‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 5)Chapitre 14 sur 44 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

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ADMINISTRATION d'aUGUSTE DANS LES PROVINCES

Auguste entendait bien mettre dans l'Empire Tordre qu'il faisait régner à Rome en organisant les provinces de manière à y étouffer les troubles intérieurs et à prévenir les attaques du dehors. Pour cela, des mesures de deux sortes étaient nécessaires : les unes militaires, les autres administratives; étudions celles-ci d'abord.

On a vu ce que devait être, en droit, l'administration romaine dans les provinces *, et ce que, en réalité, elle était devenue entre les mains de cette aristocratie avide et violente qui périt à Pharsale et à Philippes , ou se laissa enchaîner par les bienfaits intéressés de César et d'Octave*. Le dernier des Gracques *, Sylla * et César' avaient montré aux provinciaux une bonne volonté inutile, parce qu'ils n'avaient pas organisé dans Rome même un pouvoir assez fort pour commander à tous le respect des lois. Mais ce pouvoir, Auguste venait de le créer, et les provinciaux en avaient salué l'avènement de leurs acclamations *. On ne changea point cependant leur condition légale; les anciennes formules furent conservées. Ce que les provinces avaient été

1. Voy. ci-dessus, 1. 1, chap. XVIII, p. 516. — 2. Voy. ci-dessus, t II, chap. XXIII, p. 210. — 3. Ci-dessus, t. II, p. .224. — 4. Ci-dessus, t. II, p. 261. J'y parle, d'après Ernesti, d'une loi Cornélienne de provinciis ordinandis. M. Laboulaye croit que les fragments rapprochés par Ernesti appartiennent à des lois différentes {Lois criminelles des Rom,, p. 267). — 5. Cidessus, t. II, p. 363. — 6. Tac. , Ann., I, 2.

le lendemain de la conquête, elles l'étaient encore sous Trajan et les Antonins : Strabon, Appien, Pline, Dion Cassius, tous les témoignages l'attestent ^ Seulement il y avait de moins les pillages périodiques des gouverneurs, et de plus une sécurité dont le commerce et l'industrie profitaient.

Sous la République, le fait et le droit étaient contraires, l'Empire les rapprocha. Pour le gouvernement des provinces, Auguste fit à peine autre chose; il ne s'y montra pas plus novateur qu'à Rome, ce qui n'empêcha point que, tout en conservant les formes anciennes, il n'accomplît ici, comme là, une révolution salutaire, mais sans plus de durée que celle de sa vie, puisqu'il ne sut pas lui donner la garantie d'institutions moins éphémères.

Le sénat s'était réservé, à l'exclusion du peuple, la direction de toutes les affaires relatives aux pays conquis. Il désignait chaque année, d'après les circonstances du moment, les provinces qui seraient gouvernées par un propréteur et celles qui le seraient par un proconsul, c'està-dire par un magistrat de rang supérieur et ordinairement mis à la tète d'une ou de plusieurs légions. A la fin de la république il y avait habituellement sept provinces consulaires où les armées étaient cantonnées : les deux Gaules, les deux Espagnes, TlUyrie avec la Dalmatie ou la Macédoine, la Cilicie et la Syrie. Les provinces prétoriennes étaient au nombre de huit : la Sicile, la Sardaigne avec la Corse, l'Afrique avec la Numidie, la Macédoine avec TAchaïe, la Crète et Chypre. 11 n'est pas nécessaire d'ajouter qu'il n'y avait rien d'absolu dans cette classification et que d'une année à l'autre elle pouvait être changée suivant l'état de paix ou de guerre, suivant même les caprices des grands.

Auguste, toujours si habile à faire servir les vieilles choses à un nouvel usage, surtout à les tourner à son pro-

1. Strabon dit (XIV, p. 646) que le royaume de Pergame conservait de son temps l'organisation qu'Âquilius lui avait donnée 150 ans auparavant. Appien, in prœf. 13, dit aussi que les Romains, après la défaite de Carthage, Ai6uT)v xaTé<TTY)9av èç Ta vOv ovxa. Du temps de Pline le Jeune une loi de Pompée était encore en vigueur dans la Bithynie, Ep,, X, 114.

fit, conserva le principe de cette division. Il y eut donc deux sortes de provinces : celles que baigne la Méditerranée, contrées paisibles et industrieuses, depuis longtemps conquises et déjà romaines, où la vie était facile et douce, où, pour être obéi, il n'était pas même besoin d'une cohorte; et derrière cette zone, les barbares et belliqueuses régions des bords de TOcéan, du Rhin et du Danube, ou les pays sans cesse menacés par d'incommodes voisins, comme les rives de TEuphrate et la vallée du Nil ^ Dans celles-ci les armées étaient indispensables, et pour les commander il fallait au gouverneur les pouvoirs illimités de l'autorité militaire. Mais les armées et leurs chefs obéissaient au généralissime, à Yimperator; il y avait donc convenance et nécessité, pour éviter tout conflit, à laisser à l'empereur les provinces où stationnaient les légions et que les dispositions de leurs habitants, ou les menaces de l'ennemi, forçaient de mettre comme en état de siège permanent Ici comme partout, Auguste couvrait son usurpation du prétexte de l'utilité publique et d'une ancienne coutume du régime réblicain. Il pouvait même parler de son patriotique dévouement, car dans ces provinces étaient les travaux, les périls ^ Mais là aussi étaient la gloire et la force. Auguste les voulait toutes deux, pour que Tune servît à légitimer l'autre (27 ans av. J. C).

Cette division en provinces de l'empereur et en provinces du sénat et du peuple ne fut pas immuable. Plus d'une fois les deux pouvoirs firent des échanges, mais en restant toujours fidèles au principe de ne donner au sénat que les contrées paisibles. Ainsi Chypre et la Narbonaise, primitivement provinces impériales, revinrent au peuple, qui céda la Dalmatie où des troubles avaient appelé les légions '. Ti-

1. D'après Dion (LUI, 12), les provinces sénatoriales furent d'abord l'Afrique avec la Numidie, l'Asie, la Grèce avec TËpire, la Dalmatie, la Macédoine, la Sicile, la Crète avec la Cyrénaïque, la Bilhynie avec le Pont, la Sardaigne, la Bétique. Les provinces impériales furent la Tarraconaise, la Lusitauie, la Narbonaise, tant que la flotte de Fréjus y resta, l'Aquitaine. la Lyonnaise, les deux Germanies, la Syrie, la Phénicie, Chypre et l'Egypte. — 2. AOtôç 6è xouç tb icovov; xal tovc xivSuvouç ix^i. Dion, LUI, 12. — 3.

bère prit* de même au sénat la Macédoine et TAchaïe, que Claude lui rendit. Au reste, ce partage n'était qu'une vaine formalité *. Le sénat, qui à Rome, dans sa curie, restait muet devant le prince, pouvait-il dans ses provinces parler bien haut ? Que la guerre ou une révolte y éclatât, l'autorité impériale intervenait aussitôt; même sans ce cas extrême, Auguste, en vertu de son pouvoir proconsulaire, promulguait des édits qui liaient tous les gouverneurs, les siens comme ceux du sénat* ; et dans ses nombreux voyages, il visitait, dit son biographe, toutes les provinces placées sur sa route, qu'elles fussent ou non de son gouvernement*. Les provinces du peuple étaient les plus belles, leurs gouverneurs aussi étaient les plus considérés. Choisis par le sort, suivant l'usage, parmi les consulaires et les préteurs sortis de charge depuis cinq ans au moins % ils avaient tous le nom de proconsuls, n'eussent-ils été que préteurs; ils avaient douze licteurs avec les haches sur les faisceaux % la robe sénatoriale, un traitement qui leur permettait de déployer un faste royal % le droit enfin de prendre toutes les marques de leur dignité dès qu'ils avaient passé le pomœrium \ Les gouverneurs impériaux ne semblaient pas d'aussi grands personnages. Ils portaient le titre de propréteurs même après avoir été consuls*, et cinq licteurs seule- Dion., LUI, 12, 14; LIV, 4; LX, 24. Suét., Oct., 47. Nonnullas commutavit interdum. Id. C/oud., 25. Tac. Afin,, 1, 76, 80. Capitol. Jf. Anton. , 22.

— 1. Dion. , LIII, 14. Cf. Dig., I, 8, fr. 8; I, 18, fr. 4, sur l'off. du proc. et du praeses. — 2. Dion., LUI, 15. — 3. Suét., Oct.j 47. Dion., LIV, 6, 7.

' — 4. DioD., LIII, 13. Le sort ayant mal choisi, êneiSiQ tiveç aÙTc5v où xotXcôc ïjpxov , le prince eut soin de nommer d'avance ceux qui devaient être soumis aux chances du sort, ibïd., 14. — 5. Douze en Asie et en Afrique, six dans les autres provinces dites prétoiiennes. — 6. Le proconsul d'Asie et d'Afrique recevait au commencement du troisième siècle un million de sesterces. Dion., LXXVIII, 23. Les procurateurs seulement 200 000, lOUOOO et même 60 000. Dion, LUI, 15. Jul. Capit. ad Pertin., 2. Tac, i4^r., 42. Lamp. Alex. Sev., 42; H. J., Claud., 15; Proh. y 4. — 7. Dig., 1, 16, 1. N'ayant pas Vimperium militarej ils ne portaient ni le paludamentumy ni l'épée. Dion., LUI, 13. Cependant le proconsulat d'Afrique étant province frontière, celui qui y commandait pour le sénat eut sous Auguste et Tibère une légion et un corps d'auxiliaires , mais par délégation spéciale de l'empeieur, qui lui fut retirée sous Caligula. Tac, Ann., IV, 48; Dion, LIX, 20.

— 8. Auguste les prenait parmi les consulaires (Legatus Aug. consularis

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ment marchaient devant eux; encore ne pouvaient-ils les avoir que dans leur gouvernement. Le peuple de Rome voyait donc partir ses magistrats avec tous les dehors de la puissance, une nombreuse cohorte et Tancienne pompe républicaine , ceux de l'empereur comme les agents d'un pouvoir inférieur et timide.

Le peuple et le sénat devaient être contents. Mais cet agent qui part seul et sans bruit avec les instructions du prince *, arrivé dans la province, y prend Tépée et le manteau de guerre ^. Tandis que le proconsul donne des jeux, écoute les rhéteurs, ou visite au bruit des fêtes son paisible gouvernement, le propréteur à la tète de ses légions combat ou négocie avec les rois. Tous deux ont une autorité absolue au civil et au criminel sur les provinciaux et sur les citoyens, à moins d'un appel de ceux-ci à Rome '. Mais l'un n'est soumis qu'à l'empereur, l'autre à la fois à l'empereur et au sénat. Celui-ci, à moins d'une délégation spéciale, n'a aucun pouvoir sur les soldats qui passent ou séjournent dans sa province; celui-là, investi de Vimperium militarej exerce à leur égard le droit de vie et de mort *. Le premier enfin ne reste qu'une année dans sa province % le second y est laissé au moins trois ans, souvent cinq, dix et plus encore au gré de celui qui l'envoie*. Que de soins pour relever à tous les yeux les officiers

pro prœtore) quand ils avaient à commander plusieurs légions, parmi les anciens préteurs quand ils n'en commandaient qu'une (Leg, Aug. pro yrxt^). — 1. Dion., LUI, 15. PI. fp., X, 64. La plupart des questions y étaient prévues. Les proconsuls en recevaient également du prince. — 2. T^Qvte ffTpaTiwTixYiv ot6).yiv çopoûvTaç xal Çiçoç. Dion., LUI, 13. — 3. Vlenisii' mam jurisdictionem proc, hahet. Dig., I, 16, 7. Sur l'importance que conservait le titre de citoyen dans les provinces, voyez dans les Actes des apôtres l'histoire de saint Paul emprisonné à Jérusalem. Encore sousTrajan, renvoi à Rome d'un civis Romanus accusé de crime capital. Plin., Ep., X, 97. — 4. Jus gladii. Dig., I, 17, 6, § 8. — 5. Dion. , LUI, 13 et Suét., Oct., 47, à moins qu'ils n'eussent beaucoup d'enfants. Dion., ibid. — 6. En vingt et un ans il n'y eut sous Tibère que deux procurateurs en Judée, Gratus et Pilate. Jos., Ânt. Jud., XVIII, 4 et 5. Appien dit aussi, H., 112. iTpaTYiyoùç èi«7cé(xiieiv èT7i<Tiou; ii pouXi?).... paffiXeuç èç' 6(tov 5oxt(jLàffeiev. Cf. Suét.,, Oct., 23; Dion, LUI, 13. Tibère laissa cependant Silanus, proconsul d'Afrique, sept ans en fonction.

du sénat et pour laisser dans l'ombre ceux de l'empereur, pour donner aux uns le pouvoir sans les honneurs, aux autres la représentation et l'éclat qui consolent et satisfont les ambitions caduques. Mais c'est ainsi que les révolutions passent sans irriter une opposition qui les brise ou les fait chanceler dans le sang. La force renverse, la modération seule et la prudence édifient , à la condition toutefois que cette prudence ne s'enferme pas dans l'heure présente , mais prépare et garantisse l'avenir.

Qu'ils relevassent du sénat ou de l'empereur, les gouverneurs étaient investis, avec les différences qui viennent d'être indiquées, de tous les pouvoirs politiques, militaires et judiciaires. L'étendue de ces pouvoirs a été déjà montrée *. On remarquera seulement ici l'absence dans les provinces impériales du questeur *. Ce vieux titre républicain honoré par tant de grands hommes était là remplacé par le nom plus modeste de procurateur. Ces fonctionnaires pris, non pas dans le sénat, mais parmi les chevaliers, même dans la classe des affranchis ou des provinciaux % allaient dans les provinces sénatoriales administrer les revenus de la caisse privée du prince (fiscm) et dans celles de l'empereur remplir toutes les fonctions attribuées par le sénat à ses questeurs, moins toutefois la juridiction : les procurateurs n'ayant action dans les premiers temps que sur les esclaves *. Le prince il est vrai, dont ils étaient les intendants, ne devait pas les laisser longtemps dans cette position inférieure. Claude voulut que leurs jugements dans les débats en matière de contributions eussent la même force que les siens mêmes \ Il y avait un procurateur par chaque grand district ou par province ; quelquefois

1. Ci-dessus, t. 1, p. 523 et suiv. —2. Gaius, Inst., I, 6. — 3. Gessius Florus, proc. de Judée, était de Clazomène. Jos., A. /., XX, 9. Un autre, Tibère Alexandre, était Juif apostat. Id, ihid.j 4. Les affranchis n'arrivaient qu'aux procuratures inférieures, on n'en voit point parmi les procuratores prxsi4es. — 4. Tac. , ilnn., IV, 15. Jus in servitia et in pecunias familiares. — 5. Sans doute seulement en matière fiscale. Tac, Ann,y XH, 60. Suét., Claud., 12. Ulp. au Dig. , I, 19. Proœm, 11 est probable aussi que ce fut depuis ce temps que cette charge donna rang de chevalier. Tac, Agric.y 4.

même un seul pour deux ou trois provinces contiguës; car on ne trouve encore rien de fixe dans ces divisions*. « L'empereur et le sénat, dit Strabon, divisent leurs provinces tantôt d'une manière, tantôt d'une autre : et ils en modifient Tadministration suivant les circonstances ^ » On connaissait en effet trop mal encore les principes d'une bonne administration et surtout les besoins des pays à gouverner , pour établir des règles invariables, lesquelles d'ailleurs n'eussent été qu'une gène pour un pouvoir qui n'en voulait pas connaître.

Les procurateurs des provinces impériales étaient parfois investis de pouvoirs politiques ; l'administration romaine en Judée n'eut pas d'autres chefs. C'étaient de véritables gouverneurs, bien que la Judée ne fût qu'un démembrement de la Syrie. Ponce-Pilate, Cumanus, Félix et tous les autres prononçaient en dernier ressort. Cependant ils étaient subordonnés au gouverneur de Syrie*, qui pouvait les destituer et les renvoyer devant l'empereur. Par la création de ces nouveaux fonctionnaires commençait une révolution qui ne s'achèvera que sous Constantin, la séparation des pouvoirs civils et des pouvoirs militaires.

A)i-dessous de ces magistrats venaient les officiers de

1. Gruter, Insc, p. 446, n» 3. Dans Tancien royaume de Judée, la Samarie et la Galilée eurent chacune, à un certain moment, un procurateur. Jos., A. J. et jB. J. Tac, Ann.y XII, 54. Cf. Ernesti, ad Tac. Agric.y c. 9, p. 609, éd. Oberlin. — 2. Cette phrase doit tenir en garde contre les écrivains qui, s'appuyant exclusivement sur Dion et le Digeste, ont montré Forganisation impériale s'étabiissant dès le premier jour avec une régularité parfaite. Ce que dit notre grand géographe serait confirmé au besoin par de nombreux passages tirés des historiens, surtout par les inscriptions et les médailles. Ainsi le proconsul d'Afrique Minucius Timinianus étant mort, le procurateur Hilarianus le remplaça avec lejusgladii (Uuinart, Act. Marlyr,p. 83). Ce faitest de Tannée 203, époque où il n'était pas rare de voirun procurateur faire Tin té ri m d'un proconsul. L'histoire de Timésithée, beau-père deGordien,en fournit un autre exemple. Mais beaucoup plus tôt Gai ta ordonne au procurateur d'Afrique d'attaquer le légat Clod. Macer. T&c.jHist., 1,7. — 3. Pour nier cette dépendance , on a prétendu que Vitellius et Quadratus n'étaient intervenus dans les affaires de Judée qu'en vertu de commissions spéciales des empereurs. Le récit de Joseph e s'oppose partout à cette explication,iint. /.,XVI1I, 4; B,J,y II, 14 et notamment où il montre le gouverneur de Syrie venu à Jérusalem pour appuyer un ordre donné par le procurateur aux prêtres du temple. Le passage môme de Tacite, Ann.f XII, 54, est positif.

tout grade et les agents inférieurs, préfets, tribuns, scribes, crieurs, esclaves publics, licteurs, etc. N'oublions pas la cohorte, les amis, les élèves du gouverneur, qui formaient son conseil ou sa cour de justice, et auxquels il donnait parfois les plus importantes commissions*.

Les Verrines nous ont montré ce que pouvait être, dans le dernier siècle de la république, un gouverneur de province. Avec Tempire leur condition change'^. Autrefois chaque province voyait arriver tous les ans un nouveau maître, qui, pressé de retourner au milieu des plaisirs et des intrigues de Rome, se hâtait de faire fortune et de remonter sa maison aux dépens de ses administrés. Celui qui avait le plus indignement pillé revenait, la tète haute, s'asseoir au sénat en face d'hommes qui, semblables à lui, ne lui demandaient compte que de l'obéissance des sujets. Pour les rapines et les violences, rarement en parlait-on. Les provinciaux n'étaient-ils pas des vaincus I Mais aujourd'hui que l'empire est devenu le domaine, privé d'un homme, cette propriété sera mieux régie ; par amour et esprit de justice ? Peut-être, mais surtout par intérêt. Après un choix habile, la meilleure chance d'une bonne gestion était dans la longue durée des fonctions. Aussi, laisser vieillir dans les charges sera une des maximes les mieux suivies de l'administration impériale.

Les gouverneurs, tombés au rang de simples agents d'un pouvoir soupçonneux et redoutable, voient donc maintenant la menace suspendue sur leur tète'; et, dans les res-

1. Vitellius, ayant déposé Ponce Pilate, fit administrer la Judée parMarcellus, un de ses amis,Tt5v aOtoO çiXtov. Jos., A. /. , XVIII, 4. Il y avait aussi les assesseurs, gens ayant des connaissances spéciales, dont les gouverneurs s'entouraient pour s'éclairer de leurs conseils dans les cas difficiles. Alex. Sévère leur donna un traitement. Lampr , 45. Us exercèrent une grande influence. Lact. de Morte pers.j 22. — 2. Plus tard il fut défendu d'envoyer quelqu'un avec une charge dans la province où il était né, pour éviter les actes de partialité. Défense était faite de rien lever, même dans l'intérêt du trésor, au delà du chiffre fixé. Dion, IJII, 15; LVII, 10. Tac, Ann., IV, 6. — 3. Voyez dans Tacite, Ànn.j III, 66, XllI, 33, XIV, 18, etc., un assez grand nombre de gouverneurs condamnés. Ce!a prouve que les anciennes habitudes n'étaient pas perdues, mais aussi qu'elles ne trouvaient plus la même

crits du prince, ils lisent formulés en lois* les conseils que Cicéron donnait inutilement aux gouverneurs de la république. Le traitement fixe qui pourvoit à toutes leurs nécessités délivre les sujets des exactions dont ils étaient victimes, sous prétexte d'approvisionnements à fournir au préteur % et, au lieu de passer quelques mois dans une province dont souvent ils connaissaient à peine de nom les principales villes, voici qu'ils y sont retenus assez longtemps pour en étudier les besoins et y contracter des habitudes qui cessent de leur faire regarder ce gouvernement comme une terre d'exil*. Les proconsuls de la république laissaient leur femme à Rome*, ceux de l'empire les emmènent avec eux ; Auguste favorisa cet usage ; Alexandre Sévère ira même plus loin : il imposera une union temporaire à tout gouverneur non marié. C'est que les premiers allaient en quelque sorte en pays ennemi et qu'il fallait éloigner la rhatrone des camps ; les autres sont envoyés vers des concitoyens et pour un long séjour. Le gouverneur n'était donc

impunité. Les disgrâces les plus fHineuses furent celles du préfet d'Egypte et de LoUius. Cf., pour d'autres accusations de gouverneurs sous Auguste, Dion., LIV, 3 (le gouv. de Macéd.), LX, 24, (le gouv. de la Bétique et un autre d'une province non désignée). Auguste exigea qu'il y eût toujours un intervalle entre deux commandements. Suét., Oct.j 36, afin, dit Claude, que les gouverneurs, cessant d'être inviolables, pussent être assignés par ceux qui voudraient les poursuivre. Cf. Curtius, de Senatu Rom,, p. 66. —

1. Voyez au Digeste les titres de officio proc. et leg. et de off. prapsid, —

2. Dion., LUI, 1.5; Suét.^ Oct., 38. « Anciennement, dit Dion, LUI, 15, c'étaient des entrepreneurs qui s'obligeaient envers le trésor public à fournir aux gouverneurs toutes les choses auxquelles ils avaient droit en vertu de leur charge. Sous Auguste, ces gouverneurs commencèrent, pour la première fois, à recevoir un salaire fixe proportionné aux besoins. » Ils ne pouvaient rien acquérir dans leur gouvernement sans ordre exprès du sénat ou de l'empereur, ni rien exiger au delà du tribut fixé. Dès qu'un nouveau gouverneur arrivait, les pouvoirs de l'ancien cessaient, et il devait être rendu dans les trois mois à Rome. — 3. Dion., LV, 28. 'EttI tcXeiw xpôvov. Tac, Ann.j IV, 6. Quum..,. plerique iisdem negotiis insenescerent. Cf., p. 222, n. 7. Cela était reconnu si nécessaire, qu'en l'an 5 de J. C. des troubles ayant éclaté en plusieurs lieux, on déclara que les gouverneurs des provinces sénatoriales, élus et non plus choisis par le sort, resteraient deux ans en charge. Dion, ihid. — 4. Bien des honnêtes gens sous la république refusaient les gouvernements, quand ils ne voulaient pas y piller. Atticus n'en accepta jamais, Cicéron n'alla en Cilicie que malgré lui et Quintus se plaint très-vivement d'être retenu une troisième année en Asie.

plus campé dans sa province ; il y avait ses affections, son foyer domestique et ses dieux pénates apportés par sa femme, qui, en partant, les avait, comme Ràchel, cachés dans son sein^

Je ne veux pas dire que les gouverneurs se trouvèrent tout à coup transformés en d'habiles et probes personnages, mais seulement que les excès d'autrefois devinrent impossibles, parce que des crimes trop éclatants auraient attiré bien vite le châtiment^ et qu'une fortune trop grande eût tenté l'avidité du prince- La modération et la prudence étaient donc conseillées aux gouverneurs par leur propre intérêt et par ce despotisme jaloux qui allait passer le niveau sur toutes les têtes en abattant les plus hautes*. Auguste, malgré sa douceur, donna l'exemple de cette sévérité salutaire. On verra plus loin (p. 249 et 277) le^sort de Gallus et de Lollius, deux amis du prince cependant, qui par leurs exactions encoururent sa disgrâce et se tuèrent. Il n'eut même aucune complaisance pour l'entourage de la famille impériale, et ces affranchis qui sous ses successeurs deviendront si puissants, sont retenus dans l'ombre et le devoir. « Son secrétaire, dit Suétone, ayant reçu 500 deniers pour communiquer une lettre, il lui fit briser les jambes ; le précepteur et les esclaves de Caïus César avaient profité de la maladie du prince pour commettre dans son

1. Tac, Ann.j III, 33-4; Lampr., Alex., 42. — 2. Dion dit que la révolte des Paononiens et des Dalmates en l'an 6 fut causée par les exactions des gouverneurs : c'est possible; mais toute administration, quelque douce qu'elle fût^ devait paraître insupportable à ces barbares qui se pliaient difficilement à payer le tribut et à livrer leurs enfants pour le service militaire. Quant à Varus, que Velléius Paterculus accuse d'être entré pauvre en Syrie et d'en être sorti riche, remarquons que la pauvreté de ce personnage, qui avait été consul quelque temps auparavant, et qui était apparenté à la famille impériale, ne devait pas être bien grande; qu'ensuite il resta neuf ans dans son gouvernement, tandis que sous l'ancien régime la Syrie, dans le même temps, eût été trois ou quatre fois pillée; qu'enfin Varus, depuis sa défaite, put être impunément accusé par tous et de tout. Pour l'afl'ranchi Licinius, en ^ •Gaule, ses rapines montrent qu'Auguste ne pouvait tout empêcher ; mais la \ confiscation dont il fut frappé prouve aussi qu'il était dangereux, tout au ; moins inutile, d'en faire. — 3. L'Achaïe et la Macédoine se trouvant mal de Tadministration du sénat, onera deprecantesj on n'imagine rien de mieux que de les mettre dans le lot de l'empereur. Tac, Ann.y I, 76.

gouvernement des actes d'avidité et de tyrannie : il ordonna qu'on les jetât à l'eau avec une pierre au cou. » Il ne comprenait pas l'empire autrement que le sénat ne l'avait d'abord compris et constitué, à l'égard des sujets : avec la plus énergique centralisation politique, mais aussi la plus entière liberté administrative; avec une volonté souveraine, à Rome, pour la vie générale de l'empire, avec une complète indépendance dans les provinces pour la gestion des intérêts locaux. Les villes provinciales gardaient et garderont encore pendant trois siècles leur religion *, leurs coutumes ou lois particulières^ et leurs magistrats', leurs assemblées publiques, leurs revenus et leurs propriétés*. Souvent même les laissait-on se réunir pour des fêtes religieuses ; de sorte qu'à les voir s'administrer elles-mêmes

1. Tac, Ann., III, 60-63; IV, 14, 43. Tertul., Apolog., 24. Âd Nation., II, 8; Bœckh, III, n«4474. Cf. Godefroy paraiitl. ad C. Th., XVI, 10. Les jurisconsultes reconnaissaient, même en droit privé, sinon en droit public, le caracière sacré des propriétés religieuses. Gaius, II, 7, pro sacro hahetur ; Spanheim, Orb. rom.,II, 16. — 2.Pl.,Ep., X, 110,114, ios.jA. J.,II, 19.— 3. Voyez les inscriptions et les médailles qui mentionnent en très-grand nombre des archontes, stratèges, éphores,cosmes, prytanes, etc., élus par leurs concitoyens. Pour PAfrique il est question de suffètes dans Orelli, II, n"* 3056-7. Ces magistrats avaient la juridiction civile entière, le gouverneur n'intervenant que dans les cas d'appel, que Plutarque conseille à ses concitoyens de rendre aussi peu nombreux que possible. Au temps de Trajan on voit un magistrat nouveau qui deviendra plus tard le defensor civitatis. « Nous avons, à Vexemple de nos prédécesseurs , envoyé un centurion légionnaire à Byzance pour veiller à la conservation des privilèges de ses habitants. » Pline, Ep.fXj 82. A Amisus il y avait un ecdicus ou citoyen chargé de défendre les privilèges de la cité. Jbid., 113. Les villes désiraient vivement que cette institution se multipliât. Ibid., 82. Aristide^ dit {Sacr.serm.y IV) que de son temps (vers 169 de J. C.) c'était la coutume que chaque ville envoyât au proconsul d'Asie dix noms, parmi lesquels celui-ci choisissait tov çOXaxa tyi? elpiqvriç. C'était une sorte de préfet de la ville (Dig., L, 4, fr., 18, § 7). Pour les assemblées électorales, cf. Aristides, Xoyoç Travyiyupixà; èv Kul^ixco icepî Toû vaoù, I, p. 382, édid. Dindorf, 1829. Mém. de VAcad. des Insc, XXXVII, p. 401.— 4. Consistant en octrois (Suét., FtteZ., 14), péages (Strab., XII, p. 575), impôts payés par les citoyens pour subvenir aux charges communales (PL , Ep., X, 94), droit comme Nicée ^obtint d'Auguste de recueillir les biens de leurs concitoyens morts intestats (Plin., Ep.y X, 88), capitaux prêtés à intérêt (Dig., L, 4, fr. , 18, § 2), propriétés publiques, édifices, biens communaux situés souvent très-loin. Capoue en avait en Crète (Vell., Paterc, II, 82), Empories dans les Pyrénées occidentales, Byzance en Bithynie. Cette même ville 1 artageait avec les Romains les revenus qu'elle tirait de la pêche du thon

à leur guise et renouer leurs liens d'autrefois, on les eût prises pour de petits États auxquels il ne manquait que le droit de troubler la paix publique et de se déchirer par des guerres continuelles, comme au temps de leur liberté. Mais qu'étaient-ce que ces franchises locales en face de l'autorité proconsulaire? Si les proconsuls n'étaient pas retenus dans une étroite dépendance du maître de Rome, quelles garanties avaient- elles contre Tinfluence indéterminée d'un fonctionnaire tout-puissant? Quand on a la force, il est si facile de commander, sans donner un seul ordre. Le recours à l'empereur, coûteux et difficile, n'était sûr qu'autant que l'empereur était lui-même juste et éclairé. Car c'est un des malheurs des États despotiques que tout y dépende non des institutions, mais du caractère du prince, et qu'on n'y soit jamais certain que la justice d'aujourd'hui sera la justice de demain.

Il y aurait eu un moyen de rendre plus difficile cet arbitraire des gouverneurs et moins nécessaire ce recours à l'empereur si souvent illusoire. C'eût été de constituer la

dans TEuxin (Strab., Vil, 6, p. 320). Arpinum et Atella avaient des biens en Gaule (Cic, Fam.. XIII, 7, 11). Deux petites villes de Ligurie avaient des possessions sur les territoires de Bénévent, Noie et Plaisance {Instit. archéoLj&nxï. 18,'Î5, p. 149). Les aqueducs, les égouts (Cic, adv. RulLj III, 2) donnaient des revenus souvent levés par les publicains qui les prenaient à ferme (Dig., XIX, 2, fr. 53; XXXIX, 4, fr. 13, § 1; XLIX, 14, fr. 3, S 6, etc.). A leurs revenus il faut ajouter les ventes de charges (PI., X, 48, 114), les donations, les legs faits par des particuliers pour fondations d'édifices ou de jeux publics perpétuels (Plin., Ep, X, 79). Ces legs étaient défendus par la loi (Id., V, 7), peut être une loi locale, car ott voit des legs fails aux villes sans contestation ; d'ailleurs il y avait mille moyens de l'éluder. Enfin elles avaiedt généralement une créance privilégiée , protopraxia {Id. , X, 109). Le pouvoir central intervenait même dans les affaires des cités libres. Ainsi Auguste défendit aux Athéniens de vendre leur droit de cité (Dion., LIV, 7). Ailleurs les corporations étaient interdites (PI. Ep., X, 94). Enfin presque partout il y eut dans la constitution, sous rinfluence de Rome, des changements favorables à la classe riche. De sorte qu*à la révolution qui faisait passer dans la capitale tout le pouvoir à l'empereur, répondait dans l'empire une révolution qui faisait passer tout le pouvoir aux sénats municipaux. Ainsi à Rome une concentration monarchique, dans les provinces une concentration aristocratique. Les magistrats étaient élus par la curie (Orell», II, n* 3701), ou môme par leurs prédécesseurs (Dig. , L, I, fr. 2, I, fr. 13; fr. 15, etc. Athén., V, 51).

province elle-même autrement que comme simple division géographique*. Mais Auguste était peu disposé à rallumer quelque part que ce fût la vie politique; pour Tordre, il se chargeait de l'assurer par une vigilance infatigable. Sur les dix-huit années qui suivirent la bataille d*Actium, il en passa onze au moins dans les provinces*.

La Gaule et l'Espagne Toccupèrent d'abord. Il s'y rendit à la fin de Tan 27, après s'être fait donner légalement à Rome, où il laissait Agrippa consul, toutes les armées et la moitié des provinces.

U allait, disait-on, reprendre les desseins de César contre les Bretons, et la poésie chantait déjà ses victoires aux derniers confins du monde*. Mais Auguste calcula qu'à cette expédition il gagnerait peu et risquerait beaucoup : il laissa les Bretons libres. Strabon Fen loue fort. « On estime, dit-il, que les drpits payés par ces insulaires sur nos marchandises dépassent ce que rapporterait un tribut annuel*. » Cette politique réussit; les chefs bretons envoyèrent à l'empereur de respectueuses ambassades et des offrandes qu'ils consacrèrent dans le Capitole. Le temps qu'il eût perdu à cette inutile conquête, Auguste l'employa à organiser ce qu'on avait déjà conquis.

Malgré les victoires d' Agrippa en Tan 37 * et les nouveaux succès de trois armées romaines en l'an 29, la Gaule était encore comme le cheval indompté des monnaies nerviennes , libre et emportée dans ses allures ^ Auguste se chargea de lui mettre le frein. A peine débarrassé d'Antoine, il avait envoyé en Gaule trois armées qui avaient vaincu les

L Voy. ci-dessus, t. I, p. 541-546, et dans ce volume le chap. xliv.— 2. De septembre 31 à août 29, séjour en Orient. De la fin de 27 à la fin de 24, séjour en Gaule et en Espagne. L'hiver de Pan 22 passé en Sicile; l'an 21 en Grèce et à Samos; l'an 20 en Asie, Bithynie, Syrie; l'an 19 à Samos, à Athènes et retour à Rome le 12 octobre. Au milieu de l'an 16, en Gaule, et retour à Rome seulement au milieu de l'an 13. U retourna plusieurs fois en Gaule dans les années 10, 8. Cf. Dion, passim. — 3. Hor., Od., I, 35; Tibull., IV, 1, 149. — 4. Strab., IV, p. 200. — 5. Voy. ci-dessus, p. 16. — 6. On a trouvé dans l'arrondissement de Valenciennes des monnaies d'or marquées i'un cheval courant sans harnais ni bride.

administration' D'AUGUSTE DANS LES PROVINCES. 231

Aquitains, les Belges et rejeté au delà du Rhin leurs auxiliaires germains (29 av. J. C). Ce succès avait achevé la première conquête, celle du sol. Restait la seconde, plus difficile à faire, celle des esprits et des mœurs. Les regrets de la liberté perdue vivaient encore et l'organisation sociale qui avait si héroïquement soutenu la lutte subsistait tout entière. Mais si Auguste n'était pas l'homme de la force, il était bien celui de Tadresse et de la ruse. Il n'eût pas conquis les Gaules, il sut d'abord les diviser, ensuite les réunir autour de lui. Pour cela, il fit trois choses où Ton retrouve cette habileté patiente, cet art d'assoupir et d'éteindre qui furent tout son génie.

Il établit de nouvelles divisions administratives, dans le but de créer parmi les habitants des relations politiques qui leur fissent oublier Tancien ordre social.

Il multiplia dans ces provinces la population italienne en y fondant des colonies latines; et il y distribua les privilèges de manière à y intéresser beaucoup de gens à la cause de Rome.

Enfin, il entreprit de convertir les fils des druides au polythéisme romain.

Pour plus de prudence, il n'agit qu'après s'être éclairé sur le caractère et les besoins du pays, en appelant autour de lui, dans Narbonne, les députés des cités transalpines, comme César l'avait fait si souvent et à son grand profit durant la guerre des Gaules. Il conserva à la Narbonaise depuis longtemps docile ses anciennes limites; mais il porta celles de l'Aquitaine à la Loire, et rattacha les Séquanes et les Helvètes à la Belgique S ce qui réduisit de moitié la Celtique, appelée depuis cette époque Lugdunaise. Dans la Narbonaise, des colons romains furent établis à Orange, Carpentras, Cavaillon, Valence, et Ton peut juger avec quelle rapidité ces nouveaux venus transformaient l'esprit des villes où ils s'établissaient, par ce qui se passa

1. Plus tard la Belgique forma trois provinces : la Belgique, la 1" et la II* Germanie. On la trouve ainsi divisée en la première année de Tibère. Tac, Ânn.j I, 31.

à Cologne, où les Ubiens refusèrent dix-neuf ans après l'arrivée des colons chez eux de prendre part à la grande révolte germanique et gauloise de Civilis *.

Dans les trois provinces chevelues^ il ne fonda point de colonies, parce qu'il ne voulait cependant pas dépeupler ritalie pour latiniser la Gaule. Il préféra concentrer la vie romaine dans la Narbonaise, comme en un foyer puissant d'où elle rayonnerait sur le reste de la Gaule. Mais ce qu'il ne pouvait faire par des colons, il l'essaya par lui-même, en contractant des liens étroits avec une foule de cités chevelues qui prirent son nom et dont les habitants devinrent ses clients *.

Il laissa aux Édues et au Rèmes le titre d'alliés du Peuple Romain, et le concéda aux Carnutes pour qu'au sud, à l'ouest et au nord il se trouvât trois peuples puissants intéressés au maintien du nouvel ordre social. A d'autres * il permit de conserver leurs lois. Aux Auskes, le plus puissant peuple de l'Aquitaine, peut-être aux Convènes (S.-Bertrand-de-Comminges), qui gardaient le passage central des Pyrénées, il accorda le droit des Latins qui conduisait à l'obtention de la cité romaine : privilège envié, parce qu'il donnait l'égalité avec les vainqueurs, mais dont Auguste se montrait avare et qu'il ne conférait qu'à des

1. Le titre et les droits de colonies latines furent en outre donnés à Aii, Aoust, Apt, Vienne et Viviers. Marseille, en punition de sa résistance à César, perdit deux de ses comptoirs, Agde et Antibes; Auguste fit de Tune une colonie romaine, de l'autre une colonie latine. — 2. Gergovie, qui avait vu Riir César et d'où Vercingétorix était sorti, fut dépouillée du titre de capitale des Arvernes, qu'il attribua à une bourgade roisine, Augusto-Nemetum, Bratuspantium fut de même déshérité au profit de Cœsaromagus (Beauvais) qui subsiste encore, tandis que l'ancienne capitale des Bellovaques, comme celle des Arvernes, était déjà détruite et oubliée au quatrième siècle de notre ère. Les capitales des Suessions (Soissons), des Véromandues (Vermand), des Tricasses (Troyes), des Rauraques (Augst), des Auskes (Auch), des Trévires (Trêves) et des Lémoviques (Limoges), prirent le nom à' Augusta. Celle des Turones devint Cassarodunum (Tours) et Bibracte Augustodunum (Autun) ; mais l'une reprit plus tard son ancien nom, comme toutes les villes qui ne reçurent pas le titre de colonie; si l'autre garda celui sous lequel se répandit par tout l'empire sa renommée littéraire, c'est qu'elle fut faite colonie par Constance Chlore. — 3. Santons, Arvernes, Bituriges, Trévires et Suessions.

ADMINISTRATION D'aUGQSTE DANS LES PROVINCES. 233

particuliers sur qui ce titre appelait la considération et les honneurs.

Ainsi, Auguste faisait aux peuples et aux individus les conditions les plus diverses; il montrait au dévouement intéressé par quels moyens se gagnait la faveur impériale et, en exerçant sur la Gaule une pression inégale, il empêchait qu'il se formât une haine commune contre les dominateurs étrangers. Au reste, il eut soin d'enlever leurs armes aux peuples du centre et du midi.

Il augmenta le tribut, mais le répartit plus équitablement, ayant fait exécuter un dénombrement de la population et des propriétés. Pour assurer la police du pays, il divisa la Gaule en soixante circonscriptions municipales, c'est-à-dire que le nombre des peuples gaulois reconnus comme constitués en corps de nation fut réduit à ce chiffre. Chacune de ces soixante cités fut déclarée responsable des désordres qui éclateraient dans ses villes ou ses cantons (pagi, d*oii pays).

Pour leur servir de modèle et les guider dans la route où il voulait les conduire, il leur donna une capitale toute romaine, Lyon, que Munatius Plancus avait récemment fondé pour des bannis de Vienne sur la montagne de Fourvières *. Assis près du confluent de la Saône et du Rhône, presque au point de rencontre des quatre provinces et à deux pas des Alpes romaines, Lyon était admirablement situé pour devenir la plus grande des cités transalpines. Sans passé, sans souvenirs, sans liens patriotiques avec les nations chevelues, il allait recevoir et verser sur la Gaule l'esprit de Rome. Auguste y envoya une colonie militaire et en fît le centre de toute l'administration romaine au delà des Alpes *. Agrippa se hâta de faire partir de ses por-

1. Ixmgos dunum, montagne du Corbeau, d'où Lugdunum, Un bourg gaulois, Condatgy occupait la pointe de terre comprise entre le confluent de la Saône et du Rhône. 11 ne fut absorbé par Lugdunum qu'au quatrième Mècle. Son territoire fut distrait du pays des Ségusiaves par Drusus, quand il y bâtit le temple de Rome et d'Auguste où se tinrent les assemblées de la Gaule chevelue. Cf. Desmpitondupay* des St/flfumves, par A.Bernard, 1858. — 2. Strabon dit (IV, 207): Elle est située au milieu du pays comme une citadelle.

j tes quatre grandes voies qui coururent à travers le monts

! de l'Auvergne , par Limoges et Saintes jusqu'à l'Océan; par

! Autun, Sens et Beauvais jusqu'à la Manche; par Châlon,

I Langres, Metz et Coblentz aux bords du Rhin; enfin le loog

! du Rhône, vers Marseille et les Pyrénées.

I Mais avant tout il fallait être maître des passages entre

; la Gaule et l'Italie. Un grand chemin longeait déjà la côte

I de Gènes à Marseille, et les Ligures montagnards établis au-

dessus de cette route étaient surveillés par un officier romain de l'ordre équestre qu'on leur envoyait tous les ans. Dans les Alpes Cottiennes régnait un petit prince qui, se [ voyant menacé, sollicita lui-même l'amitié de Rome et fît

! ouvrir par son peuple la grande voie du mont Genis *. Au-

I guste se garda de dépouiller un chef si docile : Cott garda

\ son aride royaume. Toutefois une nouvelle colonie fut pru-

demment placée à la descente de ses montagnes, Augtuia Vagiennorum (Saluées); Augusta Taurinorum (Turin) s'y trouvait déjà et fut renforcée. Plus haut habitait dans le val d'Aoste la belliqueuse tribu des Salasses. On leur avait pris déjà leurs mines d'or situées dans le bas pays et la colonie d'Eporedia avait été fondée pour les contenir (Ivrée). Mais comme ils occupaient toujours les hauteurs, ils détournaient les eaux, ou les vendaient aux fermiers des mines. Une fois même ils pillèrent l'argent de l'empereur et, sous prétexte de travailler aux chemins et aux ponts des rivières, ils faisaient rouler sur les troupes qui passaient d'énormes quartiers de rocs ^ Terentius Varron les attaqua en l'an 25: 44 000 Salasses, le peuple tout entier, furent vendus à l'encan, à la condition imposée aux acheteurs d'emmener leurs esclaves en des pays lointains et de ne pas les affranchir avant vingt années. Trois mille prétoriens s'établirent à Auyvsia Prœtoria (Aoste) et deux routes furent aussitôt dirigées de là sur Lyon par le grand et le petit Saint-Bernard. La capitale romaine de la Gaule ne se trouva plus qu'à deux ou trois journées de marche de l'Italie.

1. Ce fait est peut-être de l'an 14 av. J. C. Dion, LIV, 24. — 2. Strab., IV, 205.

Une grave question était celle de la conduite à tenir envers la religion gauloise. Les Romains étaient fort endurants au sujet des cultes étrangers. Comme les dieux se comptaient par milliers dans l'Olympe de Rome, quelques-uns de plus ou de moins importaient peu. Aussi quand les Romains avaient conquis un peuple, ils lui prenaient ses divinités, les mettaient dans leur catalogue, quelquefois dans leurs temples, et tout était dit. L'Olympe s'étendait comme l'Empire. Le procédé réussit partout, excepté avec les Juifs, qui, croyant à un Dieu unique, ne pouvaient accepter cette union sacrilège, et avec les Druides, qui, formant un clergé véritable, devaient renoncer à tout, pouvoir et croyances, s'ils renonçaient à leur culte. Ces deux religions nationales, la juive et la gauloise, étaient le plus ferme soutien de la nationalité des deux peuples. Voilà pourquoi Titus exterminera les Juifs et Claude les Druides. Auguste, qui répugnait aux violences depuis qu'il pouvait s'en passer, crut qu'avec des ménagements cauteleux il viendrait à bout du druidisme comme du reste. Il lit deux parts de cette religion : il accepta les dieux et repoussa les doctrines, sachant bien que le peuple ne voit que les uns et s'inquiète peu des autres. Au nom de l'humanité, il défendit les sacrifices humains et ne permit que des libations de sang faites par de légères blessures sur des victimes volontaires. Au nom de l'ambition, il appela au polythéisme tous ceux qui voulurent sortir de l'obscurité provinciale, en établissant que l'observance des rites druidiques serait incompatible avec le droit de cité. Enfin il déclara bien haut que les dieux de la Gaule étaient ceux de Rome, le titre seul différant; et il les adora lui même; il leur éleva des temples; il leur dressa des autels où d'un côté on lut le nom gaulois du dieu et en regard son nom romain. Ainsi Mars-Camul ou Belatucard, Diane-Arduinna, Minerve-Bélisane, Bélen-ApoUon, EsusJupiter *, etc. C'était la prise de possession de la Gaule par

1. On peut le voir encore sur un autel érigé au temps de Tibère par les bateliers de la Seine et qui a été trouvé en 1711 dans une fouille faite audessous du chœur de l'église métropolitaine de Paris. Sur une des faces est

le polythéisme romain, avec ses conséquences heureuses pour Tari, qui remplaça les chênes druidiques par des temples, les menhirs informes par des statues; mais aussi avec des conséquences fâcheuses pour les croyances et les mœurs, car le polythéisme impérial substitua aux doctrines élevées des Druides un culte facile qui ruina les mœurs et l'adoration de la force qui dégrada les âmes.

Cette prédication indirecte réussit aussi bien que la sourde guerre faite aux institutions nationales, et, à la fin de son règne, Auguste put croire qu'il avait arraché sans bruit ni violence tout un grand peuple à ses mœurs antiques. L'influence romaine changea peu à peu les habitudes et effaça les souvenirs, non partout assurément, ni dans tous les cœurs; assez cependant pour qu'au bout de quelques générations cette vieille race prit une physionomie nouvelle. Un contemporain, Strabon, témoigne de ses efforts pour avancer dans la voie où Auguste l'appelait : « Partout, dit-il, on cultive, on d^'^friche. » Et tandis que les pauvres travaillaient, les jeunes nobles allaient servir comme auxiliaires dans les camps romains et y perdaient, au contact des légionnaires, ce qui leur restait de gaulois, ou bien accouraient aux écoles et remplaçaient les luttes de l'épée, maintenant impossibles, par celles de l'esprit. Les cités gauloises, devançant Rome même, furent les premières dans l'Europe à établir aes cours publics par des professeurs salariés. Les villes de la Narbonaise donnèrent l'exemple ; les autres suivirent, et l'on vit la Gaule envoyer a l'Italie des maîtres d'éloquence latine *.

Pour la protéger contre les attaques extérieures et en même temps lui ôter tout espoir de secours étranger, huit légions et une flottille gardèrent le Rhin. En peu d'années

Jupiter, sur l'autre un personnage vêtu de la saie gauloise, qui coupe avec une serpe une touffe de feuillage sur un tronc d'arbre. Auprfts de cette figure est écrit le nom d'Esus. Ce bas-relief est aujourd'hui au musée de Cluny. Mais les légendes qu'il porte ne sont pas encore toutes expliquées. Voy. Rogetde Belloguet, Ethnogénie gauloise j p. 191, et ci-dessus, p.207,n. 1. — l.Strab., IV, 181. Marseille en avait donné l'exemple. A. Rome,Oiiinlilien fut le premier professeur salarié par l'Ëtat. Casaubon, ad h. loc.

s*élevèrent au bord du fleuve plus de cinquante châteaux forts qui sont devenus des cités. De vigoureuses expéditions refoulèrent les Germains dans Fintérieur de leurs forêts ou obligèrent des tribus entières à se transporter sur la rive gauche. En une seule fois Tibère établit sur le bas Rhin quarante mille Gugernes, dont le nom devint plus tard celui de la Gueldre. Son frère, Drusus, joignit par un canal TYssel au Rhin, et imposa aux Frisons un tribut annuel de peaux de bœuf.

Auguste fit un second voyage en Gaule, neuf ans après le premier. Il avait chargé un Gaulois du nom de Licinius d'y lever Timpôt. Ce Licinius, ancien esclave, n'avait vu dans sa place qu'une occasion de faire fortune, et il la faisait avec l'impudeur d'un homme qui se sentait appuyé par huit légions. Il voulait qu'on payât par mois un douzième de l'impôt, ce qui était juste ; nous agissons encore ainsi. Mais il comptait audacieusement quatorze mois dans l'année, douze pour l'empereur, deux pour lui. A l'arrivée d'Auguste les Gaulois demandèrent justice. Le procurateur, garçon d'esprit, voit le danger; il mène Auguste dans sa maison, lui montre les trésors extorqués et lui dit : «Voilà ce que j'ai amassé pour toi et les Romains. Cet or, les Gaulois s'en fussent servis contre Rome. Prends-le, c'est ton bien. » Auguste accepta. En voyant leur ennemi dépouillé, les Gaulois purent croire encore à la justice du prince. Cette fois cependant il n'y avait que demi-justice, et Auguste faillit payer cher cette complicité avec l'agent infidèle : un Gaulois de naissance illustre résolut de l'assassiner et le suivit dans les Alpes, comptant s'approcher de lui dans quelque passage dangereux et le précipiter dans l'abîme. Il avoua ensuite que le visage tranquille de l'empereur lui en avait ôté le courage.

Quelques années plus tard il se passa en Gaule un événement dont les conséquences pouvaient être des plus heureuses *. En l'an 12 avant J. C, les trois provinces che-

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