Dion,LV
qui avait failli leur coûter cinq légions. Auguste, plus inquiet, se rendit malgré ses soixante-dix ansà Ariminum, afin d'être plus près des événements. Par malheur, ces peuples qui faisaient tête si courageusement à 200 000 Romains, n'avaient pas compté sur un ennemi plus terrible, la faim; une mortalité affreuse, causée par des aliments insalubres, les décima, et sans avoir été vaincus, ils cédèrent*. Ils ne rendirent pas leurs armes, elles leur tombèrent des mains. « Pourquoi, demandait Tibère au chef des Dalmates, as-tu causé cette révolte? » — « Pourquoi, répondit hardiment ce brave, envoyez-vous, pour garder vos troupeaux, des loups au lieu de chiens et de bergers. » Le futur empereur se souviendra de cette parole. Pour étouffer sous des ruines les dernières étincelles de l'incendie, on soumit la Pannonie à une dévastation régulière : cela s'appelait pacifier le pays. Quelques bandes avec un des chefs de la résistance, Bato, se cantonnèrent dans les montagnes qui séparent les Dalmates des Pannoniens et y demeurèrent longtemps encore indépendantes ou, dans la langue de Rome, brigands. Le reste releva ses cabanes, se remit à défricher ses terres, à polir ses mœurs et, ne pouvant être libre, tâcha de se faire Romain ^.
Ainsi, la guerre était enfin rejetée loin des populations laborieuses; et l'on n'entendit plus même aux frontières he bruit de cette mer sourdement agitée qui brisait encore contre les postes avancés des légions. Le peuple romain, ivre de sa grandeur, célébrait lui-même son apothéose, en faisant celle de Rome, et recevait de ses poètes la promesse d'une puissance sans bornes, et d'une durée sans fin :
His ego neo metas rèrum,nec tempora pono : Imperium sine fine dedi '•
C'est au milieu de ces prospérités que se fit entendre ce cri lugubre, présage de l'avenir : Varus est morti
1. Dans la Dalmatie la résistance dura encore, en divers endroits, pendant les années 8 et 9. Germanicus y commanda Tarmée et Auguste y envoya Tibère en l'an 9. Dion, LVI, 11-16.— 2. Sur cette guerre, Dion, LV, 29, 35 et Vell. Palerc, qui y prit part, II, 110-14. —3. Virg., Mneid., I, 278.
Les Romains n'avaient pas en Germanie oublié leur prudence ordinaire. Les inimitiés héréditaires des tribus avaient été mises à profit. Toute la côte jusqu'à TElbe était alliée; le long du Rhin les Usipètes et les Tenctères étaient soumis; 40 000 Sicambres avaient été transportés en Gaule, et l'on croyait pouvoir compter sur les Bructères. Des postes fortifiés, s'appuyant sur la grande forteresse d'Aliso aux sources de la Lippe , surveillaient le pays ; et à Cologne, comme à Lyon, s'élevait un autel dont les Germains étaient les prêtres et Rome la divinité ^ Çà et là se formaient déjà quelques établissements romains où les barbares apportaient leurs produits grossiers, et s'initiaient à la vie romaine^. Leurs chefs, attirés au service dans les légions, allaient verser leur sang pour Rome'; et, rentrés dans leurs tribus avec des colliers d'or et des armes d'honneur, récompense de leur courage, ils racontaient les merveilles qu'ils avaient vues , et cette Italie couverte d'autant de cités qu'ils avaient de cabanes, et cette grande Rome peuplée comme un monde, et ces maîtres de l'empire qu'on adorait comme des dieux, parce qu'ils en avaient la puissance. Ces récits frappaient la naïve imagination des barbares , et la divinité d'Auguste paraissait bien plus certaine aux bords du Wéser que sur ceux du Tibre. « Un jour, dit Vell. Paterculus, nous campions sur TËlbe, en face des barbares rangés sur la rive opposée. Tout à coup un de leurs chefs, vieillard d'une taille majestueuse, détache un canot, et, s'avançant au milieu du fleuve, demande à voir César. On y consent; il aborde; et après avoir longtemps contemplé Tibère en silence : « Nos guerriers, dit-il, sont insensés. De loin ils vous honorent comme des dieux; de près ils craignent de se confier à votre foi. Pour moi. César, je te remercie de la faveur que tu m'as accordée; car ces dieux que je ne connaissais que par la renommée , aujourd'hui je les ai vus* Ce jour est le plus heureux de ma vie. » Il
1. Tac, Ann., I, 57, ara Ubiorum. — 2. Dion, LVJ, 18.... xai «oXei; 4>xiCovTo ... .xal àyopàc év6|iiCov <n>v66ouc te etpt)vixàç éicoioOvTo. — 3. Oa en voit dans les guerres de Dalmatie. Dion., LVI, 11.
obtînt de toucher la main du général, et rentrant dans son canot, les yeux toujours attachés sur César, il regagna le camp de ses compatriotes. »
Qu'on laisse faire au temps, et le charme exercera son invincible influence sur des peuples simples à qui toute grandeur impose. Il avait bien opéré sur ces Gaulois qui, -en présence d'Alexandre terrible et menaçant, ne craignaient que la chute du ciel; qui, en face de Caligula, monstre couronné, ne trouveront qu'à railler et à rire. Mais on voulut précipiter leur conversion ; la violence rappela à ces enfants qu'ils étaient des hommes.
La position prise par Marbod et la révolte des Pannoniens décidèrent Auguste à hâter l'œuvre de la transformation de la Germanie. Varus^ ancien gouverneur de Syrie, fut envoyé au delà du Rhin avec cette mission. Homme dur, el habitué à la servile docilité des peuples de l'Orient*, Varus ne pouvait comprendre qu'il eût des ménagements à garder, et ce fut avec la plus entière sécurité qu'il publia son édit, et qu'il alla au milieu des barbares étonnés dresser son tribunal , appeler les causes et rendre ses sentences au nom de lois faites sur les bords du Tibre. Cette intervention des légistes de Rome dans leurs affaires et leur vie de tous les jours, cette justice bavarde, ces combats de paroles obscures et parfois outrageantes irritèrent profondément des hommes dont les coutumes juridiques étaient plus simples, parce qu'elles supposaient la véracité du serment, plus solennelles, parce que, tout en action et en symboles, elles faisaient de chaque procès un drame où le coupable, la victime et le peuple jouaient chacun un rôle. S'agissait-il d'un meurtre, avait-on trouvé un homme mort, gisant sur le sol, le corps était enterré, une corde au cou. Au bout de quelques jours on l'exhumait; et les gens du canton, approchant tour à tour, saisissaient la corde et tiraient le mort sur la terre nue *. Le coupable reculait de-
1. Quelques mouvements ayant éclaté en Judée, il avait fait mettre en croix sur les routes 2000 prisonniers. Jos., À. J. XVII, 10, 10. — 2. J'em-
vant cette épreuve dans laquelle la victime désignait ellemême son meurtrier, car, pensait-on, le sang sortait des blessures dès qu'il touchait la corde. La loi germanique n'avait point de peines corporelles, elle ne donnait pas la vie pour la vie. Le prêtre seul pouvait, au nom des dieux, frapper un Germain, et il n'y avait que les lâches ou les traîtres qui fussent punis de mort : encore fallait-il une sentence de l'assemblée générale. L'or payait le sang*. Mais si le meurtrier, dit la loi Salique, était trop pauvre, et que les siens ne voulussent point ou ne pussent l'aider, douze témoins juraient pour lui que ni sur terre , ni sous terre, il n'avait plus de bien qu'il n'en offrait. Alors il rentrait en sa demeure, prenait, aux quatre coins, de la poussière, puis, se tenant sur le seuil, de la main gauche il jetait de cette terre sur ses plus proches parents. Ensuite en chemise, sans souliers ni ceinture, un bâton à la main , il sautait pardessus le seuil de sa cabane, par-dessus la haie de son champ; il était varias ^ c'est-à-dire outlaw^ proscrit; la forêt sans bornes ou la mer sans limites devenaient son domaine.
Mais ce vargus, les licteurs romains l'arrêtent, les verges le déchirent, la hache le frappe, lui que les dieux seuls peuvent frapper 1 Pour des délits moins graves, des plaidoyers sans fin; le barbare offre en vain de tout décider par un serment, Varus veut des enquêtes, des témoins, des discussions de faits et de textes. Chez un peuple qui respecte si hautement la vie et l'honneur de l'homme, il applique ces lois romaines, qui pour les provinciaux faisaient si bon marché de l'honneur et de la vie. Y a-t-il à s*étonner beaucoup qu'au contact de ces deux choses si contraires, les belles et poétiques formules du droit germanique et la savante, l'implacable logique des jurisconsultes latinSy le génie romain et le génie barbare se soient sentis ennemis pour toujours. « Siffle donc, vipère, » di-
prunle ce fait à Grimm : Veuiscke rechte AUerthumer, mais je crains fort qu'il ne soit d^une époque comparatiTemeDt récente. — 1. Tac. , Germ,^
saient les Germains vainqueurs à ces légistes dont ils avaient arraché la langue et cousu la bouche. Cette haine féroce nous dit d'où la révolte partit.
La noblesse se mit à la tète du mouvement; un jeune chef des Chérusques, Hermann, qui avait le titre de chevalier romain, fut l'âme du complot. En face d'un péril commun les tribus oublièrent leur rivalité et une de ces ligues qui devaient être si fatales à l'empire se forma entre*les Chérusques, les Cattes, les Marses et les Bructères. En vain Ségeste, dont Hermann avait ravi là fille et qui lui en gardait une haine implacable, avertit Varus que tous les chefs réunis autour de lui préparaient un soulèvement. « Faisnous arrêter, disait-il, et sans noiis le peuple n'osera rien entreprendre; plus tard tu découvriras la vérité. » Varus garda sa confiance. Cependant on lui apprend qu'une peuplade éloignée se révolte. C'était un piège pour l'attirer hors de son camp et loin des postes fortifiés. Les chefs qui l'entourent s'offrent à guider sa marche, Tégarent, puis s'échappent, sous prétexte d'aller chercher pour lui des secours dans leurs tribus, et vont se metfi'e à la tête des bandes qui déjà sont tout proche.
Embarrassées d'un immense bagage, les trois légions avançaient péniblement, sur une longueT ligne, à travers des forêts profondes et humides, sans précaution et comme en pleine paix. Quelques troupes de barbares, d'abord se montrèrent, puis leur nombre grossit, et la forêt sembla s'animer tout entière ; l'armée était enveloppée. Elle put cependant gagner un terrain plus libre et campa. Varus fît brûler les bagages et le lendemain rebroussa chemin pour gagner le fort Aliso. Sur cette route il retrouvait les hauteurs boisées de l'Osningqui formaient entre les sources de l'Ems et de la Lippe le Saltus Teutoburgensis et les terres à demi inondées qui s'étendent à leur pied. Engagés dans ces montagnes où les Germains harcelaient sans relâche, de la tête à la queue, cette masse confuse de fantassins et de cavaliers pêle-mêle réunis, les Romains n'avancèrent qu'en laissant derrière eux une longue traînée de sang, et
quand ils campèrent le soir pour la seconde fois, il ne leur fallait déjà que des retranchements moitié moins étendus. Au matin une pluie violente les assaillit, et ralentit encore leur marche, tandis que les ennemis se montraient plus nombreux et plus acharnés parce qu'ils savaient que ce jour allait leur livrer les aigles ou les sauver. A la descente des hauteurs, les Romains se trouvèrent dans une plaine marécageuse où Hermann avait réuni le gros de ses forces. Là se passa la dernière lutte; quelques cavaliers à peine se firent jour jusqu'au fort Aliso, le reste succomba. Varus, pour ne pas tomber vivant au pouvoir des Germains, se jeta sur son épée. Lés tribuns et les centurions furent immolés aux autels des Dieux, les légistes soumis à d'affreuses tortures ; et si l'on épargna quelques prisonniers, ce fut pour ajouter encore à la honte de Rome. Un Gatte, un Chérusque pouvaient maintenant montrer parmi les esclaves qui le servaient, des chevaliers et des candidats au laticlave sénatorial (an 9 de J. G.) ^
Ge fut cinq jours après la soumission définitive des Pannoniens et des Dalmates qu'on apprit à Rome le désastre de Varus. La nationalité germanique se levait victorieuse et menaçante, au moment même où la dernière nationalité qui résistât encore dans l'intérieur de l'Empire, succombait ; elle se levait pour dire sur le Rhin à cette puissance qui depuis trois cents ans avançait toujours, ce que sur l'Euphrate les Parthes lui avaient dit déjà : Tu n'iras pas plus loin.
Hermann, en effet, poursuivait sa victoire. Il enleva tous les châteaux que les Romains avaient bâtis, même celui d'Aliso; et du Rhin au Wéser, toute la terre de Germanie redevint libre. Il avait fait couper la tête au cadavre de Varus; il envoya ce trophée sanglant au roi des Marcomans.
l.Sen., Ep.f 47. Multos splendidissime natos senatorium per militiam auspicantes. Tac, Ann.j XII, 27. Quarante ans plus tard il y avait encore des prisonniers romains chez les Gattes. Id. ibid. Sur cette guerre Yoy. Dion, LVÏ, 19-21; Vell. Pat., II, 118-9; Tac, Ann., I, 55, 57, 61 et Clostermeier, Wo Hermann den Varus schlugP Lemgo, 1822.
Que ce grand chef, naguère la terreur de Rome, s'unisse à la confédération des tribus du nord, que, réparant là faute commise trois ans plus tôt, au moment de la révolte des Pannoniens, il franchisse le Danube, tandis que le libérateur de la Germanie se jettera sur la Gaule, et TEmpire justement tremblera. Auguste, qui croit déjà les entendre sur les Alpes, s'écrie avec terreur : « Varus, Varus, rends-moi mes légions I » car les soldats lui manquent. Effrayée de cette guerre, épuisée par les levées récentes, la population se refuse à l'enrôlement. Il a beau décréter que parmi les citoyens âgés de moins de 35 ans il en prendra un sur cinq, et un sur dix parmi ceux qui ont plus que cet âge, il faut encore l'appareil du supplice pour traîner aux légions ces Romains dégénérés.
Heureusement, Marbod était jaloux de la gloire J'Hermann, et loin de répondre à son patriotique appel, il renvoyait à l'empereur la tête de Varus. Tranquille de ce côté, Tibère put accourir sur la frontière gauloise, fortifier tous les postes, rétablir la discipline et, pour ramener un peu de confiance, risquer même timidement les aigles au delà du Rhin Après lui, Germanicus resta à la tête des huit légions qui garnissaient la rive gauche du fleuve. L'ennemi, content d'avoir vaincu, ne passait point de la résistance à l'attaque. L'Empire était sauvé; mais la gloire d'un long règne était ternie, car Rome attendra cinquante années que les généraux rapportent au temple de Mars Vengeur la dernière des trois aigles de Varus, et c'est au bruit de la guerre renaissante qu'allait descendre au tombeau le prince qui avait réduit l'art de régner à l'art de mettre partout la paix et le plaisir.