AFRIQUE ET ORIENT
De l'autre côté de la Méditerranée s'étendaient les six provinces africaines : l'Egypte, la Cyrénaïque, l'Afrique propre, la IN'umidie et les deux Maurétanies. Ces provinces formaient deux groupes distincts, séparés par les affreuses solitudes de la région des Syrtes; à l'orient, la Cyrénaïque et l'Egypte; à l'occident, le ])ays de Carthage, des Numides et des Maures.
C'est par le territoire de Carthage ([iie les Romains avaient d'abord saisi l'Afrique. Ils s'y étaient si forlemenl établis, que la Tunisie est encore couverte des débris de leurs cités et que plusieurs de ces ruines compiciil parmi les plus imposantes qu'ils nous aient laissées. Le Colisée de Thyulrm rappelle celui de Vespasien et égale en grandeur,
de In famille Slaliiia (des premiers temps de l'empire). Les représentations sculptées autour de ce vase sont les mêmes que celles des bas-reliefs en marbre et des frises en terre cuite qui déco raient les édifices antiques et qui sont une des richesses de la collection Cainpana. — Le basrelief circulaire se compose de trois groupes qui représenlent trois |)liases successives delà cérémonie sacrée: 1° l'initié, assisté d'un prèlre, fait aux déesses d'Eleusis le sacrifice préparatoire d'un jeune porc; 2" la i)rètresse lui impose le vase mystique (il est assis, voilé, les pieds posés sur la dépouilli' diiii bélier): cérémonie de la /irt//;flrsw ou purification ; 3° I)éméter cl sa fille admettent l'initié à caresser le serpent familier : cérémonie de Yépoplce, couronnemniil de l'iuiliatiou. (Communication de la comtesse Lovalelli, présentée à l'Institut par M. Il.'uzr'v, \:> juin 1H7!).)
' l'hiloslrate, Vies des Soph., II, 5, 5.
avec plus d'élégance peut-êlre, ramphithéâtre de Vérone'. Autrefois un peuple immense et riche le remplissait; aujourd'hui tous les gourhis d'un village arabe tiennent dans son ombre. Quelle force avait ce régime municipal, qui pouvait élever de colossales constructions sur les confins du désert!
De l'Afrique propre, les nouvelles mœurs avaient gagné les contrées
JJécropole de Cyrène. (Smith, Cyrèiw, pi. 25.)
voisines. Pour activer la transformation de ces pays, Auguste et ses successeurs avaient fondé de nombreuses villes dans les deux Maurétanies, jusque sur les côtes de l'Océan, mais en face de la Bétique, d'où leur arrivaient des encouragements et des secours'.
Cet essai réussit mal, ou bien Auguste crut aller plus vite en remettant à un chef indigène le soin de cette grande affaire; il rendit la
• Il a, dans son grand axe, 150 mètres, dans le petit 123 et 35 en hauteur; celui de Vérone en a 154 de longueur sur 123 de largeur. Voy. Guéi-in, Voy. arch. dans la régence de Tunis.
* Othon rendit cette action plus directe en plaçant la Mauréfanie Tingitaiie sous la jui'idiction du gouverneur de la Bétique. Auguste avait déjà établi que Zilis en relèverait : Zilis jura Bœticam peterejussa [VUne, Hist. nat., V, 1).
Mounaio de C;rsarea'.
Maiirctanic à Jiiba. Ce roi lettré, à qui Athènes éleva une statue, employa un règne de cinquante années à répandre parmi son peuple le goùl des mœurs romaines. Sa capitale, loi ou Césarée, aujourd'hui (iherchèl, était une ville italienne. Ce prince, un des rcges inservicntcs
de Tacite, valait mieux qu'un proconsul pour préparer les voies à la domination impériale. Caligula prit au fils de Juba son royaume (40), et Claude divisa la Maurétanie en deux provinces, la Tingitane et la Césarienne, séparées par la Malva, qui devrait servir encore de limite entre le Maroc et notre province d'Oran ". Depuis ce jour toute l'xVfrique septentrionale fit partie de l'empire.
11 y avait alors un siècle et demi que l'action de Rome était prépondérante en Afrique; près de deux siècles à compter depuis Scipion Kmilien; deux siècles et demi en remontant jusqu'à Zama. Rien de grand ne se (ait qu'avec le temps. Nous l'oublions trop, dans nos plaintes injustes sur la lenteur de nos progrès en Algérie, nous qui remplaçons Rome sur cette C(Me, où Carthage, Masinissa, Bocchus et Juba avaient travaillé pour elle, et où nous avons trouvé des obstacles plus grands, sans que personne nous y eût j)réparé les voies.
Au reste, ce ne fut pas sans résistance que cette nationalité succomba. L'histoire n'a pas conservé le récit de toutes les guerres qu'il fallut entreprendre pour étouffer les i)rotcstations contre le joug de l'étranger. Nous ne connaissons que les expéditions de Suetonius Paulinus, qui traversa l'Atlas, et de Geta, qui ])oursuivit les Maures jusqu'au Sahara. La révolte de Tacfarinas a fait plus de bruit, grâce à Tacite. Quoiqu'il n'eût pas pour lui la force religieuse dont les marabouts disposent contre nous, il tint en échec pendant sept années les troupes de Tibère, et il mérita que son nom fût associé à ceux des héros de l'indépendance nationale, au premier siècle des Césars : Civilis, Sacrovir, Simon ben Giora, Caractac et la vaillante Roadicée. Cette guerre s'était étendue depuis Sitifis, qui en était le centre,
' Tùlc (le l'Afrique couverte de la peau d'élépliant. Au revers, CAESAREA sous un dauphin (Bronze.)
* Les deux Maurétanies, qui s'étendaient de l'Océan à l'Ampsaga (Oued Roumel ou Oued cl-Kél»ir), lurent plusieurs fois réunies sons un seul proruralcur, qui commandait diflé renis corps do troupes auxiliaires. Marcius Turijo paraît avoir eu ce commandement sous Hadrien.
jusqu'au pays des Garamantes, dont le roi fit sa soumission après la morl de Tacfarinas. Elle ne délivra cependant pas la province de toute inquiéludc. Les tribus sahariennes, Musulamcs et Gétules, exercèrent longtemps la patience des gouverneurs. Pour rendre la répression plus prompte, tout en affaiblissant le pouvoir trop grand du proconsul d'Afrique, Caligula ùta l'armée à ce gouverneur et la donna à un légat impérial. A raison des mêmes craintes, on avait interdit aux criminels d'État le séjour de l'Afrique : car le repos de cette province qui faisait à Rome l'abondance ou la disette, c'est-à-dire la joie ou la colère du peuple, la sécurité ou la terreur du prince, importait trop pour n'être point garanti par toutes les mesures de prudence.
Yespasien, dont la femme était fille d'un chevalier romain établi à Sabrata, s'occupa certainement de l'Afrique avec la môme sollicitude que des autres provinces; mais nous ne connaissons de son administration que l'envoi d'une colonie à Icoshim (Alger). La pacification de la Tripolitaine, commencée par lui, fut achevée sous Domilien, qui, pour en finir avec les pillages des Nasamons, en extermina le plus grand nombre. Hadrien et Antonin eurent à réprimer quelques mouvements des Maures, et on a vu, sous Marc Aurèle, les tribus de l'Atlas tressaillir et répondre à la voix du monde barbare qui s'élevait en clameurs confuses sur les bords du Danube.
Trois causes rendaient ces révoltes inévitables : la configuration du pays, qui offrait tant de retraites inexpug.iables; le gouvernement par les indigènes, dont Rome tira presque toujours un excellent parti, mais qui avait aussi ses dangers, parce que la fidélité des chefs nationaux se laissait parfois ébranler ^ enfin l'habitude de porter des armes, que les Maures conservèrent. On a déjà vu les provinciaux des bords du Danube avoir les mêmes mœurs militaires; mais ceux-ci étaient contenus par le voisinage de l'ennemi; les Maures n'avaient à combattre que les bctes fauves, et ces hardis chasseurs au lion oublièrent souvent le maître des forêts giboyeuses, pour chasser à l'homme'.
Mais l'Afrique ne s'est jamais appartenue à elle-même, parce qu'elle n'a point de centre géographique. Ces révoltes devaient donc rester sans fâcheuses conséquences jusqu'au moment où elles purent être
' Sous Hadrien, un Maure devenu consul avail agité ou exploité les agitations de cette province. Cf. t. V, p. 10.
- Ilérodien et Zosime disent que les Maures étaient toujours armés de leurs flèches.
appuyées par un conquérant étranger. Jusque-là, l'organisation donnée pa^' les Romains à l'Afrique snlTit à la contenir. Il est vrai qu'elle fui (ligne (le leur habileté ordinaire.
lionie avait un double intérêt à s'établir sur cette ct'ile. Le premier élail de forger là le dernier anneau de la chaîne dont elle enlaçait raucicn monde, et d'enfermer la Méditerranée dans ses possessions. Jadis un général carthaginois défendait aux matelots romains de laver lenrs mains dans la mer de Sicile; aujourd'hui c'est la Méditerranée tout entière dont Rome ne veut pas que les rivages soient foulés par un pied ennemi. Elle entendait aussi utiliser à son profit la richesse de rAfrique.
Cette richesse était fort inégale. La Tingitane exportait sans doute,
comme aujourd'hui, du bétail pour la Rétiqne, mais les Romains n'en tiraient guère que des tables taillées d'un seul morceau dans ces arbres gigantesques, témoins des premiers âges du monde et qui croissaient dans les belles forêts dont le pied de l'Atlas était alors cou- , vert^ Pline fait en deux mots l'invenliiiri' (le la .Niimidie. « De beaux marbres, dit-il, et des bètes fauves;» il ;iiii';iit |)ii ajouter des chevaux incomparables pour la vitesse, sinon pour la beauté des formes. La Maurétanie mettait au revers de ses monnaies un cheval sans bride, et l'on a trouvé cette inscriplidii :
Monnaie de Bocclius II avec un cheval cl son cavalier au revers ' .
Killc do la Gélule Ilaréna,
Fille du Gélule Equinus,
napi(ie à la course comuie les venls,
Ayaiil loujours vécu vierge,
Spcudusa, lu habiles les rives du Lélhé-
' Au cIruiL, lt'L(: du roi Uocchus H ; au revers, un clieval monté sans frein ; dans un cartouche, des letlres signifiant : « A Docclius, la royaulé. » (Bronze. Voyez ci-dessus, p. 52, un beau bronze représentant ini cheval numide.)
* I.n Tin^'itan(,' donnait aussi dos éléjiliants pour le cirrpjfi (Pline, Hist. nat., V, 1) ; il n'y en a plus, mais (oui le régime de cette cote a changé, et les moulagnes se sont déboisées. On y voit des traces de fleuves puissants, d'immenses espaces (pii élaiont leconverls par les eaux, et ça et là la preuve d'une végétation autrefois lu.\uriante. Le rabbin Mardochée a trouvé, en 1875, au sud de Mogador et bien loin au delà du cap Ghir, des régions fertiles, des ruines anciennes et des tombeaux avec figures sculptées qui sont antérieures sans doute à l'ère musulmane. [Bull, de la Soc. de Ceojr. , janv. 187G.)
* Ort.lli, w iô-J-2.
L'Arabe du Nedjed ne célèbre pas mieux la race de ses nobles cavales.
Dans la Byzacène, où la sécheresse croissante du climat a enlevé à la terre une partie de sa fertilité, le blé rendait cent pour un : aussi l'Afrique était-elle représentée sous les traits d'une jeune fille, les deux mains chargées de gerbes pesantes \ Le sol fécond de la Byzacène et de la Zeugitane se continuait dans une partie de la Numidie; les Arabes appellent encore les plaines qui s'étendent de Sétif à Consfantine « le pays de l'or ». Aussi était-il facile d'intéresser les .\umides à l'agriculture; Rome n'y manqua pas. Quant à la Maurétanie, la portion qui formait le bassin de la Malva était stérile, mais, à
ClicvaJ de course. (Fragment de la mosaïque de Pompcianus, trouvée près de Constantine-.y
son extrémité occidentale, par où Auguste l'avait attaquée, elle était presque comparable aux deux provinces voisines.
Pour posséder cette riche terre, Rome ne se contenta pas de tenir l'Afrique parle bord, par les cités maritimes; l'occupation restreinte était alors jugée comme elle l'est aujourd'hui. Elle s'enfonça dans l'intérieur; elle alla jusqu'à l'Atlas, le franchit et descendit au Sahara.
Mais d'abord elle s'attacha fortement au rivage. Depuis le Lixus (Oued el-Kous)% qui se jette dans l'Océan, jusqu'au lac Triton, que les sables et les falaises littorales séparent de la Petite Syrte, elle
' Pindarp (Isthm., IV, 91) appelle l'Afrique, ràv -'jicœo'pov, féconde en blé; Faruch en syriaque, Ferik en arabe, désignent un certain état de l'épi de blé.
- L'inscripîion signifie : « Sois vainqueur ou vaincu, Polidoxe, je t'aimerai toujours. » 5 A 4 kilomètres d'El-Arai'ch, l'Oued el-Kous enveloppe une péninsule rocheuse où se trouvent les ruines d'une ville antique à remparts cyclopéens. En face même d'El-Araicli, on a cru reconnaître l'emplacement du Jardni des Ilespérides (Mém. de M. Tissot sur son voyage au Maroc, 1874). A que^jnes lieues de Méquinez, les ruines de Volubilis, avec les débris d'un temple, d'un arc de triomphe et de l'enceinte, couvrent toute une colline. Que de découvertes seraient à y faire, quoiqu'elles servent depuis longtemps de carrière pour les constructions de Méquinez, si le Maroc était moins inhospitalier!