Dans le canton de Berne, sur TAar
142 l'empire romain DE TIBÈRE À NERVA (14-96).
taquait avec des auxiliaires tongres et nerviens. Glassicus jouissait comme en pleine paix des douceurs du commandement et Tutor ne prenait aucune mesure pour occuper les passages des Alpes. Quatre légions à cette heure les traversaient sous un général habile, Pétilius Cérialis ; Mucien luimême allait suivre avec le plus jeune lils deVespasien, qu'il était opportun d'éloigner de Rome. Deux autres légions arrivaient d'Espagne, et la quatorzième était rappelée de rtle des Bretons. «Sept légions, s'écriaient les Rèmes avec effroi, sont sur nos tètes. » Tutor marcha au devant du corps qui débouchait par l'Helvétie. A la vue des aigles, ses légionnaires passèrent aux Romains. Il recula, mais se laissa surprendre à Bingen. Cette défaite dégagea Mayence et toute la vallée du Rhin jusqu'à Yetera, Les légions cantonnées à Trêves, plutôt captives que rebelles, rétablirent aussitôt sur leurs enseignes le nom de Vespasien, et Cérialis, renvoyant dédaigneusement les auxiliaires gaulois, parce que l'empire voulait lui-même et seul, disait-il, venger ses injures, marcha sur la dernière armée, qui couvrait la cité des Trévires. Elle fut dispersée et ses chefs pris. Avec une modération 'habile, Cérialis ouvrit son camp aux anciennes légions du Rhin et défendit qu'on rappelât le passé. Les soldats voulaient saccager Trêves; il les retint : « Nos pères, dit-il aux Trévires, ne sont venus dans la Gaule que pour mettre fin à vos discordes et vous sauver de l'oppression des Germains. Pour prix de nos victoires, nous ne vous demandons que les moyens de vous maintenir en paix. Mais, pour avoir la paix, il faut des soldats; pour des soldats, il faut une solde ; pour cette solde, des tributs. Le reste est commun entre vous et nous. Vousmêmes, le plus souvent, vous commandez nos légions, vous gouvernez nos provinces. Nul privilège; nulle exclusion. Si nous avons de bons princes, malgré votre éloignement, vous ressentez comme nous leurs bienfaits ; s'ils sont cruels, ce sont les plus proches qui en souffrent.... Asservis à Glassicus et à Tutor, aurez-vous moins d'impôts? Que l'empire de Rome disparaisse (veuillent les dieux
détourner ce malheur!), et alors que verriez- vous sur la terre, sinon la guerre universelle des nations? Il a fallu huit cents ans d'une fortune et d'une discipline constantes pour élever ce colosse qui ne peut s'écrouler sans écraser le monde sous ses ruines. .«. Aimez donc, chérissez la paix et cette Rome qui se donne également aux vainqueurs et aux vaincus. » Ces paroles étaient vraies, et devaient retentir d'un bout à l'autre de la Gaule. Les Lingons firent leur soumission.
Givilis essaya d'ébranler la fidélité du Romain. Il lui écrivit que Vespasien était mort ; Rome et l'Italie en proie à la guerre civile ; Mucien et Domitien sans autorité et sans force; que si Cérialis voulait Tempire des Gaules, lui et ses Bataves se contenteraient d'être libres sur leur territoire. Cérialis n'ayant point répondu à cette ouverture, les alliés vinrent l'attaquer. Ils mirent un instant l'armée en péril, mais essuyèrent une défaite sanglante qui détermina la défection de Cologne. Les habitants de cette ville égorgèrent tous les Germains entrés dans leurs murs, et après avoir enivré dans Tolbiac une cohorte de Chauques et de Prisons, la meilleure troupe de Civilis , ils mirent le feu aux maisons et la brûlèrent tout entière. En même temps arrivait la légion de Bretagne, qui soumettait les Nerviens et les Tongres.
Civilis voyait s'évanouir ses grands desseins. L'ambitieux était déçu, le patriote espéra encore. Pour couvrir son île des Bataves, il essaya, mais inutilement, de défendre Fetera. Forcé dans cette place, il se retira derrière le Wahal, y ramena la masse des eaux du Rhin en coupant la digue de Drusus qui les jetait dans le Lech et l'Yssel, et avec cent treize sénateurs ou décurions Trévires, alla solliciter les tribus germaines de faire un puissant efibrt. En son absence, Cérialis franchit le Wahal, mais faillit être enlevé dans une surprise; les Germains amenèrent en triomphe à Velléda, par la Lippe, sa galère prétorienne, dont ils s'étaient emparés. Les pluies d'automne et les inondations servirent mieux la cause des révoltés. Les Romains sans
144 l'empire romain DE TIBÈRE À NERVA (14-96).
vivres, sans abri, sur une terre marécageuse, se lassèrent de cette lutte. Les Bataves aussi étaient fatigués de la turbulence des Germains et de l'autorité que s'attribuait Velléda. Dans ces dispositions, on devait finir par s'entendre. Les deux chefs eurent une entrevue sur un pont du Wahal dont le milieu était coupé. Civilis obtint de vivre tranquille au milieu des siens, et les Bataves, délivrés de tout tribut, n'eurent qu'à fournir aux légions des auxiliaires, dont cette guerre soutenue contre l'empire avait accru la juste renommée. Civilis n'y avait gagné qu'un nom ilustre, mais sa patrie était libre.
LMnsurrection des deux provinces gauloises de Belgique et de Germanie avait échoué. Ses chefs étaient morts ou en fuite, et une recherche sévère, ordonnée par Vespasien dans toutes les cités, frappa ceux qui n'avaient point péri sur les champs de bataille. Les Tré vires furent punis par la perte de leur liberté.
Un des chefs pourtant, et le plus compromis, Sabirius, échappa. Après Tincendie de sa villa il aurait pu fuir aisément jusqu'au fond de la Germanie. Il n'eut pas le courage de s'éloigner de sa jeune femme, Éponine, et se retira dans un souterrain, dont l'entrée secrète n'était connue que de lui et de deux affranchis dévoués. On l'avait cru mort; Éponine partageait cette croyance et avait donné les marques de la plus profonde douleur. Durant trois jours, elle avait refusé toute nourriture. Avertie mystérieusement que son époux vivait, elle cacha sa joie sous son deuil, vint le voir dans son souterrain et finit par y habiter avec lui. Au bout de sept mois, sur l'assurance que la colère de Vespasien était calmée, elle fit le voyage de Rome avec Sabinus déguisé en esclave pour aller tenter la clémence impériale. Quelques amis fidèles les avertirent à temps qu'il n'y avait rien à espérer, et ils purent regagner la Gaule. Le proscrit s'enferma de nouveau dans sa retraite et y resta neuf années. Découvert à la fin, il fut conduit à Rome, où Vespasien ordonna qu'on le mît à mort. Éponine avait suivi son époux; elle se jeta aux pieds de l'empereur : « César,
dit-elle, en lui montrant ses deux fils, je les ai conçus et allaités dans les tombeaux, pour que plus de suppliants vinssent embrasser tes genoux. » Les assistants pleuraient et Vespasien lui-même; mais il resta inflexible. Alors Ëponine, se relevant, demande à partager le sort de celui qu'elle ne peut sauver : « fai été plus heureuse avec lui, dit-elle, dans les ténèbres et sous la terre, que toi dans la puissance suprême. » Elle fut exaucée. Plutarque rencontra à Delphes un de leurs enfants qui lui raconta cette touchante et douloureuse histoire.
Vespasien aurait pu, sans péril, se montrer clément. La Gaule se résignait à rester romaine. Quelques patriotes gardèrent bien le souvenir de ce drapeau qui, cent vingt ans après avoir été abattu par Jules César, sous les murs d*Alésîa, avait tout à coup reparu et flotté sur leur tête, « pour l'empire des Gaules ». Mais il ne faudrait s'exagérer ni leur nombre ni Timportance de la guerre que je viens de raconter. Elle avait été principalement soutenue par un peuple qui était plus germain que gaulois, par un homme dont les pensées n'étaient pas dévouées à la Gaule ; et ces troupes romaines, que nous avons vues assiégées et vaincues, n'étaient que les dépôts des légions appelées en Italie. Dès que celles-ci parurent, tout s'apaisa. La masse des nations transalpines n'avait pas répondu à un appel qu'elle ne comprenait pas, et celles qui avaient pris les armes rentrèrent aisément dans les voies pacifiques où tout à l'heure Cerialis les rappelait. Alors la pacification au dedans étant complète, et au dehors le péril de l'invasion ne menaçant plus ou ne menaçant pas encore, il se leva sur la Gaule, comme sur l'empire , un siècle de prospérité qui compte parmi les beaux âges du monde, et qu'on appelle le siècle des Antonins. La Gaule y fut pour quelque chose, puisqu'elle donna sinon le plus habile, du moins le plus respecté de ces princes, Antonin le pieux, le père adoptif de Marc-Aurèle.
Nous devons passer maintenant à l'autre extrémité de l'empire où s'achevait une guerre moins dangereuse, mais
plus difficile et qui est restée un des grands faits de Thistoire parce qu'un peuple entier parut y périr.
Les derniers moments de ce peuple offrent d'ailleurs à la psychologie historique un curieux sujet d'étude dans l'étrange état moral où les Juifs se trouvaient alors, sorte d'ivresse ou de folie divine que produit l'exaltation religieuse et qui fait espérer contre toute espérance. C'est un phénomène qu'on voit reparaître aux époques de fermentation religieuse, avec le même mélange, dans tous les temps, d'abominable cruauté et de dévouements sublimes, de passion qui obscurcit la conscience ou voile la raison, et de foi ardente qui, du môme homme , peut faire un bourreau ou un martyr. Et pourtant quelque terrible que soit souvent ce spectacle , l'âme y souffre moins qu'à se trouver en face des ignobles appétits qu'il nous a fallu montrer.
Il a été plusieurs fois parlé des Juifs dans cette histoire, aux temps de Pompée, de César et d'Auguste*. On a vu comme ils avaient semé par tout l'Orient et jusqu'en Italie leurs colonies, leurs synagogues et leur croyance à un Dieu unique, qui ébranlait l'autorité déjà si compromise des dieux païens et préparait les voies à la doctrine de Jésus.
Auguste avait fait de leur roi Hérode son ami ou plutôt l'instrument de ses desseins dans cette partie de l'Orient. Après la mort de ce prince, les Juifs avaient demandé à l'empereur que la Judée fût réunie à la province de Syrie; il préféra laisser subsister un gouvernement national qui lui ôtait les charges et l'embarras d'une occupation militaire. Archélaûs reçut la couronne de son père. Mais, au bout de dix années, le nouveau roi, accusé à Rome par ses sujets, fut déposé sans même avoir été entendu, et la Judée fut soumise à des procurateurs (6-37).
Un caprice de Caligula releva ce royaume. Un petit-fils d'Hérode, Agrippa, avait osé du vivant de Tibère faire sa
1 Ci-dossus, t. III, p. 81-82.
cour au jeune Caius. « Ne verrai-je donc pas venir, disait-il, le moment où ce vieillard s'en ira dans l'autre monde et vous laissera maître de celui-ci? » Le mot fut rapporté à l'empereur; un grand de Rome l'eût payé de sa tête, le prince juif en fut quitte pour une assez douce prison. Caligula cependant tint compte à son ami du danger qu'il avait couru ; après son avènement il le nomma roi, en lui donnant une chaîne d'or aussi pesante que les fers qu'il avait portés. La faveur de Claude acheva cette fortune inespérée ; de nouvelles provinces furent ajoutées à son royaume et il réunit une dernière fois tout ce qu'Hérode le Grand avait possédé. Mais à sa mort (44) son fils. Agrippa, trop jeune pour lui succéder, n'eut qu'une tétrarchie, et la Judée avec la Samarie retourna sous le régime des procurateurs qui, nominalement subordonnés au gouverneur de la Syrie, étaient en réalité investis d'une autorité indépendante.
Aucune province n'avait alors besoin de la main ferme de l'empire comme ce malheureux pays, en proie, depuis plusieurs années, à cette incurable anarchie qui annonce les derniers jours d'un peuple. Il n'y avait plus de lien social, plus de force publique. Tous les jours on assassinait dans les rues de Jérusalem, jusque dans le temple, au milieu de la foule et durant les fêtes solennelles *. Les routes n'étaient pas même sûres pour les envoyés de l'empereur, et ceux que Josèphe, Tami des Romains, traite de brigands, de magiciens, de trompeurs, mais que la foule appelait des prophètes, des Christs suscités par Jéhovah% formaient des bandes aussi nombreuses qu'une armée.
Tout le mal ne venait pas de l'absence d'un gouvernement énergique. L'esprit prophétique était l'âme de ce peuple. Très-habiles à conduire leurs intérêts privés, à pousser leur fortune dans le trafic, les Juifs perdaient terre
1. « Ils égorgèrent de la sorte Jonathan, grand sacrificateur, et il ne sj passait point de jours qu'ils n'en tuassent plusieurs de la même manière. » Jos. B. J., II, 23. —2. S. Matth. xxiv, il, 24^ parle de beaucoup de faux~ Christs et de faux prophètes.
148 l'empire romain DE TIBÈRE À NERVA (14-96).
dès qu'il fallait s'élever aux idées générales. La science qui exige une froide raison, l'art qui suppose l'étude de la nature, le sentiment des rapports et l'harmonie des proportions, leur furent toujours étrangers. Les Apocalypses, dont ils avaient pris le goût chez les Mazdéens durant la captivité, étaient devenues leur grande forme littéraire. Dans les moments de crise, ils exprimaient ainsi tout ce qu'on sent, aime, ou espère. L'Apocalypse de saint Jean est la plus haute expression et est restée le modèle de ces œuvres symboliques, où le Voyant raconte les secrets de l'Abîme, révèle les arrêts du Très-Haut et annonce aux puissants de la terre les châtiments qui les attendent. Beaucoup l'avaient précédée ; beaucoup la suivirent : c'était un genre littéraire d'origine persique qui offrait de grandes ressources au poëte et au croyant. Dans la révélation envoyée aux Sept Églises d'Asie, l'apôtre continue contre les ennemis de Ja Jérusalem nouvelle, contre « la grande prostituée qui enivre les nations du vin de sa fornication », le rôle révolutionnaire des anciens prophètes contre les rois impies et les persécuteurs dlsraël. Il imite leurs procédés; il emprunte leurs plus terribles images et, par ses paroles enflammées, par le mélange de visions sublimes et d'inventions étranges, par ses descriptions de richesse orientale et d'ornementation barbare, il plaisait à l'imagination maladive de ces races méridionales. Écrite entre la mort de Néron et la chute de Jérusaieni, cette Apocalypse n'a exercé aucune influence sur la révolte des Juifs, mais elle aide à faire comprendre l'état des esprits chez un peuple dont l'intelligence, à la fois stérile et trop féconde, allait en ce moment, à force de misères, jusqu'aux plus mystiques rêveries. Gomme l'âme brisée par la douleur, ils étaient devenus sous le poids de l'infortune superstitieux et craintifs. Tout les épouvantait, tout aussi les faisait espérer ; ils passaient sans cesse de l'abattement à la confiance, de l'amour à la haine. Après avoir appelé la domination romaine, ils la repoussaient ; après avoir laissé cent fois morceler leur pays et partager leur popu-
lation comme un troupeau au gré des acheteurs, ils ne parlaient plus que de l'indépendance nationale et ils allaient mourir pour elle.
Ils croyaient toujours à leur saint temple et ils accomplissaient les rites extérieurs de leur culte. Mais en voyant que leur doctrine si pure, que leur morale si belle ne les avaient pu sauver et qu'il leur fallait obéir, eux le peuple de Jéhovah, eux la race élue, à ceux dont Tironie sanglante d'Isaïe avait flagellé les idoles, ils se rattachaient avec la force du désespoir à la seule espérance qui leur restât, la venue d'un Messie *. Les chrétiens leur disaient bien que ce Messie était venu, que son royaume commençait et que sa loi avait été portée jusque dans la cour de Néron. Dans la sainte victime attachée à la croix du Golgotha, ils refusaient de voir le Sauveur qui devait les faire régner sur le monde; et ils attendaient toujours, écoutant chaque voix qui s'élevait, suivant quiconque leur disait : « Venez et voyez. »
« Nulle part, dit l'historien Josèphe, qui vit de ses yeux les souffrances qu'il raconte, nulle part les imposteurs n'avaient si beau jeu ; quoi qu'ils promissent, on les croyait. Eux et les chefs de brigands se partageaient le pays. Des impies, trompant le peuple sous un faux prétexte de religion, le menaient dans les solitudes, où Dieu, disaient-ils, ferait voir par des signes certains qu'il voulait affranchir de servitude la race d'Abraham.... Un faux prophète égyptien parvint si bien à séduire le peuple, qu'il assembla près de trente mille homnfes sur la montagne des Oliviers ; à sa voix les murs de Jérusalem devaient s'écrouler et les Romains s'enfuira » Un autre leur promettait qu'ils se-
1. Voyez, t. III, p. 86, dans quelle attente était ce peuple. C'est l'état d'es prit de nos Arabes d'Algérie, le même mépris pour une civilisation supérieure qu'ils ne comprennent pas, pour des lois purement rationnelles qui leur paraissent misérables à côté de leur loi civile et religieuse, révélée par Dieu même; la même espérance tenace dans les messies ou les marabouts libérateurs. Voy. aussi t. III, p. 326, n. 3. — 2. 5. J., II, 23. Sa troupe fut dispersée; beaucoup périrent, mais il échappa, et l'on ne sut ce qu'il était devenu. C'est là ce qui fit demander par le tribun à saint
raient sauvés et verraient cesser .leurs maux, s'ils voulaient le suivre au désert*. Celui-ci invitait le peuple à monter sur le mont Garizim, où il lui montrerait des vases sacrés que Moïse y avait cachés*. Celui-là offrait de forcer les eaux du Jourdain "à se séparer pour le laisser passer à pied sec, lui et ceux qui croiraient en lui*. D'autres, au' contraire, s'inspiraient d'Isaïe et répétaient ses menaces contre la maison d'Israël : « Quatre ans avant la guerre déclarée, dit Josèphe, un paysan se mit à crier : Voix de rOrientI Voix de rOcci dent! Voix du côté des quatre vents I Voix contre Jérusalem et contre le temple ! Voix contre les nouveaux mariés et contre les épousées I Voix contre tout le peuple I Depuis ce temps, ni jour, ni nuit, il ne cessa de crier : Malheur, malheur à Jérusalem! Il redoublait ses cris les jours de fête; aucune autre parole ne sortit jamais de sa bouche ; ceux qui le plaignaient, ceux qui le maudissaient, ceux qui lui donnaient ses nécessités n'entendirent jamais de lui que cette terrible parole : Malheur, malheur à Jérusalem! Il fut pris, interrogé et condamné au fouet par les magistrats. A chaque demande et à chaque
Paul, lorsque, quelque temps après, les Juifs lui amenèrent Tapôtre pour qu'il le condamnât : « N'êtes-vous pas l'imposteur égyptien? » Act, xxi, 38. Pour les Juifs, l'Egypte était le pays où l'on apprenait à faire des prodiges. Derenbourg. Eût. de la Pal, d'après les sources rahbiniques, p. 203, n. 2. — 1. Ànt. Jud.j XX, 8; il dit dans ce même passage au§ 5 : XipTiffnfjpiwv yàp il X^P^ wàXiv àveuXiqffÔYi xat yoTfiTwv àvOptbiccav oï tôv ô^^ov ^Tuàtov. — 2. ArU, Jud. XVIII, 4. Ils y vinrent en grand nombre et en armés. Ponce Pilate dissipa ce rassemblement, et fut rappelé à la suite de cette affaire. — 3. Ant, Jud., XX, 5. Josèphe parle plus loin (XX, 7) d'un Juif cypriote qui se donnait pour magicien; il se présente lui-même comme prophète (B, J., III, 7, 9) et il croit à la sorcellerie. « Salomon, dit-il [AiU, Jud,, VIIJ, 2), avait trouvé un moyen de chasser les démons; et ce moyen est encore chez nous fort employé. J'ai vu un Juif, nommé Éléazar, délivrer des possédés, en présence de Vespasien, de ses fils, des tribuns et des soldats. Il approchait du nez du possédé un anneau dans lequel était enchâssée une racine dont Salomon se servait à cet usage ; et quand l'homme avait respiré, il lui tirait le démon des narines. Sur-le-champ l'homme tombait, et l'autre défendait au démon de revenir dans cet homme, au nom de Salomon et en récitant des paroles magiques qu'il avait composées. Pour mieux convaincre les assistants du poiivoir qu'il avait, Éléazar avait placé près de là une cruche d'eau et commanda au démon quand il sortirait de la renverser, en preuve qu'il quittait réellement le possédé, et cela fut fait. »
coup, il répondait, sans jamais se plaindre : Malheur à Jérusalem I Renvoyé comme un insensé, il courait tout le pays en répétant sa triste prédiction. Durant sept ans il continua à crier de la sorte, sans se relâcher, sans que sa voix faiblît. Au temps du dernier siège de Jérusalem, il se renferma dans la ville, tournant infatigablement autour des murailles et criant toujours : Malheur au temple I Malheur à la ville! Malheur au peuple! A la fin, il ajouta : Malheur à moi ! Et, en même temps, il fut emporté d'un coup de pierre lancée par une machine. »
L'Écriture elle- même témoigne de cette sourde fermentation qui agitait les esprits; les Actes des Apôtres parlent du magicien Simon, du faux prophète Ëlymas, et citent les r.emarquables paroles du pharisien Gamaliel sur les révolutions qui viennent de Dieu et qu'on ne peut arrêter, sur celles qui viennent des hommes, et qui se détruisent d'ellesmêmes. « Il y a quelque temps, disait-il, s'éleva un certain Théodas qui prétendait être quelque chose de grand. Quatre cents homnies s'attachèrent à lui, mais il fut tué et tous ceux qui avaient cru en lui furent réduits à rien. Judas de Galilée s'éleva après lui et gagna beaucoup de inonde; mais il périt aussi et tous les siens furent dispersés*. »
La prédication du nouvel Évangile ne ramena pas le calme dans les âmes, car à Jérusalem les chrétiens étaient poursuivis, et plus ils parlaient du Messie méconnu, plus les Juifs espéraient en celui qu'ils attendaient encore, non pas humble et persécuté, mais glorieux et puissant. Pour arriver à cette domination promise, il fallait sauver d'abord l'indépendance nationale, et, â cette pensée, tous les cœurs s'armaient de courage. Ceux que Josèphe appelle des brigands furent les premiers à souffler partout la révolte, car, de même qu'au temps de Mathathias et de Judas Macchabée, ces brigands étaient de hardis patriotes qui refusaient de servir l'étranger. Soyons justes envers cette na-
1. Act V, 36-39. Josèphe parle aussi d'un Théodas, mais en l'année 46,
152 l'empire romain DE TIBÈRE À NERVA (14-96).
tion qui a donné au monde le plus grand exemple qu'il ait encore vu; ce ne sont pas quelques hommes, ni une armée, c'est un peuple presque entier qui va mourir pour ses croyances et sa liberté. Que ce sacrifice n'ait pas été nécessaire ; qu'il soit resté inutile pour la race de ceux qui l'accomplissaient, comme pour l'humanité qui ce jourlà vit commencer une persécution dont elle a souffert durant dix-huit siècles ; que ce peuple enfin ait eu tort : en religion, quand il refusait la doctrine évangélique qui complétait sa loi ; en politique, quand il repoussait la domination de Rome qui lui eût au moins donné Tordre matériel ; tout cela est vrai. Mais l'historien trouve tant de guerres entreprises pour de condamnables motifs, qu'il ne peut refuser sa sympathie à ceux qui ont combattu et sont tombés au nom de la patrie et de la religion.
Longtemps la domination romaine avait été douce en Judée*, comme ailleurs, plus qu'ailleurs même, parce que les Juifs de Palestine furent particulièrement protégés des premiers empereurs. Sous Tibère ils n'avaient eu en vingtdeux ou vingt-trois ans que deux procurateurs, et le dernier, Ponce-Pilate, avait été rappelé pour rendre compte de mouvements séditieux qu'il avait trop sévèrement réprimés*. Sous Claude, un soldat romain, qui dans un village avait déchiré un exemplaire du Pentateuque, fut décapité ; et un procurateur, qui s'était laissé corrompre, condamné à l'exil. Pour la même affaire, l'empereur renvoya à Jérusalem un tribun des soldats qui fut traîné sur la claie , par les rues de la ville, puis mis à mort^ A cette justice sévère se joignaient des égards pour leur culte. Aucun officier romain n'entrait dans la capitale sans monter au temple pour y adorer le Dieu national ; et chaque année des victimes y étaient offertes au nom du prince. Ces ménagements allèrent si loin, qu'on prit soin de donner aux Juifs des gou-
1. Voyezci-dessus,t.II, p. 314 et 518 et t. III, p. 81. — 2. Il n'arriva à Rome qu'après ravénement de Caligula qui, suivant Eusèbe, Hist. Eccks., II, 7, l'exila à Vienne dans les Gaules, où il se tua de désespoir. — 3. Josèphe, Ant. Jud., XX, 56 et B. /., II, 12.
vemeurs qui leur fussent agréables : c est à la demande du grand sacrificateur Jonathan que Félix, le frère de l'affranchi Pallas, obtint la procurature de Judée (52-60)*.
Mais, durant les dernières années de Claude et sous le règne de Néron, les excès des proconsuls républicains furent renouvelés. Ventidius Gumanus administrait alors la Galilée, Félix la Samarie et la Judée. L'éternelle rivalité des Juifs et des Samaritains, la haine de ceux-ci pour leurs voisins de Galilée armaient ces populations les unes contre les autres et, en face de ces brigandages mutuels, les procurateurs fermaient les yeux, à condition qu'on leur fit, dans le produit du pillage, la part du lion^ Sur les plaintes de quelques Juifs, Claude punit, il est vrai, Cumanus; mais Félix, frère du tout-puissant favori, fut mis par le gouverneur de Syrie au nombre des juges devant lesquels les accusateurs devaient exposer leurs griefs. Encouragé par cette preuve de son crédit, Félix continua ses cruautés et ses violences, a exerçant l'autorité souveraine avec la bassesse haineuse et avide d'un esclave '. » Il retint l'apôtre saint Paul en prison pour en tirer de l'argent ; et le grand prêtre Jonathan lui reprochant ses exactions, il le fit poignarder.
Cette conduite était dangereuse; car si le peuple, travaillé par les Messies et fanatisé par les prêtres inférieurs que leurs chefs dépouillaient des dîmes*, courait en foule se réunir aux bandits et donnait ainsi au brigandage la couleur d'un soulèvement patriotique contre l'étranger,
1. Jos. il. /., XX, 8. Félix avait épousé une Juive. AcU xxiv, 24. Voyez dans Jos., B, /., IV, 3, 10, le discours du grand prêtre Ananus qui rend pleine justice aux Romains. Il est vrai que c'est Josèphe leur ami qui parle par sa bouche. -- 2. Tacite, Ann.y XII, 54. C'était déjà, comme on voit, le régime que les pachas turcs ont établi dans cette malheureuse contrée. — 3. Tac, Hist.j V, 9. Josèphe est bien moins dur pour Félix. — 4. Depuis longtemps les chefs de la classe sacerdotale envoyaient leurs serviteurs s'emparer violemment des dîmes qui leur étaient dues d'après la loi, et les gardaient sans en faire part aux prêtres inférieurs ; ceux-ci, réduits à la plus affreuse misère, passèrent du côté du peuple qui les secourait de ses aumônes et qui s'arma plusieurs fois pour leur faire rendre justice. Jos., À, J., XX, 8 et 9.
154 l'empire romain DE TIBÈRE À NERVA (14-96).
les riches et les grands cherchaient dans l'appui des soldats romains .la sécurité qui leur manquait pour leur vie et leur fortune. Les aliéner eût donc été une imprudence, s'ils n'avaient pas redouté plus encore les violences de leurs compatriotes que celles des procurateurs *. Au-dessous d'eux, en effet, ils voyaient fermenter dans la foule, non-seulement les germes d'une lutte politique et religieuse, mais ceux d'une révolution sociale : une insurrection des pauvres contre les riches.
La nouvelle Loi, préoccupée du faible, de l'affligé, avait des paroles de menace contre les puissants. Beaucoup prenaient à la lettre, et dans le sens de leur application sociale, les préceptes de l'égalité évangélique. Quand une doctrine nouvelle se produit, il est des hommes qui la sui- * vent en son entier et dans son esprit; mais il en est aussi qui la côtoient, s'arrêtent à la surface et en prennent ce qui convient à leurs passions. Ce partage se produisit certainenient à l'époque de la prédication chrétienne. Tandis que les uns, avec Jésus, regardaient au ciel, d'autres, comme il arriva si souvent dans les émeutes de paysans au moyen âge, n'entencjirent que les paroles qui s'appliquaient aux intérêts terrestres. Les premiers allaient au Christ lorsqu'il prêchait le mépris des richesses : « Nul ne peut servir deux maîtres,; choisissez donc entre Dieu et l'or. » Ou lorsqu'il enseignait de préférer la prière au travail : « Ne vous inquiétez pas de votre nourriture, ni de votre vêtement; considérez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent et n'amassent rien dans les greniers ; mais votre Père céleste les nourrit. Or, n'êtes-vous pas plus que les oiseaux du ciel ? — Pourquoi vous inquiéter de votre vêtement? Considérez comment croissent les lis des champs. Ils ne travaillent ni ne filent, et cependant je vous déclare que Salomon, dans toute sa gloire, n'a jamais été vêtu comme un seul d'entre eux. Si Dieu prend soin de vêtir une plante des champs qui est aujour-