Liv., VI
mettre deux colonies dans Népète et Sutrium ; et il ne laissa pas un ennemi entre le Tibre et la forêt Giminienne. Mais sur la rive gauche Antium, Écétra, Prénesle, étaient en armes et recevaient de nombreux volontaires du Latium. Une victoire du dictateur Corn. Cossus sembla multiplier encore les défections. Vélitres, Cercéii, Lanuvium se soulevèrent, et Camille, porté, pour la septième fois, au tribunat militaire, eut peine à prévenir de grands désastres. En 379, les Prénestins pénétrèrent jusqu'à la porte Colline, et ravagèrent tout le pays entre le Tibre et l'Anio. Atteints et battus sur les bords de l'Allia par le dictateur T. Quinctius, ils perdirent huit villes et demandèrent la paix : trois ans après, une bataille de deux jours termina la guerre contre les Antiates. Dès lors Rome fut tranquille aussi du côté du Latium ; mais elle n'y avait pas rétabli son autorité. Vélitres et Cercéii n'avaient pas été punies de leur défection; Préneste, Antium et les Volsques étaient encore menaçants. Une nouvelle guerre plus terrible couvait sous ces dehors de paix, car ce qu'avaient impunément essayé Préneste et Lanuvium, tous les Latins voudront le tenter.
Ainsi se formait, au milieu de continuels dangers, la robuste jeunesse du peuple romain. Sa puissance ne s'accroissait que bien lentement : mais les lentes croissances font les hommes forts et les États qui durent.
Les discussions avaient recommencé au Forum, et, comme un siècle auparavant, les dettes en étaient la première cause. L'impôt foncier étant le principal revenu de l'État, les malheurs de la guerre, surtout quand elle se rapprochait de Rome, avaient le double résultat de forcer le trésor à demander davantage à la propriété, et en même temps de diminuer la valeur des terres et de leurs produits. L'impôt devenait plus lourd et les ressources qui servaient à le payer moins grandes. De là les dettes si nombreuses après Porsenna et les Gaulois ; de là les deux révolutions dont elles furent, sinon la cause, du moins l'occasion : l'établissement du tribunat et le partage des charges curules. Il
fallait, disions-nous, reconstruire la ville incendiée. Sans doute, la maison d'un plébéien coûtait peu à rebâtir. Mais celui qui avait tout perdu, meubles et troupeaux, où pouvait-il puiser pour remettre son petit champ en culture, abriter sa famille, racheter quelque bétail et payer la taxe de guerre, la taxe pour le Capitole *, la taxe pour reconstruire les temples et les murailles, si ce n'est dans la bourse du riche ? Les ergastula se remplirent encore ; Camille lui-même se signala par sa dureté.
Dans les États aristocratiques, il y a toujours des nobles qui, se trouvant au sénat perdus dans la foule , passent au peuple pour arriver au premier rang. Marcus Manlius Capitolinus, jaloux de la gloire de Camille qui éclipsait la sienne, et irrité d'être oublié dans la distribution des charges, se fit le patron des pauvres, et délivra de prison jusqu'à quatre cents débiteurs. Chaque jour la foule grossissait autour de lui et dans sa maison du Capitole. < Les grands vous oppriment et vous ruinent, disait-il sans cesse, vous épuisez vos dernières ressources pour rendre aux temples leurs trésors, et cet argent sacrj, ils le gardent pour leurs plaisirs. » Il eut le sort de Cassius et de Mœlius. On nomma, autant contre lui que contre les Volsques, un dictateur, Corn. Cossus, qui, au retour de la campagne, le fit traîner en prison ; un sénatus-consulte lui ayant rendu la liberté, deux tribuns gagnés par les patriciens, ou jaloux eux-mêmes de sa popularité, l'accusèrent de haute trahison. Dans les comices centuriates, Manlius montra les armes de trente ennemis tués par lui, huit couronnes civiques, trente-deux récompenses militaires, et les cicatrices qui couvraient sa poitrine, et le Capitole d'où il avait précipité les Gaulois. Il fut acquitté ; mais dans des comices curiates tenues sous la présidence de Camille, pour la quatrième fois dictateur, ou par jugement des décemvirs, il fut condamné à mort (383). D'après Dion, Manlius, occupant avec ses partisans le Capitole, aurait été
1 . On y fit de nouvelles constructions pour le rendre inaccessible.
RÉTABLISSEMENT DE LA ViLLE ET DE LA PUISSANCE. 215
précipité de la Roche Tarpéienne par un traître qu'il écoutait sans défiance. On rasa sa maison du Gapitole ; défense fut faite de jamais bâtir sur cette colline ; et la gens Manlia décida qu'aucun de ses membres ne porterait à l'avenir le prénom de Marcus '.
Manlius n'était qu'un ambitieux vulgaire; C. Licinius Stolon et L. Sextius furent de véritables réformateurs. C'étaient deux riches et nobles pébéiens", auxquels l'égalité des deux ordres par le tribunat militaire ne parut qu'un mensonge politique. Nommés tribuns en 376, ils demandèrent formellement le partage du consulat, et pour forcer le peuple à prendre intérêt à cette question, ils présentèrent les résolutions suivantes :
1° A l'avenir on n'élira plus de tribuns militaires, mais deux consuls, dont l'un sera toujours plébéien.
2° Aucun citoyen ne pourra posséder plus de 500 jugera (126 hectares) de terres domaniales8, ni envoyer dans les pâturages publics plus de 100 têtes de gros bétail et 500 têtes de petit; sur les terres restituées à l'État, on prendra ce qui sera nécessaire pour distribuer à chaque citoyen pauvre 7 jugera (1 hect. 76 ares); ceux qui resteront détenteurs du domaine, payeront au trésor public la dîme des fruits de la terre, un cinquième du produit des oliviers et de la vigne, et la redevance due pour chaque tête de bétail. A chaque lustre, ces impôts seront affermés au plus offrant par les censeurs, qui appliqueront ce revenu à la solde des troupes. Chaque propriétaire sera tenu d'employer sur ses terres un nombre de travailleurs libres en rapport avec l'étendue du domaine.
3° Les intérêts payés seront déduits du capital, et le
1. Liv., Vf, 11-20. Zonar., VII, 24. Diod., fr. 41. — 2. Votj. Liv.f VI, 34, la douteuse histoire de la jeune Fabia. — 3. Sigonius, Manuce, Hooke, Fergusson, Montesquieu et Bcaufort ou bien soutiennent que la loi Licinienne réduisait toute possession à ô()0 arpents, ou n'en affirment pas nettement lo caractère. Appien, Plutarque, Hcyne. Niel»uiir,Savigny, MM. Giraud, Mommscn, Macé, et la grande majorité «les écrivains de nos jours, admettent qu'il ne s'agit que des terres du domaine.
reste sera remboursé en trois années par égales portions *.
Le moment de la lutte suprême était donc arrivé. Elle fut digne de ses commencements. Point de violences inutiles. Mais, des deux côtés, une admirable persévérance. Dix années de suite les tribuns se font réélire. En vain, le sénat gagne leurs collègues dont le véto les arrête, et recourt deux fois à la dictature. Camille menacé d'une amende de 500000 as et peut-être de l'exil pour ses vieux jours, abdique, et Manlius, proclamé après lui, choisit un plébéien, Licinius Calvus, pour son maître de la cavalerie. On leur oppose la sainteté de la religion ; pas un plébéien n'est dans le sacerdoce. Pour détruire ce motif et prévenir l'intervention des dieux que les patriciens auraient pu lire dans les oracles de la sibylle, ils ajoutent cette quatrième rogation que le sénat accepte, afin de mettre de son côté les apparences de la justice : « Au lieu de duumvirs pour les livres sibyllins, on nommera à l'avenir des décemvirs, dont cinq seront plébéiens. » Cependant le peuple, fatigué d'aussi longs débats, allait se trahir lui-même ; il ne demandait plus que les deux lois sur les dettes et les terres que les patriciens étaient disposés à accorder. Mais les tribuns déclarèrent les trois propositions inséparables, elles seront adoptées ou rejetées ensemble; les comices par tribus les votèrent, et les centuries proclamèrent consul l'un des deux tribuns, L. Sextius. Dans leurs curies, les patriciens refusèrent l'imperium au consul plébéien et la guerre, qui allait finir, se ranima plus violente. Les détails de cette dernière lutte sont mal connus. Il est vaguement parlé de menaces terribles et d'une nouvelle retraite du peuple. Camille s'interposa. Il venait de remporter sa dernière victoire sur les Gaulois ; cinq fois dictateur, sept fois tribun militaire, rassasié de gloire et d'honneurs, il voulait un repos dignement mérité par soixante années de services : vaincus par ses conseils et son exemple, les sénateurs