Flor., IV, 12. — 2 Vell. Paterc, II
l'EJbe, éleva un trophée sur ses bords et y reçut les ambassadeurs des Cimbres qui lui demandaient son amitié. Les deux peuplés s'étaient déjà rencontrés sur les rives du Pô, et ils se retrouvaient encore, cette fois aux derniers conlins de la Germanie! La différence marque le progrès fait en un siècle par les armes romaines. Drusus renvoya leurs députés à son père. Ils n'avaient point ainsi que les Parthes de drapeaux à rendre, mais Rome impériale vit ces ennemis redoutés de Rome républicaine apporter en offrande à Auyuste, comme à un dieu, les instruments de leurs sacrifices ^ .
L'hiver approchant, Drusus avait repris la route de ses cantonnements, lorsque, par une chute de cheval, il se blessa mortellement. Tibère, alors à Pavie, franchit les Alpes en toute hâte et put recevoir les derniers embrassements de son frère. Ce prince n'avait que trente ans. C'était une perte irréparable pour l'empire et pour l'empereur. Drusus avait mis sa gloire dans la conquête ou la pacification de la Germanie, œuvre difficile, qu'il eût peut-être accomplie. Sa mort, du moins, en faisant reculer l'empire de l'Elbe au Rhin, ôta à la Gaule un boulevard qui l'eût protégée longtemps. A Rome, on parlait de ses sentiments républicains ^ comme on le disait de Marcellus et d'Agrippa, comme on le dira de Germanicus et de tous ceux qae leur naissance placera à côté du pouvoir. C'est une tactique bien vieille et toujours nouvelle des princes héritiers ou, comme dans le cas présent, des factions qui veulent se servir d'eux. Auguste comptait et avait le droit de compter sur le dévouement de Drusus autant que sur son habileté, môme de voir en lui le protecteur des enfants de Julie. En signe de deuil, il ne voulut point entrer de toute cette année dans Rome; en l'an 8 il partit une quatrième fois pour la Gaule avec l'aîné des fils d'Agrippa, Caius César, et Tibère qu'il avait contraint à épouser Julie.
Une trahison odieuse fit recommencer les hostilités.
1. Strab. , VII, p. 203. — 2. Tac, Ann., 1, 33; II, 41, 82; Suét., Claud.,\.
Toutes les tribus germaniques avaient envoyé à Auguste des ambassadeurs ; mais, du pays des Sicambres, aucun député n'était venu : sur ce prétexte, il refusa la paix demandée. Ce brave peuple, pour n'être point une cause de guerre, se décida à suivre l'exemple de ses voisins. Quand l'empereur eut tous les chefs de la Germanie sous la main, il les saisit et les emprisonna en diverses cités des Gaules, où d'ennui et de honte ils se tuèrent tous'. La victoire fut du côté de l'iniquité; Tibère, à la tète des légions de Drusus, vainquit les Sicambres et transplanta 40 OuO barbares dans la Gaule. Une partie des Cattes, chassés de leur pays par la guerre civile, obtint de s'établir dans l'île des Bataves, à la seule condition de mettre au service de l'empire leurs armes et leur courage ^ La politique romaine peuplait ainsi la rive gauche du Rhin, et faisait le désert sur la rive opposée. La Germanie paraissait domptée, l'empereur crut avoir enfin conjuré sur cette frontière le péril qui la menaçait. Le consulat et le triomphe récompensèrent le général ; les soldats qui avaient fait faire au jeune Caius ses premières armes reçurent de riches gratitications, et Auguste se décerna à lui-même l'honneur de reculer le Pomœrium, comme il avait reculé les frontières de l'empire (8 av. J. C.)^ Pour la troisième fois, il ferma le temple de Janus, et pendant douze années ces portes d'où sortait la guerre, ne s'ouvrirent points
C'est au milieu de ce silence des armées que naquit Celui qui allait mettre au ciel un seul Dieu et sur la terre un seul dogme : la charité".
Cette paix universelle n'était cependant pas si complète que l'empereur pût craindre pour ses légions la dangereuse oisiveté des camps. Préoccupé de consolider
1. Dion, LV, 6. — 2. Saéi.,Oct., 21 ; Tac, Germ., 19. — 3. Vell. Pat., II, 97; Dion, LV, 6. Cassiodore dans sa chronique marque pour cette année la soumission de tous les Germains entre le Rhin et l'Elbe, et une défaite des Pannoniens. — 4. C'est du moins l'affirmation douteuse d'Orose, VI, 22. — 0. La date de la naissance du Christ est l'an de Rome 747 suivant Fisher, Ideler et Reynold, 749 selon Clinton et Zampt. L'ère chrétienne devrait donc être reculée de 4 à .3 ans.
la puissance romaine sur le Rhin et le Danube, il avait presque oublié l'Euphrate, lorsque des troubles en Arménie et l'intervention des Parthes dans ce royaume que Rome devait garder sous sa tutelle, l'obligèrent, pour ne pas laisser défaire l'œuvre de ses plus belles années, d'envoyer son petit-iils Gains en Orient (1 av. J. G. -4 après). Le jeune prince visita d'abord l'Egypte, traversa avec des forces considérables le pays Nabatéen, la Palestine, la Syrie et alla mettre sur le trône d'Arménie un vassal de l'empire. C'était une nouvelle reconnaissance des frontières orientales, comme Auguste l'avait faite en l'an 30, puis en l'an 20, et Agrippa cinq ans plus tard; sans danger sérieux, car, pour abandonner l'Arménie à l'empereur, le roi des Parthes, fils de cette astucieuse Italienne donnée par Auguste à Phrahates, ne demanda qu'une chose : qu'on lui gardât bien ses frères à Rome ^ Quelques années après, incestueux et parricide, il fut massacré avec sa mère par ses sujets indignés. Orodès, qu'ils proclamèrent à sa place, se montra si cruel, qu'un nouveau meurtre les en débarrassa; et leurs députés vinrent à Rome chercher un roi. Auguste leur donna Vononès. Une monarchie si troublée n'était guère à craindre.
En Germanie les légions parcouraient aussi chaque année le pays pour y montrer leurs enseignes, et un de leurs chefs, Domitius Ahénol^arbus, après avoir jeté à travers les plaines marécageuses qui séparent l'Ems de la Vechta-, les Pontes longi, faisait pour la première fois passer l'Elbe aux soldats romains. En l'an 4 et 5 de J. G., Tibère revint luimême se mettre à leur tête, pendant deux campagnes, et leur assigna des quartiers d'hiver au cœur de la Germanie'. Gette nouveauté était plus menaçante que les courses périodiques des légions, car de ce camp l'influence romaine
1. Jos., A. J., XVIII, 3. Suivant Saint-Martin, Phrahates n'était pas mort, mais Phrahatace, le fils de Thermusa, avait déjà le titre de roi. Il tua son père en l'an 9. Comme il sera question plus tard de la Judée, j'indique ici seulement que ce pays fut réduit en province en l'an G. — 2. Entre Lingen etCœverden. — 3. Vell. Pat., II, 100. Il alla jusqu'à l'Elbe par terre tandis qu'une Hotte y entrait par mer.
gagnera de proche en proche les trilms voisines. Officiers et soldats, nouant avec les barbares des relations de tous les jours, feront à leurs mœurs, par la civilisation, une guerre plus dangereuse pour leur liberté que tous les coups dont ils la frappent sur les champs de bataille. Déjà nombre de leurs chefs vont à Rome prendre des leçons de vie plus douce, et recevoir l'anneau d'or de l'ordre équestre. Quelques-uns des plus renommés sont tout Romains. La Germanie est sur la pente où s'est perdue la nationalité gauloise. S'arrètera-t-elle à temps?
Pendant que ce travail s'accomplissait au nord entre le Rhin et l'Elbe, un grand royaume barbare s'élevait au sud, à deux pas des avant-postes rom.ains. UnMarcoman, Marbod, accouru à Rome comme tant d'autres Germains, avait été frappé de cette organisation savante où tout était admirablement disposé pour la domination. La leçon lui profita. De retour au milieu des siens, avec l'autorité d'un homme qui avait vu de grandes choses et qui était en état d'en faire, il saisit le pouvoir, fait abandonner à son peuple les bords du Mein où il a été déjà vaincu et l'établit dans la Bohème, qui, derrière son rempart de montagnes, semble une forteresse au milieu du monde barbare. L'Elbe, qui s'en échappe au nord, lui ouvre une porte vers ces pays où les légions à cette heure s'établissent, et du haut de ses montagnes qui baignent leur pied dans les flots du Danube il peut entendre le cri de guerre des Pannoniens et voir les cimes glacées des Alpes. Contre les siens qui l'ont proclamé roi, Marbod s'était donné une garde et s'était bâti pour résidence une forte citadelle; contre ses voisins, il avait, aidé de nombreux transfuges romains % discipliné 70 000 fantassins et 4000 cavaliers, qu'il exerçait dans des guerres continuelles. Presque tous les Suèves s'étaientralliés à ce chef qui relevait si glorieusement leur nom. Les Semnons et jusqu'aux Lombards reconnaissaient sa suprématie ^
1. Vell. Pat., II, 109. — 2. Strab., VII, p. 290; Tac, inn., II, 45; Vell. Palerc, II, 1089.
296 l'empire sous auguste.
Auguste s'alarma de cette puissance, que Tibère en plein sénat estimait plus à craindre pour Rome que ne l'avait jamais été Pyrrhus ni Antiochus, et il résolut de l'abattre avant qu'elle eût encore grandi '. Une armée formidable de six légions lut réunie sur le Danube et s'apprêta à franchir le fleuve pour attaquer la Bohême par le sud, tandis que le commandant de la Germanie supérieure, perçant avec une force égale à travers la forêt Hercynienne, l'attaquerait par l'ouest. Tibère était arrivé déjà à Carnuntum, la place d'armes des Romains en ces régions, quand un soulèvement terrible éclata sur ses derrières : c'étaient les Pannoniens et les Dalmates qui prenaient encore une fois les armes, croyant les légions déjà aux prises avec les Marcomans. Rome échappa encore une fois à ce danger par la faute qui avait perdu tous ses ennemis : Marbod consentit à traiter, et Tibère put tomber avec ses légions sur les rebelles (6 de J. G.).
Leur plan avait été cependant bien calculé. Toutes les troupes romaines cantonnées dans leur pays étaient allées rejoindre Tibère; qu'ils eussent attendu un mois encore, et la guerre engagée avec Marbod n'eût pas laissé un soldat entre le Danube et les Alpes ; l'Italie leur était ouverte. Mais ils voulurent prévenir le départ des corps auxiliaires qu'ils avaient dû fournir et qui eussent été dans le camp romain des otages. Leurs premiers coups furent dirigés contre les villes, foyers de la domination et de l'influence romaine. Les Pannoniens se jetèrent sur Sirmium, les Dalmates sur Salone. 800 000 hommes, disait-on à Rome, étaient soulevés et 200 000 avaient des armes. Des chefs habiles conduisaient le mouvement. Ils formèrent trois corps : le premier resta à la garde du pays,] le second envahit la Macédoine, l'autre se dirigea sur Nauportus, qui défendait l'entrée de l'Italie par les Alpes Juliennes. Auguste trembla devant ce péril. Dans dix jours l'ennemi peut être sous les murs de Rome, dit-il, aux sénateurs; et
l. Tac, Ann., II, 63. Suét., Ttb., 16, la déclare la plus importante des guerres étrangères depuis les guerres puniques.
il n'exagérait jDas ses craintes, car l'Italie était dépourvue de soldats. On était menacé de la disette, qui se changea bientôt en famine et obligea l'empereur de chasser de Rome tous les étrangers. Les Sardes se révoltaient, les Gétules refusaient d'obéir à Juba, les montagnards de l'Isaurie désolaient les provinces voisines * et partout le brigandage renaissait. L'œuvre de trente années, la paix et l'ordre, était compromise; c'était le commencement des mauvais jours.
Des mesures énergiques et promptes furent prises. On lit des levées, on rappela les vétérans et cinq légions d'outre-mer. Les sénateurs et les chevaliers promirent pour toute la durée des hostilités des contributions régulières, et les riches suivant leur fortune, avec six mois de vivres, un ou plusieurs soldats pris parmi leurs esclaves. On dissimula la honte de cette ressource extrême en donnant à ceux-ci, avec les armes, la liberté. Tibère ne s'occupa la première année que du soin de couvrir l'Italie; il s'établit fortement à Siscia où il barrait la vallée de la Save, et attendit que les légions qui arrivaient d'Orient, soutenues des auxiliaires duThrace Rhémétalcès, fissent par la Mœsie une importante diversion. .Mais le gouverneur de cette province échoua dans une attaque contre les retranchements du mont Aima et les Daces, auxquels les circonstances laissaient beau jeu, s'étant jetés sur la Mœsie, il dut y revenir précipitamment. Du Danube jusqu'au cœur de la Macédoine, les bandes insurgées couraient librement le pays.
Auguste lit de nouveaux efforts; au printemps (7 de J. G.) il envoya à Tibère Germanicus avec une seconde armée. Quinze légions, c'est-à-dire la force la plus considérable qu'on eût vue depuis les guerres civiles, étaient réunies. Mais ce pays coupé de fleuves et de montagnes était admirablement propre pour une guerre de partisans ; l'année se passa encore, et les Romains n'eurent à se vanter que d'un succès de Germanicus contre lesDalmates et d'une victoire