LES PAYS ALLIES OU TRIBUTAIRES ET LES PEUPLES VOISINS DES FRONTIÈRES
Les provinces n'étaient pas les seules possessions de la république. A des titres différents, Rome dominait encore sur de vastes régions qu'on nommait les pays alliés, parce qu'on leur avait laissé, avec les dehors de l'indépendance, une douteuse liberté'.
Tacite, parlant des rois qui avaient conservé leur trône en subissant l'alliance de Rome, les appelle, dans son grand style, velus servitutis imlrumenlum '■'. Mais Strabon dit plus simplement : « De tous les pays qui forment l'empire romain, les uns sont gouvernés par des rois; le reste, sous le nom de provinces, est immédiatement administré par les Romains. Il y a aussi des villes libres ; quelques pays enfin sont gouvernés par des dynastes, des phylarques, des prêtres, et reconnaissent la souveraineté de Rome, quoiqu'ils vivent conformément à leurs propres lois ^ » Ces princes étrangers, ces magistrats de cités libres, ces chefs nationaux qui se font les ministres de Rome, donnent de la force à son empire, sans augmenter ses dépenses , ce qui satisfait à la fois son avarice et son orgueil.
Le sénat, en effet, n'avait jamais aimé à multiplier ni les
1. Regiones ... dubiœ libertatis, Sénèque. — 2. Vetere ac jam pridem recepta populi Romani consuetudine; ut haberet instrumenta servitutis et reges. Agr., c. xiv.— 3, XVIII, p. 839.
armées, ni les fonctionnaires. Ayant à contenir et à défendre soixante-dix millions d'hommes avec quelques milliers de soldats et quelques centaines d'agents, il avait gouverné le plus possible par les indigènes. Et il avait eu raison, car le peuple romain n'était, au milieu des nations soumises, qu'une imperceptible minorité ; cette minorité si faible, il ne fallait pas l'user à force de la faire servir.
Agir ainsi n'était point astuce odieuse, mais prudence. Tacite lui-même dit en un autre endroit : « On rendit aux Rhodiens la liberté qui leur avait été déjà souvent reprise ou confirmée, selon qu'ils avaient bien mérité de Rome par leurs services, ou compromis la paix publique par leurs discordes intestines K » Rome, d'ailleurs, maîtresse incontestée du monde, n'en était plus réduite aux combinaisons machiavéliques qu'elle avait pu employer aux jours de sa faiblesse. Ces rois qu'elle conservait ne commandaient qu'à des populations dociles et peu nombreuses ; qu'elle dise un mot et ils tomberont, sans même exciter un murmure, car ils ne sont, tout le monde le sait, que des proconsuls romains ^ Comme elle a souvent laissé leurs lois aux républiques de la Grèce, elle laisse les chefs qu'ils préfèrent aux peuples habitués à l'autorité d'un roi ou d'un prêtre, surtout aux tribus nomades, qui n'avaient point de villes par où Rome pût les saisir.
Tout son empire était donc ainsi divisé : d'un côté, les pays directement gouvernés par elle; de l'autre, ceux qu'elle faisait administrer par les nationaux. Les premiers étaient les contrées, comme la Gaule et l'Espagne, où les vainqueurs n'avaient pas trouvé, au milieu de mille États barbares, de gouvernement local assez fort pour leur ré-
l. Ann.. XII, .58. — 2. Quelques-uns de ces rois se disaient les procurateurs du peuple romain. « Micipsa pater meus moriens praecepit uti re- «gnum Numidiœ lantummodo procurationem existumarem meam, cEeterum «jus et imperium pênes vos esse. » (Sali., B. J., 14). Le roi Cottius s'appelle dans son inscription prafectus ciritatum....
pondre de la soumission du pays. Là ils avaient été obligés de faire eux-mêmes leurs affaires, d'organiser l'adminislration, de percer des routes, de fonder des villes. Dans la Grèce d'Europe et d'Asie, ils continuèrent à parler de la liberté hellénique, mensonge qui leur avait tant servi ', et pour s'éviter l'ennui d'une intervention continuelle au milieu de populations querelleuses et bavardes, ils trouvèrent commode, malgré l'érection des pays en provinces, de conserver l'autonomie à un grand nombre de cités.
Plus loin, vers l'Arménie et l'Euphrate, il y avait à faire la police des frontières; qui pouvait mieux s'en charger, si loin de l'Italie, que les gouvernements indigènes'? Par les rudes leçons de SylJa et de Lucullus, de Pompée et de César, ces princes avaient appris quelles étaient la force de Rome et leur propre faiblesse. Ils acceptaient donc leur rôle avec résignation ; et l'hérédité leur étant à peu près laissée', ils considéraient leur royaume comme un patrimoine, où ils avaient intérêt à maintenir l'ordre et la sé-
1. Voy. le P' vol., p. 453. — 2. Strabon dit expressément : « Les Romains ontjugé plus convenable de soumettre ]a Cilicie Trachée à des rois que de la gouverner eux-mêmes par des officiers chargés d'y tenir les assises, et qui n'auraient pu être ni toujours présents, ni accompagnés de troupes. » Voy. dans Suét. [Oct., 48) la conduite d'Auguste à l'égard des rois alliés. 11 ne fit que continuer en ceci la politique de la république. — 3. Sauf consentement du sénat, plus tard de l'empereur (Jos., A. J., XVI, 9, 4). Ils payaient souvent un tribut et devaient en cas de guerre des auxiliaires Sali., Jug., 31. App., B. C, V, 75; Cic, ad Ait., Il, 16'. L'histoire d'Hérode, racontée en détail par Josèphe , montre quelle était la condition de ces rois. Ils n'avaient pas le droit de faire la guerre, de disposer de leur succession et de leurs enfants, sans la permission de l'empereur, et le serment d'obéissance qui leur était prêté par le peuple en renfermait un autre de fidélité à l'empereur. Voyez en preuve l'expédition contre la Trachoniiide, le jugement des deux fils d'Hérode, l'assemblée de Béryte, et pour le serment de fidélité à l'empereur, A. J., XVII, 2, 4. Lisez au livre XIX, 8, les dures paroles du gouverneur Marsus à six rois venus au-devant de lui. Ces royaumes indépendants étaient donc considérés comme faisant partie intégrante de l'empire tout comme les villes libres; et quand un dénombrement était ordonné pour l'empire, on comptait aussi leurs habitants {Évang. selon saint Luc, chsip. ii, 1). Sur cette question, voyez Huschke, Ueber den ^«r Zeit der Gclurt Jesu Clirisli yehaltetien Census, p. 100-112. — Les rois Juifs ne frappaient que de la monnaie de cuivre (Cavedoni, A'^u-
curité, en veillant pour Rome sur les mouvements des nations voisines.
Rois et dynastes d'Asie Mineure. — Les provinces occidentales n'avaient pas, avons-nous dit, de gouvernement indigène, et l'Afrique venait de perdre tous les siens; ce n'était qu'en Thrace que l'on commençait à trouver des rois alliés, qui s'étaient partagés prudemment, dans les guerres civiles de Rome, entre les deux partis, afin que l'ami du vainqueur sauvât celui du vaincu. Rhœscuporis avait ainsi servi Brutus, et son frère Rhœscus les triumvirs, qui pardonnèrent au premier en faveur du second. Ces relations introduisaient dans le pays quelques habitudes romaines; mais les Thraces n'en restaient pas moins des Barbares malgré les vers latins de Cotys'; et dans l'Hémus habitaient des peuplades misérables et féroces, qui devaient à leurs continuels brigandages le surnom de bandits '. Les couleurs dont Hérodote et Thucydide peignaient ces peuples quatre siècles auparavant, sont encore vraies, car Tacite emploie les mêmes. Ils se tatouaient le corps, achetaient leurs femmes et souvent vendaient leurs enfants. Ils regardaient comme indigne d'un guerrier de labourer la terre, et ne connaissaient d'autres sources de gain que la guerre ou le vol. Ils immolaient à leur dieu, que les Grecs appelaient Hermès, des victimes humaines ; et le sanctuaire d'une autre de leurs divinités s'élevait au centre d'une forêt profonde, sur la plus haute cime du Rhodope. De telles mœurs ne font pas les peuples nombreux et forts. La Thrace, mal peuplée, est encore une gêne, mais n'est pas un péril. Quand les peuples barbares dégénèrent, quand ils perdent leur sauvage énergie, la chute est plus prompte, plus irrémédiable que pour les nations civilisées. Les Thraces
ismatica biblica, Modena, 1850, p. 52. Les rois de Thrace et du Bosphore frappaient de la monnaie d'argent. — 1. Ovid., Pont. II, 9. Voy. Histoire des rois de Thrace et de ceux du Bosphore cimmérien, par Cary, 1752. — 2; Eutrop, VI, 8.
de Thucydide étaient à redouter, ceux de Tacite ne sont que misérables*.
En Asie, plus de la moitié des domaines de la république avait gardé ses chefs nationaux. La Gappadoce, grande plaine glacée l'hiver, brûlante l'été, çà et là marécageuse, et en beaucoup d'endroits imprégnée de substances salines qui arrêtent le développement de la végétation, était riche pourtant en grains, mais privée de bois et d'arbres à fruit. Elle manquait de villes, par conséquent d'industrie^ et, en échange, elle avait beaucoup de châteaux forts % d'où les rois, leurs amis et les nobles tenaient dans l'obéissance une population lourde, sans énergie, aussi mal famée à Rome qu'à Athènes, et qui avait grandement scandalisé les Romains, en refusant naguère la liberté qu'ils lui offraient ^ Ses rois cependant n'usaient pas envers elle d'une autorité bien paternelle. Quand leurs revenus baissaient, ils fai-saient volontiers, pour couvrir le déficit, la traite de leurs sujets'. Un des derniers, le frère de cet Ariobarzane que les exigences usuraires de Pompée et de Brutus rendaient un si pauvre prince, s'était plu un jour à boucher une des issues du Mêlas, et avait changé en un lac toute
1. Hérod., V, 3-9; VII, 116; IX, 119. Thucyd. , II, 100; VU, 29-30; Xénoph., Anah., VII, 2, 38; Tacite, Ann., II, 66; IV, 46. — 2. M. Ch. Texier donne à cette plaine cent vingt lieues de long sur cinquante de large. La neige couvre la terre pendant plusieurs mois chaque année. Cf. Bulletin de la Société de Géographie, 2' série, t. X, p. 360-373. « Il y fait plus froid que dans le Pont, » dit Strabon (liv. XII). Aussi le teint des îiabitants était-il plus blanc que celui des Syriens, avec lesquels ils avaient communauté d'origine, et on les appelait Leuco-Syriens pour les distinguer des Syriens véritables. Héi'odote fait des Cappadociens des Syriens; Moïse de Khoren (1. I, chap. xiii) les rattache à la population arménienne, dont ils parlaient la langue, c'est-à-dire à la population aryenne. Au reste, ils subirent avec la plus grande facilité l'influence de la Perse. Strabon remarque (1. XV, p. 733) qu'il y avait une grande multitude de mages dans la Cappadoce, et que les temples des dieux de la Perse y étaient très-multipliés. — 3. Sur les dix préfectures de la Cappadoce, deux seulement avaient des villes. Strab., XII, p. 537.— 4. Justin, XXXVIH, 2. Cf. Observations sur l'histoire et les monuments de Césarée en Cappadoce, par l'abbé Belley. Ilist. de VAcad. des Inscript., t. XII, p. 124-148, et t. XXXV, p. 624-639, et le travail plus récent de Hisely, de Historia Cafpadociœ, 1836. — 0. Mancipiis locuples ecjet xris Cappadocum rex. Rot., Ep., I, vi.
une immense plaine. Il voulait se faire une mer Egée au milieu des terres, avec des îles disposées en cercle comme les Cyclades, Mais le fleuve rompit ses digues et inonda les terres des Galates. Ceux-ci se plaignirent au sénat, qui fit payer à Ariarathe cette fantaisie royale trois cents talents.
Le premier personnage de l'État était, après le roi, le grand prêtre de Ma, nommé à vie avec les privilèges de la souveraineté, et toujours choisi dans la famille royale. A Comana, six mille esclaves des deux sexes étaient attachés au service du temple, qui possédait des revenus considérables ^ Celui de Jupiter, dans la Morimène, en avait trois mille, avec un revenu annuel de quinze talents pour le pontife, qui tenait le premier rang après le grand prêtre de Comana. Cette population, fort superstitieuse, se partageait, comme on voit, entre ses rois, ses nobles et ses prêtres, docilement soumise à tous. Antoine avait, en l'an 36, chassé Ariarathe et donné sa place à Archélaus-.
Près des Cappadociens habitaient les Galates, autrefois divisés en trois peuplades qui chacune formaient quatre tétrarchies. Les douze tétrarques et les juges expédiaient les atTaires ordinaires; mais quand il s'agissait d'un meurtre, un jury de trois cents guerriers se réunissait à l'ombre des chênes et prononçait. Cette organisation, souvenir de la première patrie, s'était peu à peu modifiée : chaque tribu n'avait plus eu qu'un chef, puis tout le peuple s'était partagé entre deux princes; plus tard encore Déjotarus avait été proclamé seul roi. Quelque temps avant Actium, Antoine, comptant peu sur le vieux monarque, avait donné à son général, Amyntas, une partie de la Galatie avec les régions montagneuses et infestées de brigands qui s'étendent au sud jusqu'à la mer de Chypre ^ Ils n'en firent pas
I. Appien (B.M., 114) dit de ce sacerdoce ôuep èitI ôuvasTsia [îaiTi),ixri . CL Cic, Ep. fam., XV, 4. Il y avait un troisième pontife fort riche à Zéla. — 2. Dion, XLIX, 32. — 3.LaLycaonie, une partie de l'isaurie, de laPamphylie, de la Pisidie , de la Phrygie Parorée et la Cilicie Trachée. Amyntas entretenait plus de trois cftnts troupeaux danslaLycaonie. Quant à l'isaurie, elle était,
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moins défection la veille de la bataille, et par cette trahison sauvèrent leur couronne, qu'Auguste leur laissa. Pessinonte, si célèbre à cause de son temple de Cybèle, n'avait plus l'image de la déesse, depuis longtemps tranférée à Rome, et ses grands prêtres avaient perdu l'autorité et les immenses revenus qui les rendaient égaux aux rois. Son commerce seul lui restait, grâce à sa position au centre de la péninsule '.
Durant une expédition des Parthes dans l'Asie Mineure, un rhéteur avait sauvé la ville de Laodicée. Son courage et son éloquence furent magnifiquement récompensés. Antoine, si prodigue du titre de roi, le plaça bien cette fois, en le donnant à Polémon, le fils du rhéteur, avec la garde de toute la frontière orientale, depuis le Pont-Euxin jusque vers la Cilicie'. Polémon se montra si habile, qu'Auguste ne songea pas à punir de l'amitié d'Antoine un homme qui se chargeait de surveiller, pour le compte de l'empire, les rois de l'Arménie. 11 conserva aussi le prince de Samosate, qui, dans l'angle compris entre le mont Amanus et l'Euphrate, rendait les mêmes services au sujet des Parthes; mais il dépouilla dans la Cilicie orientale les fils de Tarcondimotos, qui s'était fait tuer à Actium, dans les rangs des Antoniens ".
En Syrie, Damas avait reçu garnison romaine, mais la province renfermait une foule de chefs arabes ou juifs, les uns pillards insoumis, les autres se partageant entre les Romains et les Parthes, suivant l'occurrence, les meilleurs étant toujours d'une fidélité douteuse. Un d'eux est arrivé à une triste célébrité : je veux parler d'Hérode^
Hérode et les Juifs. — Pour devenir maître d'un Etat de
comme au temps de Servilius Isauricus, un repaire de bandits, contre lesquels il faudra qu'Auguste envoie lui-mêrae une expédition. Tac, Ann., 111,48. — 1 . Dion, XLIX, 32. Strab., XII, 569. App., B. C, 7.'i. — 2. Le Pont Polémoniaque, qui descendait au sud jusqu'aux sources de Tlris, formait un triangle dont les points extrêmes étaient Zéla, Polémonium et Trapézonte. .Strab., XII, 577. — 3. Strabon, XIV, p. 674, Dion, LI, 2; LIV, 9. Il reste des médailles de Tarcondimotos I"avec le titre de paaiXeû; (Eckhel, D. N., III, p. 82). —4. Strabon, XVI, p. 748. Réunion de la Judée à la province de
trente à (juarante lieues de long, cet usurpateur avait déployé plus de bravoure, d'adresse et de cruauté, plus de vices et de talents qu'il n'en eût fallu pour la conquête d'un empire. Mais Hérode avait affaire à une race indocile et opiniâtre qui ne se laissait vaincre que par celui qui pouvait l'écraser, et il l'avait domptée par les supplices. Il était d'un pays et d'une époque où l'on donnait, où l'on recevait la mort avec une facilité qu'heureusement nous ne comprenons pas ; et, de tous ceux qui eurent alors ce triste droit du sang, personne n'en abusa comme lui. Ses amis, ses proches même périrent; sa femme, la belle Mariamne, fut décapitée; il lit étrangler deux de ses fils, et cinq jours avant sa mort, il ordonna encore le supplice d'untroisième. Sûr de la haine du peuple et voulant cependant que sa mort fût pleurée, il réunit dans l'hippodrome de Jéricho les principaux de la nation et commanda qu'on les tuât dès qu'il aurait rendu l'esprit, afin que le deuil et un deuil véritable fût dans tout le pays ^ Mais l'Orient fait bon marché de la vie; il aime la force et la magnificence; Hérode, qui savait effrayer et éblouir, régna trente-cinq ans et reçut le titre de Grand.
Il descendait d'une race odieuse aux Juifs; son père, l'Iduméen Antipater, avait détrôné, avec l'appui de César, le dernier des rois Machabées, Jean Hyrcan ; et lui-même il devait toute sa fortune à Antoine. Après la bataille d'Actium il se rendit à Rhodes auprès du vainqueur et lui avoua noblement son amitié pour son bienfaiteur. Octave, fatigué de bassesses, prit plaisir à rencontrer enfin un homme de cœur ; il lui laissa son royaume, qu'il augmenta même de tous les dons faits àCléopatre aux dépens delà Palestine 2. C'était du reste la vieille politique du sénat, favorable de-
Syrie par Pompée, en 63 (Jos. , B. J., I, 7, 7) . Hyrcan , frère du dernier roi, reste seulement en Judée comme àp/iepeùç et âevâp/ri; (Jos., XIV, lo, 2)' Son neveu ÂrisloLulcle renverse et prend la couronne, 40 (/d. , ibid. 13, 3) ' mais est pris et exécuté par Sosius (Dion, XLIX, 22,. Hérode est mis à sa place. 38, par Antoine, et une légion tient garnison dans Jérusalem (Dion XLlX, 22). — 1. Josèphe, Ant. Jud.. XVIII, 8, et B. J , 21. — 2. Jos., .1.' J.y XV, 7, Gadara, Hippos, Samarie, Gaza, Antliédon, Joppé et la Tour de
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puis deux siècles à ce petit peuple, dont le pays, placé sur la grande route de l'Egypte, était comme une forteresse naturelle entre le Nil et l'Euphrate, un poste avancé contre les Parthes, les Arabes et la turbulente Alexandrie.
Peut-être à l'intérêt politique s'était-il joint un respect involontaire pour les doctrines si pures du culte raosa'ique. Strabon les admire, et, malgré son mépris hautain pour un peuple qu'il connaît mal, le superstitieux Tacite leur rend hommage *. Quand Pompée prit Jérusalem, il respecta religieusement les trésors du temple^; Agrippa y sacrifia, comme autrefois Alexandre, et les gouverneurs que Rome envoya aux Juifs, loin de s'offenser du zèle souvent intolérant de ce peuple, relevèrent l'éclat de ses fêtes en y associant l'autorité impériale'. Un signe plus certain, ce sont les privilèges accordés aux Juifs déjà répandus en grand nombre dans toutes les provinces : l'égalité avec les habitants des villes où ils étaient établis, sans l'obligation de
Straton, plus la Trachonitide, la Batanée et l'Auranitide. Cf. Becker, III, i, p. 187, 11° 1310. — 1. Strab., XVI, ii, p. 760. Tacite [Hist., V, 5) parle magnifiquement de la manière dout ils avaient conçu la Divinité : SIente soJa, unumque iiumen intelligunt.... summum illud et cvternum, neque mutahile, nequeinteriturum. — 2. Josèphe {B.J., I, 6) parle de l'admiration dont Pompée fut frappé en voyant les Juifs s'abstenir de combattre le jour du sabbat, malgré lesplus grands dangers, par respect pour lenrslois. Mais il faut faire la part des exagérations patriotiques de Josèphe. — 3. Durant la fête de Pâques, les soldats romains en garnison à Jérusalem étaient places à la porte du temple (Jos., B. J., II, 20). Ponce Pilate avait fait venir à Jérusalem une légion avec ses enseignes; sur les instances des prêtres, il consentit à renvoyer les drapeaux à Césarée pour ne pas blesser les yeux des Juifs par des images que leur religion réprouvait (Jos., B. J., II, 14). Tibère lui ordonna encore d'enlever de Jérusalem les boucliers doiés qu'il y avait fait placer et dont les inscriptions, i enfermant des noms de divinités païennes, étaient un sujet de scandale pour les Juifs (Phdon, de Legatione ad Caium, p. 1033). Même sous Néron, un lieutenant du gouverneur de Syrie, étant venu à Jérusalem faire des informations sur un commencement de révolte, a monta dans le temple, dit Josèphe {B. J., II, 28) , et y adora Dieu et les iiaints lieux sans entrer plusavantque notre religion ne le lui permettait. » Enfin les officiers de l'empereur offraient chaque année des victimes en son nom. Quand les Juifs révoltés sous Néron veulent qu'on les refuse, les sacrificateurs crient à l'impie ;é et invoquent l'exemple de tous les temps, les dons oiTertspar les étrangers dans le temple, et qui en formaient le principal ornement, etc. Id: ibid., 31.
contribuer aux charges de la cité ; la permission d'observer partout leurs lois et leurs fêtes ; même l'exemption du service militaire*.
Chef de ce peuple, Ilérode profita habilement pour luimême de ces traditions de la politique romaine; il obtint la faveur d'Auguste, qui le chargea de débarrasser de brigands les environs de Damas. Mais un jour que le roi juif poursuivit les bandits jusque sur les terres des Arabes naDatéens, l'empereur crut à une expédition sérieuse, à des projets de conquête, et réprima durement l'ambition de son vassal. « Jusqu'à présent, lui écrivit-il, je t'ai traité comme un ami; à l'avenir je te traiterai comme un sujet^ » Hérode s'humilia.
Cependant, pour plaire au maître, il n'épargnera rien : statues, temples, villes de marbre seront élevés en son honneur sous les yeux des Juifs indignés de ces nouveautés sacrilèges; mais, imbu des mœurs grecques, Hérode n'était plus un prince Israélite. Il pensionnait des poètes à Rome, il distribuait des prix aux jeux d'Olympie', il adorait la divinité des fondateurs de l'empire, et, en même temps, il effaçait l'une après l'autre toutes les institutions chères à son peuple ; le souverain pontificat et le synédrium étaient avilis, les lois nationales étaient méprisées, et la terreur planait sur toutes les têtes fidèles à l'ancien culte.
Mais les Juifs n'étaient pas seulement en Judée. Ce petit peuple avait pullulé avec une incroyable fécondité, et pour
1. Jos. , Ant. Jud , XVI, 4, et le chap. 10 tout entier où sont rapportés plusieurs édits : de même au livre XIX, 4 et 6, où un édit de Claude rappelle l'égalité qui doit exister entre les Juifs et les Grecs.... (7u,airo),iT£-J£ff9ai ToTç "E'Oriai; seulement il faut se souvenir que l'authenticité de ces édits, aux moins dans quelquei-unes de leurs parties, a été fort compromise par la critique. Voy. Egger, Examen des historiens d'Auguste, p. 192 et sqq; César avait remis aux Juifs le tribut de la septième année ou année sabbatique durant laquelle ils prétendaient ni semer, ni moissonner. — 2. Josèphe (Ant. Jud., XVI, \b) en l'an 6 avant J. C. 11 rebâtit vers lan 24 avant J. C. Samarie, où il éleva un temple magnifique et à laquelle il donna le surnom de Sébaste, Augusta (Jos., Ant. Jud.. XV, 8, 5). Les constructions d'Herode à Césarée sont de l'an 9 avant Tère vulgaire. — 3. Il fut nommé intendant perpétuel desjeui. Josèphe, B, J., I, 21, 12.
lui la dispersion était commencée. * Il serait difficile, dit Strabon, de trouver un lieu sur la terre habitable qui ne les eût reçus et où ils ne fussent fermement établis. A Alexandrie, ils occupent une grande partie de la ville et ils y forment comme une république vivant sous ses propres lois. » A Cyrène, en Asie iMineure, dans la Tlirace, dans les îles, à Gorinthe, ils étaient en grand nombre, même à Rome, où ils firent éclater tant de douleur à la mort de César'. A Babylone, Hyrcan en trouva toute une tribu. A Séleucie,plus de cinquante mille furent tués en une fois-; autant seront égorgés à Alexandrie, sous Néron \ Dès le temps de iMitliridate,ceux d'Asie Mineure étaient assez riches en numéraire pour envoyer à Cos, en dépôt, huit cents talents. Tous les ans le temple de Jérusalem recevait leurs offrandes , une double drachme fournie par chaque émigré ''; car, avec l'indomptable ténacité de leur race, c'était vers le temple de Salomon que se tournaient leurs prières, quand ils ne pouvaient venir eux-mêmes y célébrer leurs rites. A une fête on en compta trois millions dans la cité sainte.
Chose étrange, deux petits peuples, tous deux partis d'une terre stérile, tous deux d'une inépuisable fécondité, couvraient et se disputaient déjà l'Orient. L'histoire des voyages apostoliques de saint Paul nous montre des synagogues s'élevant dans toutes les cités, en face de l'école grecque, comme si les deux civilisations allaient à la rencontre l'une
1. 11 y avait plus de huit mille familles juives à Rome en Tan 4 avant J. C. (Jos., A. J. , XVII, 12), et ils y étaient déjà des le t^mps des Machabées, car à cette époque on les eu chassa comme adorateurs de Sabazius. (Cf. Philon, par Uelaunayl. Il yen avait en Crète, à Mélos, àPouzzoles, dans la Thébaïde, etc. A Cyrène, ils étaient en si grand nombre, qu'ilsformaient une des quatre classes de la population. Jos., A. J., XIV, 7, 2. — 2. Jos , A. J., XVI II, 9. — 3. Jos., iJ. J., Il , 18, 7 et 8. A Péluse, ils étaient si nombreux qu'ils purent ouvrir sans opposition les portes de la ville à Gabinius (B. J., I, 6). rhilon {adv. Flacc, p. 971, C, édit. Paris., 1640) estime qu'il y avait un million de Juifs en Éfîypte. 'ETti^xâuevo; 4>).âxxo!:.... ôti.... oùx ànoôio-jsi u.upiâôtov iy.aTOV, oi tyiv 'A/.eÇdtvôpetav xai tt.v yo'pav 'lovôaîoi y.aTO'.xoOvTe:. Il dit (Lcf). ad Caiim, y. 10;>3, D) qu'd y eti ava t un grand nombre à Babylone et dans les satrapies voisines. Il ênumère (p. 1031-2) les lieu.x oii ils se sont répandus. — 4. C;c. pro Flaccu, 28.
de l'autre. Les Juifs pénètrent en Grèce jusqu'au pied du Parthénon, d'où ils menacent la fille de Jupiter, et la civilisation grecque avance triomphante jusqu'en Judée, où elle consacre à Pan et aux Nymphes l'antre d'où sort le Jourdain*. C'est en grec que les apôtres annonceront la nouvelle loi des Juifs; en grec aussi que les Septante ont déjà traduit l'ancienne et que leurs successeurs vont la défendre. Mais avec la langue de Platon bien des idées platoniciennes ont pénétré dans ce monde mosaïque si longtemps fermé; et, à ne regarder qu'à la surface, il semble que le polythéisme et le judaïsme sont déjà près de s'entendre, puisque les hommes éminents de la Grèce et de Rome ne croient plus guère qu'à un seul Dieu et que Josèphe et Phi- Ion sont, comme leurs descendants, des philosophes déistes bien plus que des docteurs de la loi.
Mais la foule n'accepte pas sans de cruels combats ces compromis qui se font au-dessus de sa tête entre les grandes intelligences, et des flots de sang couleront avant que l'accord s'établisse.
Dans leurs colonies les plus lointaines, les Juifs vivent à part, de mille industries parfois suspectes, et, malgré leur apparente humilité, pleins d'orgueil pour la pureté de leur race et de leur croyance, pleins de mépris pour ces populations lettrées, artistes, légères et rieuses qu'ils exploitent en se courbant devant elles.
En Judée même, la répulsion que la masse des Juifs éprouvait pour les idées étrangères, s'augmentait de toute la haine excitée par un prince qui s'était fait le représentant
1. A Banias (Panéas), à l'extrémité septentrionale de la Galilée. Strabon dit (XVI, p. 759) : « Antiochus le philosophe était d'Ascalon. Gadara a vu naître Philodème Tépicurien, Méiéagre, Ménippe le satirique et Théodore le rhéteur. » Cf. Étien.de Byz. ad v. 'A(7xâ),<i)v. Hérode allait bâtir Césarée, ville toute grecque. Cependant les deux peuples ne s'aimaient pas. La cause de cette h^ine n'était pas seulement dans l'opposition des doctrines et des cultes, les Grecs étaient encore jaloux des privilèges conférés aux Juifs par les Romains et reprochaient aux premiers de ruiner le pays qu'ils habitaient par les exportations d'argent qu'ils faisaient chaque année pour Jérusalem.
d'une union réputée sacrilège et qui tenait ce peuple, à la tête dure, sous un despotisme inexorable. Aussi la Judée se trouvait-elle dans un étrange état moral. Les esprits y étaient agités d'une fermentation singulière, que l'immense ébranlement causé parla chute de la grande république accrut encore. On se sauvait du présent par les illusions de l'avenir; les prophéties mazdéennes sur le Libérateur qui avaient pénétré de la Perse dans la Palestine fortifiaient, en la précisant, l'ancienne croyance au Messie, et les livres aporalyptiques annonçaient la prochaine venue du règne glorieux et saint d'un fils de David*. A Jérusalem, six mille Pharisiens avaient refusé le serment de fidélité à Hérode et prédisaient l'avènement d'un roi qui accomplirait des miracles'.
Ce maître, tout l'Orient l'attendait, et, dans la Judée, plusieurs se croyaient appelés à réaliser la prophétie. C'était donc à Jérusalem, en face du roi grec assis dans la chaire de David, qu'allait s'engager le combat des croyances; c'était là, à défaut d'Athènes, de Rome et d'Alexandrie, livrées aux jeux frivoles de l'école ou de l'amphithéâtre, que s'était réfugiée la vie morale du monde ancien. On l'en verra bientôt sortir et relever l'âme humaine, mais aussi aider à la ruine de l'ancienne société et du nouvel empire.
Pour compléter cette étude du monde romain, il nous reste à passer en revue les peuples qui bordaient la fron-
1. Le Messie n'était pas seulement attendu par les Juifs qui s'étaient répandus dans toute l'Asie occiiJentale. mais par les adorateurs d'Ormuzd, dont le triomphe était annoncé par le vendidai et la plupart des écrits religieux des Mazdéens. C'est du mélange des idées contenues dans les chants des prophètes hébreux avec les doctrines persanes que sont nées les Apocalypses, dont la première est le livre de Daniel, la dernière ou du moins la plus fameuse, celui de saint Jean. Cf. Michel Nicolas, Doctrines religieuses des Juifs durant les deux siècles antérieurs à Vère chrétienne p. 2i)6 et suiv. — 2. Karà "/etpa yip èxEivo) Ta nâvca elvat, etc. Jos., --1. J., XVIf, 3. Voyez dans Joscphe {Ànt. Jud. et B. J.) les troubles qui éclatent en Judée à la mort d'Hérode; un berger se déclara roi, un ancien serviteur d'Hérode prit aussi ce titre, il ne fallut pas moins de trois légions à Varus avec les troupes auxiliaires des rois voisins pour apaiser ces désordres. Il fit crucifier deux mille Juifs.
tière de l'empire et qui seront incessamment mêlés à son iiistoire, quelques-uns même compris dans ses limites;
Brrious. — La Bretagne se rattachait à la Gaule par sa population de même origine, ses d^'uides affiliés à ceux du continent et quelques relations de commerce, mais pas encore par la dépendance politique. Malgré sa double expédition, César s'était contenté d'un faible tribut, que les insulaires avaient vite oublié de payer. Octave, après quelques menaces, renonça tout à fait à cette mauvaise créance, ayant reconnu que la conquête de la Bretagne était moins nécessaire que le proconsul ne l'avait pensé à la sécurité de la Gaule'.
Mais César avait deviné juste pour l'est. Au delà du Rhin, il y avait un péril toujours à craindre, parce que les tribus qui se pressaient le long du fleuve étaient la tête de colonne du monde barbare, en marche depuis des siècles vers les pays de l'Occident ^ Jamais les Gaulois n'avaient su défendre le passage du fleuve ^; les Belges, les Cimbres l'avaient franchi, et les Suèves avaient eu quelque temps une province en Gaule. Les cent vingt mille guerriers d'Arioviste étaient l'avant-garde de ce grand peuple, dont les tribus s'étendaient des sources du Danube jusqu'à la mer Baltique. Aussi la victoire de César n'avait pas ébranlé sa puissance; et c'était devant lui que fuyaient, au nombre de quatre cent mille, les Usipiens et les Tenctères, quand ils rencontrèrent encore les légions du proconsul, qui les rejetèrent, après un furieux massacre, sur la rive droite du Rhin. Nous avons vu les mesures prises par Agrippa pour prévenir le retour de ces tentatives: mais l'habileté des chefs, le courage des légions et toutes les précautions défensives ne feront que retarder le péril. En venant se heurter à la Germanie, Rome y a trouvé une guerre qui, commencée au bord du
1. Strabon, écho, en cet endroit, de la politique d'Auguste et do Tibère dit : « On estime que ce que les insulaires payent dedroils sur nos marchandises dépasse ce que rapporterait un tribut annuel, déduction faite de la solde des troupes nécessaires pour t^arder lîle et y lever l'impôt. » — 2. Quum videret Germanos tam facile impelli ut in Galliam venirent. Caesar IV, 16. — 3. Germanos consuescere Rhenitm transire. Caesar, I, 33.
Rhin avec Arioviste, ne finira qu'aux rives du Tibre, avec Alaric.
(krmains cl Daces. — Les légions n'avaient pas encore assez sérieusement inqujété les Germains pour que ceux-ci eussent organisé déjà la résistance et, sous la menace de l'invasion, rapproché leurs tribus. Dans leurs plaines sans limites et sous leurs forêts séculaires, dont une seule avait une longueur de soixante journées de marche, fermentait un chaos de peuplades sans liens et sans projets, insaisissables, parce qu'elles n'avaient point de villes; invincibles, parce que le souffle énervant de la civilisation romaine ne les avait pas encore touchées '.Chez les Germains, point de superstition grossière qui avilît et comprimât 1 ame, ni de ces représentations figurées des dieux qui les dégradent, en faisant voir et toucher ce qui ne doit être ni touché, ni vu ; ils adoraient cette nature qu'ils aiment tant encore, la terre, les sources, les montagnes et les grands bois si pleins de mystère et de religieuses émotions. Point de caste sacerdotale^ ni d'aristocratie guerrière qui les tînt sous le joug; leurs prêtres étaient souvent leurs chefs mêmes, et ces chefs étaient élus parmi les plus braves. Les rois seuls, choisis dans des familles consacrées, devaient cette dignité à leur naissance'; mais, simples représentants de la tribu, ils n'avaient guère d'autre prérogative que de maintenir l'unité nationale; le conseil des chefs, puis le peuple, examinait les plus importantes affaires, et l'on décidait par le
1. r On les vaincra, dit Tacite {Germ., 23), moins par le? armes qu'en développant leurs vices. » — 2. Le chef de famille consultait le sort tout comme le prêtre de la cité, et le roi ou le chef prenait avec celui-ci les auspices pour les affaires publiques. Si la religion avait des serviteurs particuliers, elle n'était donc pour personne un monopole. Cf. Tac, Germ., 10. Quelques historiens ont même cru que les Germains n'avaient point de prêtres distincts de leurs chefs. César dit expressément qu'ils n'avaient ni corps sacerdotal ni sacrifices, et Tacite qu'ils n'avaient ni temples ni simulacres. Au temps de cet écrivain ils n'avaient pas encore reçu le culte de Wodan ni la mythologie et les traditions héroïques de l'Edda et des Niebelungen. — 3. Regps ex itohilUate , duces ex virtute mmunl. Id , ibid., 7. Il y avait cependant une sorie de noblesse héréililaire acquise par les grands services. Ibid., 13.
suffrage des armes, en frappant les glaives contre les boucliers*.
Ainsi, ni la religion, ni l'organisation sociale n'arrêtaient chez les Germains l'élan de leur fougueuse nature. Et cette liberté, ces ardeurs d'un sang trop jeune, ils les dépensaient dans les combats et dans des jeux presque aussi terribles : sauter au milieu des glaives et des framées menaçantes, ou descendre sur leurs boucliers, à travers les précipices, la pente rapide des montagnes ^ Après la victoire venaient les orgies sanslîn; tout le butin ypassait. Au réveil, on recommençait les courses lointaines. Car un homme libre, un tils de ce dieu Tuiston qu'ils célébraient dans leurs vieux chants nationaux, ne travaillait point; il eût rougi d'amasser par la sueur ce qu'il pouvait gagner avec du sang. Ses esclaves, anciens prisonniers de guerre, sa femme, labouraient le champ; pour lui, jamais, même dans les festins, il ne quittait ses armes. La chasse et les combats devaient seuls occuper un guerrier.
Les femmes germaines étaient les dignes compagnes de leurs époux. Le jour des fiançailles, elles recevaient en présent des bœufs, un cheval de guerre, un bouclier avec le glaive et la framée; ces dons virils leur annonçaient qu'elles auraient à prendre leur part dans les dangers : sic vivenditm, sic pereundum. Le sang ne les effrayait pas. « On rapporte ses blessures à une mère, à une épouse, et celles-ci ne craignent pas de compter les plaies, d'en sonder la profondeur. Dans la mêlée, elles donnent aux combattants des vivres et des encouragements. On a vu, dit-on, des armées chancelantes et à demi rompues que des femmes ont ramenées à la charge en présentant leur sein aux fuyards , en leur montrant la captivité pire que la mort.... Aussi croient-ils qu'il y a dans ce sexe quelque chose de divin et de prophétique. Ils ne dédaignent pas ses conseils et n'oublient jamais ses prédictions. »
A Rome, c'est en prenant la toge, l'habit de la cité et de
1. Framms concutnmt.... armis laudare. — 2. Florus, III, 3; Plut. i?i Mario.
la paix, que le jeune homme était fait citoyen. Chez les Germains, ce n'était qu'après avoir reçu dans l'assemhlée publique le bouclier et la lance qu'il pouvait s'asseoir parmi les guerriers. De ce jour, il s'attachait à un chef renommé. « Il y a, disait Tacite, une grande émulation parmi les compagnons pour la première place auprès du chef, et, parmi les chefs, pour avoir les compagnons les plus nombreux et les plus braves. Dans l'action, il serait honteux pour le chef d'être surpassé en courage; pour ses compagnons, de ne pas l'égaler en bravoure. Qui oserait revenir d'un combat où le chef est mort serait déshonoré pour sa vie entière. Si la cité languit dans l'oisiveté d'une longue paix, les chefs vont offrir leur courage aux nations qui sont en guerre, tant le repos leur est à charge, tant ils savent que la gloire est dans les périls, et là aussi les moyens de garder autour d'eux une suite brillante; car les compagnons n'ont d'autre solde que la table du chef et ses dons militaires, un cheval de bataille, une sanglante et victorieuse framée. » De ces associations de périls et de gloire sortiront les bandes aventureuses qui, après avoir, durant quatre siècles, harcelé sans relâche l'empire romain, le feront à la fm crouler sous les mille coups qu'elles lui porteront pour un seul qu'il saura parer.
Cette société où régnait une brutalité héroïque traitait cependant Tesclave avec douceur, respectait la femme, ouvrait à l'étranger la porte de chaque maison et assurait à l'accusé le jugement de ses pairs. Sous mille rapports, l'Europe monarchique et féodale y était contenue en germe. Ces rois, par exemple, que nous trouvons sans pouvoir, mais entourés d'un religieux respect, sortiront de leurs forêts et de leur obscurité pour monter sur le trône de Clovis et de saint Louis; et ces chefs auxquels leurs compagnons se donnent à la vie, à la mort, sont les ancêtres des nobles seigneurs qui devront leur puissance au dévouement de leurs fidèles*. Et, regardez bien ces hommes terribles:
1. Je ne veux pas dire comme Boulainvilliers que tous les nobles descendent des Germains, mais seulement que le principe essentiel du système
quand ils marchent à l'ennemi, leurs corps gigantesques à demi couverts par la dépouille des urochs et des bêtes fauves, et qu'ils chantent, la bouche serrée contre le bouclier, leur bardit sauvage, il n'y a pas de cœur si ferme qui ne tremble; mais à leurs yeux bleus et vagues, à leur frais visage ombragé d'une blonde chevelure, ne voyez-vous pas que ces grands enfants s'apaiseront un jour et se laisseront doucement conduire par la voix amie qui réveillera en eux les instincts naïfs. Le Sicambre adouci baissera la tête, pour écouter les oiseaux du ciel, les mille bruits mystérieux des grands bois, ou les hymmes des prêtres se perdant sous les arceaux des cathédrales gothiques; plus tard, il sera poëte rêveur et savant curieux ; mais toujours il gardera sa brutalité native et son inconscience du bien et du mal. Dans toutes les provinces romaines, nous n'avons rien rencontré de pareil à ces hommes, à ces mœurs, à ce sol noyé sous les eaux paresseuses des fleuves, ou caché sous d'impénétrables forêts. Aux bords du Rhin finissait le monde gréco-romain, avec ses barbares qui bientôt ne le seront plus ; sur l'autre rive commençait un monde nouveau, inconnu, où Rome ne trouvait cette fois personne qui lui eût préparé les voies. En Afrique, Carthage; en Espagne, les Phéniciens et les Grecs ; en Gaule, Marseille ; dans l'Asie, les débiles successeurs d'Alexandre avaient d'avance lutté, conquis pour elle; partout elle avait trouvé un point d'appui, un travail d'assimilation commencé. Ici, rien; pas un reflet de la civilisation antique n'avait passé le Rhin ou le Danube, pour guider au delà ses pas et éclairer sa route. Et ce monde nouveau où bouillonne une vie exubérante, elle y touche au moment où elle-même a perdu sa sève guerrière; où, son œuvre achevée, elle ne demande qu'à s'endormir doucement dans le plaisir et la paix ! Voilà le grand péril de l'empire.
féodal, le dévouement de l'homme à l'homme et non, comme dans la société gréco-romaine, le dévouement du citoyen à la cité, fut ravivé par les Germains; je dis ravivé, parce que ce sentiment, qui avait été déjà le fond de la clientèle romaine et gauloise, se retrouve dans toutes les aristocraties barbares.
On ne voit ordinairement le danger que sur le Rhin, parce que c'est là que les coups les plus retentissants ont été frappés, mais il était alussi sur le Danube, et la barbarie faisait effort déjà pour sortir par ces deux portes à la fois. Même avant Actium, les légions avaient dû accourir sur les deux frontières de la Germanie. Agrippa avait pacifié le Rhin, et Octave avait pénétré dans la vallée du Danube, à travers l'Illyrie conquise et la Pannonie effrayée. Nous l'avons vu laisser dans la plus forte place de cette province une garnison nombreuse. Mais l'expédition de Ségeste n'était qu'une pointe audacieuse, qu'un avantposté jeté hardiment loin du corps de bataille. Tout autour de cette ville, et de l'autre côté du fleuve, habitaient des tribus belliqueuses, mélange de Gaulois, d'Illyriens, de Thraces et de Germains, avec lesquelles il fallait toujours s'attendre à de l'imprévu. Les Bastarnes, réfugiés maintenant parmi les Gètes, n'avaient-ils pas un jour pris la route de l'Italie, et les Scordisques n'avaient-ils pas dominé plus tard des bords de la Save au cœur de la Thrace, et jusque sur les rives de l'Adriatique*, dans laquelle ils lançaient leurs flèches de dépit de ne les pouvoir lancer sur Rome même?
Au milieu de leurs déserts, ces hordes à demi nomades sont comme les flots qui dans le calme courent capricieusement le long du rivage, mais que les vents amoncèlent en masses furieuses. A la voix d'un homme habile et résolu, souvent ces tribus se rapprochent et élèvent pour quelque temps des empires formidables. Un Gète, Bœbistas, avait ainsi, récemment, placé tout son peuple sous son commandement, par les mêmes moyens dont se servit plus tard Attila, en exaltant le fanatisme religieux et guerrier. Aidé d'un magicien qui avait vu de près les jongleries des prêtres d'Egypte, et dont les Gètes, frappés d'admiration,
1. Les Triballes, dit Stiabon, 1. VII, p. 318, occupaient entre les Agrianes et rister un territoire de quinze journées de chemin. Les Aulariales les ayant subju,i<ués devinrent en même temps les muîtres des autres peuples Thrace3 et lllyriens, mais ils furent à leur tour domptés parles Scordisques.
voulaient faire un Dieu, il accomplit parmi eux de sévères réformes, fit arracher les vignes, pour les ramener à la sobriété, les soumit à des exercices militaires, et se forma une armée permanente. Alors le chef, auparavant peu obéi, devint monarque absolu, et tout plia devant ses deux cent mille guerriers, depuis le Pont-Euxin jusqu'au pays des Noriques'. Les Boïes chassés d'Italie avaient trouvé asile parmi ces peuples, Bœbistas les força de fuir encore vers les Yindéliciens et fit de leur pays un désert. Les Taurisques eurent le même sort, représailles inattendues des excursions que faisaient ces tribus pillardes dans la haute Italie; la Thrace jusqu'aux frontières de la Macédoine, avec une partie de l'Illyrie, fut ravagée -. Toute la vallée du Danube était soumise au conquérant barbare, et déjà les Romains concevaient les plus sérieuses alarmes, lorsque ce grand chef périt dans une sédition. Avec lui, son empire tomba; les Gètes et les Daces qu'il avait réunis se séparèrent, et n'osèrent plus franchir le fleuve, au moins dans la partie moyenne de son cours.
Divisés en cinq petits États, les Daces avaient perdu toute ambition. Cependant ils pouvaient encore armer quarante mille combattants, surtout un autre chef pouvait reprendre l'œuvre de Bœbistas; Octave le craignait, et c'était moins contre les Pannoniens que contre les Daces qu'il avait laissé vingt-cinq cohortes dans Ségeste^ Les événements justifieront ces alarmes. La plus grande honte militaire de l'empire lui sera infligée par ce peuple. Les Chérusques tueront bien Varus et trois légions, mais les Daces rendront Domitien leur tributaire.
Comme tant de grands fleuves, le Danube arrive pauvrement à la mer; aussi nulle ville importante ne s'était élevée près de ses embouchures. Les Bastarnes, les Gètes, les Sar-
1. Slrab., VIT, 304 et XV], p. 7G2. — 2. C'est probablement à ce moment de la puissance des Gctes qu'il faut rapporter la destiuction d'Olbia et de toutes les villes du Ponl-Euxin jusqu'à Apollonie, rapportée par Dion Chrysostome et qui eut lieu cent cinquante ans avant la mort de Domitien. — 3. Slrab., VII, 313.
maies erraient sur ses bords, armés de flèches empoisonnées et attendant que l'iiiver jetât un pont de glace sur le fleuve pour venir enlever sur l'autre rive quelques captifs et un maigre butin*. Hérodote a fait aux Gètes une belle réputation. Il les appelle les plus braves et les plus justes desThraces^ « Les Gètes, ajoutet-il, se croient immortels et pensent que celui qui meurt va trouver leur dieu Zalmoxis. Tous les cinq ans, ils tirent au sort quelqu'un de leur nation et l'envoient porter de leurs nouvelles à Zalmoxis, avec ordre de lui représenter leurs besoins. Voici comment se fait la députation. Trois d'entre eux sont chargés de tenir chacun une javeline, la pointe en haut, tandis que d'autres prennent par les pieds et par les mains celui qu'on envoie à Zalmoxis. Ils le mettent en branle et le lancent en l'air de façon qu'il retombe sur la pointe des javelines. S'il meurt de ses blessures, ils croient que le dieu leur est propice ; s'il ne meurt pas, ils l'accusent d'être un méchant. Quand ils ont cessé de l'accuser, ils en députent un autre et lui donnent aussi leurs ordres, tandis qu'il est encore en vie. Ces mêmes Thraces tirent aussi des flèches contre le ciel quand il tonne et qu'il éclaire, pour menacer le dieu qui lance la foudre, persuadés qu'il n'y a point d'autre dieu que celui qu'ils adorent. » Ces mœurs permettent de douter fort de la justice des Gètes.
Scythes et Sarmai.es. — Au delà des Gètes, jusqu'au Palus Méotide, toute la côte fertile de l'Euxin était abandonnée aux barbares. Là erraient encore les Scythes d'Hérodote, vivant de chair de cheval et du lait de leurs juments, trait par des esclaves auxquels ils crevaient les yeux. Ils habitaient sur des chariots qui les transportaient incessamment des rives du Borysthène (Dniepr) à celles du Tanaïs (Don). Une de leurs tribus, les Scythes royaux, exerçait sur le reste de la nation une sorte de suprématie et fournissait le roi par lequel l'unité religieuse et politique de la race était maintenue ; chaque horde avait néanmoins son chef séparé,
1. Cf. Ovide, Tristes, III, 9. —2. Liv. IV, ch. xciv; Pline, U. A'., IV, 18 et 25, ne fait que nommer ce peuple.
PAYS ALLlhis KT PEUPLES ENNEMIS 30 ANS AV. J. G. 95
son culte et ses coutumes particulières. Quelques-uns s'étaient arrêtés le long du l>orysthène et de l'Hypanis (15ug), où ils cultivaient le blé ; d'autres avaient subi l'influence de la colonie grecque d'Olbia^
a Les Scythes, dit Hérodote, reconnaissent plusieurs dieux, mais n'élèvent de temples et d'autels qu'au seul Mars. Ce temple est ainsi construit: on entasse des fagots de menu bois et on en fait une pile de trois stades en longueur et en largeur; sur cette pile, on pratique une espèce de plateforme carrée dont trois côtés sont inaccessibles, le quatrième va en pente de manière qu'on puisse y monter; on y jette tous les ans cinquante charretées de menu bois pour réparer l'affaissement produit par les injures des saisons. Au haut de cette pile, chaque nation scythe plante un vieux cimeterre de fer, qui leur tient lieu de simulacre de Mars. Ils offrent tous les ans à ce cimeterre des sacrifices de chevaux et d'autres animaux, et lui immolent plus de victimes qu'au reste des dieux. Ils lui sacrifient aussi le centième de tous les prisonniers, mais non de la même manière que les animaux : ils font d'abord des libations avec du vin sur la tête de ces victimes humaines, les égorgent ensuite sur un vase, portent ce vase au haut de la pile et en répandent le sang sur le cimeterre: pendant qu'on porte ce sang au haut de la pile, ceux qui sont au bas coupent le bras droit avec l'épaule à tous ceux qu'ils ont immolés et les jettent en l'air. Après avoir achevé le sacrifice de toutes les autres victimes, ils se retirent; le bras reste oùiltombeetle corps demeure étendu dans un autre endroit.
« Quant à la guerre, voici les usages qu'ils observent. Un
1. Si les Scythes appartenaient à la race mongolique, comme le veulent Niebuhr, Bœckh et Schaffarick [Slavische Altcrthumer, Prague^ 1843, lisseraient le type ancien des Huns et des Bulgares. Mais cette opinion est combattue par Humboldt, Ukert et Klaprolh. Il ne nous reste malheureusement rien de la langue scythique, si ce n'est quelques mots conservés par Hérodote, et qui, selon M. Eichhofl", Histoire de la langue et de la littérature des Slaves, p. 3, offrent la plus grande analogie avec le sanscrit et avec l'esclavon primitif. Mais ces mots sont-ils assez nombreux pour qu'on puisse arriver à une conclusion certaine?
Scytlie boit du sang du premier homme qu'il renverse, coupe la Lèle à tous ceux qu'il tue dans les combats et la porte au roi. Quand il lui a présenté la tète d'un ennemi, il a i)art à tout le butin; sans cela il en serait privé. Pour écorcher une tète, le Scythe fait d'abord une incision à l'entour des oreilles, et, la prenant par le haut, il en arrache la peau en la secouant; il pétrit ensuite cette peau entre ses mains, après en avoir enlevé toute la chair avec une côte de bœuf, et quand il l'a bien amollie, il s'en sert comme d'un linge ; il la suspend à la bride du cheval qu'il monte et s'en fait honneur, car plus un Scythe peut avoir de ces sortes de peaux, plus il est estimé vaillant et courageux. Il s'en trouve beaucoup qui cousent ensemble des peaux humaines comme des capes de berger et qui s'en font des vêtements. Plusieurs aussi écorchent jusqu'aux ongles inclusivement la main droite des ennemis qu'ils ont tués et en font des couvercles à leurs carquois. La peau d'homme est en effet épaisse, et, de toutes les peaux, c'est presque la plus brillante par sa blancheur. D'autres, enfin, écorchent des hommes depuis les pieds jusqu'à la tête, et, lorsqu'ils ont étendu leurs peaux sur des morceaux de bois, ils les portent sur leurs chevaux.
« Les Scythes n'emploient pas à l'usage que je vais dire toutes sortes de têtes indifféremment, mais celles de leurs plus grands ennemis. Ils scient le crâne au-dessous des sourcils et le nettoient; les pauvres se contentent de le revêtir par dehors d'un morceau de cuir de bœuf sans apprêt; les riches, non-seulement le couvrent d'un morceau de peau de bœuf, mais ils le dorent aussi en dedans ; tous, tant les pauvres que les riches, s'en servent comme d'une coupe à boire. Ils font la même chose des têtes de leurs proches, si, après avoir eu quelque querelle ensemble, ils ont remporté sur eux la victoire en présence du roi. S'il vient chez eux quelque étranger dont ils fassent cas, ils lui présentent ces têtes, lui content comment ceux à qui elles appartenaient les ont attaqués, quoiqu'ils fussent leurs parents, et comment ils les ont vaincus.
« Chaque gouverneur donne tous les ans un festin où l'on sert du vin avec de l'eau dans un cratère. Tous ceux qui ont tué des ennemis boivent de ce vin; ceux qui n'en ont pas tué n'en goûtent point. Ils sont honteusement assis à part, et c'est pour eux une grande ignominie. Tous ceux qui ont tué un grand nombre d'ennemis boivent en même temps dans deux coupes jointes ensemble.
» Lorsque les Scythes font un traité, ils versent du vin dans une grande coupe de terre, et les contractants y mettent de leur sang en se faisant de légères incisions au corps avec une épée ; après quoi ils trempent dans cette coupe un cimeterre, des flèches, une hache et un javelot. Ces cérémonies achevées, ils prononcent une longue formule de prières, boivent ensuite une partie de ce qui est dans la coupe, et, après eux, les personnes les plus distinguées de leur suite.
a Quand le roi vient à mourir, ils enduisent le corps de cire, lui fendent le ventre, et, après l'avoir rempli de souchet broyé, de parfums, de graine d'ache et d'anis, ils le recousent. On porte le corps à travers toutes les provinces; les habitants témoignent leur douleur en suivant le convoi d'une province à l'autre et en se faisant à eux-mêmes de cruelles incisions. Quand il est arrivé dans le pays des Gerrhes, on le place, au lieu de sa sépulture, sur un lit de verdure et de feuilles entassées. Autour de lui on met, après les avoir étranglés, une de ses femmes, son échanson, son cuisinier, son écuyer, son ministre, un de ses serviteurs, un de ses chevaux et les prémices de toutes les choses à son usage. Gela fait, on élève sur le lieu de sa sépulture un tertre très-haut. L'année révolue, ils prennent encore cinquante jeunes Scythes des serviteurs du roi, les étranglent avec pareil nombre de ses plus beaux chevaux, leur ôtent les entrailles et mettent de la paille à la place. Ils font subir aux chevaux la même opération et les disposent sur des pieux autour du tombeau royal, avec un mors et une bride. Puis ils prennent les cinquante jeunes gens qu'ils ont étranglés, les placent chacun sur un cheval après leur avoir fait passer, le long de l'épine du dos jusqu'au
COU, une perche dont l'extrémité inférieure s'emboîte dans le pieu qui traverse le cheval. Lorsqu'ils ont arrangé ces cinquante cavaliers autour du tombeau, ils se retirent.
« Voici un usage qui s'observe chez les Issédons. Quand un Issédon a perdu son père, tous ses parents lui amènent du bétail ; ils l'égorgent, et, l'ayant coupé par morceaux, ils coupent de même le cadavre du père de celui qui les reçoit dans sa maison, et, mêlant toutes les chairs ensemble, ils en font un festin. Quant à la tète, ils en ôtent les cheveux et, après l'avoir parfaitement nettoyée, ils la dorent et s'en servent comme d'un vase précieux dans les sacrifices solennels qu'ils offrent tous les ans. » Quelques traits de ces mœurs reparaîtront dans l'invasion de l'empire.
Ces tribus qui avaient échappé à toutes les dominations semblaient indomptables. ^^ De tous les peuples que nous connaissons, dit Hérodote, les Scythes sont ceux qui ont trouvé le moyen le plus sûr de garder leur liberté : c'est de ne pas se laisser joindre, quand ils ne veulent pas l'êlre'. »
A l'est du Tanaïs habitaient les Sarmates, qui devaient hériter quelque temps de la puissance des Scythes et être à leur tour- remplacés par les Slaves, peuplades longtemps obscures, à qui la moitié de l'Europe et le tiers de l'Asie semblent aujourd'hui ne pouvoir suffire ^
1. Hérodote, IV, 99 et sqq. Les Tristes et les ie^res d'Ovide, le Toxarisde Lucien, l'inscription d"0lbia n" 20û8 du Corp.inscr. Gr., Strabon, VII, ch. m et IV, et Pausanias, VIII, 43, 3, peignent les Scythes de la même manière. On remarquera dans cette description, d'une part, les combats singuliers et en quelque sorte le duel judiciaire de l'Europe chrétienne et germanique du moyen âge; de l'autre, le culte des Huns d'Attila. — 2. Pour Hérodote, IV, 6, 21, 22, 25, 110, et Hippocrate, de Aeribus, les Sarmates étaient une branche des Scythes, parlant un dialecte de leur langue et distingués seulement de leurs voisins par les habitudes guerrières de leurs femmes. Mais cette opinion est combattue par plusieurs écrivains modernes, notamment par Bœckh (Introductio ad inscript. Sarmat. Corp. inscr. Gr., p. 83), qui fait des Sarmates une tribu mède ou persique et les ancêtres des Slaves. SchafTarik {Slavische Âlterthihner, Prague, 18^3) conteste celte identité des Sarmates et des Slaves. Lss derniers ne seraient autres, selon lui, que les peuples anciennement connus, dans l'iUyrie et sur les bords de la Baltique, sous le nom de Serbes et de Vindes; il fait des Sarmates une tribu mède, radicalement distincte des Scythes, en s'appuyant sur Diodore, II, 43, Mêla, I, 19,
Thucydide disait des nations scythiques qu'elles seraient irrésistibles si elles étaient unies ^ L'éloignement faisait illusion au grave historien. Ces peuples mal connus qui avaient bravé en Europe Darius, en Asie Alexcindre, paraissaient en effet bien forts; mais, comme leurs descendants, ils l'étaient beaucoup plus pour la résistance que pour la conquête. Rome, protégée contre eux par les Carpathes et le Danube, n'a rien à craindre, et les colonies grecques établies sur les côtes de l'Euxin vivent sans trop d'inquiétude dans le voisinage de ces barbares, payant tribut aux uns, guerroyant contre les autres, et tâchant de gagner les plus proches à la civilisation hellénique. « Ces nomades, dit Strabon, sont plutôt guerriers que brigands. Ils ne font la guerre que pour se faire payer les tributs convenus. Laissant les terres à ceux qui veulent les cultiver, ils se contentent d'une modique redevance. Quand on refuse de la leur payer, ils l'exigent par les armes ; sans cela ils ne songeraient jamais à la guerre". » Un de ces rois Scythes s'était fait construire dans Olbia une vaste maison ornée de sphinx et de griffons sculptés ^ Aux bouches du Tanaïs s'étendait même un royaume grec, le Bosphore cimmérien, qui, tout en formant un État indépendant, était de ce côté comme une avant-garde du monde civilisé, et par conséquent une sentinelle de l'empire au milieu des nations scythiques.
Royaume du Bosphore et peuples du Caucase. — Ce royaume avait été laissé par Pompée au fils parricide du grand Mithridate. Pharnace avait osé combattre contre César, et cette
et Pline, VI, 7. Pour d'autres, les Sarmates sont d'origine mongole; enfin M. Eichhoff identifie les Scythes, les Sarmates et les Slaves, oui-, eue, p. 4 et. j. — 1. Tbucyd., II, 97. — 2. Voy. cependant dans Dion Chrysostome, Orat., LXXX, les continuelles alarmes où était tenue Olbia. Du temps de Pausanias, un peuple sarmate, les Costoboces (Pline, //. A., VI, 7) firent une incursion en Grèce et pénétrèrent jusqu'à Élatée (Faus., X, 34, 5V Ptolémée dit aussi qu'Us voulurent s'étab.ir en Galatie (Ptol., III, 34). Sur Olbia, cf. Bœckb, Corp. inucr. Gr., II, p. 87 b, et sur toutes les colonies de cette région, Id. ibid., p. 80- 170. Les cbefs de ces tribus sarmates furent plus tard à la nomination ou dans la dépendance des empereurs. Corp. inacr. Gr., n" 2108, 2109, 2122-2126. —3. Karamsin, Hist.deRusi>ie,i.l, p. 5, de la trad. franc.
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audace lui avait coûté la couronne et la vie. Asander, qu'il avait laissé dans ses États quand il rêvait la conquête de l'Asie, l'avait tué au retour de sa malheureuse expédition* (47 av. J. G), et au temps qui nous occupe, possédait encore ce royaume, qui, par son commerce, était un centre de relations actives du monde romain avec l'Orient, et par sa fertilité le grenier des provinces orientales ^.
Strabon nous montrait tout à l'heure l'humeur pacifique des nomades de ces régions qui avaient vendu leurs terres aux colons grecs au prix d'une légère redevance, comme aujourd'hui les chefs noirs ou océaniens nous vendent une portion de territoire pour quelque modique présent. Ces dispositions favorisaient le commerce de Chersonésos, qui avait été déclarée libre avec l'immunité d'impôts ^ et qui garda sa liberté jusqu'au temps de Constantin; de Phanagorie, de Tanaïs et de Panticapée : commerce important, car depuis que les Parthes avaient fermé aux marchands la route de l'Asie centrale, les denrées de la haute Asie arrivaient en Europe par la mer Caspienne et le Bosphore. Les caravanes des cités grecques allaient les chercher jusqu'au delà du Volga*. Ajoutez que l'on connaissait déjà les mines d'or de l'Oural ^, et qu'à ce point de contact du monde civilisé et du monde barbare il se faisait d'énormes ventes de la denrée alors la plus commune et qui pourtant se plaçait le mieux, l'homme, l'esclave. Mais, en ce temps -là, comme naguère encore, les montagnards du Caucase infestaient de leurs pirateries tout l'orient de l'Euxin. De grands et solides navires ne leur étaient pas nécessaires. Quelques planches réunies par des cordages, sans fer ni cuivre, fai-
1. Hirtius, m B. Afric. — 2. « Ce fut de Théodosie, dit-on, que Leucon envoya aux Athéniens (sans doute lors delà grande disette de l'an 360) deux millions cent mille médimnes de blé.» Stiab.,VlI, 4, 6. Suivant Démosthène, adv. Leptin., les Athéniens recevaient tous les ans du Bosphore quatre cenl mille médimnes. — 3. Constant. Porphyr., de Admin. imper., 53, p.2iJl, éd. Bekk. — 4. Karamsin, Hist. dt' ifussi'e, 1. 1, p. 7. Les Scythes vendaient aussi la laine de leurs troujieaux. Les Coraxiens livraient une laine extrêmement fine. — 5. Hérodote dit que les Massagètes ornaient d'or leurs casques, leurs ceintures et les harnais de leurs chevaux.
saient une barque, et en un jour toute une flotte sortait du chantier et du port. Si la mer devenait mauvaise, ils ajoutaient des planches au bordage ; plus les vagues s'élevaient, plus la frêle muraille montait; ils la fermaient enfin en forme de voûte; puis s'abandonnaient audacieusement aux flots, et abordaient là où les jetait la tempête'. Cependant des Grecs tenaient encore sur cette côte; Dioscurias, à l'entrée de la Colchide, le principal entrepôt de commerce de tout le Caucase, trafiquait, dit-on, avec trois cents tribus.
L'isthme qui sépare l'Europe de la Caspienne est coupé par deux vallées: celle du Phase ou la Colchide ^ qui descend au Pont-Euxin; celle de Cyrus ou l'Ibérie et l'Albanie, qui s'ouvre sur la mer Caspienne. Toutes deux conduisent aux Pyles caucasiennes, passage étroit, taillé par la nature entre des montagnes inaccessibles et que fermait une porte de fer".
Les Colchidiens, qu'on faisait descendre d'une colonie laissée par Sésostris sur les bords du Phase, avaient été célèbres autrefois par leurs richesses et leur industrie; leur pays ne fournissait plus que les matières nécessaires aux constructions navales, mais en grande abondance; car du bord même de la mer s'élèvent des montagnes hautes de quatre à cinq mille pieds que couvrent d'épaisses forêts. Ce sol agreste nourrissait une race robuste, laborieuse et brave, dont on vantait les qualités guerrières. Rome les avait probablement placés déjà sous le gouvernement de Polémon.
Les Ibères se partageaient en deux parties : les plus nombreux, habitants de la région montagneuse, étaient fort belliqueux ; les autres, dans la plaine, labouraient leurs
1. Tacite, Hist., III, 47. — 2. Strabon, dont un nncle maternel avait été, sous Mithridate le Grand, gouverneur de la Colchide, dit (XI, p. 499) que le dernier qui ait possédé ce pays est Polémon. — 3. Pline, VI, 12, Ubi fores obdita' ferratis trabibus.... terrarum orbe partis discluso. C'est aujourd'hui le défilé de Dariel, sur la route de Mosdok à Tiflis, au bord du Térek. La vallée entre Laars et Dariel est si profondément encaissée que dans les plus longs jours de l'été le soleil y pénètre à peine quelques heures.
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champs et vivaient volontiers en paix. Leurs usages étaient ceux des Arméniens ou des Mèdes, et on reconnaît le voisinage de l'Orient à leur division ein castes. Le roi, sa famille et les nobles, formaient la première classe ; les prêtres, qui étaient en même temps juges des différends de la nation avec ses voisins, la seconde; les soldats et les laboureurs, la troisième; les gens du peuple, esclaves du roi et soumis à toutes les corvées, la quatrième. Dans chaque famille les biens étaient en commun, mais administrés par l'aîné de la maison, qui seul commandait'. Bien des traits de ce tableau conviendraient encore aux Géorgiens d'aujourd'hui.
Les Albaniens différaient peu des Ibères, et Strabon leur rend le témoignage qu'ils aimaient comme ceux-ci médiocrement la guerre. Nous comprendrons alors comment les Alains qui habitaient au nord du Caucase ont pu facilement forcer ces défilés redoutables. Des pâtres livrés au soin de leurs troupeaux ne devaient pas être un sérieux obstacle pour un peuple qui scalpait les têtes et se parait de la chevelure de ses ennemis.
Arménie. — L'Arménie est cette région élevée d'où descendent le Tigre et l'Euphrate, d'où rayonnent dans toutes les directions les montagnes qui couvrent l'Asie occidentale. "Sauf le Caucase, muraille isolée, qui est dans le sens de la grande ligne orographique de l'ancien continent, toutes les chaînes qui traversent l'Asie Mineure, la Syrie et la Médie peuvent se rattacher au mont Ararat comme à leur centre géologique. Il en résulte que l'Arménie est dans l'Asie occidentale ce que la Suisse est en Europe, une forteresse naturelle, une position dominante où se trouvent les cleis des contrées voisines-. De là l'importance straté-
1. Hérodote, II, 102-106; Strab., XI, 498, etc. — 2. Nous a-^ons déjà eu occasion de montrer que l'Asie Mineure avait été le point de contact des langues, des religions et des civilisations de l'Asie et de la Grèce. L'Arraénie en fournit de nouvelles preuves. Par ses traditions que Moïse de Kohren nous a conservées, par s-on premier alphabet et par quelques-uns des sons de sa langue, FArménie se rattache aux peuples sémitiques; par SI grammaire et son vocabulaire, à la race aryenne qui l'entoure au nord et au sud. Rifer, West-Asien, t. III. Abih., III, p. 577-'82. L'Ar-
gique de l'Arménie dans les guerres des Romains et des Parthes. Que les premiers soient maîtres de ce haut plateau, et les Parthes seront découverts et menacés sur leurs flancs ; que ceux-ci y dominent, et ils pourront inonder les provinces romaines de leur innombrable cavalerie.
L'antagonisme des deux empires se prononçant chaque jour davantage, l'Arménie pour son malheur se trouvera incessamment mêlée à leur histoire, comme le champ de bataille de leurs intrigues et de leurs armes. Aux maux de la guerre elle joindra les discordes intestines, se partageant entre ses deux redoutables voisins qu'elle hait tous deux', et recevant de leurs mains dix rois en moins de cinquante ans. Tout récemment Artavasde, traîné captif à Alexandrie par Marc-Antoine, y avait été mis à mort par Cléopatre. -t Mais, dit Tacite, la fin tragique du père nous lit un ennemi irréconciliable de son fils Artaxias, qui, secouru par les Arsacides , sut défendre et sa personne et ses États. T> Auguste mettra ordre à cette indépendance dangereuse.
Les Parthes. — Ces Arsacides, qui avaient déjà vaincu deux fois les légions, partageaient avec les Romains la domination du monde connu, et semblaient être le plus formidable danger que l'empire eût à craindre. Ils prenaient l'ancien titre perse de roi des rois ; car d'eux relevaient nombre de princes, les rois de la Bactriane, de la Médie Atropatène, de l'Arménie, de l'Adiabène, de l'Élymaïde, de la Perside, et ils étaient alliés aux chefs des hordes nombreuses de même origine que leur nation, qui sous le nom de Massagètes et d'Alains s'étaient étendues entre le lac Aral et le Tanaïs'-. De l'Indus à lEuphrate tout paraissait soumis à leur pouvoir, et ils avaient souvent menacé l'Asie Mineure et la Syrie. Mais ce que le Rhin était pour la civilisation ro-
ménie a donc été le point de contact et d'union des deui races, autre ressemblance avec la Suisse, où se parlent trois langues. — 1. Tac, Ann., II, 56. C'a été encore leur rôle dans les temps modernes, entre la Perse, la Russie et la Turquie. —2. Slrabon. XV, 728, 736, 744. Cf. Sainte-Croix ad Tacit., t. IV, p. 373 et seq. éd. Lemaire.
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maine, l'Euphrate l'était pour la civilisation hellénique. Le monde grec linissait véritablement sur ses rives \ C'est pour cela que tous les pays à l'occident de ce fleuve étaient entrés si aisément dans l'empire de Rome. Au delà était une autre nature, et d'autres hommes. Ni les Romains, ni les Parthes, n'avaient intérêt à déplacer ces barrières ; ils l'eussent voulu, qu'ils n'auraient pas réussi, parce que d'autres lois que la force président à l'agrégation durable de ces grands corps qu'on appelle les empires. Les Germains pourront déborder un jour sur la Gaule, car ils y sont appelés par le souvenir des invasions antérieures, par le besoin de se donner de l'espace, du soleil, et une vie plus douce, surtout par l'organisation guerrière de leurs tribus. Mais ces Parthes qui vivent à cheval^ et sous la tente, qu'ont-ils à faire dans le Liban et le Taurus ? Viendrontils s'enfermer dans les cinq cents villes de l'Asie, eux qui n'entrent même pas à Séleucie restée une république grecque aux portes de Ctésiphon'? Le Tibre et l'Oronte pouvaient couler sous les mêmes lois, comme ils vont à la même mer, jamais le Rhône et l'Indus.
Cet empire n'avait d'ailleurs que les apparences de la grandeur et de la force. La féodalité qu'on veut trouver dans la seule Europe du moyen âge, a de tout temps régné en Asie. Au-dessous des rois on voit une aristocratie puissante dont les chefs étaient les surénas ou généraux, et qui donnait ou ôtait la couronne, en s'imposant seulement la loi, comme nos anciens Francs, de choisir le prince dans la branche aînée de la famille des Arsacides \ Pour contre-
1. En tant qu'organisation sociale, mais non comme littérature et langue, car on parlait grec dans toutes les cours de l'Orient, et on voit les rois parthes prendre sur leurs monnaies le titre de ^lAEAAHNES. — 2. Juslin, XLI , 2. Equis omni tempore vectantur. Illis bella , illis convivia, illis pnblica ac privata officia obeunt. — 3. Cf. Tacite, Ann., VI, 42, et Pline, H. JV., VI, 30. Séleucie soutint contre les Parthes un siège qui dura sept ans, Tac, Ann., XI, 9. — 4. Cf. Tac, Ann., II, 1 et sqij. — Le Monument d'Ancyre, col. VI, 1. 9-10, appelle les satra.pes principes et reges. Pline, //. N., VI, 29, dit : Régna Parthorum duudeviginli sunt omnia, ita enim dividunt provincias. Les grands avaient aussi le nom de Megistanes. Suét., Calig., 5, et Tac, Ann.^'VÏ, 31. Ils possédaient heaucoup de
balancer celte influence, les rois avaient coutume de s'associer, de leur vivant, un de leurs fils; mais comme ils prenaient rarement l'aîné, et que les frères du fils préféré trouvaient toujours des grands pour appuyer leurs prétentions, ce choix devenait une source de crimes et de guerres; le trône du roi des rois chancelait dans le sang. Maintenant que la politique extérieure des Romains sera plus suivie et plus vigilante, les empereurs ne manqueront pas d'avoir toujours quelque Arsacide sous la main pour tenir la cour de Ctésiphon dans la crainte perpétuelle d'une révolution.
Un trait suffira à peindre cette monarchie barbare, trop voisine encore de son origine pour qu'un grand effort contre l'ennemi du dehors ne fût pas possible, à condition cependant qu'il fût rarement nécessaire, mais trop mal organisée, trop privée de police et d'ordre, pour être véritablement à craindre. Deux Juifs, Asinéus et Aniléus, ouvriers tisserands, dans la ville de Nierda, ayant un jour été battus par leur maître, se réfugièrent dans une île de l'Euphrate et appelèrent à eux tous les bandits des environs. Leur troupe grossit rapidement, et ils furent bientôt assez forts pour lever des contributions sur le pays , égorgeant les troupeaux de ceux qui refusaient, mais promettant aux autres de les défendre envers et contre tous. Le bruit en alla jusqu'au roi Artaban. et le gouverneur de Babylone reçut l'ordre de ramasser le plus de troupes qu'il pourrait pour étouffer ce foyer de révolte. Le satrape fut battu, au grand plaisir du prince, qui, charmé du courage des deux frères, voulut les voir et les fit asseoir à sa table. « Son dessein, dit l'auteur de ce récit, était de gagner les Juifs, pour que la crainte qu'ils inspiraient retînt les grands dans le devoir; car ceux-ci menaçaient de se révolter dès qu'ils verraient le roi occupé ailleurs. » Un des généraux parthes, s'indignant de tant d'honneur fait à ces mécréants, voulait les tuer à la table même du monarque : « N'en faites rien,
villages et allaient à la guerre avec une nombreuse suite de cavaliers. Jos., A.J., XVIII, 9, 5; Dion, XL, 15.
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lui dit Artaban, ils ont reçii ma foi; mais si vous tenez à venger les Parthes de la honte qu'ils ont subie, lorsqu'ils s'en retourneront, attaquez-les à force ouverte, sans que je me mêle de l'affaire. » Le lendemain il congédia les deux frères. «^ Il n'est pas bon, leur dit-il, que vous restiez ici davantage, vous vous attireriez la haine des chefs de mes troupes et ils attenteraient à votre vie, sans ma participation. Je vous recommande la province de Babylone, garantissez-la des ravages qu'on y pourrait faire. C'est une reconnaissance que vous me devez pour n'avoir point écouté ceux qui voulaient votre perte. »
Les deux Juifs retournèrent dans leur île et y vécurent longtemps, respectés des gouverneurs, vénérés des Babyloniens qu'ils protégeaient, et tout-puissants dans la Mésopotamie. Plus d'une fois ces parvenus se passèrent, à l'exemple des grands seigneurs du voisinage, des fantaisies royales. Ainsi Aniléus vit un jour la femme d'un satrape, s'éprit d'elle, et pour l'épouser déclara la guerre au mari, qui fut tué dans le combat. Un autre jour il pilla les terres d'un homme puissant, nommé Mithridate, qui, avec un corps nombreux de cavalerie, essaya de se venger; vaincu et fait prisonnier, il fut placé tout nu sur un âne et promené longtemps sous les huées, après quoi les Juifs eurent l'audace de le renvoyer libre. Ce Mithridate était cependant le plus grand seigneur des Parthes, le gendre même du roi ! Et c'était au cœur de la monarchie, dans les provinces où la cour résidait, que se passaient ces révoltes impunies, ces affronts à la majesté royale, ces guerres privées qui rappellent nos temps féodaux ! On voit bien que l'empire romain, si fortement discipliné, ne pouvait être entamé par de tels ennemis'.
1. Straboi , XI, p. 515, parle de deux conseils qui faisaient l'élection; l'un composé de membres de la famille royale, l'autre de sages et de mapes. Malheureusement Slrabon renvoie pour les détails à se^ Mémoires historiquex, qui sont perdus, et dans lesquels il avait consncré un livre entier aux coutumes des Parthes. Cf. Sainte-Croix, Mémoire sur le gouvernement des Parthes, dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, vol. L, p. GO, etVïïistoire des Arsacides (\c S. Martin.
Nomades crAsic et d'Afrique. — « L'Euplirate, dit Strabon % sépare les Parthes des Romains ; mais le fleuve est bordé d'Arabes qui n'obéissent ni aux uns ni aux autres, et qui rançonnent les marchands et les voyageurs. » Toute la ligne des frontières méridionales était également couverte par des déserts ou par de petites peuplades dont la haine est gênante, sans être dangereuse. Au sud de la l'alestine, les Arabes Nabatéens formaient, dans la péninsule biblique du mont Sinaï, un royaume dont le chef, rival et ennemi du roi des Juifs, cherchait à Rome protection contre lui. Pétra, sa capitale, à deux journées de marche de tout pays habité, était l'entrepôt du commerce de l'Yémen avec l'Asie et l'Europe; aussi les marchands romains vont-ils y accourir en foule, et comme Paimyre, cette autre reine du désert', Pétra offre encore aux regards du voyageur étonné des ruines de temple, d'arc de triomphe et d'amphithéâtre'. Rome a laissé son empreinte jusque sur cette mer de sables mouvants où tout s'efface.
Dans la vallée supérieure du Nil erraient les Blemmyes et les Nubiens; trois cohortes placées à Syène suffisaient à leur fermer l'entrée de l'Egypte. Sur le haut plateau de l'Abyssinie, régnaient des princes qui se diront plus tard descendants de Salomon. Ptolémée Évergète, dont l'obélisque d'Axum, debout encore aujourd'hui, atteste les victoires, leur avait enlevé plusieurs provinces que ses débiles successeurs laissèrent échapper. Les Axumites, auxquels il avait appris la route de l'Inde, s'étaient saisis de ce riche
1. Liv. XV, p. 748. — 2. Pline parle encore de Paimyre comme d'une vile neutre entre les deux empires.... privata sorte inter duo imperia sumwa.... et prima in discordio semper ut r in que cura (H. .V., V, 2,5.) — 3. strabon, liv. XVI, 4,21. Diodore, XIX, 94, raconte que Démétrius Poliorcète fut chargé par Anligone d'aller piller cette ville. Le récit de Diodore renferme 1-^s détails les plus étendus que nous ayons sur les Nabatéens. M. Quatremère fait de ce peuple une colonie de Syriens habitant la Babylonie. Au reste, cette colonie prit bien vite les mœurs arabes. Xouveau journal asiatique, février 1835. Cf. Jomard, Éludes géographiques et historiques sur VArabie, 1839, et 1 ouvrage de M. Caussin de Perceval, Essai sur l'histoire des Arabes avant l'islamisme,
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commerce que favorisait leur position près du Bab-el-Mandeb, passage redouté que les Arabes ont appelé hi Porte des Larmes. Le royaume abyssinien grandira bientôt, comme au temps reculé où il menaçait l'empire des Pharaons, mais son ambition se tournera vers l'Arabie, qu'il regarde par delà l'étroit espace de la mer Rouge, et il donnera des lois à ces Homérites de l'Yémen qu'Auguste, moins heureux, aura fait attaquer en vain.
Les Romains ne tenaient de l'Afrique sur la Méditerranée que ce que l'Europe a jamais pris de ce continent, ses rivages. Encore, sauf la Cyrénaïque, les nomades étaient-ils, depuis l'Egypte jusqu'au lac Triton, les vrais maîtres du pays, les uns établis à demeure dans quelques oasis ou errant avec leurs troupeaux, les autres vivant de brigandages. « Ils sortent à l'improviste de leurs solitudes, enlèvent ce qui leur tombe sous la main, et retournent aussitôt dans leurs retraites. Ces Libyens couchent en plein air, et n'ont que des instincts de brutes. Leurs chefs ne possèdent pas de villes, mais quelques tours assises au bord de l'eau, dans lesquelles ils conservent leurs vivres. L'étranger est pour eux un ennemi. Ils tuent tous ceux qu'ils rencontrent. » (Diodore'.)
Les solitudes qui s'étendaient au sud de la Province romaine, du pays des Numides et des Maures, étaient parcourues par les Garamantes et les Gétules, qui avaient les mêmes habitudes de sang et de rapine , mais étaient aussi trop barbares, trop divisés et trop peu nombreux pour donner jamais de sérieuses inquiétudes.