‹ Histoire des Romains, depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 4)Chapitre 17 sur 47 · CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI

Vers l'an 19 av. J. G. , époque du dernier voyage d'Auguste en Orient, l'œuvre de la fondation du gouvernement impérial tel qu'il l'avait compris était achevée. Depuis six ans il avait fermé le temple de Janus, et le calme régnait dans les esprits comme dans les provinces. Gépion et Muréna qui avaient osé conspirer contre une prospérité si grande, n'avaient point trouvé de complices. Le travail reprenait possession de ce monde d'où il avait été chassé, et, par une exception rare dans l'histoire des nations, une reconnaissance unanime saluait comme un dieu sauveur l'auteur de tous ces biens.

Auguste n'avait cependant encore accompli que la moitié de sa tâche. Il restait à donner à l'Empire par la politique ou par les armes des frontières assez fortes pour qu'il ne fût point troublé par des attaques importunes dans son immense travail d'assimilation. En Europe, il fallait fortifier la barrière du Rhin, enfermer les Alpes dans l'Empire, et porter au Danube les avant-postes des légions ; en Asie, placer l'Arménie sous l'influence romaine et intimider les Parthes; en Afrique, contenir les nomades et rouvrir dans ce vieux monde les anciennes routes de commerce suivies par Cartilage et les Ptolémées. A en croire un document officiel, tout cela fut fait avec d'innombrables victoires : «■ J'ai été, dit-il, proclamé vingt et une fois imperator; pour les succès de mes lieutenants, le sénat décréta cinquante-

274 L'EMPIRE SÛUS AUGUSTE.

cinq fois des actions de grâces aux dieux et huit cent quatre-vingt-dix journées ont été employées à ces sacriiices; dans mes triomphes, neuf rois ou enfants de rois ont été conduits devant mon char. <t Auguste ne fut pas si belliqueux ; il avait peu de goût pour la guerre, et dans l'histoire militaire de son règne on doit moins voir des combats et des conquêtes qu'une suite de mesures de police prises sur une grande échelle. Nul prince n'a plus sincèrement que lui cherché la paix dans la guerre.

En Orient, où la société grecque depuis longtemps soumise et réglée lui laissait peu à faire, il avait mis son séjour à profit pour déterminer les rapports de l'Empire avec les Arméniens et les Parthes. De ce côté les Romains ne touchaient à l'Euplirate que par la Syrie ; sauf cette coupure, la ligne des frontières, depuis le Pont jusqu'à la mer Rouge, était couverte par des États vassaux. Auguste venait de s'assurer de leur fidélité : ici en changeant les chefs, là en accordant des faveurs ; ou bien il avait fortifié la position des plus considérables en augmentant les domaines de leurs princes, comme il avait fait pour Archélaùs et pourHérode. Ces changements opérés avec autorité, la présence d'Auguste et le voisinage d'une armée romaine, surtout le respect imposé par cette belle et sage ordonnance d'un Empire naguère si agité, avaient produit sur les Arméniens et les Parthes une impression profonde, et ils avaient rendu les armes sans combat.

En Arménie régnait Artaxias, le fils de cet Artabaze, si indignement traité par Antoine et naturellement ennemi des Romains. En fan 20, des intrigues que nous ne connaissons pas, et que Tacite appelle un complot de ses proches, mais où l'on peut, sans trop de scrupules, voir la main de Rome, le précipitèrent du trône, et des députés vinrent prier Auguste de leur donner pour roi Tiridate, autre fils d'Artabaze. Ce prince, élevé à Rome, ne pouvait être qu'un proconsul impérial sur le trône d'Arménie. Auguste se hâta de l'envoyer avec Tibère et une armée. Mais

les Arméniens tuèrent eux-mêmes Artaxias; et Tibère, qui croyait combattre, n'eut qu'à poser la couronne sur la tête du nouveau vassal de l'Empire.

A ces nouvelles les Parthes s'effrayèrent. Depuis ses victoires sur Antoine, Phraliates avait passé par bien des vicissitudes. Chassé deux fois de ses États par un compétiteur auquel la Syrie était toujours ouverte en cas de revers, deux fois aussi rétabli par les Scythes, il se sentait entouré d'ennemis et tremblait au moindre bruit d'armes qui retentissait sur les bords de l'Euphrate. En l'an 23, son rival Tiridate préparant dans les provinces romaines une troisième invasion, Phrahates demanda son extradition. On se contenta de lui rendre un de ses fils tombé depuis longtemps au pouvoir des Romains et on lui lit promettre en échange de restituer les drapeaux deCrassus. Pendant trois ans, il oublia ses promesses ; les événements d'Arménie les lui rappelèrent, et Auguste vit les Parthes, reniant lâchement leur gloire et livrant leurs trophées, lui rendre les captifs et les enseignes des légions qu'ils avaient vaincues.

Par son effet sur l'opinion ce succès valait mieux qu'une victoire ; Auguste en témoigna sa gratitude à Phrahates par de riches présents. Mais ces dons étaient encore une perfidie. Il lui envoya une belle Italienne, Thermusa, qui prit sur l'esprit du monarque barbare un tel empire, qu'après avoir supplanté ses rivales et s'être fait déclarer reine % elle obtint de lui qu'il contierait tous ses enfants à Auguste. Depuis ce jour Rome eut le moyen de répondre à une agression des Parthes en leur renvoyant la guerre civile. Les successeurs d'Auguste trouvèrent le procédé bon et firent souvent aux princes de l'Orient des cadeaux de vases d'or et d'argent élégamment ciselés, de riches étoffes, de vins précieux, surtout de belles esclaves \

La frontière de l'Euphrate allait donc être en sûreté grâce aux quatre légions cantonnées dans la Syrie ^ aux

1. Jos., A. J., XVIII, 3. On a des médailles où Thermusa est représentée comme reine et divinité céleste. — 2. Cf. Péripk de la mer Énjthrcc. — 3. Tac, Ann., IV, 5. Il y avait aussi une garnison aux Pyles Syriennes.

États vassaux échelonnés le long du fleuve , à ce Tiridate d'Arménie que Tibère a couronné, mieux encore à l'Italienne qui règne au profit de Rome dans Ctésiphon, et qui a pris les mesures nécessaires pour réserver à son fils Phrahataces l'affection et la couronne du vieux monarque. C'étaient de solides avantages. A Rome, l'opinion attendait mieux : on n'y parlait que de conquêtes qui donneraient à l'empire l'Océan pour ceinture, de sorte qu'il y aurait sur la terre un seul prince chef des nations, comme il y avait au ciel un Dieu maître suprême de l'Olympe*. Properce, Tibulle, Horace avaient un instant oublié leurs amours pour célébrer les héros qui allaient franchir les remparts de Bactres, enlever à ses chefs parfumés leur robe de lin, dompter les Sères aux chevaux bardés de fer, les Gètes glacés et l'Indien que brûlent les feux du soleil. Virgile partageait l'ivresse générale et voyait déjà Auguste élevant des colonnes triomphales aux deux extrémités du mondée

Le prince , plus sage que ses poètes , s'était contenté d'obtenir des Parthes un acte de déférence qu'on pouvait faire passer pour un acte de soumission, et de s'assurer des garanties contre eux en se donnant le moyen d'intervenir dans leurs affaires. Afin de les tenir plus sûrement en paix, il avait renoué les relations de Marc- Antoine^ avec Kanichka ou son successeur, et ce puissant roi de Bactriane, qui commandait, dit Strabon, à six cents princes sur les deux rives de l'Indus % lui envoya à Samos une somptueuse ambassade, dont l'arrivée fit grand bruit dans l'empire, surtout lorsque en présence d'Auguste un philosophe indien venu avec les ambassadeurs fut entré en riant dans le bûcher qu'il s'était fait préparer à Athènes.

Une chose plus sérieuse que l'inutile mort de ce fou vaniteux était l'établissement de relations amicales avec le

1 . fcelo tnnantrm crcdidimus Jovcm rognarc : prtvsens divus hahebitur Augustua. Hor., Od., 111, b. — 'l. l'iopeice, 111, 4 et VI; IV, 3. Tib., IV, pancpyr. de Messala. Hor., Od. , II, 9; 111, 5; £'p., I, 12. Virgile, Georg., Il, 172; 111, 16. — 3. Voy. vol. 11,' p. 598, n. 1. — 4. btrabon l'appelle Porus.

prince indien et sans doute avec d'autres, car la même politique se retrouve sur toutes les frontières. Auguste énumère avec complaisance dans l'inscription d'Ancyre les peuples qui lui avaient demandé son amitié, et se vante d'avoir, le premier des chefs de Rome, plusieurs fois reçu des ambassades indiennes; il a raison, le commerce y était intéressé autant que la politique, c'est-à-dire la richesse autant que la paix de l'empire. Pendant tout son principal, l'ordre ne fut pas une seule fois troublé sérieusement dans les provinces orientales. L'expédition que l'empereur envoya de ce côté en l'an 1" de notre ère, sous les ordres de G. César, eut moins pour but de défendre la Syrie, qui n'était point menacée, que d'attirer sur le jeune héritier d'Auguste les regards de l'empire et de lui faire à peu de frais un renom militaire. L'empereur avait donné Lollius pour guide à son petit-fils. Le conseiller vendit son crédit aux rois de l'Orient et amassa en peu de temps une fortune scandaleuse. Mais le roi des Parthes, qu'il voulait sans doute mettre à trop forte rançon, ayant dénoncé ses manœuvres, Caïus le chassa de sa maison et il s'empoisonna '. On voit que si les habitudes proconsulaires n'étaient pas encore oubliées, c'était avec de grands risques qu'on les pratiquait.

Au sud de l'empire quelques guerres avaient eu lieu, avant et pendant le séjour d'Auguste en Orient. Chaque année, dit Strabon, des flottes considérables traversent la mer Rouge pour gagner l'Inde et les extrémités de l'Ethiopie ^ Mais ces flottes naviguant dans une mer difficile avaient besoin de trouver le long de la route des ports de. refuge. Auguste se proposa de soumettre les peuples qui habitaient ces rivages et de mettre la main sur l'Yémen, où l'antiquité croyait que la nature avait placé d'inépuisables richesses. L'an 24 .Elius Gallus partit d'Egypte avec dix mille soldats sous la conduite d'un chef des Nabatéens^

1. Vell. Paterc, II, 101-2; Plin., IX, 58. — 2. XVII, p. 798. — 3. Je suiâ la chronologie de Clinton, Fast. Ilellen. Cependant Strabon, l'ami de Gallus, place l'expédition de la candace dans le même temps que celle des

Ces Arabes, dont la capitale était l'entrepôt du commerce de toute la Péninsule, avaient intérêt à faire échouer l'expédition. Gallus, trompé par son guide, erra six mois dans des solitudes affreuses. Il prit toutefois plusieurs villes et pénétra jusqu'à deux journées de chemin du pays des Aromates. Mais les maladies et le manque de vivres le forcèrent à revenir sur ses pas *.

Cependant la candace, ou reine d'Ethiopie, croyant l'Egypte dégarnie de troupes, l'envahit et prit Syène, Éléphantine et Philœ (22 av. J. C). Pétronius, avec 10 000 hommes seulement, chassa les Éthiopiens et les poursuivit l'espace de 970 milles % jusqu'à leur capitale Napata, dont il s'empara. Une seconde attaque de la candace contre un poste que le préfet avait fortifié à cinq journées au sud de Phiix {zl aV. J. G ) fut assez malheureuse pour que la reine consentît à payer un tribut et à envoyer à Auguste des ambassadeurs. Il les reçut à Samos, où vinrent aussi, avec des présents, des députés scythes et indiens ' ; et content d'avoir fait sentir à ce peuple que les déserts ne le mettaient point hors d'atteinte, il eut la prudence de renoncer au tribut.

Cette double expédition des deux côtés du golfe arabique n'avait pas réussi. Du moins le nom romain et une crainte salutaire avaient été portés dans ces régions, et le commerce de la mer Rouge en prit un plus libre essor \

Les Fastes capitolins placent en cette année, 21, un triomphe de Sempr. Atratinus pour l'Afrique, et en l'an 19 un second triomphe africain décerné à Corn. Balbus\ Ce pro-

Romains en Arabie. Au reste ces difficultés ne sont pas inconciliables. Gallus qui, parti l'an 24, passe l'été et l'hiver à Leucé-Comé, erre six mois de l'an 23 dans les déserts et met deux mois à revenir au bord de la mer Rouge, peut très-bien n'être rentré en Egypte qu'au commencement de l'an 22. — l. Gosselin met la ville de Marsyaba, où il s'arrêta, à deux journées de la Mecque. M. Fresnel dans le Hadramant, Journal asiat., juili. et sept. 1840. M. Noël des Vergers et M. Caussin de Perceval penchent pour le Yémen. — 2. P). VI, 29. —3. Strab., XVII, p. 821 et XV, p. 719. — 4. Le jeune Caïus alla plus tard montrer encore les enseignes romaines en Arabie et jusqu'au bord de la mer Rouge, où, s'il faut en croire Pline, il reconnut les débris de vaisseaux espagnols naufragés sur ces côtes. H. N., II, 67. — 5. Flor. , IV, 12, parle d'une expédition heureuse de Quirinius contre Us Marmarides et les Garamantes.

consul d'Afrique avait pénétré sur les traces des anciens marchands carthaginois jusqu'au Fezzan \ vaste oasis protégée contre le désert par une ceinture de montagnes qui ne s'ouvre qu'à l'occident. A toutes les époques cette oasis, située à quatorze journées de chemin de Tripoli, a été le principal marché de l'Afrique septentrionale. C'est le point de rencontre de toutes les caravanes qui viennent du Maroc et de l'Egypte, du Soudan et des rives de la Méditerranée; on y compte cent villes ou villages. Balbus rattacha ce pays à l'Afrique romaine", et aujourd'hui encore on voit sur sa frontière, au puits de Bonjem, un édifice romain bâti d'énormes quartiers de rocs ; c'était une station des troupes impériales ^

Ainsi, en Afrique, les Romains perçaient à travers le désert pour renouer les anciennes relations de Carthage, des Cyrénéens et de l'Egypte avec les marchés intérieurs, et leurs flottes s'aventuraient à travers l'océan Indien. Sur cette frontière la politique d'Auguste était toute commerciale, entreprenante, active; et le résultat sera pour ces provinces une prospérité plus grande et plus durable qu'en aucun autre point de l'Empire. En Asie, oii il s'était trouvé en face de vieux États dont il savait les ressources, il avait été ferme, mais réservé : il avait lutté d'adresse plutôt que de force; il avait fondé ce système d'influence et d'intervention pacifique qui fera longtemps régner la paix sur les bords de l'Euphrate. Aussi, lorsque, après ces trois années si bien remplies (I9av. J.G.), il entra dans Rome qu'Égnatius

l. Sa capitale actuelle, placée au centre du pays, Mourzouk, est à 35 journées de Tripoli. Cf. Ritter, Erdkunde. Th., I, 3, 989. Le capitaine Lyon {A narrative of travels in Northern Africa....), parti de Mourzouk le 9 février 1820, atteignit la Méditerranée, entre Lebida et Mesurata, le 18 mars, après s'être reposé six jours enroule, ch. ix. — 2. Piiii., H. N., Y, 5. Les deux principales villes prises par Balbus étaient Cydamus, aujourd'hui Ghadamès, à 80 lieues de Tripoli, et Garama (Germah), beaucoup plus loin. Le colonel Daumas a donné la curieuse description de Ghadamès dans son livre le Sahara algérien. — 3. L'inscription qu'on y lit porte le nom de Septime Sévère. Lyon's Narrative of travels.... ch. vu, p. 240. Ce voyageur trouva (en 1819) cette grande oasis bien aride. Mais il la regarde comme l'étape nécessaire pour ceux qui veulent pénétrer au Soudan.

Rufus venait d'agiler au nom de la liberté des comices, le peuple, oubliant les plaintes et les conseils de l'ambitieux qu'il avait un instant suivi, comme il suivait toute curiosité, courut au-devant du prince et lui offrit le consulat à vie avec la préfecture des mœurs.

Il n'y avait en cela ni lâcheté, ni faiblesse, car tous étaient sous le charme; tous acceptaient cette domination qui ne cherchant que la paix trouvait encore la victoire. Et l'on répétait les beaux vers où l'ami de Mécène montrait la reine d'Ethiopie fugitive, l'Arménie presque domptée, les Daces vaincus, et, au milieu d'une cour formée par les députés du monde, un chef parthe à genoux devant Auguste, recevant de ses mains une couronne, comme si Phrahates tenait la sienne du bon vouloir de l'empereur*. Rien n'avait jamais flatté l'orgueil romain comme cette apparente soumission d'un ennemi réputé invincible. En souvenir de cette victoire sans larmes, un arc de triomphe avait été élevé à celui qui avait délivré les ailles captives; et pour les renfermer on bâtissait sur le Capitole à Mars Vengeur un temple où tous les rois qui sollicitaient l'amitié d'Auguste viendront attester leur bonne foi en face de ces trophées reconquis, témoignage éclatant de la puissance romaine.

Auguste était donc à ce moment heureux où tout souriait à sa fortune et servait sa grandeur. La paix régnait aux frontières, à l'intérieur l'anarchie avait été vaincue, et de bonnes lois, de sages réformes légitimaient son pouvoir*. Autour de lui se groupait une famille nombreuse et de glorieux génies. Octavie lui restait; Julie, mariée à Agrippa et protégée contre ses vices par les vertus de son époux, répondait aux vœux de l'empereur par une heureuse fécondité. Deux princes, Caïus et Lucius, adoptés par Auguste allaient continuer le sang des Césars '. Cependant Livie ne

1. Suét., Ort., 21. Justin., XLII, 5. Hor., Epist., I, 12. Od. , I, 11 ; II, 4,8. — 2. Loi Jidia, de maritandis ordinibus, et réforme relij,àeuse, 18 av. J. C. — 3. Nés i"un ea l'an 20, l'autre en l'a-i 17, et adoptés cette année même par leu.' grand-père.

ORGANISATION DES FRONTIÈRES. 2Sl

voyait pas encore dans ces enfants des rivaux pour ses fils; Tibère ne montrait ([ue des talents, et Drusus, aimé du peuple et des soldats, allait signaler son courage. Quelques nuages toutefois avaient déjà passé à cet horizon brillant. Marcellus était mort, et la poésie se voilait de deuil, car le chantre d'Énée expirait à cette heure même à Brindes et Tibulle le suivait au tombeau '. Mais la mort de Marcellus, ce favori du peuple qui eût trompé peut-être ses espérances, avait rendu Agrippa à l'empire; Ovide et Properce remplaçaient Tibulle; et les Muses pouvaient partager entre Horace et Tite-Live la couronne tombée du front de Virgile.

Le premier coup contre cette prospérité si grande lui vint des lieux d'où viendront tous les dangers de l'Empire, des bords du Rhin. Des Germains, les Sicambres, les Usipètes et les Tenctères avaient franchi le fleuve, battu la cavalerie romaine et enlevé à Lollius l'aigle de la cinquième légion. A cette attaque, comme à un signal convenu, répondit tout le long du Danube un long cri de guerre. Le monde barbare sembla se lever tout entier. L'Istrie et la Macédoine furent envahies, et ie vassal des Romains en Thrace, Rhémétalcès, appela à son aide contre les Besses et les Sauromates (17 et 16 avant J. C.)^ Auguste, bien que surpris, agit avec résolution. Il rouvrit aussitôt le temple de Janus; et partageant, comme il l'avait déjà fait, l'administration de l'empire avec son gendre Agrippa, en ce moment associé pour cinq ans à la puissance tribunitienne, il l'envoya en Syrie pour veiller à ce que ce tumulte n'eût point d'écho en Orient, Lui-même il partit quelques mois après pour la Gaule (16 avant J. G.)*. A son approche, les Sicambres rentrèrent dans leurs forêts, après avoir livré des otages, et ses lieutenants dans la Pannonie, le Norique et la Thrace reprenant partout l'otlensive apaisèrent la

1. Voyez sur cette douLle mort la jolie épigramme de Marsus, leur contemporain. — 2. Dion , LIV, 20. En l'an 27, Crassus avait triomphé des Besses et des Bastarnes. Id.. LI, '2\. — 3. Dion. LIV, 18, 19. Jos.. A, J . XVI, 2.

révolte ou rejetèrent au delà du Danube les peuples qui l'avaient franchi.

Entre les Gaules et la Pannonie, la frontière de l'enîpire était brisée par les Alpes. Cette forteresse de l'Europe centrale était occupée par des montagnards sauvages et pauvres, comme leurs arides rochers. Mais ce qu'ils n'avaient pas, ils le prenaient, et leurs incursions désolaient les riches plaines qui s'étendent au pied des deux versants. On se rappelle le désespoir des Helvètes décidés à fuir leur patrie pour échapper à ces attaques impossibles à prévoir comme à venger. Les Cisalpins n'avaient pas moins à souffrir. Auguste, pour mettre un terme à leurs alarmes, chargea Drusus et Tibère de dompter les Rhétiens. Les deux frères partis en même temps de l'Italie et de la Gaule se rencontrèrent au milieu de la Rhétie, et les barbares, poursuivis sur leurs lacs , traqués dans leurs montagnes, cédèrent à la discipline romaine \ Comme Agrippa avait fait pour les Cantabres, on les arracha au pays où ils se seraient toujours souvenus qu'ils avaient été libres; il n'y fut laissé que le nombre d'hommes nécessaire à la culture des champs. Les Taurisques et les habitants du Norique eurent le même sort; et un trophée que purent voir sur la dernière cime des monts tous ceux qui entraient dans le golfe de Marseille ou de Gênes, annonça que les Alpes étaient enfin domptées ^

Après les légions, en effet, les pionniers s'en emparèrent pour y percer des routes, pour y bâtir des forts; et Auguste jeta audacieusement au delà des montagnes et du Rhin, à deux pas du Danube, une grande colonie, Augusta Vindelicorum. Mise en communication avec l'Italie par une voie qui traversait le pays des Grisons, et assise sur le Lech qui tombe dans l'un des deux grands fleuves allemands et a sa

1. Hor., Od., IV, 14. Strab., VU, p. 292. — 2. « Jadis ils n'étaient connus sn Italio que par leurs hrigaudages, aujourd'hui ils sont entièrement détruits ou civilisés, de sorte que leurs montagnes sont maintenant traversées en plusieurs endroits par des chemins aussi praticables que l'art a pu les faire. » Strab., IV, 204.

source près de l'autre, la capitale des nouvelles provinces étiiit bien située pour couvrir cette trouée de la SouaJje, seul endroit, depuis TOcéan du nord jusqu'au Pont Euxin, où la frontière de l'empire ne fût pas protégée par un rem.part naturel ^ Plus bas sur le Danube, au point de rencontre du Norique et de la Pannonie, une place forte fut construite, Carnuntum, qui tint en bride ces deux provinces-.

Auguste avait surveillé de la Gaule ces opérations importantes, retenu qu'il y était par le besoin de mettre la dernière main à son organisation intérieure' et de calmer les liaines qu'avait excitées son procurateur Licinius \ Quand il en partit, il laissa Drusus à la garde du Rhin. Ainsi c'était le fils même de l'empereur, un des héritiers de son pouvoir, qui venait s'établir en ces rudes contrées pour les protéger contre les incursions des barbares. Jamais pareille sollicitude n'avait été montrée dans le monde ancien pour des vaincus, pour des sujets.

A l'autre extrémité de l'empire, Agrippa visitait la Judée, où il sacrifia dans le temple de Jérusalem et parcourait toutes les provinces orientales. Les détails manquent sur ses travaux; les liistoriens ne nous parlent que de Béryte, tirée par lui de ses ruines et d'un jugement solennel qui mit un terme aux longues contestations des Juifs et des Grecs dans les villes d'Asie ^ Mais nous connaissons son activité, son dévouement à la prospérité publique, et nous pouvons affirmer que l'administrateur habile et le guerrier redoutable employa utilement pour le bonheur des provinces et pour la paix de l'empire ce séjour de quatre années en Orient. Il n'eut pas une seule fois à tirer l'épée, cependant il soumit un royaume. Un certain Scribonius, qui se disait petit-fils du grand Mithridate et qui s'était emparé du Bos-

1. La Rhétie el la Viiulélicie ne furent cependant considérées comme provinces que sous Tibère. Veil. Paterc, IF, 39. — 2. Je ne sais à quelle époque elle fut bâtie, mais en l'an 5 de J. C. elle servait de place d'armes h Tibère. Vell. Palerc, II, 109. — 3. Plusieurs des colonies d'Auguste en Gaule et en Espagne sont de cette époque. Dion, LIV, 23 et 25. — 4. Voy. cidessus, p. 237. — 5. Strab., XVI, 756; Jos., A. J., XVI, 2.

phore Cimmérien, avait été, à quelque temps de là, égorgé par ses sujets. Pour mettre un terme à des agitations qui comj)romettaient la sécurité des transactions commerciales dont cet État était le centre, le général romain se décida à le réunir au royaume de Pont et ordonna à Polémon de s'emparer du Bosphore. Auguste, en effet, voulant la paix sur ses frontières, cherchait maintenant à fortifier les petits États vassaux de l'empire avec autant de soin que le sénat autrefois à les diviser ; mais les habitants résistèrent. Il fallut l'annonce qu'Agrippa arrivait à Sinope avec une flotte conduite par Hérode pour leur faire tomber les armes des mains. Intéressé par sa position, qui faisait de lui et de ses enfants les héritiers d'Auguste, à fonder par son exemple les habitudes monarchiques, Agrippa évita d'écrire pour ces succès au sénat et refusa le triomphe qu'on lui décernait. Cette conduite servit de règle aux autres généraux et les plus belles victoires ne valurent plus à ceux qui les gagnèrent que les insignes du triomphe. Il ne faudrait cependant pas voir une lâche flatterie dans cette modération, pas plus qu'il n'y avait de vanité ridicule dans le spectacle donné par le prince qui, sans être sorti de Rome, montait en triomphe au Capitole pour les succès de ses lieutenants. Les Romains croyaient que les dieux accordaient la victoire non aux talents du général sur le champ de bataille, mais aux mérites de celui qui les avait invoqués pour l'heureuse issue de la guerre. Or c'était V imper ator qui prenait les auspices et, même chez ce peuple de soldats, l'idée militaire avait été longtemps dominée par l'idée religieuse; bien que celle-ci fût à présent sans force, on restait toujours attaché à la formalité qui la représentait. Auguste d'ailleurs avait intérêt à ce qu'on crût ou parût croire à son efficacité, et cela lui suffisait.

La modestie d' Agrippa était commandée par celle du prince. A son retour des Gaules, Auguste rentra de nuit dans la ville, et le lendemain, après avoir salué le peuple accouru autour de sa demeure, il alla au Capitole déposer aux pieds de la statue de Jupiter les lauriers qui couron-

naient ses faisceaux, puis à la Curie, rendre compte au sénat assemblé de ce qu'il avait fait depuis son départ de Rome.

Le calme partout rétabli ou maintenu, les deux chefs de l'empire étaient rentrés presque en même temps dans Home (13 av. J. C). Auguste y prit entin le grand pontiiicat et Agrippa fut continué pour cinq ans dans la puissance tribunitienne. Mais la vie si bien remplie de ce grand ministre touchait à son terme. Envoyé contre les Pannoniens révoltés, il n'eut qu'à se montrer pour les soumettre, et il revenait, quand une maladie l'arrêta dans la Campanie. Auguste, averti au milieu d'un spectacle, accourut en toute hâte, trop tard pour recevoir le dernier soupir de son gendre (mars, 12 av. J. C). Sa douleur fut profonde, car il perdait, avec Agrippa, moins un lieutenant qu'un ami et un collègue nécessaire, devant qui toute ambition se taisait. Pour la sûreté du gouvernement nouveau rien n'avait valu l'exemple de ce Romain des anciens temps, aussi riche de vertus et de renommée que les plus grands hommes de la république, et qui volontairement s'etfaçait devant le prince en lui renvoyant sa gloire. La postérilé qui aime surtout Mécène, esprit subtil, mais âme efféminée, a été injuste envers l'infatigable travailleur pour qui le pouvoir ne fut que l'obligation d'agir sans relâche dans l'intérêt de tous. Mais si depuis Actium l'empire lut enfin gouverné et non plus mis au pillage, une grande part doit être faite dans cette révolution à celui qu'on trouve toujours préoccupé de l'utilité publique. Qu'il reste donc associé à la gloire d'Auguste, comme il le fut à ses travaux, au sénat ou dans la magistrature, dans le conseil ou sur les champs de bataille ^

Sa mort laissa dans la famille impériale un vide que rien ne put combler, et marqua le commencement de cette seconde période des longs règnes, si souvent languissante et

1. Dic.n, LIV, 28. Il avait 51 ans. PL, VIII, 8. Auguste prononça son oraison funèbre et le fit ensevelir dans le tombeau qu'il s'était préparé à luimême.

triste. Depuis ce jour, la solitude et le deuil se firent chaque année plus grands autour d'Auguste. Déj i Mécène semble en disgrâce* et Horace refuse les avances du maître du monde. Entouré d'intrigues et de complots, entraîné à des guerres dangereuses, frappé dun grand désastre public, il verra encore tous les siens tomber l'un après l'autre ou couvrir de honte sa maison, et restera jusqu'à soixante-seize ans le dernier vivant de ses amis, de ses enfants, de ses grands hommes, seul en face de Tibère.

Deux faits remplissent cette seconde moitié du règne d'Auguste : à Rome la question delà succession à l'empire que nous étudierons plus tard, au dehors l'organisation des frontières du Danube et du Bhin que nous traiterons ici.

Ce travail ébauché une première fois pendant le second voyage d'Auguste au delà des Alpes, demandait à être repris sérieusement. Drusus, laissé en Gaule pour y achever le dénombrement et veiller sur les Germains, s'attacha les provinciaux par des manières affables et les amena à cette démonstration dont j'ai déjà parlé (p. 237-9), l'érection du temple de Rome et d'Auguste.

On a vu quel avait été l'empressement des provinces chevelues à répondre à son appel. Le bruit en passa le Rhin sans doute et facilita de ce côté la tâche de Drusus. en lui ôtant toute préoccupation sur ce qu'il laissait derrière lui. Il visita d'abord avec soin les rives du fleuve et construisit quelques forts pour en commander les passages.

Ces précautions prises, et quelques coups frappés sur les barbares les plus rapprochés, il prépara une expédition

1. C'est du moins Tacite qui le dit {Ann., III, 30) : ^tate provecta, speciem magis in amicitia principis quain vim tenuit, et il ajoute une fort belle phrase sur la fatalité du pouvoir qui ne saurait toujours durer et sur ce dégoût dont se laissent prendre les princes qui ont tout donné, les favoris qui ont tout obtenu. Pline dit beaucoup plus simplement et avec plus de vérité (VII, 52) que Mécène souffrit longtemps d'une maladie nerveuse et d'une fièvre qui , « dans les trois dernières années de sa vie ne lui laissa pas une heure de sommeil. » Il est évident qu'un conseiller dans un pareil état de santé devait être bien rarement consulté. Que de fois le grand style de Tacite couvre ainsi l'erreur ou le vide!

sérieuse. La vaste plaine de l'Allemagne septentrionale est coupée par plusieurs cours d'eau : lEms, le Wéser et l'Elbe, qui courent du sud au nord et forment contre un ennemi venant du Uhin une suite de lignes de défense. Si l'ennemi arrive par mer, ces fleuves au contraire lui donnent accès jusque dans l'intérieur du pays. Drusus prit la dernière route, qui le portait rapidement sur les derrières des tribus les plus remuantes. Un canal creusé du Rhin au lac Flevo {Fossa Drusiana)^ lit éviter à sa flotte la navigation dangereuse des côtes de Hollande. Les Frisons s'étant laissé gagner, ii pénétra hardiment dans l'Ems, où il vain- (juit les Bructères en un combat naval, et aux bouches du Wéser, où ses vaisseaux, laissés à sec par le reflux, couraient le risque d'être détruits par les Chauces, si les Frisons qui suivaient par terre ses mouvements n'étaient arrivés à temps pour le dégager*.

Cette première expédition avait effrayé ou attiré dans l'alliance de Rome les peuples du Nord depuis longtemps ennemis de leurs voisins du Sud, défection qui valut sans doute aux Chauces cet éloge que Tacite leur décerne, qu'ils sont « la plus noble des nations germaniques, la seule qui fasse de la justice le soutien de sa grandeur. » Mais les Sicambres, les Chérusques et les Suèves, oubliant leurs inimitiés, unirent leurs forces contre ces Romains qui venaient maintenant les chercher jusque dans leurs forêts. Les Cattes refusèrent d'entrer dans la ligue. C'était un peuple puissant dont l'infanterie était renommée : « les autres barbares vont au combat, dit le peintre de la Germanie, les Cattes seuls vont à la guerre. » Les Sicambres, pour punir ce qui était pour eux une trahison, envahirent leur pays. Drusus saisit l'occasion; il jeta un pont sur la

1. Tac, Ann., 11, 8. Le Rhin a deux embouchures : Wahalis, qui se jette dans la Meuse, ou plulûl dans lequel la Meuse se jette et qui débouche dans l'Océan du nord par Helntm Ostium; le BJienns, qui débouche hLugdununi. Drusus réunit par un canal le Rhenus à la Sala et ouvrit ainsi l'embouchure orientale, Fleciun ostium. Sickler, Alt. geogr., 1, l.M. — 2. Dion, LIV, 32. Slrab., VII, p. 290.

288 l'empire sous AUGUSTE.

Lippe, et pénétra une seconde fois jusqu'au Wéser. Arrêté sur ses bords par le manque de vivres, il rétrograda; mais le retour ne fut qu'une suite de combats; et vers les sources de la Lippe, l'armée, cernée de toutes parts, semblait réservée à quelque grand désastre. Les barbares s'en partageaient déjà les dépouilles : aux Sicambres les captifs, aux Suèves l'argent et l'or, aux Chérusques les chevaux. Un vigoureux effort délivra les légions et dispersa ces rêves, Drusus bâtit en cet endroit une forteresse où il laissa garnison , pour servir de point d'appui dans les opérations subséquentes ^ Un autre fort, élevé plus près du Rhin, relia ce poste avancé à la ligne de défense principale (11 av. J. G.).

Par la soumission récente des Rhètes et des Yindéliciens, Rome touchait au Danube; mais, sauf un point, ce fleuve appartenait encore tout entier aux Barbares. Durant les deux campagnes de Drusus en Germanie, ils se soulevèrent comme cinq ans auparavant, et tout fut en feu, du Norique au Pont-Euxin. Les Pannoniens donnèrent le signal. Dans la Thrace, Auguste, pour récompenser la fidélité des Odryses, leur avait abandonné quelques terres des Besses consacrées à Bacchus. Profitant de la minorité du fils de Cotys, un prêtre de ce dieu, le Besse Vologèse, prêcha une guerre sainte, tua l'un des deux princes, et chassa leur tuteur, Rhémétalcès, jusque dans la Chersonèse. Toute la Thrace était perdue, la Macédoine même fut envahie. Auguste appela en toute hâte le gouverneur de la Pamphylie, L. Pison, qui, battu d'abord par les Besses, les dompta après une lutte pénible, et occupa militairement pendant trois années cette province pour soumettre les montagnards de l'Hœmus, et intimider les Barbares de la rive gauche du Danube ^ Rhémétalcès, déclaré roi, fut chargé de veiller avec plus de soin sur la paix de ces ré-

1. Dion, LIV, 33; Flor., IV, 12. — 2. Ses succès parurent assez importants pour que le sénat décrétât un jour d'actions de grâces aux dieux et qu'Auguste lui donnât les insignes du triomphe. Vell. Paterc, II, 9, Tac, Ann., VI, 10. Il fut plus tard préfet de Rome.

gions. 11 paraît s'être habilement acquitté de sa tdche, car il fut plus tard en mesure de fournir d'utiles secours contre les Dalmates et les Pannoniens \

De ce côté, la guerre fut conduite par Tibère. En l'an 12 il dévasta toute la Pannonie , désarma la population , et vendit les plus braves comme esclaves. Mais l'année suivante ce peuple avait déjà retrouvé des armes et des guerriers; les Dalmates, excités par ce réveil de toutes les nationalités J)arbares, firent aussi défection; et Auguste revit avec etlroi la guerre aux portes de l'Italie , au pied des Alpes, qui frémissaient encore sous un joug nouveau*. ïil)ère conjura le péril à force d'activité, et mérita de partager les honneurs décernés à son frère pour ses succès au delà du Rhin.

Les défaites répétées des Dalmates et des Pannoniens, l'amitié du grand peuple des Scordisques ^ et la vigilance de Rhémétalcès permettaient de compter sur la paix le long de cette frontière. Auguste voulut voir l'autre de près, et passa en l'an 10 une troisième fois dans la Gaule, avec Tibère et Drusus. Il fallait d'importantes raisons pour que ces trois chefs de l'empire se fussent réunis dans cette province. Auguste comptait y augmenter, par sa présence et ses adroites flatteries, l'affection pour Rome et le dévouement à sa cause \ mais aussi arrêter les mesures à prendre pour cette guerre de Germanie, d'oii les légions revenaient toujours victorieuses et toujours sans profit. Malgré ses intentions pacifiques, il comprenait bien que l'empire ne pouvait faire halte sur le Rhin. Si l'on voulait rester maître paisible de la rive gauche, il fallait dominer au loin la rive droite. Il y avait donc deux sortes d'opérations, les unes

1. Dion, LIV, 34. Les médailles de ce prince portaient les prénoms de Caius Julius et la tête d'Auguste. Les Athéniens le nommèrent premier archonte, honneur dont ils étaient fort avares. — 2. Ce fut à cette occasion que la Dalmatie fut mise dans le lot de l'empereur. Dion, LIV, 34. — 3 Vell. Paterc. , II, 39. — 4. Des auxiliaires gaulois servaient dans l'armée de Drusus, où des Nerviens se signalèrent. T. Live, £'p. , 139. Après la défaite de Varus, les Belges offrirent d'attaquer les Germains et de venger sa mort. Tac, Ann., I, 43.

défensives pour rendre la position sur le Rhin inexpugnable , les autres ofïensives pour porter la terreur au milieu des tribus germaniques, et les condamner sinon à l'obéissance, du moins au repos. Auguste s'occupa surtout des premières. Dans le but de soumettre toute cette frontière à une plus active surveillance, il sépara la vallée du Rhin de la Belgique , et en forma deux gouvernements , la première et la seconde Germanie*. Pour défendre le passage du fleuve, il lit construire une ligne de cinquante forts, s'appuyant sur Mayence, Bonn et Castra A'etera. Bonn et Gelduba furent reliées à la rive droite par des ponts que défendirent deux flottilles. En face de Mayence, on commença sur le Taunus des fortifications qui devaient s'étendre plus tard à travers toute la forêt Hercynienne. Là où le fleuve, en élargissant ses rives , devient moins profond et moins rapide, on forma une seconde ligne de défense en arrière de la première, par des postes retranchés établis sur la Meuse*. A ces mesures se rattache l'établissement de colons Gaulois dans la Souabe, territoire ouvert par où les Germains pouvaient, en se glissant entre le Rhin et le Danube, pénétrer dans les possessions romaines. L'émigration, favorisée par les gouverneurs de la Gaule , amena dans les terres décumates^ ou soumises à la dîme, une foule d'aventuriers qui couvrirent ce point vulnérable de la frontière gallo rhétique \ La ville des Rauraques (Bâle), au grand coude du Rhin, commencée par Plancus, le fondateur de Lyon, reçut de nouveaux accroissements, et ferma cette trouée du Jura et des Vosges par laquelle Arioviste avait passé.

Quant aux opérations offensives, Auguste les autorisa jusqu'à l'Elbe, et conseilla de déplacer les tribus pour rompre leurs habitudes de guerre et d'alliance, surtout de

1. 11 n'y a point de date précise pour ce démembrement, qui paraît avoir eu lieu sous Auguste, mais que M. Guérard place sous Tibère. Essai sur les diiis. territ. de la Gaule, p. lu. La Germanie supérieure s'étendait de l'Aar à la Moselle, la basse Germanie de la Moselle à l'Océan. — 2. Flor., IV, 12. Dion, LIV, 33. — 3. Tac, Germ., 29.

les éloigner du Rhin, soit en les refoulant dans l'intérieur de la Germanie, soit en les transportant en Gaule, sous l'œil et à la portée des légions.

11 fut surpris au milieu de ces travaux, et alors qu'il songeait à fermer encore le temple de Janus, par des bruits de guerre éclatant sur cette double frontière qu'il croyait déjà pacifiée. Les Dalmates s'étaient révoltés ; les Daces, franchissant le Danube sur la glace, avaient envahi le territoire pannonien, et les Cattes, cette fois unis aux Sicambres, parce que les Romains voulaient les obliger à changer de demeure, avaient ressaisi les armes. Les deux frères coururent à ces ennemis qu'ils connaissaient déjà et en triomphèrent sans peine. Afin de dompter la turbulence des Dalmates, Tibère força ce peuple à tourner son activité vers l'exploitation des mines ^; dans les provinces danubiennes, il disposa si habilement ses garnisons, que la paix s'y maintint quinze ans. Les marchands romains y accoururent, apportant avec eux les mœurs et la langue de l'Italie. « La connaissance de la discipline, même celle de l'idiome des Romains, dit un témoin oculaire, étaient répandues chez les Pannoniens; beaucoup cultivaient les lettres et s'étaient familiarisés avec les exercices de l'esprit. » Sirmium, Siscia. Salone étaient les principaux foyers d'où rayonnait l'influence romaine -.

De retour à Rome avec Auguste et son frère pour y prenpre possession du consulat de l'an 9, Drusus y resta quelques jours à peine. Décidé à frapper un grand coup en Germanie, il revint se mettre à la tète des légions réunies autour de Mayence, pénétra dans le pays des Cattes qu'il vainquit encore, et se rabattant sur les Marcomans alors établis aux bords du Mein, il les refoula à l'est par une grande victoire. Ces succès lui donnaient de l'espace, et dégageaient au loin la rive droite du Rhin en face de Mayence. Pour frapper les tribus du nord comme celles du centre, il remonta à travers le pays des Chérusques jusqu'à

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