc? Son père adoptif lui avait })réparé, par la forte discipline mise en lont, un règne paisible, n'a-t-il pas légué à sou successeur beaucoup de périls j)ar la douceur d'une administration qui, n'aimant j)as à })unii', fermait les yeux et laissa tout se relâcher? En trouvant ajirès lui les légions sans discipline, les frontières sans sécurité, les Parthes redevenus audacieux, les Rarbares franchissant à la fois le Rhin, le Danube, les Alpes, et arrivant jusqu'à Aquilée sur la route de Rome, jusqu'à Elatée, au tœuv de la Grèce, on a le droit de (tenser qu'Antonin avait été troj) amoureux de son repos, trop appli(j\ié, i»our complaire au sénat, à tenir une conduite différente de celle qu'avait eue son prédécesseur. Jamais les Rarbares ne le virent liiii;^i'ant Icnicinent les frontières pour s'assurer (\\\i\ du côlé de Rome, elles étaient bien gardées et «pie, de l'autre, il ne se formait point parmi eux d'associations menaçantes qui dussent être combattues par la politique ou les armes. Jamais il ne vint au milieu des légions
' Carm. Sib., Vlll, 70 et suiv. CI. Renan, l'Église clirclienne, p. 555.
ANTONIN ET MARC AURÈLE (lo8-180).
examiner d'un œil attentif leurs besoins et leur discipline, se mêler à leurs exercices, entretenir par sa présence leur vertu guerrière. Inactives derrière les remparts de leurs camps, elles ne savaient plus manier les armes ni supporter les fatigues, et il faudra la sévérité cruelle d'Avidius Cassius pour arracher les soldats à leur mollesse, pour les déshabituer « des bains et des voluptés dangereuses de Daphné.
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Autel taurobolique, trouvé à Lyon, sur la colline de Fourvières, en 1704 ; face et partie latérale. (Voy. p. 172.)
pour faire tomber de leurs têtes les fleurs dont ils se couronnaient dans les festins'. »
Antonin arrivait à un grand âge : il avait dépassé soixante-quatorze ans, et, sans être pris d'aucun mal, ses forces diminuaient. Aussi faisait-on dans les temples des prières pour sa santé. Lyon conserve
1 Voy. Fronto [Epist., II, i, p. 128, et Principia hist., p. 20C) : ....sedidosi, contumaces, apud signa in fréquentes.... prsesidiis vagi.... acpalantes, de meridié.... temuknti; ne armaiu quidem sustincndo adsueti, sed impatientia laboris armissincjillatimomittendis in velitum atque fundiioruin moditm seminudi.... ut ad primum Parlhorum conspeclum terga verterent....
LKS ANTONINS (0C.-18O).
un monument desliiu' à rappeler qu'on y avait accompli, Irois mois
avant la mort du prince, le grand sacrifice expiatoire de ce temps, un taurobole'. En mars IGl, une lièvre de trois jours l'emjjorta. An moment d'expirer, il donna pour mot d'oidre au tribun des gardes : « Patience et résignation, jEqiuitùmitaa. » C'était quitter la vie en pliilosoplie, mais ne se peut-il j)asqu'Antonin ait toujours vécu comme il est mort?
On a fait de lui un mari complaisant, et môme chose a été dite de son successeur : les deux Faustinc ont fort mauvaise réputation \ Ces accusations sont faciles à réj)an(lre, diflicilcs à réfnter; et il semble que la malignité, ne trouvant pas à s'exercer sur l(>s Antonins, ait voulu se dédommager, en se donnant carrière à l'égard des deux impératrices.
Je ne me rendrai pas garant de leur
vertu; mais les accusations dont on les poursuit depuis dix-sept
Fausliiip, feinijio d'Aiilonin.
(Buste du Vatican, trouvé à la villa lladriana.)
Temple liexastyle au revers d'un denier de l'austiiic mère.
Médaillon de bronze (le Fausliiie mère.
l'LELL.'E .
FAUSTINIAN'-K.
Revers d'une monnaie d'or de Fauslinenière.Colien, n» 107.
siècles sont vagues ou absurdes, et il ne me semble pas que ce soit
• « l'ûiir le salut de l'empereur et de ses lils, et pour la prospérité de la eolonie lyonnaise, n (De Boissieu, Inscr. anl. de Lijoii, p. 24.)
* De hiijus lixore midla dicta surit ob nimiam libertalem et vivendi facilitalem (juœ ille cum animi dolore conipresnit (tJapitolin*, Anton., ô). Je ne vois pas que ces paroles indiquent l'adultrre de Fausline ; ee refoulement douloureux pouvait n'avoir pour cause qu'une certaine tenue, ♦;t non pas certains actes.
par résignation i)liilo.so[)lii(ine (luc leurs époux ont supporté ce qu'on appelle la honte de la famille impériale. Il n'y avait pas seulement de l'aireclion dans ces paroles d'Antonin à Fronton, au sujet de la première Faustine : « Dans le discours que tu as consacré à ma Faustine, j'ai trouvé plus encore de vérité que d'éloquence. Car il en est ainsi;
Apothéose d'Antonin et de Faustine. (Bas-relief du piédestal de la colonne Antonine. — Vatican.)
oui, par les dieu.v! j'aimerais mieux vivre avec elle à Gyaros que sans elle au palais'. » Sous l'amour, je sens l'estime. Lorsqu'il perdit, peu de temps après son avènement (141), la mère de ses quatre enfants, il refusa de se remarier^ et il lui bâtit un temple à Rome. C'était l'usage.
Mais quand lui-même fut mort et passé dieu, le sénat, puor con-
' Fronto, Epist. ad Anl. Pimn, p. 1()5, ,\aber. Gyai'os élait une lie déserte et un lieu de déportation.
^ il faut dire cependant que, suivant l'usage romain, il prit une concubine. (Capitoiin, Anton., 8; Marc Aurèle, Pensées, I, 17, et Orelli, n° 5466.) Julien, dans les Césars, 9, dit de lui : (I Homme modéré, sinon à l'endroit de A'énus. »
s(MT(M' le souvenir de cette mutuelle affection, réunit les deux époux iMi consan-ant ]c temple : Au dim Antoniii et à la déesse Famtinc. 11 en subsiste de niauniliijues débris à San Lorenzo in Miranda, église construite dans le temple qui était l'obiet de l'admiration des Romains'.
Restes du temjile d'Aiitoiiiii et t'austiiic, av;int la déiiiolilion rocento de San Lon-iizn.
Il lil mieux (jnc de donner à Faustine des prêtresses et des statues d'or : il consacra son m)m j)ar nue fondation cliarilable en faveur <' des jeunes Faustiniennes ». Une médaille à l'efligie de l'impératrice
' Il fiii reste la cella, dix colonnes en marLie cipollin, liantes de 1C mètres, avec un entalilement et une frise en marbre de Paros sur laquelle était taillée en relief l'inscription Diva; l'nuxl'inrn. Les autres mots, Divo Anionino, ont été gravés en creux sur l'arcliiliavc après la iiifirt d'Anlonin. (Orclli, n" 808.) On achève de dégager ces belles ruines. — L'Ilinéraire dit d'Antonin n'est ni de ce prince ni de son temps. Cet ouvrage fut sans doute l'œuvre anonyi7ie et successive de l'administration romaine, une sorte de livre de poste officiel.
ANTONIN ET MARC AUUKLE (loS-ISO). 175
moufre, au revers, Autonlii entouré déjeunes enfants, avec ces mots à l'exergue : Piiellx Famllnianx ; et jusqu'à sa dernière heure il soutint et accrut l'institution des pucri alimentarit qui sauvait les familles
Temple d'Aiitoiiin et Faustine à Rome. (Reslauralion par Ménager.)
pauvres du désespoir, en les empêchant de recourir à l'antique et abominable coutume de l'abondon des nouveau-nés ^
Lorsque Antonin s'était aperçu de sa fin prochaine, il avait fait porter la statue d'or de la Victoire, qui ne quittait jamais le chevet des empereurs, dans la chambre de son gendre et fils adoptif, Marcua Aurelius Ântonium, surnommé le Philosophe.
' On en a l;i prenve par des inscriptions de 149 (Cuprn Mon(ana), de 150 (Urbino), et par des médailles des années 151, IGO et 101.
LES ANTOMNS (96-180;.