In ea contineatur. Cic, de leg. II
cet épais massif en deux portions égales. Comme toutes les grandes chaînes des montagnes européennes, les Alpes ont leur pente moins rapide au nord, par où sont venues toutes les invasions, et leur escarpement au sud, du côté qui les a toutes reçues1.
Cette différence dans l'inclinaison des versants se retrouve dans la composition géognostique. Du côté de la France et de l'Allemagne, les montagnes sont calcaires, couvertes de forêts et de prairies qui nourrissent les plus beaux troupeaux. Sur le versant italien, au conlraire, les roches granitiques descendent du faîte, rapides et décharnées, jusque dans les plaines du Piémont et de la Lombardie. Vu de l'Italie, le mont Blanc se présente comme un mur de granit taillé à pic jusqu'à plus de 3000 mètres au-dessous de la cime. L'homme s'est arrêté au pied de ces pentes qui ne retiennent ni l'herbe, ni la neige ; et l'Italie septentrionale, qui n'a ni hautes vallées ni pâturages alpestres, n'est pas non plus défendue par cette race d'indomptables montagnards qui couvre le Dauphiné, la Suisse et le Tyrol 2.
Dans cette différence d'inclinaison et d'étendue entre les deux versants, se trouve une des causes qui ont assuré les premiers succès de toutes les expéditions dirigées contre
I. Ceci est vrai, surtout pour les Alpes maritimes cottiennes, grecques et pennines; mais les Alpes helvétiques et rhétiennes envoient au sud de longs conlre-forts qui forment les hautes vallées du Tessin, de l'Adda et de l'Adige. Géographiquement, ces vallées appartiennent à l'Italie (canton du Tessin, Valteline et partie du Tyrol); mais elles ont toujours été habitées par des races étrangères à laPénins île, et qui jamais ne l'ont protégée contre les invasions du Nord. — 2. Bruguière, Orographie de l'Europe, p. 16ô. D'Aubuisson, Traité de Géognosie, I, 74. De Saussure , Voyage dans les Alpes. Delalorde, Voyage en Autriche. Cependant dans les Alpes rhétiennes et noriquei la croupe méridionale est schisteuse ou calcaire, ci cette dernière formation constitue, avec le grès bigarrù, la presque totalité des Alpes carniques. Aussi sont-ellt-s couvertes de belles forêts, que Venise, au temps de sa puissance, exploitait. De ce côté aussi se trouvent d'intraitables montagnards, comme les habitants lies Selte Communi. I n des caracières des Alpes juliennes, c'est la quantité de grottes et de canaux ^ulerrams qu'elles renferment. Du Lisonzo jusqu'aux frontières de la Bosnie, on en compte plus de 101)0; et il y a, disent les gens du pays, autant de rivières au-dessous du sol qu'à la surface de la terre; c'est par des canaux de ce genre, quand les eaux ne les remplissent pas, qu'on pénètre dans les Sette Communi.
l'Italie. Maîtres du versant septentrional, les assaillants n'ont, pour descendre dans la Péninsule, ni de nombreuses positions à forcer, ni de belliqueuses populations à combattre ; et un jour ou deux de marche les mènent au milieu du plus riche pays ». Aussi l'Italie ne put-elle jamais échapper aux invasions ni rester en dehors des guerres européennes, malgré sa formidable barrière des Alpes, malgré leurs cimes colossales, qui, vues de près, dit Napoléon, semblent des géants de glace placés pour défendre rentrée de cette belle contrée*.
Aux Alpes se rattachent, près de Savone, les Apennins, qui traversent toute la Péninsule, et dont les plus hautes cimes s'élèvent, à l'est de Rome, dans le pays des Marses et des Vestins : le Velino, 2494 mètres, et le Monte-Corno, 2902, d'où 1 on découvre les deux mers qui baignent l'Italie et le rivage opposé de l'Adriatique. A cette hauteur, un pic des Alpes ou des Pyrénées serait couvert de neiges éternelles ; mais sous la latitude de Rome ce n'est pas encore assez pour la formation d'un glacier, et le Monte-Corno n'a plus de neiges à la fin de juillet.
Trois branches se séparent, à l'ouest, de la chaîne centrale, et couvrent de leurs ramifications une partie considérable de l'Étrurie, du Latium et de la Campanie. Du versant oriental, il ne se détache que des collines qui descendent en ligne droite vers l'Adriatique. Mais, comme le Vésuve sur la côte opposée (1052 mètres), le Monle-Gargano forme, au-dessus du golfe de Manfrédonia, un groupe isolé, dont une cime s'élève à 1614 mètres. D'antiques forêts couvrent cette montagne, toujours battue par les vents impétueux qui labourent l'Adriatique.
1. Auguste le comprit, et pour défendre l'Italie, ce fut sur le Danube qu'il porta les avant-postes romains. Marius aussi était allé, par delà les Alpes, au-devant des Cimbres, tandis que Catulus, qui voulait ne défendre que le revers italien, fut contraint de reculer sans combat jusque derrière le Pô. Ce ne fut pas non plus dans les moutagnes, ma s derrière l'Adige que le général Bonaparte établit, en 1798, sa ligne de défense. —2. Cicéion dit plus simplement : Alpibus llaliam munierat anle nalura, non sine aliquo divino numine. {De Prov. Cons., 13.)
Au-dessous de Venosa, l'Apennin se divise pour entourer le golfe de Tarente : une branche parcourt les terres de Bari et d'Otrante, et va mourir en pente douce au cap de Leuca; l'autre forme, à travers les Calabres, une suite de plateaux ondulés dont un seul, la Sila, haut de 1504 mètres', n'a pas moins de 80 kilomètres de long, de Cosenza à Catanzaro. Couverte autrefois d'impénétrables forêts, la Si la était l'asile des esclaves fugitifs (Bruttiens), et fut la dernière retraite d'Annibal en Italie. Aujourd'hui de beaux pâturages ont en partie remplacé ces forêts, d'où Rome et Syracuse tiraient des bois de construction. Mais la température y est toujours basse pour un pays italien, et, malgré une latitude de 38 degrés, la neige y séjourne six mois de l'année1. Plus au sud encore, une des cimes de YAspromonte mesure 1335 mètres d'altitude. Aussi, tandis qu'au delà du cap de Leuca il n'y a plus que la mer d'Ionie, par delà le phare de Messine c'est l'Etna et le triangle des montagnes siciliennes, évidente continuation de lajchaîne apennine.
Les deux versants de l'Apennin ne diffèrent pas moins que les deux revers des Alpes 2. Sur l'étroite côte que baigne la mer Supérieure ou Adriatique sont de gras pâturages, des collines boisées que séparent les lits profonds des torrents, un rivage uni, point de port (imporluosum littus), point d'îles au large \ et une mer orageuse, enfermée entre deux chaînes de montagnes, comme une longue vallée où les vents s'engouffrent et s'irritent de tous les obstacles qu'ils rencontrent. A l'ouest, au contraire, l'Apennin s'é-
1. Bruguière, Orographie de l'Europe. — 2. Cependant au sud- est la Fouille avec son volcan éteint, ses grandes plaines, son lac Lésina, ses marais situés au dessus et au-dessous du Monte -Gargano, et au sud les terres marécageuses, mais d'une extrême fertilité, que baigne le golfe de Tarente, et les ports nombreux de cette côte, reproduisent quelques-uns des traits du littoral de l'ouest. — 3. Toutes les lies de l'Adriatique, à l'exception du groupe sans importance des lies Trémiti, sont sur la côte illyrienne, où elles forment un dé laie inextricable, repaire de pirates qui, dans tous les temps, ont rançonné le commerce de l'Adriatique. Voy. dans Tite-Live, la curieuse expédition de Cléonyme : X, 2; XIV, 41.
loigne davantage de la mer, et de grandes plaines1, traversées par des fleuves au cours tranquille, des golfes immenses, des ports naturels, des îles nombreuses et une mer toujours calme, si ce n'est quand souffle le terrible sirocco, invitent à l'agriculture, à la navigation, au commerce. De là trois populations distinctes et ennemies : les laboureurs dans la plaine, les pâtres dans la montagne, ou, pour les appeler par leur nom historique, les Grecs et les Étrusques, Rome et les Samoites.
Ces plaines de Ja Campanie, du Latium, de l'Étrurie et de la Pouille ne couvrent cependant, malgré leur étendue, qu'une bien faible partie de la Péninsule, qui se présente toujours, dans son caractère le plus général, comme un pays hérissé de montagnes et coupé d'étroites vallées. Comment s'étonner qu'on voie si longtemps le morcellement politique sur ce sol que la nature elle-même a tant divisé ! /Elien y comptait jusqu'à 1197 cités : c'étaient autant de peuples distincts.
Les Apennins n'ont ni glaciers ni grands fleuves ; ni les aiguilles élancées des Alpes, ni les masses colossales des montagnes pyrénéennes. Leurs cimes nues et tourmentées, leurs flancs souvent décharnés et stériles, les profondes et sauvages ravines qui les sillonnent, contrastent avec la douceur des contours et la riche végétation des montagnes subapennînes. Ajoutez pour cette terre des artistes et des poëtes : à chaque pas, de belles ruines rappelant d'imposants souvenirs, l'éclat du ciel, les grands lacs, les rivières qui tombent des montagnes; les volcans avec des capitales à leur pied ; et partout à l'horizon, la mer qui scintille, calme et unie, ou terrible, quand ses vagues soulevées par
1. Tous les volcans éteints ou en activité sont à l'ouest de l'Apennin, excepté le Voiture dans la Pouille. 11 est vraisemblable que ce sont ces nombreux volcans qui ont refoulé la mer loin du pied de l'Apennin, et élargi cette côle, tandis que la rive opposée, où pas un volcan ne se montre, est si étroite; de là viennent aussi ces lacs au milieu d'anciens cratères, et peut-être une partie des marais. On sait qu'en 1538 le lac Lucrin fut changé en uu marais par une éruption volcanique.
le sirocco, viennent déchirer la côte et prendre un jour Amaffi, un autre Baïa ou Pœstum.
L'Europe n'a de volcans en activité que dans la Péninsule et les îles italiennes. Dans l'antiquité, les feux souterrains agissaient depuis les Alpes carniques, où l'on a reconnu des roches d'origine ignée, jusqu'à l'île de Malte, dont une partie s'est abîmée dans la mer1. Les montagnes basaltiques du Tyrol méridional, du Véronais, du Vicentin et du Padouan; près du Pô, la catastrophe de Velleja ensevelie par un tremblement de terre ; dans la Toscane, les bruits souterrains, les déchirements subitsdu sol et les fréquents tremblements de terre qui faisaient de l'Étrur ie la terre des prodiges ; sur les bords du Tibre, la tradition de Cacus vomissant des flammes, le gouffre de Curtius, les déjections volcaniques qui forment le sol même de Rome et toutes ses collines, le Janicule excepté, les coulées de laves descendues des collines d'Albe et de Tusculum jusqu'à Capo di Bove (le tombeau de Cecilia Metella)2; dans le Latium, la légende de Cœculus élevant à Préneste des murailles de flammes; l'énorme entassement de laves et de débris que portent les flancs du Voiture3 ; les îles sorties de la mer, dont parle Tite-Live; les champs Phlégréens, les antiques éruptions de l'île d'Ischia, du Vésuve et de l'Etna, et tant de cratères éteints, montrent l'Italie tout entière comme ayant été autrefois placée sur un immense foyer volcanique.
Aujourd'hui l'activité des feux souterrains semble s être concentrée au milieu de cette ligne, dans le Vésuve et la Solfatare, dont les éruptions sont alternatives; dans l'Etna, qui, dans une de ses convulsions, a déchiré la Sicile de l'Italie, et dans les îles Lipariennes placées au centre de la sphère d'ébranlement de la Méditerranée. Au nord, on ne
1. Voyage du major de Valenthienne. L'action volcanique allait encore plus loin, dans la même direction. On trouve beaucoup de volcans éteints et de lave dans la Régence de Turns, du côté d'El-Kel (Sicca-Venerid). Cf. la Régence de Tunis, par M. Pelissier de Rcynaud, 18Ô6. — 2. Brocchi, DeUo stato firico del suolo di Roma, 1820. - 3. Tata, Lett. sul monte Voiture, regarde ce cratère éteint comme un des plus terribles de l'Italie antchistorique.
trouve plus que des cratères à demi comblés ou les collines volcaniques de Rome, de Viterbe et de Sainte-Agathe, près de Sessa, les sources inflammables de la Toscane* et les feux de Velleja et de Barigaza.
Avant l'année 79 de notre ère, le Vésuve semblait un volcan éteint; la population et la culture étaient montées jusqu'à son sommet, lorsque, se ranimant tout à coup, il ensevelit Herculanum, Pompéi et Stabies sous une masse énorme de cendres et de débris5. En 472, suivant Procope. telle fut la violence de l'éruption, que les cendres emportées par les vents allèrent jusqu'à Constantinople. En 1794, un de ces courants de laves incandescentes qui ont parfois 14 000 mètres de long sur 100 à 400 mètres de large, et une épaisseur de 8 à 10 mètres, détruisit la belle ville de Torre del Greco. Des pierres étaient lancées à douze cents mètres, des gaz méphitiques détruisaient au loin toute végétation, et à la distance de 16 kilomètres, on ne marchait en plein jour qu'aux flambeaux.
M. de Humboldt a remarqué que la fréquence des éruptions est en raison inverse de la grandeur du volcan. Depuis que le cratère du Vésuve a diminué, ses éruptions, moins violentes, sont devenues presque annuelles. L'effroi a cessé ; la curiosité reste. De toutes parts les riches voyageurs accourent; et les Napolitains, qui oublient vite, disent de leur volcan, tout en exhumant Herculanum et Pompéi, c'est la montagne qui vomit de l'or.
En 1669, les habitants de Catane ne croyaient pas non plus aux vieux récits sur les fureurs de l'Etna, lorsqu'une
1. Les lacs Averne, d'Agnano, Lucrin, d'Albano, de Némi, de Gabii, Regillo, de S. Giuliano, de Bolsena, de Bracciaao, etc. — 2. L'Acqua Buja et le Fu- co del Legno, près de Pietramala. Quant aux salses des environs de Parme, Reggio, Modène ei Bologne , qu'on nomme aussi volcans de boue, on ne doit pas les confondre avec les volcans véritables, bif>n qu'il» présentent quelques-unes des circonstances des éruptions volcaniques. — 3. L'éruption de 79 n-» semble pas avoir produit de coulées de laves, mais d immenses courants boueux , d'énormes quantités de cendres et l'éboulement d'une partie de la montagne. Herculanum est enseveli sous 30 mètres de débris, Pompéi sous 3 ou h seulement.
immense coulée de lave descendit vers leur ville, en franchit les murailles et alla former dans la mer, en avant du port, une digue gigantesque. Heureusement, ce formidable volcan, dont la base a près de 180 kilomètres de circonférence, d'où l'on découvre un horizon de 1200 kilomètres, et qui s'est élevé lui-même par l'entassement successif de ses laves à 3 513 mètres, n'a que d'assez rares éruptions. Stromboli, au contraire, dans les îles Lipariennes, se signale au loin, la nuit par sa couronne de flammes, le jour par l'épaisse fumée qui l'enveloppe.
Enfermée entre l'Etna, le Vésuve et Stromboli, comme dans un triangle de feu, l'Italie méridionale est souvent ébranlée jusque dans ses fondements. En 1538 un tremblement de terre ' fendit le sol près de Pouzzoles, et il en sortit le Monte Nuovo, haut de 140 mètres, qui combla le lac Lucrin, dont un petit étang marque aujourd'hui la place. En 1783, la Calabre tout entière fut bouleversée et quarante mille personnes périrent. La mer elle-même prend part à ces horribles convulsions; en 1783 elle recula, puis revint haute de 13 mètres. Parfois des îles nouvelles surgissent. Ainsi sont apparues, l'une après l'autre, toutes les îles Lipariennes. En 1831, un vaisseau de guerre anglais ressentit en pleine mer, sur les côtes de la Sicile, de violentes secousses et crut avoir touché ; c'était un volcan qui s'ouvrait. Quelques jours après une île apparut haute de 70 mètres. Déjà Anglais et Napolitains se la disputaient, quand la mer reprit dans une tempête ce que le volcan avait donné.
Si les feux souterrains menacent le sud de l'Italie, au nord et à l'ouest ce sont les eaux, ici stagnantes et pestilentielles, là débordées, inondant les campagnes et comblant
1. Tite-Live parle (IV, 21), pour l'an 434, de nombreux tremblements de terre dans l'Italie centrale et à Rome même. Le débordement du lac d'Albe, pendant la guerre de Véies, est peut-être dû à un événement de cette nature. L'Emissarius alors creusé existe encore. Sa longueur est d'environ 2400 mètres; sa hauteur, quelquefois de 3 mètres; sa largeur, de plus de 1 mètre. Cf. Sir Will. Gell, Topngraphy of Rome, p. 39 et 53 ; Tite-Live parle (XXXIX, 55) d'une île sortie de la mer non loin de la Sicile.
DESCRIPTION GÉOGRAPHIQUE DE l/lTALIE. 11
les ports. De Turin à Venise la riche plaine que traverse le Pô, entre l'Apennin et les Alpes, n'offre pas une colline ; aussi les torrents sans nombre qui descendent de cette ceinture de montagnes neigeuses, l'exposent, dans leurs fréquents débordements à d'affreux ravages. Ce sont eux du reste qui l'ont créée, en comblant de leurs alluvions l'ancien golfe que l'Adriatique y formait, et dont l'existence est prouvée par les débris d'animaux marins qu'on a retrouvés jusque dans les environs de Plaisance et de Milan'.
Ces torrents, dont plusieurs ont rempli de grands bassins naturels (lacs Majeur, de Como, d'Iséo, de Garda), arrivent au Pô chargés de limon et de sables qui exhaussent son lit*, et forment, à son embouchure, ce delta devant lequel la mer recule chaque année de 25 mètres. Adria, qui précéda Venise dans la domination de l'Adriatique, est aujourd'hui à plus de 30 kilomètres dans les terres; Spina, autre grande cité maritime, était dès le temps de Strabon à trente stades de la côte qu'autrefois elle touchait8; et Ravenne, station des flottes impériales, n'est plus entourée que de bois et de marais. Venise aussi a trop longtemps laissé engorger les canaux de ses lagunes par les atterri ssements de la Brenta. Le port du Lido, par où sortit la flotte qui portait quarante mille croisés, n'est maintenant abordable que pour les plus petits navires, et celui d'Albiola n'est plus que le porto secco.
1. Ramazzini, qui, le premier peut-être, a émis celte opinion, croit même que tout le pays de Modène est suspendu au-dessus d'un lac souterrain. Ceci expliquerait ce prodige qui mit en émoi tout le sénat, de poissons sortis de terre sous le soc de la charrue d'un laboureur boïen (Tite-Live). Près de Narbonne, il y avait aussi un lac souterrain où l'on péchait à la lance. Cf. Strab., liv. IV, chap. I, § 6; édit. Didot. — 2. Bonaparte songeait à faire creuser au Pô un nouveau lit; « car. dans son état actuel, des dangers imminents menacent le pays qu'il traverse dans la partie inférieure de son cours, où l'exhaussement de son lit a amené une surélévation du niveau des eaux qui dominent la surface du pays. » De Prony, Recherches sur le système hydraulique de l'Italie. C'est pour les deux derniers siècles seulement que M. de Prony a calculé le prolongement du delta à 70 mètres pir an. — 3. Strab., V," 1, 7. Elle avait eu un trésor à Delphes. Cf. Den. d'Hal., I, 18.
Au delà du Mincio, l'Adige, le Bacchigiione, la Brenta, la Piave, le Tagliamento et le Lisonzo descendent des montagnes à l'Adriatique, en se creusant des lits profonds qui sont autant de barrières où peut être arrêté l'ennemi qui a franchi les Alpes juliennes. De tous ces obstacles le dernier et le plus redoutable, c'est l'Adige, large déjà au sortir des montagnes comme un grand fleuve.
Dans l'Italie péninsulaire, les montagnes sont trop rapprochées des deux mers pour leur envoyer de grands fleuves. Cependant l'Arno a 250 kilomètres de cours, et le Tibre 370. Mais ce roi des fleuves de l'ancien monde est d'un triste aspect; ses eaux, constamment chargées de pouzzolane rougeàtre, ne peuvent servir ni à la boisson ni au bain, et, pour y supp'éer, il fallut amener dans la ville, par de nombreux aqueducs, l'eau des montagnes voisines. De là un des caractères de l'architecture romaine : des arcs de triomphe et des voies militaires pour les légions, des cirques et des aqueducs pour les villes. Au reste tous ces cours d'eau de l'Apennin ont le caractère capricieux des torrents 1 : larges et rapides au printemps, ils se dessèchent en été et restent dans tous les temps à peu près inutiles pour la navigation.
Tous les lacs de la haute Italie sont, comme ceux de la Suisse, des vallées que les rivières ont comblées, et dont l'écoulement donne naissance à de nouveaux fleuves ; ceux de la Péninsule, au contraire, remplissant d'anciens cratères ou des bassins encaissés entre des montagnes, n'ont point d'émissaires naturels, et menacent souvent d'inonder, après les longues pluies ou la fonte des neiges, les campagnes voisines. Ainsi, le débordement du lac d'Albano, signal de
1. Vingt fois, au moyen âge, Florence, bâtie d'ailleurs sur un marais desséché, faillit êire emportée par l'Arno. En 1656, Ravenne fut submergée par une inondation du Konco et du Montone, et au dernier siècle, Bologne et Ferraie furent plusieurs fois sur le point d'en venir aux mains, comme le firent les Provençaux et les Avignonnais au sujet de la Durance, pour décider du point où l'on ferait déboucher le Reno.A Ferrare, le Pô est plus hau que les toits de la ville (De Prony). Cf. Napoléon, Mémoires pour servir à Vhistoire de l'Italie, p. 103.
DESCRIPTION GÉOGRAPHIQUE DE L'iTAUE. 13
la chute de Veies, et ceux du lac Fucin, qui tant de fois faillirent ruiner le pays des Marses.
Si les lacs sont dans les montagnes, les eaux stagnantes couvrent presque tout le littoral à l'ouest et au sud. Pline le Jeune parle de l'insalubrité des côtes d'Ëtrurie, où recommençait déjà la Maremme, que les Étrusques avaient une première fois desséchée. Dans le Latium, la mer s'était autrefois étendue jusqu'au pied des monts de Sétia et de Privernum à 16 000 mètres de son rivage actuel et du temps de Strabon, toute la côte d'Ardée à Antium était marécageuse et insalubre; au delà d'Antium commençaient les marais Pontins. La Campanie avait les marais de Minturnes et de Linternum. Plus au sud, les Grecs de Buxentum, d'Élée, de Sybaris et de Métaponte avaient dû creuser mille canaux pour dessécher le sol, avant d y mettre la charrue. L'Apulie jusqu'au Voiture avait été une vaste lagune2, comme les pays voisins des bouches du Pô, jusqu'à cent milles au sud de son embouchure actuelle3. La Lombardie elle-même ne fut longtemps qu'un immense marais, et malgré les efforts des Étrusques, qui firent tant pour l'assainir, la vallée de Prino, qui se prolonge en descendant de l'Apennin jusqu'à la Trébie, et les territoires de Parme, de Modène et de Bologne, ne purent être desséchés avant les travaux d'Émilius Scaurus, qui creusa des canaux navigables entre Parme et Plaisance4.
Le soin de diriger les eaux fut donc pour les Italiens nonseulement un moyen, comme pour les autres peuples, de gagner des terres à l'agriculture, mais une question de vie ou de mort. Ces lacs au sonlmet des montagnes, ces rivières débordant chaque printemps ou changeant de lit, ces marais qui, sous le soleil italien, enfantent si vite la peste, les
1. De Prony, Desc. hydrogr. et hist. des marais Pontins, p. 73 et 176.— 2. Giovene, Notizie geol. sulle due Puglie. — 3. Cuvicr, Disc, sur les révolutions du globe, § 216. — 4. Strab., liv. V, I, 11; Pl. H. N. III, 9; Tite- Live, II, 18; VII, 38. - L'an 160 av. J. C, le consul Cctbégus reçut pou. province la mission de dessécher les marais Pontins. Tite-Live, EpUome lib. XLVT.
condamnaient à de constants efforts. Dès qu'ils s'arrêtèrent, ce qu'ils avaient péniblement conquis retourna à sa première nature". Aujourd nui Baia, le délicieux séjour des plus riches Romains ; Pœstura, avec ses champs de roses tant aimés d'Ovide (lepidi rosaria Pœsti); la voluptueuse Capoue et Sybaris sont au milieu d'eaux stagnantes et fétides. Les eaux, les miasmes pestilentiels, la solitude et le silence ont aussi reconquis les bords du golfe deTarente, autrefois couvert de tant de villes. Dans la Toscane, 190 kilomètres de côtes; dans le Latium, 130 kilomètres carrés de pays furent abandonnés aux eaux et aux miasmes délétères. Ici la colère de l'homme aida celle de la nature. Rome avait ruiné l'Étrurie et exterminé les Volsques; mais les eaux envahirent le pays dépeuplé. La malaria gagnant de proche en proche, de Pise jusqu'à Terracine, s'étendit sur Rome même, et la ville éternelle expie encore maintenant, au milieu de son désert et sous son ciel insalubre , cette guerre impitoyable que faisaient ses légions*.
Touchant aux grandes Alpes et voisine de l'Afrique. l'Italie doit avoir tous les climats, toutes les cultures. Sous ce double rapport, elle se divise en quatre régions : la vallée du Pô, les pentes méridionales de l'Apennin, les plaines de la presqu'île et les deux pointes qui la terminent \
Les Calabres, la Pouilie et une partie de la côte des Abruzzes ont presque le ciel et les productions de l'Afrique : un climat pur et sec, mais brûlant, et le palmier, l'aloès, le caroubier, l'oranger, le citronnier; sur les côtes, des oliviers qui font encore la richesse du pays; plus haut, jusqu'à six
1. Muratori a montré avec quelle facilite, en Italie, les terres desséchées redeviennent marécageuses sitôt que cessent les soins de l'homme: fier, ùal. script., II, 691, et Ant. ital., diss. 21. — 2- Brocchi a ajouté à son ouvrage sur la géologie de Rome une dissertation sulla enndizione deW aria di Roma negli antichi lempi. Voy. surtout Bunsen, Desc. de Rome Cicéron, dz flep., II, 6, disait de Home : Locum in regiune peslilenti salubrem. et Tite-Live, V, 54, saluberr imos colles. Cf. Cic, de leg. ctgr., II, 26, 27; Sen. Epist. 105; Mania), IV, 60; Frontin, de Aqu,td., 89. — 3. Dans l'antiquité, l'Italie étant plus boisée et plus marécageuse, l'hiver y était plus froid. PI. XV, 1, et Pline le Jeune, Epist., II, 17.
cents mètres, des forêts de châtaigners qui couvrent une partie de la Sila.
De Pise jusqu'au milieu de la Campanie, entre la mer et les premières montagnes, c'est le pays du mauvais air. Couvert de villes dans l'antiquité, il est maintenant abandonné aux pâtres et à leurs troupeaux; mais toujours fertile et attendant le travail de l'homme pour rendre ce qu'il donnait jadis. Déjà dans la Toscane la Maremme recule et se repeuple.
Au-dessus de ces plaines s'étend, sur les pentes méridionales de l'Apennin, depuis la Provence jusqu'à la Calabre, la région des oliviers et des mûriers, des arbousiers, des myrtes, des lauriers et de la vigne, qu'on voit s'élever jusqu'à la cime des ormes et des peupliers qui la souliennent. Plus haut, dans la montagne, les noyers, les chênes, les hêtres ; puis les pins, les mélèzes, et la neige longtemps arrêtée, et le vent glacial, feraient penser à la Suisse, si Ton n'était partout inondé de cette éblouissante lumière du ciel italien.
Mais c'est dans la vallée du Pô, à la descente des Alpes, que le voyageur reçoit ses premières et ses plus douces impressions. De Turin jusqu'au delà de Milan, il a toujours en vue à l'horizon la ligne des glaciers, que le soleil couchant colore de vives teintes de pourpre, et fait resplendir comme un magnifique incendie qui courrait le long des flancs et sur les sommets des montagnes1. Malgré le voisinage de ces neiges éternelles, le froid ne descend pas loin sur cette pente rapide et quand le soleil plonge dans le cirque immense de la vallée du Pô, ses rayons arrêtés et réfléchis par la muraille des Alpes élèvent la température, et d étouffantes chaleurs succèdent presque subitement à l'air glacial des hautes cimes*. Mais l'abondance des eaux, la ra-
t. Ce phénomène est connu dans les montagnes sous le nom de Villumination des Alpes; mais je dois ajouter qu'il est rare que l'atmosphère réu^ nisse toutes les conditions nécessaires pour donner heu à ce magnifi jue spectacle. — 2. En descendantdu col du Géant, où ils étaient restes dix-sept jours, de Saussure et son fiU deyiurent malades lorsqu'ils entrèrent dans
pidité de leur cours, la direction de la vallée qui s'ouvre sur l'Adriatique et en reçoit toutes les brises, rafraîchissent l'atmosphère et donnent à la Lombardie le plus délicieux climat. L'inépuisable fécondité du sol engraissé par le limon que tant de fleuves ont apporté, développe partout une végétation puissante; en une nuit, dit>-on, l'herbe broutée la veille repousse *, et la terre, qu'aucune culture n'épuise, ne se repose jamais.
Tel est l'aspect général de l'Italie. — Pays de continuelles oppositions : plaines et montagnes ; neiges et soleil brûlant: torrents desséchés ou impétueux; lacs aux eaux limpides, dans le fond de vieux cratères, et marais pestilentiels, dont l'herbe cache de populeuses cités. — A chaque pas un contraste : la végétation africaine au pied de l'Apennin, la végétation du Nord sur les cimes. — Ici , sous le ciel le plus pur, la malaria, qui tue en une nuit le voyageur endormi; là des terres d'une intarissable fécondité2, et au-dessus le volcan avec ses laves menaçantes. — Ailleurs , sur un espace de quelques lieues, soixante-neuf cratères et trois villes ensevelies. — Au nord , des fleuves qui noient les campagnes et refoulent la mer; au sud des tremblements de terre qui ouvrent des abîmes ou renversent des montagnes. — Tous les climats, tous les accidents du sol réunis ; en un mot, une image réduite du monde ancien s, et cependant d'une originalité puissante.
l'atmosphère brûlante des vallées italiennes. De Saussure, Voyage dans les Alpes.
1 • Et quantum longis carpent armenta diebus
Exigua tantum gel i dus ros nocte reponit. Virgile, Géorg., 11, 201. Varron (de R. R., I, <) dit plus prosaïquement: Dans la plaine de Rosea, laissez tomber un échalas, le lendemain il est caché sous l'herbe. — 2. En Êtrurie et ilans quelques autres parties de l'Italie, la terre rendait 15 pour l; ailleurs, 10. Vairon, deR. R.l, 44. La fertilité du terrain de Sybaris comme celle do la Campanie était proverbiale. On disait qu'il rendait 100 pour 1. — 3. Ceci peut se soutenir en dehors do toute vue systématique. L'Italie n'a-t-elle pas le soleil de l'Afrique, le chao< de vallées et de montagnes de la Grèce et de l'Espagne, les profondes forêts , les plaines, les marécages de la Gaule, des côtes découpées et des ports comme l'Asie Mineure, la vallée du Nil enfin dans celle du Pô ; toutes deux nées de leur fleuve, avec leur delta, leurs lagunes et leur
Au milieu de cette nature capricieuse et mobile, mais partout énergique dans le bien comme dans le mal, viendront des hommes de races différentes, sans traditions exclusives, et qui mêleront à Rome, dans leurs fêtes ou dans les relations de la vie, l'osque et l'étrusque, le latin et le grec, comme ils y porteront les institutions et les mœurs de toute l'Italie. Cette diversité d'origine sera constatée dans les pages suivantes, mais dès à présent nous savons, par l'étude du sol italien, que la population placée dans des conditions de territoire et de climat qui varient à chaque canton , ne sera point soumise à une de ces influences physiques dont l'action toujours la même produit les civilisations uniformes et exclusives.
L'Italie n'a point, comme la France, l'Angleterre et la Scandinavie, gardé les traces nombreuses d'une race antérieure à l'époque où l'homme savait déjà ouvrir le sein de la terre avec des instruments de métal : elle semble jusqu'à présent n'avoir eu qu'en de certains points ce qu'on a appelé l'âge de pierre; son isolement géographique a permis qu'elle fût peuplée après les vastes pays d'accès facile, qui bordent par l'est, le nord et l'ouest, le pied des Alpes. Mais, ces régions une fois habitées , l'Italie a été de tous les points de l'Europe celui où se sont rencontrées le plus de races étrangères. Tous les pays qui l'entourent contribuèrent à former sa population, et chaque révolution qui les troubla lui valut un nouveau peuple. Ainsi, après de longues guerres, l'Espagne lui envoya les tribus ibériennes
grande cité maritime : Adria ou Venise, Alexandrie ou Damiette, selon les temps? L*s Véoètes , dit Strabon , V, 1, 5, avaient pratiqué dans leurs lagunes des canaux et des digues, comme on en voit dans la Basse Égypte. Dans un autre passage, Ravenne lui rappelle Alexandrie. Voyez au ch. 4 du livre VI les différentes causes qu'il assigne à la supériorité de l'Italie.
des Sicanes et des Ligures ; la Gaule, les Celtes, Sénonais, Boïens, Insubriens et Cénomans; les grandes Alpes, les Étrusques, peut-être d'origine germanique; les Alpes juliennes, les Vénètes, peut être d'origine slave; la côte orientale de l'Adriatique et le Péloponnèse, de nombreuses tribus pélasgiques et illyriennes; la Grèce, ses colonies helléniques; l'Asie Mineure, les Pélasges-Lydiens;les côtes enfin de Syrie et d'Afrique, les colonies plus certaines queTyr etCarthage établirent dans les deux grandes îles italiennes. Et, s'il fallait en croire le patriotique orgueil d'un de ses historiens1, ce serait à l'Égypte elle-même et au monde lointain de l'Orient que l'Étrurie aurait dû ses doctrines religieuses, ses arts et son gouvernement sacerdotal.
L'Italie fut donc le commun asile de tous les fugitifs de l'ancien monde. Tous y vinrent avec leurs langues et leurs mœurs; beaucoup y conservèrent leur caractère primitif et leur indépendance, jusqu'à ce que du milieu d'eux s'éleva une cité qui forma à leurs dépens sa population , ses lois et sa religion : Rome, asile elle-même de toutes les races et de toutes les civilisations italiennes2.
1. Micali, Storia degli antichi popoli italiani, I, 142. Cf. Fréret, l?eclierches sur l'origine et l'histoire des différents peuples d'Italie, Acad. des insc, vol. XVII, Hist., p. 90. — 2. Hâtons-nous de dire cependant que ces questions d'origine et de filiation sont du nombre des procès historiques qu'on instruit toujours sans leur donner jamais une solution d'une telle évidence que tous les esprits puissent l'accepter, et lui accorder force de chose jugée. Le pour et Je contre y sont partout trop mêlés, pour qu'on ne puisse accumuler de part et d'autre des citations ou des interprétations contraires, et cette foule de preuves douteuses qui fatiguent l'esprit plus qu'elles ne l'éclairent. Niebuhr lui-même dit, au sujet d'un de ces peuples : «A quel abus d'imagination ne s'est-on pas livré sur les mystères et la sagesse des Pélasges ! Leur nom scjI est pour l'historien véritable et sérieux un objet désagréable et pénible. Aussi ce dégoût m'avait-il autrefois empêché de parler de ce peuple d'une manière générale, pour ne pas donner lieu à un nouveau débordement d'écrits sur ce malheureux sujet. » Mais plus tard il ne put résister « à ce penchant qui l'entraîne à deviner l'histoire perdue, » et les Pélasges obtinrent de lui 60 pages. Pour nous, après de vains efforts pour concilier sur ces obscures questions qui dominent malheureusement aussi les commencements de Rome, Niebuhr et \ achsmuth, Schlegel et Creuzer, Micali etliossi, Curtius et Muller, Hooke et Grotefend, etc., et tout le chaos des anciennes autorités, grandes et petites, nous résisterons au facile plaisir de faire montre d'une sténle érudition, pour nous attacher aux points les plus
Si Ton excepte les Iapyges qui ont laissé dans la Calabre orientale des inscriptions qu'on n'a pu encore rattacher à un idiome connu , et les Ligures qui paraissent avoir été un rameau d'un autre peuple énigmatique, les Basques des Pyrénées, toutes les races italiotes appartenaient à la grande famille Indo-Européenne qui, descendue des hautes régions de l'Asie centrale, a successivement peuplé une partie de l'Asie occidentale et toute l'Europe. Quand elles pénétrèrent dans la Péninsule, elles étaient déjà arrivées à ce degré de civilisation qui tient le milieu entre l'état pastoral ou nomade , et l'état agricole ou sédentaire. Les noms géographiques les plus anciens en fournissent la preuve : VŒnotie était le pays de la vigne, Y Italie celui des bœufs, et le nom des Opisci signifiait travailleur des champs.
Les plus anciennes de ces populations semblent avoir appartenu au peuple mystérieux des Pélasges, qu'on retrouve à la tête de tant d'histoires, quoiqu'il n'ait laissé de lui-même que l'ineffaçable souvenir de son nom et des constructions indestructibles qui, de l'Asie occidentale jusque dans la Sardaigne', et peut être plus loin encore jusqu'en Espagne (à Tarragone et Sagonte), marquent la trace de son passage. Après avoir porté son industrieuse activité dans la Grèce et ses îles, dans la Macédoine et l'Épire, dans l'Italie et l'Asie Mineure, il disparut, poursuivi, selon l'antique légende, par les puissances célestes, et livré à des maux sans fin 2.
Au commencement des temps historiques, on ne rencontre plus de ce grand peuple que des débris incertains, comme on découvre au sein de la terre les restes mutilés de créations primitives. C'est tout un monde enseveli, une civilisation précoce arrêtée , et que les tribus victorieuses ont calomniée après l'avoir détruite. — Des victimes humaines ensanglantaient, dit-on, leurs autels, et dans un vœu ils
essentiels, et nous reproduirons sinon le vrai qu'on ne saurait peut-être trouver ici, au moins le vraisemblable..— 1. Voyez les Recherches de M. Petit-Radel, que Micali n'a combattu, ce nous semble, que par d'assez faibles raisons. — 2. Denys d'Halic, I, 5.
offrirent la dîme de leurs enfants. Les prêtres dirigeaient à leur gré les nuages et la tempête, appelaient la neige et la grêle, et, par leur pouvoir magique, changeaient les formes des objets; ils connaissaient les charmes funestes; leur regard fascinait les hommes et les plantes; sur les animaux, sur les arbres, ils répandaient l'eau mortelle du Styx; et, s'ils savaient guérir, ils savaient aussi composer les poisons subtils. — Ainsi, dans les mythologies du Nord, les Goths ont relégué aux extrémités de la terre, sous la ligure de nains industrieux et de magiciens redoutables , les Finnois, qu'ils avaient dépossédés. Gomme les Pélasges, ils ouvrent les mines et travaillent les métaux ; et ce sont eux qui forgent pour les dieux odiniques les liens indissolubles du Loup Fenris, comme Vulcain, le dieu pélasgique, avait fabriqué, pour des divinités nouvelles aussi, les chaînes de Prométhée.
Il semble donc qu'il y eut au nord et au sud de l'Europe deux grands peuples qui connurent les premiers arts et commencèrent cette lutte contre la nature physique que notre civilisation moderne continue avec tant d'éclat. Mais tous deux furent domptés, et maudits après leur défaite, par des tribus guerrières, qui regardèrent le travail comme une œuvre servile , et firent de l'esclavage la loi du monde ancien.
En Italie, où leurs premières colonies arrivèrent à une époque reculée, les Pélasges couvrirent sous divers noms la plus grande partie des côtes marécageuses de la Péninsule'. Au nord, dans les basses plaines du Pô, et sur les côtes de l'ouest, depuis l'Arno, étaient des Sicules2 ; au sud-
1. Prideaux, in Marm. Oxon., a réuni, p. 1*27-190, à peu près tout ce qui se r ipporte à l'époque pélasgique. — 2. Hellanicus (ap. Den.), 28, donne aux Pélasges Spina à l'embouchure du Pô. Scymnus, v. 216, dit : Après la Ligystique vient le pays des Pélasges, et Valerius Klaccus regarde les Sicules comme desiirecs. Festus, v. Major Gracia. Micali, qui veut pairiotiquenient restreindre le nombre et l'importance des colonies étrangères, ne voit dans les Sicuhs et les Ombriens que deux rameaux du grand peuple des Aborigènes, qui, selon lui, couvrit d'abord l'Italie et lui donna sa première civilisation. Los Étrusques mêmes lui paraissent indigènes.
ouest des Chones, des Morgètes et surtout des Œnotriens qui avaient comme les Doriens de Sparte des repas publics1; au sud-est, des Peucétiens2, des DauniensetdesMessipiens, divisés en Calabrois et en Salentins, qu'une tradition fait venir de la Crète; à l'est enfin, des Liburnes, de cette race illyrienne' qu'il faut peut-être confondre avec la race pélas
1. Arist. , Pol. Vil, 9, 3. Hérodote, T, 167, fait monter l'Œnotria jusqu'au Silarus; il y met Élée. — 2. Festus, s. v. Daunia, fait de ce peuple des lllyriens. — 3. Pl., III, 19. Une partie de la vallée du Vomano. dans l'AbruMe ultérieure, porte encore le nom de la \alle Siciliana. Au nord du Monte Gargano, on trouve aussi un Monte Liburno. Nicand., de Perg., ap. Ant., Liber, 31, nous a conservé un vieux récit qui fait venir dans la Iapygie, Peucetius, Daunuset lapyx avec une multitude d'Illynens. ïdoménée lui-même amena, dit-on, des 111 j riens dans le pays des Salentins (Fest., v. Salentini; Serv. ad jEn. III, 400). Il y avait en Illyrie un pays nommé Iapodia, dont les habitants se tatouaient comme les Thrace*, leurs ancêtres (Sir., VII, 5, 4); or, à Arpi, on retrouve des jeunes filles qui passaient leur vie dans le célibat, et qui se teignaient le visage avec des sucs d'hcrbesfLycoph., vers ll51-â8;Timée, ap. Tzct.)Au dire d'Êphore (Str., VI, 1,12), ces I apodes se seraient étendus jusqu'au lieu où s'éleva Crotone, et par conséquent auraient occupé une partie de TŒnotrie. Les Cbaones ou Chones rapppllentlesChaoniensd'Êpire. Il y avait deux Pandosia, une en Italie, l'autre en Épire, et toules deux voisines d'un fleuve Achéron. Tite-Liv. VIII, 24. De tout cela il semble résulter que les peuples de race illyrienne auraient couvert toute la côte orientale, précisément placée vis-à-vis de l'Ulyrie, tandis que le littoral de l'ouest aurait été occupé par des Pélasges. Mais Micali lui-même (II, 356). et je suis fort tenté de le suivre, identifie, contrairement à l'opinion de Niebuhr, les Pélasges, les lllyriens et les Liburnes. C'est aussi l'opinion des critiques Dalmates, qui ont retrouvé une grande analogie entre 1 osque et les débris de l'ancien illyrien conservé dans le dialecte des Skippetars, et qui font des Sicules un peuple illyrien. Ceci ne nous aiderait-il pas à retrouver l'origine si mystélieuse des Aborigènes ? En effet, si d'une part il y a de nombreux rapports et même identité d'origine entre les Pélasges et les lllyriens, et que de l'autre on retrouve une foule de racines communes à l'illyricn et à l'osque, et une grande analogie entre ces deux langues, n'en résulte-t-il pas que lcsOsques sont des lllyriens, c'est-à-dire des Pélasges ; comme le ferait d'ailleurs supposer, en dehors de toute autre considération, la disposition des lieux, puisque les lllyriens sont le peuple le plus voisin de l'Italie, celui qui pouvait le plus facilement s'y établir, soit en traversant l'étroite mer qui sépare la presqu'île des côtes illyriennes, soit par les Alpes juliennes, le seul passage facile pour pénétrer parterre en Italie. Si les Os.[iies sont des Pélasgeslllyriens, alors s'expliquerait l'extension de la langue osque jusqu'aux extrémités de laCalabre; car on ne peut en attribuer l'importation dans l'Italie méridionale, qui, dans quelques auteurs, porte le nom d'Opica, aui Samnites, qui y sont venus plus tard. De tous les Pélasges, Mioali fait des Osques ou des Sabelliens; il faudrait donc renverser sa proposition et voir dans les Osques et dans les Sabelliens, des Pélasges. Grote admet la parenté
gique, et qu'on nous montre mêlée dans le* Picenum avec des Sicules.
Dans la querelle si vivement engagée entre l'Italie et l'Allemagne sur les origines des peuples italiens, tout le fort delà lutte a porté sur lesTyrrhéniens; car il s'agissait dans cette question de décider à qui, des Lydiens, des Pélasges, des indigènes de la Péninsule ou d'un vieux peuple germain, reviendrait l'honneur de la civilisation la plus' originale de l'ancienne Italie'. Partout où Mebulir rencontre ce nom, il reconnaît des Pélasges; et c'est à ces Pélasges qu'il attribue la fondation de toutes les villes surnommées tyrrheniennes, que Caton et Varron donnaient aux Étrusques. De nombreux témoignages attestent, il est vrai, l'antique séjour entre le Tibre et l'Arno des Pélasges tyrrliéniens, principalement établis dans les villes d'Agylla (Cœre)\ d'Alsium, de Pyrgi, de Pise et de Tarquinies; et du temps des empereurs, la tradition qui les conduisait de la Lydie jusque sur les bords du Tibre était nationale à la fois à Sardes et dans l'Étrurie \ Quoi qu'il en soit de cette origine, les Pélasges Tyrrhéniens eurent sans doute une puissance qui étendit au loin leur nom, car, malgré la conquête du pays par les Rha-Sena, les Grecs ne connurent jamais entre le Tibre et l'Arno que le peuple des glorieux Tyrrhéniens".
Mais si l'on admet, malgré Micali, l'existence de cesTyrrhéniens, leur sacrifiera-t-on, comme .\iebuhr, les Étrusques? Les deux écoles ont oublié, ce nous semble, une observa-
des Œnotricns, des Sicules, etc., avec les Êpirotes. Tous, dit-il, ont même langue, mêmes mœurs, même origine et peuvent être compris sous le nom de Pélasges. Il ajoute : They were not very widely separated from the ruder branches of the Hellenic race (History of Creece, 111, p. 468). L'inlluence pAlasgique se reconnaît dans la plus ancienne religion de Rome, surtout dans le culte de Vesta, t:t se retrouve jusque dans les livres sibyllins, qui recommandèrent la construction d'un temple aux Dioscures, le culte de la Bonne Déesse et le sacrilice de deux Gaulois et de deux Grecs. Knfin, Saînothrace, centre de la religion pélasgique, fit reconnaître du sénat sa parenté avec Home. Plul., Marccll., 30. — 1. Den. I, -.27-30, discute déjà cette opinion. — 2. Voy. p. 3'i, note 1. — 3. Tac, Ânn.t IV, 55 et Strab., V, 1, 2. — 4. Hésiod., Théog. v. 1105 et 1106.
tion importante : c'est que les Romains, qui certainement ne l'avaient pas appris des Grecs, appelaient Tusci ou Etrusci1 les Rha-Sena, leurs voisins, et que les tables Eugubiennes, monument étrusque, les nomment également Turscum, preuve évidente que le nom des Tyrrhéniens était aussi national dans TÉtrurie. Et que peut signifier cet usage indigène des deux noms, si ce n'est la coexistence des deux peuples? Après la conquête, les Tyrrhéniens ne furent ni exterminés, ni bannis; leur nom même prévalut chez les nations étrangères, comme en Angleterre le nom des Anglo-Saxons sur celui des conquérants normands; et les progrès ultérieurs de la puissance étrusque parurent être ceux des anciens Tyrrhéniens2.
Les Pélasges formèrent donc sur les côtes de la Péninsule une première couche de population, que recouvrirent bientôt d'autres peuples. Au milieu de ces nouveaux venus, les anciens maîtres de l'Italie, comme les Pélasges de la Grèce, perdirent leur langue, leurs mœurs, leur liberté et jusqu'au souvenir de ce qu'ils avaient été. Il n'en resta que ces murailles cyclopéennes de l'Étrurie et du Latium, ces blocs énormes posés sans ciment, et qui ont résisté au temps comme aux hommes3. Quelques Pélasges cependant échappèrent; et, cédant au mouvement de l'invasion qui s'opérait du nord au sud, gagnèrent de proche en proche la grande île à laquelle les Sicules donnèrent leur nom, et
1. Les Grecs disaient Tu^yjvoî et Tupar.voi, d'où, par la forme étrusque Turscum, on arrive aisément à Tusci, Etrusci et Etruria. M. Mittiiigen, dans une dissertation sur les découvertes récemment faites en Toscane, soutient que le sud-est de l'Étrurie fut habité, do 600 à 350, par un peuple d'origine et de civilisation helléniques. — 2. Niebuhr admet bien la coexistence de deux peuples, en faisant de l'un l'esclave de ïautre ; mais il rejette les conquêtes étrusques en ■ ampanic et dans le Picenum. — 3. Les murs pélasgiques de Norba existent encore. « A Segni, les murs, composés de blocs énormes, forment une triple enceinte. A Alatri, on voit encore la citadelle pélasgique. Les murs ont quarante pieds de haut, et quelques pierres huit à neuf pieds de long. Le faîte d'une des portes de la ville est formé par trois blocs posés l'un à côlé de l'autre. Ces pierres ont été taillées avec soin et ajustées avec art. Le joint des pierres est parfait. C'est un ouvrage de géants, mais de géants adroits. «Ampère, V Histoire romaine à Rome.
où les Morgètes les suivirent1. Tour ceux qui préférèrent à l'exil la domination étrangère, ils formèrent dans plusieurs parties de l'Italie une classe inférieure, qui resta fidèle, dans son abaissement, à cette habitude du travail, un des caractères de leur race. Dans l'OEnotrie, les occupations basses ou serviles, c'est-à-dire toute l'industrie 2, demeura leur partage, comme dans l'Attique, où on leur avait confié la construction de la citadelle d'Athènes. Et, suivant une des conjectures de la critique allemande, ces arts étrusques si vantés, ces ligures en bronze :> et en terre cuite, ces dessins en relief, ces vases peints semblables à ceux de Corinthe, etc., ne seraient que l'œuvre des Pélasges restés serfs et artisans sous les Lucumons étrusques.
Depuis deux siècles les Pélasges dominaient en Italie, quand les tribus ibériennes des Sicanes et des Ligures, chassées de l'Espagne par une invasion celtique, se répandirent sur le littoral de la Méditerranée, des Pyrénées jusqu'à l'Arno. En Italie, elles occupèrent sous divers noms une grande partie de la Cisalpine et les deux versants de l'Apennin septentrional. Leurs continuelles attaques, sur-
1. Thucydide VI , 2, montre les Siculcs fuyant en Sicile devant les Opiques. — 2. C'est à Témésa (Tcmpsa, dans le Brutium) que les Taphiens venaient échanger du cuivre contre du fer brillant. Odyssée, I, 184. Au temps de Thucydide (VI, 2). des Sicules habitaient encore cette ville. Etienne lie Bvzmce, v. Xîoi, dit que les Grecs Italiens traitaient les Pélasges comme les Lacédémonicns lesHiloies. — 3. Qu'on n'oublie pas que, suivant la tradition, c étaient les Telchines qui avaient trouvé l'art de travailler les méiaux et qui avaient exécuté les premières images des dieux. Niebuhr, qui était plui philologue encore qu'historien, et qui avait entrepris la restitution de la langue osque, poursuivie par le d cteur Klenzc, a remarqué la singulière coïncidence qui existe dans le lalin et dans le grec entre les mots qui désignent une maison, un champ, une charrue, le labourage, le vin, l'huile, le lait, les bœufs, les porcs, les moutons, les pommes (d aurait pu ajouter metallum, argenlum, ars et agere, avec leurs dérivés abacus, etc.), et en général tous les mots qui concernent l'agriculture et une vie pa'sible, tandis qu'au contraire tous les objets qui ont rapport à la guerre ou à la chasse, duellum, ensis.sagiita , hast a, sont désignés par des mots étrangers au grec. Ce fait s'explique si on remarque que les Pélasges , paisibles et industrieux, ont formé le fond de la population en Grèce et en Italie, surtout dans le Latium, où les Sicules restèrent mêlés aux Casci. (Cf. Varron, V, p); et Mullor, 1, 17; Mommsen. liv. I, passim.)
tout celles des Sicanes 1 , la plus avancée vers le sud-est des tribus ibériennes, forcèrent les Sicules à s'éloigner des rives de l'Arno. C'était le commencement des désastres de cette nation, qui s'était dite autochthone, afin de prouver ses droits à la possession de l'Italie.
Lorsque, quatre siècles plus tard, les Étrusques descendirent de leurs montagnes, ils chassèrent les Ligures de la riche vallée de l'Arno, et les repoussèrent jusque sur les bords de la Macra. Il y eut toutefois, pendant longtemps encore, de sanglants combats entre les deux peuples, et, malgré leur poste avancé de Luna, les Étrusques ne purent se maintenir en paisible possession des terres fertiles qu'arrose le Serchius2. Près de là, sur le San-Pellegrino, le sommet le plus élevé de l'Apennin septentrional (1573 mètres), et dans les gorges impraticables d'où descend la Macra, habitaient les Apuans, qui, du haut de leurs montagnes, épiant les routes et la plaine, ne laissaient ni trêve ni relâche aux marchands et aux laboureurs toscans.
Séparés, suivant le génie de la race ibérienne, en autant de tribus qu'ils avaient de vallées et toujours en armes les uns contre les autres, ils conservèrent cependant le nom général de Ligures et quelques coutumes communes à tous : la loi sacrée*, le respect pour le caractère des féciaux et l'usage de dénoncer la guerre par des ambassadeurs *. Leur mœurs aussi étaient partout semblables : c'étaient celles de pauvres et incultes 5 montagnards auxquels la nature avait donné le courage et la force, au lieu des biens et des
l.Thucyd., VI, 2, admet formellement les Sicanes pour tribu ibérienne, w; 8è àX^eia eupiaxsTai. Quant aux Ligures, Scylax [Pèripl.) les distingue des Ibères, et Den\s, I, 10, ainsi que Catnn {ap. Serv., XI, 701-71')), ignore leur origine. Niebubr et Micali ne reconnaissent pas leur filiation ibérienne, et les identifient ;ivec les Sicules; mais Guil. de Humboldt a montré que des Ibères s'étaient certainement établis sur le continentde l'Italie et dans ses îles. — 2. Le pays de Lucques est appelé le jardin de la Toscane, qui est elle-même une des plus fertiles contrées de l'Italie. — 3. Tite- Live, V, 38. — 4. Diod., m Fragm. Vat., II, p. 72. — 5. Leur langue s'est perdue sans laisser de traces, et aucune inscription ligurienne n'a été trouvée dans leurs montagnes.
douceurs d'un sol fertile'. Les femmes y travaillaient, comme les hommes, aux plus rudes ouvrages, et allaient se louer pour la moisson dans les campagnes voisines, tandis que leurs maris couraient la mer sur de frêles navires, jusqu'en Sardaigne, jusqu'en Afrique, contre les riches marchands de Marseille, de l'tëtrurie et de Carthage*. — Point de villes, si ce n'est Gênes, leur marché commun, mais de nombreux et pauvres villages cachés dans la montagne et où les généraux romains ne trouvèrent jamais rien à prendre. Quelques rares prisonniers et de longues liles de chariots, chargés d'armes grossières, furent toujours les seuls ornements des triomphes liguriens8.
Peu de peuples eurent une telle réputation d'activité laborieuse et infatigable, de sobriété et de courage. Pendant quarante ans, leurs tribus pauvres et isolées tinrent en échec la puissance romaine, et on n'eut raison d'eux qu'en les arrachant à ce sol ingrat4 où ils voyaient toujours la famine menaçante, mais où ils trouvaient aussi le premier des biens, la liberté.
A l'autre extrémité de la Cisalpine, habitaient les Vénètes. Les deux peuples contrastent comme les deux pays. Au milieu de ces belles plaines qu'a fécondées le limon de tant de fleuves, sous le plus doux climat de l'Italie, les Vénètes ou les Victorieux5, comme on les appelait, avaient échangé leur pauvreté et leur courage contre des mœurs énervées et timides. Ils avaient, dit-on, cinquante villes* et Padoue, leur capitale, fabriquait des étoffes en laine fine et des draps que, par la Brenta et le port de Malamocco, elle exportait au loin ; les chevaux qu'ils élevaient étaient recherchés pour les courses d'Olympie, et ils allaient vendre,
l. Viig., Géory. , II, 1GP. Assuelum malo Ligurem. Diod., IV, 20. Tite-Live, XXVII , 4, XXXIX, I. — 2. Possidcnius ap. Strab., III, 4, 17 et Diod. V, 39. — 3. Au ptemier triompha de Paul-Emile , Tite-Live. XL, 34. — 4. 40 000 Apuans. les plus Iraves des Ligures, furent transportés dans le pays des Hircins, et trente fois, s'il n'y a pas faute dans le texte de Pline, on força les Ingaunesà changer de demeure : Ingaunis Liguribus agro tricies dato, Pl., III, 6. C'est la méthode asiatique. — 5. C'est le sens donné par Hésychius au mot Hénètes, s. v. 'EvettSa;. — G. Scymn., v. 388.
en Grèce, en Sicile, l'ambre jaune qu'ils tiraient de la Baltique. L'industrie et le commerce accumulèrent dans leurs mains des richesses qui souvent tentèrent les pirates de l'Adriatique. Mais aussi jamais on ne les vit en armes, et ils reçurent honteusement, sans combat, sans résistance, la domination romaine; car pour les peuples vie trop facile et courage, mollesse et dévouement, faiblesse morale et énergie politique vont rarement ensemble, surtout aux â^es de civilisation toute matérielle; et c'est par là que la nature physique, sol et climat, agit si puissamment sur les sociétés primitives, dont elle fait en partie les destinées.
Entrés en Italie à la suite des Liburnes de l'Myrie, ou venus peut-être des bords du Danube1, ils chassèrent dans les montagnes du Yéronais, du Trentin et du Brescian les Euganéens, qui avaient possédé avant eux le pays entre l'Adriatique et les Alpes rhétiennes. Au temps d'Auguste, on retrouve les Euganéens entre l'Adige et le lac de Como, et ils ont même laissé leur nom aux collines volcaniques qui s'élèvent entre Este et Padoue. '
Au nord des Vénètes, les Carnes, probablement d'origine celtique, couvraient le pied des montagnes qui ont pris leur nom, et de sauvages Illyriens avaient occupé l'istrie.
A une époque probablement contemporaine de l'invasion des Ligures, arrivèrent les Ombriens* (Amraf les nobles, les vaillants) qui, après de sanglants combats, s'emparèrent de tous les pays possédés par les Sicules dans les plaines du Pô. Poursuivant leurs conquêtes le long de l'A-
1. Le géographe Mannert soutient leur origine slave.— 2. L'origine gauloise des Ombiiens accréditée dans i'antiquité par Corn. Bocclius, écrivain perdu que Pline cite plusieurs fois, par Solin (ch. n), Servius (ad ,#n. XII, 753) et Isidore, Orig. IX, 12, a été reprise par Fréret, dom Martin, Uist. de* Gaules, prOt'. p. ,">7 et en dernier lieu par M. Ara. Thierry. Bdhain, dans les Procetdingsof the Lrisli Acadeuiy, a aussi essayé de montrer la parenté de la langue des tables eugubiennes avec les langues celtiques (Dublin, 1838); mais celte opinion fï>t très-conlesiée eu Italie et eu Allemagne. Des inscriptions trouvées en Ombtïe, sur la frontière, il est vrai, du pays des Sabins, annonceraient une langue lat ne; il faudrait alors les rattacher à la race italiote des Osces .Sabelliens. Pline, III, 14, dit dVux : yens antiquissima Italia-; Florus répète la même chosn, I, 17.
driatique, ils refoulèrent vers le sud les Liburnes dont il subsista à peine quelques restes (Praetutiens et Péligniens) 1 sur les bords de la Pescara, et pénétrèrent jusqu'au Monte- Gargano, où se conserve encore aujourd'hui leur nom2. A l'ouest des Apennins, ils soumirent une partie des pays situés entre le Tibre et l'Arno'. Les Sicanes qui s'y étaient fixés se trouvèrent enveloppés dans la ruine des Sicules, et plusieurs troupes réunies de ces deux peuples émigrèrent ensemble au delà du Tibre. Mais ils y rencontrèrent de nouveaux ennemis; les Aborigènes, encouragés par leurs désastres, les repoussèrent peu à peu vers le pays des ÛEnotriens, qui, à leur tour, les contraignirent d'aller avec les Morgètes chercher un dernier asile dans l'île qu'ils appelèrent de leur nom. Les Sicanes partagèrent encore une fois leur sort et passèrent après eux en Sicile, tandis que leurs frères, plus heureux, résistaient à toutes les attaques dans les montagnes escarpées de la Ligurie*.
Héritiers des Pélasges du nord de l'Italie, les Ombriens dominèrent des Alpes jusqu'au Tibre d'un côté, jusqu'au Monte-Gargano de l'autre, et partagèrent ce vaste territoire en trois provinces : l'Isombrie ou basse Ombrie, dans les plaines à demi inondées du Pô inférieur; l'Ollombrie ou haute Ombrie, entre l'Adriatique et l'Apennin; la Vilombrie ou Ombrie maritime, entre l'Apennin et la mer Tyrrhénienne.
A la façon des Celtes et des Germains, ils habitaient dans des villages ouverts, au milieu des plaines, dédaignant d'abriter leur courage, comme les Pélasges et les Étrusques, derrière de .hautes murailles, mais exposés aussi, après une défaite, à d'irréparables désastres. Quand les Étrus-
l. Ovide, qui était Iui-mAme Pélignicn, donne à ce peuple une origine sabine, Fast., III, V, 9b.— 2. Scylax, Péripl., p. 0 Cf. la carie du royaume de Naples de Rizzi Zannoni. Au centre de ce groupe de montagnes se trouvent, oulre h valle dcgli Umbri, d'autres localités nommées Calino d'Umbra, Umbricchio, Coynetto d'Umbrî, Mic. I, 71. — 3. L'Ombrone lire d'eu* son nom, et Serv.t X, 201, attribue aux Sarsinates Ombriens la fondation de Pérou-e. —4. Denys, |, 73, et Thucyd., VI, 2, fixent cette migration deux cents ans après la guerre de Troie.
ques descendirent dans la Lombardie, les Ombriens vaincus perdirent d'un coup trois cents bourgades1. Cependant, dans les cantons montagneux de l'Ollombrie, leurs villes, à l'exemple des cités tyrrhéniennes qui s'élevaient dans le voisinage, montèrent sur les hauteurs et se couronnèrent de murailles : ainsi, Tuder près du Tibre, Nucéria au pied de l'Apennin, Narnia sur un rocher qui dominait le Nar, Mévania, Intéramna, Sarsina, Sentinum, etc., qui par leurs constructions annoncent une civilisation plus prudente, mais aussi plus avancée 2.
Pendant trois siècles, la domination des Ombriens subsista et valut à ce peuple un grand renom de puissance ; mais elle fut brisée par l'invasion étrusque. Tandis que les Sabins s'établissaient à leurs dépens dans les pays entre le Tibre et l'Apennin, les Rha-Sena leur enlevèrent les plaines du Pô et l'Ombrie maritime, où les attaques des Tyrrhéniens, restés maîtres d'une partie du pays, avaient ébranlé déjà leur puissance. Restés entre l'Apennin et l'Adriatique, ils y furent encore poursuivis par les Étrusques et restèrent soumis pour quelques siècles à ce peuple1 avec lequel ils furent désormais unis d'intérêts, de destinées, et jusqu'à un certain point de langue- et de religion.
Pour négocier avec les Ombriens, Fabius dut, en effet, se servir d'un interprète toscan 4, et leurs monnaies portaient des caractères étrusques. Des deux côtés de l'Apennin, la loi sacrée était en vigueur, et les devins de l'Ombrie n'avaient pas moins de réputation que les augures de la Toscane6. Dans les tables eugubiennes, on voit des peuples étrusques et ombriens se réunir pour des sacrilices com-
1. Pl., III, 14. Il ne faut pas prendre ce nombre à la lettre. — 2. Ces fortifications sont peut-être l'ouvrage des Étrusques, car l'Ombrie leur resta longtemps soumise. Umbria veto pars Tuscùr, Serv.. XII, 753- Tite-Live, V, 33, dit, sans restricti. n, que 1 empire toscan embrassjit entre les deux mers toute la largeur de l'Italie. Au reste, nous croirions volontiers qu'il y eut mélange entre les deux peuples, surtout vers leur commune frontière; et qu'une boi.ne partie des Ombriens étaient Étrusques de sang comme de langue. — 3. Voy. note 2, p. 31. — 4. Tite-Live, IX, 36.— 5. Cic, de Divin., 1,41.
muns, comme dans l'histoire ils se montrent souvent alliés pour les mêmes guerres. Ainsi, les Ombriens prirent part à la conquête de la Campanie où les villes de Nucéria et d'Aceme rappelaient par leur nom deux cités ombriennes, • et à la grande expédition des Étrusques contre les Grecs deCumes'. Lorsque l'Étrurie comprit que la cause des Samnites était celle de l'Italie tout entière, FOmbrie ne lui lit pas défaut à ce dernier jour, et soixante mille Ombriens et Étrusques, restés sur le champ de bataille de Sutrium, attestèrent l'antique alliance et peut-être la fusion des deux peuples. Enfin, quand la liberté perdue ne laissa plus d'autre joie que le plaisir et la mollesse, ils s'y plongèrent; et les deux peuples restèrent encore unis dans une même réputation d'intempérance 2. Tous deux aussi avaient eu les mêmes ennemis à combattre, Home et les Gaulois : avec cette différence, due à la disposition des lieux et à la direction de l'Apennin qui couvrait l'Étrurie contre les Gaulois et l'Ombrie contre Rome, que celle-ci avait paru d'abord plus redoutable aux Étrusques qu'aucune barrière ne séparait d'elle, et ceux-là aux Ombriens dont le pays s'ouvrait sur la vallée du Pô. Les Senons en envahirent même une partie considérable et prirent toujours à travers l'Ombrie dans leurs courses vers le centre et le sud de la Péninsule.
Les Ombriens étaient divisés en de nombreuses peuplades indépendantes, dont les unes habitaient les villes, les autres la campagne3. Ainsi, tandis que la masse de la nation faisait cause commune avec les Étrusques, les Gamertains traitaient avec Rome sur le pied d'une parfaite égalité ; Ocriculum obtint aussi l'alliance romaine, mais les Sarsinates osèrent attaquer seuls les légions et fournirent aux consuls deux triomphes. Pline comptait encore, de son temps, dans l'Ombrie, quarante-sept peuples distincts4, et cette séparation de populations urbaines et rustiques, cette passion de
1. Str., V, 4, 3; Pl., III, r>; Denys, VU, 3. — 2. Aut pastus Umber mit obcsus Etruscus, Catulle, XXXIX, v. tl. Sur la dissolution des mœurs étrusques, cf. Théopomp., ap. Athen., XII, 14. — 3. Ptaya et tribus, Tite- Live, IX, 41 et XXXI, 2. - 4. Pl., III, 14.
ANCIENS PEUPLES D3 1/lTALlE. 31
l'indépendance locale, cette rivalité des villes, furent toujours l'état normal de la Komagne, de la marche d'Ancône et de presque toute l'Italie. Au quinzième siècle, comme dans l'antiquité, il y avait encore dans la Roraagne des communautés de paysans entièrement libres, et toutes les villes formaient des municipalités jalouses1. Aussi, cette race énergique qui ne connut pas l'esprit processif des Homains et où la force décidait du droit -, ces hommes que Napoléon a proclamés les meilleurs soldats de l'Italie, ontils, grâce à leurs divisions, facilement subi l'ascendant de Rome, et plus tard obéi au plus débile des gouvernements.
Notre civilisation occidentale, si jeune encore et de si bonne heure sortie du sanctuaire, a cependant, comme le vieil Orient, ses impénétrables mystères, son Égypte européenne. C'est un peuple industrieux, commerçant, artiste et guerrier; rival des Grecs tout en subissant leur influence, longtemps puissant et redouté dans toute la Méditerranée, qui a disparu, en nous laissant pour énigme une langue inconnue, et pour preuve de ce qu'il avait été, dMnnombra- . bles monuments : vases, statues, bas-reliefs, ciselures, objets précieux pour le travail et la matière. — Un peuple assez riche pour ensevelir avec ses chefs de quoi solder des armées ou bâtir des villes ; assez industrieux pour inonder l'Italie de ses produits ; assez civilisé pour avoir une littérature étendue, et couvrir d'inscriptions ses monuments et ses tombeaux. Mais tout cela est muet : et la science moderne, frappée d'impuissance, n'a su interpréter encore qu'une trentaine de mots de la langue étrusque8.
D'où venaient-ils? Les anciens eux-mêmes l'ignoraient.
1. Cf. L. Ranke, Histoire de la papauté, etc., II, 198. — 1. 'Ojxgpixol ôtav itpo; àXXViXovç êy<i><jiv àuç-.oôiitrjfft*, xaôemXiaOsvce; w; èv noXéua) (jtdt- •/ovTai* x»t ÔoxoOic Sixaiotepa XéyEtv ol tov; èvavu&y; àjtowçàÇxvre;. Nie. de Damas, op. Siob. serin. , XIII. C'était déjà le duel judiciaire du moyen âge. Ils di.-aient aussi : 'Avayxaî^v ^ vixâv ^ àrcoQyYpxeiv. Ibid. — 3. Voir l'ouvrage de M Noël des Vergers : VÉlrurie et les Étrusques ou Dix ans de fouilles dans les maremmes toscanes. Varr. , L. L. IV, 9, pule de tragédies étrusques. Quant aux inscriptions, nous en avons près de 2000, mais nous ne pouvons les comprendre, et Max Mûller [La Science du langage, 1861) a
Trompés par le nom des Tyrrhéniens, qui avaient précédé les Étrusques au nord du Tibre, les Grecs les prirent pour des Pélasges, et les firent voyager de la Thessalie et de l'Asie Mineure jusqu'en Toscane. Mais, au témoignage de Denys, leur langue, leurs lois, leurs usages, leur religion n'avaient rien de commun avec ceux des Pélasges. Niebuhr et Otf. Mûller font sortir les Étrusques ou Rha- Sena, comme ils se nommaient eux-mêmes, des montagnes de la Khétie*. Hien ne s'oppose en effet à ce que les Étrusques, qui plaçaient au nord 2 la demeure de leurs dieux , et leur donnaient le nom Scandinave des Ases 3 soient regardés comme un peuple germain, guerrier et religieux; conquérant, et soumis encore aux idées orientales ; car l'histoire et la mythologie des Goths, à l'autre extrémité de la Germanie, offre les traces évidentes de leur origine asiatique : la domination des prêtres, la division en castes et la prédominance du dogme de la fatalité. Ces trois caractères, qu'on retrouve de plus en plus prononcés à mesure qu'on remonte plus haut dans le cours des siècles et qu'on se rapproche davantage de l'Asie, sont les traits dominants de la civilisation étrusque, qui a de commun encore avec les littératures sémitiques l'omission des voyelles brèves, le redoublement des consonnes, et l'écriture de droite à gauche. Le nain Tagès fait penser aux nains habiles et aux magiciens de la Scandinavie, en même temps que les figures au gros ventre, trouvées à Cervetri,
été obligé de passer l'étrusque sous silence. M. A. Maury le rapproche des langues aryanes, surtout du celte, et cette opinion tend à prévaloir. — 1. Tite-Live, V, 33, Pline(IIl, 20), Justin (XX, h), soutiennent au contraire que les Rhctiens sont des Étrusques réfugiés dans les Alpes après la conquête de la Loa»bardie par les Gaulois. G. de Humboldt voudrait les assimiler à ses Ibères, et Micali revendique pour eux une origine italienne, en supposant de mystérieuses communications avec l'Êgypte et l'Orient. Cluvier, Heyne et Fréret ont adopté l'opinion de Tite-Live. Niebuhr suppose que la langue singulière de Grœden, dans le Tyrol méridional, < st un débris de la langue étrusque. Beaucoup de noms de lieux y rappellent Us Rba- Sena. Tout récemment Ogiuli a essayé de prouver, dans le Giornale Acadico, la parenté des Germains et des Étrusques. — 2. Fest., s. v. Sinistrœ res. — 3. .Esar, Etrusca lingua, Deus vocaretur, Suet., Oct. 97.
et ces dieux à quatre ailes, deux ouvertes et deux abaissées vers la terre, rappellent les Cabires pélasgiques et les divinités phéniciennes.
On a rapproché plus haut les deux races industrieuses et partout persécutées des Finnois et des Pélasges, on peut aussi rapprocher les deux peuples qui ont pris leur place : la langue énigmatique des Rha-Sena, des Runes Scandinaves; Odin et les Ases, et les familles royales des Goths, des Lucumons toscans, à la fois nobles et prêtres ; car les Germains réunissaient ce que l'Orient sépare, la religion et les armes, la caste des prêtres et celle des guerriers. Le caractère grave, mélancolique et religieux des Étrusques, le respect pour les femmes, la douceur envers les esclaves1 et cependant le goût du sang mêlé aux plaisirs2, la longueur et l'abondance des repas, rappellent aussi les mœurs germaniques. Et si les Goths croyaient à la mort des dieux et osaient lutter contre eux, les Étrusques prédisaient le renouvellement du monde3, et savaient par leurs formules contraindre la volonté divine.
Les Étrusques seront donc, pour nous, descendus des Alpes dans la vallée du Pô, apportant de l'Asie, qu'ils avaient peut-être quittée depuis peu de siècles, leur gouvernement sacerdotal, et des montagnes où ils venaient de séjourner, cette division en cantons indépendants qui a existé, dans tous les temps, chez les peuples des Alpes. Ils s'établirent d'abord au nord du Pô où Mantoue garda si longtemps leur empreinte, et où ils possédèrent jusqu'à douze grandes villes ; puis franchirent l'Apennin et vinrent s'établir entre le Tibre et l'Arno. Ils trouvèrent là des Pélasges tyrrhéniens en possession des croyances, des tradi-
1. Denys, IX, 5. Les Véiens ne craignaient pas de leur confier des armes ; et de les enrôler dans leurs troupes. — 2. Ils avaient l'usage des sacrifices humains, imaginèrent les combats de gladiateurs et se plaisaient à décorer leurs tombeaux de scènes sanguinaires. Cf. FÉtrurie de M. des Vergers, pas- «m.— 3. Ils fixaient aussi un terme à la vie des dieux. Varr., ap. Arnob. Il est bien entendu que nous ne voulons faire ressortir ici qu'une ressemblance fortuite entre deux peuples si éloignés, mais plus rapprochés peut-être à leur point de départ.
tions et des arts helléniques ; en relation, par leur commerce, avec les Grecs de l'Italie méridionale et de l lonie. Ces Pélasges, défendus par des villes plus fortes que les bourgades ouvertes des Ombriens, ne purent être chassés ou exterminés, et formèrent une partie considérable de la nation nouvelle1. Serait-ce aller trop loin que de reconnaître dans les immenses travaux de dessèchement des Étrusques, dans leurs impérissables constructions, dans leur habileté à expliquer les présages et dans leur industrieuse activité, l'influence, les conseils et l'exemple de ces Pélasges qui creusèrent, dit-on, à travers une montagne les canaux du lac Copaïs, bâtirent les enceintes, encore debout aujourd'hui, d'Argos, de Mycènes et de Tyrinthe, et passèrent pour magiciens à cause de leur savoir? Ce peuple d'ailleurs n'eut jamais l'esprit d'hostilité contre l'étranger, qui est un des caractères des gouvernements théocratiques de l'Orient. Pour lui il n'y avait pas d'impurs; et la tradition de Démarate, le mélange des noms ombriens, osces, ligures et sabelliens dans les inscriptions étrusques, l'introduction enfin des dieux et des arts de la Grèce, montrent les habitudes hospitalières de l'Occident, la facile union avec les hommes et les choses des autres pays.
C'est 434 ans avant la fondation de Rome, disaient les annales étrusques2, que s'accomplit la ruine des Ombriens. Les Rha-Sena succédèrent à leur puissance et l'accrurent par quatre siècles de conquêtes. De la Toscane, siège principal de leurs douze peuples, ils soumirent l'Ombrie ellemême avec une partie duPicénum, où l'on trouve des traces de leur occupation5. Au delà du Tibre, Fidènes, Crustu-
1. Surtout dans les villes du sud de TÉtrurie, qui montrèrent toujours un caractère différent de3 villes du nord, et par lesquelles la religion grecque entra dans Rome. On a découvert à Caere des inscriptions qu'on croit pélasgiques. Au reste, Caere et Tarquinies avaient chacune leur trésor à Delphes, comme Sparte et Athènes, et les vases peints de Tarquinies ressemblent tout à fait à ceux de Corinthe. Nous pourrions rappeler aussi le caractère religieux des Caerites, et celte réputation qu'ils eurent de s'être toujours abstenus de la piraterie. — 2. Varr., ap. Ccnsor. 17. Denys disait cinq cents ans. — ;t. Pline, III, 5.
méria et Tusculum 1 colonisées ouvrirent la route vers le pays des Volsques et des Rutules, qui furent assujétis2, et vers la Campanie, où, 800 ans avant notre ère3, se forma une nouvelle Étrurie dont Vulturnum, Nbla, Acerrae, Herculanum et Pompéi furent les principales cités *. En même temps ils s'enhardissaient à courir la mer Tyrrhénienne, s'emparaient de toutes ses îles, et allaient former des établissements jusque dans la Corse et la Sardaigne. « Alors presque toute la Péninsule, des Alpes au détroit de Messine, se trouva sous leur puissance \ »
Malheureusement l'union manquait à cette vaste domination. Les Étrusques étaient partout, sur les bords du Pô, de l'Arno et du Tibre, au pied des Alpes et dans la Campanie, sur l'Adriatique et sur la mer Tyrrhénienne; mais l'Étrurie où était-elle? Comme l'Attique sous Cécrops, comme les Éoliens et les Ioniens en Asie, les Achéens dans la Grèce, les Salentins et les Lucaniens en Italie, les Étrusques se divisaient, dans chaque contrée occupée par eux, en douze peuples indépendants6, que réunissait cependant un lien fédératif sans qu'il y eût pour toute la nation de ligue générale. Par exemple, lorsque survenaient dans l'Étrurie propre de graves circonstances, les principaux de chaque cité s'assemblaient au temple de Voltumna, pour y traiter des intérêts du pays ou célébrer, sous la présidence d'un pontife suprême des fêtes nationales7. Au temps des conquêtes l'union fut sans doute étroite et le chef de l'un des douze peuples, proclamé généralissime, exerçait un pouvoir illimité, qu'indiquaient les douze licteurs fournis par les douze cités, avec les faisceaux surmontés des haches. Mais, peu à peu, dans le sein même de chaque fédération parti-
1. Fest., s. v. Crustumeria et Tuscos.— 2. Vellei. Pat., I, 7. On a découvert i Ardée des tombeaux qui semblent appartenir aux Étrusques. — 3. Cato , ap. Serv., XI, 567, 581. Macrob. Satur. , III, 5. — 4. Tite-Live, IV, 37. Cato, ap. V. Paterc, I, 7. Pol., II, 17. Lanzi ajoute à ces cinq villes Nocéra, Calalia, Téanum , Calés, Suessa, jEsernia et Atella. — 5. Cato, ap. Serv. , XIL- 567. Tite-Live le répèle presque dans les mômes termes en différents endroits, I, 2; V, 33.— 6. Denys, VI, 75. Tite-Live, IV, 23; V, 33.-7. Tite- Live, V, 1 ; et ailleurs Principes Etrurix.
culière, le lien se relâcha, et les Étrusques, qui s'étaient présentés d'abord comme un grand peuple, ne surent point eux-mêmes échapper à ce morcellement qui jusqu'à nos jours a paru être le caractère nécessaire de toutes les sociétés italiennes. A l'époque où Rome menaça sérieusement l'Étrurie, toute union avait cessé; et l'on alla jusqu'à déclarer solennellement, dans une assemblée générale, que chaque cité serait laissée à ses querelles particulières; parce qu'il serait imprudent, osait-on ajouter, d'engager l'Étrurie tout entière à la défense d'un de ses peuples1.
Chacun de ces douze peuples, représenté par une capitale qui portait son nom, possédait un territoire étendu et, sur ce territoire, des villes sujettes, retenues dans la dépen- • dance de la cité principale par des droits politiques inférieurs; mais dans la capitale même dominait l'ordre des Lucumons, véritables praticiens qui possédaient par droit héréditaire le pouvoir, la religion et la science. La nymphe Bygoïs leur avait révélé les secrets de l'art augurai, et le nain Tagès les préceptes de la sagesse humaine, avec la science des aruspices. Un jour qu'un laboureur traçait, dans un champ de Tarquinies, un sillon profond, un nain difforme, au visage d'enfant sous des cheveux blancs, Tagès, en était sorti : l'Étrurie tout entière accourut, le nain parla longtemps ; on recueillit ses paroles, et elles devinrent le fondement de la discipline étrusque2. Tantôt quelques-uns de ces Lucumons comme magistrats annuels3, tantôt un seul comme roi, gouvernaient la cité, mais avec un pouvoir limité par les privilèges de cette aristocratie sacerdotale, qui avait uni par d'indissolubles liens la religion, l'agriculture et l'État.
Quant au peuple, élevé et maintenu par ses craintes superstitieuses dans le respect des grands et la soumission aux lois dictées par eux, il ne leur disputa point le pouvoir, et cette docile obéissance rendant la violence inutile,
]. Tile-Live, V, 17. — 2. Cic, de Die, II, 23.-3. Txdio annuœ ambitionis regem creavire, T. Live, V, 1.
l'aristocratie et le peuple ne furent pas séparés par ces haines implacables qui amènent les révoltes et déchirent les États. Comme les sujets de Venise, si fidèles encore au dernier siècle à la noblesse du Livre d'or, le peuple combattait pour le maintien d'un ordre social où sa place n'était cependant qu'au dernier rang.
Les autres peuples italiens vivaient épars dans des bourgades (vicatim). Les Étrusques eurent toujours des villes murées et ordinairement placées sur de hautes collines, comme autant de forteresses qui dominaient le pays ; mais derrière ces murailles ils ne restaient pas oisifs : guerriers, agriculteurs et marchands, ils combattaient, desséchaient les marais et creusaient des ports. L'Inde et l'Égypte, qui se croyaient éternelles, dépensaient des siècles à de grandioses inutilités ; la Grèce couvrait de temples tous ses promontoires, de statues ses routes, de portiques les rues et les places de ses villes. Ici c'était le génie désintéressé des arts ; là le sentiment profondément religieux, et l'espérance d'une durée sans lin. Mais l'Étrurie savait quand elle et ses dieux devaient mourir; et pressée de vivre et de jouir avant cette fin prévue, elle ne prodiguait le temps et les hommes qu'en des travaux utiles, perçant des routes, ouvrant des canaux, détournant les fleuves, ou entourant ses villes d'infranchissables murailles.
Dans la haute Italie, Mantoue s'éleva ainsi au milieu d'un lac du Mincio, dans une position qui en fait encore aujourd'hui la plus forte place de la Péninsule; Melpum sur l'Adda put résister deux siècles aux Gaulois; Adria, entre le Pô et PAdige, fut entourée de canaux qui, réunissant les sept lacs du Pô, appelés les sept mers, assainirent le delta du fleuve. Les eaux contenues ou détournées, livrèrent à l'agriculture des terres fertiles ; les villes s'y multiplièrent, et du Piémont à l'Adige, on trouve encore des inscriptions étrusques, des bronzes, des vases peints, etc., souvenirs de la domination d'un peuple industrieux.
Dans la Toscane, le val d'Arno et celui de la Chiana furent desséchés, la Maremme assainie et six des douze capitales
bâties sur cette côte, maintenant inhabitable. Tandis que les villes taillaient le marbre, coulaient le fer* et le bronze, pétrissaient la terre en vases élégants, sculptaient d'innombrables bas-reliefs, ciselaient de précieuses armures et travaillaient le lin pour les prêtres, la laine pour le peuple, le chanvre pour les cordages, les bois pour les navires, une agriculture habile et étroitement liée à la religion, un partage équitable des terres qui donnait à chaque citoyen son champ2, rendaient les campagnes florissantes et les couvraient d'une population laborieuse et robuste. Ainsi se réalisait ce problème que l'antiquité n'a presque jamais su résoudre : De grandes villes au milieu de campagnes fertiles et peuplées, l'industrie et l'agriculture, la richesse et la force. Sic fortis Etruria crevit*.
Cependant des ports nombreux de la côte, de Luna, la ville aux murailles de marbre, de Pise, de Télamone, de Gravisca, de Populonia, de Cossa, de Pyrgi, des deux Adria, d'Herculanum, de Pompéi, partaient des navires qui allaient faire le négoce ou la course, depuis les Colonnes d'Hercule jusque sur les côtes de l'Asie Mineure et de l'Egypte*. Carthage sut leur fermer le détroit de Gadès, au delà duquel ils voulaient conduire une colonie dans une grande île de l'Atlantique qu'elle venait de découvrir \ mais elle fut obligée de leur abandonner la mer Tyrrhénienne : tout vaisseau qui naviguait au couchant de l'Italie était traité par eux en pirate, à moins que des conventions expresses ne le protégeassent6. Quand les Phocéens vinrent, en 536, chercher dans ces mers une autre patrie, les Étrusques s'unirent aux Carthaginois contre les Grecs que les deux peuples rencontraient déjà partout.
Mais cette union ne pouvait durer. Les Carthaginois qui,
1. Le minerai de l'île d'Elbe était apporté à Populonia, où étaient établies de grandes fonderies. — 2. Terra, culturœ causa, particulatim hominibus attributa. Varro, ap. Philarg. ad Georg., II, 169. — 3. Virg., Georg., II, 533.-4. Hérodote, VI, 17. — 5. Diod., V, 20. NauTtxaT; SuvôjjLediv tffXiîaavTs; xai rcoUoùc /povov; 6a>c«TOXoaT7)<7avTe;. Diod., V, 40. — 6. Arist., de Rep., III, 6.
pour leur commerce avec la Gaule et l'Espagne, avaient besoin de comptoirs en Corse et en Sardaigne, vinrent s'établir, malgré les traités, dans ces deux îles. De là de violentes inimitiés et l'empressement des Carthaginois à se faire une alliée de Rome1. La haine de Carthage était dangereuse, moins encore que la rivalité des Grecs qui occupaient en Sicile, dans l'Italie méridionale et jusqu'au centre de la Campanie, les positions commerciales les plus importantes, et, par Cumes, menaçaient la colonie étrusque des bords du Vulturne. Dès le milieu du sixième siècle, des Cnidiens s'établirent dans les îles Lipariennes, d'où ils troublèrent tout le commerce étrusque. Attaqués par une flotte nombreuse, ils restèrent vainqueurs, et, dans la joie de ce triomphe inespéré, ils consacrèrent à Delphes autant de statues qu'ils avaient pris de navires2. Rhodes aussi montrait, parmi ses trophées, les rostres ferrés des navires tyrrhéniens, et le tyran de Rhégium, Anaxilaos, les chassa du détroit de Sicile en fortifiant l'entrée du Phare'. En vain les Étrusques prirent parti pour Athènes contre Syracuse*, comme les Carthaginois pour Xercès contre les Siciliens; Denys leur fit payer chèrement cette alliance par le pillage de Pyrgi et de Caere6 et par l'établissement d'une colonie à Adria pour surveiller les Syracusains d'Ancône. Mais c'est avec les Grecs de Cumes que les Étrusques eurent leurs plus rudes combats; et leur défaite, chantée par Pindare6, marqua le déclin de leur puissance maritime (475).
Déjà, de toutes parts, se levaient contre eux des ennemis. Menacés au nord par les Gaulois, au centre par Rome, au sud par les Grecs et les Samnites, ils perdirent la Lombardie, l'Ombrie, la rive gauche du Tibre et la Campanie où
1. Traités de 510, 342 et 280; on trouve des mercenaires étrusques au service d' \ gathoclès, et dix-huit vaisseaux vinrent l'aider contre les Carthaginois. Diod., XX, 11, 61, 64. — 2. Pausanias, X, 12 et 16. Thucyd., III, 88. — 3. Strab., VI, 1, 5. — 4. Thucyd., VI, 88; VII, 57. — 5. Diod., XV, 14. — 6. Pind., Pyih.f I, v. 117-147. On a retrouve, il y a quelques années, dans le lit de l'Alphée, un casque étrusque consacré par Hiéron au Jupiter d'Olympie, en souvenir de cette victoire.
les Samnites s'emparèrent de Vulturnum dont ils égorgèrent, dans une nuit, les habitants. De toutes leurs possessions, les Étrusques ne gardaient plus, à la fin du cinquième siècle (av. J. C), que la Toscane : encore la division s'était-elle mise entre eux; la ligue s'était dissoute, au milieu des malheurs publics. Véies était livrée à elle-même, pour contenir les Romains, comme on abandonnait Clusium, menacée par les Gaulois. Tant d'égoïs me porta sa peine. Véies succomba, Cœre devint municipe romain, Sutrium et Népète furent occupées par des colonies latines. Ces désastres ne servirent pas de leçon ; l'Étrurie vit avec indifférence les premiers efforts des Samnites. A la fin cependant, elle comprit qu'il s'agissait de l'indépendance de l'Italie, et elle se leva tout entière. Mais elle fut écrasée à Vadimon; une seconde défaite l'acheva. Ce fut le dernier sang versé pour la cause de l'indépendance. Quelque temps encore, sous le nom d'alliés italiens, les Étrusques purent se croire libres; mais, peu à peu, la main de Rome s'appesantit sur eux, et au bout d'un siècle, sans qu'il y eût paru, l'Étrurie se trouva une province de l'empire.
Calme sous le joug, et tristement résignée à un sort depuis longtemps prédit1, elle n'essaya pas de lutter, mais s'étourdit comme la Grèce mourante, par le luxe et l'amour des arts, sur la perte de sa liberté. Vieillesse d'un grand peuple, active encore et féconde ! Mais comme s'il avait conscience de sa fin prochaine, c'est de la mort qu'il se préoccupe; ce sont ses nécropoles qu'il peint et décore d'admirables bas-reliefs, c'est là qu'il enfouit des milliers de vases, de meubles, de bijoux précieux et d'armes, dont
1. Au milieu des guerres civiles de Marius et de Sylla, les aruspices toscans déclarèrent que le grand jour de l'Étrurie allait finir. Suivant les calculs de leur théologie astronomique, le monde actuel ne devait durer que huit grands jours ou huit fois 1100 ans, èt un de ces jours du monde était accordé à chaque grand peuple. Varr., op. Censor., 17. Cicéron, dans le Songe de Scipion, croit aussi au renouvellement périodique du monde : Eluviones exustionesque terrarum quas accidere tempore certo necesse est. Virgile a . revêtu aussi cette grande idée de sa magnifique poésie : Aspice convexo uutantcm pondère mundum. Ec. IV, v. 50.
le travail et la matière annoncent une inépuisable opulence ; car l'Étrurie était riche encore ; et l'on sait ce que ses villes donnèrent à Scipion, après seize ans de la plus rude guerre.
Mais bientôt les mœurs romaines la gagnèrent. Comme dans le Latiura et dans la Campanie, l'esclave remplaça peu à peu l'homme libre, le pâtre le laboureur, les grands domaines la petite propriété ; et quand Tibérius la traversa, au retour de Numance, il fut effrayé de sa dépopulation. Sylla l'acheva en l'abandonnant à ses soldats comme prix de la guerre civile : les Triumvirs y passèrent encore. L'Étrurie ne s'en releva plus. Son organisation sociale avait péri ; sa langue aussi peu à peu disparut. De tant de puissance, de gloire, d'art et de science, une seule chose survécut, et jusqu'aux derniers jours du monde antique l'aruspice toscan conserva son crédit auprès du peuple des campagnes. Nul ne savait mieux lire dans les entrailles des victimes, dans les éclats de la foudre, dans les phénomènes de la nature *. Vaine science qui reposait sur le dogme énervant de la fatalité, et qui engourdit ce peuple jusqu'à la mort.
C'est dans sa partie centrale, à l'est de Rome et du Latium, que l'Apennin a ses plus hautes cimes, ses plus sauvages vallées. Là, le Gran Sasso d'Jtalia, le Vélino, le Majella, la Sibilla, le Terminillo Grande, élèvent leurs tètes neigeuses au-dessus de toute la chaîne Apennine, et de leurs sommets laissent voir les deux mers qui baignent l'Italie. Mais leurs flancs ne sont pas mollement arrondis; il semble que l'espace leur ait manqué pour s'étendre. Leurs lignes se heurtent et se brisent; les vallées s'y creusent en abîmes profonds où le soleil ne descend pas; les passages y sont des gorges étroites; les cours d'eau, des torrents. Partout l'image du chaos C'est l'enfer! disent les paysans2. Dans tous les temps, c'a été l'asile de populations braves et intraitables, et les plus anciennes traditions y placent la demeure des Osces et des Sabelliens,la véritable race italienne.
1. Cic, de Divin., II, 12, 18. Exta, fulgura et ostenta. C'étaient les trois parties de la science divinatoire. — 2. Ils appellent une de ces vallées Inferno di S. Columba. Mie, I, 264.
Longtemps refoulés par les colonies étrangères, et comme perdus au fond des plus sombres forêts de l'Apennin, ces peuples réclamèrent un jour leur part du soleil italien. D'où venaient-ils eux-mêmes? On ne sait, mais les probabilités historiques, fortifiées par l'affinité des langues et des religions', indiquent une commune origine. La différence des pays où en définitive ils s'arrêtèrent, les Sabelliens dans la montagne, les Osces dans la plaine, établit entre eux une différence de mœurs et des hostilités perpétuelles qui cachèrent leur parenté primitive. De ces deux peuples frères, l'un, profitant de la faiblesse des Sicules, serait descendu, sous les noms identiques d'Osces, d'Opiques, d'Ausones et d'Àurunces2, dans les plaines du Latium et de laCampanie, cette vieille Terre des Opiques, qu'il n'avait peut-être jamais entièrement abandonnée; l'autre aurait plus tard peuplé de ses colonies les sommets de l'Apennin et une partie des côtes de l'Adriatique : ceux-ci conduits, selon leur humeur belliqueuse, par les animaux consacrés à Mars ; ceux-là, par Janus et Saturne qui leur apprirent l'agriculture, et dont ils firent les dieux du soleil et de la terre, du soleil qui féconde, de la terre qui produit.
Au temps de leur puissance, les Sicules avaient possédé la Terre des Opiques, mais les malheurs dont l'invasion avait frappé les Pélasges des bords du Pô, s'étendirent de proche en proche sur toute leur race, et une vive réaction faisant sortir les indigènes de leurs Catacombes Apennines, les remit en possession des plaines qu'avaient occupées les Sicules. Les Casci, nommés aussi Aborigènes, c'est-à-dire les plus anciens du pays, commencèrent ce mouvement qui,
1. Picus était aussi un des dieux indigètesdu Latium; les Samnites parlaient l'osque, la langue des Campaniens, et les atellanes écrites dans cette langue étaient comprises à Rome, Strab., V, 3,6. Les Sabins remplaçaient f parfc; ainsi, hœdus pour feedus, hircus pour fircus, hebris pour febris. Muller, les Étrusques, I, 42, d'après Varr., 1,1; V, 19; et Serv., VU, 695. Les Osques disaient pid pour quid. Mull., I, 30. Le latin, l'osque et le grec étaient trois langues sœurs. Ennius, né à Rudiae en Iapygie, les parlait toutes trois. — 2. Fest., V. Oscum, Ausoniam. Servius, VII, 727. Arist., Pol.t VII, 10. Dion Cass., frag., etc.
plusieurs fois encore arrêté par les conquêtes des Étrusques, des Gaulois et des Grecs, reprit enfin son cours avec Rome, et finit par substituer la race indigène à tous ces peuples étrangers.
Descendus du haut pays situé entre Amiternura et Reate, les Casci s'établirent au sud du Tibre, où de leur mélange avec des Ombriens, des Ausones et des Sicuies restés dans le pays, se forma le peuple des Prisci-Latini*, lequel occupa de Tibur à la mer (53 kilomètres) et du Tibre au delà du mont Albain (30 kilomètres) trente villages, tous indépendants*. Au premier rang s'éleva Albe la Longue, qui prenait le titre de métropole du Latium», dont Rome, fondée trois cents ans plus tard*, prétendit hériter. Un lien religieux, à défaut d'autre, unissait ces peuples, et des sacrifices communs les rassemblaient sur le mont Albain, ouàLavinium, sanctuaire des pénates mystérieux et des dieux indigètes8.
Ainsi le peuple d'où Rome sortira, n'était lui-même qu'un mélange de tribus et de races différentes. Ailleurs les races, au lieu de se mêler, se chassent ou se superposent, l une dominante, l'autre esclave. Chez les Osces et les Sabelliens il y a fusion au contraire entre les vainqueurs et les vaincus. Les traditions grecques, toujours si intelligentes, ont été un fidèle écho de cette origine du peuple latin, et c'est par des mariages, par des unions pacifiques que s'établissent Évandre, Énée, Tibur et les compagnons d'Ulysse, comme plus tard des mariages uniront Rome et la Sabine. Par ses traditions locales, comme par sa propre origine, Rome était préparée à cet esprit de facile association qui lui donne un caractère à part dans toute l'antiquité et qui fut la cause de sa grandeur.
1. Denys, I, 14. Nonius, XII, 3. Cic, Tusc, I, 12, d'après Ennuis. jEn., V, 598. Varr., L. L., IV, 7. Fcst. s. v. — 2. Str., V, 3, 2 : wv Ivia xarà xcô[ia; ouiTovo|iïïa6ai «jvvéêxivev vri oùStvi xoivw çû).ci> TEToyfiéva. —3. Omnes Latini ab Alba oriundi. Liv. I, 52. — 4. Titc-Live, I, 29. Just., XLII1, 1. Virg., 1, 272.- 5. Serv., III, 552. Diod., IV, 24. Janus, Saturne, Pic us, Faunus et Latinus étaient au nombre des dieux indigètes. On faisait aussi des sacrifices en mémoire d'Ëvandre et de sa mère la prophétessc Carmen ta.
Au vin* siècle, la prospérité des Latins déclinait; les Étrusques avaient traversé leur pays , pris Crustuminium et Tusculum; les Sabins avaient franchi l'Anio; les Èques et les Volsques s'étaient avancés dans la plaine et avaient enlevé plusieurs villes latines \ Albe elle-même, dans la tradition, paraît assez faible pour qu'une poignée d'hommes y fît une révolution. Ces désordres, cette faiblesse devaient favoriser les commencements de la ville éternelle.
Des liens de parenté et d'alliance unissaient aux Prisci- Latini les Rutules, établis à l'embouchure du Numicius. Au vnr siècle, Ardée, leur capitale*, était déjà enrichie par le commerce, ceinte de hautes murailles et décorée de peintures8. Sagonte, en Espagne, se disait sa colonie.
Autour de ce Latium primitif qui ne dépasse pas le Numicius et qui nourrissait une robuste population de laboureurs*, s'établirent, sans doute à la suite des mêmes événements, d'autres Osces ou Ausoniens : les Èques, les Herniques (tous deux peut-être Sabins d'origine), les Volsques et les Aurunces, tous compris par les Romains sous la dénomination générale de peuples latins. Plus loin encore, entre le Liris et le Silarus, les Ausones, longtemps réfugiés dans les montagnes du Samnium méridional, se répandirent dans les plaines voisines de la Campanie. Quelquesuns d'entre eux, restés dans la montagne, s'y mêlèrent aux Samnites, d'autres allèrent au delà s'établir dans les plaines de l'Apulie.
Les Èques, petit peuple de pâtres et de chasseurs, pillards insatiables % n'avaient, comme les Ligures, au lieu de villes, que des bourgades fortifiées, dans des lieux inacces-
1. Dans les premiers siècles de Rome , des villes latines sont tour à tour données aux Eques, aux Sabins, aux Latins et aux Volsques. — 2. Ardeam Rutuli habebant, gens ut in ed regione atquein edxlale divitiis prœpollens. Liv. I, 57.
.... et nunc magnum manet Ardea nomen;
Sed forluna fuit. Virg., VII, 412.
Den., IV, G4, est encore plus expressif. —3. Pl. XXXV, 6. — 4. Fortissimi viri et milites strenuissimi ex agricohs gignuntur ... Pl. XVIII, 6. — 5. Convectare jwat prxdas et vivere rapto. Virg., VII, 749.
sibles. Cantonnés dans le pays difficile que traverse le haut Anio, ils descendaient en suivant les montagnes jusqu'à l'Algide, dont les forêts couvraient leur marche. De là, comme d'un fort, ils fondaient sur la plaine, enlevaient moissons et troupeaux, et, avant qu'on se fût armé, ils avaient disparu. Fidèles cependant à la parole donnée, ils avaient établi le droit fécial que les Romains leur empruntèrent1, mais qu'ils ne semblent plus connaître à l'époque où on les voit presque chaque année distraire le peuple, par leurs rapides incursions, des querelles du Forum. Mal- * gré leur voisinage de Rome et deux siècles et demi de guerres, ils furent les derniers des Italiens à poser les armes.
Moins belliqueux ou moins pillards, parce que leur territoire était plus riche, malgré les rochers qui le couvraient2, les Herniques formaient une confédération dont les principaux membres étaient les cités de Ferentinum, d'Alatrium et d'Anagnie3. Les impérissables murailles de ces trois villes, les livres lintéens d'Anagnie, sa réputation de richesse, les temples que Fronton y trouvait à chaque pas et les ruines du cirque où s'assemblaient les députés de toute la ligue, attestent leur culture , leur esprit religieux et leur ancienne puissance *. Placés entre deux peuples d'humeur guerroyante, les Herniques montrèrent un esprit pacifique et s'associèrent de bonne heure contre les Èques et les Volsques à la fortune des Latins et de Rome.
Les Volsques, plus nombreux, habitaient depuis le pays des Rutules jusqu'aux montagnes qui séparent les hautes vallées du Liris et du Sagrus. Les Étrusques, quelque temps maîtres d'une partie au moins de leur pays, avaient exécuté, comme dans les vallées de l'Arno, du Glanis et du Pô, de grands travaux pour l'écoulement des eaux, et avaient con-
1. Liv., II, 30, 31. — 2. Saxos is in montibus. Serv., Vif, 684. Il les croit Sabins. Un scoliaste plus ancien, Schol. Veron., tbïd. , les faisait Marses. Dicti sunt a Saxis qux Marsi Hernœ dicuîit. Fest., s. v. —-3. Dites Ànagnia. Virg., VII, 3, 10. Strab., V, 164, l'appelle l'illustre. —4. Ad M. Aur., Imp., epiri., p. 100.
quis à l'agriculture des terrains qui rendaient 30 à 40 pour un. Ces marais, qui primitivement n'étaient sans doute qu'une vaste lagune, séparée, comme celle de Venise, de la haute mer par les longues îles qui formèrent ensuite la côte d'Astura à Circeii, se terminaient, à leur extrémité méridionale, par l'île d'Aea, réunie plus tard au continent sous le nom de promontoire de Circeii*. Les craintes superstitieuses, qui peuplent toujours les forêts profondes et les rochers battus des flots, plaçaient sur ce promontoire la demeure de Circé, magicienne redoutable : comme dans la tradition celtique les neuf vierges de l'île de Sein commandaient aux éléments dans les mers orageuses de TArmorique. Cette légende, qui semble indigène autour de la montagne, ne serait-elle pas une antique croyance défigurée? Circé, que les Grecs ont rattachée à la famille néfaste du roi de Colchide, mais qu'on dit fille du Soleil; Circé, qui change les formes et compose des breuvages magiques, avec les herbes dont son promontoire est encore aujourd'hui couvert8, ne serait-elle pas quelque divinité pélasgique, une déesse de la médecine, comme FEsculape grec, fils aussi du Soleil; et qui, déchue avec son peuple, n'aurait plus été, pour les nouveaux venus, qu'une magicienne redoutée?
Avec l'île de Pontia et l'étendue de côtes qu'ils possédaient; avec les ports d'Antium, d'Astura et celui de Terracine qui n'a pas moins de 1200 mètres de pourtour 3 ; avec les leçons ou les exemples des Étrusques, les Volsques du littoral ne pouvaient manquer d'être d'habiles marins ; du moins devinrent-ils de redoutables pirates. Toute la mer Tyrrhénienne, jusqu'au phare de Messine, fut infestée de leurs courses, et les torts qu'ils firent au commerce taren-
1. Varron {ap. Serv., III, 376, VIII, 10) et Pl. II, 87, 111, 9, d'après Theoph., Uist. plant., V, 92, croyaient, comme d'ailleurs l'aspect des lieux le démontre, que le promontoire de Circeii avait été jadis une île, dans laquelle on peut reconnaître l'île d'Aea d'Homère, Odyss., X, 133. — 2. La crépis lacera y abonde, Mie, I, 273. Strab., V, 3, 6, savait aussi que les berbes vénéneuses y croissaient en grand nombre. — 3. De Prony , Mém. sur les marais Pcntins. Anxur.... vetere fortuna opulentum. Liv. IV, 59, et Pl. III > 9.
tin, faillirent entraîner, en 332, une guerre entre les Romains et Alexandre le Molosse, roi d'Épire1. Cependant Antium, la plus importante de leurs villes maritimes, avait été prise par Rome, et sa marine détruite 2.
Les Volsques de l'intérieur ne furent pas moins redoutés dans les plaines du Latium ou de la Campanie, et, après deux cents ans de guerre3, Rome n'en finit avec eux qu'en les exterminant. Au temps de Pline 4 trente-trois villes avaient déjà disparu dans le Pomptinum, qui n'était plus au siècle d'Auguste qu'une solitude meurtrière 5.
Derrière les Volsques jusqu'au Liris, dans un pays où les montagnes ne laissent que deux routes étroites pour passer du Latium dans la Campanie, habitaient les Aurunces. Héritiers du nom antique de la grande race italienne, ils semblaient en avoir conservé6 la haute stature, l'aspect menaçant et l'audace éprouvée. Aussi était-ce sur leurs côtes, à Formies, qu'on plaçait les géants Lestrigons7. Cependant, depuis les siècles historiques, ce peuple est toujours resté obscur, et Tite-Live n'en parle que pour raconter la guerre impitoyable que Rome lui fit en 314, et la destruction de trois de ses villes. Scylax ne sait pas même son nom, et ce sont des Volsques qu'il place sur cette côte jusqu'au Liris.
Au delà du Liris commençait pour les Romains la Campanie, molle et énervante contrée, où les dominations n'ont jamais duré que quelques vies d'hommes, où la terre ellemême, dans ses continuelles révolutions, semble avoir l'inconstance et la fragilité des choses humaines. Le Lucrin si vanté est devenu un marais fangeux, d'où sortit une montagne, et l'Averne, la bouche des enfers, s'est changé en un lac limpide. A Caserte on a trouvé, à quatre-vingt-dix pieds
1. Str. , V, 3, — 2. Liv. VIII, 12-15. — 3. Liv. III et VI, 21. Yolscoi, telut sorte quadam propè in œternum exercendo romano militi datos. — 4. Pl. III, 9. A Circeiis Palux Pomplina est quem locum XXXIII urbium fuisse Mucianus ter consul prodidit. Dans tout l'ancien Latium, il parle de cinquante-cinq villes ruinées. — 5. Liv. VI, 10, 12 Innumerabilem multitudinem liberorum capitum in iis ftiisse lotis, qux nunc, vit seminario exiguotnilitumrclicto,servitiaromdna ab solitudine vindieant. —6. Den., VIj 32, et Liv. II, 26. — 7. Hom., Odyss., X, 89-134.
sous terre, un tombeau ; et les coulées de lave qui portent Herculanum et Porapéi cachent elles-mêmes une couche de terre végétale et des traces d'anciennes cultures *. Là, dit Pline, dans cette terre de Bacchus et de Cérès% où deux printemps fleurissent, les Osces, les Grecs, les Ombriens, les Étrusques et les Campaniens, ont lutté de volupté et de mollesse, et Strabon, étonné que tant de peuples y aient été tour à tour dominants et asservis, en accusait la douceur du ciel et la fertilité de cette terre, d'où sont venus, ditCicéron, tous les vices \
Les Osces de la Campanie ne sont plus dans les temps historiques qu'une population soumise à des maîtres étrangers, et qui se confond avec eux à mesure que de nouveaux conquérants arrivent. Si les Sicules furent repoussés dans l OEnotrie, bientôt arrivèrent les Grecs sur la côte, et les Étrusques dans l'intérieur, qui ne laissèrent libres que quelques tribus ausoniennes, comme lès Sidicins de Téanum et les Aurunces de Galès, dans les montagnes qui séparent le Vulturne du Liris. De l'autre côté de l'Apennin, dans les riches plaines de l'Apulie, le fond de la population était aussi d'origine ausonienne, comme le prouvent les noms des villes de l'intérieur, Téanum, Lucéria, Asculum, Canusium, Vénusia, Gérunium, Herdonée, et l'usage de Fosque répandu dans toute l'Italie méridionale4.
Dans l'origine les Sabins, auxquels se rattachent presque tous les peuples sabelliens5, habitaient, aux environs d'Amiternum6, le haut pays de l'Abruzze supérieure, d'où sortent le Vélino, le Tronto, la Pescara, et où la fonte tardive des neiges entretient de verts pâturages, quand le soleil brûle déjà les plaines. Ils descendirent de là sur le territoire de Réate, d'où ils chassèrent les Casci, et parvinrent, par le mont Lucrétile et la vallée de TAnio, jusqu'au Tibre.
1. Diss. isagogica in Herc. volumina, I, pl. 7. — 2. Pl. III, 9, et Florus, I, 1G. Liberi Cererisque certamen. — 3. Str., V, p. 248. Cic, Agrar., I, 6, 7. - 4. Tite-Live, XXVII, 10. — 5. Sabinus pater, dans Virg. Les Romain3 désignaient par le nom générique de Sabelliens une partie des peuples descendus des Sabins. — 6. Denys, II , 49, d'après Caton.
Au nord, ils rejetèrent les Ombriens au delà de la Néra, au sud, ils occupèrent une partie de la rive gauche de 1'Anio, Antemna, Régille, Collatie, etc. ; et, au huitième siècle, c'était, après les Étrusques, le plus puissant peuple de la Péninsule *.
Pasteurs et agriculteurs, comme tous les Sabelliens, les Sabins vivaient épars dans des villages, et, malgré leur nombreuse population, qui mettait en culture et habitait jusqu'aux cimes des plus âpres montagnes, ils n'eurent guère d'autres villes qu'Amiternum et Réate. Cures, le lieu de réunion de tout le peuple, n'était qu'un gros bourg. — C'étaient les Suisses de l'Italie : mœurs sévères et religieuses, tempérance, courage, probité; ils avaient les vertus sans faste mais durables de l'homme des montagnes, et restèrent aux yeux de l'Italie comme une vivante image des anciens temps. L'histoire, qui reconnaît en eux un des principaux éléments de la population de Rome, n'hésitera point à leur attribuer cette vie frugale et laborieuse, cette gravité austère, ce respect pour les dieux qu'on trouve à Rome dans les premiers siècles, et que le Sabin Numa, disait-on, y avait introduits2.
Lorsque dans ces arides montagnes la famine était menaçante ou la guerre malheureuse, on vouait aux dieux, par un printemps sacré , tout ce qui naissait en mars et avril. Les enfants eux-mêmes étaient offerts en sacrifice. Plus tard les dieux s'adoucirent; le bétail seul fut immolé ou racheté, et les enfants, élevés jusqu'à vingt ans, étaient alors conduits, la tète voilée, hors du territoire, comme ces hordes Scandinaves que la loi chassait à époque fixe du pays pour prévenir la famine. Souvent le dieu protégeait lui-même ces jeunes colonies, sacraux acies vel Mamertini, et leur envoyait des guides divins. Ainsi furent conduits par des animaux consacrés à Mars, les Picénins par un
1. Tite-Live, 1,30. — 2. Virg., Georg., JI, 532. Cic, pro Ligarioy 11. Tite-Live, 1, 18.
épervier (picus), les. Hirpins par un loup (hirpuà), et les Samnites par un taureau sauvage1.
« Des Sabins, dit Pline (III, 13), descendent par un printemps sacré les Picénins. » Mais trop de races différentes, Pélasges, Illyriens, Ombriens, Étrusques, Syracusains d'Ancône et Sabins, occupèrent cette côte du Picénum, et s'y mêlèrent, pour qu'il en sortît un peuple original. Dans leurs fertiles vallées, les Picénins restèrent en dehors de toutes les guerres italiennes, et s'y multiplièrent à loisir. Quand ils se soumirent à Rome, ils étaient au nombre de 360 000. Parmi les Picénins étaient comptés les Prœtutiens, bien qu'ils formassent un peuple distinct, cantonné dans le haut pays. Par un singulier hasard, ce sont ces pauvres et obscurs montagnards, à peine connus des historiens de Rome, qui ont donné leur nom au centre de la Péninsule2.
La vaste province ordinairement désignée sous le nom de Samnium3, et qui comprend toutes les montagnes au sud de la Sabine et du Picénum, jusqu'à la Grande-Grèce, était partagée entre deux confédérations formées des deux peuples les plus braves de l'Italie. Au nord, celle des Vestins, des Marrucins, des Péligniens et des Marses '; au sud, celle des Pentriens, des Hirpins, des Caudiniens, des Garacénins et des Frentans.
Dans la première ligue, les plus renommés pour leur courage étaient les Marses et les Péligniens; « Qui triompherait des Marses ou sans les Marses J ? » disait-on. Dans leurs tombeaux, on trouve toujours leurs morts ensevelis avec leurs armes, toutes offensives. La superstition s'allie souvent au courage; après l'aruspice étrusque, il n'y avait pas
1 . Fest., s. v. Ver sacrum; Pl. H. N. III, 18 ; Scrv., VII, 796. Les Romain* firent, durant la seconde guerre Punique, un vœu semblable, moins la proscription des enfants. Tile-Live, XXJI, 9. Sancus, nommé aussi Fidius etSemo, le divin auteur de la race sabellienne, substitua aux sacrifices humains des rites purs do sang. Den., I, 38. — 2. Abruxzes ou Apruzzi, comme disent les paysans. —3. Pl., III, 17. Regio gentium tel fortissimarum llalix. — 4. Tite-Live, VIII, 29. Polyb. , II, 24, et Fragm. Ennii — 5. App. G. C, I, p. 639. Genus acre virum. Virg. , Géorg., II, 167. Fortissimorum virorum , Marsorum et Pclignorum. Cic. , in Yatin., 15.
de plus célèbres devins pour expliquer les signes, surtout le vol des oiseaux, que ceux des Marses. On retrouve là les psylles de l'Égypte et les médecins -sorciers des indigènes du Nouveau -Monde, qui guérissaient avec les simples cueillis dans leurs montagnes, et avec leurs chants magiques, nenfe. Une famille, qui jamais ne se mêlait aux autres, avait le don de conjurer les serpents venimeux dont le pays des Marses était rempli, et de guérir leurs morsures*. Au temps d'Héliogabale, la réputation des sorciers marses durait toujours ; et maintenant encore c'est des bords du lac de Celano que partent ces bateleurs qui vont à Rome et à Naples effrayer le peuple de leurs jeux avec des serpents apprivoisés. Aujourd'hui c'est un saint Dominique de Cullino qui donne ce pouvoir ; il y a trois mille ans, c'était une déesse en grande vénération aussi sur les bords du lac Fucin, la magicienne Angitie, sœur de Circé, ou peut-être Médée* elle-même, et de cette sinistre famille d'Aétès, Les noms changent, mais la superstition reste, quand l'homme demeure sous l'influence des mêmes lieux et dans la même ignorance.
Le pays des Marses et des Péligniens, situé au cœur de l'Apennin, était le plus froid de la Péninsule3 ; aussi les troupeaux quittant, l'été, alors comme aujourd'hui, les plaines brûlées de l'Apulie, venaient paître dans les fraîches vallées des Péligniens, qui récoltaient aussi d'excellente cire et le plus beau lin*. Leur forte place de Corfînium fut choisie pendant la guerre sociale pour devenir, sous le nom significatif d'Italica, la capitale des Italiens soulevés contre Rome.
Les Vestins et les Marrucins, habitant sur l'Adriatique, avaient quelques ports, dont l'un, Aternum (Pescara), ser-