‹ Histoire des Romains, depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 4)Chapitre 24 sur 47 · Sent., n. 115, — 2. Voy. ci-dessus, t. II, p · texte numérisé non relu

Sent., n. 115, — 2. Voy. ci-dessus, t. II, p

Synis avait été conduit à Rome pour sa belle figure, excellente recommandation, dit-il; et, plus tard, aflranclii, comme Phèdre etTérence, pour son esprit. Il courut longtemps l'Italie, comme Molière nos provinces, composant et jouant des mimes. Appelé à Rome par César pour les grandes fêtes du triomphe , il lutta contre Labérius, le chevalier romain, qu'il vainquit, et, jusqu'aux premières années de l'empire, régna sur la scène. Ses pièces sont perdues; mais nous avons de lui un recueil de huit cents maximes que Sénèque cite souvent. « Syrus, dit-il, est le plus grand des poètes dramatiques, lorsqu'il s'abstient des quolibets réservés aux derniers bancs du théâtre; » et Pétrone ne craint pas, en le comparant à Cicèron, de lui trouver l'âme plus élevée.

Je ne m'abuse pas sur l'efTet utile de ces belles sentences que l'on répète souvent sans y conformer sa vie. Cependant il importe, pour se faire une idée vraie d'une société, de savoir ce qu'elle regarde comme la perfection aussi bien en morale que dans l'art, la poésie et le droit. D'ailleurs ces maximes, que les générations se transmettent, ont beau n'être que la goutte d'eau qui tombe incessamment et semble se dissiper en un léger brouillard; regardez bien, et vous trouverez que la goutte d'eau a percé le granit. L'histoire philosophique est donc tenue de recueillir les idées qui ont été chez un peuple la monnaie courante des esprits distingués. En voici quelques-unes de Syrus :

— « Écoute ta conscience et non les vaines opinions, car elle punit même au défaut de la loi. — Qui perd l'honneur n'a plus rien â perdre. — Il est plus nécessaire de guérir les plaies de l'âme que celles du corps, et l'important est de bien vivre, non de vivre longtemps : une belle mort donne l'immortalité.

— « Grande fortune, grande servitude; méprise donc tout ce que tu peux perdre. — La fortune prête, elle ne donne pas. Le plus riche est celui qui a le moins de désirs.

336 l'empire sous AUGUSTE.

— « Se commander à soi-même est le plus bel empire, et une âme virile fait toujours ce qu'elle s'impose.

— « Attends d'autrui ce que toi-même tu auras fait à autrui. — N'imite pas ce que tu blâmes dans les autres, et ne fais pas de leur malheur la joie. — Tiens ta parole, même à l'ennemi, et n'aie pour lui que de bonnes pensées ; mieux vaut recevoir une injure que la faire. — Pardonne souvent aux autres, jamais à toi-même, parce qu'il faut être en paix avec les hommes, en guerre avec ses vices. — Rivalisons de douceur et de bonté, c'est la plus noble émulation.

— « Dieu regarde si les mains sont pures, non si elles sont pleines. — Être bienfaisant, c'est imiter Dieu. »

Encore quelques traits délicats :

— « L'homme meurt autant de fois qu'il perd un des siens. — La plus proche parenté est celle des âmes. »

Ou énergiques :

— « Les honneurs parent l'honnête homme ; ils flétrissent les coquins. — Là où l'accusateur est juge, c'est la force et non la loi qui prévaut. »

En parlant ainsi, Syrus condamnait à l'avance Séjan et les juges de Néron. Il voyait plus loin lorsqu'il voulait mettre l'humanité dans la loi : « L'extrême justice est presque toujours une injustice extrême ;» plus loin encore quand il disait: « Discute tout ce que tu entends; prouve tout ce que tu crois. » C'est déjà le mot de Descartes.

Voilà de bonnes semences jetées sur la terre aride; mais qui sait si, emportées par le vent, elles n'iront pas germer en quelque coin fertile?

L'histoire politique n'a point à s'occuper des écrivains qui n'ont été que des artistes en beau langage, ou qui n'ont exprimé que des sentiments individuels. A ce compte, elle n'a rien à demander à Catulle qui mourui avant César, et dont les petits chefs-d'œuvre n'auraient su trouver place au milieu des redoutables récits de la guerre

civile ; ni à Properce, qui eut quelques accents de passion véritable, mais purement personnelle; ni à Tibulle.dont la poésie ressemble à ces délicates étoffes portées par les belles dames de Rome, et qu'on disait tissées de vent; pas même à Ovide, qui vécut plus longtemps que ces poètes élégiaques, dont la vie fut comme la muse, d'un souffle si léger et si court. Il avait, lui, un curieux secret à nous conter, celui de son exil, qu'il ne nous dit pas et que nous cherchons encore. Mais deux de ses ouvrages montrent à la fois les efforts d'Auguste pour ranimer les anciennes croyances, et la vanité de sa réforme des mœurs. Ovide écrivit pour le prince une sorte de calendrier religieux et national, les Fastes, et, pour ses contemporains, un manuel de libertinage, VArt (ïaimer\ qui trouva bien plus de lecteurs et surtout de disciples. Au point de vue des lettres, je me contente de noter qu'Ovide, qui avait trop d'esprit et trop peu de sentiment, annonce, par la facilité prodigue et brillante de sa poésie, la venue d'une prochaine décadence. Cependant on trouve de loin en loin dans ses vers, sinon d'énergiques accents, du moins l'écho de quelque forte pensée; celle-ci, entre autres, qui est devenue l'axiome de la science moderne, après avoir été d'abord une vue philosophique de Pythagore : « Tout change, rien ne périt^»

En général cette littérature du siècle d'Auguste imagine peu et copie beaucoup ; sa voix, écho harmonieux, n'a guère de notes originales et les meilleurs, parmi ceux qui la représentent, se souviennent plus qu'ils n'inventent : sur deux cents fragments qui nous restent des lyriques grecs, on en a compté plus de cent imités par Horace'. Cette constante préoccupation des œuvres du génie

1. Il nous apprend lui-même qu'on joua son Art d'Aimer avec des danses et des gestes représentant une suite de tableaux détachés. — 2. Omnia mutantur, nilul interit [Metam. XV, IGo). — 3. Dès le siècle d'Auguste les grammairiens faisaient deux parts dans la littérature latine, l'une qui était nationale, l'autre qu'ils appelaient exotique, comme imitée de l'étranger.

grec qu'eurent alors les écrivains de Rome, nuisit à leur originalité; la mémoire tua l'inspiration. A force d'art, on chassa le naturel, et, avec lui, la passion vraie, énergique ou tendre. Cependant, à regarder cette littérature du côté par où l'histoire politique doit la voir, on trouve qu'elle mérite la place qui lui est donnée dans le tableau d'honneur de l'esprit humain, et que, si elle n'a pas l'énergie grandiose d'œuvres nées au souffle puissant de l'imagination et des croyances populaires, elle réalise un des plus parfaits modèles de la littérature d'une société polie.

Il faut remarquer aussi que, tout compensé, les lettres eurent, à cette époque, le respect d'elles-mêmes. Le poëte est souvent chose légère, et l'art n'est pas la morale. Cependant notons que les plus mauvaises pièces d'Horace sont dans les Épodes, qu'il ne publia pas, et que le théâtre, dont la licence alla plus tard si loin, se tenait encore dans de telles limites, que l'on a pu extraire des pièces de Publius Syrus un long recueil de belles sentences qui est comme le dépôt de la morale antique.

Enfin, cette littérature, qui avait de la dignité, ne manquait pas d'indépendance. La liberté, qui s'était volontairement retirée des assemblées publiques, avait pris refuge au sein des lettres, car celles-ci ont le privilège de garder, même sous les ruines du temple, une étincelle du feu sacré oîi la noble exilée peut venir, quelque jour, rallumer son flambeau. Des sociétés abdiquent aux mains d'un homme; l'esprit humain, jamais. En face d'Auguste, Horace chante « la fatale journée (celle de Philippes) où la vertu succomba, où l'on vit couchés sur la poussière les fronts des braves menaçant encore'. » Virgile met Caton à la tête des Justes dans les champs Élysées% et Ïite-Live peut célébrer impunément les hauts faits de la grande aristocratie que le

l. On trouve encore dans ses vers des éloges pour L. Sexlius, Q. Délius, Pompéius Grosphus, Cassius de Parme, tous du parti opposé à Octave. — 2. ...- Pios; his dantem jura Catonem [Énéid., VllI, 670).

prince remplace; il en sera quitte pour le surnom de Pompéien. Timagène lance contre l'empereur et les siens des traits acérés; Auguste l'avertit d'avoir plus de réserve, et comme il redouble, lui interdit sa maison ; mais PoUion le recueille et toute la ville se l'arrache'. On vient de voir que la bibliothèque impériale n'avait été fermée ni à Catulle ni à ses imitateurs.

Cependant que Labiénus ne se fie pas à cette tolérance; s'il va trop loin, un décret du sénat fera brûler son livre^, et en vertu de la loi de ]\]ajesté, Cassius Séverus sera exilé en Crète pour avoir attaqué les meilleurs amis du prince; mais il faut qu'il se soit permis de bien étranges licences, car Tacite le condamne". Voilà donc les délits d'opinion qui entrent dans la législation impériale. Ils étaient déjà dans celle de la République, depuis les Douze Tables % et nousmêmes, après vingt-trois siècles, nous ne savons pas bien encore s'il faut continuer à les poursuivre \

On a donné à Mécène une sorte de gouvernement de la littérature; mais on ne discipline que ces écrivains de bas étage qui peuvent recevoir par ordre l'inspiration, et avec ces ministères de l'esprit public on ne fait qu'une littérature officielle qui avorte en naissant. Que Mécène ait régi celle-là, je le veux bien, et il a eu peu de peine à la rendre docile, car la servilité était le grand mal de ce temps. Auguste ne se plaint-il pas de voir son nom compromis dans les vers de courtisans maladroits^, comme Tibère s'indignera de trouver son sénat trop lâche ! Mais ne mêlons pas les grands esprits à cette tourbe, dont l'oubli a fait justice. Les lettres d'Auguste à Horace montrent com-

l.Sén., delra, IIl. Sur la modération d'Auguste, voy. Suét., 31,33,. 51, 56, 61,66;Sén., de Ben., III, 27; Val. Max., VII, TetMacrob., 5a«.,Iî,4. — 2. Sén., Controv., V, pi\rf. — 2. Ann., IV, 21; Suét.; Oct., 55.-4. Voy. cidessus, t. I, p. 186. — 5. C'est ce que Dion propose dans le discours de Mécène, LU, 31. Alors, comme aujourd'hui, l'interdiction de lire certains livres faisait toute leur popularité : Conquisitos lectitatosque donec cum periculo parahantur, moxlicenlia habendi oblivionem atlulit. Tac, Ann., XIV, 50. — G. Hor., Sat., II, 1, parh des précautions qu'il fallait prendre pour louer Auguste comme il le voulait.

340 l'empire sous AUGUSTE.

ment le prince traitait les vrais poètes, et si certains de leurs vers choquent notre moderne fierté égalitaire, il faut, avec ces hommes du Midi, faire toujours la part de l'hyperbole.

Louis XIV faisait écrire par Colbert aux savants célèbres de son temps. Auguste écrivait lui-même à Virgile pour obtenir qu'il lui communiquât les premiers chants de Y Enéide; à Horace, pour se plaindre de n'être pas admis en partage, avec Mécène, dans l'amitié du poëte. « Dans tes vers, tu ne causes pas volontiers avec moi. Craindrais-tu qu'auprès de la postérité ce ne fût une honte pour toi de paraître mon ami? » Et ailleurs : «Tu as fièrement repoussé mon amitié; cependant je ne t'ai 'pas pajé du même dédain ^ »

Auguste aimait donc et encouragea les travaux de l'esprit; toutefois ce ne fut pas à la façon d'Alexandre, dont la vaste intelligence, ouverte à toute belle chose, admirait l'art, la poésie, l'éloquence, mais aussi la science, et qui conquérait le monde pour Aristote presque autant que pour lui-même. Le hls de César ne paraît pas s'être douté de l'immense travail que les Grecs avaient déjà accompli dans le domaine scientifique : il était trop romain pour s'en apercevoir et y prendre goût. Dans les sciences, en effet, les Romains n'ont rien produit. « Tout ce qu'ils savent, dit Strabon, ils le doivent aux Grecs, sans y avoir ajouté la moindre chose, et là où se trouve une lacune, n'espérez pas qu'ils la remplissent. « Martianus Capella dit mieux encore^ : « Si vous exceptez Varron et quelques autres personnages illustres, il n'est pas un fils de Romulus dont la science ait franchi le seuil. « Et elle ne le fit qu'en visiteur rapide et distrait, car elle ne leur apporta pas une parcelle de fesprit d'invention. A'itruve n'a pas plus ajouté à la géométrie d'Archimède que Celse à la médecine d'Hippocrate ; et Nigidius, qui du temps de César lit quel-

1. Suét., IJvt Le poëte avait refusé d'ùlre le secrétaire du prince. — 2. VI, 190.

ques études de matliématiques et d'histoire naturelle, est surtout connu par un traité d'Astrologir qui était une théorie de la divination. A titre de sénateur, il pouvait s'occuper de prodiges, sans déroger; quant à la science pure, c'était bon pour des affranchis.

Ainsi, les mathématiciens font défaut, mais les astrologues pullulent. Tout le monde les consulte, même Yarron, qui a demandé à son ami Tarutius l'horoscope de Rome; même Auguste, qui croit fermement à son étoile, depuis qu'il sait que sa future grandeur avait été prédite d'après son thème natal.

Les naturalistes sont représentés par des écrivains , Caton, Varron, Columelle, qui ne s'occupent que d'économie rurale. Ils ne cherchent pas à surprendre à la nature quelques-uns de ses secrets, mais à lui faire rapporter davantage. La physique, la chimie n'existent pas*.

Quant aux médecins, ils étaient fort nombreux, car il y en avait, au dire de Martial et de Celse, pour toutes les parties du corps, pour tous les genres de maladies; des femmes même pratiquaient'^, et cet usage s'est perpétué longtemps en Italie, Mais, hommes ou femmes, tous faisaient de la médecine, comme les mathématiciens faisaient de l'astronomie, en traitant les malades au hasard ou d'après des idées préconçues. Le plus renommé d'entre eux, Asclépiade de Bithynie, ami de Cicéron et de tous les grands de Rome,

1. Il est remarquable que le verre à vitre de Poropéi analysé par M. Bontemps a donné la même composition que le nôtre : «ilice 69, chaux 7, soude 17, alumine 3. M. Dumas indique poui le nôtre : silice 68, chaux 9, soude 17, alumine 4. Mais le verre n'était pas une invention romaine. — 2. Cf. Orelli, Insc, n"" 4230-31, latromaia prima, medica prima, etc. Plus tard l'empire réglementa la profession médicale, comme le reste. Scus Néron on trouve, au-dessu? des médecins ordinaires, des arcliiatri, qui se divisent en archiatri palatini. attachés à la personne de l'empereur, ayant rang à la cour, et en arcJtiatri populares, médecins officiels des villes ou des quartiers. Tous avaient un traitement, soit de l'État, soit des villes, et exerçaient une surveillance légale sur les autres médecins. Le code Théodosien et le Digeste montrent cette organisation médicale de l'empire qui a de singuliers rapports avec la nôtre. M. Perrot a condensé tous les renseignements dans une page substantielle : Exploration archéologique de la Galatie, t. I, p. 49-.t1.

est un des types du charlatan fameux. Il disait cependant une demi-vérité importante : « La nature, c'est le médecin; » et il voulait guérir « agréablement ^^ jucunde, par le régime. La compilation de Celse n'a que le mérite de nous avoir conservé beaucoup de science grecque et de faire une place importante à l'anatomie. La chirurgie y est plus avancée que la médecine; elle connaissait la taille, le trépan, les opérations obstétricales, et l'opération de la cataracte.

Afin d'attirer des médecins à Rome, César leur avait donné le droit de cité, et Auguste l'immunité d'impôt ^ «Mais cet art, dit Pline', n'allait pas à la gravité romaine. » Les Grecs exploitaient seuls cette pxpfession lucrative. Si , par aventure, il se trouvait des médecins qui n'arrivassent pas du Péloponèse ou de la côte d'Asie, il leur fallait, pour avoir des clients, prendre aux Grecs leur idiome, en même temps que leurs recettes ; et je pense que ceux-là parlaient à Rome la langue d'Athènes, comme les nôtres, du temps de Molière, parlaient à Paris la langue de Rome.

Dans les arts, les Romains eurent, en parvenus enrichis^, le goût de Mumraius pour les statues et les tableaux : ils en voulurent partout; mais je les soupçonne d'avoir été aussi incapables de sculpter la Vénus de Milo que d'en comprendre la chaste beauté, car avoir Scaurus réunir pour un théâtre d'un jour 3000 statues , la cité en renfermer peut-être 70 000'*, on ne peut s'empêcher de croire qu'ils tenaient surtout à la quantité. Et quand Valère Maxime montre Fabius Picior livré à un métier qu'il appelle sordide', j'ai grand'peur qu'il n'exprime l'opinion commune d'un peuple qui n'avait pas pour les arts cette estime singulière sans laquelle il ne se produit ni grands artistes, ni belles œuvres. Au lieu de fonder de grandes écoles de peintres et

I. Dio. , LUI, oO, àTE/ciav. — 'i. XXIX, 8. — 3. Les arts déclinent, dit très-bien Pline, XXXV, .'{2: Quoniam remm, non animi pretiù excubatur — k. Popidus copiosissimus staluarum. C3.SS od., Variar., VII, 13; Acad. (les Insc, t. XXVIIl, p. r)92. Ott. Muller, Raoul Rochette, Jacohs ont admis ce nombre. — 5. Sordido studio.... dedilum., VIII, I-^, 6.

de sculpteurs, ils laissèrent s'organiser une immense industrie d'art qui remplit les cités, les palais et les villas de marbres taillés au plus juste prix dans les ateliers de Grèce et d'Asie, où l'on travailla pour l'exportation, et de peintures exécutées encore par des Grecs affranchis ou esclaves qui, à défaut de grand style, donnèrent du moins à leurs ligures et à leur décoration une rare élégance. L'influence romaine ne se montre dans la sculpture que par un mérite dont les Grecs ne paraissent pas avoir eu un souci sérieux' : leurs bustes sont des portraits; et à ces fronts anguleux et bas, à ces physionomies obstinées et dures, on reconnaît bien la race qui d'une main si vigoureuse pressura la terre et les peuples.

Je ne nie pas que la sculpture n'ait encore produit de fort belles œuvres à l'époque romaine, depuis la statue d'Agrippine l'aînée, qu'on voit au Capitole, d'une pose si noble et si fîère, jusqu'à celles d'Antinous, qu'Adrien multiplia par tout l'empire. Mais c'est une main grecque qui les fit, comme ces belles pierres gravées, dont quelquesunes portent le nom de ce Dioscuridès, l'auteur du cachet dont se servirent les successeurs d'Auguste, parce que la tète de ce prince y était d'une parfaite ressemblance. Dans la statuaire comme en tout, les Romains ont sacrifié le général au particulier, l'art à la nature, l'idéal au réel; et c'est pourtant dans la seule région de l'idéal que doit être cherché ce type primitif de la beauté humaine que Dieu, dit-on , fit à son image et que Phidias retrouva dans Homère.

La peinture fut moins romaine encore, si c'est possible. Les grands tableaux que l'on voyait à Rome étaient un butin de guerre, sauf quelques-uns qui furent achetés. Parmi les acheteurs, je cite avec plaisir Agrippa'; je suis même forcé d'ajouter Tibère, pour une œuvre de Parrhasios. Agrippa avait voulu, dans un discours qu'on admira

1. Excepté dans leurs statues a iconiques » qui étaient rares, puisqu'il fallait avoir vaincu trois fois à Olympie pour en obtenir une. PL, XXXV, 9. — ■2. PL, XXXV1L4.

beaucoup, persuader aux particuliers de placer sous les portiques les statues et les tableaux cachés dans leurs villas, estimant que les propriétaires de ces belles choses en devaient la jouissance au peuple'.

L'art ne peut vivre longtemps dans des mains servîtes. Vitruve, du temps d'Auguste, se plaignait déjà du mauvais goût des peintres, et un demi-siècle plus tard, Pline disait:

« La peinture se meurt Les peintres sont aujourd'hui

chassés par les marbriers et les doreurs-. » Et ce que luimême nous raconte explique cette rapide décadence. « Sous Auguste, dit-il, il se trouvait à Rome un certain Ludius qui, le premier, imagina de décorer les murailles de peintures charmantes. Il y représentait des maisons de campagne, des portiques, des arbrisseaux taillés, des bois, des bosquets, des collines, des étangs, des euripes, des rivières, des rivages, au souhait de chacun. On y voit des personnages qui se promènent ou qui vont en bateau; qui arrivent à la maison rustique sur des ânes ou en voiture; qui pèchent ou prennent des oiseaux au filet; qui chassent ou vendangent. De belles maisons de campagne s'élèvent auprès d'un marécage; des gens y portent des femmes sur leurs épaules, et, en marchant, chancellent ou glissent. Il a peint mille autres sujets de ce genre, ingénieux ou plaisants, et aussi des villes maritimes qui font un effet très-agréable, et à très peu de frais. » Hélas! ces peintures si charmantes aux yeux de Pline ^ même à ceux d'Auguste, puisque dans sa maison récemment découverte au Palatin on voit un tableau de ce genre : une rue de Rome, des femmes qui sortent, d'autres qui du haut d'un balcon les regardent passer '' ; ces peintures charmantes étaient du bon marché, je le veux bien, mini/no impendio, mais n'étaient point de

1. PI., XXXV, 9.-2. Vitr., VII, 5 el PL, artis morientis.... ars nobi- Us.... nunc vero in totum marmoribus puisa, jam quidem et aura. XXXV, 1 et 11. — 3. Amcenissimam picturam.... blandissimo aspectu.... argutiœ facelissimi salis. XXXV, ,37. Agrippa, dit M. Pastoret, fit représenter sur plusieurs monuments des marines, des chasses, des paysages. Mém. de l'Acad. des Insc, t. V, 2' partie, p. 82. — 4. Voy. ci -dessus, p. 25.'), n. 2.

l'art, et je comprends qu'avec un pareil goût les Romains aient eu en peinture des manœuvres et point d'artistes. Cependant on sait que Raphaël s'inspira pour les Loges du Vatican des arabesques trouvées dans les bains de Titus, et si les peintures de Pompéi sont médiocres, quelquesunes, d'Herculanum, ont beaucoup de charme et de grâce, la. Danseuse ^ par exemple, la Marchande cf Amours, Briséis enlevée à Achille, etc.

11 est une science où les Romains n'ont pas de rivaux, le droit, et un art auquel ils ont donné, avec des éléments anciens, une forme nouvelle, l'architecture.

Ici les figures s'effacent ou les noms disparaissent, et les deux gloires originales de Rome sont des gloires anonymes ou impersonnelles. Ainsi, en architecture, nous avons de grands monuments et nous ne connaissons pas de grand constructeur; au contraire, pour le droit, l'histoire a sauvé beaucoup de noms, et le temps n'a gardé intacte aucune œuvre particulière. Le Digeste, où se conserve à jamais la sagesse juridique de Rome, a causé la perte des innombrables ouvrages dont cette sagesse s'était formée ; ils disparurent après qu'on en eut retiré la substance pour la concentrer dans une œuvre unique'.

C'est à cause de ce caractère commun que, sans nous astreindre à la classification ordinaire des genres, nous réunissons à la fin de ce chapitre ce qui dans le siècle d'Auguste appartient plus particulièrement au génie de Rome, son droit et son architecture, qui ont été par excellence la science et l'art des Romains. Toutefois, comme à l'époque dont nous nous occupons tous deux sont encore en formation et qu'ils n'auront acquis leur complet développement qu'au temps des Antonins, nous nous bornerons, pour le moment, à montrer la voie nouvelle où ils s'engagent et à en marquer le caractère plutôt qu'à en dé-

1. Excepté les fragments des Institutes deGaius que Niebuhr a retrouvées, le Liber Regtdarum d'Ulpien et les Sentences de Paul. Pour rédiger les Pandectes ou Digeste, ondépouilla deux mille traités de jurisprudence et l'on réduisit trois millions de sentences à cent cinquante mille.

crire les monuments, dont les plus importants n'existent pas encore.

Rome eut d'abord les Douze Tables et le Jus jElianum^ qui en avait donné la glose et les formules '. Mais à côté des lois décemvirales se développa peu à peu un droit nouveau fondé sur des principes différents et qui a été d'une extrême importance pour l'histoire, comme pour la philosophie.

Par leurs conquêtes, les Romains se trouvèrent forcément en rapport avec des étrangers, dont ils eurent, comme magistrats, à régler les intérêts. La nécessité s'imposa donc à eux de comparer les diverses législations des peuples, et comme ils y trouvèrent certaines dispositions partout reproduites, ils en vinrent à penser qu'elles avaient leur fondement dans la nature humaine. Ils comprirent alors l'éternelle rivalité qui existe entre la loi étroite, jus striction, que la cité décrète, et l'équité naturelle, xquum, que l'humanité réclame, que la raison impose et que les siècles appliquent progressivement. De la réunion de ces dispositions spéciales à certains peuples et en réalité d'une application générale, ils firent le droit commun des nations civilisées, jus gentium, qui s'établit non pas à la place, mais à côté de l'ancien droit, jus civile. Le grand jurisconsulte Sceevola commença, plus d'un siècle avant Actium, cette révolution-, et depuis lors l'équité fut incessamment invoquée pour adoucir les règles rigoureuses du droit décemviral, qui , sans abrogation expresse de l'ancienne loi, se trouva peu à peu transformé en une loi nouvelle-'.

Les agents les plus actifs de cette transformation furent les préteurs. Sur tout ce qui n'était pas réglé formellement par la loi ou l'usage, c'est-à-dire dans la plupart des cas, les magistrats romains avaient, dans les limites de leurs attributions, un pouvoir discrétionnaire. Pour éviter l'arbitraire, on les astreignit à faire connaître, avant leur en-

1. Ci-dessus, t. I, p. 183 et 223, n. 2. —2. Voy. ci-dessus, t. H, p. 27-8. — 3. Cicéron dit du jurisc. Sulpicius : « .hts civile semper ad (vquitatem et facililatem rrferebat. » [Philipp. IV, 5) et de Crassus : « Multa tum contra scriptum prn a:quo et hono dixit. » (de Orat., I).

trée en charge, sous la forme d'un édit, les principes qu'ils suivraient et la loi Cornelia (67 av. J. G.) leur interdit d'y déroger dans leurs jugements. La plus grande partie de ce que nous appellerions le droit administratif n'eut pas à Home d'autre base que ces édits des préteurs. Ils y insérèrent une foule de règles de droit privé, des formules d'actions adaptées à tel ou tel contrat; ils y promettaient d'intervenir, en des cas déterminés, pour relever de certaines déchéances ou pour accorder de certains bénéfices ; d'imposer des stipulations; de donner des envois en possession, des exceptions, etc. La lettre de la loi s'opposait-elle au principe nouveau qu'ils voulaient introduire, ils s'en tiraient par une fiction. Ainsi l'éditdu préteur s'appuyait en apparence sur le droit civil, tout en empruntant ses prudentes innovations à la coutume ou aux besoins nouveaux signalés par les intérêts et par les jurisconsultes, « afin de donner au monde vaincu les meilleures conditions de la paix'. »

Il arriva un temps où l'édit du préteur, la loi annuelle, lex annuaj comme l'appelle Gicéron, à la rédaction de laquelle les jurisconsultes les plus expérimentés prenaient part, composa une législation plus considérable que la législation officielle contenue dans les Douze Tables et les lois subséquentes. La plus grande partie de l'édit devint traditionnelle, edictum tralaticium^ les nouveaux préteurs respectant d'ordinaire l'œuvre de leurs devanciers ou se bornant soit à y ajouter, soit à en retrancher quelques articles. Ainsi se forma le droit prétorien, souple et mobile, à côté du droit immuable de la loi quiritaire.

A Rome, les censeurs, les consuls, le préteur des étrangers et les édiles curules ; dans les provinces, les magistrats envoyés pour les gouverner et les questeurs avaient également \e jus edicendi. A ces sources multipliées du droit, il faut ajouter les lois rendues par les centuries; les plébis-

1. jEh., VI, 8c2. Papinien dit du droit prétorien : ....Est quod pralores introduxerunt, ndjuvandi, vel supplendi, vel corrigendi juris civilis gratia, yropter utilitatcm publicam. Dig. , I, 1, tV. 7, § 1.

cites votés par les tribus, bien que, contrairement à ce qui se passe dans les États modernes, la loi n'intervînt que rarement pour modider le droit civil ; enfin les sénatus-consulies qui réglaient souvent des questions de droit privé touchant au droit administratif ou religieux, aux finances ou au gouvernement.

Il résulta de cette variété des sources du droit une confusion à laquelle on n'échappait que par une science profonde. L'étude des lois devint l'étude romaine par excellence, dont les maîtres furent les Prudents ou les jurisconsultes.

Un jurisconsulte était d'ordinaire un homme de bonne naissance qui, n'ayant pu ou n'ayant pas voulu se faire orateur, fuyait les agitations du forum ou du barreau et mettait sa science à la disposition de ceux qui voulaient être éclairés sur des questions douteuses, renseignés sur les meilleures formes de contrats ou d'actions et qui tenaient à être en garde contre les nullités dont la procédure était hérissée'. Horace nous montre la porte du Prudent assiégée dès l'aurore, sub galli cantum, par une foule empressée de clients. Ses conseils, il les donne avec autorité et on les reçoit avec respect : ce sont des oracles qu'il rend du haut de son trône, ainsi qu'on nomme le siège sur lequel il prononce ses consultations. En justice, son opinion termine presque toujours un procès. « Quoi de plus beau pour un vieillard, s'écrie Cicéron, après avoir parcouru la carrière des honneurs, que de pouvoir se glorifier, au terme de la vie. de diriger par ses conseils, sinon les peuples et les rois comme Apollon dans Ennius, du moins tous ses concitoyens et de dire avec le Dieu : Les hommes sont-ils dans l'incertitude, je dissipe ce nuage, j'éclaire et je fortifie leurs âmes et ils ne vont plus à l'aventure dans les sombres sentiers de la vie. « Ailleurs le grand orateur, qui n'a pas toujours été aussi juste pour les jurisconsultes, donne à

I. C'est ce que Cicéron exprime par ces trois mots : respondebant, sertbebant, cavebant.

LETTRES, xVRTS ET SCIENCES AU TEMPS D'AUGUSTE. 349

cette vie le nom de milice civile; et il a raison : les légistes de Rome ont conquis un empire plus vaste et plus durable que celui de ses légions. Ulpien dit mieux encore : Nous sommes les prêtres du droit, sacerdotes juris K

Ce sont eux. en effet, qui par leurs commentaires ont fait de l'édit prétorien « la voix vivante du droit civil » et dont les réponses, les traités, ont fourni les plus nombreux matériaux aux rédacteurs des l'andectes. Ils ouvraient des écoles que suivaient des élèves payants et dont quelquesunes devinrent fameuses-. Sous Auguste, leur autorité s'ac crut. Un a vu ce prince instituer des jurisconsultes officiels dont les consultations étaient données au nom de l'empereur et qui avaient la faculté, dit énergiquement Gains, « de faire le droite »

Le plus renommé des jurisconsultes de ce temps fut Labéon. J'aurais voulu pouvoir placer ici la sévère figure de ce savant homme dont le père, ami de Brutus, se tua après Philippes. Mais sa vie nous manque, comme ses ouvrages. On dit qu'il refusa de recevoir le consulat des mains de l'empereur, qui l'estimait sans l'aimer; il ne géra du moins que la préture et l'on a vu sa fière réponse au sujet de Lépide *. Il avait composé plus de quarante traités, dont un commentaire des Douze Tables; les Pandectes en ont conservé d'assez nombreux fragments.

On sait que Labéon et son rival Capiton, le familier d'Auguste et de Tibère, furent les chefs de deux écoles de jurisprudence, les Proculéiens et les Sabiniens, qui finiront par se confondre dans la vaste unité du droit romain". 11 n'est pas sans intérêt de montrer comme un dernier trait, au tableau de la restauration tentée par Auguste, que son légiste favori tenait pour les vieilles lois interprétées selon la lettre, dans un sens étroit et rigoureux, tandis que le fils du vaincu de Philippes en recherchait plus librement l'esprit et cédait davantage aux principes nouveaux que re-

1. D., I, pr. § 1. — 2. Stationes jus docentium, Aulug. — 3. Condere jura. Voy. ci-dessus, p. 172. — 4. Ci-dessus p. I6G. — 5. Cf. Pomp., Dig., I, 2, 47 et Tac, Ann , III, 75.

vêlait la raison appliquée aux intérêts de la cité universelle.

Les jurisconsultes romains ont de bien grands mérites : une si nette intelligence des besoins sociaux, qu'ils en prévoient toutes les formes ; une dialectique si serrée, qu'ils tirent d'un texte toutes ses conséquences nécessaires; une méthode si rigoureuse, qu'elle égale celle des géomètres et a valu aux lois de Rome le surnom de « la raison écrite » ; enfin un style net, précis, simple, presque lapidaire, qui semble ne vouloir rien laisser à l'arbitraire, à la chicane. Mais il faut le dire aussi, ces Prudents ont trop de retenue et les jurisconsultes de Rome n'échappent pas au caractère général de l'esprit romain : peu d'élévation, point d'abstractions philosophiques, de théories, de systèmes. Gains était-il stoïcien ? Ulpien appartenait-il plutôt à la secte épicurienne? Quelques-uns le pensent, personne ne saurait l'affirmer*. Ils cherchent les textes et non pas ces choses : utopies dangereuses ou vérités sublimes, or pur ou plomb vil , qui ne se trouvent que dans la région de l'idéal. Leur génie est tout pratique et leur utilité fait leur gloire. Après tout, cette définition du droit : Ars boni et œqui, et ces trois préceptes de leur jurisprudence : Vivre honnêtement, ne léser personne, rendre à chacun ce qui lui appartient, valent bien, pour le train ordinaire de la vie, les plus brillantes créations de l'esprit philosophique. L'idéal des Grecs est le beau, to y.(xko^ ; celui des Romains est l'honnête, honestum, c'est-à-dire tout ce qui relève la dignité de l'individu. Si dans l'œuvre de la civilisation ancienne les Grecs ont la plus belle part : la pensée, l'art, la science, les Romains ont la plus utile, la loi, avec une importante réserve cependant, c'est que cette loi si équitable pour les intérêts des particuliers fut placée par les jurisconsultes au-dessous du principe de l'autorité absolue de l'empereur, quod principi placuit legis vigorem habet,

1. Mais ce (juc Ton peut affirmer, c'est que l'esprit légiste qui analyse, discute et classe, était le contraire de l'esprit stoïcien, qui n'établit pas de différence entre un crime et le plus mince délit.

et devint par conséquent l'instrument du despotisme dans l'Empire romain, plus tard dans les monarciiies modernes.

Mais à côté du mal se trouvait le remède. Toute cette législation est animée d'un esprit rationaliste qui devait, un jour ou l'autre, détruire le principe du droit absolu de l'empereur; et c'est principalement aux lois romaines que l'Europe latine est redevable de cet esprit philosophique ou plutôt social qui a eu en France sa plus haute expression.

De ce qui fut la plus grande science de Home, passons à ce qui a été son art de prédilection, l'architecture.

Si l'on excepte la Cloaca Maxima^ des aqueducs, le Capitole rebâti par Sylla avec des colonnes de marbre pentélique et l'étrange tombeau de Cécilia Métella {Capo di Bove '), l'ancienne Rome n'avait qu'un petit nombre de monuments : quelques temples, parmi lesquels celui de l'Honneur et de la Vertu, qu'on devait à Marius; le théâtre de Pompée, sa curie et un temple qu'il dédia à Vénus Victorieuse. César commença la Rome monumentale par son Forum et son temple de Vénus Génitrix, a'ieule des Jules, sa basilique qui fut terminée par Auguste et surtout son grand cirque, long de 650 mètres, large de près de 300, entouré d'un portique à double étage et où furent placés deux obélisques, qu'on retrouva en 1587 à vingt-quatre pieds sous terrée II avait envoyé des Gaules huit millions à Emilius Paulus pour terminer une basilique à cinq nefs que décorait une prodigieuse quantité de colonnes en marbre de Phrygie, et il avait aidé Curion à édifier ces deux théâtres contigus, qu'nn mécanisme puissant faisait tourner avec

1. Tour ronde de 20 mètres de haut sur 30 de large avec des murs en travertin de 12 mètres d'épaisseur, et un entablement de marbre blanc. Au sommet une colonnade supportait une coupole sur laquelle était la statue lie la femme de Crassus. — 2. Entre le Palatin et l'Aventin. Il en reste encore quelques fragments en briques près du cimetière des Juifs. On en voyait davantage avant l'établissement du gazomètre. Les obélisques d'Auguste et de Constantin s'élèvent aujourd'hui sur la place del Popolo et devant Saint-Jean de Latran.

les spectateurs de manière à former une arène pour les combats de l'amphithéâtre.

Auguste donna un immense développement à tous les travaux de construction. « J'ai bâti, dit-il dans son Testament, seize temples nouveaux, une curie, la basilique Julienne, le forum qui porta mon nom, le théâtre de Marcellus ' , une naumachie au delà du Tibre et deux portiques. J'ai restauré â grands frais le Capitole et le théâtre de Pompée, et cependant je n'y ai point inscrit mon nom. J'ai terminé le forum Julien et la basilique située entre le temple de Castor et celui de Saturne qui avaient été commencés par mon père; cette même basilique ayant été détruite par un incendie, je l'ai fait rebâtir plus grande, et j'ai réparé quatre-vingt-deux temples. »

A l'exemple d'Auguste, plusieurs personnages, pour gagner ses bonnes grâces, employèrent des restes de fortunes proconsulaires ou les dons du prince â décorer la ville. Ainsi Mécène assainit les Esquilles et y bâtit un palais entouré de magnifiques jardins ; quand l'empereur y eut ajouté un bois et une basilique avec de spacieuses galeries, ce lieu destiné au supplice et à l'inhumation des esclaves devint une des plus belles promenades de Rome. Des temples furent élevés par Philippus â l'Hercule des Muses, par Cornificius à Diane, par Plancus à Saturne; Balbus construisit un théâtre dont les ruines ont formé à elles seules le Monte Ccncl; Taurus un amphithéâtre, que peut-être l'on retrouverait sous le monte Giordano; et Pollion VAU'ium Liberîatis. Il faudrait pouvoir décrire le théâtre de Marcellus qui avec ses trois ordres superposés % et, au sommet, son portique en colonnade, doit avoir été une des œuvres les plus remarquables de Rome. Mais il n'en reste que des débris cachés par le palais Orsini ou dés-

1. Ce théâtre et celui de Balbus, achevés en l'an l;j av. J. C, furent, avec celui de Pompée, les trois premiers théâtres construits en pierre. Quatre mère de Quincy, ad Vitruv. — 2. La superposition des ordres est d'invention romaine. Les Grecs ne la pratiquaient pas.

honorés par d'ignobles boutiques pour des industries de bas étage.

Le Panthéon d'Agrippa subsiste au moins tout entier. A l'intérieur, ce temple rond étonne par la hardiesse de sa voûte, la plus vaste qui soit au monde et qui repose sur le sol, comme aux extrémités de l'horizon la voûte du ciel paraît reposer sur la terre ^ Au sommet, elle s'ouvre par un orifice de 27 pieds de diamètre, de sorte que l'énorme masse semble tenir par un miracle d'équilibre, et le temple tout entier ne reçoit de jour que de la lumière qui descend d'en haut. Agrippa voulut évidemment que le premier monument de la Rome nouvelle fût un symbole de l'Univers, dont l'empire d'Auguste occupait la meilleure parti L'œil unique de cette voûte de pierre est à une telle élévation, que, malgré son ouverture immense, la température ne change pas. « Les plus violents ouragans envoient à peine un souffle d'air sur la tête de celui qui se place sous son orbite, et lorsqu'il survient une averse, on voit la pluie tomber verticalement sur le pavé de la rotonde et y tracer un cercle humide. Le cylindre de gouttelettes tombant de cette élévation à travers le vide du monument fait sentir l'immensité de ce vide. C'est dans de pareilles conceptions que le Romain est vraiment grand l » Malheureusement l'ornementation affaiblissait par la multiplicité des détails l'impression de l'ensemble. Telle était la quantité de bronze qui s'y trouvait, que le pape Urbain VIII, après qu'on en eut enlevé beaucoup, put y prendre encore de quoi fondre quantité de canons et l'immense baldaquin de Saint-Pierre. Mais il faut bien avouer que cette allégorie en pierre, majestueuse à l'intérieur, paraît du dehors écrasée et lourde. On a dit très bien * : « .... Une coupole, si vous la regardez du dehors, vous dérobe en tournant une partie de son étendue, parce qu'au lieu de se développer,

1 . La voûte ne descend pas jusqu'au sol ; elle s'appuie sur un podium ou mur circulaire haut de 22 met. 50.— 2. Illa inclyta Roma Imperium terris, animos a'qxiabit Olympo {.En., VI, 781-2). — 3. Viollet-Leduc, Entretiens sur V architecture. — 4. M. Ch. Blanc Grammaire des arts du dessin, p. 8G.

elle s'enveloppe et se montre en raccourci. On n'en voit réellement que le diamètre. Chose étrange, un temple rectangulaiFe, comme celui de Pœstum, grandit par ses lignes ; une coupole au contraire se rapetisse parles siennes, de façon que les deux monuments nous trompent en sens inverse, l'un nous cachant sa petitesse, l'autre sa grandeur. »

L'emplacement , non plus , n'avait pas été heureusement choisi : c'était près de l'ancien marais de la Chèvre, le lieu où Roraulus assassiné était passé dieu. La tradition engageait à prendre ce coin du champ de Mars où se trouvait déjà une autre construction encombrante, les Thermes d'Agrippa, qui touchaient au Panthéon. Des Grecs ne l'eussent certainement point mis là, parce qu'ils savaient que les monuments valent beaucoup par le site qui les porte ou qui les encadre; mais Agrippa, le moins grec des Romains \ prétendait tirer l'effet monumental de la puissance des masses, bien plus que de l'élégance des proportions et de la convenance des alentours.

On retrouvait cette forme circulaire dans le mausolée d'Auguste, grosse tour pyramidale, recouverte de marbre blanc, et aussi haute qu'elle était large à la base (cent mètres), mais divisée en trois étages par des gradins en retraite dont chacun était planté de cyprès; au sommet la statue d'Auguste dominait un petit temple rond où se trouvait l'urne qui devait contenir les cendres de l'empereur. Le conquérant de l'Egypte avait sans doute voulu se donner un tombeau qui rappelât les royales sépultures de Memphis; à moins que l'architecte n'ait pris l'idée de son monument aux portes mêmes de Rome, à ce tombeau de Capo di Bove dont au moyen âge on fit si aisément une forteresse ^

1. Vir rusHcitati proprior quam deliciis. Pi., XXXV, 4. — 2. Le temple de Mars Bisultor bâti par Auguste sur le Capitole pour renfermer les drapeaux de Crassus était aussi rond , mais très-petit. Les fouilles exécutées depuis 1861, aux frais de l'empereur Napjléon, dans les jardins Farnèse sur le Palatin où l'on avait déjà trouvé, à la lin du dernier siècle,, la maison d'Auguste, ont donné d'importants résultats. Ou y a découvert les restes des temples de Jupiter Vainqueur cl de Jupiter Stator, quelques assises

Après toutes ces constructions, Auguste se vanta de laisser de marbre une ville qu'il avait trouvée de briques. L'éloge est mérité ; Auguste, assurément, a mis beaucoup de marbre dans Rome; mais ses architectes y ont-ils mis un art romain, et cet art, quelle place tient-il dans l'histoire générale des idées architectoniques? La question est assez nécessaire à l'étude que nous poursuivons du caractère de la société romaine, pour qu'il nous soit permis d'y arrêter un instant l'attention ^

L'art des Grecs est d'une merveilleuse simplicité et d'une logique inexorable. Pour eux, la forme extérieure du monument est donnée par le monument lui-même, comme, dans l'homme, l'enveloppe dépend de l'ossature générale qu'elle reproduit en l'adoucissant par d'harmonieux contours. Le temple grec est un : structure et ornementation dérivent d'une même pensée. Ainsi une idée de Platon projette comme d'elle-même la forme qui l'exprime.

Les Romains ne sont pas des artistes d'une aussi délicate nature : ils aiment le beau et l'emploient à des œuvres d'art pur, un temple, un arc de triomphe; mais ils le font surtout servir à l'utile, et cette préoccupation détruit parfois l'unité du plan : plusieurs de leurs édifices semblent avoir eu deux architectes, l'un qui a construit, l'autre qui a décoré, le premier qui a fait le corps de l'édifice, le second qui a appliqué l'enveloppe d'art.

des murs de la Roma quadrata et plus récemment la maison de Livie, dont tout le premier étage subsiste. Les murailles de plusieurs pièces sont couvertes de stuc et des peintures les plus considérables et les plus anciennes que nous connaissions ,• elles sont assez bien conservées pour que M. Léon Renier, qui a mis tant de z.-le à faire poursuivre ces travaux, ait pu faire prendre copie de ces curieuses peintures, qui sont exposées à l'école des Beaux-Arts de Paris. Cette maison d'impératrice est d'une extrême simplicité et petitesse. Elle justifie ce que les historiens racontent de la modestie des habitudes du prince. — 1. Hegel a dit dans son Esthétique : Il est tel peuple absolument disparu de la terre et de l'histoire qui n'a laissé qu'un monument , et ce monument nous permet de pénétrer jusque dans les replis de sa pensée. N'aurions-nous, en effet, que les Thermes de Caracalla et le Colisée de Titus, que nous connaîtrions au moins la moitié du caractère de la société romaine sous l'empire.

Riclies, puissants et nombreux, les Romains veulent, clans leur immense capitale, des monuments à la taille de leur empire, vastes comme lui , au risque de n'être pas grands; comme lui, imposants par la masse, bien plus que par les idées qu'ils éveillent, et surchargés d'ornements de placage, comme leur littérature est un reflet de la Grèce, comme leur élégance est un luxe d'emprunt qu'ils ont ravi à Tarente et à Syracuse, aux rois de Macédoine, de Syrie et d'Egypte.

Qu'était-ce que le mausolée d'Auguste ? Un amoncellement de terre et de pierres, d'arbres et de colonnes, où l'on sentait partout l'effort et une grâce cherchée, comme si l'artiste eût voulu attifer au goût des élégants de Rome une pyramide des Pharaons. Et ce Panthéon d'Agrippa si massif et si lourd, ce détl proposé à tous les constructeurs du mondes il n'est devenu une œuvre puissante d'art, parlant aux yeux et à l'esprit, que le jour où Michel-Ange l'a pris pour le poser au sommet de Saint-Pierre.

A Athènes, à Olympie, le temple n'était que la demeure étroite d'une divinité présidant du haut de son piédestal au culte qui s'accomplissait en dehors du parvis, et les réunions publiques se tenaient au bois sacré et sur les bords de l'Alphée ou, comme à l'agora des Athéniens, sur une place taillée dans le roc, d'où l'orateur et le peuple voyaient la ville entière, la moitié de l'Attique et la mer, garantie de leur puissance et de leur liberté. Le Grec, amant de la nature autant que de la pensée, associe la grande artiste à son œuvre. Il couronne d'un monument le cap Sunium, et il porte le Parthénon au sommet de l'Acropole, le temple d'Apollon sur les rochers du Parnasse, ceux d'Agrigente, de Sélinonte sur les collines qui servaient à ces villes de rempart, afin que du fond de leur sanctuaire les dieux

1. A Saint-Paul de Londres, la coupole a 34 mètres de diamètre; à Sainte- Sophie, 35; à.Saint-Pierre et au dôme de Florence, 42; au Panthéon d'Agrippa, 43. Les InvaUdes à Paris n'en ont que 25 et le Panthéon que 21. M. VioUet-Leduc montre très-bien que la décoration du Panthéon à l'intérieur n'était qu'un placage ne faisant pas corps avec l'édifice . Voyez ses Entreliens sur l'Architecture, t. I, p. 112 et suiv

pussent embrasser du regard le port et tout le peuple placés sous leur protection'. S'il est forcé de construire en plaine, il dégage du moins l'édifice et lui donne, comme à Paestum, la mer pour horizon ou, comme à Olympie, de riantes campagnes pour ceinture, de grands souvenirs pour décoration et toujours des bois sacrés pour voisinage.

Le Romain aime la terre pour les produits qu'elle donne, la mer pour le négoce qu'elle favorise, la colline pour les sources qu'il y prend, la montagne pour la fraîcheur qu'il y trouve. Il s'inquiète peu si le hasard des convenances politiques ou religieuses place ses temples en des endroits bas où l'air et l'espace manquant, on ne verra pas leur masse se détacher dans la lumière qui baigne les hautes cimes. Il a neuf collines dont chacune était un piédestal naturel pour les monuments, et, sauf le temple de Jupiter Capitolin, qu'il a été obligé de mettre dans la forteresse du Gapitole, il les accumule tous dans le Forum et le champ de Mars, deux anciens marécages. Ces temples avaient été voués durant les batailles pour gagner la faveur d'un dieu; le dieu a la demeure qui lui a été promise, c'est assez-.

Mais pour lui-même le Romain est plus exigeant. S'il est riche, il mettra sa demeure des champs dans un beau site des collines de Tibur ou de Tusculum, au penchant d'une riante vallée, ou en face de ce golfe de Naples, qui ne lasse point l'admiration. Dans sa ville, il lui faudra un bel arrangement pour ses plaisirs ou ses affaires, et des monuments capables d'abriter des multitudes, parce que son ciel est parfois inclément, et de contenir des services variés, parce que ses besoins sont nombreux.

Il construit donc :

Des basiliques, avec nef et bas côtés pour les juges, les avocats, les plaideurs et les marchands;

1. A Corinihe, le vieux temple dorijue s'élevait sur le penchant de la colline qui portait la citadelle; à Rhamnous, il était bâti à l'extrémité d'un plateau qui descendait à la mer par une pente abrupte; à Crotone, à Métaponte, à Syracuse, même disposition; à Eleusis, il était assis sur un rocher aplani, au penchant d'une colline qui dominait la ville. — 2. Cependant,

Des portiques, où le peuple-roi puisse promener, en dépit du soleil et de la pluie, sa fainéante royauté '.

Des bibliothèques, des musées, parce qu'il a ce goût des sociétés polies, d'aimer l'esprit des autres ;

Des palais, de délicieuses villas, qu'habitent ses empereurs, ses consuls et ses aftVancliis millionnaires ;

Des cirques pour ses jeux, des théâtres souvent trop vastes quand on y joue Térence, et des amphithéâtres qui ne le sont jamais assez, parce qu'il y trouve le plus recherché de ses plaisirs, la chasse à l'homme*;

Des égouts, qui assainissent sa ville, et des aqueducs, qui lui amènent de la montagne l'eau limpide et fraîche que le Tibre lui refuse;

Des voies militaires, des ponts, par où vont aisément, du centre aux extrémités de l'Empire, ses marchands, ses soldats et sa volonté ;

Des arcs de triomphe, qui reçoivent au retour ses armées victorieuses, ou des colonnes votives, qui rappellent des expéditions lointaines ;

Des casernes pour son armée permanente, et des diribitoria pour les distributions à son peuple de mendiants ;

Des thermes enfin ^ où sont réunis tous les raffinements de l'oisiveté et de la mollesse méridionale. A chaque heure, la foule y vient chercher, dans des Ijassins de marbre et des salles parfumées, de l'eau et de l'air à toutes les températures. Puis, le corps bien frotté d'huile, les membres sou-

apiès les constructions qu'Auguste éleva sur le Palatin autour de sa demeure, cette colline devait présenter un aspect imposant. — 1. On pouvait au champde Mars faire prèsdeS kilom. sousdes portiques, en passant de Tun à l'autre. — 2. Je remarque que, même sous l'empire, les Grecs n'aimaient pas les combats de bêtes féroces et de gladiateurs. Ces jeux répugnaient à leur esprit fait pour les arts, les lettres et la science. On n'a trouvé que deux amphithéâtres dans l'Asie Mineure entière, et encore tout au bord de ce continent, à Cyzique et à Pcrgame, où habitaient beaucoup de Romains. Perrot, Galatie, p. 75. — 3. Au temps de Constantin, il y avait 15 thermes à Rome. Ceux d'Agrippa, derrière le Panthéon, occupaient une superficie égale à la moitié de celle du Palatin, environ 36 000 mètres. Les thermes de Caracalla couvraient un espace six fois plus grand, celui d'une ville considérable. Cf. Blouet, les Tlinmes de Caracalla, qui en a donné une fort belle restauration.

pies, on s'y promène doucement dans des jardins rafraîchis par des fontaines jaillissantes; ou l'on s'exerce dans des palestres munies de tous les jeux ; à moins qu'on ne préfère lire, sous un portique, en un coin solitaire; ou écouter, dans les salles académiques, des rhéteurs qui déclament, des philosophes qui discutent, des poètes qui sollicitent pour leurs vers boiteux les applaudissements faciles d'un auditoire indolent.

Sur les bords delà mer Egée, les sentiments les plus énergiques, la religion et le patriotisme se confondent pour former l'inspiration de l'artiste. Les Romains de l'Empire ne regardent pas si haut. Ils demandent à l'art de leur rendre la vie plus douce et non pas plus noble. « Que d'autres, dit leur poète, fassent vivre le marbre et respirer l'airain; que leur éloquence établisse le droit et que leur science mesure les astres. Ton art à toi, peuple de Rome, c'est de gouverner le monde en lui imposant la paix et, ajoute Auguste, c'est encore de bien ordonner cette société soumise, de lui faire de justes lois et de lui assurer toutes les aises de l'existence.

Les Grecs ont créé une architecture religieuse incomparable et la statuaire des dieux et des héros qui rend le divin palpable; ils ont établi les principes éternels du beau en fait de construction, et, par cette raison, l'art grec restera la source pure et sacrée ^ Les Romains ont un autre honneur : ils ont créé l'architecture civile et d'utilité publique; de sorte que si nous tenons aux uns par ce qu'il y a de plus élevé, les idées, nous tenons aux autres par ce qui est trèsimpérieux , les besoins "^ 11 n'est personne qui n'aimât

1. Je dis la source où l'artiste s'inspirera, mais non le modèle qu'il devra servilement copier, parce que l'architecture est tenue, en chaque pays, de modifier ses formes pour les approprier aux conditions de lumière, de température, de sécheresse ou d'humidité qui constituent le climat. Un monument grec , même une statue grecque sont à Saint-Pétersbourg des contre-sens, quoiqu'il faille bâtir et sculpter en Russie d'a[)rès les principes généraux trouvés ou appliqués en Grèce, ainsi qu'on raisonne partout comme Socrate et Aristote, quand on veut raisonner bien, tout en parlant des langues très-différentes. Cf. Viollet-Leduc, Entretiens mr V Architecture. — 2. « Fassten se [die Romer] Ailes nac'a den Grundsàtzen ausserer Zwecke, prak-

mieux être Grec; mais nous sommes tous bien aises qu'il y ait eu des Romains.

On a vu une première différence dans l'emploi de l'art; il en est d'autres produites par la nature des matériaux de construction.

Grâce au Pentélique, à THymette, à Paros, les Athéniens bâtissaient de marbre et travaillaient cette pierre avec une telle perfection, qu'au bout de vingt trois siècles il faut encore bien chercher pour trouver les joints des colonnes ou des murs; chaque assise est une œuvre d'artiste. Le sqI du Latium, au contraire, condamnait l'habitant de Rome à bâtir de briques consolidées par du blocage et des chaînons de pierre qu'un manœuvre, sous une direction intelligente, suffisait àposer\ Mais le temple grec ne pouvait s'élever qu'en des pays dont le sol, comme celui de la Grèce, était de marbre ou de calcaire, facile à ouvrer. Les Romains n'ont été arrêtés nulle part dans leurs constructions, parce qu'ils trouvaient partout de la pierre pour le revêtement, ou, au moins, du moellon pour les chaînes, du caillou pour le blocage, de la terre pour les briques, de la chaux pour leur indestructible ciment , et des bras pour remuer tout cela. Il en est résulté d'abord qu'avec des matériaux d'un emploi si facile, et pourtant si résistants, rien ne les empêcha de donner à leurs monuments ces proportions colossales, qui ne sont pas toujours une des conditions de la beauté, mais dont l'artiste peut obtenir les plus puissants effets.

4insi, le grand charme de la campagne romaine est surtout dans ces immenses aqueducs qui la traversent avec tant de grâce et de majesté ; telle salle à demi écroulée des thermes de Caracalla a, dans sa nudité, une imposante grandeur, et le Colysée, fait de briques et de

tischer Rùchsichten auf. Lubke, Gesch. des Archit. p. 164. Le D' Schnaase, Geschichte der hildenden Kitnste,i.\\, p. 338, dit aussi : .... neben dcireinen und idealen Gestalt der griecliiscben Kûnst, enscheint die der Romer in einem \1elleicht an sich zu ungûnstigen Lichte. — 1. C'est le mode de construction indiqué par Vitrine, I!, 8. La i)rique est éternelle, ditil, et il a raison.

pierre tiburtine, a produit sur moi une impression plus profonde que les pyramides de Ghizeh.

L'architecture des Romains se prêtant à tous les besoins de la vie civile, s'est répandue comme leur langue, leurs lois, leurs mœurs sur tout l'Occident, où elle a laissé comme elles d'impérissables empreintes, et lorsqu'il s'est rencontré un prince assez libéral, des citoyens et une ville assez riches pour remplacer la brique par la pierre de grand appareil , ou pour décorer l'éditice de marbres précieux , les ruines de leurs monuments ont rivalisé avec les plus imposantes et les plus belles qui soient au monde.

(lette nature des matériaux a en outre permis aux Romains d'ajouter à l'art grec des éléments nouveaux, l'arc et la voûte, qu'ils empruntèrent aux Étrusques'. Les Grecs connaissaient la voûte, qu'on trouve en Orient, aux temps les plus anciens, par exemple à Ninive et en Egypte; mais ils s'en passèrent, parce qu'elle eût troublé leurs combinaisons, à la fois si simples et si belles, de surfaces et de lignes verticales et horizontales; peut-être aussi parce que la voûte exige des culées puissantes, des massifs inertes qui emploient inutilement pour l'art beaucoup de force, d'espace et de matériaux^ Le Grec est économe, non pas à la façon du Romain des anciens jours qui comptait volontiers même avec les dieux, mais en artiste qui sait que la nature ne dépense jamais plus de force qu'il ne lui en faut et que l'art doit chercher à produire, comme elle, de grands effets avec de petits efforts.

L'arc et la voûte ajoutés à la plate -bande et à la colonne donnèrent lieu à des combinaisons nouvelles : le plein cintre et l'arc brisé, dont le moyen âge occidental a fait le roman et l'ogive; la coupole, qui est devenue à l'Orient le caractère particulier de l'architecture byzantine et arabe.

1. Lùbke, Geschichte der Architectur , p. 157. — 2. Le petit monument de Lysistrate, à Athènes, est recouvert d'une coupole. Le temple d'Esculape à Épidaure, la rotonde d"Épiménideà Sparte et le Prytanée d'Athènes étaient aussi des édifices londs, mais c'est une exception dans l'architecture grecque.

362 l'empire sous AUGUSTE.

Le pillage du monde permit à Rome de prodiguer dans ses édifices du Forum et du champ de Mars les marbres les plus rares, et on exploita pour elle toutes les carrières marmoréennes de l'empire, dont il vient d'être retrouvé à Ostie un dépôt précieux'; mais les particuliers, les cités provinciales, Rome elle-même bâtissaient souvent en blocage et en briques. Pour cacher sous des matériaux de luxe les masses sombres, les lourdes arêtes des matériaux utiles, on réunit tous les éléments décoratifs que les Grecs et les Étrusques avaient trouvés, on en imagina d'autres et on les employa tous à profusion : de là tant de colonnes, d'entablements, d'arceaux et d'architraves même aux endroits où ils forment un contre-sens avec la construction - ; tant de marbres précieux plaqués sur les murs , de caissons savamment évidés, de stuc portant lui-même d'élégantes peintures, de sculptures et d'ornements de métal , d'ivoire ciselé, de nacre, de perles, même de pierreries; toutes ces mosaïques enfin qui peuvent être un grand travail, mais ne sont jamais un grand art \

Au temps de la république, le dorique dominait dans les temples : on le trouva trop sévère; l'ionique, avec ses légères volutes, parut trop délicat, et, sous Auguste, il fallut à ces parvenus de l'art la plantureuse richesse du corinthien, a Tu n'as pu rendre ta Vénus belle, » disait-on à un mauvais élève de Phidias, i tu l'as faite riche. » C'est le système que les Italiens ont gardé pour beaucoup de leurs églises et qui paraît convenir encore au luxe administratif de nos grandes salles et aux besoins vaniteux de nos petites fortunes.

Ainsi les Romains jetaient sur leurs monuments de briques ou de pierres un vêtement splendide, draperie flottante qui ne suivait pas toujours les mouvements du corps

1. On y a même retrouvé des échantillons de marbres aujourd'hui perdus. — 2. Ch. Blanc, Gramm. des arts du dessin, p. 270. —3. Tout à Pompéi était recouvert de stuc. Du reste il en était de même pour beaucoup de temples grecs. Voyez dans Suétone, pour le luxe de la décoration, la description de la Maison d'or de Néron.

Au Panthf'on, dont toutes les lignes sont courbes, toutes les surfaces concaves, Agrippa appliqua un portique rectiligne qui ne peut faire corps avec l'édifice, et que supportent des colonnes corinthiennes d'un seul morceau. C'est riche et puissant; mais ce placage est un hors-d'œuvre qui avait partout sa place^ excepté là^

Cette tendance des Romains à séparer la bâtisse et la décoration a eu de désastreuses conséquences. Condamné à une existence subordonnée, l'art tomba dans le métier, et après avoir quelque temps langui, disparut. A la fin du siècle des Antonins, on le cherche déjà, et rarement on le trouve; plus tard, il ne reste que des constructeurs capables de remuer d'énormes pierres, même de les porter audacieusement à une prodigieuse hauteur, mais inhabiles à les décorer. La science demeure parce qu'elle est transmissible, et, lorsqu'elle est soutenue par le sentiment religieux, elle arrive encore à de très-grands effets ; l'art, qui est personnel et de délicate nature, n'a pas survécu à la barbarie des mœurs ; il ne revint à la vie qu'au souffle de la Renaissance, qui lit sortir l'antiquité de son tombeau. Depuis cette époque où s'épanouit un art charmant trop tôt délaissé, l'architecture romaine retrouve des conditions sociales favorables, et c'est elle qui a dominé jusqu'à ce jour dans nos constructions cosmopolites.

Maintenant il est facile de répondre à la question que nous posions en commençant. Les Romains n'ont pas été des artistes créateurs'-. Cependant, en composant d'éléments d'emprunt un art qu'ils ont porté depuis la Pétra des Nabatéens jusqu'à la Lutèce des Parises; d'où procède, par

1. C'est l'opinion de VioUet-Leduc, du D' Schna^se (ist dièse Vorhalle ein Zusatz, ein angefûgler Schmuck, der nictit ans dem Ganzen hervorgegangen ist, t. II, p. 352) et c'est le sentiment qu'éprouve involonlairement tout spectateur. M. Ch. Blauc dit très-bien : « L'architecture n'est pas une construction que l'on décore, mais une décoration que l'on construit. » Ibid., p. 274.-2. Il faut encore ajouter que même leui's architectes étaient grecs. Pline en demande un à Trajan pour les travaux de Nicée. L'empereur répond (X, 49) : Cherchez en Grèce; ex Grxcia etiam architecli ad nos venire soliti sunt.

génération naturelle, une partie de l'art chrétien et de l'art musulman; qui règne chez nous par son application facile à nos besoins et à nos goûts; qui entîn, à défaut de a beauté parfaite, exprime la grandeur et la puissance, leurs architectes ont mérité une place à côté de leurs écrivains et de leurs légistes. Les lois, les lettres et les monuments de Rome sont bien le legs d'un grand empire.

Et pourtant l'héritage de Rome n'est pas celui d'une société qui ait aspiré à cet idéal dont la recherche seule honore à jamais ceux qui l'ont poursuivie Si, en effet, nous considérons cette société dans l'ensemble de sa vie intellectuelle, il nous faut bien reconnaître qu'elle est restée sans philosophie ni science, quoiqu'elle fût arrivée après le magnilique développement des sciences et de la philosophie dans le monde hellénique; qu'elle serait sans art, si les Grecs ne lui avaient apporté leurs marbres, leurs tableaux, leurs statues avec les restes de leur génie; que sa littérature, tout éclatante qu'elle soit, manque du souffle créateur ; que ses fêtes étaient les obscénités des mimes ou les jeux sanglants de l'amphithéâtre; qu'enfin sa religion fut moins un acte d'adoration et de reconnaissance qu'une sorte de contrainte exercée sur les dieux pour capter leurs faveurs'. Alors, malgré Virgile, Horace et les constructeurs de la Rome marmoréenne d'Auguste, la gravité romaine semble de la pesanteur ; ce génie pratique, tourné en tout vers l'utile, apparaît comme retenu par son propre poids dans les régions moyennes de la pensée, d'où ne jaillissent pas les éclairs qui illuminent le monde; et, dans l'histoire générale de la civilisation, ce peuple descend du premier au second rang des nations, mais il y descend en portant dans ses mains, comme Moïse, une grande chose, les tables de la loi.

C'est un impérissable honneur pour les Romains d'avoir fondé la loi civile, comme les Juifs ont écrit la loi religieuse, les Grecs celle de la pensée et de l'art ^ Mais nous qui vou-

1 Obligat ille [Augustus] deos. Ovid., Fast., II, 62.-2, Les Ordres

grecs et le Canon de Polyclèle furent les lois de l'architecture et de la sta-

Ions être à la fois et qui sommes les héritiers de Rome, de Jérusalem et d'Athènes, n'ouhlions pas la leçon qui ressort pour nous de cette étude du génie romain à la plus belle époque de son histoire, et, par ce mémorable exemple, reconnaissons combien l'abandon des hautes spéculations théoriques que la foule appelle des inutilités, peut faire perdre au génie d'un peuple de ressort et d'élan. Un autre grand empire dont les chefs, à un certain moment, partagèrent le monde avec les césars de Rome, la Chine, offre, dans son histoire, le même goût pour les applications, le même dédain pour la science pure. Tous deux en ont été punis par un arrêt de civilisation; tandis que de ce coin de terre de l'Attique, à peine visible entre les deux colosses, est parti le mouvement du monde.

Cependant, si le siècle d'Auguste ne vaut pas, pour l'originalité et la puissance du talent, celui de Périclès, ni même, pour l'art et la hardiesse de la pensée, celui de la Renaissance ; si le siècle de Louis XIV est plus complet et, en de certains genres, supérieur, ce temps n'en fut pas moins une de ces brillantes époques de l'humanité au sein desquelles on aime à se réfugier pour échapper aux soucis de la vieillesse survenante et aux patriotiques angoisses '.

tuaire, comme VOrganon d'Aristote demeura jusqu'à Bacon et à Descartes la règle qui dirigea la raison dans la recliercbe et l'exj osition de la vérité — 1. Écrit en décembre 1870.

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