Janet, Uist. de la philos, morale et polit. 1. 1, p
2. Pierron, Hist. de la littér, grecque, p. 469. — 3. Voy. ci-dessus, p. 430.
Après sa mort, on découvrît dans une cassette dix fascicules de tablettes, écrites pour lui seul, sans plan, sans ordre, selon la pensée du jour ; que nul œil n'avait vues, que nul peut-être ne devait voir ; et ce dialogue avec son âme, ces méditations solitaires ont fait un livre de morale sublime. Pour lui, l'être vertueux est « un prêtre » du Dieu intérieur, c'est-à-dire de la conscience. « Que le dieu qui est en toi, dit-il en s*adressant à lui-même, gouverne un homme vraiment homme, un citoyen, un Romain, un empereur. » Mais ce Romain, cet empereur, il le veut doux, compatissant, ami des hommes. « Pense que les hommes sont tes frères, et tu les aimeras. » — « Peux-tu dire : Jamais je n'ai fait tort à personne, ni en actions, ni en paroles? Si tu le peux, tu as rempli ta tâche. — Dans un instant tu ne seras que cendres et poussière; en attendant que ce moment arrive, que te faut-il? Honorer les dieux et faire du bien aux hommes. » Mais en quoi consiste le bien? A agir selon la droite raison, 6p0oç Xoyoc, qui est une émanation de la raison universelle, et conformément à la volonté divine, qui est la souveraine justice. — Ainsi l'humanité nous commande d'aimer comme nos frères ceux mêmes qui nous ont offensés ; et une seule vengeance est permise, ne pas imiter ceux dont nous avons à nous plaindre.— Ce n'est pas assez de faire le bien, il faut le faire pour lui-même, sans aucune pensée de retour. « Tu te plains d'avoir obligé un ingrat, et tu aurais voulu être récompensé de ta peine, comme si l'œil demandait son salaire parce qu'il voit, ou les pieds parce qu'ils marchent. Le cheval qui a couru, le chien qui a chassé, l'abeille qui a fait son miel, l'homme qui a fait du bien ne le crient pas par le monde, mais passent à un autre acte de même nature, comme fait la vigne qui donne d'autres raisins lorsque revient la saison nouvelle. » S'abstenir même de la pensée du mal, en façonnant son âme à l'image de la divinité; supporter avec résignation les injures; aimer les honunes; sacrifier jusqu'à ce qu'on a de plus cher à Taccomplissement du devoir, voilà tout Marc-Aurèle* Et il croyait que
cette virile religion du devoir pouvait sufiBre àThumanité. Erreur d'un noble esprit, dans laquelle il est beau d'être tombé et qui, Dieu merci, dure encore pour quelques âmes héroïques I Mais quand deviendra-t-elle la foi et la règle de la multitude ?
L'ancien stoïcisme célébrait la mort volontaire, la sortie raisonnable, iSko^oç iloLyfaxn^ et on a vu, de Tibère à Vespasien, une épidémie de suicide. Marc-Aurèle la condamne comme une défaillance : ce Celui, dit-il, qui arrache son âme de la société des êtres raisonnables, transgresse la loi; le serviteur qui s'enfuit est un déserteur. » Mais il accepte Farrêt de la nature avec résignation, « sans emportement, ni fierté, ni dédain, » puisque la mort est une conséquence nécessaire des lois du monde : « Plusieurs grains d'encens sont destinés â brûler sur le même autel ; que l'un tombe dans le feu plus tôt, l'autre plus tard, où est la différence?» Et « le silence éternel de l'abîme » ne l'effrayait pas.
Dans le livre des Pensées, la méthode, c'est-à-dire l'étude persévérante de soi-même et l'exquise pureté des sentiments, sont de Marc-Aurèle, mais le fond des idées appartient à son temps. Il suffirait, pour s'en convaincre, de lire les premiers chapitres où il rend à chacun de ses maîtres, de ses proches et de ses amis ce qu'il en a regu. Par la doctrine du Aoyoç qui réunit l'homme à Dieu et les hommes entre eux, les nouveaux stoïciens avaient dégagé ce principe, fondement de la société humaine et de la cité divine, qu'il faut honorer le génie divin qui est en nous, par la pureté morale, et celui qui est dans nos semblables par la charité. Or, l'histoire nous a montré ces idées sortant de l'école pour pénétrer dans la loi civile qu'elles changent, et jusque dans l'administration qu'elles modifient. Des jurisconsultes, tels que le monde n'en a pas revu, se succédant durant deux siècles sans interruption, avaient fait du vieux droit quiritaire, d'abord adouci par le droit des gens^ puis par le droit naturel, cette législation qu'on a appelée la raison écrite ou, comme dit Ulpien, « la très-sainte sagesse civile ; » Gelsus, un ami d'Hadrien, définissait le droit :
a la science du bien et du juste ; » et Justinien faisait placer en tête de ses Pandectes ces trois sentences d'Ulpien : « Les préceptes du droit sont : vivre honnêtement, ne léser personne, accorder à chacun ce qui lui est dû*. » Le droit devenait une religion, celle de la justice, et les Prudents s'en disaient avec fierté les pontifes ^ L'esprit d'équité que les jurisconsultes faisaient entrer dans la loi, entrait aussi dans le gouvernement : Rome impériale communiqua ses droits civils et politiques à ceux que Rome républicaine avait appelés l'étranger, Tennemi, et on a vu les Antonins adoucir la condition de la femme, du fils, de l'esclave; donner l'assistance à l'enfant pauvre, un médecin au malade, des funérailles au malheureux qui n'avait pu se payer un bûcher ou un tombeau.
Tandis que Marc-Âurèle, dans ses veillées anxieuses au pays des Quades, écrivait ce livre des Pensées dont un cardinal a dit : « Mon âme devient plus rouge que ma pourpre au spectacle des vertus de ce gentil, » au fond des grandes cités, des hommes, souvent en haillons, se réunissaient dans l'ombre pour chercher aussi le mpnde invisible et trouver la conscience. Or, voici les paroles qu'ils entendaient' : « Si vous aimez ceux qui vous aiment, que faitesvous de nouveau ? Les gens de mauvaise vie le font aussi. Mais moi je vous dis : Priez pour vos ennemis, aimez ceux qui vous haïssent, et bénissez ceux qui vous maudissent. — Vous savez qu'il a été dit : Tu ne tueras point ; mais moi je vous dis que celui qui se mettra en colère contre son frère méritera d'être condamné par le conseil. Si donc, quand vous apportez votre offrande à l'autel, vous vous souvenez que votre frère a quelque chose contre vous, laissez là votre don et courez vous réconcilier avec lui; vous viendrez ensuite présenter votre offrande. — Vous
1. Dig. 1, 10, avec cette définition de la justice: Justitia est constant et perpétua voluntasjus suum cuique tribuendi. — 2. Cujus merito quis nos sacerdotes appellet: justitiam namque colimus et boni et œqui notitiam profitemur. Ulp., au Dig., 1, i, § i. ~ 3. s. Justin, dans sa première Apologie (15, 16), présentée à Antonin, avait cité plusieurs de ces sentences.
savez qu'il a été dit ; (Eil pour œil, dent pour dent; et moi je vous dis : Si quelqu'un vous frappe* sur la joue droite, présentez-lui la joue gauche. Si quelqu'un veut plaider contre vous pour avoir votre robe, abandonnez-lui encore votre manteau. »
Une autre fois, Jésus leur disait : « Quand le Fils de l'homme viendra sur les nues, accompagné de tous ses anges, il s'assiéra sur le trône de sa gloire, et toutes les nations étant assemblées devant lui, il les séparera les unes d'avec les autres, comme un berger sépare les brebis d'avec les boucs. Et il placera les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche. Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : Venez, vous qui avez été bénis par mon Père; possédez le royaume du ciel, car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire; j'étais nu et vous m'avez vêtu; j'étais malade et vous m'avez soigné ; j'étais en prison et vous m'avez visité. — Les justes diront : Quand est-ce. Seigneur, que vous avez eu faim et que nous vous avons donné à manger, ou soif et que nous vous avons donné à boire? Et le roi leur répondra : Autant de fois vous avez fait cela à l'égard d'un des plus petits de mes frères, c'est à moi-même que vous l'avez fait. »
Ainsi le ciel depuis si longtemps fermé s'ouvrait; l'âme, comme dit Platon, retrouvait des ailes. Les plus sages parmi les païens bornaient fièrement leurs espérances à cette vie, l'Évangile étendait les siennes à l'éternité. Notre séjour ici-bas, au lieu d'être la fin, n'était qu'un temps d'épreuves, un voyage dans un lieu d'exil; la richesse et les honneurs devenaient un danger, la pauvreté et la souSrance une promesse, la mort une délivrance. Jusqu'alors la religion avait été un culte de terreur ou de plaisir; elle se présentait comme le culte de l'amour. Elle avait parlé aux sens et à l'imagination, elle parla au cœur. Quand Tapôtre Jean, n'ayant plus qu'un souffle de vie, se faisait porter au milieu des fidèles, il leur disait ces seuls mots : « Aimez-vous les uns les autres, c'est toute la loi. » Gomment s'étonner que les pauvres, les infirmes,
les esclaves, tous les réprouvés de la société païenne, tous ceux qui, souffrant du corps ou de l'âme, avaient besoin d'amour et d'espérance, soient accourus à la Bonne nouvelle, et que tant de communautés chrétiennes se soient rapidement formées?
Ainsi, le dogme mis à part, l'humanité murmurait alors les mêmes paroles sous les lambris dorés et dans la hutte des misérables, par la bouche du prince et par celle de l'esclave. Ceux donc qui méditaient les Penstes de Marc- Aurèle ou le Manuel d'Épictète, dont un saint fît plus tard la règle de ses moines S étaient faits pour s'entendre avec ceux qui lisaient le Sermon sur la montagne, ou les Paraboles de Jésus. Et pourtant, entre eux se trouva un abfme, ou plutôt une masse encore impénétrable de passions, d'intérêts et de superstitions que profégeaient l'ancien ordre social et ses lois meurtrières.
Le vieux culte, que rien ne soutenait, croulait de toutes parts. Peu à peu les oracleiS s'étaient tus, accusés par les païens eux-mêmes d'imposture. Les temples restaient déserts et Lucien, qui écrivait au temps de Marc-Aurèle, poursuivait impunément les dieux du fouet de son impitoyable satire. Les anciens maîtres de l'Olympe ne lui inspiraient pas plus de respect qu'à Sénèque, et les nouveaux venus l'irritaient. « D'où sont tombés au milieu de nous, dit-il, cet Atys, ce Gorybas, ce Sabazios. Quel est ce Mède Mithra, coiffé de la tiare? Il ne comprend pas le grec et ne sait ce qu'on lui veut quand on lui porte une santé. Les Scythes et les Gètes, voyant combien il est facile de faire des im- • mortels, se sont cru le droit d'inscrire sur nos registres leur Zamolxis, un esclave qui se trouve ici*, je ne sais pourquoi. Encore si nous n'avions pas l'Anubis à tête de chien et le taureau de Memphis ? Mais ils ont des prêtres
1. Saint Nil et les solitaires du Sinaî. Saint Nil avait seulement substitué le nom de saint Pierre à celui de Socrate, supprimé une pensée sur l'amour et introduit l'idée de l'immortalité de l'âme, omise dans le Manuel, On le lisait encore au xm* siècle dans des couvents de Bénédictins. — 2. Lucien^ £'i^ semblée des Vieux,
et rendent des oracles. Et toi, grand Jupiter, comment trouves-tu ces cornes de bélier qu'on t'a plantées sur le front ? »
Yoilà les sentiments des lettrés, et ce mépris pour le polythéisme traditionnel les conduisait, comme Harc-Aurèle, Apulée et tant d'autres, à la conception d'un dieu unique ^ Mais dans la foule ignorante, on comblait le vide que laissait au fond des âmes la ruine du culte ofQciel par des dévotions étranges ; l'Orient débordait sur l'Occident avec ses mille superstitions. Après une longue éclipse, l'esprit grec s'était réveillé, non plus limpide comme aux beaux jours de la civilisation hellénique, mais mêlé d'éléments impurs, confus, inquiet^ courant après l'impossible, jusqu'aux folies des mystiques. Devant lui reculait le simple génie de Rome et des nations transalpines. Les prêtres de la Perse, de l'Egypte, de la Syrie, les astrologues, les nécromanciens, les Sibylles, les prophètes, ces chercheurs de l'avenir à qui l'avenir échappe toujours, mais qui, à certaines époques, se saisissent du présent, inondaient les cités et attiraient la foule ^ Apulée, un contemporain de Marc-Aurèle, nous montre, par la terreur qu'inspirait la magie, l'importance qu'avaient alors les magiciens ^ Ainsi en arrive-t-il chaque fois qu'une forte croyance s'alanguit ou chancelle : à la fin du moyen âge les sorciers pullulèrent; â la fin des temps modernes, les illuminés.
Pour ces exploiteurs, habiles ou convaincus, de la cré-
1, Sur cette idée qui perçait partout, yoy. Apul., Met,, II, Macr., Sat., I, 17, 19, S. Aug., Epist. 16 (lett. de Maxime de Madaure), etc. — 2. Cf. Juvônal, X, 94-5; VI, 510-555 et Suétone, Tacite, pM^'m. Marquardt a compté qu'on avait alors 80 moyens d'interroger l'avenir. {Uandbueh der rôm, AUerth., t. IV, p. 99-130.) Artémidore, sous Antonin, avait écrit un traité des songes, Oneirocriticon , et Marc-Aurèle, I, 17, croyait avoir reçu durant son sommeil des révélations au sujet de remèdes qu'il avait ensuite employés. — 3. Il fut lui-même accusé de magie. Saint Justin nous apprend, en sa seconde Apologie, que les livres prophétiques d'Hystaspes et des sibylles étaient défendus, et qu'on punissait de mort ceux qui en faisaient lecture. Les misères sur lesquelles s'appuyait l'accusation portée contre Apulée prouvent combien ces dangereux procès étaient facilemen intentés. Ils ont dû faire beaucoup de victimes, pas autant toutefois que nos procès de sorcellerie. En deux ans (1527-28), dans la seule ville de Wurtzbourg, l'évéque fit brâler 158 prétendus sorciers.
dulité populaire, pour les philosophes qui voulaient, comme avaient dit Épicure et Lucrèce, « délivrer le monde des chaînes de la superstition, » les chrétiens étaient des ennemis naturels. D'autres leur prêtaient tous les crimes : ils mangeaient des enfants, accusation que les chrétiens répéteront contre les juifs, au moyen âge ; ils célébraient tour à tour <x Tunion incestueuse d'(Edipe et le festin abominable de Thyeste. » Ou bien l'on transformait leurs espérances du ciel en appétits tout terrestres, et l'on voyait dans leurs doctrines un péril social qui certainement s'y trouvait, puisque l'Église ne pouvait triompher que par la ruine de Tordre établi. Et nous ne parlons pas des hérésies qui voilaient, aux yeux des païens, la figure du Christ sous des additions étranges et parfois monstrueuses. Aussi pour ceux qui, regardant de loin et mal, confondaient tout, le christianisme paraissait une révolte non-seulement contre l'empire, mais contre toutes les lois humaines.
Lisez ce que raconte l'auteur d'un dialogue mis dans les œuvres de Lucien. Ne dirait-on pas un conservateur effaré tombant au milieu d'un club démagogique?
<c Je m'en allais par la grande rue, quand j'aperçus une multitude de gens qui se parlaient tout bas. Je m'approche et je vois un petit vieillard tout cassé, qui, après avoir bien toussé et craché, se met à dire d'une voix grêle : « Oui, « il abolira les arrérages des tributs ; il payera les dettes « publiques ou privées et recevra tout le monde sans s'im- « quiéter de la profession, » et mille sottises pareilles que la foule écoutait avidement. Survient un autre frère, sans chapeau ni souliers, et couvert d'un manteau en loques : « J'ai vu, dit-il, un homme mal vêtu, les cheveux rasés, « qui arrivait des montagnes. Il m'a montré le nom du li- « bérateur écrit en signes : il couvrira d'or la grande rue. » « — Ah! m'écriai-je enfin, vous me faites l'efTet d'avoir « beaucoup dormi et longtemps rêvé ; vos dettes s'aug- « menteront au lieu de diminuer, et tel qui compte sur a beaucoup d'or perdra jusqu'à sa dernière obole. » Cependant un des assistants me persuade de me trouver au
rendez-vous de ces fourbes. Je monte au haut d'un escalier tortueux et j'entre, non dans la salle de Ménélas, toute brillante d'or, divoire et de la beauté d'Hélène, mais dans un méchant galetas, où je vois des gens pâles, défaits, courbés contre terre. Dès qu'ils m'aperçoivent, ils me demandent tout joyeux quelles mauvaises nouvelles je leur apporte ! « Mais tout va bien dans la ville, leur répondis- « je, et l'on s'y réjouit fort. » Eux, fronçant le sourcil et secouant la tète : « Non pas, disent-ils, la ville est grosse « de malheurs. » Alors, comme des gens sûrs de leur fait, ils commencent à débiter mille folies : que le monde va changer de face ; que la ville sera en proie aux dissensions; que nos armées seront vaincues. Ne pouvant plus me contenir, je m'écrie : « Misérables I cessez vos indignes a propos, et que les malheurs où vous voulez voir votre « patrie plongée retombent sur vos têtes I »
Et Critias s'en va, maugréant contre ces hommes qui « marchent dans les airs » et qui lui semblent haïr le beau, se réjouir du mal, parce qu'il n'a rien compris à leurs espérances. Eux et lui parlent, avec le même idiome, deux langues étrangères, et ils habitent dans la même cité deux patries différentes. Ainsi en est-il souvent des idées qui germent dans l'ombre et qui, longtemps méconnues, sont bafouées ou proscrites avant de s'imposer.
Marc-Aurèle avait-il lu les Apologies présentées à ses deux prédécesseurs? On ne saurait le dire. S'il les connaissait, le Aoycfc de saint Justin avait dû lui plaire. Mais, d'accord avec les chrétiens par le sentiment, il ne l'était plus par la doctrine théologique qui, si souvent, a empêché des âmes sœurs de s'entendre. Avec ses idées stoïciennes sur l'âme du monde dont les différents dieux étaient la manifestation extérieure, il ne pouvait comprendre le dogme chrétien de la Trinité, ni ce Dieu fait homme au sein d'une vierge. Et comme il ne comptait, pour sa récompense, que sur la satisfaction trouvée dans l'accomplissement du devoir, comme il ne demandait rien aux espérances d'une vie future, il trouvait misérable qu'on propageât parmi les
simples cette croyance à la résurrection glorieuse de la chair et de l'esprit, que les sages n'avaient point découverte au fond de leur raison*. Ces deux doctrines, dont l'une sacrifiait le ciel à la terre, l'autre la terre au ciel, étaient nécessairement ennemies^ Dans l'annonce du règne de Dieu, attendu par les fidèles, Marc-Aurèle voyait, en outre, une menace pour l'empire, et dans la prophétie de la Sibylle sur la prochaine destruction de Rome, une impiété sacrilège*. Enfin s'il rejetait les scandaleuses histoires de TOlympe, il observait religieusement les rites en l'honneur de ces dieux, que son esprit avait épurés et doctrinalement rattachés à la cause première. Il n'était donc pas, comme Hadrien, un sceptique, par conséquent un tolérant; la philosophie avait fait de lui un païen d'une espèce particulière, mais un païen qui restait convaincu et très-dévot'; de plus, il était prince, et le fond de sa morale étant la soumission de l'individu aux lois de la raison, le fond de sa politique fut la soumission du citoyen aux lois de l'État. Aussi, quand, aux premiers jours de son règne, la populace, affolée de terreur par la famine et les inondations, s'ameuta contre les fidèles et demanda leur supplice pour apaiser ses dieux, il laissa le préfet de Rome, Junius Rusticus, son ancien maître, appliquer les lois et punir ce qu'il appelle « l'opiniâtreté des chrétiens cherchant la mort avec un faste tragique* » (1 63). Parmi les condamnés se trouva saint Justin, qui semble être allé au-devant du supplice par la
1. Cependant cette pensée l'obsède plus qu'il ne l'avoue. « Qu'importe, dit-il, l'être ou le néant au sortir de ce monde? Ou je ne serai plus rien, ou je serai mieux. » Et il ne sera mieux qu'à la condition d'avoir obéi à la raison, au devoir, c'est-à-dire à la loi divine. Le philosophe pratique échappait ainsi aux contradictions de son système, qui renferme la destinée de l'homme en ce monde, et il sauvait la morale, qui, après tout, est la grande aflfaire. Morale et religion, c'était d'ailleurs pour lui, et ce doit être pour nous, môme chose, puisque la morale n'est que la loi de Dieu découverte par la raison pure et fidèlement observée.— 2. Cette prophétie avait couru sous Antonin. Cf. Alexandre, Orac. Sibyll, liv. VIII, v. 73 et suiy. Elle menaçait « les trois empereurs » (Antonin, Marc-Aurèle et Verus) du retour de Néron, ô (pv^à; {lYiTpoxTovo;, c'est-à-dire de l'Antéchrist. — 3. Cf. Cap., Jf. Ant., 13, et Amm. Marc, XXIV, 4, 17. —4. Pensées, XI, 3.
généreuse véhémence de sa seconde Apologie. Plusieurs autres victimes, entre autres l'évêque de Smyrne saint Polycarpe, tombèrent les années suivantes, non pas à la suite d'un rescrit du prince, car TertuUien assure que Marc- Aurèle n'en promulgua pas , mais frappées par les édits particuliers de quelques gouverneurs, ce qui, au témoignage de saint Méliton, ne s'était jamais vu. Vers la fin de ce règne, il y eut encore à Lyon une grande exécution causée par une émeute populaire. Eusèbe nous a conservé une lettre dans laquelle les chrétiens de cette ville racontent à leurs frères d'Asie les douleurs de la naissante Église. C'est donc un document contemporain où Ton voit en action ces violences du peuple , cette crédulité du juge dont nous avons souvent parlé.
a D'abord on nous chassa des bains, des places publiques et de tous les lieux ouverts aux citoyens ; puis nous eûmes à souffrir les outrages, les coups, les violences d'une multitude en fureur. » Voilà le premier acte : la foule s'irrite contre des hommes qui, par le fait seul d'être chrétiens, insultent à tout ce qu'elle croit et à tout ce qu'elle aime, à sa religion et à ses plaisirs. La persécution commence par une émeute.
Le second acte est marqué par l'intervention de l'autorité. Chargé de maintenir la paix dans la ville, le magistrat rend les chrétiens responsables du désordre dont ils ont été occasion. Un tribun et ses soldats les mènent au forum ; sur leur aveu qu'ils sont chrétiens, les duumvirs leur appliquent la loi de Trajan : ils sont saisis et enfermés dans une prison, jusqu'au retour du gouverneur. Celui-ci revenu les interroge à son tour du haut de son tribunal, autour duquel est accourue une foule que les soldats contiennent avec peine. Cependant la procédure est lente et les formes sont observées. L'aveu public de christianiser suffisait pour la condamnation ; mais le juge a entendu parler d'autres crimes ; il veut les connaître et ordonne une enquête.
Dans ce drame terrible et toujours le même des émeutes
produites par la surexcitation populaire, Texcès de la crédulité égale l'audace du mensonge ; la passion, la peur fournissent aux imaginations troublées des accusations qu'elles acceptent avec avidité. « On fit venir les serviteurs païens des athlètes du Christ, à qui la crainte des tortures et les sollicitations des soldats firent avouer que nous commettions toutes les abominations. Lorsque ces calomnies furent répandues dans le public, on conçut une telle colère contre nous, que nos proches mêmes partagèrent la fureur du gouverneur, des soldats et du peuple. »
Cependant un citoyen romain, riche et influent dans la ville, Vettius Épagathus, sortit de la foule et dit au gouverneur : « Je demande à défendre ces hommes et je m'engage à prouver qu'ils n'ont commis aucun des crimes qu'on leur reproche. — Tu es donc chrétien toi-même, que tu veuilles prendre en main leur cause? — Je le suis. » Aussitôt on le saisit et on le plaça parmi les accusés sous l'inculpation d'être « l'avocat des chrétiens ».
Plus de dix d'entre eux, vaincus par les menaces, renièrent leur foi et promirent de sacrifier aux dieux. Mais les autres confondirent les bourreaux par leur sérénité. Une jeune esclave, Blandine, faible et maladive, trouva des forces dans le supplice. Du matin au soir, on la tortura; son corps ne formait qu'une plaie ; ses os étaient comme brisés; ses articulations disjointes; mais un seul cri s'échappait de sa poitrine : « Je suis chrétienne ; on ne fait point de mal parmi nous. »
Les tourments étant inutiles, on chargea « les victimes de chaînes qui leur servaient d'ornement comme les franges d'or à la robe d'une jeune mariée, » et on les jeta dans un cachot infect où beaucoup périrent. Pothin avait alors quatre-vingt-dix ans. « Son âme, dit Eusèbe, n'habitait plus son corps que pour rendre un dernier témoignage au triomphe du Christ. « Quel est le Dieu des chrétiens, lui demanda le juge? — Tu le connaîtras quand tu en seras digne, » répondit-il. On le mena à la prison au milieu des insultes de la foule; il y mourut le troisième jour.
Quatre des captifs furent d'abord condamnés, Attale comme citoyen à avoir la tête tranchée , Sanctus et Maturus comme provinciaux, Blandine comme esclave, à être jetés aux bêtes. La lettre des fidèles de Lyon exprime avec une grâce naïve ce mélange de toutes les conditions, « Les martyrs offraient à Dieu une couronne nuancée de diverses couleurs, où toutes sortes de fleurs brillaient assorties. » On avait décrété tout exprès un jour de fête pour leur exécution. La veille, les condamnés firent en public leur dernier souper, et le lendemain ceux qui étaient destinés aux bêtes furent amenés dans Tarène. Attale, qui ne pouvait être exécuté sans un ordre de Tempereur, avait été retenu dans la prison. Lorsque la foule vit qu'il manquait à ses plaisirs, elle le demanda à grands cris. On l'amena et il fit le tour de Tamphithéâtre avec cet écriteau sur la poitrine : « Voici Attale le chrétien. » La foule rugissait de férocité ; elle se dédommagea sur les autres martyrs. Des bêtes les eussent tués d'un coup de dent. On ne fit pas venir les bêtes ; mais ce fut à qui imaginerait une torture nouvelle, un supplice oublié. Des cris partis de tous les bancs de l'amphithéâtre excitaient les bourreaux. « Maintenant les coins, les tenailles, les lames de cuivre ardentes ; déchire, mais ne tue pasi » Quand il n'y eut plus sur ces pauvres corps une place où la torture n'eût passé, on les mit sur une chaise de fer rougie au feu, puis un coup d'épée leur ôta le dernier reste de vie. Blandine avait tout vu, attachée à un poteau au milieu de l'amphithéâtre ; on lâcha les bêtes contre elle; mais elles ne la touchèrent pas, et le peuple lassé remit sa mort à une autre fête. Ce jour-là il n'y eut pas de gladiateurs, les combattants du Christ avaient assouvi les joies féroces de la multitude.
La persécution porta aussitôt ses fruits; les autres captifs se sentirent afiermis et les apostats revinrent à leur foi, appelant les supplices pour prouver la sincérité de leur retour : « Les membres vivants de l'Église avaient ressuscité les membres morts. » Marc-Aurèle consulté au sujet des accusés qui étaient citoyens, avait répondu qu'il
fallait suivre la loi : décapiter ceux qui persisteraient, renvoyer ceux qui nieraient. Lyon allait célébrer la fête de toute la Gaule ; on reprit le procès et on le fit marcher rapidement; il fallait être prêt pour les jeux.
C'est rhonneur de la nature humaine que l'injustice la révolte, F exalte et fasse naître cette contagion du dévouement qui a donné des martyrs à toutes les grandes causes, parfois à de mauvaises. Pendant les nouveaux interrogatoires un homme qui se trouvait parmi les spectateurs fut touché du courage des victimes et leur montra une pitié dont la foule s'irrita. On le dénonce aussitôt au gouverneur. fQui es-tu, lui demande celui-ci î — Chrétien, » répond-il, et il va s'asseoir au milieu des martyrs. Le jour des fêtes arriva. Dix-huit confesseurs avaient déjà succombé à leurs souffrances dans la prison ; deux avaient péri dans l'amphithéâtre; vingt-huit restaient réservés à la mort, les uns par le fer comme étant citoyens, les autres par les bêtes.
Deux Grecs, venus de bien loin pour trouver la commune patrie, inaugurèrent les jeux: Attale de Pergame et Alexandre de Phrygie. Ils passèrent par toutes les tortures accoutumées: Attale, sur la chaise ardente, montrant la fumée de sa chair brûlée, qui se répandait sur l'amphithéâtre, dit seulement: « En vérité, c'est manger des hommes que de faire ce que vous faites; mais nous, nous n'en mangeons pas. » Manger des enfants 1 Voilà l'accusation qui avait provoqué l'émeute, par suite le procès et les supplices.
Blandine et Ponticus avaient assisté dans une loge au sinistre spectacle. On les réservait pour le dernier jour des fêtes. Quand on les amena, la foule eut un moment de pitié. Ils étaient si jeunes 1 Ponticus avait à peine quinze ans. «Jurez par les Dieux,» leur crièrent mille voix. Blandine raffermit le courage de son compagnon, et il souffrit tous les tourments jusqu'à ce qu'il rendit l'esprit. Pour elle, « elle allait à la mort, comme si elle fût allée à un festin de noces. » On épuisa tout contre elle. Après les
coups de fouet, les morsures des bètes, la chaise ardente, elle fut enveloppée dans un filet et on lança sur elle un taureau furieux. « Ainsi, dit Eusèbe, la bienheureuse Blandine partit la dernière, pareille à une mère courageuse qui , après avoir soutenu ses enfants pendant le combat , les envoie en avant vers le roi, pour lui annoncer la victoire. » Quel renversement d*idées! quelle révolution dans les relations sociales I Lyon, chrétien, allait vénérer et mettre, à la place d'honneur la pauvre esclave que la vieille société méprisait et tenait sous ses pieds.
Les autres condamnés étaient tous Romains : douze hommes et autant de femmes. Ce dernier chiffre montre avec quel succès la foi nouvelle avait parlé au cœur de celles que Dieu a faites pour aimer. On les avait décapités sur la place de VAthenxum où s'élève aujourd'hui l'église d'Ainay, près de l'autel d'Auguste. Leurs corps furent donnés aux chiens ou brûlés et les cendres jetées dans le Rhône. On voulait qu'il ne restât pas d'eux un débris, afin de ruiner, par ce complet anéantissement du corps, l'espérance de la résurrection de la chair. « Voyons maintenant, di- « saient les païens, s'ils ressusciteront. »
Quand l'Église triomphante se fut attribué la décision souveraine de ce qu'il faut croire et de ce qu'il faut faire, elle envoya, à son tour, des victimes au supplice. Trajan et Marc-Aurèle frappaient des hommes qui refusaient d'obéir à certaines lois civiles ; les inquisiteurs brûlèrent des gens qui ne pensaient pas comme eux sur les choses du ciel. Les premiers croyaient défendre l'État; les seconds croyaient défendre la religion : les uns et les autres se trompaient. D'un rude soldat comme Trajan l'erreur n'étonne pas ; elle surprend de la part de Marc-Aurèle, qui aurait dû comprendre que son devoir de philosophe et d'homme était de regarder au fond de ces doctrines pour les juger, et son devoir de prince de peser ces accusations pour les confondre. Mais il n'aimait ni les livres, ni les sciences, ni l'histoire qui lui aurait donné une vertu qu'elle communique , la tolérance, et il ne se plaisait qu'à la spécula-
tion pure * qui, comme un vin trop généreux, souvent enivre et aveugle. Toute faute politique traîne après elle son châtiment ; cette société qui riait aux souffrances des chrétiens est encore sous la malédiction de l'Église qu'elle ne mérite pas en tout; et les exécutions ordonnées ou permises par Marc-Aurèle ont laissé une tache sur le nom le plus pur de l'antiquité.
Il faut dire aussi que, séduite par cette pureté, l'histoire fait à cet empereur une place trop grande. Dans ce règne de dix-neuf ans, on ne trouve ni institutions nouvelles S ni bonne guerre, ni bonne paix ; seulement un grand livre. C'est assez pour le penseur, c'est trop peu pour le chef d'empire. Mettons-le donc au nombre des hommes à qui nous devons le plus de respect; mais ne le mettons pas au rang des princes qui ont le mieux mérité de leur pays. Platon disait, et Marc-Aurèle répète avec lui : « Heureux les peu- « pies si les philosophes étaient rois ou si les rois philoce sophaientl » A chacun son œuvre : le philosophe à l'école et le prince aux affaires.
Je ne voudrais pas finir en paraissant jeter une ombre trop forte sur cette belle figure. Il est deux sortes de politiques : ceux qui se préoccupent surtout de l'utile et ceux qui songent davantage à l'honnête. Les uns mènent les hommes par leurs intérêts ; les autres essayent de les prendre et de les conduire par les sentiments élevés de l^ur nature. Ces derniers échouent souvent, mais ils s'honorent toujours. Marc-Aurèle était de ce nombre. Aussi lorsque sur la place du Capitole on contemple sa statue équestre, œuvre magnifique et vivante d'un artiste inconnu, on trouve juste que l'image du prince qui fut, par sa haute moralité, l'expression la plus pure de l'autorité impériale, soit restée seule intacte et debout au-dessus des ruines de la cité des Césars.
1. Cf. Pensées, I, 17. — 3. Jus autem magi ivetus restituit quam tu>v%m instituit. Cap., M, Âur., 11.