NÉRON* (13 OCT. 54 — 9 JUIN
Auguste n'avait pas osé établir l'hérédité de sa monarchie ni le principe meilleur de l'adoption. Il était cependant inévitable, puisque tout le pouvoir avait été remis aux mains du prince, cpie cette idée, sous une forme ou sous une autre, entrerait dans les esprits pour passer ensuite dans la coutume. Elle se produisit, en effet, mais d'une manière détournée et bâtarde, comme tout ce qui venait de cette constitution sans sincérité ; de sorte que nous sommes arrivés au cinquième empereur sans avoir encore vu une succession naturelle ou une adoption déterminée par des raisons d'État. Les Césars recourent bien à l'adoption, même lorsqu'ils ont une descendance légitime, et ce serait
Bl 1. Le nom officiel de Néron dans les inscriptions et sur les médailles est : Nero Claudius Cassar Aiigustus Germanicus.
HISTOIRE ROMAINE. lY — l
excellent si la préoccupation de l'intérêt public désignait les personnes ; mais les choix se font au hasard, selon qu'il plait aux gens du palais et aux soldats des gardes. Les uns veulent un prince à conduire, les autres un empereur à rançonner; et pour cela, tout leur est bon, enfant ou vieillard, pédant imbécile* comme était Claude, ou histrion féroce comme sera Néron.
Le nouveau maître du monde n'avait pas dix-sept ans^ il était de la gens Domitia et de la branche qu'on appelait a à la barbe d'airain «.Chaque famille romaine prétendant avoir été en rapport avec les dieux, les Aenobarbus racontaient que les Dioscures avaient chargé un de leurs ancêtres d'annoncer au Sénat la victoire duiac Régille, et qu'eu preuve de leur divinité, ils avaient touché sa barbe, qui de noire était aussitôt devenue jaune-cuivré. Ce trait de physionomie resta dans la famille ; mais elle en avait un autre : c'était une race dure et violente ; « têtes de fer, disait Crassus, et cœurs de plomb. » Le père de Néron avait tué un affranchi qui refusait de boire jusqu'à l'ivresse ; sur la vpie Appienne, il avait, à dessein, écrasé un enfant sous le galop de son cheval, et, en plein forum, crevé un œil à un chevalier romain assez hardi pour oser le contredire.
Le fils fut digne du père. C'était un esprit hypocrite, lâche et méchant, bien préparé par conséquent pour les crimes politiques ordinaires aux despotes romains, et auquel la nature avait donné quelque désir de poésie et d'art, ce qui le rendra, par impuissance d'atteindre à l'art même, envieux des artistes et des poètes, puis cruel pour tous ceux qui sauront saisir le rameau d'or. Nous aurons ainsi devant nous un tyran vaniteux et grotesque, quoiqu'il ait toutes les ambitions, salement débauché, et qui ne léguera à l'histoire ni une pensée ni un acte pour voiler un coin de ses infamies.
1. Je prends ce mot dans le sens latin : Claude était indécis et très-faible de caractère, mais non pas pauvre d'esprit. — 2. Né à Antium, le 15 décembre 37. Le cognomen de la gens Claudia, Nero, était un vieux mot sabin signifiant brave et hardi : fortis et strenuiu, Suét^, Tih., 1.
Cependant les maîtres renommés n'avaient point manqué à Néron ; mais l'éducation ne se fait pas seulement par les livres et les discours : de bons exemples valent mieux que les plus belles paroles. Aussi les conseils de Burrus et de Sénèque réussirent moins que les leçons d'une cour licencieuse et homicide : Néron fut ce que le firent les mœurs de Rome, la nature violente qu'il tenait de sa race et surtout le pouvoir absolu. La pourpre que ses trois prédécesseurs avaient teinte dans le sang de tant de victimes, était comme la tunique d'Hercule imprégnée d'un venin mortel : elle inoculait la cruauté qui faisait d'abord un bourreau, ensuite une victime, de l'imprudent assez téméraire pour oser la revêtir, sans être capable de se défendre contre le dangereux poison.
Néron d'ailleurs n'était point l'élève d'un sage : Sénèque, à qui Burrus laissait la direction de cette éducation impériale, mérite moins le titre de philosophe qu'on lui donne que le surnom de son père « le rhéteur ». Celui-ci faisait de la déclamation à propos de lieux communs ; son fils fit de la rhétorique à propos de philosophie. Il était philosophe comme Lucain fut poète, Pline orateur et Tacite historien : tous déclamaient ; le dernier seul avec génie.
Sénèque est un nouvel exemple des tendances pratiques du génie romain : élégant et habile arrangeur de mots, il traversa toutes les écoles sans s'arrêter à aucune*, bien que celle de Zenon eût ses préférences littéraires. Chemin faisant, il ramassa ces vérités morales qui forment le fonds commun de l'humanité et qu'en cherchant bien on retrouve, en des proportions différentes, au-dessous de tous les systèmes qui ont duré. « Ce n'est que du sable sans ciment, » disait Caligula de ses écrits; mais dans ce sable brillaient des paillettes d'or *. Aussi est-il resté,
1. Cf, Ép. 33i Ses écrits n'ont, au point de vue de Toriginalité philosophique, aucune valeur. Il n'ajoute rien à ce qu'il emprunte. — 2. Plutarque, dans un ouvrage que nous avons perdu, mais que Pétrarque a lu, avouait qu'aucun écrivain grec ne pouvait lui être comparé pour les préceptes de morale. Lipsius, Proleg. in SeneCk
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comme Cicéron, un des maîtres de la jeunesse : du temps de Quintilien, qui le juge avec sévérité, et pourtant avec justice, ses livres étaient dans toutes les écoles *. Il y a toutefois cette différence entre les deux philosophes que le style de l'un, plein d'afféterie et de subtilités, est chargé d'une ornementation qui n'est déjà plus le grand art d'écrire, tandis que la diction de l'autre est le modèle de l'élégance latine. Dans Cicéron, tout est simple et venu sans effort- c'est de Tesprit et du meilleur, avec une chaleur pénétrante où l'on reconnaît l'excellent homme et le bon citoyen. On sent trop dans Sénèque le travail du rhéteur qui dispose froidement une œuvre où il se trouve plus d'art que de conviction, moins de force d'esprit que de talent à bien dire. Acette époque où l'on jouait avec tout,mème avec la vie, et où les lettres» devenaient comme de nos jours un métier, Sénèque resta jusqu'à sa dernière heure un acteur consommé. Son rôle fut celui de l'homme vertueux; son thème, la philosophie morale. On Ta appelé un directeur de conscience ; il voulut l'être, à condition qu'on le dispensât de diriger la sienne, et il mit d'un côté ses maximes, de l'autre sa conduite. « Dans ses livres, dit un ancien historien ^, il condamna la tyrannie, et il fut l'instituteur d'un tyran ; les courtisans, et il ne quittait pas la cour; la flatterie, et nul ne flatta si bassèment' ». Il vantait la pauvreté, au milieu d'immenses richesses*; les mœurs honnêtes, et, à en croire Dion*, il ne valait guère mieux que ses contemporains; une vie simple, dans des jardins qui rivalisaient avec ceux de l'empereur, dans des villas remplies de toutes les recherches de l'élégance romaine. « Je voudrais bien savoir, disait en plein Sénat' un ancien proconsul, au temps de la plus
1. Inst, : Orat, X, 1. Fronton est encore plus dur. — 2. Dion, qui est très-sévère pour lui {Cf, LXI, 10 ; LXII, 2). Il l'accuse d'avoir, par ses usures exorbitantes sur des prêts s'élevant à dix millions de drachmes, causé en grande partie la révolte de la Bretagne. Sénèque avoue lui-même qu'il faisait des affaires de commerce jusqu'en Egypte {Épit. 11, de Vita Beata, 17). — 3. Qu'on lise sa Consolation à Polybe, et le traité de la Clémence écrit après le meurtre de Britannicus. — 4. Tac, Ann,j XIII, 42; XIV, 52; PI., H. N.j XIV, 5. — 5. Dion., LXI, 10; Tac, A., XIII, 42.
grande faveur de Sénèque, je voudrais bien savoir par quel procédé philosophique il a, en quatre ans, amassé trois cents millions de sesterces*. » Pour finir comme il avait vécu, il mourût avec emphase. Malgré son traité de la Providence et ses éloges du suicide à la manière de Gaton, il tenait trop à la vie pour prévenir Néron ; mais le messager de mort arrivé, il fit des libations à Jupiter Libérateur, déclama ses plus brillantes maximes, et, par jalousie peutêtre, encouragea sa femme, la belle Pauline, à se tuer avec lui.
Ces paroles sembleront sévères; mais on sait ce que trop souvent valent pour Faction, pour la conduite énergique et sensée des affaires de TËtat, ces beaux esprits dont les périodes cadencées n'auraient jamais dû retentir qu'au prétoire ou dans la chaire de Quintilien. Ailleurs * nous rendrons justice à Técrivain qui a le mieux répondu aux besoins de ces temps terribles par sa philosophie de la mort '. Ici, nous cherchons Thomme sous le prétendu sage qu'Agrippine avait donné pour précepteur à son fils, et nous sommes forcé de reconnaître que cet égoïste qui, après le soin de sa fortune et de son crédit, ne voyait rien au-dessus de Tart de bien discourir, ne pouvait être qu'un mauvais maître et un ministre insuffisant.
Sénèque n'imagina point pour son élève un autre système d'éducation que le régime alors en usage et qui nous est resté. La rhétorique en faisait le fond et l'étude des poètes en était la forme essentielle, c'est-à-dire l'abus des mots harmonieux, des images brillantes, des idées vagues ou parfois trop précises, et le perpétuel emploi de cette mythologie qui faisait descendre si souvent les dieux sur la terre qu'avec elle l'esprit ne pouvait remonter vers le ciel. Suétone accuse même Sénèque d'avoir écarté des yeux du jeune prince les anciens orateurs dont
1. Tac. Inn., XIII, 42.-2. Au chap. LXL— 3. Garât, qui se mit à relire Sénèque sous la Terreur, dit : « 11 ne nous restait plus alors qu'une seule chose à apprendre, à mourir. » C'est presque toute la philosophie de Sénèque. Cf, Havet, Le Christianisme et ses origines, t. II, p. 256.
la parole virile gouvernait les cités, afin de ne point faire tort à ses propres discours, en exposant à une comparaison dangereuse la véritable éloquence et la déclamation *. L'élève eut comme le maître des dehors brillants : pour le Sénat et la représentation, un air grave, des phrases pompeuses, des mots à effet. Mais on lui laissa prendre dans la vie privée des goûts futiles ou bas. Sénèque avait deviné les recommandations de Rousseali : Néron apprit à faire beaucoup de choses avec quoi on comptait l'occuper et le distraire : il sut peindre, graver, sculpter, conduire un char, s'accompagner sur la lyre, même aligner des vers, sauf à recourir parfois à d'habiles arrangeurs pour les mettre sur pieds *. Mieux eût valu cent fois l'éducation par les affaires. Tout cela pourtant, en une certaine mesure, eût été bon si, pour régler ou contenir cette activité extérieure et multiple, le philosophe avait su mettre au cœur de son élève ces fortes doctrines du devoir qui sont à la vie morale ce que le lest est au navire : la condition d'équilibre et de stabilité. Ce n'est pas qu'il ménageât les bons avis ; il en donnait beaucoup et très-doctoralement. Voulait-il conseiller la clémence, il lui dédiait un traité sur cette vertu et se hâtait de le publier, ou en rédigeait un autre sur la colère, avec les plus belles sentences pédagogiques. La vanité, cette maladie des artistes, si funeste aux hommes d'État, lui faisait ainsi composer à tout propos, pour le prince, quantité de discours après chacun desquels on ne parlait dans la ville que de la sagesse du philosophe et du génie de l'écrivain '. Il y trouvait son compte ; mais cette éducation toute en paroles et en figures, pédante, déclamatoire et fausse, conduisait Néron à ne pas prendre plus au
1. A cognitione veterum oratorum Seneca principem avertit y quo diutius in admiratione sut detineret, Ner., 52. — 2. On a dit : « Il peignait bien, sculptait bien; ses vers étaient bons. » Suétone (Ner., 52) dit, en effet, qu'il faisait tout cela, mais n'ajoute pas qu'il le faisait 6ten, et Tacite (A., XIII, 3) ne lui accorde que d'avoir connu les éléments de la poésie.... Inesse sihi elementa doctrinse ostendebat..,, Nerva, le futur empereur, était un de ces
arrangeurs. Cf. Martial, VII, 70. —3 Crehris orationihus quas Seneca
testificando quam honesta prœciperet, vel jactandi ingenii, voce principis vulgahat, Ann,, XIII, 11,
sérieux les qualités qu'on lui recommandait de cette façon que les autres thèmes habituels aux rhéteurs. Il écoutait davantage et comprenait mieux quand Sénèque lui disait déjà le mot de Villeroy à Louis XV enfant : « Regardez cette ville, ce peuple; tout cela esta vous *. » Que valaient auprès de ce jeune furieux les maximes de Zenon après cet enseignement de son omnipotence absolue ?
On n'oserait dire que c'était de la part de Sénèque un calcul et qu'il lui convenait, pour conserver le pouvoir, de ne rien enseigner à Néron de son métier de roi. Ce métier, il aurait fallu que lui-même le connût ; et le philosophe n'avait probablement pas le sens pratique et la volonté ferme qui font les grands ministres*.
J'ai peur que la renommée austère de Burrus ne soit pas plus solidement assise que celle de Sénèque. On va voir ses coupables complaisances à l'égard de Néron, et Josèphe, un contemporain, l'accuse d'avoir vendu aux Syriens, pour une grosse somme, les lettres impériales qui devinrent la cause de la révolte des Juifs et de leur grande guerre '.
Au reste tous deux ont une excuse : Néron sortait à peine de l'enfance, le jour où il eut le droit de commander au monde ; combien de temps saura-t-il commander à ses passions, au milieu d'une société où les plus sages étaient si rarement maîtres des leurs? Cinq ans, disait l'antiquité qui oubliait que, durant ce quinquennium tant vanté, eut lieu le double assassinat de Britannicus et d'Agrippine. Il estvraî que l'empoisonnement d'un héritier présomptif passait alors pour de la prudence, et que les meurtres domestiques sem- » blaient des affaires d'intérieur dont on n'avaitpas à s'occuper.
Néron commença bien, comme Galigula, et, gâté par le pouvoir, il finit comme lui. Dans un discours que Sénèque
1. Si ce ne sont pas les termes, c'est bien le sens des paroles de Sénèque. Voy. ci-dessus, t. III, p. 405, n. 1.— 2. Les littérateurs et les philosophes ont naturellement beaucoup d'indulgence pour Sénèque; il n'en trouve plus auprès des historiens. Cf, H. Schiller, Gesch, des Nero, passxm et p. 294 etsuiv. — 3* IleiQovat (BoOppov] icoXXoTç p^pTJfAaŒiv, A, J, XX, 8,
composa *, il promit au Sénat de prendre Auguste pour modèle et de séparer sa Maison de TÉtat, afin que tout se fît au grand jour, non plus par les favoris du prince et dans l'ombre du palais, mais suivant les lois, par les Pères, par les consuls, par les magistrats de la République. Le Sénat charmé voulut enchaîner le prince à ses promesses : il décréta que ses paroles seraient gravées sur une plaque d'argent et que, chaque année, les consuls en feraient solennellement lecture.
Mais le discours répété et la représentation finie, Néron retourne à ses plaisirs et à ses jeunes amis qui flattent déjà ses passions naissantes et qui trouveront des éloges pour toutes ses folies, des excuses pour tous ses crimes. Cettu cour frivole et ambitieuse qui se forme autour de lui n'osera de quelque temps entrer en lutte avec l'autre, où régnent sa mère et ses vieux ministres. Othon, le licencieux Pétrone qu'il appelle l'arbitre du goût, et tous ses gais compagnons respectent encore Agrippine ; Burrus leur impose et Sénèque se montre assez facile pour ne pas les irriter. Mais que Timpératrice et les conseillers restent bien unis; car, s'ils se divisent, cette jeunesse dorée aura vite pris leur place ! Pour le moment, Néron se fait bon fils, bon prince : il a des caresses pour sa mère, de la pitié pour les malheureux, de sensibles paroles pour les rigueurs nécessaires ; au premier combat de gladiateurs qu'il donna, il ne laissa tuer personne et, un jour que Burrus lui présentait à signer deux sentences capitales : « Ah! que je voudrais ne pas savoir écrire, s'écria-t-il*. » Une autre fois, comme le Sénat lui adressait des actions de grâces, il F arrêta en disant : « Attendez que je les mérite. » Sénèque lui avait sans doute soufflé les deux mots; cette sentimentalité fort peu romaine entrait dans le rôle qu'il voulait lui faire jouer. Le philosophe qui croyait surtout aux périodes agréablement cadencées et aux phrases à efiet, pensait avoir tout gagné quand le prince avait bien récité sa leçon.
1. Tacite remarque que, le premier des Césars, il eut besoin d'emprunter l'éloquence d'autrui. A.,, XUI, 3. —2, Sén., de Clem., II, 1.
Agrippine d'ailleurs ne tenait pas à mûrir de bonne heure l'esprit de son fils : elle avait élevé Néron à Tempire surtout pour régner sous son nom. On prétend qu'un astrologue lui avait prédit que son fils deviendrait empereur, mais qu'il la ferait mourir. « Que je meure, aurait-elle répondu, pourvu qu'il règne. » Comme tant d'autres, cette anecdote a été faite après coup et ne montre qu'une moitié du caractère d' Agrippine. Le mot que notre poète lui prête est plus vrai :
Je le craindrais bientôt, s'il ne me craignait plus.
L'impératrice ne pouvait prétendre à garder seule le pouvoir; elle comptait au moins le partager. Burrus et Sénèque, ses créatures, l'affranchi Pallas, intendant du palais et son favori, ne devaient point contrarier ses desseins et Néron lui-même paraissait accepter ce partage. On a vu* qu'elle avait fait tuer, pour son compte, Narcisse; pour celui de son fils, Silanus. Sa prévoyance maternelle ne se serait pas arrêtée là : si les deux ministres ne s'y étaient opposés *,^ elle aurait, par d'autres meurtres, débarrassé Néron, sans qu'il s'en mêlât, de tous ceux qui semblaient capables de lui faire'un jour obstacle. Aussi l'empereur se montrait reconnaissant pour cet amour de lionne défendant ses petits de la griffe et des dents; le premier mot d'ordre donné aux gardes fut celui-ci : « A la meilleure des mères. » Elle ne le quittait pas, écrivait ses dépêches, dictait ses réponses aux ambassadeurs et, afin que Rome entière vît bien son influence, elle sortait avec lui dans la même litière, ou lui faisait accompagner à pied celle qui la portait'. Elle n'eût osé le suivre à la curie; mais il as-
1. Voy. t. III, p. 551. Narcisse s'était opposé à son mariage avec Claude,
et il possédait cent millions de sesterces qu'elle prit. — 2 Ibaturque
in cœdes nisiAfranius Burras et Annœus Seneca ohviam issent. Tac., XIII, 2. — 3. Matri summam omnium rerum privatarum pubUcarum^ue permisit. Suét., Ner.f 9. Cf. Tac, ilnn., XIV, 11. La tête d' Agrippine n'est jamais seule sur les monnaies romaines, excepté sur celles de bronze et sur des pièces grecques ou asiatiques; mais on la trouve réunie à celle de Néron sur quantité de médailles. Cf. Eckhel, D. N, F., I, p. lxx et II, passim; Hionnet^ II, pasnm; Gohen^ I^ 175-6.
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semblait le Sénat dans son palais; et, derrière un voile, elle pouvait tout entendre. Un jour que Néron recevait des députés arméniens, elle se présenta pour monter sur Testrade de l'empereur et elle allait siéger avec lui, lorsque Néron, averti par Sénèque, alla au-devant d'elle, prévenant par une marque de respect ce qui eût scandalisé même des Romains de ce temps : l'aveu public de la hautaine intervention d'une femme dans les affaires de TÉtat*.
Il parut bientôt nécessaire aux deux ministres de contenir cette domination qui avait avili Claude et de faire respecter Tempereur, même par sa mère. Malheureusement, Burrus et Sénèque, malgré Taustérité de leurs doctrines, ne trouvèrent d'autre expédient pour combattre l'influence d'Agrippine que de favoriser les passions du prince. Ses amis, Othon et Sénécion, eurent plus de liberté pour leurs propos, pour leurs désordres; et Sénèque donna lui-même les mains à une intrigue qui commença les dérèglements de Néron. Un de ses parents servit de prête-nom au prince pour cacher sa liaison avec Tafifranchie Acte. Il s'en excusait sans doute, en face de sa philosophie, en répétant le mot que lui prête un vieux scoliaste de Juvénal : « B^mpêchons cette bête fauve de goûter une seule fois au sang*».
Néron se jeta avec fougue dans la voie qu'on lui ouvrait et bientôt parla d'épouser Acte, en répudiant sa femme, la chaste Octavie. Agrippine se plaint qu'on lui donne une esclave pour rivale ; et, par ses reproches, éloigne son fils au lieu de le ramener. Elle s'en aperçoit, et, comme ce n'est pas la vertu ou la bonne renommée du prince qui lui importe, mais l'ascendant qu'elle veut garder sur lui, elle change de ton et de conduite, s'accuse d'une sévérité déplacée, lui prodigue les plaisirs et l'or, car Pallas lui a fait un trésor aussi riche que celui de l'empereur. Il était trop tard : les caresses incestueuses furent aussi inutiles que la colère. « J'aimerais mieux, disait Néron, renoncer
1. Tac, Ann., XIII, 5. — 2. Ad SaU, V, 109. Non fore sœvo illi leoni quin, gustato semel homifhis cruore^ ingenita re4ec^t sœvitia,
à l'empire que supporter plus longtemps cette domination » *. Les ministres ne laissèrent plus Agrippine douter de la perte de son crédit, en faisant disgracier Pallas*. A ce coup qui la frappe doublement, elle éclate en menaces , elle veut tout révéler : elle conduira Britannicus aux prétoriens, leur dira les crimes de la maison des Césars, le poison, l'inceste, et rendra au légitime héritier Tempire paternel qu'un intrus retient pour insulter sa mère.
Néron avait gardé trop bon souvenir du «mets des Dieux*» pour ne point la prévenir. Britannicus, dit Tacite, entrait dans sa quinzième année. Comme, aux fêtes des Saturnales, Néron et lui jouaient avec des jeunes gens de leur âge, ils s'avisèrent de tirer au sort la royauté : elle échut à l'empereur qui donna aux autres des ordres faciles à exécuter, mais commanda à son frère de s'avancer au milieu de l'assemblée et de leur chanter quelque chanson pour montrer cette belle voix qu'on vantait en lui *. Il espérait l'embarrasser et faire rire à ses dépens. Britannicus, sans se déconcerter, récita de vieux vers d'Ennius : « 0 mon père ! 0 ma patrie ! 0 maison de Priam! » etc...."
Par ces plaintes d'un jeune fils de roi, privé de l'héritage paternel, Britannicus semblait rappeler ses malheurs et l'usurpation. L'émotion fut vive; la haine du prince s'en accrut et, de ce jour, il prit la résolution de se délivrer de l'imprudent qui osait se souvenir. Locuste, condamnée pour beaucoup de forfaits, était gardée comme un instrument utile: un tribun du prétoire veillait sur elle. Néron appelle le soldat et commande un poison que Locuste prépare, mais qui est trop faible ou que le prince trouve trop lent. Il menace le tribun ; il frappe de sa main l'empoisonneuse et ordonne
1. Cf. Tac , Ann,, XIV, 2; Suét.. Ner., 28; Dion, LXI, n. — 2. Il fut remplacé dans la gestion des finances de la maison impériale par l'affranchi Étruscus, qui garda son poste jusque sous Domitien. Cf, Stace et Martial.
— 3. 6ec3v ppâ)(j.a. C'était le nom qu'il donnait aux champignons en souvenir du mets àPaide duquel on avait fait de Claude un dieu, en l'empoisonnant.
— 4. Suétone (iVer., 33) dit que Britannicus avait une belle voix et que c'était une des causes de la haine de Néron. — 5. C'est du moins l'opinion de Juste-Lipse. Ces vers sont dans Gicéron, Tusc, I|I, 19.
son supplice ; elle se récrie qu'elle a voulu cacher le meurtre, en évitant une mort soudaine : « Ai-je donc à craindre la loi Julia?* » dit le meurtrier; et il Toblige à préparer dans son palais, sous ses yeux, un venin plus subtil; il ressaye lui-même sur des animaux et fait augmenter la dose.
C'était Tusage, pour les repas, que les jeunes membres de la famille impériale mangeassent à une table séparée et plus frugale, sous les yeux de leurs parents. Britannicus y avait sa place et il ne prenait rien qui n'eût été goûté à Tayancepar un esclave de confiance. Tuer du même coup l'esclave et le maître, c'eût été déceler le crime. On servit à Britanniçus un breuvage auquel l'esclave put goûter impunément, mais si chaud que le prince demanda de l'eau pour le rafraîchir. A ce moment, on y versa le poison. Le malheureux jeune homme tomba foudroyé. Les uns s'effrayent, d'autres fuient ; les plus habiles restent à table, les yeux fixés sur Néron qui, sans trouble, leur dit : «C'est une de ces attaques d'épilepsie auxquelles mon frère est sujet ; la vue et le sentiment vont lui revenir. » Et il continua de boire, tandis que les esclaves enlevaient le corps du dernier rejeton des Claudes pour le porter au bûcher qui lui avait été préparé d'avance.
Le lendemain, Néron excusa dans un édit la précipitation des obsèques : « C'était, disait-il, la coutume de nos ancêtres de soustraire aux yeux les funérailles du jeune âge, et de ne point en prolonger l'amertume par une pompe funèbre. Quant à lui, privé de l'appui d'un frère, il n'avait plus d'espérance que dans la république ; nouveau motif pour le Sénat et le peuple d'entourer de leur bienveillance un prince qui restait seul d'une famille née pour le rang suprême. »
Agrippine, qui assistait au festin homicide, reconnut les leçons qu'elle avait données : son dernier espoir périssait avec Britanniçus ; elle le sentit et ne put cacher son épou-