‹ Histoire des Romains, depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 4)Chapitre 23 sur 47 · Procul a discordibiis armis · texte numérisé non relu

Procul a discordibiis armis

.... Latis otia fundis.

poëte, était plus politique, et le livre qu'Auguste avait encouragé comme une œuvre nationale, parut aux Caligula et aux IJomitien une œuvre dangereuse '.

Varron, autre conservateur plus pompéien que Tite-Live, puisqu'il servit i^ompée, appartient à peine au siècle d'Auguste, car il mourut cinq années après Actium; mais il représente un côté de l'esprit romain qu'il ne faut pas laisser absolument dans l'ombre, et ses écrits eurent une influence qui oblige au moins à citer son nom,

Yarron obtint de Pollion cet honneur que, seul des auteurs vivants, il eut son buste à côté de ses ouvrages dans la bibliothèque del'.l^riu??! ///yer/rt/f^.etput ainsi, ditPline, assister lui-même à sa postérité. L'hommage rendu à Varron dépas.sait son mérite. Il est vrai qu'il vécut quatre-vingt-dix ans, et ne finit de travailler qu'en finissant de vivre, de sorte qu'il représente à lui seul tout ce que le siècle d'Auguste savait des siècles antérieurs «■ Nous errions, lui dit Cicéron, comme des voyageurs étrangers, dans notre patrie; tu nous as dit ce que nous sommes et en quels lieux nous vivons. Tu as fixé l'âge de Rome et les dates de son histoire ; tu nous as appris les règles des cérémonies sacrées et des sacerdoces, les usages de la paix et de la guerre, la situation des villes et des régions, en un mot toutes les choses divines et humaines avec les causes qui leur ont donné naissance et les devoirs qu'elles imposent. » L'éloge est magnifique; mais Cicéron était ce jour-là d'humeur complaisante. Cette immense érudition avait été amassée sans critique et publiée sans art. Les fables que Tite- •Live raconte avec un laconisme prudent, Varron les affirme en les développant; et. quand il imite les dialogues de Cicéron pour donner quelque vie à ses traités, il a des grâces séniles qui déplaisent, parce qu'elles en rappellent de char-

t. Caligula avait chassé Tite-Live de toutes les bibliothèques et Domitiea fit tuer un citoyen qui professait une trop grande admiiaiion pour l'historien. Suét , Dom., 12. Mais c'est â un pape que nous devons sans doute la perte d'une partie des Annales. Grégoire le Grand fit brûler tous les exemplaires de Tite-Live qu'il put trouver par une pieuse horreur des prodiges qu'il racontait et par la crainte que ces récits ne servissent la cause des païens.

mantes, comme les vers rudes et lourds de ses satires il/mippées ont le tort de faire pensera ceux de Lucile et d'Horace.

Théologien de la société romaine, il emprunte sa théologie à Evhémère et aux stoïciens, sans trop se préoccuper de la contradiction des deux systèmes, pas plus qu'il ne songe à concilier ses idées philosophiques avec les croyances populaires. Il y a pour lui trois religions : celle des poètes, œuvre de l'imagination et domaine de la fable, où l'esprit s'égare en se jouant ; celle des philosophes, que la raison trouve et explique ; celle enfin des magistrats, qui est une institution civile. Yarron s'amuse de la première sans y croire; croit à la seconde sans oser l'affirmer; mais affirme la troisième par raison d'État, et compose ses Antiquités divines pour combattre l'indifférence qui menace lareligionoflicielle.

Cependant il admet l'unité de Dieu; il croit « à la grande âme du monde qui se mêle à la masse de l'univers et la gouverne par le mouvement et la raison.... La terre et les rochers sont les ossements de Dieu; le soleil, la lune et les étoiles, ses sens; l'éther son âme. De l'éther, cette âme du monde se répand dans les divers éléments, les pénètre et la partie divine que chacun d'eux contient est appelée Dieu. « Sont-ce des dieux animés d'une vie propre, ou de simples manifestations du Dieu unique? La première solution sauvait le polythéisme, la seconde le tuait. Varron, qui n'avait pas plus l'héroïsme de la pensée que celui de l'action, évite de se prononcer.

Sans doute il eût bien voulu que ses dieux fissent dans le monde meilleure figure aux yeux des savants. C'est pour cela qu'il indique que ce sont des personnifications des forces terribles ou bienfaisantes de la nature. Après tout, il lui suffisait d'être compris à demi-mot par ses amis : aussi ne fait-il rien pour épurer la religion populaire, mais beaucoup pour affermir les liens dont elle enveloppe toute l'existence du citoyen , afin de donner une force de plus à l'État qui les tient dans sa main '.

1. Rcligio a retigare. Serv., ad Ma., VIII, 349; Lact., IV, 28.

J'ai déjà montré' qu'en religion, comme en tout, l'esprit des Romains s'est tenu loin des hautes cimes; qu'ils ne concevaient leurs dieux que comme les gardiens de la vigne et du champ, comme les protecteurs de la maison et de la famille où les cérémonies saintes s'accomplissaient exactement; que, pour les grands dieux de la cité comme pour les divinités domestiques, ils eurent un culte et non des doctrines, des rites et point de dogmes -. Si l'on cherche chez eux ces sentiments de reconnaissance et d'amour qui forment le fond de la piété véritable, on ne trouve qu'un formalisme étroit dont l'empreinte fut si forte, que la trace n'en est pas encore effacée. Pour les contemporains d'Auguste, le citoyen religieux est celui qui pratique, non celui qui a la vertu. A ce compte, les Romains furent les plus religieux, c'est-à-dire les plus superstitieux des hommes ^

Varron employa douze livres de ses Antiquités divines à exposer l'organisation du sacerdoce, la nature des sacrifices, l'ordre des cérémonies, toute la liturgie en un mot. Son ouvrage était donc le rituel romain; il eut, à ce titre, une grande autorité et une grande influence; c'est pour cela que saint Augustin lui fit si rude guerre, ou du moins le cita si souvent dans sa réfutation du paganisme.

Les Antiquités divines étaient une œuvre petite en tant que conception religieuse ou philosophique, importante par le détail et comme pensée politique. Au moment où César et Auguste se proposaient de mettre l'ordre dans l'État, onlinare, Varron essaya de mettre l'ordre dans la religion. Quel fut le résultat de ses efforts? Il confirma la foule populaire dans sa superstition, les gens éclairés dans leur indifférence, les magistrats et le gouvernement dans la doctrine qu'il est nécessaire, pour le bien public, de

1. T. I, p. 75-80. — 2. Reïlgione, id est cultu deorum, multo superiores. Cic, de Nat. Deor., Il, 3; et ici cuUus esl bien pris dans le sens étroit de rites. Tout le passage l'explique ainsi. — 3. Religiosi dicuntur qui faciendarum ynctermitlen darumque rerum divinarum secundum morein civitatix delectum habent. Festus {ad h. V.) ajoute . nec se superstitionibus implicanî. Cela ne détruit point ce que j'ai dit dans le texte, le mot superslitio s'appliquant aux pratiques et aux croyances contraires à la religion de l'Ëtat.

conserver les rites des aïeux. Auguste n'en demandait pas davantage.

A'arron traite la philosophie comme la religion : il n'aime pas à regarder en haut et ne s'arrête pas volontiers aux spéculations abstraites de Pythagore et de Platon; il court aux règles de la vie pratique, et trouve parfois, le long du chemin, de belles pensées : « On ne vit pas pour vivre, mais pour accomplir de nobles desseins ; » celle-ci encore, qui est déjà chrétienne avant le Christ: « Il faut vouloir pour les autres ce que l'on voudrait pour soi-même, pour les amis de l'intérieur, tels que la femme et les enfants ; pour ceux du dehors, tels que les concitoyens; et cette affection, qui s'étend du foyer domestique a la cité, doit franchir cette enceinte, embrasser l'universalité des nations qui forment la société humaine, et s'élever jusqu'aux dieux dont les philosophes font les amis du sage^ »

Voilà le mot de l'avenir dit par un des plus vaillants défenseurs du passé. Varron, n'eùt-il écrit que cette parole, qu'il eût mérité de nous une place dans ce bref résumé de la littérature romaine. Mais il nous intéresse à un autre titre. Ses innombrables ouvrages où tout se trouvait, religion, philosophie, histoire, rhétorique, grammaire, sciences, économie rurale, vers et prose, etc., ont fait, sous l'empire, l'éducation de l'Occident. Par là il ressemble à Cicéron, mais avec l'art en moins '\

Il est une littérature, celle du théâti e qui peut en apprendre beaucoup sur l'état d'une société ; ainsi religieuse et patriotique dans l'Athènes d'Eschyle, elle deviendra, à Byzance, une école de dépravation. Que fut-elle dans la Rome d'Auguste? Nous n'en saurions juger par quelques tragédies de salon qui nous restent; mais nous savons que les pièces d'un esclave syrien, Publius Syrus, eurent la même fortune que certains livres de Varron, puisque saint Jérôme nous apprend que de son temps on les faisait lire encore dans les écoles publiques.

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