CHAPITRE L
Vespasien vit la fin de deux guerres commencées, Tune sous Néron, l'autre sous Vitellius, et qui ne tiennent à l'histoire de son principat que parce que ses généraux en frappèrent les derniers coups. Nous les réunissons en un chapitre particulier, afin de ne pas interrompre le récit qui restera malheureusement si incomplet pour le règne du premier empereur Flavien.
L'auteur d'une de ces guerres, Civilis, était de race royale parmi les siens : titre ambitieux qui s'appliquait, chez les Germains, à de petits chefs que leur naissance dans une famille respectée élevait au-dessus de la masse des hommes libres. Il avait contre Tempire de légitimes ressentiments. Néron avait fait tuer son frère, lui-même faillit périr. Galba l'ayant gracié, les soldats de l'armée du bas Rhin l'accusèrent d'être complice du meurtre de Fonteius Capito et demandèrent sa mort. Vitellius le sauva une seconde fois ; mais il jura de ne point couper sa chevelure qu'il ne se fût vengé. Quand Antonius Primus eut proclamé Vespasien en Pannonie, il écrivit à Civilis de susciter aux légions du Rhin quelques embarras qui les empêchassent d'accourir au secours de Vitellius. Le barbare accepta avec ardeur; il avait perdu un œil et se glorifiait de cette blessure pour se comparer à Annibal et à Sertorius ; il rêvait, comme eux, d'accabler Rome par les bras de ses sujets. A la réception des lettres d' Antonius, il convoqua secrètement
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les principaux de son peuple*, leur montra la Gaule chanciélante, les Germains amis de tous les ennemis de Rome, les camps déserts *, l'Italie en feu et le moment venu de rejeter un joug odieux. Les Canninéfates à Touest, les Frisons à Test, entrèrent dans le complot; et des émissaires allèrent provoquer la défection des auxiliaires Bretons et des Bataves qui servaient avec les légions, celle surtout des huit cohortes qui s'étaient rendues fameuses par leur courage à Bédriac.
En peu de jours, les Romains furent chassés de tous les postes qu'ils occupaient dans l'île que forment le Rhin, le Wahal et la Meuse. Une bataille livra leurs armes à Civilis, et les rameurs germains lui donnèrent la flottille des légions (vingt-quatre navires), ce qui le rendit maître du cours du Rhin inférieur. Après ce succès retentissant, il essaya d'entraîner la Germanie et la Gaule. Celle-ci n'envoya que quelques volontaires ; il en vint davantage de la rive droite du Rhin. Deux légions qui tentèrent de rentrer dans rîle furent encore battues par la défection de leurs cavaliers bataves et la molle résistance des auxiliaires ubiens et trévires. Les débris coururent s'enfermer dans Yetera-Castra *.
Les huit cohortes bataves revenues d'Italie étaient déjà arrivées à Mayence, lorsque le messager de Civilis les atteignit, au moment où, sur Tordre de Vitellius, elles reprenaient le chemin des Alpes. Elles répondirent sans balancer à l'appel de leurs compatriotes, et sur leur route écrasèrent, près de Bonn, un troisième corps romain qui leur fermait le passage. Civilis avait maintenant une armée aguerrie; il la mena à l'attaque j des lignes de Yetera. L'armée du haut Rhin accou-
1. Les Bataves, fraction du peuple des Cattes qui vint s'établir dans le pays des eaux pro fondes j habitaient une partie des provinces actuelles de la Hollande méridionale, Utrecht, Gueldre et Brabant septentrional. Le Rhin et le Wahal enveloppaient Tîle des Bataves encore appelée Betau. — 2. La cinquième et la quinzième légion ne comptaient pas à elles deux cinq mille hommes. — 3. Furstenberg, près de Xanten, au duché deClèves, ou Xanten même, suivant Cluvier et Greenwood, Hist. of the GermanSy l, 150.
rut pour les défendre, mais rindiscipline régnait dans ces légions, où les officiers tenaient pour Yespasien, les soldats pour Vitellius. Ceux-ci, soupçonnant partout la trahison, et non sans motif, venaient d'ôter le commandement à leur chef Hordéonius. Ils se divisèrent : les uns campèrent àGelduba (Gelb), où ils faillirent être enlevés; les autres à Novesium (Neuss) ; le reste à Mayence. Cependant Vetera fut débloqué. Les nouvelles apportées d'Italie augmentèrent l'irritation et rindiscipline. Dans une sédition, les soldats massacrèrent Hordéonius, et Dillius Vocula, qu'ils avaient mis à sa place, fut réduit à s'échapper déguisé en esclave. Ils se réunirent, puis se divisèrent encore. Ils avaient prêté serment à Vespasien; deux légions relevèrent les images de Vitellius, bien qu'elles le sussent déjà mort, et peu après les brisèrent de nouveau. Ces incertitudes et ces troubles favorisaient les progrès des Bataves, qui prirent Geldvba. Civilis avait un jeune fils, il l'exerça au tir de l'arc en lui donnant pour but des prisonniers romains attachés aux arbres de la forêt. D'autres légionnaires furent envoyés en présent aux chefs de la Germanie, et bientôt nombre de guerriers germains passèrent le Rhin, dont une sécheresse avait tari les eaux au point d'interdire la navigation et de former des gués ; ce qui faisait dire qu e les fleuves, ces vieilles barrières de l'empire, s'abaissaient d'eux-mêmes devant les barbares. Déjà les cantons reculés de la Gaule refusaient l'enrôlement et le tribut. Quand arriva la nouvelle de l'incendie du Capitole, les esprits en furent frappés comme d'un nouveau présage, cette fois irrécusable. Ce sanctuaire tombé leur parut avoir enseveli sous ses ruines la fortune du peuple romain. Les Druides, qui sortaient de leurs retraites mystérieuses, disaient tout haut : a Les derniers jours de Rome sont venus, ceux de l'empire gaulois commencent. Aux nations transalpines de régner maintenant. »
Les Belges, dévoués à Vitellius et par conséquent ennemis du nouvel empereur, furent les premiers à éclater. Deux Trévires, Classicus et Tutor, un Lingon, Sabinus, qui
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prétendait descendre du premier César, s'entendirent pour la délivrance de leur pays. Ils débauchèrent d'abord les auxiliaires belges et germains, puis les soldats mêmes, en leur montrant les troupes de Vespasien qui accouraient à travers les Alpes pour les punir de leurs hésitations. Deux légions prêtèrent serment à l'empire des Gaules sur les étendards que Classicus leur donna : résolution inouïe et qu'on ne pourrait comprendre, si l'on ne savait qu'il n'y avait plus que des provinciaux dans les légions. Les cinq mille hommes enfermés dans Vetera, et que Civilis tenait assiégés avec de l'infanterie germaine, acceptèrent les mêmes conditions. Mais les barbares n'en- ^ tendaient pas laisser échapper leur proie. Les Romains marchaient avec conflance sous la foi du serment lorsque, àcinq milles de leurs retranchements, les Germains se jetèrent sur eux. Tout ce qui ne fut pas massacré dans ce premier instant courut au camp pour s'y réfugier. Les barbares l'avaient déjà pillé ; ils y mirent le feu et les fugitifs périrent dans les flammes.
Civilis était enfin vengé : il coupa sa chevelure. Son ambition croissant avec sa fortune, il refusa de s'engager dans une cause étrangère. Ni lui, ni aucun de ses barbares ne prêta serment à Tempire gaulois. 11 rêvait autre chose : une vaste domination dont son pays serait le centre, la Gaule et la Germanie les provinces. Une prophétesse était alors en grand renom parmi les Germains, Velléda, jeune fille du pays des Bructères. Elle se tenait enfermée dans une tour, au fond d'un bois. Nul mortel n'avait vu son visage; un de ses proches, sorte d'interprète de la divinité, recevait les demandes et rapportait les réponses. Elle avait prédit la ruine des légions; son crédit s'accrut de la réalisation de l'oracle. Civilis, qui l'avait déjà mise dans ses intérêts, lui envoya en don un légat de légion fait prisonnier. Dans ses projets, le Rhin n'étant plus une frontière, on détruisit les fortifications qui le gardaient. La ville des Ubiens, Cologne, refusa d'abattre ses murailles et d'entrer franchement dans la ligue; mais, des Alpes à l'Océan, tous
les camps furent incendiés; on ne laissa subsister que ceux de Mayence et de Windisch*, puis on éloigna les troupes. Deux légions furent dirigées par Classicus sur Trêves. Elles obéirent et avancèrent tristement au milieu de la joie insultante des populations gauloises ; un escadron de cavaliers italiens seul refusa et s'enferma dans Mayence.
Dans l'intérieur du pays, Sabinus avait soulevé les Lingons et pris le titre de César. Mais beaucoup pensèrent que, pour faire un empereur, autant valait un Romain qu'un habitant de Langres. Ce fut Tavis des Séquanes (Franche-Comté), qui, attaqués par les Lingons leurs voisins, les battirent complètement. Sabinus, réfugié dans une de ses villas, y mit le feu. On crut que, comme Sacrovir, il y avait péri.
Cette défaite ralentit le zèle des partisans de Tindépendance. Dans une assemblée générale réunie à Reims, les Trévires et les Lingons parlèrent énergiquement pour la guerre. On leur reprocha d'avoir trahi la cause de la Gaule au temps de Vindex; puis on demanda qui conduirait les opérations, qui donnerait les ordres et prendrait les auspices. Après la victoire, où placer, le siège de l'empire? Ainsi, avant la lutte, les divisions se montraient; que se-r rait-ce après le triomphe ? Ils étaient déjà trop Romains pour comprendre autre chose que Tempire, et ils étaient trop Gaulois encore pour oublier les rivalités qui rendaient leur tentative impossible. D'ailleurs Civilis et ses Germains se tenaient à l'écart d'une façon menaçante. « Préférez-vous, disaient les Rèmes, au titre de citoyens de Rome celui de sujets des Cattes et des Dructèresî » L'assemblée écrivit aux Trévires, « au nom de la Gaule, » de déposer les armes.
Cet abandon ne fît point perdre courage aux cités rebelles. Mais les chefs restèrent au-dessous de leur tâche. Civilis perdait le temps à poursuivre un de ses parents que la jalousie avait jeté dans le parti romain et qui l'at-