Dion, LX
à sa charge les pertes causées aux fournisseurs par les tempêtes; mais il laissait sa femme et ses affranchis gagner sur les marchés et causer des famines, de sorte qu'une année on fut obligé d'établir un maximum. Il envoyait au supplice ceux qui usurpaient le titre de citoyen, il l'ùtaità tous ceux, même des provinces orientales, qui ne parlaient pas latin, et Messaline , Pallas, vendaient ce titre au plus offrant. Auguste avait aboli la censure, il la rétablit et l'exerça plutôt avec le goût d'un antiquaire amoureux des vieux usages qu'avec la conscience des besoins réels de l'empire. Il n'accepta point de défense présentée par des avocats et nota des citoyens pour être sortis d'Italie sans sa permission; il fit briser chez le vendeur un char d'argent d'un travail précieux, et publia en un seul jour vingt édits pour avertir de bien goudronner les tonneaux, attendu que les vendanges seraient bonnes ; pour recommander le suc d'if contre les morsures des vipères, etc., etc.'.
La populace, qui se reconnaissait dans ce vieillard peureux et bavard, sensuel et gourmand , grand amateur de jeux-, de procès et de bons mots à gros sel, cruel sans méchanceté, grondeur sans colère, moraliste de petites choses, très-paterne et bonhomme au fond% malgré son goût pour les spectacles de mort et sa facilité à tuer, la populace l'aimait, et, un jour qu'elle le crut assassiné, elle lit presque une émeute. Je suis même forcé d'ajouter que, fi'eussent été les travers et la honteuse faiblesse du prince, les scandaleux exemples davidité, d'infamie et de crimes donnés par son entourage, ce règne n'eût pas compté parmi les plus déplorables.
Les affranchis, qu'un long pouvoir n'avait pas encore
1. Il fit, durant cette censure qu'il partagea avec son grand ami Vitellius, le père du futur empereur, une révision du sénat. Au lieu de punir les indignes, il se contenta, à l'exemple d'Auguste, d'obtenir leur démission volontaire. Tac, Ann. XI, 25. — 2. Il restait au théâtre même pendant que le peuple allait dîner. Suét., 3.3. — 3. Un de ses convives lui dérobe une coupe d'or, il l'invite le lendemain et lui fait donner un \ase d'argile. Ibid., 32, cf. 38.
gâtés et qui se sentaient, comme leur maître, entourés de périls, répondirent aux conspirations par des supplices, mais aussi cherchèrent à justifier, par des services, leur influence. L'on vit ce que sans doute on n'attendait guère : à l'intérieur, quelques sages mesures et d'utiles travaux ; dans les provinces, une administration libérale ; au dehors, une politique ferme et que le succès récompensa.
La législation civile de Claude est remarquable; depuis Auguste il ne s'était point fait d'innovations aussi importantes.
Les esclaves malades étaient tués ou abandonnés par leurs maîtres; les plus heureux étaient portés dans l'île du Tibre , auprès du temple d'Esculape : mais qu'ils y guérissent ou mourussent , cela regardait le dieu ; Claude décida que l'abandon équivaudrait au don de la liberté, et que le maître qui tuerait son esclave serait puni comme homicide '. Cette loi atteste le mouvement qui s'opérait dans les idées, et dont Sénèque est alors dans la société païenne le plus illustre représentant. Les esclaves ne sont pas encore tout à fait des hommes, mais ils cessent d'être des choses dont le propriétaire use et abuse à son gré. Toutefois les affranchis qui entouraient le prince ne demandaient pas qu'on relâchât les liens du patronage : une constitution défendit d'admettre en justice l'affranchi à témoigner contre son patron et m.enaça d'être rendus à leur maître ceux qui, après avoir reçu de lui la liberté, l'obligeraient à se plaindre de leur ingratitude.
La protection accordée par le gouvernement aux esclaves s'étendit aux membres delà famille romaine-que l'ancienne loi sacrifiait aux pater-familias. Le sénatus-consulte Velléien défendit les femmes contre leur ignorance des subtilités du droit relativement aux obligations ^, et la mère qui avait perdu ses enfants obtint par une constitution impériale la
1. Suét., Clatid., 25; Dion, LX, 29. On a déjà vu une amélioralion en
eur faveur, sous Tibère, p. 449, n. 1. — 2. Au sujet de ce sénatus-consulte
Ulpien dit : {Dig., XVI, 1, fr. 2, § 2 ) .... prnn'dentia omplissimi nrdinis laudata: quia opom tulit mulieribus....
faculté de leur succéder comme les autres agnats, ad solatium liberorum amissorum.
D'après l'ancienne législation, le fils de famille ne pouvait rien acquérir qui lui appartint en propre. Cette incapacité fut peu à peu détruite par la théorie des pécules, surtout par celle du castrense peculium, établi par Auguste, et qui donnait au fils la propriété de ce qu'il acquérait au service militaire. Claude développa ce droit nouveau et essaya de protéger les fils de famille contre eux-mêmes et contre les usuriers. Ceux-ci reçurent défense de prêter à intérêt aux enfants durant la vie des pères. Tacite pense que cette loi arrêta leurs brigandages. J'en doute; cependant en interdisant aux créanciers d'intenter une action au fils, même après la mort du père, le sénatus-consulte macédonien ' leur enlevait une garantie qui devait rendre les prêts plus rares, mais aussi plus onéreux pour le débiteur de bonne foi.
Auguste avait attaqué la doctrine si rigoureuse de l'ancien droit à l'égard des legs, en donnant force obligatoire aux codicilles, et les fidéicommis étaient ainsi devenus de véritables dispositions testamentaires ; mais la juridiction des fidéicommis n'avait été déléguée jusqu'alors aux magistrats de Rome que comme une commission annuelle, elle leur fut attribuée par Claude à perpétuité ; il la concéda même aux autorités provinciales ^ : c'était encore un pas dans une voie libérale.
Les avocats faisaient des gains énormes; un plaideur malheureux et trompé était venu se tuer chez l'un d'eux ; Claude, qui eût voulu les supprimer, réduisit du moins leurs honoraires à dix mille sesterces au plus^ J'ai peur que leurs exigences n'en soient devenues que plus grandes, car ces sortes de lois produisent habituellement le contraire de ce que le législateur en attend. Les fêtes prenaient une partie de l'année et diminuaient le travail ; le nombre des
1. Dig., XIV, G, 1. — 2. SuL't., Clniid., 23. — n. Tac, .4 un., XI,
jours fériés fut réduit^; mais l'oisiveté le fut-elle? Toutes ces mesures n'en étaient pas moins l'indice d'une bonne volonté honorable.
Ces affranchis , ces parvenus qui gouvernaient sous le nom dft l'empereur, tinrent aussi la main au maintien de la distinction des ordres. On ne put devenir sénateur si l'on n'était au moins petit-iils d'un citoyen romain*, chevalier si l'on n'était affranchi, citoyen si l'on ne parlait facilement latin , iùt-on un des premiers de sa province. Une femme libre qui avait commerce avec un esclave tombait elle-même en servitude"'. Ils firent aussi bonne police dans Rome. Les Juifs troublaient de nouveau la ville \ et les bannis des provinces y accouraient tous ; on chassa lès uns et les autres.
L'aristocratie, dépouillée à Rome, gardait à l'armée les premiers grades ; Claude les lui laissa. Un règlement militaire détermina l'avancement des chevaliers, qui débutaient par le commandement d'une cohorte , puis d'une aile de cavalerie et n'arrivaient qu'ensuite au tribunat légionnaire. On ne voulait cependant pas que l'armée conservât un trop long souvenir de ses nobles chefs : défense fut imposée aux soldats de remplir à l'égard des sénateurs le devoir des clients et d'aller les saluer dans leurs maisons ^ Claude montra la même défiance lorsqu'il s'attribua le droit, jusqu'alors réservé au sénat, d'accorder les congés pour voyager hors d'Italie , et qu'il interdit toute érection de statue dans Rome sans permission expresse. Le peuple même ne vit point respecter les derniers droits qui lui
1. Dion,LX, 17. — 2. Suctone ne parle que d'une seule exception, 24. — 3. Ce fut Pallas qui fit proposer cette loi; le sénat l'en remercia en lui donnanties ornements de la préture et 15 millions de sesterces. Il refusa l'argent. Il est vrai que, suivant Tacite, il possédait 300 raillions de sesterces ou près
de 80 millions de francs (A ?m., XII, 53).— 4. Suét., CL, 25 Impulsore
Chfesto. Ce Chrestus était un grec converti au judaïsme. Cf. Juste Lipse, ad Tac, Ann., XV, 44 et Bingham, Orig. eccles., I, 1, § 10. Suivant Dion, LX, 6, les Juifs étant trop nombreux à Rome pour qu'on pût les chasser sans occasionner des troubles, Claude se contenta de défendre leurs assemblées. — 5. Il donna aux soldats, qui légalement ne pouvaient pas se marier, rà twv ytyau.r,-/.ÔTa)v ôi5catw[j.«Ta. Dion, LX, 24. Voy. ci-dessus, p. 215, la loi Julia.
restassent, sa royauté au théâtre; de sévères édits le punirent d'avoir insulté un consulaire et quelques nobles matrones * .
Dans les fonctions publiques il fit peu de changements. Le droit, jusqu'alors exercé par les préteurs, de donner des tuteurs aux pupilles, passa aux consuls, et les procurateurs du prince obtinrent que leurs jugements auraient la même force que les siens ^ La première mesure était bonne : on ne pouvait aller chercher trop haut une protection impartiale pour les orphelins ; la seconde était mauvaise, parce qu'elle donnait aux agents financiers une importance dont ils abuseront, et qu'en rendant le fisc juge et partie dans sa cause , elle renouvelait les inconvénients des tribunaux autrefois confiés aux chevaliers. Il chargea trois anciens préteurs de recouvrer les créances de l'État, et quelques administrateurs du Trésor public ayant été accusés de malversation, il ne les punit point, mais il examina leurs livres, cassa des baux, des ventes, et s'imposa l'obligation de veiller avec sollicitude à la bonne gestion de leurs successeurs \
Claude , dit son biographe , entreprit de grands travaux , mais il s'attacha moins au nombre qu'à l'utilité. Il acheva un aqueduc commencé par Caligula, qui amenait d'une distance de quarante milles l'eau de plusieurs sources, et la distribuait dans les quartiers les plus élevés de Rome* ; il fit un port à Ostie, avec deux jetées précédées d'un môle , que surmontait une tour semblable au phare d'Alexandrie, pour guider la nuit la marche des vaisseaux °. Ce travail était de la plus haute importance pour Rome et
1. Tac, Ann. XI, 13. — 2. Tac, Ann., XII, 60. Il donna même les ornements consulaires procnratonhus ducenariis. Suét., CL, 24. — 3. Kat TOÙTO xat a-jôtç uo),Xây.t; ÈTrotriTEv. Dion, LX , 10. Il ôta aux questeurs leurs préfectures d'Italie qu'il abolit; mais leur rendit l'administration du trésor. Ibid., 24. — 4. Cf. Tac, Ann., XI, 13, et surtout PI. , XXXVI, 24. Tous lesaqueducs antérieurs, dit cet écrivain, le cèdent à celui de Claude. Il coûta ,^.ô millions 500 OOO sesterces. C'est une des merveilles du monde. — 5. 'Eve6yu.r,6ri upâyjia v.il toù çpovyjixaTo; xai toO [i.zyibo'J(i toO TYjç 'PtdfjLYi; â?iov. Dion, LX, 11.
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méritait la reconnaissance publique, car depuis Pouzzoles jusqu'à l'embouchure du Tibre il n'y avait pas un port où pussent arriver les navires chargés des grains de l'Afrique, et la vieille rade d'Ostie, comblée par les alluvions du fleuve, n'était qu'un dangereux mouillage. Les ingénieurs ne croyaient pas au succès de l'entreprise ; Claude tint bon, et l'approvisionnement de Rome se fit plus aisément. Il aurait aussi fallu améliorer la navigation du Tibre, et pour cela creuser son lit ou y faire arriver des eaux plus abondantes ; cette idée conduisit à reprendre un ancien projet proposé à Auguste, le dessèchement du lac Fucin. Ce lac, qui couvre une surface de quinze mille hectares, mais dont la plus grande profondeur n'a que vingt mètres, est entouré de montagnes et manque d'écoulement naturel; aussi les pluies et la fonte des neiges causaient des crues subites et des inondations désastreuses, car on a vu les eaux monter plus d'une fois de quinze mètres. Les Marses demandaient en vain depuis longtemps qu'on exécutât cet ouvrage, qui eût rendu des terres fertiles à l'agriculture. Claude l'entreprit; contraint de renoncer au projet primitif d'ouvrir une communication avec le Tibre, il se décida à jeter les eaux du lac dans le Liris Durant onze années, trente mille hommes travaillèrent sans relâche à creuser, au travers de roches très-dures et d'argiles mouvantes, un souterrain long de cinq mille six cents mètres, avec une section moyenne de huit à neuf mètres carrés, et où les ouvriers arrivaient par trente-deux puits de vingt à cent trente mètres de profondeur ; un même nombre de petites galeries inclinées servaient à la sortie des matériaux*. Quand cette œuvre colossale approcha de sa fin,
1. Dion, LX, 11, dit que les eaux devaient s'écouler dans le Tibre, Tacite, Ann.,XU, .56 et Pline, XXXVI, 15, dans le Liris. Fabretti, dans le Syrttagmn de columna Traj., p. 398 et sqq, soutient, contrairement à Clavier, qu'il n'y a pas erreur de la part de Dion, mais que deux tentatives furent faites, l'une pour jeter les eaux du lac dans le Tilire, l'autre pour les conduire au Liris. C'est aussi l'opinion du gérgrapiie Sickler qui a si bien étudié les environs do Rome : <= Dm dem Tileris bei Rom mehr wasser zu zufiibren, unternalimesder K. Claudius durch (in mit dem kleinem fl.Imole
dix-neuf mille hommes montes sur vingt-quatre trirèmes donnèrent sur le lac la représentation d'un combat naval. De peur que cette armée condamnée à périr pour le plaisir du peuple ne tentât quelque coup désespéré, une autre, formée des prétoriens et des cavaliers de l'empereur, bordait le lac sur des esquifs couverts par un rempart où des catapultes et des batistes étaient dressf^es. Les combattants défilèrent devant le prince en lui jetant le cri des gladiateurs dans l'arène : « Salut, empereur, nous te saluons , nous qui allons mourir! » Claude, tout joyeux des bonnes dispositions de ces braves gens à bien faire les honneurs de sa fête , ne voulut pas être en reste avec eux : « Salut à vous! » répondit-il. Mais, à cette parole, ils jettent leurs armes, ils refusent de comliattre. « L'empereur, disent-ils, a prononcé leur grâce. » Et l'on vit Claude courir, dans son magnifique costume, le long du lac, menaçant les uns , suppliant les autres, et les décidant enfin à s'égorger. Quelle société, quels temps, que ceux où l'on réunissait sans peine, en un même lieu, dix-neuf mille criminels pour mourir dans une fête ! Évidemment nous ne pouvons juger ces hommes avec la rigueur de nos idées modernes sur les droits de la vie.
L'administration provinciale fut, comme sous Auguste et Tibère, vigilante, avec des intentions encore plus libérales. Des concussionnaires furent punis •, et, pour qu'on pût accuser toujours un gouverneur au sortir de charge , Claude se fit une loi de ne jamais donner de nouvelles fonctions qu'après un intervalle de plusieurs mois. Sou-
in verbindiing gesetzte? emiasarium.... » (I, p. 332). Tillemont, si exact, a commis la singulière erreur de parler d'un canal qui conduit depuis ce lac jusqu'à Rome, ouvrage d'une structure admirable et dont on voit encore aujourd'hui les restes (I, p. 209). Des éboulements empêchèrent l'émissaire de fonctionner et Néron abandonna l'ouvrage successoris odio (PI., XXXVI, 24). Une compagnie française a repris, en 183.5, l'œuvre de Claude, en donnant à !a galerie une section de 20 mètres carrés. Le canal Clandien, ouvert le 9 août 1862, ne fonctionne pas avec régularité, ce quia donné lieu, entre le gouvernement et la maison Torlonia, dernier adjudicataire de l'entreprise, à un procès qui est encore à cette heure pendant devant le conseil d'État (août 187r. — 1. Dion, LX, 24-23; Tac, Ann., XII, 22; Jos., A. J., XX, 3.
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vent il répéta dans le sénat qu'une bonne gestion était un service à lui personnellement rendu. « Ne me remerciez pas, disait-il à ceux qu'il nommait, ce n'est point une grâce que je vous ai accordée; nous partagerons ensemble le poids de l'empire, et je serai encore votre obligé si vous administrez bien ', »
Auguste avait voulu constituer, au milieu des nations soumises, une minorité romaine qui fût le point d'appui du gouvernement, minorité assez forte pour faire partout respecter l'ordre et que par ses lois il essayait de rendre digne de sa mission. Mais, avec ce système , on ne gouvernait encore que dans l'intérêt de Rome, de Rome pacifiée, je le veux bien, et ramenée, Auguste du moins l'espérait, aux antiques vertus. Etïort inutile ! car il ne prétendait à rien moins qu'à arrêter le mouvement du monde , comme si les empereurs eussent pu continuer l'aristocratie républicaine contre laquelle ils achevaient, par les supplices, les batailles de Pharsale, de Thapsus et de Philippes. Représentants malgré eux-mêmes d'intérêts nouveaux, ils remplissaient , à leur insu , le rôle que les circonstances leur imposaient et, tout en croyant ne veiller qu'à la paix publique, ils favorisaient une des grandes évolutions du monde. Auguste avait conseillé d'être avare des privilèges de la cité romaine-, et, dans le court espace de trentequatre ans, le nombre des citoyens avait presque doublé : au recensement de l'an 13, ils n'étaient que 4 937 000, plus de 17 000 000 d'âmes; lorsque Claude ferma le lustre, il en annonça 5 984 072, qui représentaient une population de près de 26000000% et un accroissement moyen annuel de 28 000 citoyens, soit moins d'un demi pour cent par an. Ainsi, l'œuvre d'assimilation avançait, mais très-lentement, et toujours au hasard, sans l'organisation qui eût formé de cette nation nouvelle une masse homogène. Même en établissant de temps à autre quelque colonie , en faisant çà et là quelques citoyens, on cédait à une nécessité qu'on
1. Dion, LX, 11.— 2. Euscbe et Tacite ne sont pas d'accord sur ce cliiflre.
ne comprenait point, et l'on ne savait pas, ce qui est le grand art des politiques, faire d'une force, qu'il était si facile de produire et de discipliner, un élément tout à la fois de progrès et de conservation. Claude en eut le vague sentiment; en plein sénat, à la face de ces nojjles qui oubliaient que leur laticlave cachait tant d'Italiens et d'étrangers, il rappela, avec une rare intelligence de l'histoire, comment Rome s'était formée ; il montra que la même loi d'extension continue et d'assimilation progressive qui avait fait la fortune de la république devait être le salut de l'empire. Cette question fut agitée, en l'an 48, à propos d'une pétition des principaux habitants de la Gaule chevelue qui, depuis longtemps alliés et citoyens, sollicitaient le droit de posséder aussi les dignités romaines. Beaucoup s'y opposaient; Claude, appuya vivement leur demande, et la faculté d'entrer au sénat fut d'abord concédée aux Édues; elle devait bientôt s'étendre aux notables de la Gaule entière*. L'aristocratie en garda rancune à Claude, et après sa mort exprima par la bouche de Sénèque sa haine contre l'ami des provinciaux. « Par Hercule, dit la Parque, je voulais ajouter quelques jours à sa vie pour qu'il fit citoyens ce peu de gens qui restent à létre; car il s'était mis en tête de les voir tous en toge. Grecs, Gaulois, Espagnols, Bretons même. Mais puisqu'il faut bien laisser quelques étrangers pour graine, qu'il soit fait comme tu l'ordonnes. » Ailleurs , il lui reproche « de n'être qu'un l)ourgeois du municipe de Plancus, né à Lyon, à seize milles de Vienne, un franc Gaulois. Aussi, comme il convenait à un Gaulois, a-t-il pris Rome-. » Sénèque voulait dire : pris les droits et les honneurs de Rome pour les donner aux Transalpins.
A l'égard des autres provinces les textes manquent; sans prendre à la lettre les exagérations haineuses de Sénèque, on peut cependant aftirmer que, dans une mesure un peu
1. Tac , Ann., XI, 23-25, et les fragments du discours de Claude trouvés à Lyon en 1528. 11 faut reconnaître que le discours refait par Tacite ne reproduit que d'assez loin l'original. — 2. Apokolokyntosis, 3.
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différente, la môme conduite fut partout suivie. D'après ce que nous rapporte l'historien Josèphe, Claude fut plus favorable encore aux juifs qu'à ses compatriotes des bords du Rhône. Ceux-là, moins ambitieux, n'enviaient pas l'honneur du laticlave ; mais, déjà répandus dans toutes les provinces orientales, ils s'y faisaient donner, malgré leur turbulence à Rome, le libre exercice de leur religion et de leurs coutumes, même l'exemption du service militaire. « Il est juste, leur écrivait-il, que chacun vive dans la religion de son pays*.» Mais lorsqu'ils voulaient consacrer l'or que de tous les points de l'empire ils envoyaient pour leur temple à augmenter les fortifications de Jérusalem, l'empereur arrêtait ces travaux, qui laissaient trop voir l'éternelle espérance de ce peuple indestructible ^ Les dieux des Grecs furent aussi honorés ; Claude fit reconstruire en Sicile le temple de Vénus Érycine et tâcha d'introduire à Rome les mystères d'Eleusis. Il persécuta une seule religion provinciale, celle des druides. ^ Cette aristocratie sacerdotale, qui cachait ses divinités et ses doctrines au fond des bois , n'avait pas accepté la paix qu'xVuguste lui avait offerte, à condition de revenir au grand jour, sous l'œil des magistrats romains, et de faire asseoir ses dieux dans l'olympe de Rome. Le polythéisme donnait dans les cités une place trop modeste à ses prêtres pour que l'orgueilleuse caste des druides s'en pîit contenter. Elle préféra la lutte; cette lutte sous Claude fut cruelle, car il n'eut point de pitié pour cette opposition qui troublait si mal à propos les discours qu'il préparait en faveur de la Gaule. Il abolit le culte druidique; il proscrivit ses prêtres; la mort les frappa, eux et leurs adhérents ; et ce devint un crime de porter même un signe qui rappelât leurs doctrines (43 de J. G.). Un chevalier de la Narbonaise périt à Rome de la main du bourreau, parce qu'on trouva sur lui le talisman druidique de l'œuf du serpent \
l.Jos.,A. J., XX, 1.— 2. Jos., A.J., XIX, 7.— 3. Suét., CL, 25. — 4. PL, XXIX, 3; XXX, 1; Suét., Claud. , 2b.
Cette lutte en entraîna une antre. Puisque Rome se prenait corps à corps avec le druidisme i)our le déraciner de la Gaule, il fallait qu'elle allât aussi l'abattre dans la Bretagne. Avec le système de tolérance habile suivi par Auguste , la conquête de l'île des Bretons n'était pas nécessaire. Mais les druides maintenant soumis à une persécution sanglante passaient en foule le détroit, et de là envoyaient à leurs anciens disciples de continuelles provocations. L'île devenait un foyer d'intrigues et de menaces que, pour la tranquillité de la Gaule, il fallait éteindre. Un transfuge montrait d'ailleurs cette expédition comme facile par les querelles intestines des tribus insulaires. Claude se décida à l'entreprendre (43). Les légions de la basse Germanie, effrayées d'une guerre qui depuis César avait mauvais renom, refusaient de partir. Narcisse vint de Rome les haranguer. Mais l'affranchi parut à peine sur le tribunal, que les soldats indignés lui crièrent : « Ah, voici donc les saturnales où les esclaves sont maîtres ! » Et saisissant leurs enseignes, ils suivirent leur général'. Plautius les partagea en trois divisions pour débarquer plus aisément. La côte ne fut pas même défendue. Les Bretons croyaient qu'ils n'avaient, comme leurs pères, qu'à harceler les Romains et à gagner du temps pour les forcer à fuir; mais la Gaule aujourd'hui soumise, et non armée comme elle l'était contre César, aidait à la conquête au lieu de la rendre impossible. Plautius suivit patiemment les Bretons au travers de leurs marais, au fond de leurs bois, dispersa leurs détachements, les poussa jusqu'à la Saverne, et gagna au bord de ce fleuve une bataille qui dura deux jours. Puis il tourna vers la Tamise, derrière laquelle les insulaires réunirent toutes leurs forces sous le commandement de Caractac, chef puissant et renommé.
Tout le sud de l'île était soumis ; c'était la première fois depuis Auguste que le dieu Terme avançait. Plautius réserva au prince l'honneur d'achever cette conquête. Sous
l.DioD, LX, 19.
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prétexte de difficultés qui nécessitaient sa présence, il l'invita à passer dans l'île. Claude s'y rendit, franchit la Tamise avec les légions, qui battirent le chef breton et prirent sa capitale, Camulodunura (Golchester). Les insulaires n'étaient point de force à tenir tète à un empereur romain ; ils demandèrent la paix, livrèrent leurs armes et, au bout de seize jours, Claude repassait en Gaule avec le surnom de El itannicus^.
Plautius , resté en Bretagne , y organisa une nouvelle province ^ Mais la domination romaine n'avait pas encore franchi cette barrière du pays de Galles où se sont toujours arrêtées les invasions victorieusement faites sur la côte orieutale, et le successeur de Plautius, Ostorius Scapula, trouva en 50 aux prises avec un soulèvement général des peuples de l'ouest. Les druides de liie de Mona réunirent autour du drapeau de l'indépendance politique et religieuse toutes les tribus établies derrière les montagnes qui traversent l'Angleterre du nord au sud. Le héros de la première guerre et le plus brave des chefs bretons, Caractac, qui avait préféré l'exil aux bienfaits de l'étranger, eut encore le commandement suprême. Au même moment, les Icènes, au sud de l'Humber, prirent les armes, et les Brigantes, peuple puissant (|ui dominait plus au nord, de l'un à l'autre rivage, préparèrent une défection. La province était enveloppée d'ennemis. Heureusement, il n'y eut point de concert dans cette triple attaque et les Icènes, forcés par les seules cohortes auxiliaires dans un camp qu'ils croyaient inexpugnable, les Brigantes soumis par un mélange de douceur et de sévérité, rentrèrent en repos. Une colonie de vétérans fut établie, pour veiller sur les tribus du nord, à Camulodunum, à proximité de la Gaule, afin d'être facilement secourue, et Ostorius put enfin aller chercher les peuples de l'ouest, dans les âpres montagnes des
1. Dion, LX, 20-21. Suivant Suétone, Claude n'eut pas à combattre. — 2. Kntre l'A von et la Saverne, Claude décerna à Plautius l'ovation, alla audevant de lui jusque hors de la ville et l'accompagna en marchant à sa gauche. Diou, LX. Suét., Claud., 24.
Ordoviques (le centre du pays de Galles). Caractac harcela quelque temps Tennemi, mais des deux côtés on souhaitait une action générale. Les Romains acceptèrent le champ de bataille choisi par les Bretons , un terrain descendant en pente douce de hautes montagnes et dont les approches étaient défendues par une rivière encaissée. Tant qu'on se battit de loin, les insulaires eurent l'avantage; mais lorsque les légionnaires, couverts par la tortue, eurent joint l'ennemi, le javelot et l'épée ouvrirent de larges brèches dans les rangs des Bretons qui n'avaient ni casques, ni cuirasses. Ils tombèrent en foule; leur chef, moins heureux, put fuir. Il alla demander asile à la reine des Brigantes, Cartismandua , qui le livra aux Romains. Le Vercingétorix breton conduit à Rome avec sa femme, sa fille et ses frères, y entra au milieu d'une fête pompeuse où l'on étalait ses dépouilles; il demanda sans lâcheté la vie, et, chose nouvelle à Rome, l'obtint*. Plus tard, quand il eut visité toutes les merveilles entassées au bord du Tibre, il s'étonnait de ram])ition de Rome. « Comment, disait-il, vous avez de si magnifiques palais et vous enviez nos pauvres cabanes !» (51 de J. G.)
Pendant qu'on triomphait à Rome, les Silures continuaient une guerre de surprises et d'embuscades qui coûtait beaucoup de monde aux Romains. Un jour ils enveloppèrent un corps laissé dans leur pays pour y construire des forteresses, et ils l'eussent écrasé, si Ostorius n'était accouru avec toutes ses forces. Une autre fois ils enlevèrent deux cohortes auxiliaires et distribuèrent à leurs voisins le butin et les prisonniers, qui allèrent rougir de leur sang les autels druidiques toujours debout dans l'île de Mena ; une légion même fut battue. Mais A. Didius, le successeur d'Ostorius, qui était mort dans sa charge, rendit le calme à la province, sans toutefois en étendre les limites; il se contenta, pour protéger les conquêtes de ses prédécesseurs dans le sud-est de l'île,