‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 3)Chapitre 5 sur 45 · De veneficiis · texte numérisé non relu

De veneficiis

vante. Dans Rome, aucune voix ne s'éleva contre le fratricide et beaucoup Texcusèrent^; les plus nobles, même les plus austères personnages, et par ces mots Tacite désigne sans doute Sénèque et Burrus, s'en rendirent complices en acceptant les terres et les palais de la victime (55 de J. C). Sénèque fit mieux : quelques mois après, il dédia à Néron son traité de la Clémence, où il le félicite de n'avoir pas encore versé une goutte de sang*. Locuste eut aussi sa part : l'impunité et de vastes domaines, mais avec l'obligation de faire des élèves dans son art, qui semblait devenir une institution d'État*.

Cependant Agrippine ne renonçait pas à la lutte. Elle ramassait de l'argent, flattait les sénateurs, les centurions, comme pour se faire un parti : du moins on le disait. Néron lui ôta alors ses gardes et la renvoya du palais, sans rompre encore avec elle; mais, à partir de ce jour, il ne lui fit plus que de rares visites, toujours accompagné de soldats, comme s'il eût craint quelque trahison, et il se bornait à un froid embrassement. La disgrâce de l'impératrice devenait publique : on s'éloigna d'elle, sauf quelques femmes qui continuèrent à la voir par un reste d'affection ou plutôt pour jouir du plaisir féminin de son humiliation. Un incident, digne d'une cour orientale, faillit amener la catastrophe que quelques-uns déjà entrevoyaient. Elle avait une amie, Julia Silana *, épouse de ce Silius que Messaline avait pris pour amant. Déjà sur le retour, mais très-riche, cette femme voulut se donner le luxe d'un jeune époux. Agrippine, moins âgée qu'elle et demeurée

1. Plerique hominum ignoscebanty antiquas fratrum discordias et insociabile regnum œstimarUes, Tac, Ann., XIII, 17. — 2. De Ctem., 1, 2, 9. Merivale crait même (VI, 93-5) que Sénèque fut au courant de tout et y aida. Le docteur Raabe, dans son livre sur Néron, pense de même.... So sind (Seneca und Burrus) und bleiben sie doch immer in den augen der Nachwelt, iTindermôrder (p. 119). Cependant on a soutenu en Allemagne (Stahr, Agrippinay p. 247) , même en Angleterre, que cet empoisonnement n'était qu'un conte. J'ai dit, t. III, p. 439, pourquoi je ne croyais pas à celui de Germanicus sous Tibère ; par des raisons contraires, je crois absolument

à celui de Britannicus sous Néron. — 3 impunitatem, prœdiaque am-

pla sed et discipulos dédit. Suét., Ner., 33.-4. Cf, Borghesi, (Eut?., V, 209.

dans le veuvage, trouva impertinente la prétention « de cette vieille impudique * » et empêcha le mariage. Pour se venger, Silana fit accuser Timpératrice , par deux de ses clients, de pousser à la révolte RubelliusPlautus qui, du côté maternel, était aussi proche parent d'Auguste que Néron. On tuerait l'empereur ; puis, le coup fait, Agrippine prendrait Plautus pour époux et assouvirait enfin, en régnant avec lui, sa fureur de domination. Les deux clients n'osèrent aller droit au palais pour une révélation aussi grave, mais ils répétèrent leur leçon à un afiranchi de la tante de Néron, Domitia, mortelle ennemie d' Agrippine, et l'affranchi, charmé de servir la haine de sa maîtresse, révéla tout à l'histrion Paris, son ancien compagnon d'esclavage. Celui-ci avait ses libres entrées au palais ; il arriva jusqu'au prince au milieu d'une débauche nocturne. A son récit, Néron s'épouvante et s'irrite; il veut d'abord tout tuer, à commencer par sa mère, et chasser Burrus, qui n'a rien su découvrir, sans doute parce qu'il doit sa fortune à l'impératrice. Sénèque calme cette colère en montrant qu'il y a bien une accusation, mais pas encore de preuves, et Burrus promet la mort d'Agrippine si elle ne parvient pas à se justifier.

Au matin, Burrus, Sénèque, les afifranchis se rendirent à sa demeure, et la fière impératrice fut réduite à paraître en accusée devant ses créatures. Elle le fit avec sa hauteur ordinaire, exigea une entrevue avec son fils, et, au lieu de supplier, commanda qu'on punît ses accusateurs, qu'on donnât à ses amis des charges, des gouvernements. Pour une fois encore, Néron obéit à sa mère. Silana fut condamnée à l'exil, ses deux clients à la relégation, l'affranchi trop zélé à la mort; on ne s'occupa point des autres*.

Ces sombres histoires du palais sont devenues, grâce à Tacite et à notre goût pour les dramatiques récits, presque la seule histoire des empereurs ; il en est une autre pour-

1. Impudicam et vergentem annis dictitans. Tac, XIII, 19. — .2. On sait que Vexil supprimait et que la reM^atton laissait subsister pour le condamné tous les droits de cité.

tant, celle de TEmpire, et Burrus et Sénèque, plus libres maintenant, la faisaient, en essayant de concilier à leur élève, par de sages mesures, Taffection du Sénat et des provinces. Ces deux ministres qui, avec un autre prince et un plus ferme caractère auraient sauvé leur honneur, montraient une suffisante habileté dans les choses ordinaires du gouvernement. Ils se complétaient heureusement l'un par l'autre, le philosophe par Thomme de guerre et d'administration, et ils donnaient le rare exemple de deux amis se partageant le pouvoir sans arrière-pensée de trahison *. Ils prirent des mesures contre les faussaires", firent condamner les prévaricateurs*, supprimer les droits de présence payés aux juges, TÉtat devant aux citoyens une justice gratuite*; et ils écoutaient les plaintes qu'on entendait encore contre ce qui restait de publicains infidèles. Ce n'est pas que l'ancienne tyrannie eût reparu : mais les peuples, habitués à plus d'ordre et de justice, devenaient plus exigeants. Naguère ils se regardaient comme des vaincus qui devaient tolérer bien des souffrances avant d'oser élever la voix ; maintenant ils font partie d'une grande famille, dont tous les membres ont droit aux bienfaits d'une administration vigilante et paternelle. Sénèque comprenait mieux que ne le feraient croire les haineuses railleries de V Apokolokyntosis, les voies nouvelles dans lesquelles le monde était entré. Le citoyen du municipe de Cordoue, le philosophe qui, dans ses livres, effaçait jusqu'à la différence entre Tes* clave et le patricien, ne pouvait pas, dans les affaires, tenir bien grand compte de la suprématie romaine et de l'in-

1. Il est singulier que Sénèque et Suétone n'aient prononcé qu'une seule fols le nom de Burrus {De Clemt 7, et Ner., 35}^ les deux Pline jamais. Nous ne le connaissons que par Tacite et très-imparfaitement. — 2. Tac, XIV, 41; Suét., Ner.y 17; Paul, Sent.j V, tout le titre 25 et notamment le §6. — 3. Voyez dans Tac, Ann,, XIII, 30, 33, 52; XIV, 18, 28, 46, les nombreuses accusations intentées à des gouverneurs de province. Toutes n'amenèrent pas des condamnations. Tacite même parle d'absolutions fâcheuses. Hais ces procès, pour ne point toujours réussir, n'en intimidaient pas moins les gouverneurs et les tenaient en bride. Voyez plus loin le discours de Thraséa — 4. Suét., Ner,, 17. Prxhente œrario gratuita.

16 L'E3IPIRE romain DE TIBÈRE À NERVA (14-96).

féiiorité proTÎDciale. Ainsi, par le progrès des idées et à raison même de la position que, depuis Tibère, les empereurs avaient prise en face de Taristocratie, les provinces voyaient leur condition s'améliorer. Xéron sera regretté vingt ans dans l'Orient; hors de Rome et de l'Italie, Domitien passera pour un excellent prince.

A l'instigation de ses conseillers, Néron proposa en l'an 58 une mesure que nous appellerions très-démocratique : la suppression, en faveur du commerce, de l'industrie et des pauvres, de tous les impôts indirects ; ce qui eût amené, conmie conséquence nécessaire, l'augmentation des droits sur la propriété et sur les successions. Les riches, menacés, firent repousser par le Sénat le projet impérial, et Tacite, Tami des grands*, se félicite de Tavortement d'un dessein, peut-être impraticable, mais qu*il ne comprend pas^ On fit du moins quelques réformes utiles. D fut prescrit que les règlements arrêtés pour chaque forme d'impôt seraient publiquement affichés, afin q^^d les contribuables connussent bien où s'arrêtaient les droits des publicains. Au bout d'un an, il y eut prescription à l'égard des sommes qu'on aurait omis de lever ; pour les plaintes, au contraire, plus de jour néfaste : injonction aux magistrats de ne jamais refuser Texamen d'une accusation portée contre les fermiers des impôts ; tous les procès de ce genre durent se vider au Forum, devant les juges ordinaires, avec appel au Sénat, au lieu d'être portés devant les officiers du Tré sor, qui dans ce cas étaient juges et partie*. Certains avantages furent faits aux provinces frumentaires pour que le blé revint en Italie à un prix plus bas, et il fut accordé au commerce maritime que les navires ne seraient point compris dans le cens, c'est-à-dire que les marchands d'outre-mer ne payeraient rien pour cette portion de leur fortune qui était représentée par leurs vaisseaux. La manie des jeux gagnait les provinces; tous les gouverneurs voulaient en célébrer ; on le leur interdit, parce que c'étaient

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