‹ Histoire des Romains, depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 4)Chapitre 36 sur 47 · Ad Helv · texte numérisé non relu

Ad Helv

pour les bords du Rhin, y fit de grands préparatifs, et traversa même le fleuve. Mais sur la fausse nouvelle que l'ennemi approchait, il se jeta en bas de son char, courut à cheval regagner le pont, et comme il était encombré par les bagages, se fit passer de main en main par-dessus les têtes, afin d'arriver plus tôt sur la rive gauche. 11 ne pouvait pourtant se dissimuler que ce n'était pas ainsi que César combattait. Pour effacer le souvenir de cette panique, il imagina une autre campagne. Pendant un festin , on lui annonce que les Germains se sont montrés, il quitte héroïquement la table, court à l'ennemi , et revient le soir avec des prisonniers. C'étaient des soldats de sa garde germaine qu'il avait fait cacher dans un bois voisin. Puis ir écrivit au sénat, gourmandant sa paresse, lui reprochant ses plaisirs, pendant que le prince s'exposait pour Rome aux fatigues et aux dangers. De vrais Germains cependant firent une excursion en Gaule, Galba les repoussa, et l'empereur eut cette fois assez de lucidité d'esprit, peut-être de peur, pour l'en récompenser au lieu de l'en punir. Un chef breton s'étant réfugié près de lui, il décida aussitôt une grande expédition dans l'île (40 de J. C). On dit que les légions arrivées à Boulogne se rangèrent en bataille le long de la rive ; que Caligula, monté sur sa flotte, s'avança en mer, puis que, virant de bord, il redescendit au rivage, s'assit sur un trône et fit sonner par toutes les trompettes de l'armée l'ordre de l'attaque. Les légionnaires cherchent l'ennemi, Caligula leur montre la mer, et leur fait ramasser les coquillages de la côte. C'étaient les dépouilles de l'Océan qu'il réservait pour le palais impérial et pour le Capitole*. Un monument éternisa cette victoire: un phare fut construit sur le lieu même pour guider à l'avenir la marche de ses flottes sur cette mer domptée ^. Il s'était déjà fait proclamer sept fois Imperator, mais il ne fallait pas moins qu'un

1. Merivale ne croit pas à cette scène grotesque, et je pense comme lui que de vagues promesses de soumission, apportées par quelque chef breton, auront autorisé Caligula à borner là son expédition. — 2. Ce phare a subsisté jusqu'en 1644, où il s'écroula. On l'appelait la Tour d'Ordre.

triomphe magnifique pour récompenser de si glorieux travaux.

Afin d'avoir des captifs à traîner derrière son char, il fit enlever tous les Gaulois de haute stature, ou, comme il disait, de « taille triomphale, » les forçant de s'habiller à la mode de leurs voisins de Germanie, d'apprendre leur langue, de laisser croître et de rougir leurs cheveux.

Les soldats riaient sans doute de ces victoires sans larmes, tout en profitant des largesses qu'elles leurprocuraient. Une fois pourtant ils se sentirent, eux aussi, menacés. Caligula, à bout de passé-temps, s'était rappelé au milieu des légions de Germanie que, vingt-cinq ans auparavant, elles s'étaient révoltés contre Germanicus son père. Sous prétexte de les haranguer, il les réunit sans armes autour de son tribunal, et déjà la cavalerie les enveloppait pour les décimer, quand les soldats, prenant l'éveil, coururent aux tentes et s'armèrent. Le coup était manqué : Caius laissa là son discours, son projet, et s'enfuit.

Dans l'intervalle de ces travaux militaires qui le retinrent deux années en Gaule pour le malheur de ce pays, il vivait au milieu des fêtes et des supplices, mêlant les unes aux autres; car il avait toujours un bourreau sous la main pour donner la question pendant qu'il était à table ou exécuter au milieu de l'orgie quelque pauvre diable coupable d'être riche. Tous les dix jours, il « apurait ses comptes, » c'està-dire qu'il dressait périodiquement des listes de proscrits dont la fortune lui était nécessaire. On lui apportait les rôles de la province, et il marquait pour la mort, au fur et à mesure de ses besoins, les plus forts contribuables.

Un jour qu'il venait de perdre au jeu, il sortit un instant, prit dans ses registres quelques noms au hasard et rentrant dit à ses compagnons : « Vous autres, vous jouez pour quelques misérables drachmes, moi d'un seul coup je viens de gagner cent cinquante millions. »

A Lyon, une autre iantaisie lui vint : il vendit la garderobe du palais impérial et les meubles de sa villa. Il mettait lui-même aux enchères et il fallait payer, non la valeur

de l'objet, mais les souvenirs qui s'y rattachaient, surtout la qualité du vendeur. « Ceci, disait-il, a appartenu à Germanicus, mon père; ce vase est égyptien, il était à mon aïeul Antoine; le divin Auguste portait ce vieux manteau à la journée d'Actium ; d et les écus d'or tombaient dans la main du fripier impérial. Toutes les nippes de César, toute la défroque des demi-dieux de Rome y passa. Un jour qu'il vendait ce qui lui restait du mobilier des fêtes qu'il avait données, il aperçoit Saturninus qui dormait sur un banc et dit au crieur : « Prends garde à cet ancien préte-ur; il me fait signe de la tète qu'il veut enchérir. » Et à chaque mouvement du malheureux dormeur la somme montait. Quand Saturninus se réveilla, il devait neuf millions de sesterces; mais il avait acheté treize gladiateurs.

Auguste avait établi à Lyon des combats d'éloquence et de poésie : Caligula ajouta au règlement de ces jeux que les vaincus payeraient eux-mêmes les prix des vainqueurs et que les auteurs de mauvais écrits effaceraient leurs ouvrages avec leur langue, à moins qu'ils ne préférassent un saut dans le Rhône. Un Gaulois eut cependant l'honneur de lui dire un jour son fait. Il trônait en Jupiter Olympien, impassible et grave, comme il convient à un dieu. L'homme du peuple fend la foule, s'approche et s'arrête les yeux fixes et comme ébahi. Le dieu, flatté de l'impression qu'il produit, demande à cet homme ce qu'il lui semble. « Ce qu'il me semble, répond le Gaulois? Que tu es une bien grande extravagance! » Gains était ce jour-là d'humeur débonnaire, il pardonna. Le hardi Gaulois n'était, il est vrai, qu'un pauvre cordonnier.

Un Romain ne s'en tira pas si bien, ou plutôt s'en tira mieux, car Sénèque a consacré son nom et son courage. Canus Julius avait eu avec Caligula une vive altercation qu'il avait soutenue très-librement. « Sois tranquille, lui dit le tyran en le congédiant, j'ai ordonné ta mort. » « Merci, excellent prince, » reprit Canus; et il passa dans la plus parfaite égalité d'âme les dix jours que la loi de Tibère lui donnait. Il jouait aux échecs quand le centurion entra.

« Attends que je compte les }Doints, » lui dit-il. Ses amis pleuraient : « Pourquoi vous affliger ? Vous disputez pour savoir si lame est immortelle, moi je vais l'apprendre. » — « A quoi penses- tu, » lui demanda un de ses amis au moment où il allait être frappé? — Je veux bien observer si dans ce moment rapide l'âme se sent en aller du corps '. »

Mais laissons dans Suétone la honteuse histoire du troisième César. Il nous faudrait pour la raconter sa parole qui n'hésite devant aucun mot, devant aucun fait. Quel profit trouverions-nous à vivre plus longtemps avec ce monslre de cynisme et de cruauté? Il nous donnerait la mesure de ce que Rome pouvait supporter de tyrannie ; ne le savonsnous pas déjà ?

Il ne sera cependant pas inutile de raconter une dernière scène où l'on verra à quel degré d'insolence était monté Caligula, à quel degré de bassesse le sénat était tombé.

Longtemps Caius avait décrié Tibère et encouragé ceux qui parlaient mal de lui. Une fois cependant, à la curie, il prononça un de ces discours étudiés qui devaient, pensait-il, lui assurer la gloire de l'homme le plus éloquent du siècle. Son thème, ce jour-là, fut l'éloge de Tibère et la honte de ceux qui l'attaquaient: « Moi, votre empereur, il m'est permis de le faire; mais vous, vous commettez une impiété en accusant votre ancien chef. » Alors il produisit les écrits que, dans les commencements de son principat, il prétendait avoir brûlés, les fît lire par ses atlranchis et en tira la preuve que c'étaient les sénateurs qui avaient envoyé à la mort tous les suppliciés du dernier règne, les uns en se faisant accusateurs; les autres, faux témoins; tous en rendant le décret de condamnation. Et il ajouta cette terrible vérité : «Si Tibère a commis quelque injustice, vous ne deviez pas, de son vivant, le combler d'honneurs, ni par Jupiter! après sa mort blâmer ce que vous aviez vous-mêmes consacré par décret. C'est vous qui avez tenu envers lui une conduite insensée et coupable; c'est vous qui avez tué Séjan en

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