L'ITALIE AVANT LA DOMINATION ROMAINE
Si vous suivez, de l'extrémité de la Galice jusque sur les bords de la mer Noire, et du Caucase aux îles de Rhodes et de Samos, de la Gilicie au golfe Arabique, enfin de la région des Syrtes jusqu'aux colonnes d'Hercule, les longues chaînes des Pyrénées, des Alpes, que les Balkans continuent à l'orient, du Taurus, du Liban et de l'Atlas, vous reconnaîtrez une ligne presque circulaire de hautes montagnes qui sont comme les bords extrêmes d'un immense bassin dont la Mer occupe le fond. Ces grandes limites de la géographie sont aussi, pour l'antiquité, les limites de l'histoire, qui ne s'éloigna jamais, si ce n'est vers la Perse, des côtes de la Méditerranée. Là est tout l'ancien monde avec les premiers peuples civilisés, moins les vieilles sociétés de l'extrême Orient, qui sont toujours restées en dehors du mouvement européen. Or, par sa position entre la Grèce, l'Espagne et la Gaule, par sa forme allongée qui la fait pénétrer de 800 kilomètres dans la mer, et la porte à 112 kilomètres de l'Afrique, l'Italie est, à vrai dire, le centre de ce monde ancien, le point le plus voisin à la fois des trois continents que la Méditerranée baigne et réunit.
Cette position annonce et explique en partie ses doubles destinées : l'action énergique qu elle exerça au dehors, aussitôt que ses habitants ne formèrent qu'un seul peuple ; et quand ses forces furent épuisées et l'union détruite, les malheurs qui vinrent fondre sur elle de tous les points de l'horizon : l'Italie, en un mot, maîtresse de ce monde qui l'entoure, et l'Italie que tous ses voisins se disputent.
Si sa position aida à sa fortune dans les jours de force, et lui donna tant d'ennemis dans sa faiblesse, cette faiblesse même qui, durant quatorze siècles, livra la Péninsule à l'étranger, n'est-ce pas à sa configuration physique qu'elle la dut?
Entourée par la mer et par les plus hautes montagnes du continent européen, l'Italie forme une presqu'île qui s'allonge au sud en deux pointes et s'élargit au nord en un demi-cercle, dont la chaîne supérieure des Alpes trace la circonférence. Ce sont deux régions distinctes par leur configuration, leur origine et leur histoire. L'une, vaste plaine, traversée par un grand fleuve qui l'a formée de ses alluvions, a été, dans tous les temps, le champ de bataille des ambitions européennes; 1 autre, longue et étroite presqu'île, coupée de montagnes et d'innombrables volcans, a presque toujours eu des destinées contraires.
Cette presqu'île, c'est la vérilable Italie, un des pays les plus divisés qu'il y ait au monde. Les montagnes dont elle est hérissée, les vallées et les torrents qui la sillonnent, donnèrent à ses peuples cet amour de l'indépendance qu'ont montré dans tous les temps, sous toutes les latitudes, les populations des montagnes ; mais aussi ce qui compromet cette liberté tant aimée et toujours si courageusement défendue, l'amour de l'isolement politique. Autant d'États que de vallées ; et pour tout souvenir d'une commune origine, à peine un lien fédératif que le plus petit intérêt, le plus léger caprice, faisaient oublier; excepté quand du mélange de toutes ces races sortit ce principe énergique d'association qui s'appelle Rome. A force d'habileté, de courage et d'infatigable persévérance, une seule ville renversa toutes ces barrières, réunit tous ces peuples, et mit l'Italie entière
dans Rome1. Mais cette forte organisation qui avait donné l'unité à la Péninsule se relâcha et se rompit. Gomme le chêne abaissé et entr'ouvert par Milon, qui se relève quand les forces de l'athlète vieilli s'épuisent, et qui le saisit à son tour, la nature, un moment vaincue par l'énergie romaine, reprit tout son empire, et l'Italie, rendue à elle-même, retourna à ses éternelles divisions, jusqu'au jour où l'idée moderne des grandes nationalités fit pour elle ce que vingttrois siècles auparavant avait fait la politique la plus habile servie par la plus puissante organisation militaire.
Par sa position, l'Italie jouera toujours un grand rôle dans les affaires du monde, soit qu'elle agisse au dehors, soit qu'elle devienne elle-même le prix de luttes héroïques. Rome n'est donc pas un accident, un hasard, dans l'histoire de l'Italie, c'est le moment où les Italiens, pour la première fois réunis, ont atteint le but promis à leurs communs efforts : la puissance pour l'union. Aujourd'hui que des Alpes au canal de Malte il tend à se former un seul peuple et un même intérêt, on peut espérer que ce beau pays, qui nourrirait aisément 30 millions d'hommes, qui a 600 lieues de côles, de braves populations de montagnards et de marins, des provinces d'une intarissable fécondilé, des ports au pied de forêts séculaires, qui commande enfin à deux mers et tient la clef du passage entre les deux grands bassins de la Méditerranée, retrouvera par les arts de la paix la grandeur qu'il a due aux arts de la guerre, et qu'on ne dira plus, comme Napoléon : « L'Italie est trop longue et trop divisée ! »
Du Saint-Gothard au détroit de Messine, l'Italie mesure 1000 kilomètres sur une largeur moyenne, dans la partie péninsulaire, de 140 à 160. Les Alpes, qui la séparent du reste de l'Europe, ont, de Savone à Fiume, un développement de 115 0 kilomètres environ. Leur épaisseur est de 130 à 180 kilomètres sous les méridiens du Saint-Gothard et du Septimer, et de plus de 260 dans le Tyrol. Mais la ligne de faîte, plus rapprochée de l'Italie que de l'Allemagne, ne partage pas