‹ Histoire des Romains, depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 4)Chapitre 37 sur 47 · Sénèq. , de Tranq. an · texte numérisé non relu

Sénèq. , de Tranq. an

CàLIGULA (37-41). 505

le corrompant par l'orgueil dont vos bassesses l'ont gonflé. Aussi tout cela me donne à penser que je n'ai rien de bon à attendre de vous. » Le discours se terminait par l'inévitable prosopopée qu'enseignait l'École, et que les rhéteurs exigeaient. Tibère lui-même intervenait: «Tu as raison, mon lils, et tu dis vrai ; aussi point d'amitié, point de compassion pour aucun d'eux. Tous te haïssent, et s'ils le peuvent, ils te tueront. Ne t'inquiète pas de leur être agréable, et ne te soucie point de leurs propos. Ton plaisir et ta sécurité, voilà la mesure de toute justice. Assure l'un et l'autre, et tu verras ces hommes t'honorer. Si tu agis diiïéremment, tu recueilleras en apparence une vaine gloire, et tu périras certainement victime de leurs complots. Celui qui commande est craint et révéré tant qu'il est fort, menacé et entouré de poignards quand on le croit faible. » De peur que cette page d'éloquence ne fût perdue pour la postérité, Caius la fit aussitôt graver sur une plaque de bronze.

Le sénat se croyait arrivé à sa dernière heure. Sous le coup de ces outrageantes paroles et de ces menaces, allait-il se résoudre à quelque acte viril? Le lendemain il se réunit. Les orateurs se répandent en é!oges sur la franchise de Caius, sur sa piété envers Tibère, sur son indulgence à l'égard du sénat Les Pères lui décernent l'ovation pour avoir vaincu ses justes ressentiments ; et alm de célébrer à jamais sa magnanimité, décrètent qu'à l'anniversaire de la séance où la mémorable harangue leur avait été lue, ainsi qu'aux fêtes du Palatin, des sacrifices seraient ofî'erts à « Sa Clémence '>, pendant que sa statue en or serait conduite au Capitule, entourée des chœurs de jeunes enfants des plus hautes familles qui chanteraient des hymnes en l'honneur du prince.

Ces gens-là étaient dignes les uns des autres; les sujets valaient le maître ; tous méritaient de subir l'éternelle et inexorable loi d'expiation qui domine l'histoire et en fait la moralité ; les victimes payaient pour leur lâcheté et leurs vices, comme le bourreau payera bientôt pour sa cruauté.

La force d'un pouvoir ne se mesure pas à sa violence. Malgré tant de sang versé, ce règne malheureux avait détendu les ressorts du gouvernement, abaissé la dignité de l'empire et compromis la paix publique. Pour que l'administration fût plus uniforme, Tibère saisissait toute occasion de réduire en provinces les royaumes alliés; Caligula ne se donnait point de pareils soucis ; il fit présent d'une partie de la Palestine à Agrippa et rendit la Gomagène à Antiochus, ajoutant pour ce dernier, en dédommagement des dixneuf ans de royauté qu'il avait perdus, une partie de la Gilicie et une grosse somme d'argent. Il est vrai qu'il les lui reprit peu de temps après. Artaban avait chassé Mithridate de l'Arménie; au lieu de soutenir le roi exilé, Caïus l'emprisonna et laissa l'Arménie aux Parthes. Il appela à sa cour Ptolémée, roi de Mauritanie, puis, irrité de la curiosité dont il était l'objet, il le lit tuer. Les sujets de Ptolémée se révoltèrent, et il fallut une longue guerre pour les réduire.

Tibère était sévère pour tout le monde; il avait rompu à l'obéissance les grands aussi bien que les soldats , le peuple et les provinces : chacun était tenu à sa place. Gains remplaça cette discipline nécessaire par la plus capricieuse tyrannie et une confusion désordonnée. Au théâtre, il aimait à voir péle-méle nobles, mendiants et chevaliers, fidèle image du chaos de son esprit et de ses volontés contraires. Aujourd'hui il faisait sabrer la foule, à laquelle demain il jettera des millions. Il lui distribuait des fruits, des oiseaux rares, et il laissait Rome sans un sac de blé, mais avec des fêtes et des jeux pour chaque jour. Ses soldats recevaient des largesses pour de ridicules exploits et il voulait décimer des armées entières. Il flattait les prétoriens, leur laissait toute licence, et s'entourait d'une léf^ion celtique formée de germains grossiers et violents qui avaient toute sa faveur. Les provinces lui adressaient-elles des députés, il les recevait au milieu de ses architectes et les fai.sait courir à sa suite à travers ses palais et ses jardins, écoutant les ouvriers en même temps que les orateurs,

mêlant ses ordres pour les maçons à ses réponses aux envoyés. De sorte que rien ne se faisait plus et que, sans quelques hommes formés à l'école de Tibère, des troubles auraient éclaté sur divers points'.

Durant près de quatre années, personne dans le peuple, l'armée ou les provinces ne protesta contre ces saturnales du pouvoir. Tout l'empire était comme l'homme de Lyon, il regardait étonné, stupéfait, cette grande extravagance. Cependant, lorsque Caius revint de la Gaule à Rome avec des menaces pour les sénateurs qu'il refusa de laisser accourir à sa rencontre, pour le peuple même, à qui il souhaitait de n'avoir qu'une tête afin qu'il pût l'abattre d'un coup, des conspirations se formèrent contre ce furieux « que la nature avait enfanté pour l'opprobre et la ruine du genre humaine » Deux de ces complots furent découverts; le troisième réussit. Un tribun des prétoriens, Chéréas, qu'il traitait de lâche et d'efféminé, réclama le droit de frapper le premier coup. Le 24 janvier 41, Chéréas suivit le prince avec plusieurs conjurés, sous prétexte de lui demander le mot d'ordre, dans une galerie écartée du palais qui conduisait au théâtre et le frappa de son épée. Caligula voulut fuir, mais il tomba et fut aussitôt percé de trente coups \

Nous avons vu ce que le pouvoir absolu avait fait des deux premiers successeurs d'Auguste; com.ment il avait dans les dernières années troublé et corrompu la ferme intel-

1. Jos., A. J., XIX, 4; Dion, LX. Il n'y avait plus de blé dans la ville à sa mort que pour sept ou huit jours. Les seules choses utiles qu'il ait faites furent deux aqueducs à Rome et quelques havres piès de Rhégium et en Sicile pour It-s vaisseaux qui amenaient le blé d'Egypte : encore ne les achevat-il pas. Suét., Calig., 21; Jos., A. J., XIX. 1; Fiontin., de Aqiuvd.llût placer dans le cirque du Vatican le grand obélisque. Plin., XVI, 40; XXXVI, 9; Suét., Claud., 20.— 2. Sén. , Cons. ad PoL, 36. -3. Le sénat voulut noter Caius dinfamie, Claude s'y opposa, mais fit, en une nuit, disparaître ses statues. Caligua, comme Tibère, ne fut donc pas déclaré tyran, mais leur nom fut supprimé de la liste des empereurs, « et, rapporte Dion (LX, 4), nous ne faisons mention d'eux ni dans nos serments, ni dans nos prières. »

508 l'empire romain de TIBÈRE A NERVA (14-96).

ligence de Tibère et, dès les premiers jours, perverti dans Galigula un esprit faillie et emporté, qui trébuclia sous la double ivresse d'une autorité sans limites et de passions sans frein. Cet empire, qui à vrai dire n'a pas d'institutions, ira ainsi, au hasard des circonstances, d'un tyran à un fou, et s'il rencontre par aventure un bon prince, il pourra en remercier les dieux, car ce ne sera pas la sagesse des hommes qui aura préparé une domination bienfaisante.

A la nouvelle que Galigula venait d'être tué, ses soldats germains s'étaient précipités dans le palais et avaient égorgé tous ceux qu'ils y avaient trouvés : trois sénateurs périrent ainsi ; puis, revenant au théâtre d'où Caius sortait quand il rencontra Chéréas, ils l'entourèrent et pénétrèrent dans l'enceinte l'épée à la main, le visage menaçant. Le sénat, les chevaliers, le peuple même s'attendaient à un massacre; à chaque instant on apportait des blessés et l'on entassait sur un autel les têtes de ceux qui étaient tombés sous les coups des Germains. Mais un crieur public étant venu annoncer que l'empereur, au lieu d'être, comme on le croyait, légèrement atteint, était mort, le zèle des soldats , qui ne pouvaient plus compter sur ses largesses , tomba, et ils se retirèrent. Le sénat délivré s'assembla aussitôt et, comme la populace, criait autour de la curie : Vengeance! vengeance! 11 la fit haranguer par Valérius Asiaticus qui loua hautement le coup. « Plût aux dieux, disait-il, que je l'eusse moi-même frappé' I

Les républicains trouvaient entin une situation selon leurs vœux. Il leur semblait qu'après Caius l'expérience d'un gouvernement monarchique souhaité par plusieurs devait être jugée; et comme il ne laissait ni 111s, ni collègue de sa puissance tribunitienne, l'avenir n'était point engagé. Rien donc n'empêchait de revenir à la république. Chéréas le disait; ses complices ne voyaient de salut que dans la suppression du principal ; on parlait d'abolir la mémoire des Césars, de renverser leurs temples, et le sénat s'aban-

]. chéréas envoya tuer Césoriia, la veuve de Galigula, et leur fille âgée de deux ans. Jos., A. J., XIX, 2.

donnait à la douce espérance de reprendre son pouvoir. Il essaya de s'emparer du mouvement pour faire une révolution, mais celte fois à son profit. Un décret honora Chéréas et ses amis du titre de restaurateurs de la lijjerté ; un autre condamna la mémoire de Gains et ordonna aux citoyens de se retirer dans leurs maisons, aux soldats de regagner leurs quartiers, sons promesse, pour les uns, d'un dégrèvement d'impôt, pour les autres, de gratifications. Chéréas s'était assuré des soldats de quatre cohortes' ; le soir venu, il fit ce qui ne s'était pas fait depuis près d'un siècle : il alla demander le mot d'ordre aux consuls, qui lui donnèrent celui de liberté; et plusieurs applaudirent à ce retour vers les usages et les idées de la république.

Gomme aux ides de mars, les conjurés n'avaient point fait de plan pour le moment qui suivrait le meurtre et on perdait le temps, quand une minute bien employée pouvait décider le succès. Mais où était la force, depuis que les armes ne se mêlaient plus à la toge? Brisé par un siècle de servilité, le sénat ne savait plus prendre une résolution, et en face de cette décrépitude se dressait un pouvoir confiant, fier, et décidé : les prétoriens, qui avaient une forteresse aux portes de Rome, des armes, la discipline et un intérêt évidente ne pas laisser l'État retourner aux jours où tout se faisait à la curie et au forum, rien à l'armée. Pendant que le sénat délibérait, ils agirent. Ne connaissant, ne voulant d'autre gouvernement que celui d'un seul, ils étaient allés chercher au palais un oncle de Caligula, Glande, le frère, si longtemps méprisé, de Germanicus. Il était avec son neveu quelques moments avant que celui-ci fût tué ; effrayé du tumulte et des cris de mort dont le palais retentissait, il s'était caché en un coin obscur; un soldat le découvrit et le montra à ses camarades. Claude leur demandait grâce de la vie. « Sois notre empereur, » répondirent-ils. Et comme il tremblait à ne pouvoir marcher, ils l'emportèrent à leur camp. Le sénat

1. Josèphe n'indique pas s'il s'agit de quatre cohortes prétoriennes. 11 est probable que Chéréas avait entraîné un certain nombre de prétoriens.

y envoya quelques-uns de ses membres pour reprocher à Claude cette usurpation de la tyrannie et lui commander d'attendre les décisions du conseil suprême de la république, en l'invitant à venir délibérer avec eux. Après un assez ferme discours, les députés comprirent que les quatre cohortes de Chéréas, et les esclaves que les grands menaçaient d'armer, et l'autorité consulaire, et les décrets des Pères seraient un bien faible obstacle pour ces vieux soldats. Ils se jetèrent aux genoux de Claude et le conjurèrent d'éviter une guerre civile, ajoutant plus bas que, s'il voulait l'empire, il le demandât du moins au sénat. Claude répondit d'abord à mots couverts ; puis, entraîné par les conseils du roi juif Agrippa et par les instances des gens de guerre, il ne donna plus à une seconde députation que la promesse d'un gouvernement modéré où le sénat aurait une grande part d'influence. Enlin, avec une décision qu'il n'avait pas encore montrée, il harangua les troupes, leur fit prêter serment, leur distribua de 1 argent' et en promit à leurs camarades des légions (donativum). C'était le prix de l'empire qu'il leur payait, innovation malheureuse que les soldats érigeront en loi et qui un jour fera de l'empire un domaine à vendre au plus fort enchérisseur.

Les consuls, qui devaient hériter les premiers du pouvoir rendu au sénat, ne renonçaient pas encore à l'espoir de réussir. Durant la nuit, ils disposèrent, dans les lieux propres à prévenir une surprise, les cohortes urbaines toujours jalouses des prétoriens et par conséquent dévouées au sénat, et ils réunirent autour du Capitole un grand nombre de gladiateurs, les soldats de marine, les cohortes des vigiles et ceux des prétoriens que Chéréas avaient entraînés. Ces précautions prises, et avant que le jour parût, ils convoquèrent le sénat dans le temple de Jupiter. Mais la situation devenait périlleuse; la peur arrêta les timides:

1. 15 000 sesterces, environ 37ôO francs par tête. Suét., 10. Josèphe dit .5000 drachmes, ou un quart en plus. Malgré une légère difTérence de poids, la drachme était regardée comme équivalente au denier romain, qui était toujours le quadruple du sesterce.

cent membres à peine répondirent à l'appel des consuls. Ceux-là du moins semblaient bien décidés à courir tous les risques; en réponse à un message pacifique de Claude, ils s'écrièrent que jamais ils ne rentreraient volontairement en .servitude : c'éluit une déclaration de guerre. Claude leur fit dire par Agrippa que, puisqu'ils voulaient combattre, ils n'avaient qu'à choisir un lieu hors de la ville pour que Rome au moins et les temples ne fussent pas souillés du sang des citoyens. Cette assurance et les désertions qui d'un instant à l'autre se multipliaient parmi leurs défenseurs, ébranlaient déjà la confiance des plus résolus, lorsqu'un grand tumulte se fit aux portes de la curie : les soldats sur lesquels on avait compté demandaient à leur tour un empereur, ne laissant au sénat que le soin de choisir le plus digne. Aussitôt, dans l'assemblée, les partisans de la république se turent et les ambitions éclatèrent. Un beau- frère de Gains, Minutianus, offrit de se charger du fardeau de l'empire; Valérius Asiaticus réclama l'honneur de ce dévouement; Scribonianus, d'autres encore se mirent sur les rangs. Pendant que les consuls discutaient leurs titres, Chéréas haranguait les soldats, pour leur faire honte d'aimer si peu la liberté: « A'ous demandez un empereur, leur disait-il, je vous en donnerai un, quand vous m'apporterez un ordre d'Eutrychus. » C'était un cocher du cirque, favori de Caius, et naguère tout-puissant. Et comme ils criaient le nom de Claude, « Après un fou, vous voulez un idiot; mais prenez-garde, j'irai vous chercher sa tète. » Ce discours réussit mal. «c Pourquoi combattre, dit un soldat, contre nos amis et nos frères, quand nous avons un empereur? » Et tirant son épée, il prit la route du camp des prétoriens; tous ses compagnons le suivirent. La populace les y avait déjà précédés pour mendier, elle aussi, quelque don de joyeux avènement. Les sénateurs, restés seuls, se reprochèrent les uns aux autres leur folle témérité; puis, laissant là le Capitole et leurs rêves républicains , ils coururent au-devant de celui que tout à l'heure ils proscrivaient. Plusieurs furent blessés par les prétoriens furieux, et beaucoup

eussent été tués sans l'intervention de Claude. Chéréas avait donné un exemple dangereux ; le nouveau prince, rentré au palais, l'envoya au supplice; il y marcha courageusement. « Sais-tu tuer? demanda-t-il au soldat chargé de l'exécution. Ton épée n'est peut-être pas bien affilée; celle dont je me suis servi pour Caligula valait mieux; y et il voulut qu'on le frappât du même glaive. Quelques jours après, on célébrait les parentalia^ fêtes funèbres où chacun faisait des libations en Thonneur des ancêtres. Beaucoup de citoyens mêlèrent Chéréas à ces sacrifices domestiques; ils le suppliaient de leur être propice; ils lui demandaient d'oublier leur lâche résignation. Quelques-uns de ses complices périrent avec lui. Un d'eux, Sabinus, que Claude voulait s'associer, refusa la vie; il se jeta sur son épée avec tant de violence que la poignée de l'arme entra dans la blessure ^ Telle fut cette révolution avortée. Elle montra ce que nous savions déjà : les espérances républicaines ou ambitieuses de quelques nobles ; la servilité du plus grand nombre des sénateurs , l'indifférence égoïste des citoyens qui ne sont plus que des bourgeois de Rome, à qui, par conséquent, les affaires de l'empire sont indifférentes , surtout elle prouva la faiblesse du pouvoir civil qui ne put se faire respecter même de quelques cohortes. Ce n'était pas l'armée, ce n'étaient pas les vingt-cinq légions, mais moins de dix mille prétoriens qui avaient vendu l'empire et vaincu le sénat sans tirer l'épée, sans sortir de leur camp! Gomme les voiles habilement jetés par le premier prince sur la constitution impériale sont rapidement tombés! Le quatrième empereur n'est plus que l'élu d'une poignée d'hommes armés auxquels s'est jointe la tourbe de Rome. Il avait suffi des vingt- sept ans écoulés depuis la mort d'Auguste pour sceller l'alliance de la soldatesque et de la populace, que nous avons montrée comme le terme inévitable de l'institution césarienne, et l'empire entier accepte en silence ce qu'il plaît à ces gens-là de décider.

1 . Sur tout cela roir Jos., X. J., XIX, 1-4 . et B. J., Il, 18.

On voit donc ce qui se trouvait à la base de l'empire : une cause permanente de révolution ; Claude nous montre ce qu'il y avait au sommet : une perpétuelle terreur. Toute sa vie il eut présent à l'esprit le souvenir du meurtre de Caius. Il s'entoura de gardes, non-seulement au palais, mais au sénat et jusque dans les festins, où des soldats le servaient au lieu d'esclaves, tandis que d'autres, la lance à la main, veillaient autour de lui'. Personne ne l'approchait, même une femme, un enfant, sans qu'on se fût assuré, en les fouillant-, qu'ils ne portaient point d'armes cachées, et, chez ses amis, il n'entrait qu'après avoir fait sonder tous les recoins de la chambre, jusqu'aux matelas des lits. Précautions inutiles: il se garde contre l'épée et le poignard, c'est par le poison qu'il périra; il redoute et surveille tout le monde, et sa femme le tuera !

Claude avait alors cinquante ans^ Presque toujours malade dans son enfance, il était longtemps resté entre les mains des femmes et des affranchis, auprès de Livie son aïeule, et, plus tard, de sa mère Antonia, qui traitèrent durement le pauvre enfant qu'on n'osait montrer au peuple ni aux soldats \ Tout le monde finit par l'oublier; à quarante-six ans, il n'était même pas sénateur. On n'avait trouvé qu'une fonction à lui donner, celle d'augure, et l'on chargea de prévoir l'avenir l'homme qu'on jugeait incapable de comprendre le présent. Tibère lui envoya cependant les ornements consulaires. Il se consola par le travail, écrivit divers ouvrages, quelques-uns en grec, entre autres les Annales des Carthaginois et des Étrusques, deux histoires que Rome a effacées, comme elle avait rayé les deux peuples du rang des nations. Il voulut même introduire dans l'alphabet la-

1. Dion, LX, 3. Cet ordre resta depuis Claude l'étiquette de la cour impériale. — 2. Suét., Claud., 35. L'habitude de fouiller ceux qui paraissaient devant l'empereur cessa sous Vespisien. — 3. Il n'appartenait pas même par l'adoption à la famille des Jules qui, à l'aide de cette fiction légale, s'était perpétuée au pouvoir jusque-là. Il était peîit-fils d'Antoine et d'Octavie par sa mère Antonia, et de Livie par son père Drusus, le frère de Tibère. — 4. Auguste seul eut pour lui quelques bons sentiments, comme on le voit par ses fragments de lettres. Suét., Claud., 4.

tin trois lettres qui lui manquaient, et Ouintilien tenait la réforme pour nécessaire'. Ces patientes études en l'honneur de populations étrangères dissipèrent en lui plus d'un préjugé romain et lui donnèrent assez de lumières pour voir souvent juste dans les affaires publiques-, mais pas assez de volonté pour gouverner, même sa maison. Gomme il n'avait pas une nature capable de se redresser, au moins en secret, sous les affronts, il resta durant tout son règne ce qu'il avait été dans sa jeunesse, quand il tremblait devant Livie et Antonia, sans tenue ni dignité, parce qu'il était sans caractère, irrésolu, faible et timide , parce qu'il avait pris l'habitude d'obéir, de sorte qu'avec de bonnes intentions, il fit autant de mal qu'un prince détestable. Les tyrans de Rome peuvent se caractériser par leur genre de cruauté: Tibère l'avait froide et calculée; Galigula, féroce; Claude l'eut peureuse et bête. Le premier il donna aux Romains l'étrange spectacle d'un gouvernement de sérail où les femmes et les esclaves sont tout-puissants. Ceux qui alors le dirigeaient étaient sa femme Messaline, dont le nom est resté celui même de l'impudicité, et les serviteurs qui avaient vieilli dans sa maison.

Dans l'ancienne Rome, la constitution et les mœurs étaient contraires aux affranchis, parce que tout se faisait en public et par les citoyens. Au déclin de la république, chaque famille riche en comptait cependant un certain nombre, et comme c'étaient les plus intelligents de ses esclaves que le patron affranchissait, souvent, après les avoir fait soigneusement instruire, ils restaient dans la maison à titre de scribes, de grammairiens, de i^récepteurs, d'artistes, de médecins, ou même d'hommes de confiance pour gérer la fortune de leur ancien maître. On ne voit pas agir ceux de César; Auguste aussi retint les siens dans l'ombre. Mais c'est un trait et une nécessité des gouvernements despotiques d'aimer à se servir de petites gens. Nos rois n'accordaient les grandes charges civiles dans le gouvernement

1. Suét., Claud., 41-2; cf. Tac, Ann., XI, 13; Jos. , A.J., XIX, 2. Quinlilien, XII, 10, — 2. Oùx ôXîya xat ôeôvtw; lnpatTEv. Dion, LX, 3.

qu'à des hommes nouveaux, et Louis XIV en excluait systématiquement la haute noblesse. Par des raisons semblables, les empereurs romains agirent de même quand la réalité cachée par Auguste fut mise à nu par ses successeurs, et que l'État devint la maison du prince. Le seul ministre qu'ait eu Tibère, fut un chevalier; sous Claude, ses domestiques régnèrent; c'étaient quatre affranchis : Calliste, qui prétendait l'avoir sauvé du poison sous Caligula; Polybe, son lecteur; Narcisse, son secrétaire, et Pallas, son intendant. Celui-ci se disait descendant des rois d'Arcadie, généalogie acceptée du sénat, où un Scipion vantait le désintéressement du noble affranchi qui, en vue de l'utilité publique, daignait se laisser compter parmi les serviteurs du prince'. Ces hommes étaient avides, mais dévoués et hdèles : « Narcisse, dit Tacite, eût donné sa vie pour son maître-. » Claude, qui venait de voir le sénat proclamer la république, ne pouvait, comme Auguste, l'associer à son gouvernement, ni prendre pour conseillers ces grands qui tout à l'heure se disputaient l'empire, qui, cinq ou six fois, conspireront contre lui^? Des affranchis étaient « plus sûrs » ; il se livra à eux tout entier « et fut, dit Suétone, bien plutôt leur ministre que leur prince, n'ayant, ajoute Tacite, ni affection ni haines que celles qui lui étaient commandées par eux K » Au reste, pour ceux qui regardent ailleurs qu'à Rome, ce gouvernement des affranchis ne manqua ni d'activité ni même de gloire.

Claude débuta sagement. Après s'être fait donner par le sénat la plupart des titres qu'avaient eus ses prédécesseurs, il proclama une amnistie générale. Il sut que Galba , en Gaule, avait été sollicité de prendre l'empire, et il le mit au nombre de ses meilleurs amis ' ; on a vu qu'il avait voulu sauver Sabinus. Il cassa tous les actes de Caligula,

1. Tac, Ann., XII, 53. — 2. Ann., XII, 65, et Dion, LX, 34. Pour leur avidité, leur pouvoir sur Claude, etc., Cf. Tac, Ann., XII, 3; XIII, 4; PL, XXXIII, 53; Suét., Claud., 28; Juvén., I, 108 et les Césars de Julien.

— 3. Suét., Claud., 13. — 4. Suét., 29; Tac, Ann., XII, 3 nisi indita

et jussa. — 5. Suét., Galba, 7.

516 l'empire romain DE TIBÈRE A NERVA (14-96).

mais lit jurer l'observation des lois d'Auguste. Il abolit les nouveaux impôts, rappela les bannis, rendit les biens injustement confisqués et restitua aux villes les statues que Caius leur avait enlevées\ Il interdit l'action de lèse-majesté et livra à leurs maîtres ou lit combattre dans l'arène les esclaves qui avaient servi de délateurs. Naturellement débonnaire, ennemi du faste qu'il n'avait jamais connu, il prenait sans trop de peine ces façons qui avaient tant servi à la popularité d'Auguste, mais en perdait le bénéfice par d'étranges inconséquences. Ainsi, il visitait ses amis malades avec une nombreuse et bruyante escorte; il se levait devant les magistrats , sollicitait les consuls , le sénat , comme s'il n'eût compté que sur leur faveur, et les Pères étaient obligés de délibérer comme sous la surveillance du préfet du prétoire et de ses tribuns admis en armes dans la curie. Il aimait à juger et souvent jugeait bien, contrairement au droit, mais suivant l'équité, au grand scandale des jurisconsultes , qui ne voyaient que les textes et les formules. Une femme refusait de reconnaître son lîls ; les preuves étaient douteuses; il lui ordonne d'épouser le jeune homme et la force d'avouer sa maternité ; c'était presque le jugement de Salomon. Sa tenue sans dignité, sa tète branlante , ses mains agitées d'un tremblement convulsif, son bégaiement, et parfois des sentences ridicules ou des plaisanteries de bas étage, le déconsidéraient. « J'ai ouï dire à des vieillards, raconte Suétone, que les avocats abusaient de sa patience au point de le rappeler quand il descendait de son tribunal et de le retenir par le pan de sa toge. Un plaideur grec osa lui dire : « Et toi aussi, tu es vieux et « imbécile. » Un chevalier romain, après lui avoir reproché sa sottise et sa cruauté, lui lança au visage un poinçon et des tablettes qui lui firent à la joue une blessure profonde. » Pour que les greniers de Rome fussent toujours remplis, il fit, dans l'intérêt du commerce des grains, des règlements qui subsistaient un siècle après lui, et il prenait

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