‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 3)Chapitre 42 sur 45 · Capit., M, Aur., 23. — 2. Capit., ibid · texte numérisé non relu

Capit., M, Aur., 23. — 2. Capit., ibid

impératrices. L'armée réunie au prix de si durs sacrifices, s'avança au delà d*Aquilée, et rendit quelque sécurité à Tlllyrie, mais n'osa ou ne put frapper sur les barbares un coup retentissant et décisif. Au retour de cette campagne sans gloire, Verus mourut d'apoplexie dans le char même qui le ramenait à Rome avec Marc- Aurèle (169)*. Il n'avait jamais donné à son frère et collègue un bien utile concours, jamais non plus un sérieux embarras.

Nous manquons de détails sur cette guerre qui retint durant plusieurs années Marc-Aurèle aux bords du Danube, habituellement dans la forte place de Carnuntum^. L'empereur n'y montra point de talent militaire; car si quelque grande opération avait été entreprise, il en serait resté souvenir, et l'on ne parle que de combats meurtriers, quelquefois sur le Danube même pris par les glaces', qui valurent à nombre d'officiers, tombés devant l'ennemi, l'honneur d'une statue dans le Forum de Trajan*. Un jour que les Romains, cernés par les Quades, manquaient d'eau et allaient périr, une pluie abondante tomba sur le camp, tandis que la foudre, frappant à coups redoublés l'armée barbare, y jetait le désordre et l'effroi. Le fait est vrai, tout s'est bien passé ainsi, et se passe de la même manière, chaque jour d'été, dans quelque coin du monde. Mais les choses naturelles ne font pas le compte des superstitieux, qui dans tous les temps ont voulu mêler la divinité aux affaires humaines, oubliant qu'elle nous a faits libres pour n'être point responsable de nos sottises. Les Romains avaient aussi un Dieu des armées, et les païens ne doutaient pas que, touché par les prières de Marc-Aurèle, Jupiter n'eût fait le miracle. TertuUien le revendiqua pour

1. Dion ou Xiphilin le fait périr de poison et, à les lire, LXXI, 2, on croirait volontiers que Marc-Aurèle s'était débarrassé de son collègue, ce qui est absurde. Marc-Aurèle lui reprocha seulement d'être remissior. Mais il ne fallait pas beaucoup de mollesse pour mériter de la part du sévère stoïcien une pareille épithète (Cap., m Marco, 20). — 2. Hainburg ou Pétronell aux environs d'Hainbiirg. — 3. Dion, LXXI, 7.-4. Capit., M. Aur., 22.

la légion Fulminante, qu'il représente comme composée de chrétiens % et les deux légendes subsistent : Tune, dans les traditions de TËglise, l'autre sculptée sur la colonne de Marc-Aurèle, où Ton voit encore le maître de l'Olympe lançant, du haut du ciel entr'ouvert, la pluie qui sauve les légions et le tonnerre qui écrase les barbares.

U faut cependant que Marc-Aurèle ait imposé quelque réserve aux Germains, puisqu'ils lui laissèrent le temps d'aller remettre Tordre dans l'Orient troublé par la révolte de Gassius*.

Dans sa jeunesse, Gassius avait déjà conspiré contre Ântonin, et il excitait les soupçons même de Verus, qui durant la guerre de Syrie avait écrit à son frère : « Surveillez-le ; tout ce que nous faisons lui déplaît. Il se ménage des amis, des ressources, et cherche à nous rendre ridicules aux yeux des soldats , en nous appelant, vous une vieille qui philosophe, et moi un écolier qui court les tripots. » Marc-Aurèle répondit : « Vos plaintes ne sont dignes ni d'un empereur, ni de notre gouvernement. Si les dieux destinent l'empire à Gassius, nous ne pourrons nous défaire de lui ; car vous savez le mot de votre bisaïeul' : a Nul n'a jamais tué son successeur. » Que le ciel, au contraire, l'abandonne, et il se prendra de lui-même dans ses pièges, sans que nous nous montrions cruels en Fy poussant. D'ailleurs , comment faire un coupable d'un homme que personne n'accuse et qui est aimé de ses soldats? Vous savez que, dans les causes de majesté, celui même dont le crime est prouvé passe toujours pour innocent. Hadrien avait coutume de répéter : « Quelle mi- « sérable condition que celle des princes I On ne les croit

1. Cette légion s'appelait dès le temps de Néron Leg. Ill* Fulminata; elle était cantonnée en Orient^ et n'a probablement jamais été dans le pays des Quades. Cf. Letronne {Inscr, d'Egypte, II, n" 325, et Noël des Vergers, Essai sur Marc-Âurèle (p. 90-93). — 2. Capitolinus (m Marco, 22) parle de Marcomans reçus à discrétion et transportés en Italie, où ils furent distribués sans doute comme colons aux propriétaires, et Dion, LXXI, 2, de Germains répartis dans les armées et les colonies; ceux qu'on établit près de Ravenne essayèrent de s'emparer de cette viile pour la piller. — 3. Hadrien.

« sur les complots de leurs ennemis qu'après qu'ils en ont «c péri victimes. » Le mot est de Domitien; mais j'ai mieux aimé l'emprunter à votre aïeul, parce que les meilleures maximes perdent leur autorité en passant par la bouche des tyrans. Quant à ce que vous me dites de pourvoir par la mort de Gassius à la sûreté de mes fils, j'aime mieux qu'ils périssent, si le bien de l'État exige que Gassius vive plutôt que les enfants de Marc-Aurèle. »

Voilà une noble lettre ; cependant Verus avait raison et l'avis qu'il avait donné exigeait autre chose que cette résignation commode aux volontés du ciel.

Harc-Aurèle avait investi Gassius du commandement supérieur des provinces orientales qui faisaient face à l'empire Parthique, depuis le mont Amanus jusqu'à Péluse, et une révolte ayant éclaté en Egypte, il l'autorisa à entrer avec ses troupes dans ce pays, où l'habile général eut vite raison des insurgés (170). Ainsi, tandis que les empereurs défendaient péniblement la frontière du Danube et que l'un d'eux, comme épuisé par l'effort imposé à sa mollesse, tombait mort sur la route de Rome, leur lieutenant en Orient humiliait le grand roi, conquérait des provinces et domptait les rebelles. Il semblait que toute la virilité de l'empire se fût comme retirée dans les camps de Gassius. Ges succès lui portèrent à la tête. Il croyait être sûr de son armée, du peuple d'Antioche, de TÉgypte que son père avait gouvernée longtemps et dont le préfet lui était dévoué ; il se disait qu'il allait recommencer l'histoire de Vespasien. Sur un bruit qu'il fit courir de la mort de Marc-Aurèle, quelques soldats le proclamèrent empereur.

Nous avons une lettre de Gassius adressée par lui à son gendre et qui peut être regardée comme son manifeste. « Marcus, dit-il, est sans doute un homme de bien; mais pour faire louer sa clémence, il laisse vivre des gens dont il condamne la conduite. Où est ce Gassius dont je porte inutilement le nom? Où est Gaton le Genseur? Où sont les mœurs antiques? Marcus fait de la philosophie ; il disserte sur la clémence et sur Tâme, sur le juste et l'in-

juste, et il ne pense pas à la république. Ne vois-tu pas ce qu'il faudrait d'édits, de sentences, de glaives pour rendre à l'État son ancienne force? Ah I malheur à tous ces hommes qui se croient les proconsuls du peuple romain, parce que le sénat et Marcus ont livré les provinces à leur luxure et à leur avidité 1 Tu connais le préfet du prétoire de notre philosophe? La veille, il mendiait; le lendemain, il était riche. Comment cela s'est-il fait, si ce n'est en rongeant les entrailles de la république et des provinces? Ils sont riches l Eh bien! le trésor va se remplir; et, si les dieux favorisent la bonne cause, les Cassius rendront à la république sa grandeur *. »

Quelques-uns de ces reproches sont justes : Marc-Aurèle philosophait trop, et ces rhéteurs, ces philosophes auxquels il donnait les faisceaux consulaires, devaient être de singuliers hommes d'État, si nous en jugeons parce qui nous reste du plus célèbre d'entre eux, Cornélius Fronton On dit qu'au moment de partir pour sa dernière campagne, l'empereur fit, à Rome, durant trois jours, de longues conférences sur les doctrines des diverses écoles. Beaucoup de philosophie dans la vie intérieure et à la veille de la mort, c'est excellent; mais d'autres soins devaient occuper un prince à l'ouverture d'une grande guerre.

La lettre de Cassius accuse aussi un relâchement d'autorité que j'ai signalé sous Antonin et qui continuait probablement sous Marc-Aurèle ; mais elle montre en même temps quel gouvernement implacable et dur le descendant a du tyrannicide » rêvait d'établir. Les soldats n'avaient pas besoin de lire ce manifeste pour se douter des sévérités qui les attendaient. Leur attitude et celle des provinces obligea Cassius à décréter d'avance l'apothéose de celui qu'il voulait tuer. C'était de mauvais augure pour le succès de son entreprise. Mais à violer le droit, après

1 . Dion lui reproche, comme Cassius, d'avoir toléré des malversations, probablement par défaut de vigilance. — 2. Un de ses éditeurs, Niebuhr, dit de ses lettres: Pravum et putidum genusi; et le dernier, Naber: Verba venditat et voces, etprœterea nihil..,.

ravoir si bien défendu, on perd la moitié de sa force, lorsqu'on ne la perd pas tout entière. Cassius obéi, malgré sa sévérité, tant qu'il était resté dans le devoir, cessa de rêtre dès qu'il en fut sorti. Tout ce qu'il avait fait pour la discipline tourna contre lui, et les soldats qui avaient si longtemps tremblé devant le lieutenant légitime du prince, massacrèrent le général usurpateur, trois mois et six jours après que son préfet du prétoire l'eut revêtu des ornements impériaux *.

A la première nouvelle de cette révolte les sénateurs avaient proclamé Gassius ennemi public et confisqué ses biens. Cet effort épuisa leur courage; et plusieurs croyaient déjà entendre les légions de Syrie franchissant les Alpes, comme un siècle auparavant Tarmée flavienne, lorsqu'on apprit que la tête du coupable avait été apportée à l'empereur. En la voyant, Marc-Aurèle s'affligea que la république eût perdu un bon général et lui l'occasion d'un généreux pardon. « Mais, lui disait-on, Gassius vainqueur vous eût-il épargné? » Et il répondait : « Notre piété envers les dieux et notre conduite à l'égard des hommes nous assuraient la victoire. » Puis il passa en revue tous les empereurs qui avaient été tués, et prouva qu'il n'en était pas un qui, par sa faute, n'eût mérité ce destin, tandis qu'Auguste, Trajan, Hadrien, Antonin, n'avaient pu être vaincus par les rebelles, et que plusieurs mêmes de ceux-ci avaient péri, comme Gassius, à l'insu et contre le gré de ces princes.

Ainsi, par une étrange et heureuse inconséquence qui se produit souvent, Marc-Aurèle, tout en acceptant la fatalité stoïcienne, entendait qu'à force de sagesse on pouvait contraindre la destinée et se la rendre favorable. G'est que le caractère, qui est la substance même de l'âme,

1. M. Waddington a trouvé dans le Haouran cinq inscriptions avec le nom d'Av. Cassius, et datées de 168, 169, 170 et 171. Or la durée des fonctions d'un légat dans les provinces consulaires étant de 5 ans, Cassius était, en 172, dans la dernière année de son commandement; de là sa révolte, Voy. Borghesi, V,437, n. 11. Cependant, d'après une inscription du C. I. L,, III, n° 13, Marc-Aurèle ne serait arrivé à Alexandrie qu'en 176.

fait rhomme, bien plus que les croyances, qui ne sont qu'une des applications de Tesprit; et comme on reçoit Tun de la nature, les autres des circonstances, le successeur d'Antonin, quelque doctrine qu'il eût embrassée, aurait toujours été Marc-Aurèle.

Faustine, les amis du prince, le sénat, demandaient des sévérités * ; il les refusa : quelques centurions seulement furent sacrifiés à la discipline. Quant aux enfants de Gassius, ils gardèrent la moitié des biens de leur père et ne perdirent pas la faculté d'aspirer aux charges publiques. Mais Marc-Aurèle décida que nul, à Tavenir, ne gouvernerait une province où il aurait pris naissance, et cette interdiction est restée une des règles de notre ancien droit administratif.

L'empereur crut nécessaire d'affermir par sa présence Tordre dans les provinces orientales. Il visita Antioche qu'il punit de sa fidélité àCassius, en lui interdisant, pour un temps, tout spectacle et toute fête; Alexandrie, qui le vit sans cour, sans gardes, couvert du manteau des philosophes et vivant comme eux ; Athènes surtout , où il admira moins les monuments de l'art que ceux de la pensée, et où il chercha les traces de Platon et de Socrate plutôt que celles de Phidias et de Périclès. Il y institua des cours en diverses langues pour renseignement de toutes les sciences^ et se fit initier aux mystères d'Eleusis, seule institution du paganisme qui supposât un examen de conscience, repoussât le coupable et n'admit que l'homme sans tache • .

De retour â Rome, il y célébra un triomphe pour les succès remportés sur les Germains, donna à son fils le titre de César avec la puissance tribunitienne, et prit pour

1. Vulcatius Gallicanus donne, dans la Vie d'Avidius Cassius, une lettre de Faustine, la réponse 4e Marc-Âurèle et un extrait du message de celui-ci au sénat pour arrêter les poursuites contre la famille et les complices de Cassius; il ajoute que Commode, après la mort de son père, fit brûler vifs les enfants et les proches du rebelle. — 2. Ilâffiv àvOpcorcotç.... iid i^iaiii

XÔYou TuaiSéiaç, Dion, LXXI, 31. — 3 Ut se innocentem probaret. Cap.,

M. Âur., 27.

lui-même celui dUmperator. Huit fois déjà les légions, avec un zèle intéressé, lui avaient décerné cet honneur, qui s'explique mieux par les gratifications dont il était suivi que par des victoires décisives qui l'auraient précédé. Des médailles tout aussi véridiques promettaient à Tempire une paix perpétuelle. Elles étaient à peine frappées, que Marc-Aurèle dut repartir (5 août 178) pour la frontière de Pannonie, où les barbares, contenus et non domptés, remuaient toujours. Il avait exigé : des Marcomans, qu'ils se retirassent à cinq milles du Danube dont ils n'approcheraient qu'aux jours de marché; des lazyges, qu'ils ne mettraient pas un bateau sur le fleuve ; des Quades, qu'ils relâcheraient leurs captifs. Et l'on peut mesurer l'étendue des ravages faits par ces peuples dans l'empire, au chiffre de leurs prisonniers romains ; les Quades avaient promis d'en délivrer 50000, et les lazyges en rendirent le double*. Autre danger : la grande nation des Goths s'était mise en mouvement du nord vers le sud, et, depuis qu'elle se rapprochait de l'empire, les peuplades qui bordaient la frontière romaine pesaient sur cette barrière jusqu'à menacer de la rompre*. Rome aurait eu besoin d'un Trajan qui, par des coups vigoureusement frappés, eût fait rebrousser chemin à ce monde barbare, et elle n'avait qu'un honnête homme sachant supporter la fortune ennemie , mais ne sachant pas la contraindre à changer. Après vingt mois passés au milieu des travaux, des inquiétudes et des fatigues, qu'il oubliait pour s'entretenir avec

1. Dio, LXXI, 15-19. Les lazyges obtinrent alors de commercer avec les RoxolanS; à travers la Dacie, à condition de demander chaque fois l'autorisation du gouverneur de cette province. Voy. ci-dessus, p. 327. Capitolin dit qu'à raison de ces nombreuses guerres, Marc-Aurèle donna à des consulaires, magistrats supposés plus capables, des gouvernements confiés jusqu'alors à des prétoriens. Un préteur remplaça aussi le procurateur de la Rhétie et du Norique. — 2. A en croire Pausanias (VIII), qui écrivait sous Marc-Aurèle, ce prince aurait dompté Germains et Sarmates. C'est ce qu'on lit aussi dans l'inscr. n" 861 du recueil d'Orelli. Hérodien plus exact {H. fl.,I)j se contente de dire : « Il avait vaincu une partie de ces peuples et traité avec les autres ; le reste s'était réfugié dans ses forêts. Sa présence les y retenait et les empécbait de rien entreprendre. >

lui-même, «U lauiov, il mourut à Yindobona (Vienne) le 17 mars 180, à l'âge de cinquante-neuf ans.

Tous les historiens reprochent à Marc-Aurèle une faiblesse, honteuse à l'égard de sa femme, coupable au sujet de son fils. Mais les misérables anecdotiers qui ont écrit, au troisième siècle, l'histoire des Césars se plaisaient au scandale, et ne reculaient pas devant l'absurde*. Les infortunes conjugales ont malheureusement fourni, dans tous les temps, un inépuisable sujet de gaieté; celles des princes ont même un attrait particulier, parce qu'elles semblent une rançon de leur grandeur et qu'elles les rapprochent des misères humaines. Malgré la longanimité de quelques anciens à cet endroit, je ne crois pas au mot prêté à Marc-Aurèle qu'on pressait de répudier sa femme et qui aurait répondu : « Alors il faut que je rende aussi la dot; » il voulait parler de l'empire. Mais l'empire n'avait point été la dot de Faustine, puisque Marc-Aurèle était César avant de l'épouser. La foule rêve plus qu'elle ne pense ; or, dans le rêve, il suffit d'un bruit pour donner une direction nouvelle aux pensées que ia volonté ne gouverne pas. Ainsi l'imagination de la foule et celle des écrivains qui la suivent n'ont besoin que d'un mot pour faire sortir de ce mot toute une histoire. Le fils de Faustine, Commode, ayant été moins un prince qu'un gladiateur, on le supposa fils d'un de ces héros de l'arène ; de là le récit de sa naissance, qui ne peut se faire qu'en latin, et que les bustes et les médailles démentent par la ressemblance qu'ils établissent entre Marc-Aurèle et lui*. La belle impératrice trouvait sans doute fort ennuyeux les

1. Vulcatius Gallicanus, m Avid. Cass., 9, nous apprend que récrivain qui a été la source principale pour les Scriptores Hist. idwgi.,Marius Maiimus, avait cherché à diffamer Faustine, infamari eam cupiens. Capitolin dit seulement {in Marco, 23) de amatis pantomimis àb uxore fuit sermo : sed hœc omnia per epistolas suas purgavit, — 2. Cette ressemblance est attestée par Fronton. « J'ai vu tes fils, écrit-il à l'empereur ..,.tam simili fade tibi ut nihilsit hoc simili similius.AdMarc. Anton. , 1,3. Capitolin luimême traite de fable populaire l'histoire de la naissance de Commode {talem fdbellam vulgari sermone contexunt) et celle des relations de Faustine avec Vèrus qu'ensuite elle aurait empoisonné.

personnages austères et pédantesques dont son époux vivait entouré, et la grande dame marquait son dédain aux petites gens que l'empereur favorisait. Ils se vengèrent par de sourdes médisances qui, après sa mort, éclatèrent en calomnies que les folies, les cruautés de Commode parurent légitimer : la mère paya pour le fils. Dion, presque un contemporain, est muet, du moins dans ce qui nous reste de lui, au sujet de ces histoires. Ce n'est qu'en passant, et par un mot, que lui-même ou son abréviateur fait allusion « à des fautes ; » et les lettres de Paustine à Marc- Aurèle, conservées par Vulcatius Gallicanus, sont bien d'une impératrice, d'une épouse et d'une mère. Elle avait suivi son époux dans la plupart des expéditions, ce qui lui avait valu des soldats le titre de « mère des camps » ; et elle l'accompagnait encore en Orient, lorsqu'une maladie l'emporta, au pied du Taurus. Ceux qui avaient calomnié sa vie calomnièrent sa mort, en répandant le conte absurde qu'elle avait poussé Gassius à la révolte par l'ofifre de sa main, et qu'elle s'était tuée, dans la crainte que son époux ne découvrît cette complicité*. Marc-Aurèle lui fit bâtir un temple au lieu où elle était morte ; à Rome, il voulut que parmi les sculptures de la colonne où sont retracés les incidents de la guerre germaine, on représentât l'impératrice enlevée au ciel par un génie, et lui-même suivant d'un regard affectueux l'apothéose de « sa chère Faustine ». Dans le temple de Vénus et de Rome, il dressa un autel ou, le jour de leurs noces, les jeunes filles venaient avec leurs fiancés offrir un sacrifice; au théâtre, sa statue d'or fut mise à la place qu'elle avait l'habitude d'occuper, et les plus grandes dames de l'empire venaient, au moment des jeux, s'asseoir à l'entour ^ Marc-Aurèle

1. Le biographe d'Avidius Cassius nie cette complicité que le bon sens repousse. Voy. la lettre qu'il cite de Faustine. — 2, Il écrivait à Fronton (V, 25) : « Tous les matins, je prie les dieux pour Faustine. » Pour honorer sa mémoire, novas pùellas Faustinianas imiituit. Cap., Jf. Aur,, 26. Voy. ci-dessus p. 223, n. 2. Un bas-relief de la villa Albani représente Faustine au milieu de jeunes filles et leur donnant du blé que celles-ci reçoivent dans un pli de leur robe.

aurait-il fait cette injure à la pudeur publique s'il avait eu des doutes sur la mère de ses sept enfants , et aurait-il écrit sur elle ce qu'on lit dans les Pensées ? Il dissimulait, assure-t-on. Ce que le Y indique a écrit, il le croyait. Quant à soutenir qu'il n'a rien su de pareils déportements, c'est faire de lui un sot de comédie, et les ennemis qu'avaient donnés à l'impératrice sa beauté, sa grâce, peutêtre son orgueil, au milieu d'une cour de parvenus, auraient bien trouvé un moyen d'avertir le mari trompé*.

Quant à son fils, on accuse Marc-Aurèle d'avoir reconnu, sans oser les combattre, les mauvais instincts de cette nature perverse. A la mort de son père, Commode n'avait que dix-neuf ans et, malgré les récits qu'on fait de sa jeunesse licencieuse et féroce, on peut douter qu'il eût déjà mon tré les vic§s et la cruauté qui lui ont fait une place à part parmi les tyrans. Tous les Antonins étaient arrivés tard à l'empire, dans la pleine maturité de la vie ; Commode en prit possession presque à l'âge de Néron. Pour expliquer qu'il ait vécu comme lui, il n'est pas nécessaire d'accuser Marc-Aurèle; la jouissance du pouvoir absolu, à l'âge des passions, suffit à tout faire comprendre.

Hais si Ton ne peut lui demander compte des cruautés

1. Cette question n'en est plus une depuis le Mémoire de H. Renan, C. R. de VAcad. des Insc. 1867, p. 203-215. Wieland a soutenu la même thèse avec une moins grande abondance de preuves, dans ses SàmmtUeKe Werke^ t. XXIV, p. 378. Spon avait déjà inventé, il y après de deux siècles, le genre faux, bruyamment retrouvé de nos jours, de faire rhistoire d'une personne d'après les traits de son visage, dans sa dissertation sur VUtUUé des médailles pour Vétude de la physionomie (Recherches curieuses d^an" tiquitéSfIXIV dissert., p. 386, 1683). Il dit de Faustine la Jeune : « Abusant de la bonté de son mari, elle s'abandonna à une vie libertine. Sa physionomie fait assez connaître son penchant. Elle était jolie, avait l'œil fripon et la mine d'une étourdie dont la tête allait plus vite que les pieds. Elle a même l'air d'un oiseau, et particulièrement de ces oiseaux chanteurs qui ne s'occupent qu'à voler, chanter et badiner; car cette petite tête, ces petits yeux, ce petit visage avancé, ce cou long ont assez de rapport avec une linotte. » Je ne serais pas étonné que de là vînt cette phrase d* Ampère : « Ses bustes ont toujours l'air de vouloir entrer en conversation avec le premier venu.... et sa tête un peu penchée semble écouter une conversation. • Avec ces procédés on fait peut-être de Tesprit, maison ne fait pas de rhistoire.

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de son fils, on a le droit de lui reprocher d*ayoir rendu ces cruautés possibles, en renonçant au système qui, depuis quatre-vingt-trois ans, prévalait pour la succession au principat.

Pendant toute sa durée, Tempire a oscillé entre deux principes contraires : VhérédUé royale qui est toujours dans le cœur du prince, souvent dans la complaisance des sujets , et V élection populaire qui était dans tous les souvenirs, dans Tesprit de la constitution, dans la nécessité, reparaissant sans cesse, de choisir un chef, puisque les familles impériales avaient été impuissantes à se reproduire et à durer. Mais la loi et les mœurs romaines donnaient un moyen de concilier ces deux systèmes opposés par les facilités. laissées à Tadoption. Aucun peuple n'a pratiqué ce régime dans la proportion que Rome lui donna : ses grandes maisons ne s'étaient continuées qu'en appelant à elles des étrangers qui, dans cette filiation légale, avaient trouvé tous les droits attachés à la filiation naturelle. D'autre part, Tempereur représentait le peuple, demeuré théoriquement le souverain véritable; de plus, en vertu de la prétendue délégation originaire qui lui avait étéiaite, et qu'à Tavénement de chaque prince la lex Regia semblait renouveler, le tribun perpétuel exerçait légalement tous les pouvoirs de rassemï)lée publique. Il en résultait que le choix du futur empereur, tout en étant décidé par un seul homme, paraissait une élection indirecte du peuple. La confirmation donnée ensuite par le sénat et les armées était l'assentiment de la noblesse et de ceux que Ton considérait, bien mieux que la populace de Rome, comme le vrai peuple romain. Tel était le droit constitutionnel de l'empire, et, grâce au respect religieux que les Romains accordaient aux formules et aux apparences , il suffisait de quelques paroles, prononcées selon le rituel et les vieux usages, pour donner la force du droit à ce qui n'était, au fond, que le droit de la force.

Avec ces mœurs privées et publiques toutes particulières à la Rome impériale, avec cette facilité pour le prince,

de choisir, comme et quand il voulait , le fils et Théritier qu'il lui plaisait de prendre, les empereurs avaient le moyen d'assurer toujours de bons chefs à Fempire. Ainsi firent, pour le bonheur du monde, Nerva, Trajan, Hadrien, Antonin. Deux princes. Galba et Hadrien, avaient même donné la raison de ce système* qui venait de faire ses preuves; et il avait assez longtemps duré pour qu'on fût prêt à accepter comme loi de l'État ce qui n'était pas seulement la loi des familles, mais avait été, de fait, durant deux siècles, la loi de l'empire. Sur dix-sept empereurs, on n'en trouve que deux, Titus et Domitien, qui fussent les héritiers naturels de leur prédécesseur. Si donc Marc- Aurèle avait eu un ferme esprit politique, il aurait « sacrifié, comme disait Auguste, ses affections paternelles au bien public*, » et laissé son pouvoir à quelque consulaire éprouvé. Tout près de lui se trouvait un sénateur qui avait été deux fois [consul et commandant d'armée, son gendre Claudius Pompeianus ; dans les Césars, Julien lui reproche de n'avoir pas désigné pour l'empire cet homme d'action et de bon conseil : « Pompeianus, dit-il, aurait bien gouverné. » Le système de l'adoption eût été affermi par ce nouvel exemple d'un libre choix ; et l'empire aurait peutêtre légué à l'Europe moderne un principe de gouvernement supérieur à celui de l'hérédité. Mais, par la plus étrange inconséquence, le philosophe qui, pour se gouverner lui-même, regardait le monde de si haut, ne voulut pas, pour le gouvernement de 80 millions d'hommes, regarder hors de sa maison ; et le sage, aux yeux de qui s'effaçaient tous les privilèges, crut que son fils, en nais-

1. Voy. Tac. JJ, I, 16, et ci-dessus p. 400. — 2. Auguste, qui lui-môme était fils adoptif de César, avait préparé l'avènement de son gendre, le grand Agrippa, aux dépens de ses petits-fils, et, en adoptant Tibère au détriment de son héritier légal, Agrippa Posthume, il aVait forcé le fils de Livie d'adopter Germanicus, bien que Tibère eût lui-même un fils en âge d'homme. A son tour, Tibère laissa le pouvoir non pas à son propre sang, mais à Caligula. Claude, par l'adoption de Néron, déshérita son fils Bri- , tannicus. Enfin l'adoption de Clodius (Cic, Pro domo, 13) prouve que, dès le temps de Cicéron, les anciennes conditions de l'adoption étaient, suivant les circonstances, observées ou laissées à l'écart*

sant dans des langes de pourpre, y avait trouvé le sceptre de l'univers. Cette faute rejeta dans tous les hasards des naissances royales et des émeutes de caserne une société qui, n'ayant pas, pour se défendre contre les témérités d'un maître absolu, ces institutions prévoyantes dont les liens élastiques et souples contiennent sans blesser, recommença à vivre au jour le jour, selon que la fortune mit à sa tète un sage ou un fou. Sévère fera pour Caracalla ce que Marc-Aurèle fait pour Commode; les Antonins seront remplacés par les Trente Tyrans, et une mauvaise coutume de succession augmentera les causes de ruine qui vont se développer au sein de cette monarchie naguère si forte et si heureuse.

Une autre faute pèse sur sa mémoire, la persécution des chrétiens. Alors eut lieu le premier grand choc du christianisme et de l'empire. Nous ne pouvons omettre cette page sanglante de son règne , car il s'y trouve un problème historique qui s'est présenté souvent, qui reviendra toujours, et qui fait, bien plus que les batailles, la grandeur dramatique de l'histoire : pourquoi le passé qui s'en va ne veut-il jamais comprendre l'avenir qui approche, et qui demain sera le présent? La question vaut la peine d'être étudiée dans son ensemble.

La guerre, la conquête qui avaient brisé l'étroite enceinte de la cité avaient aussi brisé l'enveloppe étroite des systèmes ; les idées s'étaient agrandies comme l'État. La métaphysique y avait peu gagné. Détournés par les tendances pratiques de leur génie des arguties où s'égarait Tesprit subtil des Grecs, race disputeuse à qui suffisait maintenant le cliquetis des mots, les Romains avaient laissé de côté les discussions théoriques pour aller droit aux conséquences individuelles et sociales. Leurs philosophes n'avaient été que des moralistes ; et ils l'avaient été avec un caractère particulier. Une paix deux fois séculaire, telle que le monde n'en avait jamais connu, avait détendu les ressorts violents de la nature humaine, adouci les passions farouches surexcitées' par la perpétuité des guerres, et ouvert la

source, jusqu'alors fermée, des sentiments affectueux de chacun pour tous. La morale de Zenon et de Gléanthe qui se proposait moins de régler la nature humaine que de la dompter par Torgueil de Tâme et par Tinsensibilité du corps, perdit peu à peu sa rudesse. L'esprit de charité l'assouplit; elle s'échauffa d'une tendresse expansive, et sa fierté dédaigneuse se changea en sympathique douceur. L'idée de l'humanité entrevue dans la Grèce se précisa, et ce fut un empereur qui écrivit : « L'Athénien disait : 0 cité bienaimée de CécropsI Et toi, ne peux-tu dire du monde : 0 cité bienaimée de Jupiter I * » Une nouvelle conception morale s'ajoutait donc au trésor des idées généreuses dont l'humme était en possession. L'ancien stoïcisme n'avait que les deux principes négatifs sustine et abstine, supporte et abstiens- toi; le nouveau en avait trouvé un troisième, le principe d'action nécessaire pour féconder les deux autres : adjuva, aime les hommes et assiste-les. Par ce mot, les s^ "ciens rentraient dans la société d'où leur orgueilleuse vt* uU les avait fait sortir.

Mais si rhumanité devenait une grande famille, il fallait, dans Tordre naturel, regarder les hommes comme des frères et des égaux qui, ayant le même sang, avaient droit aux mêmes égards. Dès le temps de Néron, Sénèque écrivait : a Tous les hommes sont nobles, même l'esclave; tous sont frères, car ils sont tous fils de Dieu *. »

En même temps, désabusés de leurs dieux de bois et de pierre, représentants inertes des forces aveugles de la nature, les sages du paganisme, stoïciens adoucis ou sectateurs du platonisme renouvelé, s'efforçaient de pénétrer les secrets du monde invisible. D'aucuns s'arrêtaient à la conception de l'âme universelle de la nature, cause pre-

1. La pensée de Marc-Âurèle, IV, 23, va même plus loin que l'humanité, elle embrasse la nature entière et Dieu. Le monde est pour lui un cosmos divin : « 0 monde, tout ce qui te convient m'accommode ! 0 nature, tout ce que tes saisons m'apportent est un fruit toujours mûr l etc. > — 2. Omnés,., a Dits sunt, Ep, 44 ... Jure naturali omnes liheri nascuntur, Ulp. au Dig.,1,1,4.

mière par laquelle tout vivait ; plusieurs cherchaient, par delà le monde physique, cette cause universelle qu'il ne renferme pas; mais les uns et les autres trouvaient un reflet de la pensée divine dans la conscience individuelle par laquelle tout devait se régler.

Ainsi, d'Aristote à Marc-Aurèle, la philosophie n'avait cessé de développer les idées d'humanité, de bienveillance mutuelle, d'égalité morale*; elle finissait par arriver à la Providence divine qui était, pour le philosophe impérial, ce qu'elle doit être pour tous, la concordance nécessaire des causes et des effets : « Va droit, dit-il, selon la loi et suis Dieu, qui est le guide et le terme de ta route. » Cléanthe avait déjà dit dans un hymne magnifique : «... Salut à toi, Être qu'on adore sous mille noms, Jupiter éternellement tout-puissant ! Salut à toi, maître de la nature, à toi qui gouvernes toutes choses selon la loi... Dieu que cachent les sombres nuages, ô notre Père ! dissipe les ténèbres de nos âmes, donne aux hommes de comprc' -re la pensée qui te sert à gouverner le monde avec justice. Alors nous te rendrons en hommages le prix de tes bienfaits. Nous célébrerons tes œuvres et nous chanterons éternellement par de dignes accents, la loi commune de tous les êtres*. »

La philosophie, qui avait d'abord été un cri de révolte, n'était donc plus que le sentiment du devoir, car ce qui en faisait alors l'idée dominante, c'était la soumission à la loi que chacun peut découvrir par l'étude persévérante de soi-même. ^

Si les apologistes du second .siècle et tant de docteurs trouvaient des chrétiens avant le Christ', nul ne le fut, dans son cœur, autant que Marc-Aurèle, puisque jamais homme n'a porté plus loin le désir du perfectionnement intérieur et l'amour de l'humanité. Aussi est-il resté la plus haute expression de ce stoïcisme épuré qui confinait au christianisme sans y entrer et sans lui rien prendre.

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